LES AMOURS DE BÉRÉNICE ET DE FRANÇOIS DE TRANSE

Je n'essayerai pas de vous retracer ce récit tel que je l'entendis de

Petite-Secousse; elle disait ses souvenirs avec un frémissement de vie

intérieure longtemps contenue, avec une exaltation trop tendre.

Bérénice, à toutes les époques, fut remplie d'une chère pensée comprimée

qui la rendait indifférente au monde extérieur. D'ailleurs cette pensée,

elle eût été bien incapable de la définir, alors même qu'elle s'y

livrait avec le plus de mollesse. Vous savez qu'elle naquit avec un

secret dans l'âme. C'est pour mieux le caresser qu'elle s'était tant plu

dans la solitude du musée du roi René, et son air un peu dur d'enfant

témoignait ces dispositions chimériques. Quand l'âge en fut venu, cette

mélancolie qui ignorait ses motifs se fixa dans un amour.

Elle s'attacha très sincèrement à un jeune homme, François de Transe,

qui l'entretint et l'aima avec passion. D'une excellente famille de

Nîmes, il avait connu Petite-Secousse à Paris, dans un souper où le

fêtait son oncle, vieux viveur, ami des Casal et autres gens de cercle;

aussi ne pouvait-il se faire d'illusion sur les inconséquences passées

de cette jeune libertine, mais elle était, avec ses dix-sept ans, une

si belle petite fille! puis ils avaient tous deux des âmes d'enfants

généreux, et l'un pour l'autre une vraie sensualité.

Ils vécurent pendant deux ans à Aigues-Mortes. «Nous ne nous ennuyions

jamais, me dit Bérénice, et l'heure des repas nous surprenait toujours.

Nous avions les animaux, le tir au pistolet, et puis il jouait à me

porter dans le jardin. En été, nous allions au Grau-du-Roi, qui est, à

trois kilomètres, une petite station de bains de mer. Chaque année nous

faisions un voyage à Nice et à Paris.» Elle eût pu ajouter qu'à vingt

ans ceux qui s'aiment dorment beaucoup.

M. de Transe menait là une vie qui déplut à sa famille. On le somma de

faire le tour du monde; il devait, comme c'est la coutume, rencontrer

les Princes à Java et leur être présenté. Les derniers jours que

passèrent ensemble ces deux jeunes gens furent la fièvre la plus triste.

Le valet de chambre qui venait le matin habiller M. de Transe s'essuyait

les yeux en les regardant tous deux couverts de pleurs.

Elle le mena à la gare, mais ne se sentit pas le courage d'aller jusqu'à

Marseille. Aurait-elle pu supporter la solitude du retour, à travers les

joies grossières de cette ville! D'ailleurs, il convenait qu'il donnât

ces derniers jours aux siens. Quand il fut dans le train de Nîmes, il ne

put retenir ses larmes, de sorte que, se rejetant en arrière, il lui dit

adieu et leva la glace. Elle courut à l'endroit où la route se rapproche

de la voie ferrée, espérant faire encore de la main des adieux à son

ami, mais le train passa comme un train d'étrangers. Sans doute il avait

relevé son manteau sur ses yeux et il songeait qu'un jour elle

appartiendrait à un autre.

Petite-Secousse, de son côté, avait les plus tristes pressentiments: peu

de jours après cette séparation, en l'absence de sa camarade Bougie-Rose,

elle ouvrit une lettre adressée à cette dernière et ainsi conçue: «Venez

me parler à Nîmes, j'ai une grave nouvelle à vous communiquer qui

intéresse votre amie.» La lettre était signée d'un aimable homme, plus

âgé que M. de Transe, mais de qui celui-ci avait souvent parlé avec

amitié à Bérénice.

Au milieu des pires agitations, elle ne put dormir de la nuit. Dès le

premier train, le coeur et le visage défaits, elle partait pour Nîmes.

«Oh! ma pauvre petite,» lui dit celui qu'elle interrogeait avec anxiété,

«ce n'est pas vous que j'aurais voulu voir, mais Dieu ne permet pas que

le coup vous soit atténué.»--«François est mort!» s'écria-t-elle.

Ce qui me frappa le plus dans le touchant récit qu'elle me fit de ces

pénibles circonstances, c'est son acceptation absolue des conventions

sociales. Elle était née sans aucun goût pour refaire la société, ni

même la contester; puis les tableaux du roi René lui avaient enseigné

que l'Univers est un vaste rébus. C'est ainsi qu'elle avait accepté dans

sa dixième année tant de familiarités qui convenaient peu à son âge.

Elle avait un sentiment très fin et très susceptible de la tendresse et

de la politesse que lui devaient ses amis. Pourtant sa reconnaissance

était vive de ce qu'un homme sérieux, comme elle disait, se fût

préoccupé de la prévenir doucement. M. de Transe était mort d'un sot

accident, au huitième jour de son voyage, pris de fièvre typhoïde.

Au reste le récit de Bérénice était obscur et minutieux, avec des

lacunes. C'était comme une vision qu'elle me décrivait en serrant ma

main dans les siennes, et les yeux fixes. «J'étais gaie autrefois, mais,

de chagrin, maintenant je reste des heures sans penser.» Et sa douleur,

à se raconter, devenait aussi neuve que le jour même, où elle apprit,

à Nîmes, la mort de son ami. «Savez-vous, me disait-elle, quelle idée

j'avais, étant seule dans le train, ce soir-là? J'aurais voulu entrer au

couvent!»

Elle rougissait de sa confidence, craignant que je ne la comprisse pas;

mais moi, je me sentais le frère de cette petite fille, désolée dans

cette maison pâle, et je souffrais de ne savoir le lui faire connaître.

Mon rêve fut toujours de convaincre celle que j'aimerais qu'elle entre

à la Réparation ou bien au Carmel, pour appliquer les doctrines que

j'honore et pour réparer les atteintes que je leur porte.

Jamais plus intense qu'auprès de cette petite fille, je n'eus la

sensation d'être étranger aux préoccupations actives des hommes....

A travers les vitres, je contemplais un sentier filant en ligne droite

vers le désert, puis découpées en ombres chinoises, deux jeunes filles

gaies, riant à dés ouvriers qui rentrent du travail, et j'y vis le

grossier désir de perpétuer l'espèce, tandis que des aboiements de

chiens signifiaient nettement les jeux, les querelles, toutes les vaines

satisfactions de l'individu. Accablé dans mon fauteuil et pénétré de la

douleur de mon amie, je me sentais infiniment dégoûté de tous, sinon de

ceux qui souffrent délicatement et composent, dans leur imagination

enfiévrée, des bonheurs avec les fragments qu'ils ont entrevus.

La maison lui avait été donnée par M. de Transe. Ce pieux souvenir, mêlé

à son sentiment de propriétaire, l'attachait infiniment aux moindres

détails de son intérieur. Elle voulut me les faire connaître en signe

de confiance et pour couper notre tristesse. Or, à la tête de son large

lit, était suspendu un chapelet béni par le pape, un souvenir de M. de

Transe. Je ne pus résister au plaisir de le prendre entre mes mains,

heureux de m'associer à son culte, tandis qu'elle pleurait, le front

dans l'oreiller, à cette place même où ils n'étaient tant aimés.

Dans le cours de cette soirée, elle me raconta encore une histoire que

je trouve touchante.

M. de Transe aimait beaucoup sa grand'mère et lui confiait toutes ses

préoccupations vives, sûr de trouver chez elle de l'affection et une

pointe d'admiration pour tout ce qui le concernait. Comment se serait-il

retenu de l'entretenir d'un amour dont il était tout rempli? Cette

excellente personne accueillit ses confidences avec indulgence: aucun de

ceux qui aimaient son petit-fils ne pouvait être sans vertu à ses yeux,

puis elle savait que cette jeune fille avait remis à François une

médaille sainte qu'elle portait à son cou, en lui demandant de ne

quitter jamais ce petit signe où se rejoignaient leur piété et leur

amour.

De son côté, Bérénice, sur la foi de son amant, s'était prise de

respectueux attachement pour cette vieille dame qu'elle ne connaissait

pas, mais considérait un peu comme sa protectrice.

Or, un jour, à Nîmes, deux mois après ses gros chagrins, Bérénice,

toujours pâlie de douleur, étant montée dans un tramway, se trouve

assise en face d'une personne âgée, qu'à la couleur de ses yeux, à la

douceur de la bouche, à mille traits qui l'émurent, elle n'hésite pas à

reconnaître pour la grand'mère de M. de Transe. Sans nul doute, François

avait montré à sa vieille confidente un des chers portraits qu'il

portait toujours sur lui, car Bérénice vit bien qu'elle-même était

reconnue. Les deux femmes ne se parlèrent point, mais, me disait

Bérénice, la vieille dame baissait les paupières pour que je pusse la

regarder tout à mon aise, et c'était la figure même de M. de Transe que

je revoyais; puis moi-même je détournais mon regard pour qu'elle me

fixât sans gêne. Ainsi nous fîmes jusqu'au bout de notre chemin, et j'ai

bien vu qu'en descendant elle avait les yeux pleins de larmes.

J'admirais la tendre imagination de ma Bérénice et tout ce qu'elle

prêtait de délicatesse à sa chétive tragédie.

* * * * *

Cette première soirée que je passai avec Petite-Secousse devenue grande

me fut délicieuse sans restriction; et son récit avait détourné de telle

manière mon idée que j'entrevis une forme d'amour supérieure à la

possession.

Si Bérénice n'a guère de vertu, elle possède beaucoup d'innocence, ce

qui est plus sûrement une chose bonne et gracieuse. La vertu est le

résultat d'un raisonnement, c'est se conformer à des règles établies.

Bérénice est toute spontanée; ses formes délicates renferment l'ardeur

et l'abondance de sa race. Par le sentiment, elle atteint du premier

bond ce qu'il y a de plus noble, la tristesse religieuse, cachée sous

toutes les vives douleurs. Rien qui soit aussi contagieux. C'est

pourquoi j'allai coucher à l'hôtel.

* * * * *

Le culte du moi 3: Le jardin de Bérénice · 第 25 / 52 题