C'est un art très étroit, mais c'est de l'art qu'on trouve au «Musée du
roi René», et ses trois salles du quinzième siècle présentent même une
des étapes les plus touchantes de notre race.
La plupart des hommes n'y voient que des beautés mortes et presque de
l'archéologie, mais quelques-uns, d'âme mal éveillée, attendris de
souvenirs confus, n'admettent pas qu'on dénoue si vite les liens de la
vie et de la beauté. Cet art franco-flamand qui, au quatorzième siècle,
fut la fleur du luxe et de la grâce, ne leur est pas seulement un
renseignement, il les émeut.
Peut-être ces bibelots, du temps qu'ils étaient d'usage familier, leur
eussent paru vulgaires, mais le silence et la froideur des musées, qui
glacent les gens sans imagination, disposent quelques autres à la plus
fine mélancolie.
Cette collection a été formée par une façon de patriote qui consacra la
première partie de sa vie à envisager le français et le latin comme deux
langues soeurs sorties du gaulois, et il s'indignait, dans des revues
départementales, de la manie qu'on a de dériver nos mots de vocables
latins. Par un raisonnement analogue, il affirmait que le réveil
artistique, dit Renaissance, s'était manifesté dans un même frisson,
à la même heure, sur toute l'Europe; et il démontra avec passion que
l'influence italienne n'avait été qu'une greffe néfaste, posée sur notre
art français, à l'instant où celui-ci, d'une merveilleuse vigueur,
allait épanouir sa pleine originalité. Et comme, à l'appui de sa
première manie, il avait publié une liste de mots français, tout
indépendants du latin et d'évidente origine celtique» pour édifier sur
les qualités autochtones de la première renaissance française, il réunit
des panneaux, des miniatures et des orfèvreries des douzième et
treizième siècles, qui ne trahissent rien d'italien.
Ses curiosités désintéressées le servirent. Il correspondait avec les
curés pour obtenir d'eux des vocabulaires de patois locaux, il visitait
les plus misérables masures pour y dénicher des choses d'art; aussi
devint-il populaire près de l'un et l'autre parti. L'ardent patriotisme
de ses monographies du Languedoc et de la Provence le dispensèrent de
profession de foi, en sorte que, par la suite, il parvint au Sénat.
Dans sa gratitude, il offrit au département sa collection, qui en
grossissant, l'accablait, et qu'on installa sous le nom de _Musée du roi
René_ dans une propriété de l'État, au château de Joigné, bâti jadis par
le roi René. Il y fit placer comme gardien le mari d'une jeune femme
qu'il aimait et qui avait pour fille la toute petite Bérénice.
Et c'est ainsi que l'enfant grandissante alimenta ses premiers appétits
dans un cycle de choses, mortes pour l'ordinaire des hommes.
La vaste pièce qu'occupait le musée dans cette lourde et humide
construction était chauffée pendant l'hiver et toujours fraîche au plus
fort de l'été.
La petite fille y passa de longues après-midi, seule parmi ces beautés
finissantes qu'elle vivifiait de sa jeune énergie et qui lui composaient
une âme chimérique.
Les murs étaient recouverts d'une tapisserie de haute lice, connue sous
le nom de _Chambre aux petits enfants_, toute semée de grands herbages,
de petits enfants et de rosiers à rosés, parmi lesquels plusieurs dames
à devises faisaient personnages d'Honneur, de Noblesse, de
Désintéressement et de Simplicité.
_Honneur_ était si fort mangé des vers que Bérénice ne put savoir au
juste ce que c'était; de _Noblesse_, elle distingua simplement la belle
parure; mais _Désintéressement_ et _Simplicité_ lui sourirent bien
souvent, tandis qu'elle les contemplait, haussée sur la pointe des
pieds, pour mieux les voir et pour ne pas effaroucher le silence qui est
une part de leur beauté. Peut-être quelquefois l'enfant les
déchira-t-elle légèrement du bout des doigts, énervée par les longs
mistrals, tandis que le petit village sonnait chaque heure avec une
précision si inutile au milieu de ce désert. Mais toute sa vie elle
n'aima rien tant que ces dames de _Désintéressement_ et de _Simplicité,_
doux visages qui évoquaient pour elle les résignations de la solitude.
La gloire de ce musée est une abondante collection de panneaux peints,
mi-gothiques, mi-flamands, traités les uns avec la finesse et la
monotonie de la miniature, les autres dans la manière des vitraux. A qui
les attribuer? Voilà une question d'esprit tout moderne et que nos aïeux
ne se posaient pas plus que ne fit Bérénice.
La peinture, pour les êtres primitifs, est un enseignement. Ces panneaux
ne sont pas l'expression d'un rêve particulier, mais la description de
l'univers tel qu'il apparaissait aux meilleurs esprits du quinzième
siècle. Ce sont, rassemblées dans le plus petit espace et infiniment
simplifiées, toutes les connaissances qu'un esprit très orné de cette
époque pouvait avoir plaisir à trouver sous ses yeux. Un tableau
avait-il du succès? il était copié indéfiniment, comme on reproduit un
beau livre. C'est ce qui explique que, dans ce musée du roi René, nous
retrouvions à peine modifiés des tableaux d'Avignon, de Villeneuve-lez-
Avignon, d'Aix, et de tous ces villages de Provence. Ces tableaux, pas
plus que les chansons de gestes ou les rapsodies, ne peuvent être
dégagés de la manière générale du cycle dont ils font partie. Mais
quelle abondance de détails des artistes, reprenant sans trêve un même
thème pour l'améliorer, ne parvenaient-ils pas à rassembler dans leurs
panneaux!
Bérénice y trouva des notions d'astronomie et de géographie, et tout son
catéchisme, puis de petites anecdotes qui l'amusaient, et enfin des
bonshommes agenouillés, les portraits du donateur, qui lui indiquèrent
nettement quelle attitude sérieuse et sans étonnement il convient
d'apporter à la contemplation de l'univers.
La suite de sa vie me donne lieu de croire qu'elle profita surtout
devant _la Pluie de Sang_: c'est Jésus entre deux saintes femmes,
dont Marie l'Egyptienne, personne maigre qui, vêtue de ses cheveux comme
d'une gaine, est tout à fait délicieuse. Véritable «fontaine de vie»,
le pauvre Jésus dégoutte d'un sang qu'elles recueillent, et il s'épuise
pour les deux belles dévotes. Cette image désolante parut à l'enfant une
représentation exacte de l'amour suprême qui est, en effet, de se donner
tout, se réduire a rien pour un autre. Plus tard, ne l'ai-je pas vue qui
se conformait, jusqu'à mourir de langueur amoureuse, à cette éducation
par les yeux?
D'autres tableaux étaient plus sévères pour l'imagination d'une fille.
Travaux de miniaturiste agrandis, du genre qu'on voit à Aix. Le _Buisson
Ardent_, par exemple: dans le panneau du milieu, la Vierge accroupie
tient sur son giron Jésus tout nu, et ce petit Jésus s'amuse d'une
médaille représentant sa mère et lui-même; au-dessous d'eux, dans une
campagne faite de prairies, de rivières et de châteaux, flamboie un
buisson emblématique de chênes verts qu'entrelacent des lierres, des
liserons, des églantiers, et plus bas encore, Moïse se déchausse sous
les yeux d'un ange, tandis qu'un chien garde des moutons et des chèvres.
Ces beaux sujets sont largement encadrés par une suite de figures
peintes en camaïeu, entre lesquelles l'enfant distinguait un ange qui
sonne du cor et qui, le pieu à la main, poursuit une licorne réfugiée
dans le giron d'une vierge.
Tout cela lui parut incompréhensible, mais nullement désordonné. Il
était dans le tempérament de ce petit être sensible et résigné de
considérer l'univers comme un immense rébus. Rien n'est plus judicieux,
et seuls les esprits qu'absorbent de médiocres préoccupations cessent de
rechercher le sens de ce vaste spectacle. A combien d'interprétations
étranges et émouvantes la nature ne se prête-t-elle pas, elle qui sait
à ses pires duretés donner les molles courbes de la beauté!
Quand, de son musée, Bérénice, orpheline, vint à Paris pour être
ballerine à l'Éden, elle ne s'étonna pas un instant, car l'ordonnance
des tableaux où elle figura autour des déesses d'opérette lui rappelait
assez les compositions du roi René. Elle trouva naturel d'y participer,
ayant pris, comme tous les enfants, l'habitude de se reconnaître dans
quelques-unes des figures de ces vieux panneaux. Elle accepta l'autorité
du maître de danse, comme les simples se soumettent aux forces de la
nature. C'est un instinct commun à toutes les jeunes civilisations, à
toutes les créatures naissantes, et fortifié en Bérénice par les
panneaux religieux du roi René, de croire qu'une intelligence
supérieure, généralement un homme âgé, ordonne le monde.
Son acceptation, d'ailleurs, avait toute l'aisance des choses
naturelles, sans le moindre servilisme. Ce sentiment avait été développé
en elle par l'image familière et bonhomme que la légende lui donnait du
roi René, fondateur du château et patron de cet art. Elle savait
plusieurs anecdotes où ce prince accueille avec bonté les humbles.
L'imagination qu'elle se fit de ce personnage contribua pour une bonne
part à lui former cette petite âme qui n'eut jamais de platitude.
Bérénice considérait qu'il est de puissants seigneurs à qui l'on ne peut
rien refuser, mais elle ne perdit jamais le sentiment de ce qu'elle
valait elle-même. Excellente éducation! qui eût fait d'elle la maîtresse
déférente mais non intimidée d'un prince, et qui lui laissait tous ses
moyens pour donner du plaisir. Qualité trop rare!
En vérité, ce musée convenait pour encadrer cette petite fille, qui en
devint visiblement l'âme projetée: d'imagination trop ingénieuse et trop
subtile, comme les vieux fonds de complications gothiques de ces
tableaux; de sens bien vivant, comme ces essais de paysages et de copies
de la nature, où la Renaissance apparaît dans les oeuvres du quatorzième
siècle.
Cette petite femme traduisait immédiatement en émotions sentimentales
toutes les choses d'art qui s'y prêtaient. Les grandes tapisseries de
Flandre et les peintures d'Avignon formèrent sa conscience; les orfèvres
de Limoges, les chaudronniers de Dinan lui faisaient une maison parée,
où elle vécut sans camarade et apprit les rêveries tendres, qui sont
choses exquises dans un décor élégant.
Il y avait dans une vitrine une dentelle précieuse pour sa beauté; et
l'enfant, qui se distrayait à suivre les visiteurs et à écouter les
explications que leur donnait son père, avait observé que les messieurs
souriaient et que les jeunes femmes, rougissant un peu, se penchaient
sur cette claire vitrine avec plus d'intérêt que sur aucun autre numéro
du catalogue. Cette dentelle avait été offerte par le roi charmant, le
Louis XV des premières années, à l'une de ces maîtresses d'un soir qu'on
avait soin de lui présenter à chaque relai, afin qu'il pût se rendre
compte des ressources de son royaume. Ce gage, qu'avaient peut-être
trempé les pleurs de la mélancolique délaissée, était gardé dans sa
famille, une des premières du Languedoc, et transmis précieusement à
celle qui épousait le fils aîné de la maison. Quand la mort eut dissipé
la dernière goutte de ce sang honoré par les rois, la légère dentelle
fut recueillie dans le musée. Les érudits méprisaient fort cet
anachronisme, mais Bérénice, le nez écrasé contre la vitre, souvent rêva
d'un prince René, très jeune et revenant des pays du soleil avec des
voitures pleines d'un art joyeux. Les petites filles bien nées rêvent
toutes confusément d'une renaissance italienne: c'est l'état d'âme de
notre race au quinzième siècle, un peu seule et desséchée, aspirant au
baiser sensuel de l'Italie.
* * * * *
J'ai des doigts bien lourds pour vous indiquer, dans les sourires et les
plis délicats du visage de Bérénice, tout ce qu'y marquèrent ces
vieilles oeuvres. Ne croyez pas du moins qu'elle fût triste. Gomme ceux
de son âge, elle avait des jouets, mais par économie on les lui
choisissait dans les vitrines.
Son album d'images, c'était la reproduction photographique d'un livre
qu'à leur retour d'Italie portaient avec eux, comme galante mémoire,
les compagnons de Charles VIII, car y étaient dépeintes, sous divers
costumes et à l'état naturel, beaucoup de femmes violées par ces
seigneurs.
Elle adopta comme poupée une petite image de Notre-Dame en or, qui
s'ouvrait par le ventre et où l'on voyait la Trinité. Tous ses jeux
étaient ennoblis.
Il y avait encore, pour la distraire, un précieux ex-voto dédié à sainte
Luce à qui, comme on le sait, les païens arrachèrent les yeux, et cette
relique était un merveilleux vase avec des yeux peints au fond,--ce qui
pour le père, bonhomme un peu lourd, pour la mère, jeune femme vive et
rieuse, et pour la jeune Bérénice, elle-même, était un inépuisable sujet
de joie.
Ainsi les choses lui faisaient une âme sensible et élégante. Le danger
était qu'elle s'enfermât dans la vie intérieure, qu'elle ne soupçonnât
pas la vie de relations.
En cela son éducation fut excellemment complétée par le compagnon
ordinaire de ses jeux, un singe, que sa mère avait obtenu pour un long
baiser d'un matelot à peine débarqué a Port-Vendrès. Et ce singe, en
même temps qu'il lui apprit l'art de figurer les passions, lui vivifiait
l'univers, jusqu'alors pour elle un peu morne.
Mais le mot essentiel sur la vie, la formule d'action, réduite à ce
qu'en peut fournir une petite rêveuse de grande indigence
intellectuelle, lui fut dit sous la galerie en demi-cloître du château.
Dans cette cour pleine de pierres tombales, de sculptures mutilées,
de verdures et des herbes violentes du Languedoc, elle vit un débris
gothique dont l'énergique symbolisme, ironie et vérité trop crues, la
frappa singulièrement: c'était un monstre qui d'une main se mettait une
pomme dans la bouche, et de l'autre, avec un doigt délicat, désignait le
bas de son échine.
Cette attitude si simple et nullement équivoque fut un enseignement pour
cette petite fille. Le cynique professeur lui fit voir qu'il y a une
corrélation entre la nécessité de vivre et le geste de la sensualité.
De ce sphinx-gargouille elle reçut le tour d'esprit qui lui fit accepter
toute sa vie les familiarités des vieillards.
* * * * *
Ainsi l'enfant grandit durant dix années, jusqu'à la mort des siens; et
chaque saison, elle faisait mieux voir les vertus que ce musée déposait
en elle. Elle ressentait tous les mouvements de ce passé compliqué,
ardent et jeune, auquel elle avait laissé prendre son coeur.
Mais si cette vapeur de mort, qui se dégage des objets ayant perdu leur
utilité, purgeait le coeur de Bérénice de toute parcelle de mesquin et
de bas, peut-être a trop pénétrer cette petite fille la rendait-elle
maladroite à supporter la vie. Une âme embrumée, dans un corps
infiniment sensible, telle était celle que nourrissait ce tombeau orné.
Son masque entêté offrait de grandes analogies avec le petit buste du
musée d'Arles, où la légende voit ce mélancolique Marcellus, le jeune
prince qui ne put vivre. Quand elle descendait dans l'appartement des
siens, une façon de loge de concierge, elle s'y sentait étrangère et
comme une petite exilée. Virgile, s'il est vrai qu'il pleura sur la
pauvre race italiote, trop attachée au passé, incapable de supporter
sans gémir les temps nouveaux, eût été entraîné vers cette fille qui,
pour se préparer à la dure vie des dédaignées, ne savait que
s'envelopper de la part originelle de sa race.
Parfois, à la fraîcheur du soir, après ces journées du Midi si
grossières de sensualité, sa mère, jeune femme distraite et toute à se
désoler de son vieux mari, la préparait pour sortir. Dans l'armoire à
glace, fortement parfumée des herbes recueillies sur la garrigue, le
soleil couchant envoyait quelques rayons, et sa mère, pour la coiffer,
en tirait un petit chapeau de velours rouge, qui remplissait l'enfant
passionnée du sentiment de la beauté et brisait ses nerfs d'une douceur
délicieuse, dont l'ébranlement retentit jusqu'en sa chère agonie. Mais
elle se contraignait jusqu'à ce qu'elle fût sur la route, où sa mère
s'écartait pour rire avec des jeunes gens. Alors, dans l'obscurité
descendue, elle sanglotait, comprenant confusément que la vie des êtres
sensibles est chose somptueuse et triste.
O ma chère Bérénice, combien vous êtes près de mon coeur.
* * * * *