Pendant les premiers temps de la maladie du Roi, Isabeau avait

amèrement pleuré et beaucoup prié; forte de sa profonde affection pour

son mari, elle s'était résignée, de longues années durant, à se voir

repoussée par lui quand il était en démence, et à reprendre la vie

conjugale dès qu'il avait recouvré la raison; l'espoir que Charles

pouvait guérir était resté plus ferme en elle que chez toute autre

personne de l'entourage du Roi; mais, des méchantes paroles à l'adresse

de sa femme, le pauvre fou avait passé aux voies de fait; il la

frappait parfois si durement que les Princes appréhendaient quelque

malheur[941]. Alors Isabeau trembla à la seule vue de ce maniaque qui,

dans ses crises, lui jurait une haine mortelle, et le dégoût la prit de

ses propos insensés et de ses gestes ridicules. De mois en mois, elle

s'habitua à considérer la déchéance de son mari comme irrémédiable, et

un temps vint où, à ses yeux, «le Roi» n'exista plus. Désormais, chaque

fois que Charles reviendra à la santé relative, elle saura dissimuler

la répulsion qu'il lui inspire; elle en obtiendra toujours les

donations convoitées et la signature des actes dont elle attend quelque

profit, mais entre les deux époux il n'y aura plus de rapports intimes.

[Footnote 941: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.

VI, p. 487.]

Il est impossible de déterminer le mois, même l'année où le ménage

royal se trouva ainsi irrévocablement désuni. Les chroniques ne

contiennent aucun détail qui puisse nous éclairer sur ce point obscur;

seuls des Mémoires, œuvre de quelque confident d'Isabeau, eussent pu

révéler le moment précis de cette rupture; or, aucun journal secret

n'a été tenu à la cour de Charles VI, ou du moins aucun écrit de

ce genre n'est parvenu jusqu'à nous; nous ignorons les mystères de

l'alcôve royale, mais vraisemblablement, c'est pendant l'année 1404

qu'Isabeau se détacha entièrement du Roi.

A cette époque, le duc Louis d'Orléans était, plus que jamais, l'hôte

des résidences de la Reine; bien qu'ils n'eussent pas d'affinité

intellectuelle, le goût du faste, l'organisation des fêtes et certains

intérêts politiques les rapprochaient continuellement. On a avancé que

cette intimité d'Isabeau avec son beau-frère était devenue, à un moment

donné, liaison coupable, «incestueuse», suivant le droit canonique du

moyen âge. Brantôme a écrit: «Louis d'Orléans ne fit pas difficulté

d'aimer sa belle-sœur, Isabeau de Bavière[942]», comme s'il mentionnait

un fait connu de tous, et depuis le XVIe siècle, cette assertion a

été répétée si souvent que, dans l'esprit d'un très grand nombre de

nos contemporains, le nom du duc d'Orléans est inséparable de celui

d'Isabeau. Par contre, quelques historiens se sont refusés à reproduire

cette grave accusation n'ayant trouvé aucun témoignage incontestable

sur lequel l'appuyer.

[Footnote 942: Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles, seigneur de

Brantôme (éd. L. Lalanne, _Soc. Hist. de France_, Paris, 1874-1882, 11

vol. in-8º) t. II, p. 357, 358.]

Pour notre part, nous avons recherché de quels éléments avait pu

se former la légende des «criminelles amours de Louis d'Orléans et

d'Isabeau», et nous allons exposer les résultats de notre enquête;

disons tout de suite que celle-ci nous a fourni seulement quelques

graves présomptions contre la Reine, mais de preuves, aucune; aussi que

le lecteur ne s'attende ni à un réquisitoire, ni à un plaidoyer, pas

plus qu'à une solution quelconque du problème, nous voulons simplement

développer à ses yeux le canevas sur lequel ont brodé conteurs et

romanciers.

Très certainement, lorsqu'Isabeau s'éloigna de Charles, l'âge n'avait

pas encore tari en elle le besoin des doux épanchements; de plus, elle

n'avait rien perdu de son goût pour les plaisirs. A trente-cinq ans,

elle éprouvait encore une orgueilleuse jouissance à présider les

cérémonies et les fêtes. Or, à ses côtés, vivait le prince le plus

fastueusement élégant de toute la cour, celui qui fièrement portait,

comme une auréole, sa réputation d'homme à bonnes fortunes: «Se j'ay

aimé et on m'a aimé, ce a faict amours; je l'en mercie, je m'en répute

bien eureux!» Il était, il est vrai, l'époux de la noble Valentine,

mais l'on sait quels sentiments Isabeau nourrissait pour la duchesse

d'Orléans; longtemps, elle avait jalousé en elle l'amie du Roi, et l'on

n'a pas oublié sous quel prétexte calomnieux elle la tenait exilée de

la cour depuis 1396. Au fond, la petite fille de Bernabo haïssait la

fille de Galéas. De ce côté donc, aucun obstacle n'était offert au

penchant de la Reine vers le duc.

D'ailleurs, elle ne pouvait craindre que ses fantaisies causassent du

scandale à la cour, car les seigneurs et les dames étaient presque

tous frivoles ou débauchés et ne s'étonnaient pas des pires choses.

La triple folie du plaisir, du luxe et de l'amour semblait emporter,

comme dans un tourbillon, la société des Grands en cette aurore du XVe

siècle.

«M'en sui au joli bois venus

«Où l'on célébrait à Vénus

«En lui offrant beaux roussignols

«Bien chantans, jolis et mignos,

«Et pour l'amour de la déesse

«Vaurrent les pluisours par léesse

«Dessus l'erbette caroler,

«Saillir, treper et flajoler[943]»

.................

[Footnote 943: _Le Pastoralet_, vers 87-94 (_Chr. Belges_, textes

français, p. 576).]

Le joli bois que chante l'auteur du _Pastoralet_ est Paris, la

résidence de la cour. Les ballades d'Eustache Deschamps, de Christine

de Pisan célèbrent l'amour et les amants; jamais les prédicateurs

n'ont trouvé plus ample matière à fulminer que dans les mœurs de

cette époque. Que l'on paraissait loin déjà de la cour si décente

et si réglée de Charles V! Peu à peu toutes les sages personnes

des précédentes générations: la duchesse douairière d'Orléans, la

Reine Blanche, la duchesse de Bar, étaient mortes, et la duchesse de

Bourgogne va bientôt suivre son mari dans la tombe[944]; avec elle,

disparaîtra le dernier type de noble et respectable dame qui eût pu

encore imposer à Isabeau.

[Footnote 944: La duchesse Marguerite de Bourgogne mourut en 1405.]

Et nous voyons celle-ci s'afficher avec son beau-frère: en juillet

1405, par exemple, tandis que le Roi et les Enfants de France sont

demeurés à Paris, la Reine passe plusieurs jours, pour son plaisir, au

château de Saint-Germain, en compagnie du duc Louis. Le 12 juillet, ils

font ensemble une promenade dans la forêt, elle en char, lui à cheval.

Tout à coup un gros orage éclate avec de fortes rafales de vent et de

pluie; le duc monte dans la voiture d'Isabeau; les chevaux, effrayés

par le tonnerre, se cabrent, puis s'emportent et dévalent à toute bride

dans la direction de la Seine; les deux voyageurs se voient perdus;

mais le sang-froid d'un cocher, qui coupe les traits, les sauve d'une

mort qui paraissait certaine[945]. Le lendemain, étant toujours au

château de Saint-Germain, ils apprennent avec terreur que l'orage de

la veille s'est aussi abattu sur Paris et que la foudre est tombée

sur l'hôtel Saint-Pol où elle a causé de grands ravages: dans une

chambre voisine de celle où se trouvait le Dauphin, elle a tué un de

ses compagnons de jeux et blessé grièvement plusieurs personnes. La

Reine et le duc tirent les plus mauvais présages de cette catastrophe;

et autour d'eux, on commente ces mauvais présages; ils peuvent entendre

dire «qu'ils vont bientôt voir fondre sur eux les derniers malheurs en

punition de leurs méfaits[946]». Louis d'Orléans pense alors à payer

ses dettes, mais Isabeau ne se préoccupe nullement de garder plus

dignement son rang.

[Footnote 945: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.

III, p. 281.]

[Footnote 946: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. IIII, p.

283-285.]

Peu de temps après, au début de la lutte entre les partisans du duc

d'Orléans et ceux de Jean de Bourgogne, non seulement la Reine se

prononce pour la politique de son beau-frère, mais elle se sauve avec

lui, loin du Roi, jusqu'à Melun, où deux mois entiers, le même toit

les abrite[947]. En cette circonstance, elle rompait avec l'une des

traditions les plus fidèlement observées par les Reines de France, ses

devancières.

[Footnote 947: Cf. Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. III p.

291-317.--Monstrelet, _Chronique..._, t. I, p. 108-125.--Arch. Nat.

Comptes de l'Hôtel de la Reine, KK 46.--etc., etc.]

Vers la même époque, elle néglige ses enfants, ne s'occupe plus de

la personne du Roi qui, dès lors, végète dans un pitoyable état de

misère physique et morale. Au milieu de l'année 1405, quelques gens de

l'entourage de Charles VI blâment tout haut Isabeau de ne pas veiller à

l'éducation de ses enfants. Quand ces propos parviennent aux oreilles

du Roi, il veut s'assurer de leur fondement et ayant fait venir le duc

de Guyenne, il lui demande depuis combien de temps il est privé des

caresses de sa mère; l'enfant répond qu'elle ne l'a pas embrassé depuis

trois mois, il est élevé et soigné par sa dame d'honneur seule. Ce

rapport attrista Charles VI qui récompensa la gouvernante et la pria de

continuer ses soins au Dauphin[948].

[Footnote 948: Religieux de Saint-Denis.... t. III, p. 289, 291.]

Cependant les dépenses de l'Hôtel du Roi, restent les mêmes comme le

prouvent les Comptes. On achète toujours les choses nécessaires au

Prince et à ses officiers; donc s'il est vrai «que le souverain du

plus riche royaume du monde manque de tout ce qui est indispensable à

la majesté royale», c'est qu'Isabeau et le duc d'Orléans n'exercent

aucune surveillance sur l'Argenterie du Roi et qu'ils y tolèrent

le désordre; non seulement Charles VI n'est plus entouré des soins

ni du confort que réclament son mal et son rang, mais on le laisse

s'adonner à ses manies bizarres et dangereuses. Pendant cinq mois

(juillet-novembre 1405), il reste sans faire sa toilette, il refuse

même de changer de linge; il ne mange, ni ne se couche plus à des

heures régulières. Son corps est couvert de pustules et rongé par la

vermine; son visage est hâve et d'un aspect repoussant; sa barbe,

inculte; un ulcère, produit par une blessure qu'il s'est faite dans un

geste de folie, répand autour de sa personne une odeur fétide[949].

[Footnote 949: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, p.

349.]

Quand les médecins sont parvenus à le retirer de cette abjection,

Isabeau refuse, plus que jamais de reprendre la vie commune[950]; elle

éprouve maintenant, pour l'état de déchéance où son mari est tombé, un

dégoût insurmontable: c'est alors que «la petite reine» la remplaça

dans la couche royale. A la fin de 1405, en effet, une maîtresse fut

donnée à Charles VI, la charmante et énigmatique Odette de Champdivers

qui fit au pauvre fou l'aumône de ses grâces et de sa douce pitié. Elle

remplit sa triste tâche avec la plus parfaite abnégation; en 1406 ou

1407, elle donna au Roi une fille, baptisée sous le nom de Marguerite.

[Footnote 950: _Ibid._, t. VI, p. 487.]

Est-ce Isabeau qui a choisi pour la suppléer auprès de son mari cette

touchante victime, issue d'une noble famille de Bourgogne, et sans

doute, parente de ce Guy de Champdivers que nous avons vu occuper un

haut emploi dans l'Hôtel de la Reine[951]? Si elle n'a pas désigné

elle-même la nouvelle compagne de Charles VI, Isabeau a du moins

consenti à la chose; le chroniqueur l'affirme et il constate que cet

agrément paraissait fort étrange[952].

[Footnote 951: Sur «la petite reine», Voy: L. Lavirotte, _Odette de

Champ divers.._, (Dijon, 1854, in-8º).--Vallet de Viriville, _Odette

de Champ divers était-elle fille d'un marchand de chevaux_? (Bibl. Ec.

Chartes, année 1859, p. 171-181).]

[Footnote 952: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. VI, p. 487.]

Dans cette scabreuse relation, il nous faut maintenant mettre en scène

ceux qu'Isabeau nomme «nos bien amez les religieux Célestins fondez de

Notre-Dame, à Paris[953]». Le 15 avril 1405, ils sont gratifiés par la

Reine de lettres les assurant qu'ils n'ont à craindre aucun préjudice

des constructions qu'elle a fait exécuter peu auparavant. En face des

jardins de l'Hôtel Saint-Pol, Isabeau s'est approprié «le champ au

Plastre, sis en la rue du petit Muce» et ancienne propriété du couvent

Saint-Eloi de Paris. Elle a d'abord fait clore de murs ce terrain du

côté de la rue, et puis «labourer et cultiver en jardin». Ensuite

elle a fait «ouvrir certains huis et entrées, fermant à serrures et

à clés ou autrement», entre le jardin du Champ au Plastre et le clos

des vignes des Célestins, et elle a ordonné de percer plusieurs autres

portes donnant sur le monastère, les jardins et vignobles de ces

religieux. Ainsi qu'elle-même nous le révèle dans sa lettre, son but

n'était pas seulement de pouvoir pénétrer dans le monastère et l'église

pour y faire ses dévotions, seule ou accompagnée de ses enfants, mais

aussi de passer souvent ces portes «pour aller s'ébattre» et se

promener dans les grands jardins du couvent et d'y envoyer ses enfants.

[Footnote 953: Arch. Nat. K 180, pièce 16.]

Or, une lettre du duc d'Orléans, un peu postérieure à celle de la

Reine, nous apprend que, lui aussi, aime à s'ébattre dans ces mêmes

jardins; mais qu'il ne voudrait pas que la faveur accordée par les

religieux pût en quelque manière leur porter préjudice. D'ailleurs,

ajoutait-il, «entrer et yssir pouvait se faire sans les appeler ou leur

sceu[954]».

[Footnote 954: Arch. Nat. K 180, pièce 16.]

On a supposé qu'Isabeau et Louis s'étaient ménagé dans ce jardin, pour

leurs rendez-vous, quelque discret bocage. On lit dans le Pastoralet:

«Devers le soir que palissoit

«L'air et le beau soleil issoit

«Du bois qui devenoit umbrage[955].»

[Footnote 955: _Le Pastoralet_, vers 959-961, (_Chr. Belges_, textes

français, p. 602).]

et le satirique poète accuse le duc de n'affecter une si grande

dévotion aux Célestins qu'afin de dissimuler ses coupables pensées et

ses trahisons envers Charles VI.

D'autres ouvrages contemporains, plus sérieux que ce poème, contiennent

des allusions à l'étroite intimité de la Reine avec son beau-frère. Le

Religieux de Saint-Denis parle «d'un bruit public[956]» qui attribuait

à la rivalité du duc de Bourgogne et du duc d'Orléans des causes

secrètes. En outre, des propos scandaleux étaient tenus, à la cour

même, sur la conduite de la Reine, non par de petites gens en mal de

commérages, mais par de très nobles damoiselles dont quelques-unes

avaient toute la confiance d'Isabeau. Celle-ci, en effet, dans le

courant du mois d'août 1405, remarqua que les gens de son entourage

jasaient à son sujet; immédiatement, elle résolut d'infliger aux

calomniateurs un châtiment exemplaire: la dame de Minchière, gardienne

du sceau de la Reine, fut frappée la première; Isabeau la chassa

ignominieusement; avec elle, plusieurs autres damoiselles furent

congédiées; puis la vicomtesse de Breteuil et l'écuyer Robert de

Varennes furent jetés en prison (15 août 1405), ils y restèrent

longtemps; les démarches tentées par leurs familles auprès de la Reine

furent non avenues, et celle-ci ne voulut même pas consentir à ce qu'on

procédât envers les deux prévenus suivant les formes régulières de la

justice. Craignait-elle donc que la vicomtesse et l'écuyer ne fussent

absous ou reconnus coupables seulement de médisance? En tout cas sa

colère apparut implacable[957].

[Footnote 956: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.

III, p. 13.]

[Footnote 957: Religieux de Saint-Denis..., t. III, p. 331.]

Quelques-mois auparavant, elle avait déjà entendu blâmer sa conduite,

mais sans pouvoir sévir. Au mois de mai précédent, un Augustin, Jacques

Legrand, prêchant à la cour le sermon de l'Ascension, s'était autorisé

et de sa robe de moine et des violences de langage tolérées chez les

Frères prêcheurs, pour répéter en face d'Isabeau ce que tout le monde

chuchotait. Quand il s'était écrié: «la déesse Vénus règne seule à

votre cour, ô Reine,» l'allusion était ambiguë; mais quand il avait

dit: «l'ivresse et la débauche lui servent de cortège et font de la

nuit le jour, corrompant les mœurs et énervant les cœurs»; il avait

nettement visé les fêtes de la cour; lorsqu'enfin il avait conclu:

«partout on parle de ces désordres, et de beaucoup d'autres...,

si vous voulez m'en croire, ô Reine, parcourez la ville sous le

déguisement d'une pauvre femme, vous entendrez ce que chacun dit[958]»,

l'apostrophe était bien directe.

[Footnote 958: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.

III, p. 269.]

Cette fois, les dames et les familiers d'Isabeau avaient tous pris

parti pour leur souveraine, sans doute parce qu'ils s'étaient sentis

enveloppés dans la même réprobation; et, comme ils marquaient au

prédicateur leur étonnement, celui-ci déclara que lui-même en avait

éprouvé un beaucoup plus grand à la vue de leurs mauvaises actions et

il ajouta: «non seulement de celles que j'ai flétries, mais d'autres

que je ferai connaître à la Reine quand il lui plaira[959]».

[Footnote 959: _Ibid._]

Jacques Legrand avait fait preuve d'un réel courage en invectivant

contre la cour et ses mœurs dissolues, car certainement il connaissait

l'histoire de saint Jean Chrysostôme et de l'impératrice Eudoxie et

savait que «les femmes et surtout les nobles dames s'irritent des

paroles qui leur déplaisent[960]».

[Footnote 960: Religieux de Saint-Denis..., t. III, p. 269.]

L'âme vindicative d'Isabeau dut cruellement souffrir de ne pouvoir

corriger l'audacieux prédicateur. Bien plus, on dit que Charles VI, au

rapport qu'on lui fit de la mercuriale du moine augustin, «en témoigna

beaucoup de satisfaction[961]»; il était alors en possession de son

bon sens; quel grief avait-il donc contre Isabeau pour se réjouir des

insultes qu'on lui avait prodiguées? quelques-uns des mauvais bruits

qui circulaient sur le compte de sa femme, étaient-ils parvenus à ses

oreilles; ou, de ses propres yeux, avait-il surpris quelques indices?

[Footnote 961: _Ibid._, p. 271.]

Le chroniqueur Guillaume Cousinot, familier du duc d'Orléans, traite

de calomnies tous les méchants propos qui se colportaient alors à la

cour et dans la ville; pourtant il ne croit pas devoir les passer sous

silence; il dit que le duc de Bourgogne, pour mettre «les cueurs du

peuple» contre la Reine et Louis d'Orléans, fit «semer par cayemans

et par tavernes faulces mençonges de la royne et du duc d'Orléans son

frère[962]».

[Footnote 962: G. Cousinot, _Gestes des Nobles_, p. 109.]

Quant au Religieux de Saint-Denis, dont la plume chaste et circonspecte

n'aurait su formuler une accusation sans preuves évidentes, il

n'affirme rien de positif, mais son récit autorise les soupçons, car

il nous représente Isabeau et le duc toujours ensemble, comme deux

complices: «Ils mettaient toute leur vanité dans les richesses, toutes

leurs jouissances dans les délices du corps....., ils oubliaient

tellement les règles et les devoirs de la royauté qu'ils étaient

devenus un objet de scandale pour la France et la fable des nations

étrangères[963].»

[Footnote 963: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.

III, p. 267.]

Il est vrai qu'en ces années 1404-1406, le pamphlétaire parisien qui

flagellait avec le plus de violence la cupidité d'Isabeau, le luxe

effrené de son entourage, ne parle pas des mœurs privées de la Reine;

aucun de ses traits ne vise précisément sa conduite; pourtant, en

lisant très attentivement les cinglantes satires contenues dans le

«_Songe véritable_», on s'aperçoit que l'auteur n'exprime pas toujours

sa pensée jusqu'au bout; il s'arrête, comme s'il jugeait trop grave ce

qu'il lui reste à dire. Ainsi ses personnages allégoriques profèrent

parfois de terribles menaces contre Isabeau à propos d'actions, voire

même de fautes qui, vraiment, ne méritent pas toutes ces foudres: A un

endroit, Fortune répond aux supplications de Souffrance:

«Je ly ferai avoir tel honte,

«Et tel dommage et telle perte

«Qu'en la fin en sera déserte[964],»

[Footnote 964: _Le Songe Véritable_, vers 1741-1743 (éd. Moranvillé,

_Mém. Soc. Hist. de Paris_, t. XVII, p. 276).]

Autre part, c'est Raison qui lance contre Isabeau une sorte d'arrêt:

«Se devers moy bientost ne viens,

«..... te menray a tel meschief

«Que tu n'aras membre ne chief

«Qui ne tremble de fort ire.

«Maiz ne te veuil ores plus dire,

«Pour ce que femme a pou de honte

«Et font de mes diz pou de compte.

«Maiz en la fin t'en souvendra.

. . . . . . . .

«On dit en proverbe souvent

«Que nul ne scet qu'à l'euil ly pend[965].»

[Footnote 965: _Le Songe Véritable_, vers 2838-2855.]

Si Isabeau lut ou connut ces vers, elle dut trembler: n'évoquaient-ils

pas le souvenir de la fin tragique de Marguerite de Bourgogne et

l'affreuse vision du Château Gaillard?[966]

[Footnote 966: Marguerite de Bourgogne, femme du roi Louis X le Hutin,

ayant été convaincue d'adultère, fut enfermée au Château Gaillard où

elle périt étranglée par ordre de son mari.]

Ce que le «_Songe véritable_» permet seulement de supposer, un autre

pamphlet le _Pastoralet_ le publie en neuf mille vers. Ce dernier

poème est le très long et parfois très agréable récit de la «joyeuseté

qu'on faisait à Paris en temps de paix», de la «hantise» qu'avait le

duc d'Orléans avec la Reine, et des effroyables conséquences de leurs

amours.

La Bergère «Belligère», c'est la Reine Isabeau

«Sy qu'en coer bataille porta.[967]»

[Footnote 967: _Le Pastoralet_, vers 8886. (_Chr. Belges_, textes

français, p. 845).]

«Tristifer» est le duc d'Orléans, personnage sinistre. L'amour est né

en eux, insensiblement, à la faveur des joyeux plaisirs de la cour. Un

jour, il se trouve que le Roi Charles VI, «le berger Florentin amie

fausse a», car Belligère

«... a tout abandonné

«Son coer et sans parler donné.»

Alors que de son côté Tristifer

«Un pensement malvois avoit

«D'aimer ce qu'amer ne debvoit.»

Longtemps il n'y eut entre eux qu'échange de doux regards,

«Il pense à elle, et elle à ly.»

Enfin, un beau soir, tandis que les pastours

«En sonnant busines et cors»,

ont quitté la fontaine et ramènent leurs troupeaux, Isabeau, que

l'amour tourmente est venue

«Seoir par dessoubs la caurrette

«Droit au soel de son herbegage.

où ne tarde pas à la rejoindre

«L'amant fol et non pas sage.

. . . . . . . .

«Mais, ains que passe la nuitie

«Sera tele choise exploitie

«Tant seront d'amours échaudés

«Que Florentin sera fraudés[968].»

[Footnote 968: _Le Pastoralet_, vers 1035-1038 et 1069-1073..... p.

605-606.]

Certes, tout cela n'est que malicieuse et facile fiction; c'est en vers

plaisants la satire du parti d'Orléans au profit des Bourguignons;

pourtant, au moment où le poème est écrit, vers 1420, ceux-ci ont tout

intérêt à ménager Isabeau dont ils sont les obligés. De plus, si les

amours de la Reine et de son beau-frère n'avaient pas été la fable

publique, comment un vrai poète eût-il consacré près de dix mille vers

à cette «histoire». Au surplus, l'auteur anonyme du Pastoralet déclare

n'employer comme matière que des faits connus de tous,

«Car l'ystore qui est couverte

«Ichy, est ailleurs descouverte

«Si com ens croniques de France:

. . . . . . . .

«Et meismement en raconte

. . . . . . . .

«L'abbé de Chierchamp[969] en ung conte

«Et aultres que ne dy espoir[970].»

[Footnote 969: Probablement l'auteur d'un pamphlet qui n'est pas

parvenu jusqu'à nous.]

[Footnote 970: _Le Pastoralet_, vers 8832-8840... p. 843-844.]

A partir de 1420, les Anglais exploitèrent, pendant de longues années,

le souvenir des bruits qui avaient circulé sur l'adultère de la Reine;

«Cil qui se dit dauphin», disaient-ils, en parlant de Charles né en

1403, et, par ces mots, ils entendaient que le jeune prince «n'estoit

pas légitime, et par ce moyen inhabile à succéder à la couronne de

France[971]». Certes, ce témoignage paraît suspect au premier chef,

puisqu'il émane d'ennemis intéressés; il mérite pourtant qu'on s'y

arrête, car il évoque le souvenir des doutes angoissants de Charles VII

se demandant «s'il était vrai fils du Roi de France».

[Footnote 971: Jean Chartier, _Histoire de Charles VII roi de France_

(éd. Vallet de Viriville. Paris, 1858. 3 vol. in-18º) t. I, p. 209-210.]

«Sire, n'avez-vous pas bien en mémoire que le jour de la Toussaint

dernière, vous estant en votre oratoire tout seul, la première requeste

que vous feiste à Dieu fut que vous priastes que se vous n'estiez

vray héritier du royaume de France vous oster le courage de le

poursuivre?[972]» C'est en ces termes que l'abréviateur du Procès de

Jeanne d'Arc rapporte l'entretien de la Pucelle avec le Roi, en mai

1429; et il dit tenir son renseignement «de grans personnages qui l'ont

veu en chronique bien autentique».

[Footnote 972: J. Quicherat, _Procès de condamnation et de

réhabilitation de Jeanne d'Arc_ (Paris 1841-1849 5 vol. in-8º) t. IV,

p. 258.]

Isabeau de Bavière, reine de France. La jeunesse, 1370-1405 · 第 21 / 23 段