Nous savons qu'en présence de Charles VI, les ducs et les conseillers

engagèrent leur foi, que le connétable reçut le serment des membres du

Parlement et des gens des Comptes[896], mais nous n'avons pas trouvé

que la Reine ait été obligée à cette formalité.

[Footnote 896: Arch. Nat. J 355, pièce 2, nº 3.]

Relatons ceux des événements qui eurent lieu à la cour en 1403-1404 et

qui paraissent avoir été dirigés par Isabeau.

Les ducs de Bourgogne et d'Orléans intriguaient depuis longtemps pour

rapprocher leurs Maisons du trône par des mariages. Marguerite de

Bourgogne, fille du comte Jean de Nevers, avait été promise au Dauphin

Charles[897], mais la mort du jeune prince était venue rompre ce

projet[898]; il avait été ensuite question d'un mariage entre Louis,

le nouveau Dauphin, et une fille du duc d'Orléans. Nous avons rapporté

les termes si pressants par lesquels l'Empereur Robert conseillait à

Isabeau de s'opposer à cette union, et de choisir la petite-fille du

duc de Bourgogne (mai 1401).

[Footnote 897: Cf. le Père Anselme, _Histoire Généalogique_, t. I, p.

113.]

[Footnote 898: Dès le mois d'avril 1396, Marguerite de Nevers était

appelée dans les Comptes de l'hôtel du duc Philippe de Bourgogne,

«Madame la Dauphine»--et quand, à l'automne de 1400, le Dauphin Charles

tomba malade, toute la famille de Bourgogne était depuis plusieurs

mois à Paris, pour régler les apprêts du mariage. Le 9 juin 1400, Jean

de Champdivers, maître d'hôtel de la duchesse de Bourgogne, avait été

envoyé au devant de Madame de Savoie, de Philippe de Bourgogne et de

Madame la Dauphine pour les accompagner de Châtillon à Paris «pour

cause des nopces que l'on entendoit faire à Paris de Monseigneur le

dauphin et de Madame la dauphine». E. Petit, _Itinéraire des ducs de

Bourgogne_, p. 250 et 565.]

La Reine s'employa à contrarier les plans de son beau-frère; pendant

deux ans, aucune décision n'intervint, mais, dès qu'Isabeau eut obtenu

le pouvoir, elle se hâta de conclure les mariages bourguignons.

Le 28 avril 1403, des lettres de Charles VI «en consideracion des

services rendus au royaume par le duc Philippe, et des grands domaines

que possédait ce prince», fiançaient le Dauphin Louis de Guyenne avec

Marguerite de Nevers[899]. Dans un grand Conseil tenu chez le Roi,

trois solennelles promesses de mariage furent échangées (5 mai.)

[Footnote 899: Bibl. Nat. f. fr. 4628, fº 413 rº et vº.]

Le duc de Guyenne fut fiancé à Marguerite de Nevers qui recevait

avec deux cent mille francs de dot les châteaux de Villemaur et de

Chaourse[900].

[Footnote 900: Arch. Nat. J 408, pièce 7 et J 409, pièce 8.--Dom

Plancher, _Histoire de Bourgogne_, t. III p. 197-198.--Chaourse, ch.-l.

de cant., arr. de Bar-sur-Seine, dép. de l'Aube.--Villemaur, cant.

d'Estissac, arr. de Troyes, dép. de l'Aube.]

Michelle, quatrième fille de Charles VI était promise à Philippe, fils

aîné du comte de Nevers. Les chiffres de la dot et du douaire devaient

être fixés ultérieurement[901].

[Footnote 901: Arch. Nat. J 258, pièce 16.]

Enfin le Roi de France s'engageait à unir son fils Jean, comte

de Touraine, avec une fille du comte de Nevers, qui n'était pas

désignée[902].

[Footnote 902: Arch. Nat. J 409, pièce 6 et 7.]

Ce même jour, Charles VI avec la Reine et les ducs de Berry, d'Orléans

et de Bourbon furent au festin que le duc de Bourgogne leur offrit au

Louvre[903].

[Footnote 903: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.

III p. 77-79.]

Mais deux jours après, le 7 mai, dans de nouvelles lettres, le Roi

déclarait que jadis, il avait décidé le mariage du Dauphin avec une

fille née ou à naître du duc d'Orléans; que depuis, il avait traité

«aucuns mariages de plusieurs noz enfans avecques autres»; qu'il avait

fait aussi des codicilles, testaments et ordonnances entre vifs qui

violaient les droits que de raison et de coutume devaient appartenir

au duc d'Orléans; et il mettait à néant les ordonnances qui donnaient

à Isabeau la Présidence du Conseil, et rompait les projets de mariage

avec la Maison de Bourgogne[904].

[Footnote 904: Arch. Nat. J 468, pièce 12.]

Un si brusque revirement pourrait être attribué à un retour de Charles

VI à la santé, si l'on ne savait que le Roi était bien portant

lorsqu'il avait présidé le Conseil du 5 mai. Peut-être le duc d'Orléans

qui, seul des Princes, n'avait pas signé les ordonnances d'avril,

profita-t-il d'une absence d'Isabeau et du duc de Bourgogne pour agir

sur son frère, qui l'aimait beaucoup, et en obtenir la restitution de

ses droits. Quoi qu'il en soit, quatre jours après, le 11 mai, dans des

lettres données au Conseil, Charles VI se montrait très préoccupé de

pourvoir à la sûreté de sa très chère et très aimée compagne la Reine,

de son fils et de ses autres enfants; déclarait que les ordonnances

d'avril leur étaient très profitables, que leur rupture serait au grand

damne des dessus-dits, et, après avoir blâmé sévèrement la surprise

faite à sa volonté, il annulait à l'avance toutes décisions contraires

touchant Isabeau, les Enfants et le Royaume[905].

[Footnote 905: Arch. Nat. J. 468, pièce 12.--Philippe de Bourgogne

était le seul prince présent au conseil du 11 mai.]

Les pouvoirs de la Reine se trouvaient donc formellement confirmés[906]

et les vues du duc de Bourgogne ne rencontraient plus d'obstacles,

aussi le 28 juin, Madame de Bourgogne s'engageait à exécuter les

clauses du contrat de mariage du Dauphin Louis et de Marguerite[907],

et, par trois ratifications successives, Isabeau acceptait le triple

projet d'union[908]; la nouvelle Dauphine fut placée auprès de son

futur époux dans la Maison de la Reine[909].

[Footnote 906: Le 15 mai, Charles VI accrut encore les pouvoirs de

la Reine en lui conférant le droit de s'opposer «à tous dons et

aliénations du domaine». Arch. Nat. PP 117, fº 176 vº.--_Ordonnances

des Rois..._, t. VIII, p. 586.]

[Footnote 907: Arch. Nat. J 409, pièce 9 et J. 249.]

[Footnote 908: Dom Plancher, _Histoire de Bourgogne..._, Preuves, t.

III, p. 211-212 et 215-216.]

[Footnote 909: «Une aulne de cendal tiercelin et un quartier de drap de

soye pour faire une chemise à heures pour Madame la Daulphine». Arch.

Nat. KK 43, fº 15 rº.]

L'avenir de toutes les filles de France était désormais assuré. En

effet, par lettres, en date du 18 juin, le duc Louis de Bourbon et son

fils Jean de Clermont avaient annoncé que le Roi et la Reine, «pour la

bonne et vraye amour et entière affection que de leur grâce et humilité

ils avaient toujours eu au comte et à la comtesse de Clermont»,

autorisaient le mariage de Charles de Bourbon, fils aîné de Jean de

Clermont, avec la princesse Catherine, alors âgée de deux ans[910].

Les grands parents, le père et la mère avaient joint leur lettre de

contrat, et, suivant la formule, «Madame la Royne avait donné sa parole

de Royne». Cette union ne pouvait être célébrée que dans un temps

éloigné; mais Isabeau avait voulu donner un témoignage d'amitié au duc

de Bourbon, et Philippe de Bourgogne avait approuvé cet engagement

qui enlevait à Louis d'Orléans l'espoir de marier ses enfants dans la

famille royale.

[Footnote 910: Arch. Nat. J 953, pièces 17 et 18.]

Malgré le mécontentement que ces dispositions durent causer au frère de

Charles VI, l'oncle et le neveu vécurent en bonne intelligence pendant

la fin de l'année 1403 et les premiers mois de 1404. Du reste le duc

d'Orléans reçut quelque compensation: don lui fut fait du château et

de la châtellenie de Château-Thierry[911]; les duc de Bourgogne et de

Berry se rangèrent à son avis pour la restitution d'obédience au pape

d'Avignon Benoît XIII[912]; et le Conseil royal ferma les yeux sur ses

intrigues diplomatiques[913].

[Footnote 911: Arch. Nat. P 2530, fº 264-265.]

[Footnote 912: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. III, p. 87.]

[Footnote 913: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 288-303.]

* * * * *

La Reine passa les derniers mois de l'année à Paris, résidant tantôt à

l'hôtel Saint-Pol, tantôt à sa maison de la Porte Barbette[914]. Comme

témoignage de son activité politique nous n'avons que la liste de ses

nombreux messages. Ses courriers vont trouver le duc de Bourgogne à

Corbeil[915], à l'Abbaye du Barbeaux[916], à Melun[917]; et quand, en

septembre, Philippe tombe malade dans cette ville, Isabeau lui envoie,

à deux reprises, Maître Guillaume Cardonnel, «phisicien du duc de

Guyenne». Lorsque Philippe aura regagné ses Etats, des lettres de la

Reine lui parviendront encore à Arras et à Hesdin[918].

[Footnote 914: Arch. Nat. KK 46, fº 6-17.]

[Footnote 915: «Jehan le Charron envoie hastivement toute nuit porter

lettres de la royne devers monseigneur de Bourgogne à Corbeil ou illec

environ, 20 juin 1403. Arch. Nat. KK 45, fº 164 vº.--Autres lettres du

12 juillet, KK 46, fº 8 vº.]

[Footnote 916: Lettres du 5 août. Arch. Nat. KK 46, fº 9 rº.--L'abbaye

du Barbeaux était un monastère d'hommes de l'ordre de Citeaux, fondé

par le roi Louis VII, dans la Brie, à deux lieues sud-est de Melun.]

[Footnote 917: Lettres du 21 août, 11 et 14 septembre, 11 et 13

octobre. Arch. Nat. KK 46, fº 9 à 10.]

[Footnote 918: Arch. Nat. KK 46, fº 10 vº.]

Isabeau correspond aussi avec le duc d'Orléans[919], elle lui écrit à

Senlis où il surveille les événements du Luxembourg, à Orléans, à Blois

où il visite ses domaines, et au château de Coucy où il séjourne à son

retour d'Avignon.

[Footnote 919: Arch. Nat. KK 45, fº 164 et KK 46 fº 8-10, 50 et 51.]

Lorsque le duc de Bretagne, son hôte, fut rentré dans sa province,

Isabeau lui envoie son chevaucheur Jean le Charron. Le comte de

Tancarville et Jean de Montagu reçoivent aussi des missives de la

Reine, qui en expédie également, dans les environs de Paris, à ses

gens[920].

[Footnote 920: Arch. Nat. KK 45, fº 164 et KK 46, fº 8-10, 50, 51.]

La plupart de ces messages ont trait aux affaires privées d'Isabeau:

ce sont presque tous des décharges pour son Hôtel et son Argenterie

dont les dépenses ont toujours été croissant. Celles-ci qui, pour

l'Argenterie, n'étaient, en 1393, que de 10 000 livres tournois,

s'élèvent, d'octobre 1403 à octobre 1404, à 41 947 livres 19 sous 4

deniers, et le chiffre des dettes, en cette seule année, est de 5 970

livres.

L'Hôtel de la Reine Jeanne de Bourbon ne coûtait annuellement au Trésor

que 36 000 livres tournois; celui d'Isabeau mange près de 60 000

livres. Tout cet argent semble fondre entre les mains de la Reine qui,

jugeant ses revenus ordinaires insuffisants, cherche à se constituer en

quelque sorte une réserve par l'accroissement de son domaine foncier.

Charles VI avait précédemment acheté pour lui, sa femme et ses

successeurs, les terres, villes, châteaux et châtellenies de

Saint-Dizier en Barrois, et de Vignory au bailliage de Chaumont[921].

Le 3 mai 1403, Isabeau obtint du Roi, en récompense de l'amour qu'elle

lui avait toujours témoigné, et «pour certaines autres justes causes»,

qu'il lui transportât la possession de ces villes importantes, sa vie

durant, avec tous leurs revenus[922].

[Footnote 921: Arch. Nat. P 2530, fº 262 vº et 263 rº et

vº.--Saint-Dizier, ch.-l.-de-cant., arr. de Vassy, dép. de la

Haute-Marne.--Vignory, ch.-l.-de-cant., arr. de Chaumont, dép. de la

Haute-Marne.]

[Footnote 922: Arch. Nat. P 2530 fº 262 vº et 263 rº et vº.]

Comme nous l'avons dit déjà, c'est surtout en matière de finances que

la Reine usait de ses pouvoirs.

Le 11 juin, Charles VI, alors en bonne santé, avait suspendu l'office

des Trésoriers de France[923]; il se proposait de réduire leur nombre

«pour le bien et la prospérité de son domaine[924]», comme il avait

déjà fait le 19 mai pour les Conseillers-généraux des Aides. Mais

le Roi étant retombé dans son mal, la Reine et les Princes jugèrent

que «aucunes nécessités étaient survenues de besogner au Trésor»; et

Isabeau, assistée de ses oncles, tint personnellement un Conseil où,

«en sa présence et à son plaisir», on décida que Raoul d'Auquetonville

et Jean de la Cloche seraient réintégrés dans leurs offices et qu'on

leur adjoindrait Gontier Col (août 1403)[925].

[Footnote 923: Les trésoriers de France n'étaient, au XIIIe siècle,

que les officiers préposés par le Roi à la garde de son trésor; au

XIVe siècle, ils étaient devenus les chefs réels de l'administration

des finances, avec le concours de la Chambre des Comptes et sous sa

surveillance. «Ils avaient la direction supérieure de tout ce qui

concernait le domaine de la couronne, qu'administraient sous leurs

ordres les baillis, les sénéchaux et les prévôts, et celle des services

de recette et de paiement.» A. Vuitry, _Etudes sur le Régime financier

de la France_, nouvelle série (Paris, 1883, 2 vol. in-8º), t. I,

289-290 et t. II, p. 387.]

[Footnote 924: Arch. Nat. P 2530, fº 234.]

[Footnote 925: _Ibid._]

Peu après cette séance, les ducs se rendirent à Dourdan[926] où le 8,

Isabeau dépêcha «hastivement de nuit Jean le Charron à Monseigneur

de Berry[927]», et le 10, un autre message, non moins pressé, au duc

de Bourgogne[928]. On a tout lieu de supposer que ces deux courriers

portèrent aux Princes les observations de la Reine sur la mesure

adoptée dans le dernier Conseil. Bientôt, Jean de Montagu, évêque de

Chartres, président de la Chambre des Comptes, fut mandé à Dourdan

et chargé par les Princes d'aller à Orléans pour obtenir l'adhésion

du frère du Roi. Celui-ci approuva le choix des trois Trésoriers,

mais demanda qu'on en adjoignît un quatrième, Audry du Moulin,

ancien Trésorier des guerres. Isabeau et les ducs y consentirent

volontiers[929].

[Footnote 926: Dourdan, ch.-l. de cant., arr. de Rambouillet, dép. de

Seine-et-Oise.]

[Footnote 927: Arch. Nat. KK 46, fº 9 rº.]

[Footnote 928: _Ibid._]

[Footnote 929: Arch. Nat. P 2530, fº 254.]

Le 18 août, Jean de Hangest, sire de Heuqueville vint, de la part de

la Reine, inviter la Chambre des Comptes à enregistrer la nomination

des nouveaux Trésoriers. Il ne cacha pas que tout délai mécontenterait

la Reine et les Princes. Mais les gens des Comptes étaient hostiles à

Isabeau et se méfiaient des créatures que son caprice pouvait élever

aux grandes charges du Royaume. Ils refusèrent donc l'enregistrement;

ils prétextèrent que les lettres de suspension avaient été passées

«par le Roi en son Conseil», que les lettres de nomination, ne portant

pas la même mention, n'étaient pas valables; qu'elles parlaient

d'autres lettres dont la Chambre n'avait pas eu connaissance, et que

celle-ci en exigeait la communication avant d'instituer les Trésoriers.

Vainement Nicolas du Bosc, évêque de Bayeux, fit observer que la

Reine et les Princes ne prendraient pas en patience un tel délai, les

gens des Comptes ne cédèrent point; mais pour «desmouvoir la Royne de

l'affection qu'elle avait à ce que les Trésoriers fussent reçus et

excuser la Chambre du délai», ils chargèrent l'évêque de Bayeux de lui

exposer la situation financière de la France[930].

[Footnote 930: Arch. Nat. P 2530, fº 254-261.]

Monsieur de Bayeux, en présence du duc de Bourbon, du chancelier et des

autres membres du Conseil, dépeignit à Isabeau l'état du domaine et du

Trésor du Roi: on devait aux receveurs de grosses sommes d'argent; les

gens d'Église, les hôpitaux, les aumônes ne pouvaient être payés; les

châteaux tombaient en ruines;--et il attribua la misère et le désordre

du Royaume à la trop grande charge que les Trésoriers y avaient mise.

Le prélat rappela ensuite que Charles VI avait déclaré qu'il n'y aurait

à l'avenir que deux Trésoriers «bons, riches et sages qui ne fussent

point obligez à compter au roy ne trop obligez à autrui»; que, par

trois défenses successives, il avait résisté aux efforts tentés pour

annuler les effets des lettres de suspension; et que maintenant, la

Reine et les ducs voulaient nommer quatre nouveaux Trésoriers qui

avaient offert de prêter et bailler deux mille cinq cents francs,

«laquelle voye est bien contre raison d'acheter offices».

Les paroles de l'évêque de Bayeux furent sans effet. Le 21 août, trois

chevaucheurs allaient trouver le duc de Bourgogne à Melun, le duc de

Berry à Étampes, le duc d'Orléans à Blois, porteurs des avis d'Isabeau

sur cette affaire[931], et le 23, le vidame d'Amiens, Guillaume le

Bouteiller et Guillaume Laisné intimèrent aux gens des Comptes l'ordre

«de par la Reine», d'instituer les Trésoriers[932].

[Footnote 931: Arch. Nat. KK 46, fº 9 rº.]

[Footnote 932: Arch. Nat. P 2530, fº 254-261.]

De guerre lasse, la Chambre allait s'incliner lorsque Hervey de

Neauville, ancien Trésorier dont Isabeau avait obtenu le désistement en

lui promettant une charge de Maître en la Chambre des Comptes, vint

réclamer la place promise, menaçant, en cas de refus, de garder son

office de Trésorier. La Chambre, qui ne cherchait qu'un prétexte à de

nouveaux délais, déclara qu'elle n'était pas en nombre pour statuer et

leva la séance.

Le 24, la cour vaquait, lorsque Guillaume Cousinot vint renouveler à

l'évêque de Bayeux l'ordre de recevoir les Trésoriers; celui-ci objecta

la vacance de la Chambre. Une seconde fois, le même jour, Isabeau fit

exprimer sa volonté à l'évêque par le vidame d'Amiens Le Bouteiller

«réformateur en la police», accompagné du Maréchal du Bourbonnais; la

réponse du matin leur fut réitérée; ils intimèrent alors à Monsieur

de Bayeux l'ordre de convoquer les Conseillers au Palais où le duc de

Bourbon les recevrait. Quelques instants après, un sergent d'armes

allait en la demeure de chaque conseiller lui porter commandement de

se trouver au Palais. Une réunion de sept conseillers s'en suivit;

elle était présidée par l'évêque de Bayeux, et le duc de Bourbon y

assistait. Après que le vidame d'Amiens Le Bouteiller eut répété

l'ordre de la Reine d'enregistrer les lettres de nomination des quatre

nouveaux Trésoriers, les magistrats obéirent.

La chambre des Comptes se vengea de la violence que lui avait faite

Isabeau en décidant qu'elle n'admettrait dans son sein ni Hervey de

Neauville, ni aucun autre protégé d'ailleurs, «jusqu'à ce que Messieurs

en eussent parlé personnellement au Roi et lui eussent remontré

l'inconvénient de ces sortes de nominations[933]».

[Footnote 933: Arch. Nat. P 2530, fº 261-262.]

Au printemps de 1404, une épidémie s'abattit sur la France et les pays

voisins[934]; elle frappa deux des Princes; le duc de Berry tomba

malade à Vincennes[935], fut à toute extrémité, mais il guérit; le duc

de Bourgogne, irrémédiablement atteint, succomba à Halle le 27 avril

1404[936].

[Footnote 934: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_,

t. III. p. 143. «Tous ceux qui étaient atteints étaient en danger de

mort, le mal débutait par de violentes douleurs de tête qui ôtaient

l'appétit; et bientôt, réduit à un état effrayant de maigreur, le

malade mourait de consomption.»]

[Footnote 935: _Ibid._ p. 149.]

[Footnote 936: _Ibid._, p. 145-149.--Monstrelet, _Chronique..._, t. I,

p. 87-90--Halle, ville du Brabant méridional, Belgique.]

CHAPITRE VI

LA REINE ET LE DUC D'ORLÉANS

Le protagoniste mort, la Reine et le duc d'Orléans occupèrent le

premier plan de la scène politique.

En 1404, le duc d'Orléans avait trente-deux ans; mûri par l'âge, il

n'était plus, certainement, le prince frivole de la vingtième année,

les plaisirs seuls ne l'occupaient plus tout entier; l'ambition lui

était venue et, avec elle, l'esprit de suite; d'ailleurs, au cours

de sa lutte contre son oncle Philippe, il avait éprouvé de graves

ennuis, partant, sa fatuité s'était émoussée, et si, dans les récentes

intrigues diplomatiques que nous lui avons vu inspirer ou diriger,

quelques-uns de ses actes ont pu paraître téméraires, on ne saurait,

sans injustice, les qualifier d'inconsidérés[937].

[Footnote 937: Voy. pour le portrait du duc Louis d'Orléans: Christine

de Pisan, «_Livre des faits et bonnes mœurs du sage roy Charles

V_», (Coll. Michaud et Poujoulat, t. II, p. 28-31).--Religieux de

Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. III, p. 74 et 739.--_Le

Pastoralet_, vers. 189 à 209, (_Chroniques Belges_, textes français,

p. 579 et 580).--Bibl. Nat., Estampes, _Collection Gaignières_, Statue

tombale de Louis d'Orléans à Saint-Denis, Oa 13 fº 11.--Jarry, _Vie

politique de Louis d'Orléans_, Introduction I-XVI.]

A la cour, son renom de prince charmant n'avait rien perdu de

son lustre: dames et seigneurs, amusés par son gracieux entrain,

applaudissaient à toutes ses fantaisies. Les qualités les plus

séduisantes ornaient sa personne; sa physionomie douce et intelligente

respirait la franchise et la bonté; son visage, d'une agréable rondeur,

était éclairé par deux grands yeux que voilait par moment une ombre de

mélancolie; la taille bien prise, le port noble, même sous les plus

riches costumes il avait une remarquable aisance. Comme son frère,

à qui il ressemblait beaucoup, il était vaillant à la chevauchée et

au tournoi; mais il avait mieux profité que celui-ci de la belle

instruction donnée par Charles V à ses enfants; il était très lettré,

grand liseur et il contait avec charme, en un style singulièrement

imagé; les chroniqueurs vantent «sa belle parleure ornée naturellement

de rhétorique». Par ses manières affables[938] et ses paroles dorées,

il savait plaire à tous, surtout aux dames car envers elles il était

passé maître en galanterie. Cependant sa vie privée était méprisable:

quoique marié à une femme belle et fidèle, quoique père de famille, il

continuait à jouer avec passion et à rechercher les bonnes fortunes;

aussi était-il moins populaire qu'on ne l'a dit; souvent même, la

clameur publique flétrissait, en termes violents, l'inconduite de ce

prince joueur et coureur de filles[939]. En effet, les vilains qui

adoraient leur pauvre Roi déploraient qu'il n'eût pas auprès de lui,

pour l'assister ou le suppléer, un frère plus sérieux et moins prodigue.

[Footnote 938: Christine de Pisan..., t. II, p. 29.]

[Footnote 939: Arch. Nat. JJ 153, pièce 430.]

Malgré tous ses défauts et ses graves vices, le duc d'Orléans est

considéré par la plupart des historiens avec sympathie; toutefois,

son aristocratique désinvolture et le tour si français de son esprit

auraient sans doute failli à lui gagner l'indulgence de la postérité

s'il n'avait péri, dans la force de l'âge, victime d'un odieux

assassinat.

La collection Gaignières contient la copie d'un portrait d'Isabeau la

représentant aux environs de la trentaine[940]: le chef tourné de trois

quarts, la main gauche retenant le manteau et la droite libre, à la

hauteur de la poitrine, la Reine, vêtue de la houppelande fleurdelisée,

coiffée du hennin couronné, s'avance en quelque cortège, deux suivantes

portent la queue de sa robe. Cette peinture était sans doute une

œuvre de commande, car l'artiste s'est surtout attaché à rendre la

majestueuse attitude de la souveraine sous un costume d'apparat; le

dessin de la tête est du style convenu, les traits sont réguliers

mais sans expression; pourtant on remarque l'empâtement des contours

du visage, surtout sous le menton. De ce détail, nous pourrions

inférer qu'en 1404, après onze grossesses, Isabeau avait plus que de

l'embonpoint; cette supposition serait assez vraisemblable puisque,

dans quelques années, la Reine deviendra lourde au point de ne plus

pouvoir prendre de l'exercice; mais plutôt que de risquer de douteuses

hypothèses, nous préférons avouer que nous manquons de documents sur le

physique d'Isabeau à cette époque.

[Footnote 940: Bibl. Nat., Estampes, _Collection Gaignières_, Oa 13,

fol. 6.]

Pour le moral, nous sommes mieux renseignés; déjà nous avons constaté

que le principal trait de son caractère était un égoïsme avide servi

par une étonnante aptitude à l'intrigue. Considérons maintenant la

Reine dans son rôle d'épouse et de mère.

Isabeau de Bavière, reine de France. La jeunesse, 1370-1405 · 第 20 / 23 段