Pendant l'année 1401, Isabeau correspondit avec l'Empereur; elle

désirait que celui-ci renouvelât les propositions de mariage qu'il

avait fait faire par le duc Etienne; mais Robert, mécontent des

résistances qu'il rencontrait dans le Conseil de Charles VI, demanda

au Roi d'Angleterre la main de Blanche de Lancastre. En même temps,

toujours désireux d'obtenir l'alliance de la France, il entretenait le

zèle d'Isabeau; le 6 mai dans des lettres affectueuses, il la prévenait

que son homme de confiance, Maître Albert, curé de Saint-Sebald de

Nuremberg, se rendait à Paris[859]. Officiellement, ce député devait

traiter de la solution du schisme avec les conseillers de Charles VI,

mais, il était surtout chargé d'une mission confidentielle auprès de la

Reine à qui il soumettrait un ensemble de projets touchant la France,

l'Allemagne et l'Italie[860].

[Footnote 859: Dom Martène et Dom Durand, _Veterum scriptorum et

monumentorum historicorum amplissima collectio_, (Paris 1733, 9 vol.

in-fº) t. IV p. 37.]

[Footnote 860: Le titre des Instructions remises à Me Albert était:

«Negociatio cum regina Galliæ.» Dom Martène, _Amplissima Collectio_, t.

IV, p. 45.]

En effet Maître Albert, dans les entrevues que lui ménagea Isabeau,

exprima d'abord l'étonnement qu'avait causé à l'Empereur le projet du

mariage du dauphin Louis de Guyenne avec une fille du duc d'Orléans;

car la Reine ne pouvait ignorer l'hostilité de son beau-frère contre la

Maison de Bavière; elle devait donc s'opposer à ce dessein en invoquant

comme prétexte de la rupture, les liens de parenté; et, si elle était

résolue à marier son fils avec une princesse française, elle avait

intérêt à choisir la petite-fille du duc de Bourgogne «car, par cette

union, la famille de Bavière se trouverait fortifiée».

Isabeau ayant alors demandé quelques explications au sujet des

pourparlers que l'Empereur avait engagés en vue de marier son fils

aîné avec Blanche d'Angleterre, l'habile ambassadeur répondit que

rien de cette affaire n'était encore conclu; l'Empereur, ajouta-t-il,

eût de beaucoup préféré, pour Louis, une fille du sang de Charles VI;

mais il s'était heurté à la mauvaise volonté de certains conseillers

du Roi; d'ailleurs, il était sans rancune, quelle que fût l'issue des

négociations en cours, il resterait le fidèle allié de la France.

La question italienne fut ensuite abordée par Maître Albert: il informa

Isabeau que l'Empereur, avant d'aller combattre Jean Galéas, voulait

connaître l'importance des secours qui lui seraient fournis par

Charles VI; or, une diète impériale était convoquée à Metz pour le 24

juin suivant; Robert désirait que ses envoyés s'y rencontrassent avec

un évêque et sept ou huit docteurs français députés par le Conseil

royal, et qui se croiraient seulement chargés de discuter sur l'union

de l'Eglise. Pendant les débats, l'Empereur, si toutefois Isabeau y

consentait, choisirait le moment opportun pour soumettre à la diète

son projet d'expédition en Italie. Enfin la Lombardie ne pouvait

être envahie par les troupes allemandes sans l'assentiment et l'aide

d'Amédée VIII, comte de Savoie, qui tenait les routes des Alpes; ce

prince se trouvant précisément à Paris auprès de son aïeul, Jean de

Berry[861], la Reine devait tout mettre en œuvre pour le décider à

livrer passage à travers ses États à l'armée impériale, et à lui

fournir des subsistances; et si Amédée tardait à donner une réponse

favorable, il fallait le prier d'envoyer du moins des ambassadeurs

à la diète de Metz[862]. En somme pour le soin de ses intérêts et

l'exécution de ses divers plans, l'Empereur s'en remettait à la Reine

seule.

[Footnote 861: Amédée VIII comte de Savoie, né en 1383, fils d'Amédée

VII et de Bonne de Berry, succéda à son père en 1391. En 1401, il était

encore sous l'influence de sa mère.]

[Footnote 862: Dom Martène, _Amplissima Collectio_, t. IV, p. 38 et 39.]

Celle-ci, très heureuse de se savoir si hautement considérée, ne laissa

pourtant rien paraître de sa joie, et même, pour prévenir les soupçons

que pouvait éveiller, dans l'esprit de son beau-frère, la présence

à Paris d'un représentant de Robert, elle accueillit, dans ce même

mois de mai, avec les plus grands honneurs, un prince allemand, ennemi

des Wittelsbach, Guillaume de Gueldre, allié de Wenceslas et de Louis

d'Orléans[863]. Dans son hôtel de la Porte Barbette, elle offrit aux

deux ducs[864] un somptueux souper où elle les entoura d'attentions

particulières; on en jugera par un seul détail: avant l'heure du repas,

les invités se baignèrent aux étuves de la Reine dont les murs avaient

été tendus pour la circonstance de fine toile de Reims piquée de roses

et de fleurs de toute espèce[865], puis ils furent conduits dans la

chambre dite des eaux de rose où ils se parfumèrent avec les essences

d'Orient[866] que la Reine de France chaque année se faisait apporter

de Damas.

[Footnote 863: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 251. Le

duc de Gueldre après avoir résidé quelque temps à Coucy chez le duc

d'Orléans, arriva à Paris le 16 mai et il y resta jusqu'au 3 juin.]

[Footnote 864: Cette fête eut lieu le 16 mai. Arch. Nat. KK 42, fº 58

vº et 59 rº.]

[Footnote 865: Arch. Nat. KK 42, fº 44 vº.]

[Footnote 866: _Ibid._, fº 58 rº et 59 vº.]

Quelques mois plus tard, l'artificieuse Isabeau employait encore même

la tactique: au moment où elle négociait en secret avec une nouvelle

ambassade impériale dont nous allons parler, elle laissait écrire dans

une lettre de Charles VI (août 1401) destinée à Jean Galéas, que «la

Reine s'emploierait volontiers et de bonne foi que se fît le mariage

d'une fille de France avec le fils aîné du duc de Milan[867]».

[Footnote 867: Douët d'Arcq, _Choix de pièces inédites du règne de

Charles VI_, t. I, p. 205.]

Les conférences de la diète de Metz étaient restées sans résultat

sur la question du schisme, mais elles avaient fourni à Robert de

précieuses indications pour ses intérêts personnels et encouragé

ses espérances. Aussi, dès le 5 août, députait-il en France Jean de

Kirshorn, Jean de Dalberg, Mathias de Crochawe et Maître Heilmann,

doyen de Neuhauss[868]. Ces quatre conseillers impériaux étaient

accrédités auprès du Roi et des Princes, le duc d'Orléans excepté,

mais c'était avec la Reine qu'ils avaient mission de négocier[869].

Au mois de septembre[870], Isabeau reçut d'eux, au nom de leur

Maître, la proposition de marier Isabelle de France, veuve de Richard

II d'Angleterre, avec Jean de Bavière, comte Palatin, second fils de

l'Empereur. Une alliance de famille n'était-elle pas une excellente

préparation à une entente politique? Si la Reine, d'ailleurs, avait

d'autres vues pour sa fille aînée, Jean de Bavière accepterait la main

de la princesse Michelle. Ils déclaraient que leur Maître s'engagerait

à ne pas s'allier à l'Angleterre, si le contrat stipulait le chiffre

de la dot, et surtout si Charles VI promettait de soutenir l'Empereur

contre Jean Galéas[871].

[Footnote 868: Neuhauss, près Worms.]

[Footnote 869: J. Janssen, _Frankfurts Reichs Correspondenz_, t. I, p.

613.]

[Footnote 870: Les ambassadeurs de Robert ne reçurent leurs

instructions qu'à la fin de septembre. A. Leroux, _Relations politiques

de la France avec l'Allemagne_ (1378-1461), p. 48 et note 3.]

[Footnote 871: Dom Martène..., _Amplissima Collectio_, t. IV. p. 67

et 68.--Pour tout ce qui concernait la dot et le douaire les députés

devaient se reporter aux pourparlers engagés précédemment pour le

mariage du prince Louis.]

Ces projets dont Isabeau et Robert désiraient si vivement le succès

n'aboutirent pas; car bientôt le bruit se répandit en France que

l'Empereur, descendu en Italie, à l'automne, pour aller à Rome ceindre

la couronne impériale, ne pouvait atteindre le but de son voyage. Il

était arrêté, disait-on, par les mercenaires de Jean Galéas, le froid

décimait ses troupes, il avait perdu ses trésors et engagé ses joyaux.

Ces nouvelles étaient en grande partie inventées par les partisans

du duc d'Orléans; l'Empereur avait été battu, il est vrai, mais sa

situation n'était pas aussi désespérée qu'on le racontait; toutefois

ces exagérations portèrent, car le Conseil de France refusa alors

de s'allier avec un prince qui, vaincu en Italie, était menacé en

Allemagne d'un retour offensif de Wenceslas[872].

[Footnote 872: A. Leroux, _Relations de la France avec l'Allemagne_, p.

64 et 65.]

En tous cas, Isabeau n'abandonna pas la cause de son parent. Dès

qu'elle le sut de retour à Heidelberg, elle lui écrivit pour le mettre

au courant des intrigues du duc de Milan, pour lui exprimer la crainte

qu'il n'eût lui-même fourni des armes à ses ennemis en quittant trop

tôt la Lombardie[873].

[Footnote 873: Dom Martène, _Amplissima Collectio_, t. IV, p. 96.]

Robert s'empressa de remercier sa chère Tante de ses renseignements et

de ses avis, et pour justifier son départ de l'Italie, il ajoutait:

«Nous vous signifions que le temps que nous restions en Lombardie, il

nous est venu de telles nouvelles des mouvements de Wenceslas qu'il

nous a paru bon de regagner la Germanie pour nous y opposer». Il

suppliait la Reine de ne pas croire aux mauvais rapports qui pourraient

lui être faits sur son compte et d'attendre, pour juger sa conduite, en

connaissance de cause, la très prochaine arrivée en France de Louis de

Bavière[874].

[Footnote 874: Don Martène, _Amplissima Collectio_, t. IV, p. 96.]

Mais, le mois suivant, de nouvelles lettres de Robert ne contenaient

encore que des encouragements à tenir bon contre les manœuvres de Jean

Galéas et n'annonçaient pas la venue de l'ambassadeur si impatiemment

attendu[875]. Cependant Isabeau déplorait les atermoiements de

l'Empereur qui laissaient le champ libre aux amis de Wenceslas.

Toutefois elle espérait toujours une entente, même sur l'affaire du

schisme, puisque Robert, à demi brouillé avec Boniface IX depuis la

campagne de Lombardie, paraissait disposé à accepter la voie de

cession[876]. Aussi multipliait-elle les messages à Heidelberg, et,

en août, elle y députait le mari d'une de ses confidentes, Etienne de

Semihier[877], chargé de propositions conçues en termes singulièrement

précis: Charles VI et Robert se mettraient d'accord pour faire l'union

de l'Eglise; le Roi de France exigerait de Jean Galéas un traité

favorable à l'Empereur; si Galéas résistait, une armée française et

impériale le renverserait, puis irait à Rome imposer à Boniface la

voie de cession. Tous les détails de l'alliance avec l'Empire seraient

réglés par le duc Louis de Bavière dont la présence à Paris était

instamment réclamée[878].

[Footnote 875: Dans ces lettres, datées du 6 juillet, Robert confirmait

les lettres du 16 juin et annonçait ses succès en Bohême. Jarry, _Vie

politique de Louis d'Orléans_, p. 271.]

[Footnote 876: Boniface IX avait refusé de couronner le nouvel

Empereur, pour ne pas s'exposer à une guerre avec Jean Galéas.

Jarry..., p. 269.]

[Footnote 877: Plusieurs mentions des Comptes de l'Hôtel et de

l'Argenterie de la Reine concernent Anne de Robequin, dame de Semihier.]

[Footnote 878: Dom Martène, _Amplissima Collectio_, t. IV, p. 104, 106,

107.]

Si l'Empereur avait accepté les offres de la Reine, il est probable

que celle-ci aurait eu sur Philippe de Bourgogne et sur le Conseil

royal l'influence nécessaire pour faire conclure le traité projeté et

préparer l'expédition contre Jean Galéas. Mais Robert était lent dans

sa politique, de plus il manquait de franchise, n'étant pas encore

résolu à rompre avec le pape de Rome et avec l'Angleterre. Cependant

les lettres d'Isabeau étaient si pressantes qu'il ne put tarder plus

longtemps à envoyer à Paris, avec les conseillers impériaux, Jean

de Dalberg et Job Verner, Louis de Bavière[879] dont il avait pu

apprécier, depuis deux ans, le dévouement et les talents diplomatiques.

[Footnote 879: Les lettres de créance de ces ambassadeurs étaient

datées du 23 août. J. Janssen, _Frankfurts Reichs Correspondenz_, t. I,

p. 711.]

Cette mission venait à point pour le duc. Il accepta d'autant plus

volontiers de retourner en France qu'il venait de se créer en Bavière

les plus grandes difficultés. Il s'était emparé de Munich au détriment

de ses cousins Guillaume et Ernest[880]. Cet acte inique avait été

désapprouvé par son père, et tous les princes bavarois se préparaient à

en tirer vengeance; aussi, après avoir rançonné Munich, ne pensait-il

qu'à quitter l'Allemagne.

[Footnote 880: Riezler, _Geschichte Baierns_, t. III, p. 192.--Le

Blanc, _Histoire de Bavière_, t. III, p. 726.--Guillaume et Ernest de

Bavière étaient fils du duc Jean de Bavière et de Catherine de Görz.]

La mission dont Louis se chargeait était triple: Négocier le mariage

de Jean de Bavière avec Michelle de France; conclure un traité

d'alliance avec Charles VI; mettre fin au schisme. Si le Roi de France

consentait à donner la main de sa fille au prince Jean, celui-ci

recevrait de l'Empereur le Palatinat du Rhin, et un douaire de dix

mille florins serait constitué à la fiancée. Quant à l'alliance entre

la France et l'Empire, elle serait offensive et défensive contre les

ennemis réciproques des deux pays, à l'exception de l'Angleterre,

car si la guerre venait à éclater entre Charles VI et Henri IV

de Lancastre, Robert promettait seulement sa médiation; et si sa

tentative d'arbitrage échouait, il s'engageait à garder la plus stricte

neutralité.

Un article de ce traité était consacré à Jean Galéas; Robert lui

refusait même le titre de duc de Milan et sa situation en Italie devait

être réglée par des commissaires français et impériaux.

Enfin l'Empereur, en principe, acceptait tous les moyens qui pouvaient

faire rétablir l'union de l'Eglise; il préconisait pourtant la

convocation d'un concile; mais il adhérerait volontiers à la voie de

cession, si, en retour, on lui offrait de sérieux dédommagements pour

le sacrifice qu'il s'imposerait en se détachant de l'obédience du pape

de Rome[881].

[Footnote 881: Dom Martène, _Amplissima Collectio_, t. IV, p.

104-107.--J. Janssen, _Frankfurts Reichs Correspondenz.._, t. I, p.

711-712.]

Louis de Bavière était certainement le meilleur négociateur que

l'on pût députer auprès de la Reine. Il eut avec elle de nombreuses

conférences où il lui répéta que l'Empereur, plus que jamais, plaçait

en elle tout son espoir, où il invoquait son aide et son conseil pour

l'union de la chrétienté, la consolation de la Sainte Eglise, et

surtout l'accroissement de la Maison de Bavière[882].

[Footnote 882:... «Ac prosertim domus bavaricæ incrementum». Sous le

titre «Instructio negociandi cum Gallia», l'Empereur avait réuni toutes

les questions que Louis de Bavière pourrait être appelé à traiter

avec les Princes et le Conseil de France, Louis ne les aborderait

qu'après en avoir référé à sa sœur, Isabeau devant diriger toutes les

négociations. Sous le titre de «Negociatio cum regina Galliæ» étaient

rangés les articles qui seraient discutés dans des conférences secrètes

entre la Reine et son frère.]

L'ambassade impériale se trouvait à Paris depuis quelques jours

seulement, quand y parvint la nouvelle de la mort de Jean Galéas

(3 septembre 1412)[883]. Celui qu'Isabeau avait poursuivi depuis

quinze ans de sa vengeance, s'était éteint duc incontesté de Milan et

paisible possesseur de la Lombardie. Dans les derniers temps de sa vie,

il aimait à vanter l'habileté de sa conduite politique et la bonne

administration qu'il avait assurée à ses Etats[884].

[Footnote 883: N. Valois. _Le Grand Schisme d'Occident_, t. III, p.

291.]

[Footnote 884: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.

III, p. 133.]

Son adversaire disparu, la Reine prisait moins les avantages d'une

alliance avec Robert; d'autre part, le Conseil royal était mécontent

des formules ambiguës sous lesquelles l'Empereur dissimulait ses

véritables sentiments sur la question du schisme. Les négociations

furent traînées en longueur. En 1403 Robert attendait encore le

retour de son ambassade et, au duc de Lorraine qui lui faisait des

propositions de mariage pour le prince Jean, il répondait qu'il

ne pouvait s'engager avec lui, avant de connaître le résultat des

pourparlers entamés à ce sujet avec Charles VI, mais que le projet

français lui paraissait «plutôt reculé qu'avancé[885]». Bientôt, en

effet, Jean de Dalberg et Job Verner revinrent à Heidelberg[886]: ils

apportaient un refus. Le duc de Bourgogne avait d'autres projets pour

Michelle de France.

[Footnote 885: Dom Martène, _Amplissima Collectio_, t. IV, p. 119.]

[Footnote 886: Dom Martène, _Amplissima Collectio_, t. IV, p. 119.]

Isabeau se trouvait donc débarrassée de son ennemi; mais elle n'était

pas vengée; elle n'avait pas partie gagnée. Ses frais d'artificieuse

invention, ses efforts de volonté restaient sans résultat; au reste de

tous ceux que nous venons de voir s'agiter et tracasser, la plupart

ne retirèrent aucun profit de leurs intrigues; seul Louis de Bavière

fut largement payé de ses peines: le 2 octobre 1402, il épousa à

l'hôtel Saint-Pol, Anne de Bourbon, veuve de Jean de Berry Comte de

Montpensier[887]; en accroissement de leur mariage, les époux reçurent

en dot 120.000 francs d'or[888]; la dépense de la duchesse de Bavière

fut assignée sur la Maison de la Reine[889], et Louis fut gratifié

d'une pension du Roi.

[Footnote 887: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_,

t. III, p. 47.--Charles VI qui depuis la veille était revenu à la

santé assista aux fêtes du mariage.--Anne de Bourbon, fille de Jean de

Bourbon comte de la Marche et de Catherine de Vendôme avait épousé en

premières noces le fils du duc Jean de Berry (le Père Anselme, t. I, p.

319).]

[Footnote 888: Lettres d'Isabeau touchant le paiement de la dot,

Paris 19 mars 1405. Archives Royales de Munich.--120.000 francs d'or

égalaient 120.000 livres tournois. En 1402 la valeur de la livre

tournois était encore de 10 francs environ; Louis de Bavière et Anne de

Bourbon reçurent donc à peu près 1.200.000 francs (valeur intrinsèque).]

[Footnote 889: Bibl. Nat., nouv. acq. fr., 5085, article Isabeau de

Bavière, nº 190.]

Six mois plus tard, en janvier 1403, Isabeau proposa que son frère fût

promu premier Officier de France; si l'on en croit Jacques de Carare,

sire de Padoue, les Princes et les seigneurs français s'inclinèrent

devant le désir de la Reine[890]; seul, le duc d'Orléans refusa son

consentement; grâce à cette résistance, la charge de connétable ne fut

pas donnée au prince bavarois, mais à Charles d'Albret.

[Footnote 890: A Leroux, _Nouvelles recherches critiques sur les

relations politiques de la France avec l'Allemagne_ (1378-1461), p. 66

et note 3.]

CHAPITRE V

LA REINE PRÉSIDENTE DU CONSEIL

Le 24 avril 1403, trois chevaucheurs quittaient l'hôtel Saint-Pol

«envoiés hastivement toute nuit porter lettres de la royne» à

Monseigneur de Bourgogne à Corbeil, à Jean de Berry à Montlhéry, au duc

d'Orléans à Soisy en Othe[891]; quelque grand événement se préparait.

Deux jours après, des lettres royales conféraient à Isabeau l'autorité

suprême.

[Footnote 891: Arch. Nat. KK 45 fº 164 rº.--Soisy, canton de Bray, arr.

de Provins, dép. de Seine-et-Marne.]

Ce coup d'État était l'œuvre de Philippe de Bourgogne[892]. Depuis

quelque temps déjà l'exercice du pouvoir fatiguait le duc et les

difficultés sans cesse renaissantes d'une guerre ouverte avec son neveu

l'irritaient; or, fatalement un éclat devait se produire, si les deux

Princes continuaient plus longtemps à partager la gestion des finances

que Charles VI leur avait confiée de nouveau au mois de janvier. Dans

le double but de parer à cette éventualité et de se décharger, au moins

en partie, du soin des affaires, Philippe demanda au Roi et en obtint

l'abrogation, au profit d'Isabeau, des ordonnances de 1392.

[Footnote 892: G. Cousinot, chroniqueur dévoué au parti d'Orléans,

remarque qu'Isabeau arrivait au pouvoir sous les auspices du duc de

Bourgogne, _Geste des Nobles_, p. 109, et l'auteur de la _Chronique

d'Angoulême_, résume bien la situation lorsqu'il dit «Enfin pour

contenter l'un et l'autre de ces princes qui ne se disputoyent que pour

le gouvernement, fust arreste au conseil, par les menées du duc de

Bourgone, que la royne Yzabeau de Bavière présiderait au Conseil.»]

Pendant les dernières années, il avait pu étudier de très près le

caractère de la Reine, apprécier sa conduite et son attitude dans la

situation, parfois si difficile, que lui créait la maladie du Roi; à

la preste façon dont elle se dégageait des embarras qui lui étaient

suscités, à sa tenace persévérance dans l'exécution de ses desseins,

il la jugea douée de facultés politiques, et, après qu'il l'eut vue

tenir son rôle d'arbitre avec la plus constante impartialité, il la

reconnut pour son élève; aussi songea-t-il tout naturellement à elle

pour le suppléer quand il fut las de gouverner. Il lui semblait que

personne, à la cour de France, n'était plus qualifié que cette Reine,

doublée d'une femme politique, pour présider aux séances du Conseil;

de plus, il était assuré qu'elle ne rendrait que de bons offices à la

Maison de Bourgogne. Mais il savait que dans les questions étrangères

Isabeau, tout en suivant la même voie que lui, dépassait souvent le

but, il surveillerait donc ses menées au dehors; celles-ci, du reste,

se trouveraient contrariées par les manœuvres du duc d'Orléans qui se

montrait invariablement opposé aux intérêts des Wittelsbach.

A vrai dire, Philippe de Bourgogne dut bientôt reconnaître qu'il

s'était fait illusion sur l'esprit d'initiative de son élève, car on ne

voit pas que la Reine ait imprimé une direction nouvelle à la politique

intérieure, les choses continuèrent à aller comme devant et il semble

bien que ce fut seulement dans ses affaires de famille, dans des

questions de finances,--et toujours pour faire plus sûrement aboutir

ses combinaisons égoïstes,--que la Présidente du Conseil usa de ses

pleins pouvoirs.

C'était en effet la Présidence du Conseil que donnaient à Isabeau les

lettres du 26 avril[893]. Le Roi y déclarait que le Royaume devait être

gouverné «au gré et plaisir de Dieu, au bien et profit des sujets»;

puis il affirmait sa pleine confiance en la Reine et les quatre ducs,

et ordonnait que, pour le cas où il serait «absent ou empêché», la

Reine gouvernât aidée par ses oncles et son beau-frère, (par ceux du

moins qui seraient présents alors) et par le connétable d'Albret, le

chancelier Arnaud de Corbie et les membres du Conseil, en tel nombre

«comme il sera expédient».

[Footnote 893: Arch. Nat. J 402, pièce 13.--_Ordonnance des Rois_, t.

VIII, p. 577.]

Les décisions devaient être prises à la majorité des voix, mais

aucune des résolutions du Conseil ne pourrait être exécutée sans

qu'au préalable le Roi en fût averti, sans qu'il en fût donné lettres

patentes, scellées du grand sceau. Enfin, si le Roi revenait à la

santé, il reprendrait la direction des affaires avec la présidence du

Conseil et rien ne se ferait que par ses ordres.

En même temps furent annulées les dispositions prises au lendemain de

la première attaque de folie de Charles VI pour la tutelle des Enfants

de France et la régence du Royaume. Au mépris de l'ordonnance de

Charles V qui fixait à quatorze ans la majorité des Rois, il fut décidé

que si Charles VI mourait, son fils aîné, quel que fût son âge, serait

sacré le plus tôt possible, que personne, «sous prétexte de bail ou

de proximité de lignage», ne pourrait entreprendre la régence, que le

Royaume serait gouverné par le jeune Roi et en son nom. La Reine-mère,

assistée des quatre ducs, aurait non seulement la tutelle des Enfants

de France, mais, avec le concours des Princes et des membres siégeant

au Conseil lors du décès du Roi, elle supporterait «le faix du

Royaume[894]».

[Footnote 894: _Ordonnances des Rois..._, t. VIII, p. 581.]

Isabeau aurait donc à la fois la Présidence du Conseil de famille et du

Conseil royal, elle conserverait la toute-puissance; il n'y aurait pas

de régence, et Louis d'Orléans, considéré jusqu'alors comme le régent

désigné, se trouverait dépossédé.

Cependant il importait que tous les officiers s'engageassent à

maintenir ces ordonnances et que le prestige du Roi ne fût pas atteint;

aussi une troisième ordonnance exigeait-elle que «pour obvier à touz

debaz et discussions», la Reine, les ducs et les membres du Conseil

prêtassent serment de fidélité au Roi, jurant de n'obéir qu'à lui et à

ses commis[895].

[Footnote 895: Arch. Nat. P 2530, fº 239 vº et 241 vº et J. 355, pièce

1.--Bibl. Nat. f. fr. 3910, nº 81. fº 176.]

Isabeau de Bavière, reine de France. La jeunesse, 1370-1405 · 第 19 / 23 段