«l'usurpateur Henri IV». Comme par le passé, et pour les mêmes motifs,
elle voulait la paix dans l'intérêt des Wittelsbach. En effet, la
Maison de Bavière-Hollande redoutait tout désaccord entre la France et
l'Angleterre, ses États étant le passage entre les deux pays; de plus,
le duc Aubert et le comte d'Ostrevant, que pensionnait Charles VI,
étaient secrètement alliés aux Anglais. D'autre part, le Wittelsbach
Robert, depuis son élévation à l'Empire, recherchait à la fois
l'alliance de l'Angleterre et celle de la France; une rupture entre
ces puissances dérangerait ses combinaisons politiques; et, la Reine,
en bonne parente et fidèle alliée, travaillait de tout son pouvoir à
maintenir la paix entre Charles VI et Henri IV.
* * * * *
En 1392, Isabeau, encouragée et soutenue par la présence de son frère,
machina de nouvelles intrigues pour tirer vengeance de Jean Galéas;
mais un parti favorable au duc de Milan se formait à la cour de France.
Le duc d'Orléans, qui, depuis longtemps, avait jeté son dévolu sur
l'Italie où il rêvait de se tailler une principauté, ambitionnait
maintenant de mettre fin au schisme en plaçant le pape d'Avignon sur
le siège de Rome; en même temps, il voulait que la France secondât par
les armes les prétentions des princes d'Anjou sur le royaume de Naples.
Dans le but d'assurer l'exécution d'une partie quelconque de ses plans,
il préconisait l'alliance milanaise qui, disait-il, placerait l'Italie
entière sous la tutelle de la France[818]. Il avait certainement le don
de persuader, car bientôt, s'établit un courant d'opinion favorable
à ses projets; et, pendant trois ans, ses théories prévalurent dans
les Conseils du Roi, bien qu'elles fussent sévèrement blâmées par le
duc de Bourgogne. Isabeau, dont les desseins étaient entravés par
ce courant, ne laissait rien paraître de son mécontentement, mais,
en secret, elle entretenait avec Florence des négociations, d'abord
par messagers, puis, en 1395, elle eut, à Paris même, de fréquentes
entrevues avec Buonaccorso Pitti, l'ambassadeur florentin. Le résultat
de leurs conciliabules fut un projet de traité contre Jean Galéas
que Buonaccorso Pitti se chargeait de soumettre au Conseil des Dix,
promettant que, s'il était approuvé, une nouvelle ambassade florentine
viendrait le ratifier à Paris[819].
[Footnote 818: Sur la politique extérieure du duc d'Orléans et
particulièrement ses projets sur l'Italie. Cf. Jarry, _Vie politique
de Louis d'Orléans_, ch. II, IV, VII, IX, X, XII, XV.--A. Leroux,
_Relations politiques de la France avec l'Allemagne_, p. 37-54.]
[Footnote 819: Les clauses du projet d'alliance avaient été arrêtées
dans une conférence secrète entre la Reine, le duc Louis de Bavière et
l'ambassadeur de Florence.]
C'est à ce moment que des bruits étranges commencèrent à circuler
dans les tavernes sur la duchesse d'Orléans; médisances vagues
d'abord, puis accusations précises: Valentine ensorcelait le Roi,
elle empoisonnait les Enfants de France[820]. Le scandale fut tel que
la duchesse dut quitter la cour[821]. Comme ce départ se trouvait
servir les intérêts et le ressentiment d'Isabeau, et que, malgré son
grand art de dissimulation, celle-ci n'avait pas réussi à cacher tout
à fait son antipathie contre Valentine, on peut prétendre qu'elle
était l'inspiratrice des infâmes calomnies qui faisaient s'enfuir sa
rivale. Quoi qu'il en soit, les deux belles-sœurs sauvegardèrent les
apparences, leur séparation eut lieu sans fracas et, par la suite,
elles continueront à échanger des missives aux anniversaires, et des
cadeaux de fêtes[822].
[Footnote 820: Cf. Froissart, _Chronique.._, t. XIII, p.
435-438.--Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, p. t.
II.]
[Footnote 821: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 167-169.]
[Footnote 822: Cf. Comptes de l'Hôtel et de l'Argenterie
d'Isabeau.--_Catalogue des Archives du baron Joursanvault_, t. I.:
Orfévrerie, Joyaux, p. 125-128.]
Vers la fin de l'année 1396, Isabeau put croire qu'elle tenait sa
vengeance: le 29 septembre, en effet, Charles VI signait un traité
avec Florence, et en décembre Buonaccorso Pitti était autorisé à
lever en France une troupe de mercenaires[823]. Mais comme alors les
principaux des seigneurs français combattaient en Hongrie contre les
Turcs, le commandement de l'expédition de Lombardie fut donné à Bernard
d'Armagnac. Les préparatifs étaient presque achevés, malgré les efforts
du duc d'Orléans pour les entraver, lorsque, la nuit de Noël, Messire
Jacques de Helly entra «tout housé et éperonné» dans la chambre du Roi;
il apportait la nouvelle du désastre de Nicopolis[824]: l'amiral Jean
de Vienne, Guillaume de la Trémoille, Philippe de Bar et des centaines
de chevaliers étaient restés sur le champ de bataille; le comte Jean de
Nevers, fils aîné du duc de Bourgogne, le connétable Philippe de Dreux,
le sire de Coucy étaient tombés aux mains du sultan Bajazet[825].
La douleur fut immense dans le royaume de France; les princesses et
presque toutes «les haultes dames» de la Maison de la Reine pleuraient
un parent ou un ami mort ou captif[826]. Alors le Conseil royal,
ayant fort à faire pour réunir les sommes nécessaires à la rançon
des prisonniers, oublia le «voyage de Lombardie»; et à la faveur du
désarroi, Jean Galéas signa avec Florence une trêve de dix ans par
l'entremise des Vénitiens, de sorte que l'armée du comte d'Armagnac ne
franchit même pas les Alpes[827]. Les espérances que la Reine avaient
fondées sur l'appui de Florence se trouvaient donc ruinées; pourtant
elle ne se découragea pas, elle comptait maintenant que les événements
d'Allemagne suivis par elle avec attention depuis trois ans, lui
procureraient prochainement l'occasion tant désirée.
[Footnote 823: Le Roi chargea deux gentilshommes de sa chambre de
conclure une ligue pour cinq ans. A. Desjardins, _Négociations de la
France avec la Toscane_, t. I p. 32.]
[Footnote 824: Froissart, _Chroniques.._, liv. IV, ch. LIII, t. XIII,
p. 419.
La bataille de Nicopolis fut perdue par les Chrétiens que commandait le
roi de Hongrie, Sigismond, le 26 septembre 1396.]
[Footnote 825: Froissart.., liv. IV, ch. LII, p. 391-404.--Bajazet I,
surnommé «_le foudre de guerre_», sultan des Turcs Ottomans, de 1389 à
1403.]
[Footnote 826: _Ibid._, ch. LIII, p. 418-419.]
[Footnote 827: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 169.--P.
Durrieu, _Les Gascons en Italie_, p. 103.]
Après la mort de Frédéric de Bavière (1393), Etienne et Jean ne
parvinrent pas à s'entendre pour se partager équitablement le duché ou
le gouverner ensemble[828]; ils se résolurent à vider leur différend
par les armes et chacun d'eux se chercha des alliés. Etienne se
rapprocha alors de l'empereur Wenceslas qui lui accorda le bailliage
des villes souabes[829], mais ne lui donna pas de subsides. Or, le duc
manquait de l'argent nécessaire pour faire figure à la cour impériale
et pour payer les troupes qu'il voulait opposer à celles qu'avait
réunies son frère. Tout naturellement, il aurait pensé à sa fille pour
sortir de cet état de gêne, et il serait lui-même venu en France pour
assurer le succès de sa requête. Les historiens allemands font allusion
à ce voyage[830]; mais nos chroniqueurs n'en parlent pas, et les
Comptes de cette année ne contiennent aucune mention qui puisse nous
renseigner sur la libéralité d'Isabeau à l'égard de son père; il est
donc douteux que celui-ci soit venu jusqu'à Paris; mais il est certain
que, rentré à Ingolstadt, en octobre, il se trouva assez riche pour se
rendre, en compagnie de son fils Louis, à Prague, auprès de Wenceslas
et pour entamer les hostilités contre le duc Jean: sans doute, Isabeau
avait donné satisfaction à la demande de son père, bien que l'emploi
qui dût être fait de ses largesses ne fût pas de son goût, car elle
déplorait la querelle des deux ducs et désapprouvait l'alliance
d'Etienne avec l'Empereur.
[Footnote 828: Riezler, _Geschichte Baierns_, t. III, p. 190.--Th.
Linder, _Geschichte Deutsches Reichs unter Kaiser Wenzel_ (1875-1880, 2
vol. in-8º), p. 129.]
[Footnote 829: Riezler..., t. III, p. 171.]
[Footnote 830: Riezler..., t. III, p. 174.--Le 9 juillet, Etienne était
à Francfort, où il demeurait quelques jours et annonçait à tous son
départ pour la France; le 15 octobre, il était de retour à Ingolstadt,
d'où il se rendait à Augsbourg, puis à Prague. Th. Linder, _Geschichte
Deutsches Reichs_, t. II. p. 129.]
Cet état de choses se prolongea pendant deux ans, au bout desquels les
affaires prirent un autre cours; en 1395, Etienne III se réconcilia
avec Jean, rompit avec Wenceslas et devint l'agent le plus actif du
comte palatin Robert II de Bavière, du duc d'Heidelberg, son fils, et
du parti des princes allemands qui complotaient de détrôner l'Empereur
et de le remplacer par un Wittelsbach. Etienne III était chargé de
gagner la France à cette politique, et l'on comptait que Louis de
Bavière saurait facilement y intéresser sa sœur.
Certes, la révolution projetée avait d'avance cause gagnée auprès
d'Isabeau; elle se rappelait avoir entendu, dans son enfance, son
grand-père, le vieux duc Etienne, maudire la famille de Luxembourg qui
avait humilié les Wittelsbach et fait déchoir le Saint-Empire de la
grandeur où l'avait élevé l'Empereur Louis V; elle méprisait Wenceslas
pour son ivrognerie et ses débauches, surtout elle ne lui pardonnait
pas d'avoir accordé à Jean Galéas le titre de duc de Milan[831].
Seulement la Reine de France ne pouvait confesser ses sentiments de
haine, elle devait même ne rien laisser deviner de ses intentions, car
il y avait à la cour un parti très favorable à l'Empereur. Charles VI,
par tradition de famille, conservait son amitié à son cousin Wenceslas
et, à deux reprises, en 1390 et 1395, il avait voulu renouveler avec
lui l'alliance de 1380[832]. D'ailleurs la question du schisme qui,
dans ce temps, était la principale affaire de la chrétienté, avait une
grande influence sur les rapports de la France avec le Saint-Empire. Il
était de l'intérêt de Charles VI de ne froisser en rien Wenceslas qu'il
espérait voir se ranger à son avis dans ce grave différend.
[Footnote 831: C'est en 1395 que Wenceslas reconnut Jean Galéas comme
duc de Milan. Cf. A. Leroux..., _Relations politiques de la France avec
l'Allemagne_, (1378-1461), p. 63.]
[Footnote 832: A. Leroux, _Relations politiques..._, p. 39.--Dans ces
circonstances, Isabeau sut fort bien dissimuler ses sentiments. On
lit dans les Comptes de la Reine: «Pour IIII chapeaux de veluiau noir
cramoisi, doublé de satin noir, baillé aux ambassadeurs d'Allemagne...
pour porter devers le roi des Romains (8 septembre 1395), 4 livres
parisis, 16 sous la pièce.» Arch. Nat. KK 41, fº 36 rº.]
D'année en année, l'affaire du schisme se compliquait davantage: non
seulement l'Europe était partagée en partisans du pape de Rome et en
partisans du pape d'Avignon, mais cette querelle religieuse faisait
naître dans les pays chrétiens des dissentiments sur la politique
extérieure. Jusqu'en 1390, le pape d'Avignon, Clément VII, et le pape
de Rome, Urbain VI, avaient conservé leurs obédiences respectives;
le Roi de France et ses alliés demeurant fidèles à Clément, le reste
de l'Europe chrétienne continuant d'obéir à Urbain. A la mort de ce
dernier (1390), Charles VI avait essayé de faire l'union de l'Eglise
en faveur du pape d'Avignon; l'élection d'un nouveau pape romain,
Boniface IX, ayant ruiné cet espoir, des négociations avaient été
entamées entre la France et l'Empire pour arriver à une entente par
l'effacement volontaire d'une obédience devant l'autre. Elles avaient
échoué, non du fait de Wenceslas, sectateur peu zélé du pape de Rome,
mais par la volonté des princes allemands et particulièrement des
Wittelsbach, très fidèles à Boniface IX. En 1394, Clément VII étant
mort, la cour de France avait offert de se rallier à Boniface IX, mais
elle n'avait pu empêcher les cardinaux d'Avignon d'élire Benoît XIII.
Alors l'Université de Paris avait décidé qu'il fallait obtenir la
démission des deux papes, puis procéder à une nouvelle élection; et la
France, pour témoigner sa bonne foi, s'était solennellement soustraite
à l'obédience de Benoît XIII (juillet 1398), qu'elle faisait garder à
vue dans Avignon, par le maréchal Boucicaut[833].
[Footnote 833: Voy. N. Valois, _La France et le Grand Schisme
d'Occident_, t. II et III.--A. Leroux..., _Relations politiques de la
France avec l'Allemagne_ (1378-1461), p. 1-26.]
Philippe de Bourgogne, qui avait fait prévaloir l'avis de l'Université
de Paris, comptait que l'Empire suivrait l'exemple donné par la France
et se détacherait de Boniface IX; il semble donc que, logiquement, il
eût dû soutenir Wenceslas, pourtant il restait l'allié des Wittelsbach,
dans l'intérêt de ses États de Flandre, et il ne paraissait pas
défavorable à l'élévation d'un prince bavarois au trône impérial.
Tout autres étaient les sentiments du duc d'Orléans: ardent partisan
du pape français, il n'avait adhéré qu'à contre cœur à la soustraction
d'obédience. En Allemagne, il était l'ami des Luxembourg et prêt à se
porter leur défenseur, car il jugeait que les intérêts de la couronne
de France seraient compromis le jour où Wenceslas serait remplacé par
un Wittelsbach qu'il pressentait hostile à toute intervention française
dans la politique de l'Allemagne et de l'Italie.
L'opinion d'Isabeau sur le schisme à cette époque ne nous est pas
connue; il est certain toutefois qu'elle se faisait rendre compte
des principaux incidents de la querelle et qu'elle s'en préoccupait,
du moins dans la mesure où cette affaire pouvait influer sur les
rapports de la France avec l'Empire et servir les desseins ambitieux
des Wittelsbach. Lors qu'en 1398, Wenceslas vint à Reims pour traiter
avec Charles VI de l'union de l'Eglise[834], la Reine fit un voyage au
pays de l'Oise pour se tenir à portée du lieu des conférences,[835] et
ses nombreux messages au Roi et aux Princes prouvent qu'elle prenait
intérêt aux négociations[836]. En effet, le rapprochement de Charles
et de Wenceslas l'inquiétait, elle craignait qu'une alliance avec la
France ne raffermît le pouvoir ébranlé de l'Empereur; mais Louis de
Bavière, qui assistait à l'entrevue de Reims[837], fit remarquer à sa
sœur que Wenceslas, étant venu en France contre le gré des Electeurs,
se les était définitivement aliénés[838]. Ceux-ci supportèrent encore
deux ans leur Empereur, chaque jour plus négligent des affaires
allemandes, mais, dès le début de l'année 1400, ils ne cachèrent plus
leur intention de lui substituer le comte Palatin de Bavière, le
Wittelsbach Robert III. Au mois de juin, ils envoyèrent une ambassade à
Charles VI pour le prier de se faire représenter à la diète impériale
où seraient discutés les intérêts de l'Eglise[839]. Isabeau et le
duc de Bourgogne, pas plus que le duc d'Orléans, n'étaient dupes du
prétexte, ils savaient que la diète n'était convoquée que pour déposer
Wenceslas.
[Footnote 834: A. Leroux, _Relations politiques de la France avec
l'Allemagne_ (1378-1461) p. 24.]
[Footnote 835: L'Entrevue des deux souverains eut lieu les 23-24 mars.
Isabeau était à Creil le 19 mars, le 23, elle était à Amiens, le 27,
à Clermont, et soupait et gîtait à Saint-Just, le 28, elle couchait à
Luzarches. Le 31, elle était de retour à Paris, au Palais. Arch. Nat.
KK 45, fº 5.]
[Footnote 836: Arch. Nat. KK 45, fº 3, 4, 5.]
[Footnote 837: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_ t.
II, p. 567.]
[Footnote 838: A. Leroux, _Relations politiques de la France avec
l'Allemagne_ (1378-1461), p. 22.]
[Footnote 839: Moranvillé, _Relations de Charles VI avec l'Allemagne_
en 1400, (_Bibl. Ec. Chartes_, t. XLVII, p. 489-499.)]
Louis d'Orléans, pour sauver son allié, pensa à gagner du temps, et
parvint à décider Charles VI à demander l'ajournement de l'assemblée.
Ce fut Etienne III que le Roi de France chargea d'obtenir la
remise[840]; celui-ci sut présenter et soutenir la requête de façon à
ce qu'elle fut repoussée. Pendant ce temps-là, Philippe de Bourgogne
contreminait l'ouvrage de son neveu; comme il soupçonnait les deux
délégués français d'être gagnés aux idées du duc d'Orléans, il retenait
l'un d'eux à sa cour, et quand celui-ci arriva à Paris pour joindre son
collègue, la Reine sut empêcher que l'ambassade ne partît[841]. Le 20
août 1400, la diète d'Oberlahnstein déposait Wenceslas, et le 21 celle
de Rense élisait Robert III[842].
[Footnote 840: Lettres du roi de France à son beau-père, datées du 10
juillet 1400: Charles VI y affirmait son désir de contribuer à l'union
de l'Église et au bon gouvernement de l'Empire, et comme il voulait
envoyer à la prochaine diète impériale un de ses oncles ou son frère,
il suppliait le duc Étienne d'user de tout son crédit auprès des
électeurs pour faire retarder la réunion. Moranvillé, _Relations de
Charles VI avec l'Allemagne_, _Pièces justificatives_, p. 309.]
[Footnote 841: Les deux ambassadeurs désignés étaient Renier Pot
et Hugues le Renvoisier.--Le 30 juillet, Charles VI écrivait au
duc de Bourgogne d'envoyer, au plus vite, à Paris, Renier Pot. Cf.
Moranvillé..., p. 489 et 499.]
[Footnote 842: A. Leroux, _Relations politiques de la France avec
l'Allemagne_, p. 41.]
Dès les premiers jours de son règne, le nouvel Empereur, pour
se préparer une alliance avec la France, envoya le duc de
Bavière-Ingolstadt en ambassade auprès de Charles VI. Etienne III
accepta avec empressement cette mission, car il désirait beaucoup
revoir sa fille. Il arriva à Paris le 3 septembre 1400; il était
chargé de faire agréer le choix des Electeurs, et d'empêcher que le
Conseil royal, poussé par le duc d'Orléans, ne prît fait et cause pour
Wenceslas[843].
[Footnote 843: Monstrelet, _Chronique...._ t. I, p. 36.--Religieux de
Saint-Denis, _Chronique..._, t. II p. 762.--A. Leroux, _Relations de la
France avec l'Allemagne..._, p. 41-42.]
Isabeau accueillit son père «à grant joie[844]»; elle put l'entretenir
en toute liberté; ils n'avaient pas à redouter les oreilles indiscrètes
car ils causaient en allemand[845]. Le duc passa six semaines à Paris,
bien reçu par les Princes[846]; il vécut aux frais de l'Hôtel du Roi
et on lui fit faire grand chère à en juger seulement par la somme
dépensée pour les vins de sa table[847].
[Footnote 844: Monstrelet, _Chronique..._, t. I p. 37.]
[Footnote 845: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II p. 764.]
[Footnote 846: Le lundi 11 octobre, à Conflans près Charenton, le
duc Philippe de Bourgogne «donna noblement à disner à Monsieur le
duc de Bavière père de la royne, à messire Pierre de Navarre, au
connestable et à plusieurs autres». E. Petit, _Itinéraire des ducs de
Bourgogne..._, p. 303.--Monstrelet, _Chronique..._, t. I p. 367.--Bibl.
Nat., Coll. Clairambault vol. 23, 1657, nº 100.]
[Footnote 847: La dépense fut de 1640 livres (environ 16400 francs de
l'époque), d'après la quittance donnée par Guillaume Bude, maître des
garnisons des vins du Roi et de la Reine, 14 novembre 1400. Bibl. Nat.,
Coll. Clairambault, vol. 23, nº 1657, p. 101.]
Lorsque les Princes français[848] eurent entendu les ambassadeurs de
Wenceslas parvenus à Paris en même temps que le duc de Bavière[849],
ils invitèrent celui-ci à se rendre au Conseil pour y exposer l'objet
de sa mission. Etienne, par un truchement, déclara que, d'accord avec
les Electeurs, il désirait sincèrement l'union de l'Église; que, par
deux fois il avait fait le voyage de Rome pour travailler à la solution
du schisme; venant ensuite au but particulier de son ambassade, il
demanda que le Roi et les seigneurs eussent pour agréable l'élection de
Robert, il ajouta enfin qu'un dernier article de ses instructions ne
devait être révélé qu'à Charles VI et aux Princes, sur quoi l'assemblée
se sépara.
[Footnote 848: Charles VI était alors dans une crise.]
[Footnote 849: Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 764.--Arch. Nat.
J 1043, pièces 6 et 7.]
La proposition secrète était sans aucun doute la demande d'une alliance
entre la France et l'Empire, scellée par le mariage d'une fille du Roi
avec Louis fils aîné de Robert.
Pendant que les Princes discutaient sur les réponses à donner aux
deux ambassadeurs, Etienne passait agréablement son temps à la cour,
admirant les richesses des palais royaux; et il comprenait combien
le duc Frédéric, son frère, avait eu raison de dire qu'Isabeau
était «devenue une des plus grandes dames du monde[850]». La Reine,
très heureuse de posséder son père, lui consacrait tout son temps
et s'occupait avec lui de toutes les questions de famille. On sait
même qu'elle poussa la sollicitude jusqu'à lui proposer un second
mariage[851]; elle pensa à lui faire épouser Isabelle de Lorraine,
veuve du Sire de Coucy; peut-être ce choix lui fut-il inspiré par
l'espoir que la riche baronnie de Coucy[852], «une des clés du
royaume», reviendrait un jour à la Maison de Bavière[853]. Des
pourparlers furent certainement engagés et les choses allèrent si loin
que le chroniqueur de Saint-Denis parle de ce mariage comme ayant été
conclu[854]. Il n'en fut rien cependant; le duc Etienne quitta Paris,
au mois d'octobre[855], et regagna l'Allemagne sans contrat de mariage,
ni traité d'alliance[856]. Mais Isabeau avait chargé son père de
prévenir l'Empereur que s'il voulait attaquer le Milanais, il pouvait
compter sur l'appui de la Reine de France; elle promettait de décider
le duc de Bourgogne, le duc de Berry, et le comte d'Armagnac à préparer
une expédition contre Jean Galéas.
[Footnote 850: Froissart, _Chroniques..._, liv. II, ch. CCXXIX, t. IX,
p. 110.]
[Footnote 851: En 1390, Etienne III avait voulu épouser Marguerite,
veuve de Charles de Duras, qui avait été roi de Naples de 1382 à 1386.
Les négociations avaient échoué. Riezler, _Geschichte Baierns_, t. III,
p. 152.]
[Footnote 852: Coucy-le-Château, ch.-l. de cant., arr. de Laon, dép. de
l'Aisne.]
[Footnote 853: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p.
765.--Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 240.]
[Footnote 854: Religieux de Saint-Denis, _ibid._]
[Footnote 855: Etienne III était resté quarante deux jours à Paris, la
durée de son séjour est indiquée dans une lettre de Charles VI aux gens
des Comptes, datée du 15 octobre, ordonnant de payer certaine dépense
pour le duc de Bavière. Bibl. Nat., Coll. Clairambault, vol. 23. nº
1657, p. 100.]
[Footnote 856: Le 15 novembre de cette année la baronie de Coucy fut
achetée par le duc d'Orléans, pour 40 000 livres tournois. Jarry, _Vie
politique de Louis d'Orléans_, p. 240-241.]
Etienne, de retour dans ses États, fut hanté par le souvenir de
la magnificence de la cour de Paris; remarié peu de temps après
avec Elisabeth de Clèves[857], il essaya d'importer, à Ingolstadt,
l'étiquette et les modes françaises; il s'entoura d'une garde semblable
à celle de la reine Isabeau, donna de belles fêtes et s'abandonna
si complètement à ses goûts dépensiers qu'il fut bientôt couvert de
dettes[858].
[Footnote 857: Le mariage eut lieu en 1401.--Elisabeth, fille d'Adolphe
de Clèves, était veuve de Reinold de Falkenburg. Riezler, _Geschichte
Baierns_, t. III, Zweite Beilage II.]
[Footnote 858: Vit, prieur d'Ebersberg, _Chronica Bavorum ab origine
gentis..._, dans Œfele, _Rerum boicarum scriptores..._, t. I, p. 725.]