Sunthem, _Familia ducum Bavariæ_, dans Oefele, _Rerum boicarum
scriptores.._, t. II, p. 568, 569.--Vit, prieur d'Ebersberg, _Chronica
Bavorum.._, dans Oefele.., t. I, p. 726]
[Footnote 764: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. III, p. 68,
69.]
Au moral, il était d'une souplesse tout italienne; de tempérament
batailleur, il usait à l'occasion de la ruse comme d'une arme préférée.
Ainsi qu'autrefois son oncle Frédéric y avait réussi, il s'était
concilié les bonnes grâces des Princes français par l'affabilité
de ses manières; d'humeur caustique, il raillait même à propos
des choses saintes, bien qu'il affectât les dehors d'une profonde
dévotion. Assez lettré, il paraissait aimer le beau et s'étudiait
à deviser agréablement; mais sous ces apparences séduisantes, il
cachait un monstrueux égoïsme; à la fois avide et prodigue, sa grande
préoccupation était d'acquérir par tous les moyens, pour dépenser
ensuite sans compter; au fond, cet homme n'avait aucun scrupule; du
reste sa devise: so laus so[765]! ne donne-t-elle pas la mesure du
mépris qu'il professait pour ses semblables. Historiquement, le duc
Louis peut passer aussi bien pour le dernier des chevaliers brigands
de la vieille Allemagne que pour l'un des premiers barons pillards de
l'Italie renaissante; malheureusement c'est aux dépens du trésor de
France qu'il éprouva sa vocation, c'est à la cour de Charles VI qu'il
se fit la main.
[Footnote 765: On peut traduire «laisse donc».]
Certes Isabeau fut d'une générosité excessive pour son frère: elle
le combla d'honneurs et d'argent; mais elle ne lui abandonna pas sa
part de pouvoir, et quand les chroniqueurs bavarois montrent Louis
de Bavière gouvernant, de concert avec sa sœur, le Royaume de France
pendant la folie du Roi, ou bien ils veulent en faire accroire, ou bien
ils prennent leurs désirs pour des réalités. Au reste, ces auteurs
allemands sont mal renseignés sur les qualités politiques d'Isabeau; on
peut expliquer qu'ils ignorent son rôle en France, mais il est étonnant
qu'ils méconnaissent son action personnelle dans les événements
diplomatiques.
Charles VI, affranchi de la tutelle de ses oncles, avait inauguré son
gouvernement sous les heureux auspices de la trêve conclue avec les
Plantagenets. Le comte de Saint-Pol, revenant d'Angleterre porteur du
traité provisoire, signé par Richard II, arriva le mercredi 25 août
1389, au milieu des fêtes que Paris offrait à sa jeune souveraine pour
sa joyeuse entrée: «si fu le comte de Saint-Pol, le très bien venu du
roy et de tous les seigneurs et étoit à cette fête et delez la reine de
France sa femme qui fut moult réjouie de sa venue[766]», et aux Noëls
qui saluaient Isabeau, se mêlaient d'enthousiastes acclamations qui
approuvaient les trêves. La Reine était heureuse que les hostilités
avec Richard II fussent suspendues car les Wittelsbach entretenaient
de cordiales relations avec l'Angleterre; de plus Charles VI, libre
maintenant, pourrait porter son attention sur les incidents d'Italie et
servir la rancune de Florence contre Galéas. Pour des motifs analogues,
les efforts tentés des deux côtés du détroit pour transformer les
trêves en une paix définitive furent suivies par Isabeau avec intérêt;
elle tint la main à ce que les négociations ne fussent pas arrêtées
par la folie du Roi. En juillet 1395, elle apprit que Richard envoyait
en France des ambassadeurs pour demander la signature de la paix et la
main de la petite Isabelle[767] que nous avons vue déjà promise au fils
de Pierre d'Alençon.
[Footnote 766: Froissart, _Chroniques.._, liv. IV, ch. I, t. XII, p.
29.]
[Footnote 767: Froissart.., liv. IV, ch. XLIII, t. XIII, p.
253-254.--Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. II,
p. 333.--Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 164.]
Pendant que les Princes se préparaient à accueillir avec de grands
honneurs les envoyés du Roi d'Angleterre, Isabeau commandait ce qui
était nécessaire pour que les Enfants de France parussent avec
avantage aux prochaines réceptions. On trouve dans les Comptes de
l'Argenterie de la Reine plusieurs mentions du genre de celles-ci:
«Faict et forgé Im IIIIc douzaines de boutons dorez desquels, on a
boutonné les robes de nos dames à la venue des Anglais[768]».
[Footnote 768: Comptes de l'Argenterie de la Reine. Arch. Nat. KK 41,
fº 80 rº.]
Tandis que les ambassadeurs de Richard II, personnages du plus haut
rang:--Edouard de Norwich, comte de Rutland, amiral d'Angleterre,
le comte de Nottingham, maréchal d'Angleterre et Guillaume Scrop,
chambellan du Roi et Sire de Man[769],--faisaient leur entrée à Paris,
entourés de douze cents gentilshommes français (fin juillet)[770];
tandis qu'ils vivaient joyeusement aux frais du Roi, reçus par les
Princes auxquels ils exposaient l'objet de leur mission, «pour ces
jours, nous dit Froissart, la Reine de France et ses enfants étoient en
l'hôtel de Saint-Pol sur Seine[771]». Les chevaliers anglais désiraient
beaucoup voir cette Reine dont ils avaient entendu parler lors des
fêtes de 1389; ils avaient grande hâte aussi de connaître «par espécial
la petite princesse pour laquelle ils prioient et requeroient et
étoient venus[772]». Ils firent donc leur demande aux Princes et une
audience de la Reine leur fut accordée à l'hôtel Saint-Pol. Isabeau les
reçut entourée de ses enfants, dans tout l'éclat de sa jeunesse et de
son luxe.
[Footnote 769: Religieux de Saint-Denis..., t. III, p. 333.]
[Footnote 770: _Ibid._]
[Footnote 771: Froissart, _Chroniques.._, t. XIII, p. 256.]
[Footnote 772: Froissart, _Chroniques..._, t. XIII, p. 256.]
Pendant cette réception diplomatique, la princesse Isabelle, très
pénétrée de l'importance de son rôle eut l'attitude d'une petite
reine; elle reçut les ambassadeurs avec une gracieuse dignité et quand
le comte-maréchal, s'étant mis à genoux devant elle, lui eut, au nom
de son Maître, demandé si elle voulait bien devenir dame et Reine
d'Angleterre, elle répondit: «Sire, s'il plaît à Dieu et à Monseigneur
mon père que je sois Reine d'Angleterre, je le verrai volontiers, car
on m'a bien dit que je serai une grant dame[773]»; puis elle tendit la
main à l'ambassadeur, comme pour l'aider à se relever, et le conduisit
à la Reine qui les accueillit avec un sourire de satisfaction.
[Footnote 773: _Ibid_, p. 257.]
Les chevaliers anglais, séduits par la mine gentiment grave de cette
enfant de huit ans, l'avaient jugée tout de suite «moult introduite
et doctrinée pour son âge», et quand ils entendirent sa réplique au
comte-maréchal, ils furent saisis d'admiration. Si, comme l'affirme
le chroniqueur, le petit discours de la princesse était de «li tout
avisée, sans conseil d'autrui», il promettait évidemment «dame de haut
honneur et de grant bien», mais ne serait-il pas juste de rapporter le
mérite précoce de l'enfant à la bonne éducation que lui faisait donner
sa mère?
Bien que les ducs ne témoignassent pas d'empressement à conclure le
mariage[774], quoique le jeune âge de la princesse et les engagements
déjà pris envers la famille d'Alençon pussent être de sérieux
obstacles, le contrat fut néanmoins rédigé. Après le consentement de
la Reine, venait l'éloge des vertus de la jeune fille; le roi Richard
déclarait avoir reçu de personnes dignes de foi l'assurance que sa
fiancée se faisait remarquer non seulement par l'éclat de sa naissance,
mais aussi par la pureté de ses mœurs[775]! Une clause surtout offre un
intérêt particulier: la future reine d'Angleterre, moyennant les trois
cent mille livres tournois qu'elle recevait en dot, renonçait à tous
ses droits sur le Royaume de France[776]; elle ne pourrait prétendre
à quoi que ce fût de la succession paternelle; «réserve faicte en
faveur de la ditte dame que si, dans la suite, le duché de Bavière ou
autres terres sises hors du Royaume de France venoient à lui échoir du
côté de très noble princesse sa mère, par succession des parents de
la ditte dame sa mère, elle pourra hériter nonobstant la renonciation
dessus ditte[777].» Or, lorsqu'en 1392, les trois ducs Jean, Frédéric
et Etienne s'étaient partagé la Bavière, ils avaient arrêté que «les
filles seraient exclues de leur succession». Isabeau entendait donc ne
pas se soumettre, pour sa part, à leur volonté puisque, dans la clause
ci-dessus, elle envisageait l'hypothèse d'un héritage pouvant lui
échoir en Bavière.
[Footnote 774: Plusieurs conseillers de Charles VI désapprouvaient le
projet de mariage anglais. «A quoi sera-ce bon que le roi d'Angleterre
aura à femme la fille du roi de France; et eux et leurs royaumes, les
trêves passées qui n'ont à durer que deux ans, se guerroieront, et
seront eux et leurs gens en haine?» Froissart.., t. XIII, p. 259.]
[Footnote 775: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
II, p. 333.]
[Footnote 776: Arch. Nat. PP 117, fº 1133-1140.]
[Footnote 777: Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 347.]
Nous ignorons ce que la mère pensait du mariage anglais ménagé à sa
fille par la politique, mais nous pouvons croire que la Reine voyait
cet événement d'un œil favorable, car il avait l'entier agrément du duc
de Bourgogne[778].
[Footnote 778: Philippe de Bourgogne désirait la paix dans l'intérêt
de ses états de Flandre «car les cœurs de moult de Flamands sont plus
Anglais que Français». Froissart..., t. XIII, p. 256.]
En février 1396, le maréchal d'Angleterre et le comte de Rutland
revinrent à Paris pour la cérémonie des fiançailles[779]. Le
dimanche où l'on chante «Lætare[780]», la Reine assista, dans la
Sainte-Chapelle, au mariage d'Isabelle, célébré par le patriarche
d'Alexandrie[781]. Quand lecture eut été donnée des articles du contrat
relatif à la dot et au douaire, l'un des ambassadeurs passa l'anneau
nuptial au doigt de la petite fille. Ensuite le cortège se forma
pour entrer en la salle du Palais où un festin se trouvait préparé.
Derrière la Reine de France marchaient la Reine Blanche, la Reine des
Deux-Siciles, les ducs de Berry, de Bourgogne, d'Orléans, de Bourbon
et le patriarche; puis venaient les ambassadeurs et après eux la foule
des dames et des chevaliers[782]. Cette suite était si nombreuse qu'une
fois tout le monde entré et le moment venu de «seoir en table», les
convives, pour prendre place, se bousculèrent et quelques-uns même en
vinrent aux coups[783]; mais ce ne fut là qu'une ombre très légère
au tableau de cette joyeuse journée, où le mariage de la fille de
Charles VI apparaissait à tous comme le plus sûr gage de la paix avec
l'Angleterre.
[Footnote 779: Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 413-415.]
[Footnote 780: Le dimanche de Lætare est le 3e dimanche avant Pâques.]
[Footnote 781: Religieux de Saint-Denis, _ibid._]
[Footnote 782: Religieux de Saint-Denis, t. II, p. 413-415.]
[Footnote 783: Les détails de cet incident sont donnés dans une lettre
de rémission en faveur de Guillaume de Fontenay, écuyer. Arch. Nat. JJ
149, nº 169.]
Pendant quelques mois encore la petite mariée demeura dans la Maison
de sa mère. De nombreuses mentions des Comptes nous renseignent sur
les achats faits pour la «Royne d'Angleterre[784]», afin de l'entourer
de tout le luxe qui convenait à sa grandeur. Un chevalier anglais
était attaché à sa personne pour lui apprendre la langue et les usages
d'outre-mer[785]. Bientôt le roi Richard se rendit à Calais afin de
discuter, avec le duc de Bourgogne, délégué par Charles VI, quand
et à quelles conditions sa fiancée lui serait remise[786]. La Reine
prit certainement part aux dispositions qui furent alors arrêtées par
Charles VI et les Princes en vue du départ de la petite Isabelle, car
nous voyons qu'elle était en séjour dans le pays de l'Oise en juin et
en juillet[787], pendant que le Roi et le Conseil, résidant tantôt
à Senlis, et tantôt à Compiègne, réglaient la levée de l'aide qui
devait fournir les trois cent mille livres tournois attribuées en dot
à la reine d'Angleterre, et s'occupaient de composer le cortège qui
conduirait celle-ci jusqu'à Calais[788].
[Footnote 784: Arch. Nat. KK 41, fº 106 vº, 107, 114.]
[Footnote 785: Arch. Nat. RK 46, fº 106-114.]
[Footnote 786: Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 413-415.--Jarry,
_Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 179.]
[Footnote 787: On trouve dans les Comptes de l'Argenterie de la Reine
«à Thevenin Courtin,... pour III voyages hâtifs de Compiègne à Paris,
de nuit comme de jour, pour avancer et apporter robes et autres
choses,... dont il eut un cheval affolé...». Arch. Nat. KK 41, fº 121
vº.--C'est à l'aller ou au retour du voyage de Compiègne que la Reine
fit à Meaux sa «première entrée». Les bourgeois lui offrirent une
vaisselle. _Ibid._, fº 106 vº.]
[Footnote 788: Voy. Douët d'Arcq, _Choix de pièces inédites relatives
au règne de Charles VI_, t. I, p. 130-134.]
Les mois d'automne furent employés aux préparatifs des toilettes, à
la fabrication des bijoux, des chariots peints et tendus d'étoffes
précieuses que Charles VI donnait à la «Royne d'Angleterre[789]».
Tous ces achats furent surveillés par la duchesse de Bourgogne. Le 10
octobre[790], Isabeau se sépara de sa fille qui, après avoir entendu
la Messe à Notre-Dame, quitta Paris dans un équipage dont le luxe
dépassait «tout ce qu'il était possible[791]». Ce fut à la duchesse de
Bourgogne[792], entourée de plusieurs dames d'honneur de la Reine que
fut confiée, jusqu'à Calais, la conduite de la royale fiancée[793].
Quelques jours plus tard Charles VI lui-même se rendit auprès de
Richard II pour lui faire remise de la princesse et conférer de la
paix. Il est certain que la Reine ne l'accompagna pas.
[Footnote 789: Cf. Comptes de l'Argenterie de Charles VI.]
[Footnote 790: Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 413-415.]
[Footnote 791: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 179.]
[Footnote 792: Cette mission confiée à la duchesse de Bourgogne se
trouve vérifier ce que dit Froissart, lors de la folie du Roi, «avisé
fut et conseillé... que Madame de Bourgogne se tiendrait toute coi lez
la reine et seroit la seconde après elle». Froissart..., t. XIII, p.
102.]
[Footnote 793: Douët d'Arcq, _Choix de pièces inédites_, t. I, p.
130-134.]
L'éloignement ne rompit point les relations de la jeune Isabelle avec
sa famille. Ainsi, au début de 1399, Charles VI, la Reine et les
princesses, suivant «les usages de courtoisie établis dans les cours,
voulurent donner des marques d'affection au Roi d'Angleterre et à la
princesse française, son épouse bien-aimée», et leur adressèrent de
beaux présents pour leurs étrennes[794]; peut-être était-ce cette riche
vaisselle dont la plus belle pièce était un cratère d'or émaillé de
perles, qui est inscrite au Registre du Trésor, à la date du 31 mars
1399, comme don fait par la Reine à la princesse Isabelle[795].
[Footnote 794: Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 669.]
[Footnote 795: Moranvillé, _Extraits des journaux du Trésor_, (dans la
_Bibl. Ec. Chartes_, année 1888, p. 409.)]
La mère et la fille sont en correspondance; Pierre Salmon, sorte de
diplomate officieux, placé sans doute par le duc de Bourgogne à la
cour d'Angleterre, leur sert d'intermédiaire. Nous voyons dans ses
lettres qu'il fut chargé, à son premier voyage en France, de porter à
la cour des nouvelles de Richard II et d'Isabelle: «Et fu (Charles VI)
très joieux de savoir le bon estat du roy d'Angleterre, et de Madame
la royne sa fille..... et aussi fut la royne après qu'elle ot veu ses
lettres[796]». Lorsqu'il retourna en Angleterre, Pierre Salmon emporta,
avec les messages de Charles VI et du duc de Bourgogne, les missives de
la Reine dont Richard se déclara «bien content[797]».
[Footnote 796: Les _lamentacions et les Epistres de Pierre Salmon_,
(éd. Crapelet, Paris, 1833, in-8º), p. 49.]
[Footnote 797: _Ibid._, p. 50-51.]
Cependant, dès les premiers mois de l'année 1399, les nouvelles
qu'Isabeau recevait d'Angleterre étaient moins bonnes; certes Richard
chérissait sa petite fiancée, «pour notre dame, dit le chroniqueur,
je ne vy oncques si grand seigneur faire si grant feste, ne monstrer
si grant amour a une dame comme fist le roy Richard à la royne[798]»;
mais il avait dû partir pour l'Irlande et la jeune fille, brisée
par la scène des adieux, était «demourée malade de douleur XV
jours ou plus du départ de son seigneur[799]»; puis elle s'était
retirée à Windsor, agitée de tristes pressentiments. Bientôt la
reine de France avait sujet de s'alarmer: presque toute la Maison
qu'elle-même avait composée à sa fille rentrait en France, chassée
par les ministres anglais. Ces seigneurs et ces dames racontaient
que la jeune Isabelle était maintenant reléguée à Windsor, n'ayant
auprès d'elle que son confesseur, une seule demoiselle française et
quelques serviteurs anglais; défense lui était faite de recevoir
aucun de ses compatriotes[800]. La vérité était que Richard II avait
lui-même ordonné le renvoi, car les Anglais, de tout temps hostiles
aux étrangers que les princesses venues du continent amenaient à leur
suite, reprochaient particulièrement aux personnes de la compagnie
d'Isabelle leurs prétentions d'importer à Londres les habitudes
fastueuses de la cour de France: Madame de Courcy[801], instituée par
Isabeau grande maîtresse d'honneur d'Angleterre, n'avait-elle pas
dix-huit chevaux en son écurie, trois couturiers, huit brodeurs, deux
tailleurs en son hôtel[802]?
[Footnote 798: _Chronique de la traïson et mort de Richard deux, roy
d'Engleterre_, (éd. B. Williams, Londres, 1846, in-16), p. 28.]
[Footnote 799: Le chroniqueur _de la traïson et mort de Richard deux_
a fait un gracieux et touchant récit des adieux du roi Richard à sa
fiancée. «Il print la Royne entre ses bras très gracieusement et la
baisa plus de XL foez, en disant piteusement: Adieu, Madame, jusque
au revoir, je me recommande a vous; ce dit le Roy à la Royne en la
présence de toutes les gens, et la Royne commença adonc a plourer
disant au Roy: Hélas! Monseigneur, me laissiez vous icy? Adonc le Roy
ot les yeuls plains de larmes sur le point de plourer et dist: Nennil,
Madame, maiz je iray devant vous; Madame, y vendrez après. Adonc le
Roy et la Royne prindrent vin et espices ensemble... et après, le Roy
se baissa et print et leva de terre la Royne et la tint bien longtemps
entre ses bras et la baisa bien X fois, disant tous diz: Adieu, Madame,
jusques au revoir; et puis la mist a terre et la baisa encore III
fois... C'estoit grant pitié de leur departir, car oncques puis ne
virent l'un l'autre.»]
[Footnote 800: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
II, p. 705.]
[Footnote 801: Marie d'Estouteville, fille de Robert V sire
d'Estouteville, mariée à Geoffroy, baron de Courcy, seigneur
de Montfort et de Bourg-Achard (le Père Anselme, _Histoire
Généalogique..._, t. VIII, p. 90).]
[Footnote 802: _Chronique de la traïson et mort de Richard deux_, p.
25-26.]
Tandis que la reine de France, très irritée de l'affront fait à sa
fille, méditait «à quel point les nobles dames de France doivent
craindre d'épouser les Anglais, car ces perfides étrangers ont toujours
eu les Français en défiance[803]», des événements tragiques se
passaient en Angleterre.
[Footnote 803: Religieux de Saint-Denis..., t. II. p. 705.]
Isabeau voyageait en Normandie lorsque lui parvint (octobre 1399) la
nouvelle de la Révolution de Londres: le duc de Lancastre s'était
fait proclamer roi sous le nom de Henri IV, Richard et la jeune reine
étaient ses prisonniers. Pendant qu'à Rouen les Princes délibéraient
en de grands Conseils sur cette grave complication, et visitaient
les villes de l'embouchure de la Seine pour se préparer à toute
éventualité, la Reine, qui continuait son voyage, se tenait au courant:
le 15 octobre, elle dépêche «Jean le Charron pour porter lettres à
Messeigneurs de Berry, de Bourgogne, d'Orléans à Harefleur ou illec
environ[804]»; le 19, elle écrit à Charles VI à Caudebec[805], et le
20, Denisot le Breton est envoyé par elle à Monseigneur d'Orléans, au
vidame du Laonnais à Rouen[806], et aux ducs de Berry et de Bourgogne à
Caudebec[807].
[Footnote 804: Arch. Nat. KK 45, fº 48 vº et 49 rº.]
[Footnote 805: _Ibid._]
[Footnote 806: Arch. Nat. KK 45, fº 48 vº et 49 rº.]
[Footnote 807: _Ibid._]
La jeune reine Isabelle avait écrit à ses parents pour implorer leur
secours[808], et le chroniqueur de la «_Trahison et mort de Richard
II_» rapporte que ce Roi, dans sa prison, s'écriait en gémissant:
«Ha! très chière dame et mère la Royne de France, je me recommande à
vous; hélas! j'avais propos de vous aller veoir bien bref et vous
mener Ysabel vostre fille, ma chière dame et compagne, qui grant
désir a de vous veoir[809]!» Supplications et lamentations ne furent
pas entendues. Charles VI était trop malade pour qu'on osât même lui
montrer les lettres annonçant le malheur de sa fille[810]; les Princes
avaient tous plus ou moins pris des engagements envers Henri de
Lancastre lors de son récent séjour en France[811], et la Reine Isabeau
manquait encore de l'initiative ou de l'influence nécessaire pour
provoquer une expédition en Angleterre.
[Footnote 808: Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 721.]
[Footnote 809: _Chronique de la traïson et mort de Richard deux_, p.
55.]
[Footnote 810: Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 721.]
[Footnote 811: Henri de Lancastre, banni par Richard II, avait passé
à la cour de France le temps de son exil, et c'est de Normandie qu'il
était parti secrètement, pour renverser le roi Richard. Cf. Religieux
de Saint-Denis..., t. II p. 701.]
Peu de temps après Richard mourait dans sa prison dans des
circonstances mystérieuses[812]. Cependant la trêve avec l'Angleterre
ne fut pas rompue, mais la cour entama des pourparlers avec le nouveau
Roi pour obtenir que la veuve de Richard II fût rendue à ses parents.
La Reine, elle-même, insista pour que la jeune princesse revînt en
France le plus tôt possible «franche et desliée de tous lyens et
empeschement de mariage et obligacions quelconques, avec tous ses
joyaux et meubles[813]».
[Footnote 812: Il fut assassiné par ordre de Henri IV de Lancastre
(mars 1400).]
[Footnote 813: Douët d'Arcq, _Choix de pièces inédites du règne de
Charles VI_, t. I, p. 182-185.]
Le 6 septembre 1400, Jean de Hangest, sire de Heuqueville et Pierre
Blanchet partirent pour Londres munis des instructions de Charles VI
et d'Isabeau; ils devaient requérir accès auprès de la princesse et,
après lui avoir transmis les affectueuses expressions de l'amour de
ses parents, lui mander «sur toute l'obéissance en quoy elle leur est
tenue comme à père et à mère, que elle ne die ni ne face aucune chose
par quoy elle soit obligée par parole ne par fait, par mariage ou
autrement;..... et, que se elle faisoit chose par quoy son retour fust
aucunement empesché, elle ne pourroit plus grandement courroucer le Roy
et la Royne[814]». Charles et Isabeau craignaient que l'enfant ne se
laissât suborner au point d'accepter la main d'un prince anglais[815].
La Reine surtout s'opposait à cette union car déjà, elle méditait pour
Isabelle un projet de mariage en Allemagne.
[Footnote 814: _Ibid._, p. 193-197.]
[Footnote 815: Henri IV de Lancastre désirait marier Isabelle avec son
fils Henri, prince de Galles.]
Henri de Lancastre se décida enfin à faire droit à la demande du Roi
de France. En août 1401, la jeune Isabelle quittait l'Angleterre, sous
une imposante escorte, emportant les plus précieux de ses joyaux[816].
Charles VI chargea le duc de Bourgogne de se rendre à Calais, et la
Reine envoya Mademoiselle de Luxembourg et un grand nombre d'autres
dames et damoiselles, au-devant de sa fille. La jeune princesse fut
accueillie à Paris «liement et bienveignée»; elle retrouva sa place
dans la Maison de sa mère et reprit son ancien «état»; mais elle fut
entourée de plus nobles dames qu'autrefois[817]. La petite reine fut,
paraît-il, très peinée de son changement de fortune: «fu commune
renommée, dit le chroniqueur, que elle n'eult oncques parfaite joie
depuis son retour.»
[Footnote 816: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
III, p. 5.--Henri IV avait refusé de rendre la dot d'Isabelle.]
[Footnote 817: Religieux de Saint-Denis.., t. III, p. 5-7.]