médiatrice équitable, tenu par elle, pendant la période aiguë de ce
conflit, ne laisse pas de surprendre, il est vrai que la victoire du
duc de Bourgogne ou celle du duc d'Orléans eût été, quoique sous des
rapports différents, également profitable à la Reine. Si Philippe
l'emportait, la politique extérieure, chère à Isabeau, triomphait
du même coup et les intérêts de la Bavière étaient sauvegardés pour
longtemps; si, au contraire Louis avait le dessus, l'influence
d'Isabeau pouvait devenir prépondérante dans les affaires intérieures,
de plus, ses désirs de luxe toujours croissants ne seraient sûrement
pas contrariés, elle poursuivrait aisément l'édification de sa fortune.
Est-ce parce qu'elle n'a su se déterminer en faveur de tels ou tels
avantages que pouvait lui procurer le succès de l'un ou l'autre parti?
Est-ce qu'elle sentait confusément que la couronne de France était
menacée? Quel que soit le motif qui la guida, elle maintint la balance
égale entre les deux ducs, et, résultat inattendu, sa tactique se
trouva servir surtout ses propres intérêts. Chacun des deux rivaux,
se croyant favorisé, lui sut gré de son intervention et s'accoutuma à
son arbitrage; bientôt les ducs de Bourgogne et d'Orléans comptèrent
avec elle et la laissèrent prendre une large part dans le gouvernement
qu'ils se disputaient. Par un habile système de bascule, la Reine
sut maintenir les deux antagonistes dans un calme relatif et rendre
impossible la victoire complète et définitive de l'un ou de l'autre.
A la date du 7 décembre, on trouve, au registre du Conseil, l'ordre
suivant, écrit par le greffier Nicolas de Baye: «Ce jour m'a enjoint
la court, par manière d'advertissement, que je ne baille à aucun de
Messieurs [du Parlement] aucun procès à visiter qui touche aucun
de Messeigneurs les ducs de Berry, de Bourgogne, oncles du Roy, et
d'Orléans frère du Roy, notre dit seigneur, ou Bourbon, oncle du
dit seigneur, sans en parler à la court avant et pour cause[724]».
Ces instructions n'avaient pas été données par les deux princes
ennemis, elles émanaient donc de la Reine et des deux autres ducs
et avaient pour but d'empêcher le Parlement de s'immiscer dans la
querelle. En même temps, Isabeau, assistée de ses oncles, multipliait
les démarches pour arriver à une entente durable[725]. Pendant plus
de deux semaines leurs efforts parurent échouer. Quand Philippe et
Louis se rencontraient, leur inimitié s'exaspérait à un tel point
qu'ils oubliaient les devoirs de la courtoisie et les usages de la
politesse.[726] Néanmoins, pour hâter la réconciliation, la Reine et
les ducs de Berry et de Bourbon leur ménageaient des entrevues où ils
pouvaient discuter leurs griefs, et aussi se laisser émouvoir par leurs
communs souvenirs d'affection que les personnes présentes avaient soin
d'évoquer. Pour les réunir, ils les conviaient à des soupers d'amis;
mais les ducs s'y rendaient toujours avec une suite nombreuse d'hommes
d'armes. Au fond, cependant, ni l'un ni l'autre ne désiraient alors
courir les chances d'une bataille; seulement ils étaient tous les deux
prisonniers de leur orgueil et aussi de leurs armées[727]. Isabeau
le comprit, et patiemment elle renouvela ses diverses tentatives. Sa
persévérance finit par triompher des obstacles que ses deux oncles
n'auraient pas réussi à surmonter, le duc de Bourbon, faute de
l'énergie nécessaire, et le duc de Berry, faute d'absolue impartialité.
[Footnote 724: _Journal de Nicolas de Baye_, 1400-1417, publ. par A.
Tuetoy, (_Soc. Hist. de France_, Paris, 1885-1888, 2 vol. in-8º), t. I,
p. 18.]
[Footnote 725: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
III, p. 17.]
[Footnote 726: _Ibid._, p. 13.]
[Footnote 727: Religieux de Saint-Denis..., t. III, p. 13.]
Le 6 janvier, la Reine, «après avoir tant, sur ce, procédé», obtint
que, «moiennant la grâce de Dieu et l'exhortacion et admonestement
d'aucunes bonnes personnes qui à ce ont labouré, les diz seigneurs se
soient soumis à l'arbitrage de la Reine et des Princes, et juré sur
les Evangiles d'exécuter les conditions qu'on leur poserait[728]». Il
ne s'agissait plus que d'établir les clauses d'un pacte; Isabeau, sans
perdre de temps, «parla et fit parler» à chacun des deux adversaires,
puis, elle eut «une grant meure déliberacion avec les Princes» sur le
texte de l'accord projeté[729].
[Footnote 728: Arch. Nat. J 359, pièce 23.]
[Footnote 729: _Pièces inédites du règne de Charles VI_, t. I, p.
220-226: Traité de Paris entre les ducs d'Orléans et de Bourgogne.]
Le 14 janvier, elle tint un grand Conseil[730]; autour d'elle se
trouvaient réunis Louis d'Anjou, Roi de Sicile et de Jérusalem, les
ducs de Berry et de Bourbon, le connétable Louis de Sancerre[731], le
chancelier Arnaud de Corbie[732], le patriarche d'Alexandrie, Simond de
Cramaud[733], le comte de Tancarville, l'amiral Renaud de Trie[734],
plusieurs prélats et quelques hauts barons du Royaume, alors présents
à Paris. Lecture fut donnée aux ducs de Bourgogne et d'Orléans des
résolutions prises en Conseil par la Reine et les Princes arbitres:
Les deux seigneurs devaient «estre doresnavant bons, entiers, vrays
et loyaulx amis ensemble», comme l'exigeait leur parenté, «afin
que puissent plus libéralement et diligemment vaquer et entendre
à conseiller monseigneur le Roy au bien de sa personne et de son
royaume». Au cas où l'un des deux seigneurs entendrait de mauvais
rapports sur le compte de l'autre par l'entremise de ses conseillers,
il devrait en avertir le Roi, la Reine ou les ducs qui s'enquerraient
de la vérité et apaiseraient le différend. Mais, si celui-ci ne pouvait
être calmé, ni l'un ni l'autre des adversaires ne devaient commencer
«aucuns mouvement de fait» sans en avertir l'autre, et sans laisser
s'écouler deux mois entre la rupture et le commencement des hostilités,
afin de donner au Roi, à la Reine et aux seigneurs du sang le temps
d'intervenir; et s'ils voulaient absolument se battre, que, du moins,
ils ne le fissent point «ès villes ne ès terres du Roy».
[Footnote 730: _Ibid._]
[Footnote 731: Le maréchal Louis de Sancerre avait été promu connétable
le 26 juillet 1397, en remplacement de Philippe d'Artois, comte d'Eu,
fait prisonnier par les Turcs à la bataille de Nicopolis 1396, et mort
à Micalizo, en Asie Mineure (le Père Anselme, _Histoire Généalogique_,
t. VI, p. 204.)]
[Footnote 732: Arnaud de Corbie, l'un des hommes les plus considérables
de son temps, «sage et moult vaillant», dit Froissart, était président
du Parlement de Paris depuis 1373. Nommé chancelier en 1388, il
avait été destitué en 1398, et rétabli en 1400. Cf. le Père Anselme,
_Histoire Généalogique_, t. VI, p. 346-347.--H. Moranvillé, _le Songe
Véritable_, Notes (_Mém. Soc. Hist. de Paris_, t. XVII, p. 325).]
[Footnote 733: Simon de Cramaud, évêque de Poitiers en 1385, patriarche
d'Alexandrie en 1392, administrateur de l'Eglise de Carcassonne, membre
de la Chambre des Comptes, s'occupa très activement de l'affaire du
schisme. Cf. _Gallia Christiana_, t. II, col. 1195.]
[Footnote 734: Renaud de Trie, seigneur de Serifontaine, chambellan
du Roi, capitaine de Saint-Malo et de Rouen, maître des arbalétriers
en 1395, était devenu amiral de France en 1397, après la mort de Jean
de Vienne (le Père Anselme, _Histoire Généalogique..._, t. VII, p.
813-814).]
La Reine et les Princes s'engageaient à n'accorder aucun soutien
à celui qui violerait la convention, à se prononcer au contraire
contre lui, et à inviter le Roi à requérir l'exécution des conditions
arrêtées, par toutes voies possibles. Enfin, suivant la traditionnelle
formule employée dans les actes de paix entre princes, ni le duc de
Bourgogne, ni le duc d'Orléans n'étaient responsables de leur brouille;
on en imputait la faute aux gens qui leur avaient fait de mauvais
rapports disant «aucunes paroles touchant l'estat et honneur desdiz
seigneurs». Ces fauteurs de méchants propos devaient être poursuivis,
à moins qu'ils n'appartinssent à l'hôtel des deux Princes dont les
serviteurs bénéficiaient d'une amnistie; et encore les coupables ne
seraient condamnés ni à mort, ni à la mutilation des membres.
Quand cette lecture fut terminée, Isabeau ordonna aux ducs de Bourgogne
et d'Orléans de s'approcher; puis elle leur demanda s'ils avaient la
convention pour agréable, ils l'affirmèrent et «en baillèrent foy de
leur corps ès mains de la Royne», ensuite, ils se donnèrent l'accolade.
Le lendemain, dimanche 15 janvier 1402, ils dînaient ensemble à l'hôtel
de Nesles[735], et, ce même jour, des lettres scellées du sceau de
la Reine et des Princes étaient expédiées pour publier l'heureuse
réconciliation.
[Footnote 735: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
III. p. 17-19.--Monstrelet, _Chronique_, t. 1. p. 35-36.--E. Petit,
_Itinéraire des ducs de Bourgogne..._, p. 321.--Jarry, _Vie politique
de Louis d'Orléans_, p. 263.]
Ainsi l'oncle et le neveu, en vertu de l'arbitrage de la Reine, se
trouvaient renvoyés dos à dos, pour ainsi parler, aucun d'eux ne
retirait du procès le moindre avantage; mais la solution du litige
était tout bénéfice pour la couronne de France dont les discordes des
Princes ne pouvaient que ternir l'éclat.
L'heureux succès des négociations qu'elle avait entreprises et
conduites jusqu'au bout valut, peu de temps après, à Isabeau, les
pleins pouvoirs de Charles VI pour connaître et juger «des débaz et
discors qui pevent survenir entre nos seigneurs les ducs et ceux de
sanc royal». (Lettres du 16 mars 1402.)[736]
[Footnote 736: Douët d'Arcq, _Pièces inédites....._, t. I, p. 239.]
En effet, dans un récent Conseil, à propos des épineuses affaires
du schisme, une grande altercation s'était élevée entre les ducs de
Bourgogne et de Berry d'une part, et Louis d'Orléans de l'autre;
l'animosité des contradicteurs était telle qu'on pouvait craindre que
le conflit armé de janvier ne se renouvelât[737]. Pour prévenir ce
danger, le Roi, par lettres du 16 mars[738], accorda à la Reine «plain
povoir et auctorité», de s'entremettre, d'apaiser les parties et de
faire à chacun justice, suivant son droit; «et voult, disait Charles
VI, que désores soient faictes lectres de sa puissance [de la Reine] et
mande à touz ses subgiez, de quelque auctorité qu'ilz soient, que en ce
lui obéissent.» Cette procuration était donnée pour le cas où «le Roi
serait absent»; il fallait entendre pour toutes les fois qu'il serait
empêché de gouverner; or ses accès de folie devenaient fréquents, et
le laissaient de plus en plus faible; Isabeau allait donc se trouver
la maîtresse pour un long temps, et la maîtresse absolue, puisque le
choix de ses conseillers lui était abandonné. L'effet immédiat de son
autorité fut l'accord rétabli entre les trois ducs qui, du moins,
semblèrent faire la paix, puisque dès le 18, la Reine avait dépêché un
chevaucheur, pour «adviser les chemins qui conduisent à Saint-Fiacre»,
où elle se proposait d'aller en pèlerinage[739].
[Footnote 737: Voy. Religieux de Saint-Denis..., t. III, p. 21-25.]
[Footnote 738: Douët d'Arcq, _Pièces inédites..._, t. I, p. 227-239.]
[Footnote 739: Arch. Nat. KK 45, fº 127.--Saint-Fiacre (cant. de Crécy
en Brie, arr. de Meaux, départ. de Seine-et-Marne) était une abbaye
célèbre dans toute la chrétienté. _Gallia Christiana_, t. VIII, col.
1699.]
Au commencement d'avril, le duc de Bourgogne était rentré dans ses
Etats pour le mariage de son fils Antoine[740]; il n'y était pas depuis
deux semaines qu'il apprenait la nomination de Louis d'Orléans à la
charge de «souverain gouverneur des Aides pour la guerre en Langue
d'oïl[741]». Cette fois, Isabeau n'avait pas tenu la balance égale
entre l'oncle et le neveu[742]. Peu de jours après l'entrée en charge
de Louis, la levée d'une aide pour la guerre contre l'Angleterre était
ordonnée.
[Footnote 740: Religieux de Saint-Denis..., t. III, p. 25.--Antoine de
Bourgogne était fiancé, depuis février 1393, à Jeanne de Luxembourg,
fille de Walleran de Luxembourg, comte de Saint-Pol (le Père Anselme,
_Histoire Généalogique_, t. I, p. 248).]
[Footnote 741: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 264-267.]
[Footnote 742: Le consentement d'Isabeau à cette élévation de son
beau-frère avait peut-être pour but de le dédommager des difficultés
qu'elle lui créait dans les affaires extérieures, ou bien comme
il s'agissait des aides, c'est-à-dire des finances, elle tenait à
ce qu'elles fussent remises aux mains du prince qui en comprenait
l'administration exactement comme elle!]
A cette nouvelle, Philippe éclata[743].
[Footnote 743: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 264-267.]
Quand la Reine apprit que le duc de Bourgogne blâmait cet impôt en
termes amers, insistant sur ce que le Royaume était épuisé par la
récente épidémie, les exactions et les folles largesses «faictes à de
certains serviteurs[744]», elle redouta sa colère et invita le duc
d'Orléans à suspendre l'exécution de son ordonnance. Bientôt il fut
crié dans les carrefours qu'afin d'engager le peuple à prier avec plus
de ferveur pour la santé du Roi qui se rétablissait, à la demande
de la Reine de France, de sa fille, la Reine d'Angleterre et du duc
d'Orléans, «il n'y aurait point de nouveaux impôts[745]». On remarquera
que le duc de Bourgogne n'était pas nommé parmi ces bienfaiteurs du
peuple. Le 24 juin, par un jeu de la politique d'équilibre reprise
par Isabeau, le gouvernement des aides était partagé entre les deux
compétiteurs[746]; mais, peu de jours après, ceux-ci allaient se
trouver placés sous le contrôle et dans la dépendance d'Isabeau.
[Footnote 744: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
III, p. 29.]
[Footnote 745: _Ibid._, p. 35.]
[Footnote 746: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 267.]
En effet, dans des lettres datées du 1er juillet, Charles VI rappelait
l'impossibilité où «son absence le mettait souvent de gouverner»;
puis, laissant entendre que les ducs de Bourgogne et d'Orléans étaient
encore sur le point d'entrer en conflit, il déclarait qu'il fallait
cependant que les finances fussent régulièrement administrées; en
conséquence il confirmait à la Reine le mandat qu'il lui avait donné
précédemment d'apaiser les querelles; et, de plus, pour toutes les fois
et tout le temps qu'il serait absent et empêché, il la chargeait de
pourvoir, tant audit gouvernement des Finances, «qu'aux autres besognes
du Royaume» qui exigeraient des mesures spéciales. Toute puissance
lui était donnée à cet effet; elle devait s'entourer des conseils de
ses oncles les ducs de Berry et de Bourbon, de ceux aussi d'autres
seigneurs du sang et de toutes les personnes qu'il lui plairait; elle
pourrait les réunir aussi souvent qu'elle le jugerait utile pour
s'éclairer sur les diverses questions d'affaires[747].
[Footnote 747: Arch. Nat. J 402, pièce 16.]
Isabeau investie de tels pouvoirs n'eut pas de peine à rétablir la
bonne entente entre les ducs de Bourgogne et d'Orléans qui avaient,
maintenant, intérêt à se conformer à ses avis; d'ailleurs tous les deux
étaient alors trop préoccupés des événements du dehors pour continuer
leur lutte autour du pouvoir; c'était bien plutôt sur le terrain
diplomatique qu'ils méditaient de se combattre.
* * * * *
L'administration des Finances était, à ce moment, organisée comme
suit[748]: à la tête, la Reine, assistée d'un Conseil réuni par elle
chaque fois que bon lui semblait; au-dessous venaient les receveurs
généraux, conseillers sur le fait des aides: Guillaume de Dormans,
archevêque de Sens, Thibaut de Mezeray, Jean Piquet, Jean Taperel,
Gontier Col. La présidence de la Commission appartenait à Charles
d'Albret.
[Footnote 748: La liste des Receveurs généraux est donnée dans des
lettres de Charles VI en faveur du duc de Berry (octobre 1402). Arch.
Nat. K 55, pièce 18.]
Isabeau semble n'avoir usé de son autorité dans les questions de
finances que pour faire aboutir certaines combinaisons profitables
aux siens et à elle-même. Insouciante des vrais intérêts du
Royaume, incapable de prendre l'initiative des réformes urgentes,
non seulement elle ne fit rien pour enrayer les dépenses excessives,
mais elle dilapida le revenu des impôts. Ainsi, le Conseil ayant
décidé, sur l'avis du duc de Bourgogne, de frapper d'une amende
«tous ceux qui avaient conclu des contrats usuraires et frauduleux»,
les grosses sommes d'argent touchées par les collecteurs semblèrent
avoir été versées «dans un sac percé», suivant l'expression d'un
chroniqueur[749]: c'est qu'Isabeau venait de marier son frère en lui
donnant une dot magnifique, et qu'au même temps, elle avait à pourvoir
à l'entretien d'un nouvel hôte dans sa Maison, le jeune duc de Bretagne.
[Footnote 749: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
III, p. 39.]
On se rappelle les engagements de mariage pris à Tours, en 1392, et
leur éclatante rupture lors de l'expédition entreprise par Charles VI
contre la Bretagne. Peu de temps après l'accident survenu au Roi dans
la plaine du Mans, Philippe de Bourgogne s'était empressé de signer la
paix et les bonnes relations de la petite cour de Rennes avec Paris
s'étaient renouées: le duc Jean V avait même envoyé comme présent un
des tableaux qui ornaient la chambre de la Reine[750]. Puis on s'était
de nouveau occupé des anciens projets de mariage, et dès 1395, on
était d'accord, de part et d'autre, sur la date des fiançailles; mais
les futurs époux étaient alliés au troisième degré et le pape Benoît
XIII faisait attendre sa dispense. Enfin, le 1er août 1396, le Roi, la
Reine et le duc Jean V fiancèrent Jeanne de France, âgée de six ans,
avec Jean de Montfort, héritier de la Bretagne; la dot de Jeanne devait
être payée dès que les promis seraient nubiles[751]. En attendant, la
fiancée continuerait d'être élevée et soignée dans la Maison de la
Reine, tandis que son futur demeurerait en Bretagne. Mais dans le bref
du pape une grave omission avait été commise: l'âge des princes n'y
était pas mentionné, l'acte était nul; il fallut solliciter une seconde
dispense. Dès qu'elle fut obtenue, de nouvelles fiançailles furent
célébrées en bien plus grande solennité que les premières, sur l'ordre
exprès de Charles VI[752] (30 juillet 1397).
[Footnote 750: Arch. Nat. KK 41 fº 107-114.]
[Footnote 751: Religieux de Saint-Denis..., t. II, p. 443.]
[Footnote 752: Religieux de Saint-Denis, t. II. p. 551.]
Le duc Jean V mourut le 1er novembre 1399[753]. Sa veuve n'était pas
l'amie de la Maison de France, elle souhaitait même que le mariage
projeté n'eût pas lieu. N'était-ce pas pour rappeler à la duchesse
les engagements pris par le duc défunt qu'Isabeau lui écrivit en
1400[754]? Et le message adressé par la Reine «au châtel Josselin[755]»
n'avait-il pas pour but d'entretenir le zèle d'Olivier de Clisson qui,
en Bretagne, représentait le parti de l'alliance française?[756]
[Footnote 753: Arch. Nat. PP 117 nº 147, fº 29.--Jarry, _Vie politique
de Louis d'Orléans_, p. 232.]
[Footnote 754: Arch. Nat. KK 45, fº 78 vº.]
[Footnote 755: Josselin, ch.-l. de cant., arr. de Ploërmel, dép. du
Morbihan.]
[Footnote 756: Arch. Nat. KK 45, fº 78 vº.]
Cependant le duc de Bourgogne restait attentif à tous ces incidents,
et, quand il apprit, en 1401, que la duchesse avait promis sa main
au nouveau Roi d'Angleterre, Henri IV de Lancastre, il envahit la
Bretagne, mit des troupes dans toutes les villes, et pendant qu'il
permettait à la duchesse de passer la Manche avec deux de ses filles,
il ramenait à Paris, auprès d'Isabeau, le duc de Bretagne et ses
deux frères Arthur et Gilles[757]. Désormais dans les Comptes de
l'Argenterie de la Reine, comme dans ceux de son Hôtel, figureront les
dépenses de Jean et des dames chargées de son éducation[758].
[Footnote 757: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
III. p. 41.]
[Footnote 758: Arch. Nat. KK 43 à 46 pass.]
En janvier 1403, la direction des Finances fut reprise par les ducs de
Bourgogne et d'Orléans avec le concours du duc de Berry[759]. En effet,
Isabeau était retenue loin des affaires par sa onzième grossesse. Le 22
février 1403, vers les deux heures du matin, elle accoucha, à l'hôtel
Saint-Pol, d'un fils qui, en souvenir du dauphin mort prématurément,
fut nommé Charles[760]. Au baptême, il eut pour marraine Mademoiselle
de Luxembourg; les deux parrains furent Charles de Luyrieux[761],
seigneur de la Savoie, et Charles d'Albret, le nouveau connétable[762].
[Footnote 759: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 279.]
[Footnote 760: Cet enfant devint le roi Charles VII; voy. G. de
Beaucourt, _Histoire de Charles VII_ (Paris, 1881-1891, 6 vol. in-8º)
t. I, p. 3-5.]
[Footnote 761: _Ibid._]
[Footnote 762: Charles d'Albret venait d'être pourvu de la charge de
connétable, par lettres royales du 7 février 1402 (le Père Anselme,
_Histoire généalogique..._, t. VI, p. 207 et 210).]
CHAPITRE IV
ROLE DIPLOMATIQUE D'ISABEAU SA POLITIQUE DE FAMILLE
Dès 1392, alors qu'elle n'avait reçu aucune part d'autorité pour la
conduite des affaires extérieures, Isabeau s'intéressait aux événements
du dehors; elle les comprenait mieux que ceux dont la France était le
théâtre, sur ce qui se passait en Allemagne et en Italie, elle avait
des idées, des vues personnelles, ses tendances dans les questions
étrangères s'affirmaient, et bientôt elle apparut femme de parti pris;
toutes ses aptitudes à l'intrigue, toute l'activité dont elle était
capable, toute son influence, encore occulte alors, furent mises au
service de la Maison de Bavière dont elle rêvait de restaurer la
grandeur. Cette œuvre était compliquée et pleine d'obstacles pour une
Reine de France, moins cependant pour Isabeau que pour toute autre, car
elle n'avait pas été pénétrée par l'esprit de son nouveau pays; elle
était restée allemande, et n'éprouvait aucun scrupule à desservir les
intérêts du Royaume. Par contre, ceux de la Bavière étaient l'objet
de sa constante sollicitude, le moindre incident diplomatique qui
touchait les Wittelsbach la trouvait attentive. On la voyait sans
cesse s'employer pour les siens, elle se montrait à leur égard d'une
générosité sans bornes, et toujours avec l'or et les offices de la
France. Enrichir son père, son frère, les venger de Galéas, leur mortel
ennemi, aider en Allemagne la Maison de Bavière à ruiner les Luxembourg
et à leur succéder: tels sont les desseins poursuivis par la Reine de
France avec une opiniâtreté extraordinaire de 1392 à 1402.
Isabeau pratiquait donc «une politique de famille» dont la
responsabilité lui incombe tout entière. Si l'on objecte que Philippe
de Bourgogne était, lui aussi, partisan de la politique allemande,
nous rappellerons, suivant le témoignage de Christine de Pisan, que
c'était uniquement pour amener les Allemands à l'alliance française
qu'il avait négocié le mariage d'Isabeau, prétendant exécuter ainsi les
projets de Charles V, et l'on peut affirmer qu'il supporta impatiemment
le résultat imprévu de son œuvre: l'exploitation du Royaume par les
Bavarois; car, loin d'être le complice des exigences d'Isabeau,
il travailla et réussit à faire échouer quelques-unes de ses plus
audacieuses combinaisons.
Selon certains auteurs, les ambitieux desseins de la Reine lui auraient
été suggérés par son frère qui, à cette époque, résidait fréquemment
en France. Les deux enfants d'Etienne le Jeune, en effet, étaient unis
par les liens d'une affection très étroite; ils devaient donc être en
parfaite communion de sentiments sur toutes les questions d'intérêts
débattues alors; mais, tout en tenant compte de l'empire que le
frère exerçait sur la sœur, il ne faut pas juger celle-ci incapable
d'initiative et de persévérance; nous savons, au contraire que, Louis
absent, elle n'était à court ni de ressources, ni d'expédients pour la
conduite de ses affaires.
C'était une figure étrange que ce duc Louis, dit le Barbu[763]; sa
physionomie et son caractère offraient le curieux mélange des qualités
de deux races très dissemblables[764]. Ses heureuses proportions,
son aisance naturelle rappelaient celles de son père; mais de
haute stature, il avait mieux que de la prestance; son visage aux
traits expressifs était encadré d'une barbe superbe; suivant les
circonstances, il apparaissait grave et digne, ou gracieux et plaisant.
Isabeau, un jour, prétendit le faire nommer connétable; évidemment, au
seul point de vue plastique, ce mâle descendant des Teutons eût fait
meilleure figure dans ces hautes fonctions que le claudicant Charles
d'Albret qui lui fut préféré.