Amiens où sa présence est signalée en mars[682]. A son retour, elle
s'installe au Palais qu'elle habite tout le mois d'avril[683]; elle est
ainsi plus près de la Sainte-Chapelle où elle va vénérer les reliques
aux jours saints: le Roi, de retour d'un voyage à Reims, était alors
en proie à l'une de ses plus violentes crises de frénésie[684], et,
au mois de mai, le pèlerinage traditionnel de la Reine à Chartres et
à Saint-Sanctin[685], a pour but principal de demander au ciel le
rétablissement de Charles VI.
[Footnote 682: Le 19 mars, la Reine est à Creil; le 20, elle dîne à
Clermont, soupe et gîte à Creil; le 23, elle est à Amiens, où elle
réside au palais épiscopal; le 27 elle dîne à Clermont, soupe et gîte à
Saint-Just (ch.-l. de cant., arr. de Clermont, dép. de l'Oise); le 28,
elle couche à Luzarches; le 31 elle était de retour à Paris au Palais.
Arch. Nat. KK 45, fº 4 et 5.]
[Footnote 683: _Ibid._, fº 3 et 4.]
[Footnote 684: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 204.]
[Footnote 685: Arch. Nat. KK 45, fº 5 rº et 9 vº.]
Au commencement de juin 1399, Isabeau, en résidence à l'hôtel
Saint-Pol[686], apprend que la peste fait à Paris même d'assez
nombreuses victimes[687]; aussitôt elle pense à soustraire ses enfants
à la contagion: un de ses valets est envoyé à Melun et à Grèz[688]
afin de s'enquérir si l'épidémie sévit ou non dans ces villes et les
lieux environnants[689]. Le rapport ne fut pas favorable (28 juin)
car, quelques jours après, un chevaucheur de l'écurie de la Reine
est dépêché à Vernon pour y procéder à la même enquête: «et illec
environ III et IIII lieues, pour ce que monseigneur le Dalphin et
noz autres jeunes seigneurs et dames de France les enffans y doivent
aler»[690]. Cette fois, pour plus de tranquillité, Isabeau exigeait
des certificats des curés des villes. Remarquons aussi que le messager
devait se rendre auprès du vidame du Laonnais, Jean de Montagu, pour
lui rendre compte du résultat de sa mission et prendre son avis[691].
Les Enfants de France furent conduits à Vernon, sauf le dernier né dont
la Reine ne se sépara qu'à la fin de juillet; on trouve, en effet, que,
dans les derniers jours de ce mois, elle envoyait à Asnières, chez
Madame de Dammartin, «emprunter sa littière pour mener monseigneur
Jehan de France à Maule-sur-Mandre[692]».
[Footnote 686: _Ibid._, fº 32.]
[Footnote 687: Au printemps de cette année, rapporte le Religieux de
Saint-Denis, l'abondance excessive des pluies avait fait déborder
les rivières; la Seine, grossie par ses affluents, avait inondé les
campagnes riveraines depuis la quatrième semaine de mars jusqu'au
milieu d'avril, pourrissant presque toutes les semences. Cependant
les vieilles gens assuraient qu'ils avaient vu jadis une pareille
inondation suivie d'une grande mortalité et ils redoutaient les mêmes
malheurs. Leurs craintes se réalisèrent. «Une épidémie et un mal qui
se manifestaient par des abcès affligèrent la Bourgogne, la Champagne,
la Brie et tout le territoire de Meaux et de Paris, depuis la fin de
mai.--Le nombre des morts était si grand que, pour ne point jeter
l'épouvante parmi les vivants, on défendit à Paris de publier les
noms de ceux qui succombaient et de faire pour eux les processions
ordinaires.--Des litanies, des prières particulières furent récitées
pendant la célébration de l'office divin, des sermons prêchés en plein
air pour engager les pécheurs à réformer leur conduite. Les évêques,
le clergé portèrent d'église en église les objets sacrés, suivis d'un
grand concours d'hommes et de femmes qui pour la plupart étaient
pieds nus et se prosternaient devant le Seigneur en pleurant et en
gémissant.» _Chronique de Charles VI_, t. II, p. 693-695.]
[Footnote 688: Grez sur Loing, cant. de Nemours, arr. de Fontainebleau,
dép. de Seine-et-Marne.]
[Footnote 689: Arch. Nat. KK 45, fº 48 rº.]
[Footnote 690: _Ibid._]
[Footnote 691: Arch. Nat. KK 45, fº 48 rº.--Maule sur Mandre, cant. de
Meulan, arr. de Versailles, dép. de Seine-et-Oise.]
[Footnote 692: Jarry, p. 204.]
En août, les ravages exercés par la peste augmentant, la cour quittait
Paris[693]. Le Roi, avec ses oncles et les princes du sang, se retira
dans le duché de Normandie que le fléau n'avait pas encore frappé;
Isabeau passa la fin du mois et le suivant presque entier dans la calme
retraite qu'elle s'était ménagée à l'abbaye de Maubuisson, puis par
Vernon, où elle visita ses enfants, par «la Saucoye d'Harcourt», où
elle reçut pendant une semaine l'hospitalité du comte Jean VII, elle
gagna Rouen dont Charles VI, avait fait sa résidence[694]. Elle y
demeura, installée à l'hôtel du Bailliage, jusqu'au milieu de décembre,
elle revint ensuite au château de Mantes pour y passer les fêtes de
Noël et de l'Épiphanie; le 21 janvier, elle était de retour à Paris, à
l'hôtel Saint-Pol[695].
[Footnote 693: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles IV_, t.
II, p. 697.]
[Footnote 694: Les Comptes de l'Hôtel permettent de suivre l'itinéraire
de la Reine: le 9 août elle passait à Saint-Leu-Taverny, le 10 elle
se fixait à Maubuisson; le 30 septembre elle arrivait à Vernon; elle
en partait le 8 octobre après dîner pour aller «souper et gister» à
Gaillon; le 11 elle dînait à Quillebœuf et couchait à Neufbourg; le 15
elle s'installait à la Saucoye d'Harecourt où elle était encore le 22;
le 26 enfin elle dînait à Oissel, soupait et gîtait à Rouen. Arch. Nat.
KK 45, fº 48 et 49.]
[Footnote 695: Arch. Nat. KK. 45, fº 49, 63 vº et 64 rº.]
Au mois de juin de l'année 1400, un grand mariage eut lieu à la cour.
Le jour de la Saint-Jean, le fils aîné du duc de Bourbon, Jean de
Clermont, épousa Marie, fille du duc de Berry, veuve du connétable,
Comte d'Eu[696]. Les noces furent célébrées au Palais, en grande
pompe; au dîner, qui fut servi sous «un dais magnifique tout semé de
fleurs de lis d'or», la Reine prit place entre la nouvelle mariée et
le Roi de Sicile, Louis; l'Empereur grec de Constantinople, Manuel,
était au nombre des convives[697]. Le lendemain, Isabeau fut avec les
seigneurs et les dames au festin que le duc de Berry offrit en son
hôtel de Nesles, dans l'immense salle qu'il avait fait construire et
aménager tout exprès, et dont les murs étaient couverts de tapisseries
d'or et de soie[698].
[Footnote 696: Marie de Berry, fille du duc Jean de Berry et de sa
première femme Jeanne d'Armagnac, était veuve pour la seconde fois.
Elle avait épousé, en 1386, Louis de Châtillon comte de Dunois mort
en 1391; puis s'était remariée, en 1392, à Philippe d'Artois comte
d'Eu, pair et connétable de France qui décéda le 15 juin 1397 (le Père
Anselme, _Histoire généalogique..._, t. I p. 108).]
[Footnote 697: Manuel II Paléologue (1350-1425) avait succédé, en 1391,
à son père Jean Paléologue comme empereur de Constantinople. Vaincu
par le sultan des Turcs Bajazet, et contraint de céder le trône à son
neveu, il était venu en France où Charles VI, la Reine et les Princes
lui avaient fait une réception splendide (3 juin 1400). Religieux de
Saint-Denis.., t. II, p. 737.]
[Footnote 698: Religieux de Saint-Denis.., t. II, p. 739.--L'hôtel de
Nesles, contigu au mur d'enceinte de Philippe Auguste, voisin de la
célèbre tour de Nesle, s'étendait sur l'emplacement occupé aujourd'hui
par la Bibliothèque Mazarine et les maisons du quai Conti. En dehors du
fossé de l'enceinte était aussi une habitation de plaisance appelée «le
séjour de Nesles», que Charles VI, en 1380, avait donnée à son oncle le
duc de Berry. H. Legrand, _Paris en 1380_, p. 42, note 3 et 72, note 1.]
Ce fut à la fin de cette même année que le Dauphin fut présenté au
peuple de Paris. Le petit prince avait alors huit ans; les ducs
songeaient à lui constituer une Maison, et à l'initier au rôle qui,
bientôt peut-être, lui serait imposé par la mort de son père. Ils
voulurent qu'en une promenade solennelle l'enfant visitât la capitale,
et fût présenté aux Parisiens qui ne le connaissaient que pour
l'avoir vu aux côtés de sa mère, dans quelques cérémonies publiques.
Donc, pour la première fois, le Dauphin Charles, accompagné de ses
oncles, traversa la grande ville à cheval, au milieu des acclamations
enthousiastes de la foule, puis il se rendit à Saint-Denis pour se
mettre sous la protection du patron de la France[699].
[Footnote 699: Religieux de Saint-Denis.., t. II, p. 743.]
En novembre, la santé de ce jeune prince commença de causer à Isabeau
de vives inquiétudes; le pauvre enfant, de tout temps si frêle,
paraissait maintenant souffrir de maux inconnus. Aucun remède ne
pouvait le soulager et bientôt sa mère, elle-même, perdait tout espoir
de guérison, car elle le voyait dépérir de jour en jour, miné par la
consomption[700]. Ni les efforts des médecins, ni les prières ordonnées
au nom du Roi, à Paris et à Saint-Denis, ne purent le sauver[701]; il
succomba dans la nuit du 11 au 12 janvier, vers minuit[702]. Le bruit
courut qu'il était mort empoisonné; malveillante rumeur sans fondement,
car il avait été emporté, comme son frère aîné et sa petite sœur
Jeanne, par un mal impitoyable et héréditaire.
[Footnote 700: _Ibid._, p. 771.]
[Footnote 701: Charles VI, qui était malade depuis quatre mois, ayant
recouvré la raison dans la première semaine de janvier, se rendit le
dimanche 9 à Saint-Denis, en compagnie du duc de Bourgogne, pour y
entendre la messe et recommander la santé du Dauphin aux prières des
religieux. En même temps, les curés faisaient chanter des oraisons
pendant la messe, et porter d'église en église les reliques des
saints. Enfin, les médecins désespérant de guérir une maladie dont
ils ignoraient les causes, une procession solennelle, à laquelle
assistèrent les ducs et le clergé de Paris, parcourut la ville de
Notre-Dame à Sainte-Catherine.--Religieux de Saint-Denis..., p.
771.--E. Petit, _Itinéraire des ducs de Bourgogne..._, p. 307.]
[Footnote 702: Arch. Nat. KK 45, fº 74 vº.--Le Père Anselme. _Histoire
généalogique..._, t. I. p. 113.--Le jeudi 13, le corps du Dauphin fut
placé sur une litière et les ducs l'accompagnèrent jusqu'aux portes
de l'abbaye de Saint-Denis. Les religieux l'attendaient à l'entrée
de l'église, et ils le portèrent sur leurs épaules jusqu'au chœur;
puis un service funèbre fut célébré. Le lendemain après la messe, le
cercueil fut transporté par les officiers de la cour et déposé dans la
chapelle royale près de l'autel, en présence du comte de Nevers, du
connétable, des archevêques d'Aix et de Besançon, de huit évêques, et
des chapelains du duc de Bourgogne, venus exprès de l'hôtel de Conflans
près Charenton. La cérémonie des obsèques dura encore le samedi
15.--Religieux de Saint-Denis.., t. II, p. 773.--E. Petit, _Itinéraire
des ducs de Bourgogne..._, p. 307.]
Le troisième fils de Charles VI, Messire Louis de France, devenait
Dauphin de Viennois. Il n'avait que quatre ans; cependant dès le 16
janvier 1401, le Roi lui donna le duché de Guyenne «en pairie[703],»
stipulant que le Dauphin ne pourrait rien en aliéner, et que, s'il
mourait avant son père, le duché ferait retour à la couronne alors
même qu'il laisserait des enfants[704]. Isabeau ne fut pas étrangère,
sans doute, à cette donation, non plus qu'à celle du duché de
Touraine, faite, quelques mois après (16 juillet), au nom du Roi, à
Jean, son dernier né[705], car le Dauphin jusqu'à ce qu'il atteigne
l'âge «d'avoir état», et son petit frère, pour plus longtemps encore,
demeureraient dans l'Hôtel de leur mère qui, pour subvenir à leur
entretien, devrait percevoir les revenus de leurs provinces[706];
nous nous imaginons le très grand empressement avec lequel Isabeau se
chargea de ce devoir.
[Footnote 703: Arch. Nat. P 2530, fº 301-304.]
[Footnote 704: Le 28 février 1401, les ducs de Berry, de Bourgogne et
d'Orléans présents au Conseil donnèrent pouvoir au Dauphin Louis de
prêter hommage pour le duché de Guyenne et la pairie. Arch. Nat. J 369,
pièce 2.]
[Footnote 705: Arch. Nat. P 2530, fº 303-307.--Hémon Raguier, Argentier
de la Reine, apporte à la chambre des Comptes l'acte d'émancipation du
duc de Guyenne, fils aîné du Roi, et du duc de Touraine, son deuxième
fils. Arch. Nat. PP 117, nº 1169.]
[Footnote 706: Arch. Nat. P 2570, fº 301, 304, 307.]
Cependant le souvenir du deuil qui avait attristé les premiers jours
de janvier ne s'effaçait pas à la cour; dans ses moments de meilleur
sens, le Roi se rappelait le douloureux événement, et la Reine, qui ne
l'avait jamais oublié, semblait parfois en être obsédée; alors, elle
en venait à interpréter les phénomènes physiques comme le faisaient
autrefois les païens[707]; causes et effets, elle rapportait tout à
son cuisant chagrin. Ainsi, un après-midi de juin, d'épais nuages
couvrirent le ciel et firent la nuit dans Paris; en même temps,
retentirent de formidables coups de tonnerre. La Reine avait quitté
sa chambre depuis quelques instants lorsque la foudre, tombée sur le
palais, pénétra dans cette pièce même, dévora de sa flamme les tentures
du lit et disparut par la cheminée[708]. La commotion électrique, la
peur du péril imminent mirent Isabeau dans un état indicible. Dans
son épouvante, elle crut que le feu céleste avait été lancé sur elle
personnellement, que c'était le Dauphin Charles qui, mécontent de la
conduite des vivants, la provoquait elle-même; et, non seulement elle
envoya tout de suite des offrandes à plusieurs églises du Royaume,
mais elle voulut, par des donations à Saint-Denis, apaiser les mânes
du Dauphin inhumé dans la basilique et, au prix d'une grosse somme
d'argent, elle y fonda trois annuels pour le repos de l'âme du jeune
prince[709].
[Footnote 707: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. III, p. 5.]
[Footnote 708: _Ibid._, p. 7.]
[Footnote 709: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. III, p. 7.]
Ces violentes émotions eussent pu être fatales à la Reine, alors
dans le cinquième mois d'une nouvelle grossesse; mais, grâce à une
constitution très saine, elle n'était jamais atteinte profondément
par ces troubles nerveux, si inquiétants en apparence. Ses couches et
sa délivrance (la dixième) furent heureuses; le 27 octobre à l'hôtel
Saint-Pol, elle mit au monde une fille[710] que les contemporains
proclameront, un jour, une des plus belles femmes de son temps. Cette
Catherine, dont le mariage avec Henri V de Lancastre devait consacrer
la plus triste conséquence de la rivalité des ducs de Bourgogne et
d'Orléans, naissait au moment même où les deux Maisons allaient entrer
en lutte.
[Footnote 710: Le Père Anselme, _Histoire généalogique de la Maison
de France_, t. I, p. 115.--Vallet de Viriville, _Note sur l'Etat des
princes et des princesses..._, (Bibl. Ec. Chartes, année 1857-1858 p.
481.)]
CHAPITRE III
L'INITIATION POLITIQUE
LA REINE ARBITRE ENTRE LES PRINCES
Suivant les chroniqueurs, la querelle des ducs de Bourgogne et
d'Orléans remonterait seulement à la fin de l'année 1398, et aurait
eu pour cause initiale le désaccord des deux Princes au sujet de la
politique extérieure; mais dès 1392, il y avait mésintelligence entre
Philippe de Bourgogne et Louis d'Orléans.
Philippe, dont l'esprit de suite était la qualité maîtresse, faisait
peu de cas de son neveu léger et brouillon; il le jugeait seulement
capable d'organiser à la cour des divertissements et d'en être le
boute-en-train; aussi avait-il tenu la main à ce qu'il restât écarté
des affaires; mais, tout en le traitant de haut, il le redoutait un
peu, car il avait deviné que, sous ses apparences frivoles, l'élégant
jeune homme cachait d'ambitieuses prétentions. Louis, de son côté,
n'aimait pas son oncle; il le taxait d'égoïsme despotique et se
considérait comme frustré par lui. En attendant qu'il pût prendre,
dans la politique, la place qui lui revenait en sa qualité de frère
du Roi, il s'amusait beaucoup, et entre temps, ébauchait de vastes
projets, rêvant de chimériques conquêtes; tantôt passionné pour l'idée
d'une nouvelle croisade, tantôt décidé à conduire une grande expédition
en Italie. Mais, quand il brûlait si fort de donner carrière à ses
goûts de chevalier, ce n'était pas tant la gloire de la couronne de
France qu'il se proposait que l'accroissement de sa Maison. Disons,
dès maintenant, que dans ce duel Orléans-Bourguignon dont le bien du
Royaume sera le prétexte et le souverain pouvoir l'enjeu, chacun des
champions n'aura en vue que son intérêt personnel; Philippe et son
fils Jean ne penseront qu'à sauvegarder et augmenter la prospérité de
leur Maison, et Louis n'aura d'autre but que d'agrandir la sienne au
détriment de sa puissante rivale[711].
[Footnote 711: L'Histoire, après avoir été bourguignonne, s'est faite
orléanaise. Le livre de M. Jarry est un habile plaidoyer en faveur de
l'intelligence politique et du désintéressement de Louis d'Orléans.
Voy. la préface à l'édition du _Songe véritable_ par M. Moranvillé, qui
n'accepte pas le jugement de M. Jarry. (_Mém. de la soc. de l'Hist. de
Paris..._, t. XVII, p. 228).]
En 1398, l'inimitié de l'oncle et du neveu était flagrante; et, dans
les Conseils où ils se trouvaient en présence, leur discussion se fût
facilement envenimée, si de puissantes interventions ne les eussent
apaisés.
En dehors même des conférences, des avis leur furent donnés, témoin
ceux de Jean Jouvenel qui, respectueusement, les exhorta à la bonne
entente; ainsi les deux rivaux, sans rien abandonner de leurs
prétentions, étaient amenés à dissimuler[712]. Pendant plus de trois
ans, ils parurent à peu près réconciliés, car ils ne se départirent
plus, dans leurs entrevues obligées ou dans leurs rencontres à la cour,
des formes de la plus stricte courtoisie.
[Footnote 712: Juvenal des Ursins, _Histoire de Charles VI_, p.
135.--Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 222.]
Isabeau fut sans doute pour beaucoup dans cette retenue des deux
princes: N'était-elle pas avec Philippe dans d'excellents termes, et
Louis d'Orléans ne semblait-il pas être avec sa belle-sœur sur le pied
de l'intimité?
Dans les premiers jours d'octobre 1401, l'apparent accord des ducs fut
violemment rompu, et bien qu'ils fussent à ce moment éloignés l'un
de l'autre, Philippe étant à Senlis et Louis à Paris, les menaces
qu'ils échangèrent n'en furent pas moins véhémentes[713]. Il y eut
scandale, car le Roi de Navarre[714], écrivant le 7 octobre au Roi de
Castille[715], faisait allusion à une «certaine dispute et querelle»
entre les ducs d'Orléans et de Bourgogne[716].
[Footnote 713: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 260.]
[Footnote 714: Charles III, dit _le Noble_, né en 1361, fils de Charles
le Mauvais (le Père Anselme, _Histoire généalogique..._, t. I, p. 287).]
[Footnote 715: Henri III, le _Maladif_, roi de Castille (1390-1406),
petit-fils de Henri de Transtamare entretenait des relations
d'amitié et d'alliance avec la cour de France.--Cf. Daumet, _Étude
sur l'alliance de la France et de la Castille au_ XIVe _et au_ XVe
_siècle_, (dans la _Coll. Bibl. Ec. Hautes Etudes_, Paris, 1898,
in-8º).]
[Footnote 716: Arch. Nat. K carton B 125.]
Louis d'Orléans paraissait avoir profité d'une assez longue absence
de son oncle pour régler, à sa propre convenance, certains points de
la question du schisme, et obtenir quelques avantages matériels qui
renforçaient sa naissante autorité; et Philippe, vivement blessé dans
son amour-propre, se préparait à châtier l'outrecuidance de son neveu.
Isabeau ne put s'interposer en personne, l'approche de sa délivrance la
retenant inactive à l'hôtel Saint-Pol; les ducs de Berry et de Bourbon
essayèrent seuls de concilier les deux rivaux. Ils n'y réussirent
qu'imparfaitement; car, si Philippe voulut bien leur promettre de ne
pas marcher sur Paris, il écrivit néanmoins au Parlement, à la date du
26 octobre, une lettre, sorte de sentence comminatoire, qui ne laissait
aucun doute sur son courroux: «et pour Dieu advisez et metez peine que
la chevance du Roi et du domaine ne soient ainsy gouvernez que ils sont
de présent, car, en vérité, c'est grand pitié et douleur de oyr ce que
j'en ay oy dire[717]». Il n'admettait pas que son neveu pût partager
avec lui le pouvoir et déclarait funeste l'ingérence du jeune duc dans
la direction des affaires.
[Footnote 717: _Choix de pièces inédites relatives au règne de Charles
VI_, publ. par Douët d'Arcq (_Soc. Hist. de France_, Paris, 1853. 2
vol. in-8º), t. I, p. 213.--Le Parlement répondit: «Si vous plaise
savoir, très redoubté seigneur,.. que nous sommes toujours prests de
délibérer, conseiller, faire et labourer de tous nos povoirs au plus
loiaument et plus diligemment que faire nous pourrons, comme faire le
devons, au plaisir de Dieu, à l'onneur et proufit de mon dessusdit
seigneur le Roy et de son royaume et à la grâce de vous très redoubté
seigneur. _Ibid._, p. 214-215.]
Six semaines plus tard, la Reine voyait Paris divisé en deux camps
ennemis: à l'hôtel d'Artois[718], Philippe de Bourgogne se tenait avec
ses deux fils Jean et Antoine[719]; la foule de leurs gens d'armes
était cantonnée, tant bien que mal, dans les rues avoisinantes;
c'étaient des archers et des arbalétriers de Flandre, sept mille hommes
en tout, amenés par le duc lui-même ou par l'évêque de Liège, Jean de
Bavière[720]. En même temps, autour de son hôtel, près de la porte
Saint-Antoine[721], Louis d'Orléans avait groupé ses troupes composées
de Bretons et de Normands[722].
[Footnote 718: «L'hôtel d'Artois et celui de Bourgogne occupaient, en
1400, le pâté de maisons compris entre la rue Mauconseil, la rue Pavée
et la rue du Petit-Lion.» H. Legrand, _Paris en 1380_, p. 61.]
[Footnote 719: Antoine de Bourgogne, deuxième fils du duc Philippe
et de Marguerite de Flandre, né en août 1384, d'abord connu sous le
nom de Antoine Monsieur, fut ensuite créé comte de Réthel. Cf. le
Père Anselme, _Histoire Généalogique..._, t. I, p. 248.--E. Petit,
_Itinéraire des ducs de Bourgogne..._, p. 633.]
[Footnote 720: Jean de Bavière, fils d'Albert de Bavière, comte de
Hainaut, était devenu évêque de Liège en 1390, à l'âge de dix-sept ans.
Prélat batailleur, il s'était rendu fameux par ses mœurs brutales et sa
cruauté. _Art de vérifier les dates_, t. III, p. 151.]
[Footnote 721: C'était sans doute «le logis des Tournelles», situé sur
l'emplacement actuel de la place des Vosges. H. Legrand, _Paris en
1380_ p. 59, note 1.]
[Footnote 722: Religieux de Saint-Denis..., t. III. p.
15-17.--Enguerrand de Monstrelet, Chronique, 1400-1444 (éd. Douët
d'Arcq, _Soc. Hist. de France_, Paris, 1857-1862, 6 vol. in-8º) t. I,
p. 35 et 36.]
Les Parisiens, dans une grande épouvante, n'osaient prendre parti; ils
ne savaient en effet, lesquels étaient les plus redoutables, de ces
soldats de Flandre, Allemands, Liégeois, Brabançons, ou de ces Gallois
du duc d'Orléans qui pillaient les environs de la ville. Cependant,
le Roi malade, sa femme et leurs jeunes enfants résidaient à l'hôtel
Saint-Pol qui, par sa situation entre les deux camps, semblait être
l'enjeu de l'imminente bataille. Alors Isabeau, consciente du péril,
s'occupa de le conjurer. D'accord avec les ducs de Berry et de Bourbon,
elle reprit les négociations entamées naguère à Senlis[723]. Elle
s'entremit spontanément; les seigneurs de la cour lui avaient, il est
vrai, rappelé la parole de l'Évangile: «Tout royaume divisé contre
lui-même sera désolé»; mais, nous y insistons, ce ne fut pas fléchie
par ces instances, ce fut de son propre mouvement et de propos délibéré
qu'elle entreprit son œuvre de conciliation.
[Footnote 723: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
III. p. 13.--Monstrelet, _Chronique_, t. I, p. 35 et 36.]