Montargis. En effet, on lit dans les Comptes de l'Argenterie de la
Reine, 1401-1402 «... un autel de marbre et une paix, (la patène que
le prêtre donne à baiser à l'offrande)... lesquelz ont este portées à
Montargis pour servir en la chapelle du Chastel»;--«un estuy garni de
drap d'argent et de corporaulx, (linges bénits sur lesquels le prêtre
pose le calice) baillé à Bouciquault pour porter en la chapelle de
Montargis». Arch. Nat. KK 42, fº 48 vº.]
[Footnote 636: Le roi Philippe VI avait hérité de son père, Charles
de Valois, le manoir de Saint-Ouen. Jean le Bon en fit une de ses
résidences favorites, et l'appela «la Noble Maison» après qu'il y eut
fondé (1351) l'ordre de chevalerie de l'Étoile. Etienne-Marcel y eut
une entrevue avec Charles le Mauvais, roi de Navarre. En 1374, Charles
V donna «la Noble Maison» à son fils le dauphin Charles «pour son
esbatement». Lebeuf, _Histoire du diocèse de Paris_, t. I, p. 573.]
[Footnote 637: Bibl. Nat. f. fr. 5637, nº 119.]
Isabeau entendait ne perdre absolument rien de ce que comportait
l'opulente donation. S'étant aperçue, en 1401, que dix arpents de
terre, sis entre Saint-Ouen et Clichy-la-Garenne, et dépendant de son
château, restaient affermés à un jardinier de l'hôtel qui en payait la
rente, six livres, au domaine royal, elle fait valoir «qu'elle n'a peu
ni peut joïr de la dicte rente combien que par vertu du don royal elle
doit être sienne», et le 8 octobre 1401, Charles VI donne des lettres
pour qu'il soit fait droit à cette réclamation; les gens des Comptes, à
leur tour, ordonnent au receveur de Paris de laisser la Reine «joïr sa
vie durant de l'ostel royal de Saint-Ouen, ensemble les six livres de
rente» (19 octobre 1401)[638].
[Footnote 638: _Ibid._]
Usufruitière de cette somptueuse demeure, cadre admirable des plus
brillantes réceptions, Isabeau désira posséder une ferme. Le 4 mars
1398, Charles VI, moyennant quatre mille écus d'or à la couronne, soit
dix mille francs, acquit d'un bourgeois de Paris, Giles de Clamecy et
de Catherine sa femme «certains héritages assis et situés à Saint-Ouen
et au terrouer d'environ», et il en fit aussitôt le transport à la
Reine, qui se trouva ainsi propriétaire d'un hôtel, sis en face de
la noble Maison, avec grange, étable, bergerie, colombier et tout
le pourpris (jardin), «villes et îles et une immense étendue de
champ[639]».
[Footnote 639: Arch. Nat. KK 41, fº 190 vº.]
Isabeau, dont les souvenirs d'enfance étaient si vivaces que l'appétit
du luxe n'avaient pu les étouffer, se livra à ses goûts dans l'hôtel
des Bergeries[640]. Elle se complut à jouer à la noble fermière, «pour
son esbatement et plaisance, elle fit faire aucun labourage, et nourrir
de la volaille et du bétail[641]».
[Footnote 640: Hôtel des Bergeries est le nom qu'Isabeau donne à cette
maison dans son testament du 2 septembre 1431.]
[Footnote 641: Arch. Nat. JJ. 154, fº 20 vº.]
Ils étaient peut-être aussi destinés à la Reine, ces domaines avec
toutes leurs dépendances, sis à Saint-Ouen, que Charles VI achetait à
la même date (4 mars 1398), de l'administrateur des biens de l'Abbaye
de Saint-Denis dûment autorisé pour cette cession par l'abbé Gui de
Monceau[642].
[Footnote 642: _Gallia Christiana..._, t. VII, col. 401.]
Si le doute est permis au sujet de l'attribution de ce dernier achat
du Roi, par contre, il est certain qu'Isabeau reçut en propre les deux
hôtels proches de Saint-Ouen qui furent acquis de Pierre Varoppel,
bourgeois de Paris et payés quatre mille écus d'or par le Trésor
royal[643]. Il semblerait que la Reine voulut à cette époque se rendre
propriétaire de toute cette région au nord de Paris. Le 14 décembre
1398, son premier écuyer, Robert de Pont-Audemer, qu'elle avait nommé
concierge du château de Saint-Ouen, lui vendait pour mille francs, les
quelques terres qu'il possédait près de Saucoyes[644]; et, pour que ses
domaines s'étendissent jusqu'aux portes de Paris, elle faisait acheter
tout Clichy, terres et seigneuries, moyennant douze mille francs[645].
[Footnote 643: Arch. Nat. KK 41, fº 191.]
[Footnote 644: Arch. Nat. KK 41, fº 191 rº.--Saucoyes, lieu dit, voisin
de Saint-Ouen. Les noms de terres et de villages dérivés du bas latin
_salicetum_ et désignant un lieu planté de saules, une _saussaie_, se
rencontrent très souvent dans les actes au moyen âge.]
[Footnote 645: Ces terres furent acquises de Pierre de Giac, conseiller
du Roi «pour accroître et ajouter à l'augmentation des revenues de la
noble maison de Saint-Ouin». Arch. Nat. KK 41, fº 151 vº.--On voit dans
le même compte de l'Argenterie de la Reine, février 1388 à janvier
1399, que Charles VI avait acheté d'autres domaines à Saint-Ouen pour
les ajouter à la Noble Maison. Ibid., fº 152 rº.]
Le même mois, elle obtenait de Charles VI, non pour elle-même, cette
fois, mais pour son homme de confiance, Hémon Raguier, et afin qu'il
demeurât dans son voisinage, deux hôtels sis à Saint-Ouen[646].
[Footnote 646: Arch. Nat. JJ 154, nº 37.]
Enfin, dans cette année de 1398, Isabeau avait vu se réaliser un autre
de ses rêves: elle possédait à Paris sa demeure personnelle, l'hôtel
Barbette[647]; partout ailleurs, en effet, à l'hôtel Saint-Pol, au
Palais, au Louvre, la Reine n'était pas chez elle, mais chez le Roi.
[Footnote 647: L'Hôtel Barbette était situé dans la partie du Marais
comprise entre les rues des Francs-Bourgeois, Vieille-du-Temple, de la
Perle et de la rue Elzévir. Sur cet emplacement, s'étendait, au début
du XIIIe siècle, la courtille Barbette, jardin champêtre ainsi appelé
de la maison de plaisance que le riche bourgeois Etienne Barbette y
avait fait bâtir. Vers 1388, Nicolas de Mauregard, trésorier de France,
commença la construction du nouvel hôtel. Jean de Montagu l'acquit
en 1390; il en fit une résidence magnifique où Charles VI coucha en
juillet 1392, à la veille de son départ pour la Bretagne. La reine
Isabeau, qui, nous l'avons vu, avait séjourné à plusieurs reprises à
l'hôtel Barbette ou Montagu de 1398 à 1400, l'acheta en 1401. Voy.
Charles Sellier, _Le quartier Barbette_, p. 3, et 32-35.]
Le coûteux entretien de ses maisons, hôtels et domaines ruraux eût
certainement obéré son Argenterie, si la Reine n'avait su se faire
défrayer, en grande partie, de ses charges de propriétaire. Le 13 juin
1400, par exemple, des lettres royales octroyaient vingt-quatre mille
livres tournois pour être «emploiés ès reparacion de ses châteaux et
maisons et autrement ainsi qu'il lui plaira[648]». Toute la somme fut
touchée, les quittances d'Isabeau en font foi[649].
[Footnote 648: Arch. Nat. KK 42, fº 1-3.]
[Footnote 649: Hémon Raguier trésorier des guerres et Argentier de la
Reine, donne quittance, le 18 août, au receveur Alexandre le Boursier
de la somme de 3 500 francs d'or pour les mois de juin et de juillet.
Bibl. Nat., Coll. Clairambault, vol. 93, pièce 7205, p. 41.--Le même
avait déjà donné le 28 février précédent quittance de 7 000 liv. tourn.
Ibid, pièce 7203, p. 38.]
Cependant ses dépenses augmentaient avec le nombre de ses enfants,
et ses besoins de luxe qui croissaient aussi d'année en année. Aux
recettes primitives de son hôtel furent ajoutés de nouveaux revenus,
assignés en bons lieux, tels que la recette des aides de certaines
villes de Normandie, les greniers de Paris, de Rouen, d'Amiens, et huit
mille francs à prélever sur la somme des aides à Paris[650].
[Footnote 650: Cette donation fut faite le 2 août 1405. Arch. Nat. P
2297, fº 351.]
Isabeau paraît avoir veillé personnellement à l'exacte rentrée de ses
revenus: Les habitants d'Amiens ayant été condamnés à une amende
dont le montant devait être versé à son Hôtel, elle les fit ajourner
à comparaître devant le Parlement, eux et l'abbé de Corbie[651], leur
seigneur et procureur[652].
[Footnote 651: Corbie, ch.-l. de cant., arr. d'Amiens, dép. de la
Somme.]
[Footnote 652: Isabeau envoya deux fois (19 juillet et 30 juillet 1398)
le chevaucheur Thévenin Colette à Corbie et à Amiens. (Comptes de
l'Hôtel de la Reine, Messages. Arch. Nat. KK 45, fº 16 vº). Peut-être
les bonnes gens d'Amiens avaient-ils d'abord résisté, s'attendant à un
peu de mansuétude de la part de la Reine, qu'ils savaient professer une
très grande vénération pour le saint Jean-Baptiste de leur cathédrale.]
Mais, quand son intérêt n'était pas aussi directement en jeu, Isabeau
savait plaider la cause des opprimés.
Vers 1398, les habitants d'Antony[653], près Paris, députèrent
quelques-uns des leurs auprès du Roi et du Conseil pour transmettre
leurs plaintes au sujet des grandes charges et redevances dont ils
étaient accablés; la plus lourde était la rente annuelle de douze
muids[654] d'avoine perçue par l'église et communauté de Longchamp.
Il faut croire que dans leur supplique ils s'adressèrent aussi à la
Reine dont les bonnes relations avec Longchamp étaient connues, ou que
celle-ci, au courant des questions soumises au Conseil, s'intéressa
particulièrement à cette affaire, car dans une lettre close[655]
qu'elle envoya à l'abbesse de Longchamp[656], elle fit une longue
mention de la démarche tentée auprès du Roi «pour certaine quantité de
povre peupple nagaires habitant et demourant en la ville d'Anthoigny»;
elle rappela leurs doléances, insistant sur ce «qu'il leur a convenu
du tout laissier la dicte ville et eulz en departir sans espérance de
jamais y retourner pour ce que nullement ne povoient sous tenir les
dictes charges»; puis, très judicieusement, elle signala les fâcheux
effets que pourrait avoir la désertion d'une ville «en laquelle
soulaient estre cinq cents feux[657]», et «qui était assise en bonne
marche et grant chemin de Paris»; il n'était pas douteux qu'Antony,
désertée par ses habitants, deviendrait un repaire de brigands;
et alors, pour les voyageurs et les marchands, il y aurait là un
très dangereux et périlleux passage. Afin de prévenir ces funestes
conséquences, Isabeau priait l'abbesse de Longchamp de consentir aux
habitants d'Antony un nouvel accord, à des conditions plus douces,
«pour leur permettre de retourner et demeurer paisiblement dans la
dicte ville».
[Footnote 653: Antony, cant. de Sceaux, dép. de la Seine.]
[Footnote 654: Le muid, ancienne mesure de capacité de France;--très
variable suivant les localités et les époques, selon qu'il s'agissait
de liquides ou de matières sèches et même selon la nature de ces
liquides ou de ces matières, le muid était d'environ 2 748 litres pour
l'avoine.]
[Footnote 655: Les lettres closes servaient à transmettre les ordres
secrets, à traiter les affaires confidentielles et surtout à la
correspondance privée. Elles se distinguaient des lettres patentes en
ce qu'elles étaient expédiées fermées et qu'elles étaient dépourvues de
date d'année ou de règne. La lettre d'Isabeau à l'abbesse de Longchamp
est un spécimen intéressant: D'après l'usage suivi à la chancellerie
royale depuis Philippe VI (1328), elle est écrite en français, sur
papier; la formule «De par la Royne» est placée en vedette en tête du
document; la teneur débute par «Chière et bien amée» et l'exposé n'est
précédé d'aucune suscription; après le dispositif, il n'y a ni formule
finale ni clause de garantie d'aucune sorte, mais seulement «Chere et
bien amée, le saint Esperit vous ait en sa sainte garde», la lettre
est datée du lieu, Paris, du quantième et du mois, le XXVIIe jour de
janvier, sans indication d'année. Comme les anciennes lettres missives,
avant l'usage des enveloppes, elle est pliée et l'adresse écrite au dos
«A notre chière et bien amée l'abbesse de Loncchamp».]
[Footnote 656: Arch. Nat. K 54, pièce 57.]
[Footnote 657: Le feu était une subdivision de la paroisse, équivalant
en général à un ménage ou à une famille.--Antony contenait donc environ
cinq cents familles.]
* * * * *
La longue liste des messages de la Reine, à partir de 1398[658], nous
est une preuve certaine qu'en dehors des faits d'ordre privé, et des
questions d'affaires auxquelles nous l'avons vue si attentive, elle
s'intéressait aussi aux événements publics.
[Footnote 658: Les Comptes de l'Hôtel de la Reine de 1385 à 1398 ne
sont pas parvenus jusqu'à nous.--Cf. pour les messages d'Isabeau de
1398 à 1402, les Comptes de l'Hôtel pendant ces quatre années. Arch.
Nat. KK 45, fº 4, 17, 32, 79, etc.]
Ses relations par correspondance avec les plus hauts personnages
étaient suivies. Elle écrivait très souvent à Philippe de Bourgogne:
entre 1398 et 1402, on ne relève pas moins de quarante messages
d'Isabeau à l'adresse du duc qui, pourtant, faisait de fréquents et
longs séjours à Paris et dans les résidences royales. Ces lettres,
expédiées pour la plupart de l'hôtel Saint-Pol ou de la Maison
Barbette, vont rejoindre Philippe dans les lieux les plus divers:
Meaux, Corbeil, Crécy, Clermont; dans maintes villes de Normandie;
quelques-unes lui sont adressées dans ses États, à Tournay (janvier
1398), à Arras (1398, 1399, 1400); notamment celle que lui apporta
Jaquet «de la part de la Royne et de Monseigneur le Dalphin». Lorsque
quelque grave affaire est en cours, les messagers se succèdent à peu de
jours d'intervalle et parfois deux chevaucheurs sont dépêchés, dans la
même journée, vers le duc.
Assez nombreuses aussi sont les lettres qu'Isabeau envoie à Louis
d'Orléans et à Monseigneur de Berry; en cas d'urgence, les courriers
vont trouver ce dernier jusqu'à Bourges, jusqu'en Auvergne.
L'adresse du duc de Bourbon est très rare; sa compétence et son
autorité étaient inférieures à celles des ducs de Bourgogne et de
Berry, et la Reine, sans doute, le consultait ou le renseignait moins
souvent que ceux-ci.
Plusieurs missives sont expédiées à de nobles dames, momentanément
absentes de la Cour, et quand la reine Blanche, en 1398, est atteinte
de la maladie dont elle ne se relèvera pas, un courrier d'Isabeau est
dépêché à Néauphle pour prendre des nouvelles[659].--Deux membres du
Conseil, dont les noms figurent au bas d'un grand nombre d'ordonnances
royales de cette époque, le vicomte de Meaux[660] et le comte de
Tancarville reçoivent, à plusieurs reprises, des lettres de la
Reine[661], ainsi que l'évêque de Senlis[662], grand ami des oncles du
Roi.
[Footnote 659: Arch. Nat. KK 45, fº 5 rº.]
[Footnote 660: Philippe de Coucy, seigneur de Condé en Brie, vicomte de
Meaux (cousin d'Enguerrand VII, sire de Coucy) marié à Jeanne de Cany.
Cf. le Père Anselme, _Histoire généalogique..._, t. VIII. p. 546.]
[Footnote 661: Guillaume IV comte de Tancarville, vicomte de Melun,
chambellan héréditaire de Normandie, grand bouteillier de France depuis
1397, marié à Jeanne de Parthenay, dame de Semblançay en Touraine.
_Histoire généalogique..._, t. V. p. 227.]
[Footnote 662: Arch. Nat. KK 45, fº 49 rº.--Jean I Dodieu, évêque de
Senlis depuis 1380, était l'un des exécuteurs testamentaires de la
reine Blanche. _Gallia Christiana_, t. X, col. 1340-1341.]
Malheureusement aucun de ces messages ne nous a été conservé; mais sans
nous attarder à de hasardeuses hypothèses sur leur contenu, constatons
que la seule liste de leurs destinataires ne laisse pas que d'être très
significative. Isabeau se tenait au courant des choses de la politique,
et elle savait s'adresser aux meilleures sources, car la plupart de ses
correspondants sont des princes ou des conseillers ayant tous part au
gouvernement.
Il faut croire qu'en 1392, la Reine assista indifférente à la chute
des Marmousets; en effet, si elle avait témoigné quelque déplaisir
de l'événement, ou si, au contraire, elle y avait applaudi, nous le
saurions comme nous savons que les ministres, fort malmenés par les
Princes, durent la vie et la conservation d'une partie de leurs biens à
la jeune duchesse de Berry qui intercéda pour eux, et à l'intervention
de Charles VI dans un de ses moments de lucidité[663].
[Footnote 663: Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. XXX, t. XIII.
p. 129-134.--H. Moranvillé, _Étude sur la vie de Jean le Mercier_. p.
154-161.]
Isabeau pourtant ne pouvait avoir à se plaindre des conseillers du
Roi, car toujours ils avaient su procurer à la Couronne les sommes
nécessaires à ses grandes dépenses; personnellement même, elle leur
devait l'éclat des fêtes qui avaient signalé ses heureuses années:
peut-être eût-elle pu leur témoigner sa reconnaissance dans leurs
mauvais jours?[664] Mais elle était trop attachée à leur pire ennemi,
Philippe de Bourgogne qui avait fait son mariage; sa gratitude pour lui
était profonde et ne se démentit jamais; de plus, les hautes facultés
de cet homme politique lui imposaient; en vérité, cette nièce soumise
et respectueuse n'eût su, ni pu plaider, devant Philippe, la cause des
ministres disgraciés.
[Footnote 664: Longtemps les historiens ont exalté le gouvernement des
Marmousets, opposant leur sage administration et leur désintéressement
à la politique brouillonne et aux exactions des Princes, oncles de
Charles VI.--L. Merlet et M. Moranvillé, dans leurs études sur Jean
de Montagu et Jean le Mercier, ont prouvé que ces éloges étaient très
exagérés.]
Pourtant elle ne rompit pas toute relation avec eux[665], car nous
remarquons qu'elle était en correspondance avec Madame de la Rivière,
femme de Messire Bureau; et que même elle écrit à Olivier de Clisson,
réfugié en Bretagne[666]. Bien plus, le personnage qui, avec Hémon
Raguier, partage sa confiance n'est autre que Jean de Montagu, vidame
du Laonnais. Cet ancien Marmouset avait échappé au naufrage de ses
collègues[667], ou du moins il était assez rapidement remonté à la
surface; il avait réussi à conserver la faveur du Roi, et à se placer
très avant dans les bonnes grâces de la Reine, sans que, cependant, les
ducs en prissent de l'ombrage, car, en 1395, il était devenu souverain
maître de la dépense des Hôtels du Roi et de la Reine[668].
[Footnote 665: Arch. Nat. KK 45, fº 32 vº.]
[Footnote 666: Après une scène avec Philippe de Bourgogne, Olivier de
Clisson s'était enfermé dans château de Montlhéry, d'où il avait gagné
ses terres de Bretagne. Il fut destitué de son office de connétable et
remplacé par Philippe d'Artois comte d'Eu fils de Jean d'Artois.]
[Footnote 667: Jean de Montagu, fils aîné de Gérard de Montagu et de
Biote Cassinel, passait pour être fils de Charles V;--à la nouvelle de
l'événement du 5 août 1392, Montagu était sorti secrètement de Paris
par la porte Saint-Antoine, et s'était sauvé à Avignon, où il avait mis
en sûreté une partie de ses trésors. L. Merlet, _Biographie de Jean de
Montagu_. (Bibl. Ec. Chartes, année 1852, p. 262).]
[Footnote 668: L. Merlet..., p. 252-265.]
Isabeau prisait cet ambitieux qui savait se faire tolérer de ses
ennemis et attendre patiemment son heure. Nous voyons qu'aux mois de
février et de mars 1398, elle passa plusieurs jours à l'hôtel Montagu
à Paris[669], et qu'au mois de mai, en se rendant à Chartres, elle
s'arrêta au château de Marcoussis où Montagu lui donna «à soupper et
à coucher», puis le lendemain «à dîner»; en partant, elle distribua
des présents aux gens du vidame pour reconnaître son hospitalité[670].
De 1398 à 1402, une vingtaine de messages de la Reine sont portés
à Montagu et quelques-uns aussi à son frère Jean, évêque de
Chartres[671]. Enfin, quand le vidame marie sa fille, Isabeau offre à
celle-ci, en cadeaux de noces, une riche vaisselle d'argent[672].
[Footnote 669: La Reine résida à l'hôtel de Montagu les 23 et 24
février, 3, 6, 10, 16 et 17 mars., Arch. Nat. KK 45, fº 3-5.]
[Footnote 670: Arch. Nat. KK 45, fº 9 vº--Marcoussis, cant. de Limours,
arr. de Rambouillet, dép. de Seine-et-Oise.]
[Footnote 671: Jean de Montagu, 3e fils de Gérard de Montagu et de
Biote Cassinel, d'abord trésorier de l'église de Beauvais, conseiller
au Parlement et camérier du pape Clément VII, était devenu en 1390
évêque de Chartres. Cf. le père Anselme, _Histoire Généalogique_, t.
VI, p. 377.]
[Footnote 672: Cf. Arch. Nat. KK 45 et L. Merlet, _Biographie de Jean
de Montagu_, p. 262-265.]
Un jour, Jean de Montagu redeviendra ministre à l'instigation de la
Reine; en attendant, il est son ami et son confident politique.
* * * * *
Les déplacements d'Isabeau de 1393 à 1397 sont imparfaitement connus,
les Comptes de sa Maison manquant pour ces années. L'hôtel Saint-Pol
paraît avoir été alors sa résidence habituelle; elle ne le quittait
guère que pour effectuer ses pèlerinages périodiques: Chartres,
Saint-Sanctin (mai 1393, octobre 1394), Maubuisson (juillet 1395)[673].
Pour l'année 1397, nous ne citerons qu'un seul voyage de la Reine,
celui dans lequel le Roi l'accompagna et qui eut pour but l'Abbaye de
Poissy.
[Footnote 673: Cf. Comptes de l'Argenterie de la Reine, Arch. Nat. KK
41-43, _passim_.]
La princesse Marie, vouée dès sa naissance à Notre-Dame[674] par sa
mère, avait été élevée jusqu'alors avec son frère et ses sœurs; elle
venait d'atteindre ses quatre ans; au lieu de lui chercher un mari,
comme le Roi l'avait fait pour ses autres filles, Isabeau se décida
à la faire entrer au couvent, et choisit, pour la prise de voile, le
jour de la Nativité de la Vierge. Charles VI, chez qui le goût du faste
était persistant, donna ses ordres pour que la cérémonie fût célébrée
en grande solennité; il se rendit à Poissy en pompeux équipage avec la
Reine et la petite princesse et suivi d'une brillante escorte[675].
[Footnote 674: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
II, p. 95.]
[Footnote 675: Religieux de Saint-Denis..., t. II p. 555.]
La royale enfant fut couronnée d'un riche diadème, vêtue d'une longue
robe et d'un manteau d'étoffes précieuses. Le cortège fit son entrée
dans l'église, précédé des chapelains et de l'évêque de Bayeux[676] en
habits pontificaux. Le Roi marchait immédiatement derrière le prélat,
puis venait la Reine, suivie du seigneur d'Albret[677] qui portait
Marie dans ses bras. L'enfant fut conduite jusqu'au Chapitre où après
avoir entendu la lecture des vœux, elle répondit humblement «qu'elle se
soumettait»[678]. Ensuite le Roi, la Reine, les seigneurs et les dames
furent à la messe; Marie, en habit de religieuse, y assista et reçut la
bénédiction de l'évêque de Bayeux. Le reste de la journée fut occupé
par le beau festin que la prieure Marie de Bourbon offrit à son neveu
et à sa nièce[679]. Isabeau quitta Poissy convaincue que la petite
recluse se trouvait dans une très douce prison[680]; elle la visitera,
du reste, souvent; et, dans de fréquents messages, elle transmettra
ses instructions pour que son enfant soit entourée des plus grands
soins[681].
[Footnote 676: Nicolas du Bosc, évêque de Bayeux depuis 1375,--chargé
à plusieurs reprises de missions en Angleterre,--négociateur du
contrat de mariage de Catherine de France avec Rupert de Bavière
1383,--président de la Chambre des Comptes en 1397. _Gallia
Christiana..._, t. XI, col. 375-377.]
[Footnote 677: Charles I sire d'Albret ou de Lebret, comte de Dreux,
vicomte de Tartas, fils d'Arnaud Amanjeu d'Albret, grand chambellan
de France, et de Marguerite de Bourbon, sœur de la reine Jeanne de
Bourbon,--qualifié neveu de Charles V dans une ordonnance de 1375,
s'était distingué dans l'expédition d'Afrique 1390. Cf. le Père Anselme
_Histoire généalogique..._, t. VI p. 207-210.]
[Footnote 678: Religieux de Saint-Denis..., t. II p. 555.]
[Footnote 679: La possession des dépouilles de la jeune princesse,
c'est-à-dire de la toilette qu'elle portait à son arrivée à Poissy,
faillit soulever une querelle de moines. La prieure Marie de Bourbon
voulait retenir, outre les habits et les joyaux qui suivant l'usage
étaient acquis au monastère, la précieuse couronne enrichie d'or et de
pierreries que l'abbaye de Saint-Denis avait prêtée pour la cérémonie.
Il en fut porté plainte au Roi qui mit fin à la contestation en
rachetant la couronne pour 600 écus d'or à l'abbesse de Poissy, et la
renvoya à Saint-Denis. Religieux de Saint-Denis..., p. 555-557.]
[Footnote 680: Voy. la description du prieuré de Poissy en 1400, dans
le poème de Christine de Pisan, _Le dit de Poissy_. (Bibl. Ec. Chartes,
4º série, t. III, année 1856-1857, p. 535-555.)]
[Footnote 681: «Cazin de Barenton envoié porter lettres de la Royne à
Madame Marie de France.., à Poissy, mardi XXI aout. [1400]» Arch. Nat.
KK 45, fº 77 vº.--Autres lettres du 25 septembre (_ibid._ fº 78 rº.)]