lettres royales du 21 février 1393[581], s'occupa de déterminer les
fonds sur lesquels cette rente serait assise. La tâche, difficile en
elle-même, était encore compliquée par l'existence du douaire de la
reine Blanche; il fallait se garder de confondre les deux douaires.
Au bout d'un an et demi le travail fut terminé; Isabeau put connaître
quels lieux et quelles terres fourniraient chaque année à ses dépenses
si elle devenait veuve; la liste que lui soumirent les gens des Comptes
était longue[582].
[Footnote 581: Ibid. «Assignacion de 25000 liv. tournois de rente à
Elysabeth de Bavière reyne de France, pour son douaire avec injonction
aux gens des comptes d'avoir à faire une assiette convenable desdites
25000 liv. tour. de rente.» Arch. Nat. PP 117, nº 1113, fol. 308 vº.]
[Footnote 582: Arch. Nat. J 390, pièce 15.]
Dans l'Ile de France, au pays des bords de la Seine, elle avait: Moret,
Fontainebleau, Samois[583], Pont-sur-Yonne[584], Nemours[585] «avec la
revenue et emolumens du pont de l'arche de Melun».
[Footnote 583: Samois, cant. et arr. de Fontainebleau, dép. de
Seine-et-Marne.]
[Footnote 584: Pont-sur-Yonne, ch.-l. de cant., arr. de Sens, dép. de
l'Yonne.]
[Footnote 585: Nemours, ch.-l. de cant., arr. de Fontainebleau, dép. de
Seine-et-Marne.]
La Champagne et la Brie devaient lui rapporter plus de cinq mille
livres tournois, par les revenus des villes et châtellenies de
Saint-Florentin[586], Pont[587] et Nogent-sur-Seine, Meaux, avec les
produits du marché; les droits payés chaque année par les abbés de
Saint-Faron[588], Sainte-Celine[589] et Lagny[590] «pour cause des
gardes de leurs dictes abbaies;» Crécy[591] avec son château; la ville
de Château-Thierry, qui, à elle seule, fournirait près de deux mille
livres tournois.
[Footnote 586: Saint-Florentin, ch.-l. de cant., arr. d'Auxerre, dép.
de l'Yonne.]
[Footnote 587: Pont-sur-Seine, cant. et arr. de Nogent-sur-Seine, dép.
de l'Aube.]
[Footnote 588: Saint-Faron, comm. Le Plessy-Placy, cant. de
Lizy-sur-Ourcq, arr. de Meaux, dép. de Seine-et-Marne.]
[Footnote 589: Sainte-Céline, abbaye bénédictine du diocèse de Meaux,
supprimée en 1658. _Gallia Christiana_, t. VIII, col. 1675.]
[Footnote 590: Lagny, ch.-l. de canton, arr. de Meaux, dép. de
Seine-et-Marne.]
[Footnote 591: Crécy, ch.-l. de canton, arr. de Meaux, dép. de
Seine-et-Marne.]
Les châtellenies de Coulommiers et de Bar-sur-Seine devaient être
comprises dans le douaire, mais comme les revenus en étaient alors
affectés à la duchesse de Bar et à l'amiral Jean de Vienne, on avait
déclaré qu'Isabeau serait assignée pour la somme équivalente sur la
vicomté de Rouen, jusqu'à ce que les dites châtellenies eussent fait
retour au Roi.
Elle recevait encore en Normandie Pont-de-l'Arche, la vicomté de
Montivilliers[592], les rentes et revenus de la ville et sergenterie de
Harfleur[593], la vicomté de Caudebec[594] et celle de Ouques[595].
[Footnote 592: Montivilliers, ch.-l. de canton, arr. du Havre, dép. de
Seine-Inférieure.]
[Footnote 593: Harfleur, cant. de Montivilliers, arr. du Havre, dép. de
Seine-Inférieure.]
[Footnote 594: Caudebec, ch.-l. de canton, arr. d'Yvetot, dép. de
Seine-Inférieure.]
[Footnote 595: Ouques, aujourd'hui Houquetot, cant. de Goderville, arr.
du Havre, dép. de Seine-Inférieure.]
Le Dauphiné lui donnerait, avec les revenus de sept châtellenies du
Briançonnois, les profits et émoluments des gabelles du Viennois, du
Valentinois[596], et aussi le pacage de Pizançon[597], de sorte que
cette province fournirait à elle seule le quart des vingt-cinq mille
livres.
[Footnote 596: Valentinois, comté de Valence en Dauphiné.]
[Footnote 597: Pizançon, comm. de Chatuzange, cant. de Bourg-de-Péage,
arr. de Valence, dép. de la Drôme.]
Isabeau se plaignit que ses futures propriétés fussent situées à de
trop grandes distances les unes des autres; et c'est sans doute pour
faire droit à ses réclamations qu'un dernier article des lettres
royales de juillet 1394 lui accorde la faculté d'échanger, après la
mort de la reine Blanche, quelqu'une des châtellenies primitivement
fixées contre le pays de Vernon-sur-Seine[598]; la richesse du sol
normand lui était un sûr garant de la régularité des revenus.
[Footnote 598: Vernon, ch.-l. de cant., arr. d'Évreux, dép. de l'Eure.]
Dès lors, la Reine eut en ses coffres un livre où était consignée
l'assiette de son douaire. Ce relevé avait été fait par l'un de ses
clercs[599], suivant l'ordonnance du Trésorier François Chanteprime.
[Footnote 599: Ce clerc s'appelait Perrin Beaujart. Le travail lui
fut payé 10 livres, 16 sous parisis, le 16 septembre 1394. (Comptes
de l'Argenterie de la Reine, premier Compte d'Hémon Raguier: communes
choses.--Arch. Nat. KK 41, fº 65 rº.)]
Mais si le Roi venait à mourir, peut-être que les Princes
réclameraient, pour la tutelle des Enfants de France, une partie des
revenus de la reine douairière? La prévoyante Isabeau demanda donc
à Charles VI, et en obtint, (janvier 1397) des lettres où il était
expressément ordonné que la Reine aurait pour elle-même vingt-cinq
mille livres tournois de rente, nonobstant que «certaines des terres ou
revenues attribuées au douaire aient été ou puissent être données pour
la tutelle, garde et nourrissement de enfants de France[600]».
[Footnote 600: Arch. Nat. J 360, pièce 7.]
Il ne faut pas croire que le Roi, par cette déclaration, autorisait
sa femme à entrer immédiatement en jouissance de son douaire, il
confirmait seulement les lettres de 1394, en spécifiant que la Reine
devenue veuve, serait personnellement rentée de vingt-cinq mille livres
tournois.
L'année suivante, la reine Blanche mourait[601]; Isabeau s'intéressa
aux opérations de l'importante succession, car elle expédia un message
à Néauphle aux exécuteurs testamentaires[602]. Quand tout fut réglé,
Charles VI ordonna que les terres, autrefois données à la reine
Blanche, fussent remises en leur premier état pour retourner à leur
ressort ordinaire, et que leurs recettes rentrassent dans les caisses
des vicomtés dont elles dépendaient anciennement.
[Footnote 601: La reine Blanche mourut le 8 octobre 1398 (le Père
Anselme, _Histoire Généalogique de la Maison de France..._, t. I, p.
105).]
[Footnote 602: La Reine envoya le chevaucheur Thevenin Courtin. Arch.
Nat. KK 45, fº 17 rº.]
Isabeau, depuis longtemps à l'affût d'une belle occasion, rappela
alors que Vernon lui avait été promis, et de nouveau fit remarquer
que l'assiette de son douaire «était en divers païs et moult distans
les uns des autres»; elle préférait qu'il «fust plus ensemble et en
lieux plus prochains les uns des autres». Son rêve était d'échanger
plusieurs de ses châtellenies éparses dans le Royaume, contre de
productives terres normandes[603]. Nous ignorons si, jusqu'en 1401, des
satisfactions partielles lui furent données; mais le 7 janvier de cette
année, des lettres royales lui accordèrent la liberté de bouleverser et
de fixer, à son gré, pour le présent et pour l'avenir, le fonds de son
douaire; elle pouvait «quitter» les châtellenies du douaire primitif
qui ne lui plaisaient pas et choisir parmi celles de la reine Blanche.
[Footnote 603: Arch. Nat. J 364.]
Le Roi disait aux gens des Comptes: «la dite première assiette des
vingt-cinq mille livres tournois de terre ou de rente et les lettres
sur ce faites demeurent en leur force et vertu, en et tele condicion et
manière que icelle notre compaigne y puisse retourner ou temps avenir,
se bon lui semble, et reprendre touttefoiz qu'il lui plaira les terres
de la dite première assiette ou partie d'icelles, en en délaissant
autant dans icelles qui furent à notre dite dame et mère la royne
Blanche[604]».
[Footnote 604: Arch. Nat., J 364.]
Bientôt un nouvel état du douaire de la Reine fut dressé[605]:
les terres dans l'Ile de France et la Champagne, qui avaient été
primitivement désignées, furent abandonnées pour des biens-fonds en
Normandie, et afin de parfaire les vingt-cinq mille livres tournois,
une partie des rapports de certains étangs et viviers de cette région
fut attribuée à Isabeau: à Bellosanne[606], à Montlouvet[607], à
Gournay[608].
[Footnote 605: Bibl. Nat. f. fr. 6537, nº 115.]
[Footnote 606: (Bellosanne)? lieu dit, proche de Montlouvet.]
[Footnote 607: Montlouvet, comm. de Luy-Saint-Fiacre, canton de
Gournay.]
[Footnote 608: Gournay, ch.-l. de canton, arr. de Neufchâtel, dép. de
la Seine-Inférieure.]
Le jour même où, par ces revenus complémentaires, le douaire se
trouvait expressément et définitivement stipulé, la Reine jugea
qu'elle pouvait demander davantage. Mais nous sommes en 1403, la
situation qu'Isabeau a su s'assurer lui permet de disposer du Royaume.
Elle remontra donc que la dernière concession royale garantissait
strictement l'intégralité des vingt-cinq mille livres tournois
de rente; que les profits à tirer des étangs normands seraient
un perpétuel sujet de discussion entre les officiers de la Reine
douairière et ceux du Roi son fils; que peut-être même, on lui
contesterait les deux cents livres de revenus sur les viviers, et que
cependant ceux-ci, «point repavez et appoissonnés, viendraient à non
valoir». Comme il fallait à tout prix que la Reine eut un domaine
parfaitement entier, on lui abandonna, en plus des vingt-cinq mille
livres tournois, tous les émoluments des étangs, à condition qu'elle
tiendrait ceux-ci en bon état «comme douairière doit faire[609]».
[Footnote 609: Bibl. Nat. f. fr. 6537, nº 115.--Les registres de la
Chambre des Comptes mentionnent à la date de 1403 «... assignation
à Izabelle de Bavière de 25.000 l. t. de rente pour son douaire sur
plusieurs natures de biens» puis «autre assignation à la dite reine
pour le parfait payement de son dit douaire». Arch. Nat. PP 117, nº
1182, fº 52.]
La Reine put se croire dès lors bien pourvue et assignée en bons
lieux pour le cas où Charles VI disparaîtrait; elle avait su troquer
ses médiocres terres de la Champagne et de l'Ile de France contre
de fertiles campagnes de Normandie; la destinée devait déjouer ses
prévoyants calculs; ce riche pays sera bientôt envahi par les Anglais,
et jamais la Reine douairière n'en retirera un seul denier![610]
[Footnote 610: Lettre d'Isabeau, reine douairière, au sujet de ses
vignobles d'Heilbronn, 7 février 1423. (Munich: Archives Générales du
Royaume.)]
Les précautions d'Isabeau pour que son douaire ne pût être entamé et
lui demeurât assigné le plus richement et le plus commodément possible,
n'étaient, en somme, que le fait d'une femme avisée et circonspecte.
Mais si nous considérons la fortune personnelle qu'à cette même époque,
la Reine s'efforçait d'édifier, si nous observons que le plus constant
de ses soucis était alors d'acquérir de l'argent et des biens-fonds,
nous sommes induits à la taxer de cupidité.
* * * * *
Isabeau, ainsi que le duc et la duchesse d'Orléans vivaient sur la
même Argenterie que le Roi; chaque année une somme de trente mille
francs d'or était remise à l'argentier Charles Poupart, pour subvenir
aux frais d'entretien des deux ménages[611].
[Footnote 611: Cf. Comptes de l'Argenterie de Charles VI. Arch. Nat. KK
18 à 22.]
Profitant de la situation nouvelle que lui faisait la folie du Roi,
Isabeau, dès les premiers temps de cette maladie, voulut se rendre
maîtresse absolue non seulement de ses dépenses personnelles, mais
aussi de celles de ses enfants afin d'exercer plus sûrement sur eux
son influence, et par lettres royales datées d'Abbeville, le 25 mai
1393, Charles VI ordonne que la Reine «ait son argenterie à part et
qu'elle ait pour elle et pour nos diz enfans et les siens dix mille
francs d'or par an des XXXm frans dessus diz», indiquant pour motif
de cette décision que «notre dicte compaigne n'a pas eu aucune fois
si promptement comme eust voulu, et que besoing en étoit, tant pour
elle que pour nos diz enfans, ce qui leur appartenoit de la dite
argenterie[612]». Hémon Raguier, clerc de la chambre aux deniers
d'Isabeau, et maître de la Chambre aux deniers du Dauphin, fut promu
Argentier de la Reine et reçut pour ses nouvelles fonctions cent livres
parisis de gages annuels[613].
[Footnote 612: Argenterie de la Reine. Arch. Nat. KK 41, fº 2 rº et
vº.--Bien entendu, les lettres de Charles VI ne faisaient mention ni
de la volonté de la Reine, ni de son calcul politique. D'ailleurs le
prétexte invoqué par Isabeau était plausible; Charles Poupart était
positivement débordé par d'incessantes demandes d'argent, et le nombre
des Enfants de France s'accroissant, le désordre commençait à se mettre
dans l'Argenterie royale. On voit, par le compte d'août 1391 à janvier
1392, que Charles Poupart avait à fournir «aux besognes du Roi, de
la Reine, des princesses Isabelle et Jeanne de France, du duc et de
la duchesse de Touraine», et à partir de 1392 du Dauphin;--la tenue
des livres laissait à désirer, l'écriture et la disposition du compte
d'août 1391 à janvier 1392 sont peu soignées. Voy. Arch. Nat. KK 22.]
[Footnote 613: On a cru que Hémon ou Hémonnet Raguier appartenait à une
famille allemande venue en France à la suite d'Isabeau. M. Moranvillé
a prouvé qu'il était d'origine française. Voy.: notes de l'édition du
_Songe Véritable_ (_Mém. Soc. Histoire de Paris_, t. XVII, p. 416.)]
Le 31 juillet 1393, Isabeau prenait la direction de ses revenus et
de ceux de ses enfants; mais ses désirs de fortune n'étaient pas
satisfaits. Charles VI, dans son Argenterie, avait l'habitude de faire
ce qu'on appelait des ordonnances au comptant[614]; leur nombre s'était
même considérablement accru de 1389 à 1392, au grand désespoir de la
chambre des Comptes[615]. La Reine, prétendant jouir du même privilège,
représenta au Roi «qu'il lui étoit nécessité d'avoir souvent, tant pour
elle que pour ses enfants, plusieurs choses secrètes» et le 13 mars
1394, il fut ordonné, au nom du Roi, à Hémon Raguier de délivrer à la
Reine «à une fois ou à plusieurs, tant et tele somme d'argent comme
elle vouldra avoir pour emploier ès choses dessus dictes à sa volonté
et plaisance»; et les gens des Comptes devront se contenter de recevoir
de la Reine des cédules[616] ordonnant le paiement sans qu'ils puissent
«demander déclaracion aucune des choses en quoy ledit argent sera
emploié[617]».
[Footnote 614: Dans les Ordonnances au Comptant le Roi avisait les
gens des Comptes qu'il avait pris «pour son plaisir» une certaine
somme d'argent dont il indiquait le montant mais non l'emploi. Ces
ordonnances furent la principale cause du désordre des finances sous
l'Ancien Régime. Cf. Clamageran, _Histoire de l'Impôt en France_
(Paris, 1867-1876, 3 vol. in-8º).]
[Footnote 615: Charles VI usa des ordonnances au Comptant surtout à
l'époque du sacre de la Reine (1389).]
[Footnote 616: Le mot cédule était au moyen âge un terme générique
équivalent à peu près à notre mot billet; mais on a très souvent
désigné par ce terme des mandats ou attestations de paiement.]
[Footnote 617: Arch. Nat. KK 41, fº 3 vº et 4 rº.]
Vers le même temps, Isabeau s'était plainte que ses dettes restassent
impayées; elle les avait contractées par ses nombreux achats à crédit
alors que l'Argenterie du Roi ne lui fournissait pas assez vite ce
dont elle avait besoin pour elle et ses enfants; et maintenant elle
laissait entendre au Roi qu'elle «vouldroit moult que les marchands en
fussent paiez». Le Conseil royal, que présidait ce jour-là le duc de
Berry, dont l'indulgence égalait la prodigalité, autorisa Hémon Raguier
à régler purement et simplement les arriérés de la Reine, sans examen
ni contrôle[618].
[Footnote 618: Lettres de Charles VI, Paris, 14 mars 1894, «ainsi
signées par le Roy, Monseigneur de Berry et le sire de Lebret
(d'Albret) présens...». Arch. Nat. KK 41, fº 4 rº et vº.]
Citons encore comme détail complémentaire la lettre royale du 28 août
1394 qui décidait que les draps de laine ou de soie et autres choses
de l'Argenterie déjà achetées ou dont on devait faire l'emplette à
l'avenir seraient remises à la Reine, «pour les faire garder, détailler
emploier et dispencer à sa volonté et plaisance», non pas au fur et à
mesure de ses besoins, mais au gré de ses désirs, «toutes et quantes
fois qu'il lui plaira[619]».
[Footnote 619: Arch. Nat. KK 41, fº 5 rº et vº.]
* * * * *
Cependant Isabeau possédait déjà tout un trésor formé des cadeaux
que lui avaient offerts, à l'occasion des fêtes, des étrennes ou
des naissances de ses enfants, le Roi et les seigneurs français et
étrangers, sans compter les sommes d'argent qu'elle s'était fait donner
ou qu'elle avait réussi à économiser.
Elle résolut bientôt de soustraire aux regards des indiscrets et à la
tentation des voleurs «ses joyaux et ses lettres (de propriété?)». A
cet effet, elle commanda (6 octobre 1394), un grand coffre de noyer
«fort et espez garni de deux serrures[620]», elle le fit ferrer
tout du long d'une grande bande de fer[621]; une fois rempli, des
gens sûrs le déposèrent en la grosse tour du Temple[622], dans une
certaine chambre dont l'entrée fut scellée par une grosse barre de
fer à deux crampons[623]. Peu de temps après, la Reine ordonna de
transporter son trésor de la tour du Temple dans celle de la Bastille
Saint-Antoine[624], où les mêmes précautions furent prises, les
serrures changées, et «deux gros verrous neufs mis en deux huis de la
dite tour[625]».
[Footnote 620: Le coffre fut acheté à Raoullet du Gué, hûchier,
demeurant à Paris. Arch. Nat. KK 41, fº 69 vº.]
[Footnote 621: Les ferrures furent fournies par le serrurier Thomas le
Gosson. Ibid, fº 70.]
[Footnote 622: La clôture du Temple comprenait tout le terrain
qu'occupe actuellement le quartier du Temple; ses murailles étaient
crénelées et flanquées de tours. La grosse tour carrée du donjon, avec
ses quatre tourelles, défendait les marais qui de ce côté formaient la
ceinture avancée de Paris; pendant le XIIIe et le XIVe siècles, les
rois y déposèrent leurs trésors. Depuis la suppression de l'ordre des
Templiers (1311), les bâtiments du Temple étaient devenus la possession
des Hospitaliers. Legrand, _Paris en 1380_, p. 54 et note 4.]
[Footnote 623: Arch. Nat. KK 41, fº 70.]
[Footnote 624: «Pour la paine de deux valets qui ont désassemblé le
coffre en la tour du Temple et l'ont rassemblé en une tour du chatel
Saint-Antoine... et livré deux formes, une table et deux tréteaux pour
cette tour, 29 octobre.» Arch. Nat. KK 41, fº 69 rº.--La Bastille
Saint-Antoine appartenait à l'enceinte de Charles V. La première
pierre avait été posée, le 22 avril 1370, par le prévôt de Paris,
Hugues Aubriot; mais Charles V ne fit que commencer la construction
de l'édifice, Charles VI l'acheva. La décision prise par la prudente
Isabeau de déposer son trésor à la Bastille Saint-Antoine en octobre
1394 prouve qu'à cette date les travaux étaient terminés et, à notre
avis, fixe définitivement la date jusqu'ici ignorée de l'achèvement de
la forteresse. Voy. F. Bournon, _La Bastille_, p. 4-7.]
[Footnote 625: Arch. Nat. KK 41, fº 70 rº.--Pour placer dans le coffre
les lettres et les joyaux, la Reine avait fait acheter 42 livres de
coton. _Ibid._]
Les motifs de ce transfert étant restés inconnus, faut-il supposer
qu'en digne petite-fille de Bernabo Visconti, Isabeau, qui résidait
alors à l'hôtel Saint-Pol, tint à ce que ses objets précieux fussent
placés en un lieu à la fois sûr et très proche de sa demeure de façon
qu'elle les eût, pour ainsi dire, sous la main?
* * * * *
Mais les joyaux, les meubles de prix et les monnaies d'or et d'argent
ainsi accumulés ne pouvaient constituer la grosse fortune que la
Reine ambitionnait. Aussi la voit-on toute préoccupée d'acquérir
des biens-fonds aux conditions les plus avantageuses possible; elle
désirait surtout posséder en propre certaines résidences royales afin
de les aménager ou de les transformer suivant ses goûts.
Déjà elle était propriétaire du «Val-la-Royne», elle l'avait à grands
frais réparé et embelli, et le 22 mai 1395, elle y offrit au Roi, alors
dans une période de calme, une très belle fête de printemps[626].
[Footnote 626: Arch. Nat. KK 41, fº 60 rº et vº.]
Les grands préparatifs faits pour «le jour que le Roi dina», et les
grosses dépenses qu'occasionna sa réception dans cette maison des
champs, prouvent que Charles VI s'y était rendu escorté d'une nombreuse
suite: des chandeliers d'or tout exprès redressés et entaillés
d'écussons aux armes de la Reine éclairaient le festin; dans de grands
hanaps d'or buvaient des douzaines de convives; des pots d'argent, des
aiguières «brunies et lavées» pour la circonstance, la plus riche des
vaisselles de la Reine décoraient les tables.
Des surprises avaient été ménagées aux hôtes: une houppelande de
velours noir fut offerte au Roi[627], et les personnages de son escorte
se partagèrent, chacun suivant son rang, quinze anneaux d'or émaillés
de vert enchâssant un diamant, et des tourets[628] pour longes à
épervier, les uns avec une grosse perle, les autres en argent doré.
Ces derniers présents indiquent qu'une chasse à l'oiseau fut l'un des
divertissements de la journée.
[Footnote 627: Un collier semé de cosses de genêt, émaillé de noir
était attaché à la houppelande, Arch. Nat. KK. fº 60 rº et vº.]
[Footnote 628: Un touret est une pièce de fer ou de cuivre, servant à
tendre ou à détendre une corde.]
Dans la distribution des cadeaux, aucun des invités ne dut être oublié,
car Roulland, lui-même, le bon lévrier du Roi, reçut d'Isabeau un
collier d'argent doré émaillé aux armes de Charles VI.
* * * * *
Un mois environ après sa visite au Val-la-Reine, le Roi autorisa sa
femme «à prendre et à appliquer à elle», une certaine maison sise
à Paris, en face de l'église Saint-Paul, qu'elle convoitait depuis
quelque temps. Quand Jean Dutrain, qui la tenait à vie, moyennant cent
sols parisis de rente[629], trépassa, Isabeau rappela que cette demeure
avait jadis appartenu à la reine Jeanne de Bourbon; et le 26 juin 1395,
elle en prit possession[630].
[Footnote 629: Ou soixante livres cinq sous tournois, c'est-à-dire de
625 à 650 francs, valeur intrinsèque.]
[Footnote 630: Sauval, _Histoire et Recherches des Antiquités de la
Ville de Paris_, (Paris, 1724, 3 vol. in-fº) t. III, p. 259.]
L'année suivante (septembre 1396), la Reine ordonne à Jean Menessier,
notaire au Châtelet de Paris, de dresser vidimus[631] des lettres
royales touchant Montargis, Courtenay[632] et autres terres
avoisinantes que peu auparavant, elle avait obtenues de Charles
VI[633]; et le 31 octobre le même notaire établissait un vidimus de la
donation de Crécy, château et pays, faite à la Reine[634].
[Footnote 631: Un vidimus était une expédition authentique d'un
document sous la garantie d'une autorité constituée. Le nom de vidimus,
en usage dans la chancellerie royale à partir du XIVe siècle, venait de
la formule «Noverint universi... quod nos vidimus». (Sachent tous que
nous avons vu) qui, dans l'acte confirmatif, précédait la transcription
du document primitif.]
[Footnote 632: Courtenay, ch.-l. de canton, arr. de Montargis, dép. du
Loiret.]
[Footnote 633: Arch. Nat. KK 41, fº 121 vº.]
[Footnote 634: Arch. Nat. KK, 41, fº 121 rº.]
Mais Crécy et Montargis, belles propriétés de rapport cependant, ne
satisfont qu'à demi Isabeau, qui les trouve trop éloignées[635], aussi
le 3 décembre 1397, «afin qu'elle ait hostel près Paris auquel elle
se puisse aler jouer et esbattre quand bon lui semblera», Charles VI
lui donne la royale et superbe résidence de Saint-Ouen appelée «la
noble Maison», que Charles V avait ornée et décorée avec un luxe qui
éclipsait presque celui de Vincennes[636]. Le château de Saint-Ouen
était donné à la Reine pour sa vie durant «avec tout le ménage,
garnisons et autres meubles estans en icellui», ensemble les jardins,
terres et vignes «sans rien excepter[637]».