dures épreuves. Pendant les premières années de la folie, à chaque
crise, elle témoigna un vif et profond chagrin, et son zèle, pour la
guérison du patient ne se ralentit pas[535]. Sa joie fut grande,
lorsque Arnaud Guillaume, personnage à mine d'ascète, lui promit
d'arracher le Roi aux magiques influences qui l'avaient ensorcelé[536];
mais bientôt désabusée sur les mérites de ce charlatan, grossier et
brutal, elle eut recours à la prière et voulut que tous s'associassent
à elle par des supplications. C'est ainsi que dans l'hiver de 1393, des
processions solennelles étaient faites dans Paris, ordonnées par la
Reine et les Princes; et que, dans les carrefours, des frères prêcheurs
invitaient les fidèles, qui les suivaient pieds nus, à réformer leurs
mœurs, afin d'obtenir la clémence du ciel[537]. En même temps, sur
l'ordre d'Isabeau, un grand nombre de prélats de France et des pays
voisins faisaient une neuvaine pour la santé du Roi[538].
[Footnote 535: Le chroniqueur de Saint-Denis parle à plusieurs reprises
du chagrin et du dévouement de la Reine. Ce n'est qu'en 1404-1405 que
le Religieux, jusqu'alors favorable à Isabeau, lui deviendra hostile.]
[Footnote 536: Arnaud Guillaume déclara à la Reine et aux princes
«qu'on avait ensorcelé Charles VI et que les auteurs de ce maléfice
travaillaient de toutes leurs forces pour empêcher le succès de sa
guérison.» Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p. 91.]
[Footnote 537: _Ibid._, p. 93.]
[Footnote 538: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p.
91.--_Chronique et Istore de Flandre_, t. II, p. 415.]
Dans l'espérance d'attirer sur elle et sur le Prince malade, la
bénédiction céleste, la Reine accordait des aumônes plus nombreuses,
faisait des donations plus riches qu'auparavant[539]. Sa fondation
pieuse à Senlis mérite plus qu'une simple mention[540]:
[Footnote 539: Les marguilliers de l'église Saint-Jean en Grève à Paris
reçurent l'emplacement de la maison de Pierre de Craon, pour en faire
un cimetière,--moyennant l'obligation de dire plusieurs services pour
le Roi et la Reine. Arch. Nat. J 365, pièce 10.]
[Footnote 540: Lettres d'Isabeau, datées de Paris, septembre 1395.
Arch. Nat. J. 161, pièce 21.]
Dans l'église de cette ville, il y avait un autel «empres l'ymage
de Notre-Dame (appelée l'ymage de la pierre), devant laquelle les
bonnes gens avaient accoutumé d'apporter leurs offrandes». Bien des
fois, Isabeau y avait prié dans les heureuses années de son mariage;
elle résolut d'y instituer un office exceptionnel qui attestât à
jamais, «l'honneur et révérence qu'elle avait à Notre-Seigneur et à
la glorieuse Vierge Marie». Elle fonda donc, à cet autel vénéré, une
messe perpétuelle qui, chaque jour, avant heure de prime, devait être
célébrée par un des chapelains ou un des chanoines de l'église de
Senlis.
D'abord les petites cloches tinteraient pour inviter les fidèles à la
prière; puis, quand le prêtre se préparerait à se rendre à l'autel, une
des grosses cloches sonnerait trois coups, «afin que ceux qui auront
devocion de oyr la messe puissent savoir quand on la devra dire». Aux
cinq grandes fêtes de Notre-Dame, le service serait plus important.
Aussitôt matines dites, les chapelains ou le chapitre se rendraient en
procession devant l'autel, y chanteraient une antienne et diraient une
première oraison, puis une seconde pour le Roi et la Reine; après quoi,
serait célébrée la grand'messe à notes, avec diacre, sous-diacre et
deux «choriaux en chape».
Mais il fallait que le service et l'entretien d'une fondation aussi
importante fussent convenablement assurés. A cet effet, «très noble
et très excellente dame, Madame Ysabeau de Bavière, royne de France,
acheta pour elle et ses hoirs à Bernart, dit Racaille, l'ostel de la
voyrie de Senlis[541]», moyennant huit cent soixante livres tournois,
suivant acte passé par devant les notaires du Châtelet, le 16 septembre
1395, et, immédiatement, elle en transporta la possession au doyen,
chanoines et chapitre de Senlis[542]. La messe instituée fut dite
aussi longtemps, sans doute, que la somme fut payée; et, pendant le
reste du règne, Isabeau envoya, à deux reprises, des ornements sacrés,
des vêtements sacerdotaux pour l'autel de Notre-Dame de Senlis et ses
desservants[543].
[Footnote 541: Arch. Nat. J 161, pièce 23.]
[Footnote 542: L'hôtel de la voirie était un grand édifice avec
cour et jardin, il contenait la prison du bailliage, et celle de la
prévôté foraine. (Le prévôt forain avait juridiction sur les personnes
étrangères à la ville où il siégeait). Le propriétaire de l'hôtel,
Bernart, était valet de chambre du Roi et du duc d'Orléans; il cumulait
les fonctions de voyer de Senlis et celle de garde des prisons. Ces
dernières surtout étaient d'un bon rapport, car pour chaque prisonnier
non noble, Bernart percevait cinq sous parisis, pour chaque prisonnier
noble, dix sous, sans compter quatre deniers, pour chaque nuit qu'un
détenu passait dans un lit, et deux pour celui qui «ne gist pas en
lit». Par contre, la maison était grevée de quelques redevances et
servitudes. Arch. Nat. J 161, pièce 23.--Bientôt les donataires
adressèrent une requête au Roi, pour «l'augmentacion et seurté de
la fondacion» de la Reine (1395). Ils voulaient obtenir la promesse
formelle que les prisons seraient toujours dans l'hôtel, ou du moins
que les profits demeureraient au Chapitre, qui pourrait bailler à ferme
les services de voirie, de geôle, et de sergenterie. Arch. Nat. J 161,
pièce 22.--Mais les exigences des chanoines devinrent à la longue si
grandes, que le Conseil royal craignit qu'elles ne fussent une cause de
difficultés avec les officiers de la région; et il racheta au Chapitre,
au nom du Roi, l'hôtel de la voirie de Senlis, moyennant soixante
francs de revenu annuel (31 janvier 1396). Arch. Nat. J 151, pièce 19.]
[Footnote 543: Cf. Comptes de l'Argenterie de la Reine, Arch. Nat. KK.
41, 42, 43, _passim_.]
A chaque rechute du Roi, on ne savait plus à qui s'adresser pour
donner enfin des soins efficaces. Dans le choix des médecins et celui
des remèdes, on passait d'un extrême à l'autre, c'est-à-dire qu'on
essayait des régimes les plus opposés. Par moments, la Reine désespérée
n'avait plus foi que dans un miracle, et, en 1396, quand Charles fut
repris d'une attaque, les plus fameux médecins de la cour, le célèbre
Renaud Fréron y compris, furent congédiés[544]; et, l'année suivante,
Isabeau témoigna quelque confiance à deux empiriques de Guyenne qui
prétendaient guérir le mal du Roi à l'aide de breuvages préparés
avec des métaux[545]. A cette époque les docteurs en Sorbonne et les
prélats demandent vainement que l'on poursuive et que l'on punisse les
sorciers. Le chroniqueur qui signale le fait, insinue que ceux-ci sont
soutenus à la Cour, «par certaines personnes[546]» qu'il ne nomme pas,
mais qui devaient être la Reine et le duc d'Orléans.
[Footnote 544: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
II, p. 405.]
[Footnote 545: _Ibid._]
[Footnote 546: _Ibid._]
Dans ses jours de lucidité, Charles VI a la volonté de reprendre
son rôle de Roi, avec toutes ses charges; il s'occupe des affaires,
et voyage. Isabeau, maintenant moins prompte à s'illusionner, le
surveille de loin, lorsqu'il s'est déplacé. En 1398, il s'est rendu à
Reims pour y recevoir l'empereur Wenceslas[547]; mais la fatigue des
conférences lui cause une nouvelle crise[548]. Par trois fois, dans le
courant de mars, quatre fois en avril, la Reine dépêche des courriers
qui lui rapporteront des nouvelles du Roi[549].
[Footnote 547: A. Leroux, _Relations politiques de la France avec
l'Allemagne_ (1378-1480), p. 24.]
[Footnote 548: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 204.]
[Footnote 549: Arch. Nat. KK 45, fº 3, 4, 5.]
Du reste, pendant le temps où Charles jouit de sa raison, il reprend
avec sa femme la vie commune; le plus sûr témoignage, à cet égard, est
la naissance de trois enfants qu'Isabeau mit au monde de 1395 à 1398.
Le 11 janvier 1395[550], à l'hôtel Saint-Pol, elle eut une fille que
l'on baptisa du nom de Michelle, à cause de la grande dévotion du Roi
pour Monseigneur l'archange[551].
[Footnote 550: L'enfant naquit à huit heures du soir, et fut baptisée
le lendemain. Cf le Père Anselme, _Histoire Généalogique..._, t. II, p.
115.--Vallet de Viriville, ouv. cité (Bibl. Ec. Chartes, 4e série, t.
IV) p. 479.]
[Footnote 551: Saint Michel était regardé comme le Patron du Royaume de
France; les rois l'honoraient d'un culte spécial; en 1394, Charles VI
avait fait un pèlerinage à «Saint Michel au péril de mer», c'est-à-dire
au monastère du mont Saint-Michel.]
Le 22 janvier 1397, «sous le signe du verseau», entre huit et
neuf heures du soir, la Reine accoucha d'un fils[552], à la grande
joie du Royaume, car la succession du Roi, de plus en plus malade,
ne paraissait pas assurée dans la personne du Dauphin Charles, si
débile. Le lendemain, le nouveau-né reçut le baptême dans l'église
Saint-Paul[553], ses parrains étaient le duc d'Orléans qui lui donna
son nom, et Messire Le Bègue de Villaines[554]; il eut pour marraine
Mademoiselle de Luxembourg, demoiselle d'honneur d'Isabeau qui s'était
consacrée à Dieu[555].
[Footnote 552: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p.
523-525.--Le Père Anselme..., t. I, p. 113.--Vallet de Viriville..., p.
479.]
[Footnote 553: Le prélat officiant fut Jean de Norry, archevêque de
Vienne.]
[Footnote 554: Pierre de Villaines, dit le Bègue, seigneur de Tourny
et comte de Ribadeo depuis la campagne de Castille de 1366-1369,
dans laquelle il avait accompagné Du Guesclin, avait été l'un des
conseillers les plus écoutés de Charles V. En 1388, après la retraite
des princes, il fut l'un de ceux que Charles VI «advisa qu'il vouloit
avoir près de lui». Cf. H. Moranvillé, _Étude sur la vie de Jean le
Mercier_, p. 119 et note 4.]
[Footnote 555: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p.
523-525.]
Dix-huit mois plus tard, un courrier était envoyé à l'abbaye de
Coulombs[556] avec mission de prier un religieux d'apporter à la Reine
le «circonciz Notre-Seigneur[557] pour le travaillement de la dite
dame[558]»; et, quelque temps après la réception de cette relique, le
31 août, Isabeau mettait au monde un autre fils qui reçut le nom de
Jean[559].
[Footnote 556: Coulombs (cant. de Nogent-le-Roi, arr. d'Evreux, dép. de
l'Eure) était une abbaye bénédictine du diocèse de Chartres. _Gallia
Christiana_, t. VIII, col. 1 248.]
[Footnote 557: Une des nombreuses fausses reliques inventées au moyen
âge.]
[Footnote 558: Arch. Nat. KK 45, fº 16 vº.]
[Footnote 559: Jean de France naquit à l'hôtel Saint-Pol, vers les
cinq heures du soir. Il eut pour parrain le duc Jean de Berry. Cf. le
Père Anselme, _Histoire Généalogique..._, t. I, p. 114.--Vallet de
Viriville..., (Bibl. Ec. Chartes, année 1857-1858, p. 480.)]
* * * * *
Aucun chroniqueur ne nous a dépeint Isabeau dans son rôle de mère;
mais nous voyons, par les Comptes, que les Enfants de France étaient
entourés de tous les soins et de tout le luxe qui convenaient à leur
rang[560]. La Reine s'occupait alors avec sollicitude de ses fils
et de ses filles; le plus souvent ils étaient en sa compagnie, sauf
Madame Marie, vouée à Notre-Dame, et qui, à quatre ans, était entrée au
monastère de Poissy. Quand «nosseigneurs et dames les enfants» étaient
éloignés d'elle, leur mère leur écrivait ou envoyait des chevaucheurs
s'informer de leur santé; elle adressait surtout des messages au
Dauphin, qui pouvait mieux comprendre ses conseils, et dont la santé et
la «nourryture» réclamaient plus de soins[561].
[Footnote 560: Voy. Arch. Nat. KK 45 et 46, (Comptes de l'Hôtel
d'Isabeau de Bavière), 41, 42, 43, (Comptes de son Argenterie).]
[Footnote 561: Le 24 octobre 1398, Isabeau alors à l'hôtel Saint-Pol
écrit au Dauphin à Meaux. Comptes de l'Hôtel de la Reine. (Arch. Nat.
KK 45, fº 17 rº)--26 août 1399, «Jehannin le Charron envoyé porter
lettres de la Royne à Monseigneur le Daulphin, à Vernon sur Saine, ...
la royne à Maubuisson». (_Ibid_, fº 48 vº)--4 décembre 1399, «Britot,
chevaucheur, envoyé porter lettres à Monseigneur le Daulphin, à Gaillon
ou illec environ». (_Ibid._ fº 49 rº)--31 décembre 1399. «Jacquemin...
envoyé porter lettres à Messeigneurs et dames les enffans, à Evreux..,
la royne à Mante. (_Ibid._) 5 janvier 1400, «Jehan le Charron, porteur
de l'escuierie de la royne... à Messeigneurs Messire Loys et Jehan et
noz dames ses sœurs enffans de France, à Evreux.., la royne à Mante».
(_Ibid_, fº 63 vº)--Quand les enfants étaient longtemps absents, la
Reine allait les voir et leur apportait des cadeaux.]
CHAPITRE II
LES PRÉOCCUPATIONS ÉGOÏSTES DE LA REINE
Du mois de décembre 1388 au mois d'août 1392, le royaume avait été
gouverné par Charles VI, assisté des cinq conseillers qu'il s'était
choisis: Bureau de la Rivière, Jean le Mercier, le connétable Olivier
de Clisson, Jean de Montagu et le Bègue de Villaines[562], personnages
de médiocre extraction que les Princes, évincés du pouvoir, avaient
surnommés, par dérision, «les Marmousets[563]».
[Footnote 562: Voy. Siméon Luce, _La France pendant la guerre de
Cent-Ans_ 2e série: Etude sur Perrette de la Rivière, p. 155-162.--H.
Moranvillé, _Étude sur la vie de Jean le Mercier_, p. 119-150, L.
Merlet, _Jean de Montagu_ (Bibl. Ec. Chartes, année 1852, p. 257-261).]
[Footnote 563: Les Marmousets étaient de petites figures grotesques
sculptées sur les murs et au portail des églises.]
Dès les premiers jours de la maladie du Roi, (Août 1392), Philippe de
Bourgogne prit en mains les rênes du gouvernement, avec le concours
nominal des ducs de Berry et de Bourbon[564]; toute autorité fut
refusée au duc d'Orléans, sous prétexte qu'il était trop jeune[565];
les Marmousets, furent destitués et dépouillés de leurs biens[566].
[Footnote 564: Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. XXX, t. XIII,
p. 102.]
[Footnote 565: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 96.]
[Footnote 566: Froissart..., t. XIII, p. 107-130.--Jarry..., p. 96-97.]
Dans ce nouvel état de choses, aucune place ne fut réservée à Isabeau,
aucune part de pouvoir ne lui fut concédée pour le présent.
En novembre, le Conseil royal renouvela l'ordonnance de Charles V
qui avait fixé, à quatorze ans, la majorité des Rois; et au mois de
janvier, la question de la tutelle et de la régence fut étudiée et
réglée; le rôle et les devoirs qui incomberaient à la Reine, en cas de
décès du Roi, furent alors déterminés suivant l'esprit et la lettre des
édits de Charles V[567].
[Footnote 567: _Ordonnances des rois de France..._, (Paris, 1723-1847,
23 vol. in-fº) t. VII, p. 530-535.]
«Selon raison escripte et naturelle, disaient les lettres royales,
la mère a greigneur et plus tendre amour a ses enfans et a le cuer
plus doulz et plus soigneux de les garder et nourrir amoureusement que
quelconque autre personne.» Aussi, au cas où le Roi viendrait à mourir,
avant que le Dauphin Charles eût atteint sa quatorzième année, la Reine
devait avoir «principalement, la tutelle garde et gouvernement» de
son fils aîné et de ses autres enfants. Dans cette lourde tâche, elle
serait aidée et conseillée de ses plus proches parents, tout dévoués
eux aussi aux enfants de France: les ducs de Berry, de Bourgogne, de
Bourbon et le duc Louis de Bavière; d'accord avec eux, elle ferait tout
ce qu'à «tuteurs appartient de raison et de coutume».
Si elle mourait, si elle contractait un second mariage, ou si, par
suite de quelque empêchement de maladie ou autre, elle ne pouvait
remplir les charges de sa tutelle, les ducs de Berry et Bourgogne la
remplaceraient; de même que, les ducs morts ou empêchés, elle resterait
tutrice, fût-elle seule.
Pour «la nourryture» des enfants, pour l'état et gouvernement
d'elle-même et des Princes, la Reine, dès que le Roi serait mort,
prendrait Senlis, Melun, le duché de Normandie, la ville et la vicomté
de Paris, sauf, en celle-ci, la cour du Parlement et autres ressorts
supérieurs de justice qui resteraient en la main du Régent.
Au cas où les revenus de ces domaines ne suffiraient pas, Isabeau et
les ducs devraient s'en choisir d'autres dans le Royaume.
La Reine et les Princes seraient entourés d'un Conseil de douze
personnes: trois prélats, six nobles et trois clercs, que leur sagesse
désignerait au choix des tuteurs et qui se tiendraient continuellement
en leur compagnie et service[568].
[Footnote 568: Dans l'ordonnance de Charles V de 1374, les membres du
futur conseil de régence étaient désignés d'avance.]
Enfin, quoiqu'il fût certain que la Reine aimait ses enfants «comme
mère peut et doit aimer les siens», il fallait cependant qu'elle leur
prêtât un serment d'amour et de fidélité, soit du vivant du Roi, soit
aussitôt après son décès, en présence des princes tuteurs.
Les ducs de Berry, de Bourgogne, de Bourbon et de Bavière étaient
astreints à la même formalité, en présence de la Reine et des
conseillers qui, eux aussi, devaient prendre engagement, «envers Madame
la Royne et les ducs.»
Peu de jours après que cette ordonnance eût été rendue, Isabeau
prononça le serment qu'on exigeait d'elle, les termes en étaient
singulièrement graves et austères[569]: «Aux saintes évangiles de
Dieu», et sur les reliques qui lui furent présentées, la Reine jura
que, «si la mort du Roi et le jeune âge de son fils aîné mettaient
entre ses mains la garde, tutelle et nourrissement des enfants de
France, d'accord avec les ducs, elle nourrirait et gouvernerait
le Dauphin et ses autres enfants, curieusement et diligemment, au
bien, honneur et prouffit de leurs personnes, enseignement et bonne
doctrine», et en même temps, elle jura de se conformer fidèlement aux
prescriptions du conseil de tutelle.
[Footnote 569: _Ordonnances des Rois..._, t. VII, p. 535.--Le serment
de la Reine commençait par ces mots: «Je Elisabeth de Bavière...»]
Suivant une seconde ordonnance, rendue également en janvier, le duc
d'Orléans, au cas où Charles VI mourrait, recevait la régence avec le
gouvernement du Royaume, à la condition qu'il jurerait de défendre de
toute sa puissance la Reine et le jeune Roi[570].--Dès février 1393, le
duc prêta ce serment[571].
[Footnote 570: _Ordonnances des Rois..._ t. VII, p. 535.]
[Footnote 571: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 102.]
Ces dispositions, en cas de minorité du Dauphin, n'accordaient à
Isabeau que l'ombre du pouvoir. Son autorité, dans les affaires du
Royaume, resterait nulle, elle serait seulement la présidente d'un
conseil de famille, à peine placée au-dessus des ducs, que leur serment
engageait envers leur neveu, mais point envers sa mère. Si la volonté
venait à la tutrice de prendre quelque part au gouvernement du Royaume,
il lui faudrait briser les liens dont elle était enveloppée. En
attendant, tant que son mari vivait, Isabeau comme Reine, n'avait aucun
pouvoir, aucun droit: sa personne était reléguée à l'arrière plan de la
scène politique.
Se contenta-t-elle de ce rôle effacé? La réponse sera affirmative si,
pour résoudre la question, l'on s'en rapporte aux seuls témoignages des
chroniqueurs. Suivant le Religieux de Saint-Denis, Isabeau n'était
alors que l'épouse bien-aimée de Charles VI; il la montre gémissant sur
la folie du Roi, priant pour sa guérison et distraite seulement de son
chagrin et de ses pratiques religieuses par les devoirs de la maternité
et les exigences de la représentation[572]. Pour Froissart, la bonne
reine de France était une vaillante dame «qui Dieu doutoit et aimoit»,
qui avait été en grande affliction du mal de son époux et en «avait
fait faire plusieurs belles aumônes et processions et par especial en
la cité de Paris[573]». En dehors de ces allusions au malheur de la
Reine, les deux annalistes ne parlent d'elle qu'à propos des fêtes,
des cérémonies et des réceptions d'ambassades auxquelles elle assiste,
sans jamais donner de détails caractéristiques sur son attitude ou
sur sa conduite. De leur silence, l'on pourrait inférer qu'Isabeau,
pendant ces dix années, mena au point de vue politique, une vie toute
passive, et que, tout d'un coup, en 1402, elle révéla des aptitudes de
souveraine. En vérité, de 1392 à 1402, aucun événement n'étant venu
modifier le régime institué par les Princes[574], elle ne fut l'auteur
d'aucun acte digne d'être consigné dans les chroniques. Mais les
documents d'archives, pourtant si secs, nous ont fourni quelques traits
de la physionomie que nous essayons d'esquisser; grâce à eux, nous
avons suivi Isabeau, à cette époque, dans certaines de ses démarches
publiques et privées, et nous pouvons affirmer que sous son apparente
soumission à la volonté des ducs, elle couvait d'ambitieux désirs.
Pour l'instant, elle ne paraissait avoir que des visées bornées à
l'accroissement de ses richesses; mais pour édifier la fortune qu'elle
rêve, elle déploie une énergie remarquable, on peut entrevoir déjà
de quelle étonnante persévérance sera capable son égoïsme. Cependant
si sa volonté est tenace, son observation est courte, aussi la
voit-on changer fréquemment de moyens, tenter des voies différentes,
parfois opposées, pour atteindre son but. Au même temps, le jeu des
partis l'intéresse, les intrigues et les négociations diplomatiques
l'attirent; la part qu'elle prend à ces dernières, pour secrète qu'elle
soit, est très active. En somme, au sortir de ces dix années, Isabeau
apparaîtra femme d'expérience, et l'ascendant qu'elle aura pris sur la
cour sera tel, que ceux-là même qui, en 1392, lui refusaient la plus
petite parcelle d'autorité, la placeront à la tête du pouvoir.
[Footnote 572: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p. 89.]
[Footnote 573: Froissart, _Chroniques_, liv. IV, ch. XXXVI, t. XIII, p.
189.]
[Footnote 574: La France était en paix avec l'Angleterre, elle
poursuivait d'actives négociations avec l'Italie et l'Allemagne, elle
était gouvernée avec fermeté par l'habile et sage Philippe de Bourgogne
et on pourrait dire que cette période fut relativement prospère, si les
impôts n'y étaient devenus excessifs.]
* * * * *
Charles VI, dans le dernier paragraphe de son testament daté du mois de
janvier 1393[575], exprimait sa volonté que le douaire de la Reine fut
stipulé conformément aux ordonnances. Aussi, au commencement de cette
même année,[576] le Conseil royal décida-t-il que «par considéracion
et mémoire des très grandes, parfaites et vraies amours, fidélité
et obéissance qu'elle avait portés au Roi, des plaisirs qu'elle lui
avait faits et continuerait à lui faire», un douaire serait assigné à
Isabeau; et, pour que, si elle survivait à son mari, elle eut «dont
soy gouverner et maintenir honorablement son état ainsi qu'il affiert
et appartient à royne de France», l'importance du douaire fut fixée
à vingt-cinq mille livres tournois de rente annuelle;[577] suivant
la tradition, ajoutons-nous, puisque même somme avait été autrefois
assignée, par Philippe VI de Valois, à sa première femme Jeanne, (août
1328[578]) et par Charles V, à Jeanne de Bourbon[579]. En cette année
1393, la Reine Blanche, seconde femme de Philippe VI, jouissait d'un
revenu équivalent; les vingt-cinq mille livres tournois devaient être
assignées en argent ou en terres sur le Royaume et sur le Dauphiné[580].
[Footnote 575: Il y a deux testaments de Charles VI identiques dans la
forme: le premier, daté de Paris, janvier 1393. (Bibl. Nat., f. fr.
15603, fol. 88), le second, daté de Paris, septembre 1393. (Bibl. Nat.,
f. fr. 25707, fol. 352-354).--Dans ce testament, le nom de la Reine se
rencontrait plusieurs fois. A propos de sa sépulture à Saint-Denis, le
Roi ordonnait qu'en «la ditte chapelle sa très chiêre et très aimée
compagne fut enterrée, s'il lui plaîst», que sa sépulture fut ordonnée
comme il avait fait de la sienne propre; et il ajoutait «tant pour nous
comme pour luy ordonnons cent livres parisis de rente pour y fonder
messes ou obiz». Plus loin, c'était une donation de six cents francs à
l'hôpital Saint-Antoine-lès-Paris, à laquelle Isabeau était associée,
pour la célébration de deux messes du Saint-Esprit et plus tard d'un
obit.]
[Footnote 576: Quand en février 1393, le duc d'Orléans prêta le
serment, dont nous avons parlé plus haut, il jura de garder le douaire
de la Reine «tel comme il lui est ou sera ordonné». (_Ordonnances des
Rois de France..._, t. VII, p, 535.)]
[Footnote 577: Arch. Nat. J 390, pièce 15.]
[Footnote 578: Arch. Nat. J 357.]
[Footnote 579: Charles VI, dans ses lettres, invoquait l'exemple de son
père «ainsi que fist nostre très chier seigneur et père de semblable
somme nostre très aimée dame et mère, dont Dieu ait les âmes». Arch.
Nat. J 390, pièce 15.]
[Footnote 580: Arch. Nat. J 390, pièce 15.]