de Charles VI et complaire à la Reine. En 1389, il abandonnait au Roi
la nomination en France à un très grand nombre de bénéfices et soixante
d'entre eux devaient être pourvus au nom d'Isabeau. Jamais pareille
faveur n'avait été accordée à la reine Jeanne de Bourbon[508]. En mai
1392, Clément VII octroyait un subside de 20.000 florins au comte
Eberhard III de Wurtemberg qui avait épousé Antonie Visconti, fille
de Bernabo et tante d'Isabeau[509]. Une telle libéralité envers un
seigneur allemand était bien faite pour concilier au pape avignonnais
les bonnes grâces de la Reine de France.
[Footnote 508: N. Valois, _La France et le Grand Schisme d'Occident_,
t. II, p. 155.]
[Footnote 509: _Ibid._, p. 294.]
* * * * *
De 1389 à 1392, Isabeau entretint certainement par correspondance
des relations directes avec sa famille; mais aucune des missives
échangées entre Paris, Munich ou Ingolstadt n'a été conservée dans
les Archives de la Bavière ni dans les nôtres. Nous n'avons donc, pour
justifier notre assertion, que les quelques mentions trouvées dans les
rares Comptes qui restent de ces années, et de vagues allusions de
chroniqueurs.
Cette note d'un scribe de la Chambre des Comptes «Aux menestrelz au
pere de la royne, en don par le roy, 50 francs[510].» nous apprend que
le duc Etienne envoyait à sa fille des chanteurs pour lui redire les
lieds qui avaient bercé son enfance; et cette bague, ornée d'une fleur
de «ne m'oubliez pas», offerte par Isabeau à un chevalier allemand qui
retournait en Bavière, nous prouve que si les cosses de genêts et les
fleurs de lis à la devise de Charles VI s'étalaient à profusion sur
ses colliers et sur les manches de ses houppelandes, la Reine leur
préférait secrètement le pâle myosotis qui lui rappelait les humides
prairies du pays natal.
[Footnote 510: Bibl. Nat. f. fr. 23257, fº 38.]
D'autres dons octroyés à des seigneurs et chevaliers bavarois
témoignent que la Reine reçut des messages et des ambassades
d'Allemagne[511]. Louis de Bavière lui-même était à Paris en janvier
1392, car sa sœur lui donna alors en cadeau d'étrennes un fermail d'or
garni de deux rubis, deux diamants et trois grosses perles[512].
[Footnote 511: Bibl. Nat. f. fr. 23 257, fº 39.]
[Footnote 512: Bibl. Nat. f. fr. 25 706, fº 326.]
Bien que son nom ne figure pas, à cette date, sur la liste des
pensions, ce prince a dès lors son rang marqué parmi les seigneurs de
la cour, et en mars 1392, lorsque le Roi se rend à Amiens pour conférer
avec les ambassadeurs anglais, il emmène son beau-frère; et si, dans
l'armée que Charles VI conduit en Bretagne, Louis de Bavière n'est pas
compté parmi les chefs, c'est qu'il n'est pas encore armé chevalier. On
peut admettre qu'Isabeau appela son frère à la Cour afin de l'associer
à sa haute fortune, mais on peut prétendre aussi que le règlement des
graves affaires d'intérêt, dont les trois ducs Wittelsbach étaient
occupés à cette époque, déterminèrent le fils d'Etienne III à quitter
la Bavière pour se fixer en France.
* * * * *
Jusqu'alors la volonté d'Etienne le Vieux avait été respectée par ses
trois fils; laissant le duché indivis, ils l'avaient gouverné ensemble;
mais en 1392, pour des raisons restées obscures, ils se partagèrent
l'héritage paternel. Jean reçut Munich avec le pays environnant;
Frédéric, Landshut; et Etienne, toute la partie du duché située aux
bords du Danube avec la redoutable ville forte d'Ingolstadt pour
capitale[513]. De plus, ils adoptèrent le principe de la succession
par les mâles; de sorte que si l'un des trois frères mourait sans
laisser de fils, son patrimoine ferait retour aux deux autres; quant
aux filles, en compensation de leur incapacité d'hériter, elles
devaient recevoir une dot, fixée à trente-deux talents. Isabeau qui,
comme on se le rappelle, n'avait pas reçu de dot au moment de son
mariage, réclama-t-elle, en 1392, ces trente-deux talents? Nous savons
que vingt-cinq ans plus tard, elle possédait en Allemagne, au bord du
Danube, des terres et des domaines très étendus, mais aucun texte
n'indique depuis combien de temps elle en était maîtresse, et nous
n'avons pas trouvé si elle les avait acquis de ses deniers, ou si
quelques-uns ne représentaient pas la contre-valeur des trente-deux
talents auxquels lui donnait droit sa qualité de fille de Bavière[514].
[Footnote 513: Riezler, _Geschichte Baierns_, t. III, p. 163-166.]
[Footnote 514: Les Archives générales de Munich renferment quelques
documents importants sur les biens qu'Isabeau avait en Bavière. Nous
examinerons cette importante question dans notre prochaine étude sur
_la Reine régente, la Reine douairière_.]
Le partage du duché était, pour Louis, prince cupide et ambitieux, un
événement très fâcheux; sa situation politique s'en trouvait amoindrie
et ses ressources peut-être diminuées; aussi pensa-t-il, dès 1391, à
gagner la cour de France où l'affection d'une sœur lui procurerait les
richesses et les honneurs dont il était avide.
Au moment où finit la période que nous avons appelée «Les dernières
heureuses années de la Reine», constatons que son personnage a acquis
du relief; plusieurs des traits de sa physionomie morale se sont ou
accusés ou dessinés; mais, pour le moment, Isabeau ne s'occupe encore
des affaires politiques qu'avec nonchalance; elle ne s'intéresse
réellement qu'à celles où sa famille a quelque part. Sauf les
charges que lui impose la maternité, et les scrupuleuses pratiques
de sa dévotion, elle ne semble connaître aucun grave souci, aucune
préoccupation sérieuse. Elle jouit pleinement du luxe qui l'entoure
et ne songe qu'à l'augmenter. Sa responsabilité est grande dans les
dépenses excessives de la couronne à cette époque; elle ne s'étonne,
ni ne s'émeut des fêtes les plus coûteuses, des libéralités les plus
inutiles. Elle ne tente rien pour arrêter Charles VI, entraîné sur
la pente fatale des plaisirs. Quand elle n'accomplit pas quelque
pèlerinage, ou que ses couches ne la contraignent pas au repos, elle
vit comme dans un tourbillon d'amusements folâtres, de splendides
réjouissances. Et, pendant que le Roi gaspille ses forces, compromet sa
dignité, se gâte l'intelligence, elle-même s'expose, par des fatigues
immodérées, à ne donner au Royaume que des enfants chétifs.
TROISIÈME PARTIE
FORMATION
DU CARACTÈRE POLITIQUE D'ISABEAU
CHAPITRE PREMIER
LA FOLIE DE CHARLES VI
En juillet, le Roi était parti pour la Bretagne, malade, et contre
l'avis des médecins; quand Isabeau le revit, il était frappé d'un mal
incurable[515].
[Footnote 515: Voy.: Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. XXIX, t.
XIII, p. 93-98.--Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_,
t. II, p. 19-23.--Cf. aussi: Dr Chereau, _De la maladie du roi Charles
VI et des médecins qui ont soigné ce prince_ dans l'_Union médicale_
(année 1862, t. XIII, p. 321, 369, 417, 465 et suiv.).--Dr Lizé
_Description et nature de la maladie de Charles VI_ dans le _Bulletin
Soc. agriculture de la Sarthe_ (t. XIII, année 1872, p. 345-357)]
Le 5 août, en traversant la plaine du Mans, Charles VI avait été pris
d'un accès de frénésie furieuse qui, après l'avoir porté aux pires
violences, l'avait fait tomber inerte et comme foudroyé entre les
bras de ses chambellans. Sa prostration dura de longs jours, pendant
lesquels il resta «sans sonner ni répondre paroles», tandis que les
yeux lui tournaient «moult merveilleusement en la tête».
D'après Froissart, la première pensée des Princes aurait été de cacher
à la Reine l'état de Charles, et, la nouvelle de son mal s'étant
répandue très rapidement, Philippe de Bourgogne aurait ordonné à tous
et à toutes de la chambre d'Isabeau de n'en faire aucune mention en
la présence de celle-ci. Mais, comme le chroniqueur donne pour seule
raison de ces ordres «que la Reine était durement enceinte», avançant
ainsi d'une année la sixième grossesse d'Isabeau, on peut douter que
le silence prescrit ait été fidèlement observé. La Reine dut revoir le
Roi quand, l'esprit toujours dérangé et le corps dans un abattement
extrême, il traversa Paris pour se rendre, sous la conduite de son
frère, à Creil où, espérait-on, le bon air et la vue du beau et
calme pays de l'Oise hâteraient sa guérison[516]. D'ailleurs il est
invraisemblable qu'on ait pu dissimuler longtemps la vérité à la
Reine, car peu après l'événement les oncles de Charles VI prirent la
direction des affaires.
[Footnote 516: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p.
95.--Charles VI et le duc d'Orléans traversèrent Paris le 1er
septembre. «Telle fut la gravité de cette première attaque que Charles
tenta un jour de se jeter par la fenêtre de la chambre qu'il occupait à
Creil, et un médecin de province fit construire à la fenêtre de cette
chambre un balcon grillagé en saillie sur la cour et d'où le prince
pouvait sans danger, voir jouer à la paume dans les fossés du château.»
Dr Chereau, _De la maladie du roi Charles VI_ (Union médic., t. XIII,
p. 323).]
Dès qu'Isabeau connut le malheur qui la frappait, elle gémit et pleura
abondamment. Pourtant la nouvelle que Charles était devenu fou ne
pouvait être absolument inattendue pour sa femme; plusieurs signes
avant-coureurs avaient fait présager une catastrophe plus ou moins
prochaine et l'événement fatal venait seulement d'être précipité par
une frayeur mystérieuse et une insolation.
L'agitation d'esprit du Roi, son continuel besoin de mouvement,
l'ardeur excessive de ses désirs et la soudaineté de ses dégoûts, sa
soif de distractions de toute espèce, étaient les indices certains d'un
organisme déséquilibré. Était-il travaillé par un mal héréditaire?
Charles V, valétudinaire dès sa jeunesse, était mort à quarante-trois
ans, le corps usé; la cause de ses souffrances restant inconnue, on
avait parlé d'un poison que Charles le Mauvais lui aurait donné dans
son enfance; mais nous savons que, jeune homme, il avait commis de
dangereux excès dont il porta, sans doute, la peine tout le reste de sa
vie.
Charles VI, comme son frère Louis, paraissait physiquement très
sain; mais le plus souvent il n'agissait que par humeur et ses goûts
étaient bizarres; dès l'adolescence, il prétendit satisfaire toutes
ses fantaisies et partant se surmena. De sa tournée dans le luxurieux
Languedoc, il revint plus nerveux, plus agité que jamais. A Avignon,
une parole prophétique avait été prononcée à son sujet par le duc de
Bourgogne: C'était au moment où Charles congédiait ses oncles qui, à sa
demande, l'avaient assisté jusque-là, et déclinait formellement leur
offre de l'accompagner plus avant, car il voulait poursuivre son voyage
en toute liberté: «... et sachez, dit Philippe, que la conclusion n'en
sera pas bonne[517]».
[Footnote 517: Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. IV, t. XII, p.
49.]
Cependant Isabeau avait vu mourir deux de ses enfants, et la santé du
petit Charles paraissait très pauvre. Enfin un prodrome de la maladie
que couvait le Roi avait été constaté à son retour d'Amiens; en proie
à un accès de fièvre chaude, il avait dû s'arrêter à Beauvais et s'y
faire soigner[518]. Isabeau n'avait pu ignorer ce fait; de plus, bien
qu'il se prétendît guéri, c'était dans les pires conditions que Charles
était parti pour la Bretagne[519]; l'ardeur étrange qui l'entraînait à
cette expédition décelait un état morbide.
[Footnote 518: Froissart, _Chroniques_, liv. IV, ch. XXIX, t. XIII,
p. 80.--Les médecins avaient alors conseillé à Charles VI de changer
d'air, et il était revenu à Paris, le 23 mai, «tout fort et bien en
point». Dr Chereau, _De la maladie du roi Charles VI..._]
[Footnote 519: Pendant tout le mois de juillet 1392, le roi avait été
mal portant; à Saint-Germain en Laye, il avait donné des signes de
démence, à son passage au Mans, les médecins l'avaient trouvé hors
d'état de chevaucher, mais il avait refusé de prendre du repos. _Ibid._]
A Creil, les princes avaient placé auprès de Charles VI un savant
médecin, Guillaume de Harselly, dont les soins et les remèdes
ramenèrent assez promptement le malade «en sens et bonne mémoire».
Bientôt, Isabeau apprit qu'une des premières pensées du Roi avait été
pour elle; il avait exprimé le désir de la revoir ainsi que le Dauphin.
Elle se rendit donc à Creil avec l'enfant, et Charles VI les reçut «à
grand'chère et les accueillit liement[520]».
[Footnote 520: Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. XXX, t. XIII,
p. 132.]
Lorsque Guillaume de Harselly en se retirant, remit le Roi, à peu
près guéri, entre les mains de la Reine et des Princes, il leur dit:
«du moins que vous le pouvez si le chargez et travaillez de conseils;
déduits oubliances et déports par raison lui sont plus profitables que
autres choses». Prescriptions qui plurent à la fois au duc de Bourgogne
et à Isabeau. En effet, pour qu'elles fussent suivies à la lettre,
Philippe n'avait qu'à continuer à gouverner, pendant que la Reine se
chargerait d'organiser des fêtes qui pussent distraire le convalescent.
Quand octobre eut ramené le ménage royal à Paris, une série de
réjouissances et de divertissements s'ouvrit pour la jeune cour.
L'hôtel Saint-Pol était la résidence habituelle de la troupe
folle; chaque soir, dans le somptueux palais, c'étaient «danses,
carolles et ebattements», conduits par Isabeau et le charmant duc
d'Orléans[521]. Quant aux oncles du Roi, ils se tenaient en leurs
hôtels, désapprouvant ces mœurs, mais laissant faire, car tant que
l'insouciante Reine et le gracieux duc danseraient, ils ne seraient ni
dangereux, ni même gênants.
[Footnote 521: Le 4 juin 1392, le duc Louis avait résigné en la main
du Roi son frère le duché de Touraine et il avait reçu en échange le
duché d'Orléans. Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 89.--«Si
nommerons d'ores-en-avant, dit Froissart, le duc qui fut de Touraine
duc d'Orléans.» (_Chroniques_, t. XIII, p. 77).]
Pendant l'une des fêtes de nuit, Isabeau éprouva une émotion terrible:
le Roi faillit périr sous ses yeux, et dans des circonstances où le
burlesque se mêlait au tragique.
L'amie d'enfance de la Reine, Catherine, dite l'Allemande, veuve
du sire de Hainceville, venait d'être pourvue d'un troisième mari
par les soins de Charles VI lui-même[522]. Isabeau voulut que les
nouvelles noces de sa chère confidente fussent célébrées avec un éclat
extraordinaire; les Princes furent invités, ainsi que toutes les dames
et tous les seigneurs présents à Paris[523]. Le jour du mariage (28
janvier 1393), la Reine en personne tint l'état pour le souper et
les danses qui durèrent toute la journée et fort avant dans la nuit;
puis, quand les ducs de Bourgogne et de Berry se furent retirés en
leurs hôtels, une extravagante mascarade commença. Six chevaliers,
déguisés en sauvages, firent irruption dans la salle des fêtes, et
se mirent à danser et à intriguer les dames. Imprudemment, le duc
d'Orléans approcha une torche de ces aimables bouffons; leurs maillots,
faits d'étoupes, s'enflammèrent. Aux premiers cris de souffrance que
poussèrent ces malheureux jeunes gens, Isabeau fut glacée d'épouvante,
car elle savait que le Roi était l'un des six: elle s'évanouit; et
pendant que les seigneurs et les dames s'empressaient autour d'elle, la
jeune duchesse de Berry sauvait Charles en étouffant sous sa robe, les
flammes dont il était enveloppé. Quand elle l'eut forcé à se nommer,
elle lui dit la douleur de la Reine; puis se rendit tout de suite
auprès de celle-ci pour lui apprendre que le Roi était vivant. Quelques
instants après, Charles rejoignait sa femme, qui, à sa vue, tombait de
nouveau en syncope. Cette double émotion de terreur et de joie la mit
dans un état de faiblesse tel qu'il fallut la relever et la porter en
sa chambre, où le Roi demeura longtemps à la réconforter[524].
[Footnote 522: Catherine épousait un riche seigneur
d'Allemagne.--Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
II, p. 71.]
[Footnote 523: Le duc et la duchesse d'Orléans donnèrent une vaisselle
d'argent doré à la dame de Hainceville pour le jour de ses noces.
_Catalogue des Archives du baron de Joursanvault_, t. I, p. 121.]
[Footnote 524: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
II, p. 71.--Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. XXXII, t. XIII, p.
143-147.]
Charles VI sortait sain et sauf de l'aventure; mais ses compagnons
avaient péri. Quand les Parisiens connurent les détails de ces faits,
ils les commentèrent sévèrement. Depuis quelque temps déjà, ils
blâmaient les Princes de négliger leur devoir en laissant les gens de
la Cour agir à leur guise; ils déploraient qu'on maintînt Charles VI
«en huiseuses[525], que trop en faisoit et avoit fait, lesquelles ne
appartenoit point à faire à un roi de France[526]».
[Footnote 525: Huiseuses: distractions frivoles.]
[Footnote 526: Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. XXXII, t. XIII,
p. 147-148.--Dès que la nouvelle de l'incendie se fut répandue dans le
voisinage, les bourgeois croyant le Roi mort «se réunirent au nombre de
cinq cents et se présentèrent à l'hôtel Saint-Pol dont ils se firent
ouvrir les portes de force. Ils se préparaient à venger sur les gens de
la cour la mort de leur maître bien-aimé, lorsque le Roi se montra sous
le dais royal et calma leur fureur de la voix et du geste». Religieux
de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. II, p. 71.]
Dans les tavernes, on commençait à murmurer contre le luxe et la
prodigalité de «l'Étrangère»; et, le lendemain même du triste accident
de l'hôtel Saint-Pol, quand Philippe de Bourgogne, interrogé sur ce
qu'on disait de par la ville, répondit au Roi: «Jà ne s'en peuvent
les vilains taire, et disent que, si le meschef fut tourné sur vous,
ils nous eussent tous occis[527]», Isabeau dut se sentir visée par la
violente menace des Parisiens. Mais son orgueil ne pouvait admettre
cette censure; les critiques et le jugement de ces bourgeois n'étant à
ses yeux qu'une intolérable licence. Au reste, ne paraissait-elle pas
sourde à tous les avertissements? Celui que Charles avait reçu dans la
plaine du Mans et que, dans sa superstition, elle crut donné par Dieu
même, n'était-il pas depuis longtemps oublié; du jour où le Roi avait
semblé guéri, c'était elle qui avait favorisé et encouragé de nouvelles
imprudences.
[Footnote 527: Froissart, _Chronique..._, t. XIII, p. 148.--Pour
remercier le ciel du salut du Roi, et aussi pour apaiser la colère
du peuple, les ducs de Berry, de Bourgogne et d'Orléans allèrent ce
même jour, nu-pieds, en procession de la porte Montmartre à l'église
Notre-Dame, où ils assistèrent à une messe d'actions de grâces; de son
côté, Charles VI se rendit à cheval, à la cathédrale. Religieux de
Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p. 71.]
Mais il faut considérer qu'à cette époque, la femme, chez Isabeau,
l'emportait encore sur la Reine; le bonheur conjugal recouvré
l'occupait tout entière; et quand, au commencement de 1393, elle se
sentit enceinte, elle ne douta plus que le ciel ne lui accordât de
nouveau, et pour toujours, sa protection.
Pour que l'issue de sa sixième grossesse fût heureuse, elle redoubla
de ferveur dans ses exercices de piété et dans ses pèlerinages; c'est
alors qu'elle se fit fabriquer un «Agnus Dei à mettre pains à chanter»
pour le porter jusqu'à sa délivrance[528].
[Footnote 528: Isabeau se rendit en pèlerinage à Chartres. «L'an mil
CCCIIIxx et XIII fut la raine de France à Chartres et fusmes paiés du
vin et du pain le jeudi XVe jour du moys de may». Cartulaire rouge de
la léproserie du Grand Beaulieu à Chartres. Bibl. Nat., nouv. acq.
latines 608, p. 203.]
Au mois de juin, le malheur, qu'elle croyait à jamais écarté, la
frappait de nouveau. Charles VI étant à Abbeville, pendant que ses
oncles négociaient la paix avec l'Angleterre aux conférences de
Lelinghen, eut une seconde attaque de folie, et on le ramena au
paisible séjour de Creil[529].
[Footnote 529: Froissart, _Chroniques_, liv. IV, ch. XXV, t.
XIII, p. 167-188.--Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p.
117-118.--Peut-être, est-ce à cette seconde attaque de folie du Roi
qu'il faut rapporter ce que dit Froissart du secret gardé envers la
reine en août 1392.]
Le 22 août, sur les dix heures du soir, la Reine accoucha d'une fille,
au château de Vincennes; et, le lendemain, au baptême, l'enfant
reçut le nom de Marie[530], pieusement porté par une tante de Charles
VI[531], abbesse du monastère de Poissy. Ce nom fut choisi par Isabeau
elle-même, et elle promit, en même temps, de consacrer sa fille à
Notre-Dame, si le Roi approuvait son vœu.
[Footnote 530: Le Père Anselme, _Histoire généalogique..._, t. I, p.
114.--Vallet de Viriville, _Notes sur l'Etat civil des princes et
princesses nés de Charles VI et d'Isabeau de Bavière_. (Bibl. Ec.
Chartes, 4e série, t. IV, p. 477).]
[Footnote 531: Marie de Bourbon, était une sœur de la reine de France
Jeanne, femme de Charles V.]
Mais cette fois, Charles était irrémédiablement atteint; huit mois se
passèrent sans qu'il parût seulement revenir à la santé[532]; puis une
amélioration se produisit, qui fut bientôt suivie d'une rechute; et il
en sera ainsi durant vingt-neuf ans, jusqu'à ce que la mort délivre
enfin le malheureux prince. Pour ne parler que des premières années de
cette affreuse maladie, rappelons que le Roi fut tout l'été et tout
l'automne de 1395 dans un état désespéré; et qu'en 1399, par exemple,
il retomba six fois dans son délire; et chaque accès était plus grave
que le précédent.
[Footnote 532: Dr Chereau, ouv. cité.]
Le caractère intermittent de ce mal était particulièrement pénible
pour Isabeau; Charles devenait subitement insensé. Tout à l'heure,
il avait présidé le Conseil, répondu aux ambassadeurs avec beaucoup
de sens et d'aménité et, soudain, il se mettait à courir comme s'il
eût été percé de mille aiguillons; puis, pleurant et tremblant, il
disait ses tortures, annonçait que la crise allait venir: «Au nom de
Jésus-Christ, gémissait-il, en se traînant à genoux, s'il en est parmi
vous qui soient complices du mal que j'endure, je les supplie de ne pas
me torturer plus longtemps et de me faire promptement mourir».
Si douloureux que fût ce spectacle, Isabeau, à force de volonté ou
de résignation, pouvait le supporter; mais son cœur saignait quand
elle se voyait repoussée par son mari comme un objet d'aversion; non
que Charles, en ces années, la maltraitât, seulement elle lui faisait
horreur; il la fuyait, et si elle réussissait à l'approcher, il
disait: «quelle est cette femme dont la vue m'obsède? sachez si elle
a besoin de quelque chose et délivrez-moi, comme vous pouvez, de ses
persécutions et de ses importunités afin qu'elle ne s'attache pas
ainsi à mes pas».
Il reconnaissait son frère, ses oncles et ses familiers; il se
rappelait les noms d'anciens serviteurs, morts depuis longtemps; mais
il semblait avoir perdu tout souvenir de sa femme, et de ses enfants;
et, quand il apercevait les armes de Bavière à côté des siennes,
sur les vitraux de ses palais ou sur les pièces d'argenterie de sa
table, il dansait devant avec des gestes inconvenants et les effaçait,
déclarant ne pas savoir ce que c'était que ces écussons[533]. Mais le
comble de l'humiliation pour la fière Wittelsbach, ainsi dédaignée et
rejetée par le Roi, c'était d'entendre celui-ci prononcer sans cesse le
nom de Valentine: la duchesse d'Orléans, en effet, était la seule femme
qui pût soigner et apaiser le pauvre fou[534].
[Footnote 533: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
II, p. 405.]
[Footnote 534: _Ibid._, p. 407.]