dauphin à la France[461]. La nouvelle, répandue dans Paris «entour
leure du couvre-feu», y cause une grande émotion[462]; toutes les
cloches, mises en branle, sonnent à grande volée. A cet appel, les
Parisiens accourent dans les églises pour rendre leurs grâces au ciel,
tandis que des courriers partent dans toutes les directions pour
publier l'événement. Dans les carrefours, des grands feux de joie
sont allumés, autour se groupent les gens du voisinage en habits de
fête, et des danses s'organisent, pendant que d'autres gens parcourent
les rues à la lueur des torches et aux sons des instruments; sur les
places, des jeunes filles et des baladins improvisent des pantomimes.
Bientôt, de distance en distance, des tables sont dressées, chargées
de vins et d'épices; des femmes de la bourgeoisie auxquelles viennent
se mêler des dames d'un plus haut rang, font aux passants les honneurs
de ces soupers improvisés; de tous les côtés, sur les quais, dans les
grandes rues, dans les ruelles, retentissent les Noëls et les chants
d'allégresse qu'accompagnent et soutiennent les joyeux carillons des
cloches; celles-ci ne cesseront d'annoncer l'heureuse naissance qu'à
une heure très avancée de la nuit[463].
[Footnote 461: Arch. Nat. Registres du Parlement. X1a 1476, fº 50
vº--le Père Anselme, _Histoire Généalogique..._, t. I, p. 113.--Vallet
de Viriville, _Note sur l'état des princes..._ (Bibl. Ec. des Chartes,
1857-1858, p. 477).]
[Footnote 462: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
I, p. 733.]
[Footnote 463: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. I, p. 733.
«Et firent les gens feus ès quarrefours et toute nuit feste... l'on
sonna par toutes les églises de Paris presque toutes ensemble jusquez a
X heures de nuict ou pres.» Arch. Nat. X1a 1476, f. 50 vº.]
Le lendemain, entre trois et quatre heures de l'après-midi, le
nouveau-né fut porté à l'église Saint-Paul pour y recevoir le
baptême[464]. L'archevêque de Sens[465] l'attendait, entouré de dix
prélats; il lui administra le sacrement en présence de toute la Cour:
le maréchal de Sancerre[466] offrit le sel, pendant que le maréchal
de Boucicaut[467] tenait le cierge allumé. Les parrains étaient le
duc de Bourgogne et le comte de Dammartin; c'est le nom de ce dernier
«Charles» qui fut donné à l'enfant, suivant la volonté expresse du
Roi[468].
[Footnote 464: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. I, p. 733.]
[Footnote 465: Guillaume de Dormans, seigneur de Lisy, de Monceaux,
etc..., fils du chancelier de France sous Charles V,--évêque de Meaux
en 1378, général conseiller sur le fait des aides en 1390, avait été
promu la même année archevêque métropolitain de Sens (Le Père Anselme,
_Histoire Généalogique..._, t. VI, p. 334.--_Gallia Christiana_, t.
VIII, col. 1637).]
[Footnote 466: Louis de Sancerre, né vers 1342, compagnon de jeux de
Charles V, frère d'armes de Du Guesclin et de Clisson, avait été nommé
en 1369 maréchal de France.]
[Footnote 467: Jean le Maingre, sire de Boucicaut, né en 1364, placé
par Charles V auprès du dauphin Charles comme camarade d'enfance, avait
combattu sous Du Guesclin et sous Clisson. Aussi aventureux que brave,
il avait fait une expédition en Prusse avec les Chevaliers Teutoniques,
et à son retour en France, il venait d'être promu maréchal, 1391.]
[Footnote 468: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
I, p. 735.--Arch. Nat. X1a 1476; fº 50 vº.]
La fête et les actions de grâces n'étaient pas encore terminées le
jeudi, car, à la date du 8 février, on lit aux registres du Parlement:
«ce jour, par l'ordonnance de Messeigneurs fu celébré une messe
solempnelle du Saint-Esprit en la salle du palais pour la solempnité de
la nativité..... et les plaidoieries cessèrent à neuf heures.[469]»
[Footnote 469: Arch. Nat. X1a, 1476, fº 51 rº. «Pour cause de la
nativité Monseigneur le Dauphin, le Roi accorda aux prisonniers du
Châtelet des grâces et des remises de peines. _Registre du Châtelet_,
t. II, p. 491 et 504.]
Le dimanche 24 mars, la Reine, accompagnée de la duchesse de Touraine,
de Mademoiselle Marie d'Harcourt et des dames de sa Maison, se rendit
en grande pompe à Notre-Dame pour y célébrer ses relevailles. Sur son
passage, la foule s'empressa, acclamant la mère du Dauphin et curieuse
de veoir «l'estat et honneur» que les chanoines faisaient à Isabeau,
à son entrée dans la cathédrale[470]. Le Roi n'assista pas à la
cérémonie; depuis une semaine, il était parti pour conférer à Amiens
avec le duc de Lancastre et les ambassadeurs anglais[471]; de retour à
Paris, un peu avant l'Ascension, il rejoignit à l'hôtel Saint-Pol la
Reine et Madame de Touraine qui y étaient demeurées en son absence[472].
[Footnote 470: _Registre du Châtelet_, t. II, p. 457-458.--Un vagabond,
nommé Girart de Sanceurre «se prit et tint au charriot de Mademoiselle
de Harecourt, faignant qu'il feust son serviteur.» Les maîtres d'hôtel
de la Reine lui commandèrent de se retirer; et comme il refusait,
on dut l'ôter de force, tandis qu'il criait «à haulte voix que pour
Dieu il ne feust pas mené prisonnier ou Chastellet et que s'il y
estoit menez, il seroit mort.» Traduit devant le lieutenant du Prévôt
il prétendit «que par simplesse et non sens, il s'étoit prins au
chariot.»--Ses juges lui prouvèrent qu'il était «homme oyseux, sans
estat», et qu'il avait commis plusieurs crimes. Il fut condamné et
pendu. _Registre du Châtelet_, ibid.]
[Footnote 471: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 79.]
[Footnote 472: Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. XXVII, t. XIII,
p. 46.]
Le 14 juin, jour de la fête du Saint-Sacrement, Charles VI, dans ce
palais, tint cour ouverte de ses barons et des seigneurs présents à
Paris[473]. Isabeau et ses dames qui, toujours, étaient «en humeur de
solacier[474] et le jour persévérer en joie», assistèrent aux joutes
que donnèrent, dans l'enclos Saint-Pol, de jeunes chevaliers et écuyers
qui combattirent «fort roidement jusques au soir». Au souper, quand
il s'agit de décerner le prix de la lutte, la Reine, d'accord avec
sa belle-sœur Valentine et les hérauts «à ès ordonnés» insista pour
qu'il fût adjugé au comte de Namur, Guillaume de Flandre[475]. Après le
festin, il y eut «danses et caroles» jusqu'à une heure après minuit.
[Footnote 473: _Ibid._, p. 55.]
[Footnote 474: Se divertir.]
[Footnote 475: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
II, p. 3-9.--Guillaume de Flandre, comte de Namur, seigneur de Bethune,
de l'Écluse, etc., fils aîné de Guillaume de Flandre, marié en 1384 à
Marie de Bar, (le Père Anselme, _Histoire Généalogique_, t. V, p. 514.)]
Le Roi et la Reine venaient de se retirer dans leurs appartements
lorsque leur parvint une stupéfiante nouvelle: en sortant du bal, le
connétable, Olivier de Clisson, avait été traîtreusement frappé par
son ennemi Pierre de Craon[476]. Trois semaines après, Charles VI et
son frère prenaient congé d'Isabeau[477]; ils allaient combattre le
duc de Bretagne, coupable d'avoir donné asile à l'assassin[478]. Cette
fois, en partant, le Roi ne se contenta pas d'assurer, pour la durée
de son absence, la sécurité de la ville de Paris; il voulut que la
Reine et le Dauphin fussent spécialement protégés; en même temps que
Jean de Blaisy était maintenu capitaine de la ville à la tête de vingt
hommes d'armes, le vieux et sage comte Charles de Dammartin était
chargé «de la garde et seurté des corps et personnes de la royne et
de Monseigneur le Dauphin de Viennois», et, à cet effet, plusieurs
cavaliers avec leurs écuyers et vingt hommes d'armes étaient placés
sous son commandement[479].
[Footnote 476: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p.
94.--Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p. 9-11.]
[Footnote 477: Au moment du départ, Charles VI reçut d'Isabeau,
comme cadeau d'adieu un chapelet de grosses perles. Froissart,
_Chroniques..._, liv. IV, ch. XXIX, t. XIII, p. 71.]
[Footnote 478: En 1388, lors du voyage d'Allemagne, Charles VI n'avait
pas constitué de garde à la Reine.]
[Footnote 479: «Mons. Charles, comte de Dampmartin, chevalier
banneret.., retenu à X hommes d'armes et IIIe fr. par mois pour l'estat
de sa personne, luy, VII chevaliers, VIII escuiers.--Mons. Herve le
Loich, chevalier banneret, retenu... avec ledit conte de Dampmartin à
VI hommes d'armes et IXxx frans par mois pour l'estat de sa personne,
luy, VI escuier.--Mons. Robert de Boissay, chevalier, retenu avec le
dit comte de Dampmartin à IIII hommes d'armes et IXxx f[rans] par mois,
luy, III escuier.» Bibl. Nat. f. fr. 32.510, fº 320 vº.]
* * * * *
De 1389 à 1392, Isabeau, sans paraître prendre aux affaires une part
plus directe qu'auparavant, s'intéresse pourtant aux événements
politiques, elle peut d'ailleurs les considérer de très près depuis
que Charles VI exerce lui-même le souverain pouvoir; sa personne
étant plus en vue, les chroniqueurs s'en occupent davantage; ils
citent parfois son nom à propos de circonstances autres que les bals
et les réceptions. Par exemple, ils notent que, lors de son entrée à
Paris, les bourgeois espéraient que, pour son joyeux avènement, elle
ferait remettre une partie des impôts qui pesaient si lourdement sur
la ville, ou qu'elle obtiendrait cette remise de Charles VI[480];
comme il n'en avait rien été, qu'au contraire la gabelle avait haussé
après le départ du Roi en Languedoc[481], la déception éprouvée par
les bourgeois est soulignée. Les si coûteuses fêtes de Saint-Denis et
de Paris avaient eu lieu au moment où la misère du peuple menaçait de
devenir extrême. Or pendant ce temps non seulement Isabeau n'avait pas
su procurer aux malheureux le soulagement sur lequel ils comptaient,
mais on ne la voyait diminuer en rien son luxe; aussi peut-on faire
remonter à cette année 1389 l'origine de la mésintelligence qui, plus
tard, apparaîtra si profonde entre la Reine et les Parisiens. Un jour
pourtant, elle avait semblé compatir au sort des humbles: c'était à
Saint-Germain-en-Laye, au moment où éclata le fameux orage dont nous
avons parlé; le Conseil délibérait sur une nouvelle levée de deniers
pour les besoins de l'Etat. Quand la tourmente fut un peu calmée, la
Reine, en larmes et encore toute tremblante, vint se jeter aux pieds
de Charles VI, lui remontra que l'oppression du peuple avait causé la
colère de Dieu, et le supplia de renvoyer le Conseil et d'ajourner
la discussion, demande à laquelle le Roi accéda[482]. Mais en cette
circonstance, Isabeau était poussée par une terreur superstitieuse et
passagère; nous n'avons pas trouvé si son bon mouvement avait été suivi
de quelque bienfaisant effet; mais nous savons que ses dépenses au
compte de l'Argenterie continuèrent d'augmenter.
[Footnote 480: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. II, p. 615.]
[Footnote 481: Et même «l'on fit annoncer par la voix du héraut que la
monnaie d'argent de douze et quatre deniers qui avait eu cours dans
les marchés depuis le règne du feu roi était prohibée sous peine de
mort. Cette mesure tourna réellement au préjudice du pauvre peuple et
des petites gens; pendant quinze jours il ne se trouva personne qui
voulût... leur fournir des vivres et des vêtements en échange de cette
monnaie, à moins de la prendre au-dessous de sa valeur.» Religieux de
Saint-Denis, _Chronique..._, t. I. p. 617.]
[Footnote 482: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. I, p. 687.]
Parmi les événements politiques de cette époque citons les deux
suivants qui intéressèrent Isabeau comme mère et comme reine.
Le 4 décembre 1391, à Argentan, Pierre, comte d'Alençon et du
Perche[483], seigneur de Fougères, vicomte de Beaumont, et Marie
sa femme, donnaient procuration aux seigneurs de Bonnétable, de la
Ferté, et d'Auvilliers pour traiter le mariage de leur fils Jean avec
Isabelle de France, âgée de deux ans, fille aînée du Roi[484]; ainsi
se trouveraient cimentées les bonnes relations du comte d'Alençon
avec la couronne de France. Toutefois cette union demeura à l'état de
projet, et c'était mieux qu'une couronne comtale qui devait échoir un
jour à Isabelle de France. Un autre mariage, le mariage breton fut
inventé pour sceller une réconciliation. Par haine contre Olivier de
Clisson, le duc Jean V de Bretagne, pendant longtemps, s'était déclaré
l'ennemi du Roi de France, et il avait ouvert ses places fortes aux
Anglais. En 1388, il fit hommage à son suzerain; mais malgré cet acte
de soumission, ce ne fut qu'au prix des plus grands efforts qu'on le
décida, à la fin de 1391, à se rendre à Tours pour se réconcilier
définitivement avec Charles VI[485]. Après maintes tergiversations, la
paix parut enfin conclue, et Isabeau eut la joie d'apprendre que, par
un traité de mariage, signé le 26 janvier, sa petite Jeanne avait été
promise à Jean de Montfort, fils et héritier du duc Jean de Bretagne.
[Footnote 483: Pierre II, comte d'Alençon, surnommé _le Noble_, fils
de Charles II de Valois, le frère du roi Philippe VI, avait été
l'un des lieutenants de Charles V dans la guerre de succession de
Bretagne et contre les Anglais. Il avait épousé, en 1371, Marie de
Chamaillart vicomtesse de Beaumont en Maine (le Père Anselme, _Histoire
Généalogique_..., t. I, p. 271).]
[Footnote 484: Arch. Nat. J 227, pièce 83.]
[Footnote 485: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. I, p.
721-733.]
Jeanne recevait du Roi une dot de cent cinquante mille francs d'or,
supérieure d'un tiers aux dots que Charles V avait données à ses
filles. Sur cette somme, cent dix mille francs étaient destinés à
acheter des terres qui constitueraient les propres de la jeune femme.
Le père du futur assignait à Jeanne un douaire de huit mille francs,
pour le cas où le comte de Montfort mourrait avant lui, et de douze
mille francs, si le fiancé décédait duc de Bretagne[486]. La petite
promise, qui avait à peine un an, continua de demeurer avec sa sœur
Isabelle dans la Maison et «aux despens de la Reine de France[487]».
[Footnote 486: Arch. Nat. J 423, pièce 73.]
[Footnote 487: Arch. Nat. Comptes de l'Argenterie de Charles VI, KK 22,
pass.]
* * * * *
POLITIQUE EXTÉRIEURE
L'Italie fut, à cette époque, le théâtre d'événements politiques qui
fournirent à Isabeau l'occasion de révéler ses opinions personnelles,
de marquer ses préférences; dès lors, on vit poindre ses tendances à
la politique de famille qu'elle pratiquera plus tard avec une ardeur
singulière.
En 1385, Bernabo, grand'père d'Isabeau, était duc incontesté de Milan
et le plus puissant seigneur de l'Italie du Nord. A la fin de cette
même année, il tombait dans une embuscade que lui avait dressée son
neveu Jean Galéas, comte de Vertus[488]; et, haï de ses sujets, qu'il
rançonnait durement, il ne trouvait pour le défendre, qu'un chevalier
allemand, son écuyer de corps, qui se fit tuer en le protégeant. Peu
de temps après, jeté dans une prison de Milan, le duc y périssait
empoisonné[489].
[Footnote 488: Jean Galéas Visconti, fils de Galéas II, né en 1347,
marié en 1364 à Isabelle de France, fille du roi Jean II, seigneur
d'Asti en 1379 par la mort de son père, vicaire impérial en 1382,
possédait en France, du chef de sa femme, le comté de Vertus (arr. de
Châlons, dép. de la Marne) dont il portait le titre.]
[Footnote 489: Froissart, _Chroniques..._, liv. II, ch. CCXXIV. t. IX,
p. 67-71.--Burckard Zengg de Memmingen, _Chronicon Augustanum_, (dans
Œfele, _Rerum Boicarum scriptores_, t. I, p. 259).--Arth. Desjardins,
_Négociations de la France avec la Toscane_, dans la _Coll. des Doc.
Inéd._ (Paris 1859-1886, in-4º) t. I. p. 29.]
Bientôt le comte de Vertus chassait les enfants de Bernabo et les
dépouillait de leur héritage, afin de réunir toute la Lombardie sous
son autorité. Mais il n'était pas capable que de violences et de coups
d'audace, car dès 1386, en diplomate avisé, il sollicitait l'alliance
de Charles VI; et, le 27 janvier 1387, sa fille Valentine était fiancée
au duc de Touraine[490].
[Footnote 490: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 30.]
Isabeau, très jeune alors, ne put intervenir dans ces négociations;
mais les faits postérieurs prouvent que, profondément irritée du
meurtre de son aïeul, elle avait voué à l'assassin une haine mortelle;
d'ailleurs, elle n'ignorait pas que le duc Etienne son père et son
oncle Frédéric méditaient de se venger de Jean Galéas.
Le courroux de la famille de Bavière, et en particulier le ressentiment
d'Isabeau étaient si connus que Florence songea à les exploiter.
Cette république, qui redoutait l'ambition du comte de Vertus, ne
voulait pas que Milan s'alliât avec la France; elle avait donc, dès
1386, envoyé à Charles VI, l'un de ses plus fameux ambassadeurs,
Felippo Corsini, homme aussi disert que rusé[491]. La démarche fut
vaine; le Roi et ses ministres ne se rendirent pas aux bonnes raisons
de l'habile avocat et déclinèrent les propositions de la République
toscane[492]; mais son passage à la cour avait suffi à Felippo Corsini
pour pénétrer les plus secrètes pensées de la jeune Reine; à son
retour, il fit part à son gouvernement de ce qu'il avait observé et
deviné.
[Footnote 491: Desjardins, _Négociations de la France avec la Toscane_,
t. 1, p. 26, 27, 29.]
[Footnote 492: _Ibid._]
En 1389, Florence, effrayée par la chute de Vérone, de Vicence et
de Padoue aux mains de Jean Galéas, risqua, d'accord avec Bologne,
l'envoi d'une nouvelle ambassade en France[493]. Le 23 juin, Felippo
Alamanno Caviccuili, chargé des pleins pouvoirs de la Baillie des Dix
et accompagné de l'envoyé de Bologne, partit pour Paris; il était
porteur d'instructions précises[494]: les offres et les requêtes qu'il
devait transmettre et présenter à Charles VI étaient formelles; à
l'égard des Princes (considérés comme favorables à l'alliance avec
Milan,) il agirait pour le mieux, tentant à la cour telles démarches
et y nouant telles relations qu'il jugerait convenables ou utiles; la
conduite qu'il devait tenir à l'égard de la Reine lui était prescrite
en termes exprès; il en solliciterait des audiences privées, au cours
desquelles il réveillerait, chez la petite-fille de Bernabo, les
souvenirs et les sentiments de famille; il la supplierait d'obtenir
du Roi la protection que Florence demandait, et si elle refusait son
intercession, Caviccuili était autorisé à déclarer qu'au défaut de
l'alliance française, les Dix de la Baillie de Florence accepteraient
l'amitié de l'empereur Wenceslas, l'ennemi des Wittelsbach, et
que même, ils se réconcilieraient avec Jean Galéas; cette menace
impressionnerait certainement Isabeau qui, pour venger le meurtre de
son aïeul, comptait sur la complicité de Florence[495].
[Footnote 493: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 63-64.]
[Footnote 494: Bibl. Nat. f. ital. 1682, fº 25-29.]
[Footnote 495: Bibl. Nat., f. ital. 1682, fº 25-29.--Voy. Desjardins,
_Négociations de la France avec la Toscane_, t. I, p. 29.]
Caviccuili ne réussit pas plus que Corsini, son ambassade tombait en
France dans un moment inopportun, le duc de Touraine attendait la venue
de sa fiancée Valentine[496] et, loin d'être favorable aux projets de
Florence, il méditait précisément d'amener Charles VI à une alliance
politique avec Milan[497].
[Footnote 496: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 35-49.]
[Footnote 497: _Ibid._, p. 64-65.]
On comprend que, dès son mariage, Valentine Visconti, fille du
meurtrier, fut suspecte à Isabeau, petite-fille de la victime;
indépendamment de la dissemblance de leurs caractères, une haine de
famille les séparait. De là, cette froideur d'Isabeau à l'égard de
l'attachante Valentine, de là, le manque d'intimité de ces toutes
jeunes femmes dans leurs rapports presque quotidiens.
Après son échec, Florence se réconcilia, le 5 octobre, avec Galéas,
mais l'entente ne pouvait durer, et dès février 1390, Felippo Corsini
apportait de nouveau, à Paris, les doléances de la Commune. Cette
troisième tentative n'eut pas un succès plus heureux que les autres; la
volonté du duc de Touraine et de Valentine restait ferme, et d'ailleurs
le Roi était mécontent des avances que la République avait récemment
faites au Pape de Rome[498].
[Footnote 498: Riezler, _Geschichte Baierns_, t. III, p. 151.]
Pour que le Conseil de France accepte l'alliance de la Toscane,
il faudra attendre encore six années, c'est-à-dire l'époque où
l'intervention d'Isabeau dans les affaires diplomatiques sera efficace.
Toutes leurs combinaisons pour gagner l'appui de la France ayant
échoué, les Florentins, par dépit, essayèrent de reprendre les
négociations de paix avec Milan; les pourparlers, engagés péniblement,
furent rompus en mai 1390, les deux partis en étant venus aux mains.
Cependant les ambassadeurs de Florence étaient allés solliciter
l'alliance des princes bavarois, gendres de Bernabo[499]. Ils
avaient pressenti d'abord Etienne III, pensant qu'il serait facile à
convaincre, en raison de sa haine si vivace contre Jean Galéas[500].
Mais le duc refusait de passer les monts, s'il ne devait retirer de
cette expédition que la platonique satisfaction de s'être vengé. Il
exigeait donc 80 000 ducats[501]; et, pour prouver que ses prétentions
étaient légitimes, il faisait valoir sa réputation de guerrier très
illustre, ses nombreuses alliances et surtout sa qualité de beau-père
du Roi de France. La Seigneurie lui ayant promis des monceaux
d'or[502], il consentit à descendre en Italie, accompagné de son frère
Frédéric; mais lorsqu'il eut fait parader dans les villes sa troupe de
chevaliers, lorsqu'il eut assuré tous les ennemis de Jean Galéas de sa
protection et engagé avec l'armée de celui-ci quelques escarmouches,
il déclara ne pas vouloir servir plus longtemps une République ingrate
qui ne lui payait pas les sommes convenues, et il s'en alla à Venise
dépenser, dans le plaisir et la compagnie des dames, la solde de ses
chevaliers; après quoi, il signa la paix avec le comte de Vertus[503].
[Footnote 499: Riezler, _Geschichte Baierns_, t. III, p. 151.]
[Footnote 500: Etienne III sollicité dès 1388 par Antonio della Scala
avait fait une réponse évasive, tout en gardant l'argent qu'on lui
avait remis par provision.]
[Footnote 501: Sur l'ambassade de Franz de Carrare et la réception en
musique que le duc de Bavière fit à son hôte, voy. Riezler, _ibid._]
[Footnote 502: Johannes Turmair, _Annalium Boiorum libri VII..._, liv.
VII, p. 767.]
[Footnote 503: Riezler, _Geschichte Baierns_, p. 151.]
Les affaires d'Italie tournaient à l'imbroglio; nous devions en
rapporter les phases principales, parce qu'elles furent pour Isabeau
une sorte d'initiation aux intrigues et aux manœuvres diplomatiques. De
même, une certaine mission qui faillit échoir au duc Etienne, pendant
sa course en Italie, mérite d'être signalée, car, à son propos, le nom
de la reine Isabeau fut souvent prononcé.
Le pape de Rome, Boniface IX[504], successeur d'Urbain VI, était
persuadé que le règlement de la question du schisme à son profit,
ferait un grand pas si la Reine de France intercédait pour lui auprès
de Charles VI. Il cherchait par quels moyens il pourrait intéresser
Isabeau à sa cause. Or, le duc Etienne III, venu précisément à Rome
pour les fêtes du Jubilé pontifical, offrait de s'entremettre. Il
avait, disait-il, un grand ascendant sur sa fille et le crédit dont il
jouissait auprès de son gendre Charles VI et de la cour de France lui
permettait d'espérer que sa médiation aurait un heureux succès[505].
Boniface le crut volontiers; il en écrivit à tous les princes de
l'Europe; il alla même jusqu'à charger Etienne d'offrir au pape
d'Avignon, Clément VII, le vicariat général de l'Eglise en France et en
Espagne, s'il voulait renoncer à la tiare[506]. Mais le duc de Bavière
jugea sans doute l'entreprise impossible, car on ne voit pas qu'il
ait donné suite à ses projets. D'ailleurs il était pressé de regagner
ses États pour y recueillir le bénéfice de sa bonne volonté, le pape
romain lui ayant accordé la levée d'un décime sur les Eglises de
Bavière. Comme il était sans ressources pour faire le voyage, il prit
la gourde et le bâton, et c'est en pèlerin qu'il remonta d'Italie en
Allemagne[507].
[Footnote 504: Boniface IX avait été élu par les cardinaux du parti
romain, à la mort d'Urbain VI, en 1389.]
[Footnote 505: Riezler, _Geschichte Baierns_, t. III, p. 158.]
[Footnote 506: N. Valois, _La France et le Grand Schisme d'Occident_,
t. II, p. 397, note 2.]
[Footnote 507: Riezler, _Geschichte Baierns_, t. III, p. 153.]