était inouï; et pour retrouver un exemple d'une aussi grande affluence,
il fallait se reporter au récit des Annalistes sur le Jubilé de Rome,
en l'an 1300. Toute la semaine Paris chôma, les hôteliers refusaient
les nouveaux arrivants; chaque jour, depuis l'heure du réveil jusqu'au
couvre-feu, la rue Saint-Denis, la grand rue Saint-Antoine, les
abords des hôtels des Princes étaient remplis d'une foule bigarrée,
houleuse, qui s'émerveillait aux spectacles, tandis qu'à la faveur de
la presse et du désordre, plus d'un malfaiteur exécutait son mauvais
coup. Le registre criminel du Châtelet fournit à cet égard quelques
renseignements intéressants: Etienne Blondel et son compère Jehannin
Durant, s'étant fait faire «chascun une tonsure, afin d'eschever la
hastive justice temporelle» se rendirent d'Orléans à Paris «un peu
avant la venue de la royne» et «durant la fête de la dite royne»
volèrent vingt écuelles d'étain qu'ils vendirent aux potiers; d'accord
avec un autre vaurien, nommé Raoullet de Laon, Etienne Blondel
déroba aussi en la rue Neuve Saint-Merri «une houppelande de pers
sengle» (_Registre criminel du Châtelet_, publié par Duplès Agier,
t. I, p. 95-96) Colin de la Salle, épinglier, homme de mauvaise vie
et réputation, ayant rencontré le 24 août, son créancier Pierre
Vymaches, qui était allé voir les joutes au Temple, en la grant rue
Saint-Antoine, le féry en la teste, d'un baston qu'il tenoit en sa
main, telement que environ III jours après, le blessé ala de vie à
trespassement (Ibid. p. 176 et 180).]
L'entrée dans Paris, le sacre, les fêtes qui suivirent donnent
l'impression d'un superbe triomphe. Pendant six jours, en effet, la
Reine se vit entourée d'honneurs extraordinaires; les hommages des
Grands, les respectueux compliments des bourgeois, les acclamations
du peuple lui furent prodigués; toutes ses espérances d'élévation, de
fortune et de gloire se trouvèrent réalisées. Mais, pour nous, qui
croyons avoir pénétré quelques-uns des sentiments intimes d'Isabeau
de Bavière, il est certain qu'un nuage obscurcit, à ses yeux, ces
splendeurs: aucun des Wittelsbach n'assistait à la consécration de sa
puissance.
Les chroniques ne contiennent ni un jugement, ni une réflexion sur
l'attitude de la Reine pendant ces réceptions et ces réjouissances.
Aucun mot dit par Isabeau, ou prononcé en son nom, ne nous est
rapporté; ce qui étonne surtout, c'est que la Reine ne répondit pas et
ne fit rien répondre aux notables bourgeois qui s'étaient présentés
à elle, porteurs de dons magnifiques, sollicitant, en retour, sa
protection pour la bonne ville de Paris. Les annalistes, en pareille
circonstance, ne manquent jamais de citer les grands mercis et les
belles promesses avec lesquels les Rois et les Reines ont accueilli de
telles députations; on ne peut admettre qu'ils aient oublié ou omis de
relater ce qu'aurait dit Isabeau; leur silence nous induit à penser que
la jeune Reine ne trahit aucune émotion et parut recevoir honneurs,
hommages et suppliques comme choses qui lui étaient dues, sans se
croire obligée à aucune expression de reconnaissance.
CHAPITRE IV
LES DERNIÈRES HEUREUSES ANNÉES DE LA REINE
Dès le samedi, 28 août, c'est-à-dire aussitôt les fêtes et les visites
d'adieu terminées, Isabeau avait quitté l'hôtel Saint-Pol et s'était
rendue au château de Vincennes où, vers le 29 septembre, le Roi prit
congé d'elle. Il partait pour un très long voyage dans l'Est, le Centre
et le Midi de la France; il allait visiter diverses provinces, conférer
à Avignon, avec le Pape, sur la question du schisme; et, en chemin, il
devait réformer les abus: tel était, du moins, le programme proposé par
les ministres pour cette grande tournée royale. Charles VI emmenait son
frère, le duc de Touraine, et une nombreuse suite de seigneurs. Après
qu'il se fût séparé de «son épouse bien-aimée,» il gagna Saint-Denis
pour y prier longuement le grand patron de la France, et il offrit à
l'Abbaye, comme le plus beau des présents, les habits royaux qu'il
avait portés «à la venue de la Royne[415].»
[Footnote 415: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
I. p. 619.]
Isabeau restait à Vincennes avec sa petite fille Jeanne et sa
belle-sœur, Valentine de Milan. Il semblerait que celle-ci,
intelligente, bonne et charmante, dût être, pour la Reine, une compagne
chérie; les chroniqueurs sont cependant muets sur l'intimité de ces
deux jeunes femmes; ils nous disent seulement qu'elles vivent alors
ensemble, ou que leurs rapports sont très fréquents[416].
[Footnote 416: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 51.]
A l'automne, l'approche de ses couches ramena Isabeau à Paris; elle y
reçut les lettres, datées du 24 octobre, par lesquelles Charles VI lui
mandait, de Romans en Dauphiné, des nouvelles de sa santé et de son
voyage[417]; puis, un second message du Roi, daté d'Avignon, et expédié
le 3 novembre. Le courrier qui en était chargé, Thomas Guérart,
arriva à Paris juste à temps pour connaître l'accouchement de la Reine
et rapporter la nouvelle au Roi[418]. Le 9 novembre, au palais du
Louvre[419], à deux heures après minuit, Isabeau avait mis au monde une
fille qui reçut au baptême le même nom que sa mère[420].
[Footnote 417: Arch. Nat. KK. 30, fº 67 vº.--Charles VI avait déjà
envoyé à la Reine un message daté de Nevers. Ibid.]
[Footnote 418: Arch. Nat. KK 30. fº 67 vº.]
[Footnote 419: Le Louvre avait été restauré et agrandi par Charles V;
respectant la Grosse-Tour, construite en 1204 par Philippe-Auguste et
qui servait à la fois de prison et de trésor, il avait élevé les ailes
du Nord et de l'Est, fermé le quai du côté du chemin de halage, et
meublé richement les chambres du palais. Dans une des tours, il avait
installé sa célèbre _Librairie_ (Legrand, _Paris en 1380_, p. 50, note
4.)]
[Footnote 420: Le Père Anselme, _Histoire généalogique..._, t. I,
p. 114.--Vallet de Viriville, _Note sur l'état civil des princes et
princesses nés de Charles VI et d'Isabeau de Bavière_, (_Bibl. Ec. des
Chartes_, t. IV, 1857-1858, p. 477).]
Le Roi espérait que sa femme lui donnerait un fils; mais lorsqu'il
apprit la naissance de sa seconde fille, eut-il le loisir de méditer
sur cette nouvelle déception? Alors les doléances du Languedoc, les
questions d'Italie occupaient ses journées; puis, le soir venu,
c'étaient de longs et splendides soupers; avec la nuit commençaient
les danses et les joyeux divertissements[421]. Le roi de France,
jeune et passionné, se plaisait et s'attardait aux «grands grâces
des fricques dames et damoiselles de Montpellier[422]», et, tous les
jours, il «carolait avec ces gentes personnes,» prodiguant son or et
ses forces, comme il avait déjà fait, «en la demeure du Pape», avec les
dames et damoiselles d'Avignon. Cependant il n'oubliait pas sa femme
complètement; nous avons vu qu'il lui écrivit de Romans et d'Avignon.
De Toulouse, où des fêtes étourdissantes lui furent offertes, il envoya
à Isabeau, de façon à ce qu'il lui parvînt pour le 1er janvier 1390,
le joyau qui convenait le mieux à une jeune reine dévote et coquette:
c'était un bijou d'or fermant à charnières, et dont l'un des tableaux
représentait le sépulcre de Notre-Seigneur, et l'autre, l'image de
Notre-Dame, «tenant un Enfant-Jésus tout d'or», émaillée de blanc,
garnie de balais, d'émeraudes et de perles; tandis que sur les faces
extérieures, d'un côté était l'image de la Vierge «émaillée en rouge
cler,» et de l'autre, un miroir. Ce cadeau plut beaucoup à Isabeau, car
elle en fit un fréquent usage: peu de mois après, le joyau, tout terni,
charnières brisées, ayant perdu plusieurs perles, avait besoin d'un
«rappareillage[423]».
[Footnote 421: Sur le voyage de Charles VI en Languedoc, voy.
Froissart, Chroniques..., liv. IV, ch. IV, VII, VIII, t. XII, p. 37-54,
72-93.--Religieux de Saint-Denis, t. I, p. 617-635.--Dom Devic et
Dom Vaissete, _Histoire Générale du Languedoc_, (nouv. éd. Toulouse,
1874-1895, 15 vol. in-4º), t. IX, p. 938-953.]
[Footnote 422: Froissart..., t. XII, p. 52.]
[Footnote 423: Arch. nat. KK. 21 fº 90 vº.]
Sur le point de regagner Paris, le Roi prévint la Reine de son retour
par une lettre écrite à Lyon, le mardi 8 février[424]. Le lieu d'envoi
de ce message et l'itinéraire, si bien reconstitué, du voyage de
Charles VI et du duc de Touraine[425] ne permettent pas d'accepter,
comme tout à fait vrai, ce que Froissart raconte si joliment de
«l'active» qui fut faite entre le Roi et le duc pour plus tôt venir
de «Montpellier à Paris», active qui aurait été inspirée à Charles
par son grand désir de revoir sa femme[426]. S'il y eut entre les
deux compagnons une lutte de vitesse, leur course ne peut avoir eu
pour point de départ Montpellier, mais Châtillon-sur-Seine, car,
d'après l'itinéraire, le Roi et le duc passaient ensemble dans cette
ville le 20 février, et ils étaient à Paris le 21[427]. Monsieur de
Touraine arriva le premier, et la gageure fut pour lui, cinq mille
francs d'après Froissart; il avait profité de ce que Charles, cédant à
la fatigue, se reposait à Troyes huit heures de nuit, pour descendre
la Seine en bateau jusqu'à Melun! Le Roi d'ailleurs ne tarda pas à
arriver, à la grande joie de la Reine et des dames.
[Footnote 424: Le message royal fut apporté par le chevaucheur Le
Bourguignon. Arch. Nat. KK. 30, fº 81 rº.]
[Footnote 425: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 54.--E.
Petit, _Séjours de Charles VI_.]
[Footnote 426: «Le roi se départit de Toulouse..., vint à Montpellier;
et là se tint trois jours pour soi rafraîchir car la ville de
Montpellier, les dames et les demoiselles lui plaisoient grandement
bien; si avait-il grand désir de retourner à Paris et de voir la reine.
Or advint un jour, lui étant à Montpellier que en causant à son frère
de Touraine il dit «Beau-frère, je voudrais que moi et vous fussions
ores à Paris car j'ai grand désir que je voie la reine, et vous
belle-seur de Touraine». Froissart, _Chroniques_..., liv. IV, ch. IX,
t. XII, p. 94.]
[Footnote 427: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 54.--La
distance de Châtillon-sur-Seine à Paris est d'environ cinquante lieues,
il paraît impossible qu'elle ait été franchie en un jour, par Charles
VI et les personnes de sa suite, chevauchant à une allure normale. Il
faut donc reprendre en partie le récit de Froissart et supposer que de
Châtillon à Paris le roi et le duc de Touraine luttèrent de vitesse
«chacun un seul chevalier en sa compagnie».]
«Au bel hôtel saint-Pol, Madame Ysabel la reine se tenoit», dit
Froissart, en racontant les événements de l'année 1390[428]. Pendant
quelques mois de cet hiver, Isabeau, en effet, résida à Paris, où de
grandes réceptions furent données par les princes: le duc de Touraine
convia, «le roy et tous les seigneurs, dames et damoiselles à des
joutes, et à des fêtes pour célébrer le retour de son voyage; le duc de
Bourbon[429], sur le point d'entreprendre une chevauchée en Barbarie,
offrit un grand festin d'adieux.
[Footnote 428: _Chroniques..._, liv. IV, ch. XVII, t. XII, p.
311.--L'hôtel Saint-Pol comprenait un immense terrain entre la rue
Saint-Antoine, le quai des Célestins et la rue du Petit-Musc. Ce
n'était pas un palais d'un seul tenant, mais un amas de maisons
successivement achetées par Charles V.]
[Footnote 429: Les Gênois ayant organisé une expédition contre les
pirates barbaresques qui infestaient la Méditerranée, le duc Louis de
Bourbon accepta le commandement de la croisade. Son armée, composée
principalement de chevaliers français et anglais, débarqua en Afrique,
vainquit les pirates de Tunis, de Bougie, de Tlemcen, les força à
remettre en liberté les chrétiens captifs et entreprit même le siège
de Tunis; mais une brouille s'étant élevée entre les Français et les
Gênois, les troupes se disloquèrent (automne 1390). Cependant la cour
de France s'était beaucoup intéressée à la chevauchée de Barbarie. «On
faisait en France processions pour eux, afin que Dieu les voulsist
sauver, car on ne savait qu'ils étaient devenus, ni on n'envoyait
nulles nouvelles». Froissart, _Chroniques..._, t. XII, p. 309;
plusieurs dames de l'entourage de la Reine «la dame de Coucy, la dame
de Sully... qui aimoient leurs seigneurs et maris, étaient en grand
ennui pour eux le terme que le voyage dura.» Ibid.--Pour le récit de
cette expédition, voy. Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. XIII,
XV, XVII, t. XII, p. 123-321.--Religieux de Saint-Denis..., t. I, p.
649-671.--Chronique du bon duc Loys de Bourbon, (éd. Chazaud, _Soc.
Hist. de France_, Paris 1873, in-8º), p. 218-257.]
En cette même année, Isabeau fut, pour la seconde fois, frappée par
le deuil; elle perdit sa fille aînée. Le cercueil de cette enfant fut
déposé dans l'abbaye de Maubuisson[430].
[Footnote 430: Le Père Anselme, _Histoire généalogique..._, t. I, p.
111.--Vallet de Viriville, _Note sur l'Etat des princes..._ (_Bibl. Ec.
des Chartes_, 1857-1858), p. 477.--La mort de cette enfant dut avoir
lieu dans l'un des six premiers mois de l'année puisque les Comptes de
juin à décembre ne contiennent plus aucune mention des dépenses faites
pour la petite princesse.]
Faute de documents, on ne peut suivre la Reine pendant le printemps
et l'été; le 25 mai, Charles VI, voyageant sur les bords de l'Oise,
lui envoya un message[431] dont le lieu de destination n'est pas
connu; mais nous voyons qu'en mai et juin Isabeau est très occupée de
l'entretien de l'une de ses propriétés, l'hôtel «du Val-la-Reine[432]».
Cette belle résidence, dont dépendaient des forêts, des prés, toute une
campagne[433], avait été cédée, en septembre 1389, par le duc de Berry
au duc de Touraine qui l'avait donnée à Isabeau[434], en échange d'une
maison sise à Paris, au faubourg Saint-Marcel, dite depuis «l'hôtel
d'Orléans».
[Footnote 431: Arch. nat. KK. 30, fº 82.]
[Footnote 432: La maison de Vaux-la-Reine, située dans la paroisse
de Combs, (canton de Brie-comte-Robert, arr. de Melun, dép. de
Seine-et-Marne) avait été fondée, vers 1265, par Jeanne de Toulouse,
femme d'Alphonse de Poitiers et belle-sœur de saint Louis, sous le nom
de Vaux-la-Comtesse. Appelée depuis Vaux-la-Reine, peut-être à cause de
la reine Jeanne d'Evreux, troisième femme de Charles IV le Bel, elle
avait été donnée, en 1380, par Charles VI, au duc Jean de Berry. Voy.
Lebeuf, _Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris_ (Paris,
1889-1893, 7 vol. in-8º) t. V, p. 181-184.]
[Footnote 433: _Ibid._]
[Footnote 434: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 50 et
note 6, Isabeau avait acquis Vaux-la-Reine, pour être plus près de
Charles VI lorsque celui-ci venait chasser à Corbeil, dans la forêt de
Sénart et qu'il descendait à Villepescle, dans la maison de son valet
de chambre Gilles Nallet, ancien garde de la librairie de Charles V.
(Lebeuf, t. V, p. 120-121 et _Histoire de la ville et du diocèse de
Paris_, 183-184.)]
Le domaine du Val-la-Reine avait besoin de réparations; pour subvenir
à cette dépense, Isabeau demanda à Charles VI, et en obtint, la somme
de mille francs d'or, dont elle donna quitus aux gens des Comptes le 20
juin, à Paris[435].
[Footnote 435: Bibl. Nat. f. fr. 20 367, fº 72.]
Quelques jours après cette date, la Reine se trouvait installée, avec
Valentine de Milan, au château de Saint-Germain-en-Laye. La jeune
duchesse ne devait pas tarder à y pleurer la mort de son premier né qui
ne vécut que deux mois[436]. Quant à Isabeau, pour la quatrième fois,
en cinq années de mariage, elle était enceinte.
[Footnote 436: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 58 et 59.]
A la fin de juillet, le Roi et le duc de Touraine vinrent rejoindre
leurs femmes à Saint-Germain où ils demeurèrent jusqu'à la dernière
semaine d'août. Là, Charles VI vit un jour, à la suite d'un orage
formidable, la Reine bouleversée, puis terrifiée au point de donner
des inquiétudes. A l'heure où la messe était célébrée, le ciel soudain
s'obscurcit, le tonnerre gronda, et les éclairs déchirèrent les
ténèbres qui enveloppaient le château, pendant qu'un vent furieux
déracinait les plus vieux arbres de la forêt, arrachait de leurs
gonds les portes des chambres et brisait les vitres de la chapelle.
L'officiant, baissant la voix, se hâtait de terminer le sacrifice,
et tous les assistants se prosternaient la face contre terre[437].
Isabeau fut très profondément ébranlée; son moral surtout avait été
impressionné par l'épouvantable phénomène qu'elle regardait comme la
manifestation de la colère céleste contre la Maison de France, et il
lui semblait qu'elle avait échappé, par miracle, au plus grand des
dangers. Un pèlerinage pourra seul rendre un peu de calme à son esprit;
aussi voit-on ses serviteurs s'empresser aux préparatifs d'un départ.
Ils achètent des coffrets pour y enfermer les robes, et «du gros drap
pers de Louviers, à faire sacs pour mettre dedans les livres pieux
et les roumans» dont Isabeau faisait sa lecture et sa distraction et
portait en ses voyages[438].
[Footnote 437: Religieux de Saint-Denis, _Chronique..._, t. I, p.
685-687.]
[Footnote 438: Arch. Nat. KK. 21, fº 28 vº.]
La Reine quitte Saint-Germain dans les derniers jours d'août, suivie
de toute sa Maison dont le fonctionnement régulier n'était nullement
dérangé par les déplacements. Le 26, passant par Paris, elle couche
au Palais où se trouve le Roi[439]; le 1er septembre, elle est à
Pontoise[440]; elle y reçoit une lettre, datée de Chauny[441],
du duc de Touraine qui chasse avec Charles VI aux environs de
Compiègne[442]. Elle gagne ensuite Maubuisson[443], où elle demeure
quelques jours, le duc de Touraine vient l'y rejoindre, puis en sa
compagnie, elle retourne à Pontoise; c'est là que lui sont remises,
le 11 septembre, des lettres envoyées de Compiègne par le Roi[444];
après Maubuisson, elle visite Saint-Sanctin et Chartres (octobre)[445]
tandis que Charles VI se rend à Beauvais, d'où il lui mande de ses
nouvelles[446]. Elle passe les fêtes de la Toussaint à l'Abbaye de
Villiers-lez-la-Ferté-Alais[447].
[Footnote 439: _Ibid._]
[Footnote 440: Arch. Nat. KK. 30, fº 97 rº.]
[Footnote 441: Chauny, ch-l. de canton, arr. de Laon, dép. de l'Aisne.]
[Footnote 442: _Ibid._]
[Footnote 443: «Jehan d'Arizolles, chevalier, envoyé de Compiègne
porter lettres devers la royne à Maubuisson..., mardi, 6 septembre, le
roy à Compiègne». Arch. Nat. KK. 30, fº 97 rº.--Lettres du roi au duc
de Touraine à Maubuisson, _ibid._]
[Footnote 444: Le 20 septembre, des ordres sont donnés pour élargir les
vêtements de la Reine. Bibl. Nat. f. fr. 5.086, nº 110.]
[Footnote 445: Achat de deux draps d'or racamas, le 13 octobre, «pour
la royne en son pèlerinage de Saint-Sentin-lez-Chartres pour offrir
par la dicte dame a la dicte église de Saint-Sentin..., XXXII, liv.
par.--Arch. Nat. KK. 21, fº 74 vº.--Achat d'un coffre pour mettre et
porter les robes de la royne au voyage par elle fait nouvellement a
Saint-Sentin» _ibid._, fº 76 vº.]
[Footnote 446: Arch. Nat. KK 30, fº 98 rº.]
[Footnote 447: La Ferté Alais, ch.-l. de canton, arr. d'Etampes, dép.
de Seine-et-Oise.--La Reine était installée à l'abbaye de Villiers, le
19 octobre, date où elle y recevait un message de Charles VI envoyé de
Beauvais. Arch. Nat. KK 30, fº 98 rº.--Le 29 octobre, achat de drap
pour mettre sur les bureaux du Roi et de la Reine; Charles VI étant
à Beauvais, la reine à Villiers. Arch. Nat. KK. 21, fº 20 vº.--Achat
pour la reine de deux draps d'or de racamas pour offrir à l'abbaye de
Villiers, le jour de la Toussaint. _ibid._, fº 74 vº.]
Le 24 janvier 1391, au château de Melun, entre six et neuf heures du
matin, la Reine accoucha de sa troisième fille, qui, en souvenir de
la petite morte, fut nommée Jeanne[448]. Décidément, le ciel semblait
sourd aux ferventes prières qui, de toutes parts, s'élevaient pour
demander un Dauphin.
[Footnote 448: Le Père Anselme, _Histoire généalogique de la maison de
France_, t. I, p. 113.]
* * * * *
Les documents ne permettent pas de connaître, par le menu, les faits
et gestes de la Reine pendant les dix-huit mois qui vont suivre. Ses
déplacements périodiques et quelques fêtes auxquelles elle assista sont
les seuls détails que nous ayons sur sa vie pendant ce temps.
Ainsi, le 10 avril 1391, des réjouissances sont données à Saint-Pol,
«en présence du Roi et de la Reine», à l'occasion des noces de Marie
d'Harcourt, jeune femme de grande noblesse dont le nom a été cité au
premier rang des demoiselles d'honneur de la Reine[449].
[Footnote 449: Marie d'Harcourt épousait en secondes noces Colart
d'Estouteville, seigneur de Torcy, chevalier banneret, chambellan
du Roi, sénéchal de Toulouse et d'Agen (le Père Anselme, _Histoire
généalogique_, t. V, p. 131 et t. VIII, p. 97.)--Charles VI voulut
qu'il y eut un grand tournois--il y jouta lui-même, comme le prouve un
mandement de mai 1391 par lequel il accorde une gratification de 100
francs «aux chevaucheurs, armeuriers, peintres et varlet de son grand
cheval, qui le servirent aux joustes derrenièrement faictes à Paris».
_Catalogue des Archives du baron de Joursanvault_, t. I, nº 653.]
En septembre, Isabeau accomplit son pèlerinage, pour ainsi dire annuel,
à Chartres et à Saint-Sanctin[450]. Coïncidence curieuse: au moment
où ses vœux la ramènent aux pieds de Notre-Dame, elle doit donner à
ses serviteurs, comme elle l'a fait l'année précédente, à la même
époque, des ordres pour qu'ils transforment sa garde-robe[451], car sa
cinquième grossesse est devenue apparente.
[Footnote 450: Arch. Nat. KK 22, fº 73 rº. La Reine offrit à l'église
de Saint-Sanctin, quatre pièces de drap d'or racamas.]
[Footnote 451: Bibl. Nat. n. acq. fr. 5 086, nº 111.]
Elle passe la fin de cette année loin du Roi qui, en novembre et
décembre, voyage de son côté pour affaires politiques ou pour son
plaisir[452]; le premier janvier 1392, il est encore à Tours, retenu
par le règlement des affaires de Bretagne[453]; c'est de cette ville
qu'il envoie à Isabeau son cadeau d'étrennes[454].
[Footnote 452: E. Petit, _Séjours de Charles VI_, p. 51 et 52.]
[Footnote 453: _Ibid._, p. 52.]
[Footnote 454: Bibl. Nat. f. fr. 25 706, fº 326.]
A ce propos, rappelons que le premier jour de janvier de chaque année,
les Princes échangeaient entre eux de riches présents[455], et que le
Roi et la Reine gratifiaient de cadeaux les officiers, les dames et
les serviteurs de leurs Hôtels.
[Footnote 455: A Rome, le 1er janvier était le point de départ de
l'année civile, et il était d'usage d'échanger ce jour-là des présents
plus ou moins importants, en les accompagnant de témoignages d'amitié
et de vœux de bonheur. Au moyen âge, dans la plupart des pays, on fit
commencer l'année à d'autres époques; en France, le style usité jusqu'à
l'édit de Paris 1564, fut celui de Pâques; cependant le 1er janvier
demeurait par tradition le point de départ de l'année astronomique et
le jour des étrennes.]
Pour nous renseigner à ce sujet, nous avons une intéressante lettre
royale, datée précisément de janvier 1392; elle nous donne l'inventaire
des étrennes qui viennent d'être distribuées par Isabeau et dont
la somme totale ne s'élève pas à moins de deux mille huit cents
francs[456].
[Footnote 456: Lettres de Charles VI, Tours, 19 janvier 1392. Bibl.
Nat. f. fr. 25 706, fº 326.]
Cette année, la Reine offrait à Charles VI un collier garni de rubis,
de diamants et de perles; à chacune des petites princesses, Isabelle et
Jeanne, elle donnait un fermaillet d'or[457] avec un balais et trois
grosses perles; le duc et la duchesse de Touraine recevaient chacun une
bague d'or où était enchassé un gros diamant. Dix-sept anneaux d'or
étaient distribués aux dames de la Maison et à celles de l'entourage.
Marguerite de Landes et Jeanne de Soisy étaient plus favorisées, car
leurs bagues étaient ornées de saphirs. D'autres, comme Madame de
Savoisy et Madame de Hainceville recevaient un hanap d'argent doré,
etc. Personne n'était oublié, ni le confesseur d'Isabeau, ni Femmette
la femme de chambre, auxquels étaient attribués des gobelets d'argent,
tandis que l'ouvrière de l'atour et la lavandière recevaient toutes
les deux une tasse d'argent[458]. On remarque que la Reine garde, pour
elle-même, un anneau d'or à rubis, un autre à diamants, un reliquaire
d'or à perles, une croix d'or à pierreries, deux patenôtres etc.,
presque tous joyaux de piété[459].
[Footnote 457: Un fermaillet était une petite boucle de ceinture.]
[Footnote 458: La Reine donna aussi des cadeaux aux chevaucheurs qui
lui apportèrent les étrennes du Roi, du duc de Touraine et du roi
d'Arménie.]
[Footnote 459: Bibl. Nat. f. fr. 25.706, fº 32 rº.]
Le 5 février, Charles VI rentrant de la Touraine[460], rejoignait, à
l'hôtel Saint-Pol, sa femme qui, depuis quelques jours déjà, attendait
sa délivrance.
[Footnote 460: E. Petit, _Séjours de Charles VI_, p. 52.--Jarry, _Vie
politique de Louis d'Orléans_, p. 78.]