cinq cents cierges, car la nuit est venue; la Reine remonte dans sa
litière et pendant que retentissent les dernières acclamations, elle se
dirige vers le Palais[378], où l'attendent le Roi, la reine Blanche et
la duchesse d'Orléans. Un somptueux souper réunit les seigneurs, les
chevaliers, les dames et les damoiselles; un grand bal leur fut ensuite
offert.
[Footnote 378: Le Palais, ou Palais Royal, ancienne demeure de
Saint-Louis, devenu le siège du Parlement, s'étendait du Pont au Change
au Pont Saint-Michel. Quoiqu'il y eut «salles et chambres pour loger
le Roi et les douze pers», (Guillebert de Metz, _Description de la
Ville de Paris_, dans _Paris et ses Historiens_, p. 159) les Valois n'y
résidèrent que rarement, pour leur mariage, et leur entrée solennelle.
(Du Breuil, _Théâtre des Antiquitez de Paris_, p. 228).]
Le Roi, très heureux que tout se fût si bien passé, se montra plus gai
et plus aimable que jamais. A un moment qu'Isabeau devisait avec des
dames sur les événements du jour, il s'approcha du groupe, demanda à sa
femme si elle se rappelait la bousculade du Châtelet, et lui révéla que
les deux hommes montés sur un grand cheval, qui voulaient voir de tout
près, n'étaient autres que lui-même et Philippe de Savoisy! Charles VI
avait contraint le Grand-maître de l'Hôtel de la Reine à se déguiser,
et à le conduire au plus épais de la foule. A ce récit les dames
«commencèrent à farcer», et le Roi, tout fier de son escapade, rit le
premier et de bon cœur des horions qu'il y avait gagnés.
* * * * *
Le dimanche avait été la journée des Parisiens, le lundi fut celle de
la Cour.
Vers midi, les Princes et les plus nobles dames s'assemblent au Palais
pour accompagner Isabeau à la Sainte-Chapelle. Charles VI s'y est déjà
rendu avec une suite de seigneurs[379]. Il a revêtu l'habit royal: «la
tunique, la dalmatique, la robe à socques», et le manteau chlamyde de
couleur écarlate, rubannés de rubans d'or de Damas, fourrés d'hermine
et brodés de pierreries[380]. Il porte le diadème, et les vieux
courtisans et les anciens conseillers de Charles V se réjouissent de
voir «pontifical en son costume et en son maintien», le jeune Roi dont
ils ont trop souvent à blâmer le goût pour les costumes de fantaisie et
les modes étrangères[381].
[Footnote 379: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
I, p. 613.]
[Footnote 380: _Ibid._ et Arch. Nat. KK 20, fº 101 rº.]
[Footnote 381: Religieux de Saint-Denis, _ibid._]
La Reine paraît dans la galerie qui conduit de plain-pied des
appartements royaux à la chapelle haute. Sa toilette, suivant l'usage
pour la messe du sacre, est tout en soie. Sous un manteau de satin
vermeil fourré de cendal tiercelin[382], elle porte une robe du même
tissu; comme elle doit être ointe à la tête et à la poitrine, ses
cheveux sont répandus sur ses épaules[383], son manteau est «à lacs
par devant[384]», et, sous sa robe, le large doublet et la chemise de
fine toile de Reims, sont ouverts par devant et par derrière[385].
[Footnote 382: Arch. Nat. KK 20, fº 101 vº.--Le cendal était une étoffe
de soie très recherchée.]
[Footnote 383: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
I, p. 613.]
[Footnote 384: Arch. Nat. KK 20, fº 101 rº.]
[Footnote 385: _Ibid._, fº 101 vº.]
Le cortège se met en marche: Isabeau est suivie du duc de Touraine,
des ducs de Berry et de Bourgogne, tous trois habillés, «comme à duc
appert», du manteau de velours vermeil, fourré d'hermine par dedans
et par dehors, de la houppelande, de la cotte et du chaperon de
même velours[386]; puis viennent les autres princes, les seigneurs
et les dames. Sous le porche de la chapelle haute, commencent les
cérémonies du sacre, telles qu'elles ont été réglées d'après l'ordre
et le cérémonial remontant, dit-on, à Charles le Chauve et à Hincmar
et que Charles V, en 1365, a fait corriger et mettre par écrit «de
son commandement et sous ses yeux[387]». La Reine est introduite dans
l'église par deux évêques qui se placent à ses côtés; l'archevêque
de Rouen, Guillaume de Vienne, en habits pontificaux, assisté de
Gui de Monceau, abbé mîtré de Saint-Denis[388], et entouré d'un
clergé nombreux, la reçoit à l'entrée de la nef. Pendant le chant
du _Te Deum_, entonné par l'archevêque, Isabeau se dirige vers le
maître-autel; elle s'y agenouille et prie quelques instants[389],
tandis que Guillaume de Vienne prononce cette oraison: «Seigneur,
entends nos supplications, et que ce qui est à faire par notre humilité
soit rempli par l'effet de ta vertu». La Reine se relève, soutenue par
les deux évêques, puis le front incliné, écoute la prière du prélat
demandant à Dieu de multiplier sur elle ses dons et bénédictions, «afin
qu'avec Sara et Rebecca Lia et Rachel... elle jouisse de la fécondité
de son sein... pour l'honneur du royaume, le bon gouvernement et la
protection de la Sainte Église de Dieu». Ensuite Isabeau quitte
l'autel, salue le Roi, et va prendre place dans le chœur, sous un dais
très élevé garni de tapis et de drap d'or[390]; de là son regard peut
embrasser toute l'assistance.
[Footnote 386: Arch. Nat. KK 20, fº 100.]
[Footnote 387: Th. Godefroy, _Le Cérémonial français_ (Paris, 1649, 2
vol. in-fº). t. I, p. 49-51.]
[Footnote 388: Religieux de Saint-Denis, _Chronique_..., t. I,
p. 615.--Guillaume de Vienne, abbé de Saint-Sequane de Langres,
puis évêque d'Autun en 1375, était devenu archevêque de Rouen en
1387. _Gallia Christiana_, t. IV, col. 417 et 700; et t. IX, col.
755.--Gui II de Monceau était abbé de Saint-Denis depuis 1363. _Gallia
Christiana_, t. VII, col. 401.]
[Footnote 389: La Reine offrit à la Sainte-Chapelle deux pièces de drap
d'or racamas. Arch. Nat. KK. 20, fº 101 vº.]
[Footnote 390: Religieux de Saint-Denis, _Chronique_..., t. I, p. 615.]
Jamais, depuis le sacre de la reine Jeanne, femme de Charles
IV le Bel, cérémonie aussi fastueuse n'a été célébrée dans la
Sainte-Chapelle[391]: l'église est tendue de draperies d'or, décorée
aux armes de France et de Bavière, celles-ci «formées de losanges
d'argent et d'azur de vingt et une pièces en bandes[392]». Sur le
maître-autel et sur d'autres autels dressés à cet effet, ont été
déposés les insignes de la puissance royale: l'anneau, le sceptre,
la main de justice et la couronne, qui sont d'un prix inestimable;
la coiffe de velours vermeil, qui soutient la couronne, est ornée de
quatre-vingt-treize diamants taillés, entremêlés de saphirs, de rubis
et de perles[393].
[Footnote 391: La reine Jeanne, seconde femme de Charles IV le Bel,
avait été sacrée à la Sainte Chapelle en 1324, «à somptueux appareil».
Th. Godefroy, _Cérémonial_..., t. I, p. 469.]
[Footnote 392: Le Père Anselme, _Histoire généalogique_..., t. I, p.
112.]
[Footnote 393: J. Quicherat, _Histoire du Costume en France_, p. 260.]
Jamais, depuis Saint-Louis aussi brillante assemblée des plus nobles
personnages ne s'est vue dans la chapelle du Palais. Les grands
barons et les chevaliers illustres, les grands dignitaires, les
hauts magistrats et les plus notables des bourgeois sont présents.
Ils viennent saluer l'aurore d'un règne qu'ils souhaitent prospère
et glorieux. L'aspect des costumes de gala, dont tous sont revêtus,
est éblouissant: velours vermeil des surcots et des houppelandes,
fourrures de cendal, velours cramoisi, bordure d'hermine des mantels
à parer, satins chatoyants verts roses ou vermeil des robes, diamants
étincelants de la couronne royale, pierres précieuses et perles des
chaperons des ducs, troches d'or, fleurs de genêt à la devise du Roi,
étonnent, charment ou récréent la vue.
Cependant Guillaume de Vienne prélude au sacre. La Reine, conduite par
les deux évêques, s'avance de nouveau vers l'autel; elle s'incline en
même temps que les assistants sous la bénédiction du prélat qui supplie
Celui «qui, pour le salut d'Israël, fit passer Esther des chaînes de
la captivité au lit et au trône d'Assuérus, de garder Isabelle pudique
dans le lien du mariage et de lui faire accomplir, en tout et surtout,
les célestes desseins[394]». La Reine s'agenouille, et l'archevêque
l'oint au chef et à la poitrine, disant à chaque onction: «Au nom du
Père, du Fils et du Saint-Esprit, cette onction te profite en honneur
et confirmation éternelle, ainsi-soit-il». Puis, lui passant l'anneau
au doigt: «Prends l'anneau, signe de la foi à la Sainte Trinité, par
lequel tu puisses éviter toutes malices hérétiques, et, par la vertu
qui t'est donnée, appeler les nations barbares à la connaissance de la
vérité». Isabeau reçoit ensuite le sceptre et la main de Justice; enfin
l'archevêque lui pose, seul, la couronne sur la tête en lui disant:
«Prends la couronne de gloire et liesse afin que tu reluises splendide
et couronnée de joie à toujours». Alors les ducs entourent la Reine
et soutiennent la couronne tandis que le prélat récite une dernière
oraison. Le sacre est terminé; Isabeau est ramenée par les ducs jusqu'à
son trône; les seigneurs et les dames, chacun suivant son rang, se
groupent autour d'elle. Le divin sacrifice commence. C'est Guillaume
de Vienne qui le célèbre, suivant le rituel particulier au sacre des
Rois. L'Épître est celle de Saint-Paul aux Ephésiens: «Mes frères...
que les femmes soient soumises à leur mari». Dès que le prélat prononce
les premières paroles de l'Evangile de Saint-Mathieu: «En ce temps-là
les Pharisiens s'approchèrent de Jésus pour le tenter...», le Roi et la
Reine déposent leurs couronnes qu'ils remettent aussitôt que commence
le chant du _Credo_. Après l'Offertoire, Isabeau, conduite à l'autel
par les ducs qui soutiennent sa couronne, offre le pain et le vin; à
la Communion, elle est une dernière fois ramenée au pied du tabernacle
où elle communie sous les deux espèces des mains de l'officiant. Après
l'_Ite missa est_, l'archevêque enlève à la Reine la couronne du sacre
et la remplace par une autre aussi riche, mais moins lourde; puis le
prélat récite encore quelques oraisons, et bénit le Roi, la Reine et
tous les fidèles.
[Footnote 394: Cf. Th. Godefroy, _Le Cérémonial français_, t. I, p.
48-51.]
Le service divin achevé, Isabeau fut reconduite au Palais où, dans la
grande salle, allait avoir lieu le superbe festin offert par le Roi.
Sur la table de marbre[395], couverte pour la circonstance d'une pièce
de chêne épaisse de quatre pouces, était servi le dîner du Roi et de la
Reine. Isabeau, ayant au chef une couronne d'or «moult riche», «après
s'être lavée», prend place entre le roi de France et le roi d'Arménie.
L'archevêque de Rouen, les évêques de Langres[396] et de Noyon[397],
les duchesses de Berry, de Touraine, de Bourgogne, la comtesse
de Nevers; Mademoiselle Bonne de Bar[398], Madame de Coucy[399],
Mademoiselle Marie d'Harcourt; puis, plus bas, Madame de Sully, femme
de Guy de la Trémoille, sont les seuls personnages qui mangent à la
table royale; pendant qu'autour de deux autres tables sont réunies plus
de cinq cents dames et damoiselles.
[Footnote 395: «La grande table de marbre qui continuellement est au
Palais, ni point ne se bouge.» (Froissart..., t. XII, p. 18).]
[Footnote 396: Bernard de la Tour, évêque duc de Langres en 1374,
conseiller de Jean de Berry, envoyé en 1387, auprès du duc de Bretagne
pour lui réclamer la mise en liberté de Clisson, était appelé aux
réunions les plus importantes du Conseil de Charles VI. _Gallia
Christiana_..., t. IV, col. 625.]
[Footnote 397: Philippe de Moulins, évêque d'Evreux en 1384, conseiller
au parlement de Paris, était devenu, en 1388, évêque de Noyon et, en
1389, conseiller à la Cour des Aides. _Gallia Christiana_, t. IX, col.
1018.]
[Footnote 398: Bonne de Bar, fille de Robert duc de Bar et de Marie de
France.]
[Footnote 399: Isabelle de Lorraine, fille du duc Jean I, mariée à
Enguerrand VII de Coucy.]
Le dîner se passe sous les yeux d'une nombreuse foule qu'on a laissée
pénétrer dans la grande salle elle-même; seulement, la table du Roi
est séparée des spectateurs par une forte barrière de chêne dont les
entrées, réservées aux gens de service, sont gardées par «grant foison
de sergents d'armes, huissiers et massiers». Les assistants admirent le
choix des mets, le luxe de la table, et surtout le dressoir, adossé à
un pilier, où brillent de somptueuses vaisselles d'or et d'argent.
Depuis le commencement du repas, des ménestrels «ouvraient de leurs
métiers, de ce que chacun savoit faire», mais vers le milieu, «un
spectacle d'entremets» est donné au centre de la salle: c'est une
représentation de la guerre de Troie qui, tout de suite, captive
l'attention générale.
Les curieux, dont le nombre augmente à chaque instant, se poussent les
uns les autres en tous sens, afin de voir de plus près; ils parviennent
à déborder la haie des gens d'armes; et, sous l'effort, une des
tables où se trouvaient les dames est renversée; celles-ci se lèvent
précipitamment en jetant des cris de frayeur; ce tumulte et la chaleur
excessive de cette salle où se pressent tant de gens, indisposent et
bouleversent plusieurs des convives du Roi; Isabeau, elle-même, est
près de défaillir; mais une verrière est brisée; l'air la ranime et
Madame de Coucy, qui s'était évanouie la première, reprend ses sens. La
fin du dîner est brusquée pour permettre à la Reine et à ses dames de
prendre du repos.
Bien qu'elle ait manqué le matin d'être «moult mesaisee», Isabeau
quitte le Palais, vers les cinq heures, et, à travers les rues, «au
plus long», se rend en litière découverte à l'hôtel Saint-Pol; elle
est accompagnée des duchesses et de ses dames dans leurs litières ou
sur leurs palefrois; le cortège est suivi de plus de mille cavaliers.
Pendant ce temps, le Roi se fait «navier en un batel sur Seine du
Palais à Saint-Pol».
Le soir, la Reine, imparfaitement remise de son émotion du dîner et des
fatigues de sa longue promenade, ne parut ni au souper, ni au bal que
le Roi donna aux seigneurs et aux dames. «Elle demeura en ses chambres
et point ne se montra de cette nuit.»
Le mardi, vers la douzième heure, Isabeau attendait, dans sa «chambre
appareillée», la visite des bourgeois de Paris, lorsqu'entrèrent
un ours et une licorne portant une litière richement ouvrée, en
même temps que parurent quarante des plus notables Parisiens en bel
uniforme. Ils venaient offrir à la Reine, pour son joyeux avènement,
les présents renfermés dans la litière: une nef, deux grands flacons,
deux drageoirs, deux salières, six pots, six trempoirs, le tout en
or; puis douze lampes, deux douzaines d'écuelles, six grands plats et
deux bassins: ces pièces en argent. En échange, ils suppliaient leur
souveraine d'avoir pour recommandés la Cité et les hommes de Paris.
Après le départ des bourgeois, arrivèrent les «povres prisonniers»,
théorie lamentable d'hommes et de femmes que le pardon accordé par la
Reine «pour contemplacion de son joyeux advènement» avait tirés des
cachots du Châtelet; ils venaient la «mercier de la grâce qu'elle leur
avoit faite[400]», lui exprimer leur reconnaissance et leur repentir,
formules débitées d'ailleurs par la plupart de ces gens sans un ferme
propos[401] de changer de conduite.
[Footnote 400: _Registre criminel du Châtelet de Paris_, 1389-1392,
publié par Duplès-Agier (Paris, 1861-1864, 2 vol. in-8º). t. I, p.
176.--Charles VI, en l'honneur de l'Entrée de la Reine à Paris, avait
aussi accordé des lettres de rémission. Arch. Nat. JJ 136, fº 64 et 65.]
[Footnote 401: Jehan de Soubz le Mur, dit Rousseau, natif d'Orléans,
corroyeur, emprisonné au Châtelet pour avoir volé à Paris, sur le
Petit-Pont, une bourse et une ceinture de soie, et libéré par la grâce
de la Reine, recommença presque aussitôt la série de ses méfaits,
puisque «le vendredi ensuivant après sa dite délivrance..., veant
qu'il n'avoit point d'argent, ala en la place du Petit-Pont, où l'on
vent le poisson d'eaue doulce, à un soir, et en ycellui lieu coupa
une bourse de cuir a usage de femme» _Registre criminel du Châtelet_,
t. I, p. 79.--De même Marguerite la Pinele, chambrière, demeurant à
Meaux, détenue au Châtelet pour le vol d'une bourse, et délivrée par le
pardon d'Isabeau, enleva peu après dans l'église Saint-Jean en Grève un
riche anneau d'or et «icellui bouta et cacha en sa bouche». _Registre
criminel du Châtelet_, t. I, p. 323-324.]
Ce jour-là, Isabeau dîna en sa chambre; elle se ménageait pour les
grands tournois de l'après-midi. Elle fut conduite, vers trois heures,
au champ de Sainte-Catherine[402], en un char couvert, très richement
décoré; les duchesses et les dames en grand arroy, composaient
sa suite. De l'échafaud, préparé tout exprès pour elle et son
entourage, elle assista à un spectacle magnifique, bien qu'une épaisse
poussière cachât, par moments à la vue, certains détails.
[Footnote 402: Le Champ, Culture ou Couture Sainte Catherine, était
une dépendance du monastère Sainte Catherine de la congrégation du
Val des Ecoliers. Il était situé sur l'emplacement actuel de la place
Baudoyer. «Il y avait à la Couture Sainte-Catherine des lices pour
champions.» (Guillebert de Metz. _Description de Paris sous Charles
VI_). «C'était là que se faisaient les joutes et tournois quand le Roi
était à Saint-Pol, quoiqu'il y eût dans l'hôtel une cour des joutes.»
F. Bournon, _L'Hôtel Royal de Saint-Pol_ (_Mém. Soc. Hist. de Paris_,
t. VI, p. 77).]
[Illustration: JOUTES EN L'HONNEUR D'ISABEAU DE BAVIÈRE
24 Août 1389.
(D'après une miniature des _Chroniques de Froissart_).]
Trente chevaliers «dits du Soleil d'or» parce qu'ils portaient sur
leurs targes[403] l'emblème du Roi[404], joutèrent et combattirent
jusqu'à la nuit. Tous étaient du plus haut rang et de la plus grande
bravoure. Les ducs, le connétable, l'amiral et plusieurs seigneurs,
dont le duc d'Irlande[405], formaient l'élite de ces jouteurs, et le
Roi, qui s'était mêlé à eux, l'emportait sur tous par sa vaillance[406].
[Footnote 403: La targe était un bouclier de forme ovale, très bombé et
muni d'une boucle au milieu.]
[Footnote 404: L'emblème de Charles VI était un soleil d'or.]
[Footnote 405: Robert de Veres, comte d'Oxford, favori du roi
d'Angleterre Richard II, qui l'avait créé marquis de Dublin et duc
d'Irlande, «pour ces jours, dit Froissart, se tenoit en France de lez
le Roi, car il y avoit été mandé» (_Chroniques_..., liv. IV, ch. I).]
[Footnote 406: «Et jousta le Roy, lequel fit bien son devoir. Mais
plusieurs gens de bien furent très mal contens de ce qu'on le fist
jouster, car en telles choses peut avoir de dangers beaucoup et
disoient que c'estoit très mal fait. Et l'excusation estoit qu'il
l'avoit voulu faire.» Juvenal des Ursins, _Histoire de Charles VI_, p.
75.]
Revenue à l'hôtel Saint-Pol, la Reine, avec les dames et les
damoiselles, fut au souper qui avait été dressé dans la haute salle
construite pour cette fête et décorée d'admirables tapisseries; là,
elle eut la joie d'entendre les dames décerner à Charles l'un des prix
des joutes de la journée. Comme les soirs précédents, après le festin,
le signal des danses fut donné et le bal dura toute la nuit.
Le lendemain, Isabeau se rendit, dans le même apparat, au champ
Sainte-Catherine, pour y présider les petits tournois des chevaliers.
Du haut des hourds[407], qui pour elles avaient été ordonnés et
appareillés, la Reine et ses dames purent admirer à leur aise les
«apertises fortes et roides» des combattants, car, sur l'ordre du
Roi, deux cents porteurs d'eau «avoient arrosé la place et grandement
amoindri la poudrière[408]». Ces joutes furent comme celles des
seigneurs, suivies du souper des récompenses.
[Footnote 407: Hourd, construction de charpente, propre à servir
d'échafaud de théâtre et d'estrade pour tournois.]
[Footnote 408: Froissart, _Chroniques..._, liv. IV, ch. I.]
Le jeudi, chevaliers et écuyers mêlés luttèrent en présence d'Isabeau
et nous remarquons qu'un prix fut attribué à un de ses écuyers dont le
nom «Kouk» décèle une origine étrangère.
Les fêtes pour «la venue de la Royne» durèrent encore la journée
du vendredi[409]. Enfin, le samedi, les seigneurs et les dames des
provinces ou des pays étrangers vinrent prendre congé. Ils partirent
comblés de dons magnifiques, car le Roi avait acheté pour des milliers
de francs de bijoux d'or et d'argent qui furent «au département de la
venue de la Royne» distribués aux invités[410].
[Footnote 409: Charles VI, dit Froissart, «donna à dîner à toutes
les dames et damoiselles». A la fin du repas «qui avoit été grand,
bel et bien étoffé» entrèrent dans la salle plusieurs chevaliers
«qui joutèrent par l'espace de deux heures devant le roi et les
dames». (Chroniques..., liv. IV, ch. I). Froissart nomme les dames
qui assistaient au festin: les duchesses de Bourgogne, de Berry, de
Touraine, etc., Il ne parle pas de la Reine, qui, sans doute, se
reposait de la fatigue des journées précédentes.]
[Footnote 410: Recette extraordinaire de Jean Chanteprime, receveur
des aides pour la guerre «pour certains joyaulz d'or et d'argent pour
donner à plusieurs chevaliers et dames au département de la venue de la
Royne..., 2.110 liv. 15 sous 5 deniers parisis. Arch. Nat. KK 20, fº
8 vº--«pour certaines vaisselles... pour donner à certains chevaliers
_Allemans_ et autres... 482 liv. 12 s. par.» ibid, fº 9 rº «joyaulz
donnés par le Roy... à la Royne Blanche et autres dames et chevaliers,
etc... 1294 liv. 18 s. par.» ibid fº 9 vº.--«Joyaulz d'or et d'argent,
draps d'or et de soie, pour chevaliers, dames, escuiers et damoiselles,
etc... 2.572 liv. 7 s. par. Arch. Nat. KK, fº 12 rº.]
En même temps que les magistrats du Parlement consignaient, dans
leurs registres, que l'entrée de la Reine avait été célébrée avec une
telle pompe que «pieca, comme disaient les anciens, ne fust veue ne
fecte plus grant feste en ce royaume[411],» les chevaliers étrangers
s'en retournant chez eux, «faisaient grand nouvelles en tous pays» de
ces solennités et de l'accueil qu'ils avaient reçu, au point qu'en
entendant quelques-uns de leurs récits, le roi d'Angleterre, Richard
II, enrageait de jalousie et ne pensait plus qu'à célébrer dans
Londres, une grande cérémonie qui fût aussi brillante que l'entrée de
la reine Isabeau.
[Footnote 411: Arch. Nat. Registres du Parlement, X1a 1474, fº 326.]
Pendant ces joyeuses journées, Paris[412] reçut certainement un nombre
considérable de visiteurs. En 1407, Guillebert de Metz avancera qu'ils
étaient cent vingt mille (?) «venus de lointains pays et que la Reine
paya[413].» Ce dernier détail, qu'on ne saurait prendre à la lettre,
est sans doute une allusion aux cadeaux que les provinciaux et les
étrangers reçurent de Charles VI et d'Isabeau et qui avaient coûté tant
d'argent[414].
[Footnote 412: A la fin du XIVe siècle, la population parisienne
s'élevait à 300 000 âmes environ. L. Battifol, _Jean Jouvenel_, p. 82.]
[Footnote 413: Guillebert de Metz, _Description de la Ville de Paris_
(dans Le Roux de Lincy, _Paris et ses historiens_, p. 135 et 136.)]