de Montfort qui, avec l'appui des Anglais, avait disputé la Bretagne
à Jeanne de Penthièvre et à Charles de Blois soutenus par le roi de
France Philippe IV, 1341-1345. (Guerre de succession de Bretagne ou
des Deux Jeannes) Vainqueur de Charles de Blois et de Du Guesclin à la
bataille d'Auray 1364, Jean V avait été reconnu par Charles V légitime
possesseur du duché; condamné comme vassal félon en 1378, pour avoir
renoué des relations avec l'Angleterre, il était rentré en grâce à
l'avènement de Charles VI (le Père Anselme, _Histoire Généalogique_..,
t. I, p. 452.)]
[Footnote 231: Religieux de Saint Denis, _Chronique_..., t. I. p.
508-511.]
Le 5 avril, la Reine et le Chancelier Pierre de Giac[232] recevaient
un message envoyé de Corbeil par le Roi[233]; huit jours après, une
nouvelle lettre, datée d'Orléans arrivait à Isabeau, à Paris[234];
le 18 avril, un troisième message parvenait à la Reine cette fois au
château de Saint-Ouen[235]. L'affaire de Bretagne se terminait à la
satisfaction de Charles VI; redoutant les effets de sa colère, le duc
vint en France pour s'excuser et se réconcilier avec le connétable.
Isabeau le vit certainement et assista aux fêtes qui marquèrent son
séjour[236].
[Footnote 232: Pierre, seigneur de Giac, premier chambellan du Roi,
favori du duc de Berry, avait reçu, en juillet 1383, la charge de
chancelier de France. Il fut destitué en décembre 1388, et mourut en
1407 (le Père Anselme, _Histoire généalogique_..., t. VI, p. 540-544.]
[Footnote 233: Comptes de l'Hôtel du Roi, Messages. Bibl. Nat. f. fr.
6740, fº 8 vº.]
[Footnote 234: Bibl. Nat. f. fr. 6740, fº 8 vº.]
[Footnote 235: Ibid.]
[Footnote 236: Religieux de Saint-Denis, _Chronique_..., t. I, p. 513.]
Mais déjà, il avait fallu ouvrir, dans l'Argenterie du Roi, un compte
spécial pour «la gésine de la Reine[237]». On apporta bientôt à Isabeau
une large houppelande de drap marbre de Montivilliers, boutonnée tout
au long par devant «pour travailler enfant[238]». Le 4 juin, à une
heure de prime[239], la Reine mit au monde une fille qui reçut au
baptême le nom de Jeanne[240]. La cour et le royaume souhaitaient un
dauphin; leur déception n'empêcha point que les relevailles d'Isabeau
ne fussent joyeusement célébrées à Saint-Ouen[241].
[Footnote 237: Arch. Nat. KK 19, fº 107 rº.--«Deux larges chemises pour
vestir la dite dame en sa grossesse» fº 108 rº.]
[Footnote 238: Ibid.]
[Footnote 239: Au XIVe siècle, la journée était divisée en quatre
parties de trois heures chacune: prime, tierce, none et vêpres; prime
durait de six heures à neuf heures du matin.]
[Footnote 240: Le Père Anselme.., t. I, p. 113.--Achat de «V quartiers
de drap pers pour porter baptiser Jehanne de France». Arch. Nat. KK 19,
fº 109 rº.]
[Footnote 241: On porta à Saint-Ouen des robes pour les relevailles de
la Reine et des tapisseries pour ses chambres. Arch. Nat. KK 19, fº 112
et 113.--Ces mentions prouvent que Jeanne est née à Saint-Ouen et non à
Paris, comme certains historiens l'ont prétendu.]
L'événement, à vrai dire, fit peu de bruit; princes et seigneurs
étaient alors tout aux soins de leur prochain départ pour l'Allemagne;
le duc de Gueldre avait adressé à Charles VI une lettre offensante.
Sous prétexte de venger l'insulte, on partait en guerre, mais le but
réel de l'expédition était de sauvegarder les intérêts du duc de
Bourgogne dans le Brabant. Philippe avait besoin de forces importantes
pour expulser de ce territoire, dont il hériterait un jour, les bandes
gueldroises qui l'infestaient[242]. Le plan arrêté pour cette campagne
ne put être suivi, les fièvres paludéennes décimant les troupes et
la chevalerie françaises; le seul résultat de tant d'efforts fut une
promesse de soumission arrachée au duc de Gueldre[243]. Charles VI,
les seigneurs et ce qui restait de la chevalerie regagnèrent la France.
[Footnote 242: Pour répondre à une invasion des Brabançons sur son
territoire, Guillaume de Gueldre avait déclaré la guerre à Jeanne
duchesse de Brabant, et celle-ci avait appelé à son secours Philippe de
Bourgogne.]
[Footnote 243: Religieux de Saint Denis, _Chronique..._, t. I, p.
541-555.]
* * * * *
A Reims, dans un Conseil[244], le cardinal de Laon[245] déclara que le
Roi n'avait plus besoin de tuteurs, qu'il devait désormais diriger par
lui-même les affaires du dedans et du dehors[246]; et, quand le jeune
prince, vers le 15 novembre[247], revint auprès de la Reine, il avait
déjà signifié à ses oncles qu'il les renvoyait dans leurs apanages;
en même temps, il s'était choisi des ministres: son règne personnel
commençait.
[Footnote 244: Après la Toussaint, Charles VI avait convoqué un grand
conseil, au palais archiépiscopal, pour décider «les moyens de donner
désormais au gouvernement du royaume une sage et habile direction».
Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t. I p. 561.]
[Footnote 245: «Le vénérable cardinal de Laon... homme renommé par sa
probité, son éloquence et d'une fidélité éprouvée envers le Roi...
était par son âge et par son rang le premier des prélats assistant à
la réunion». Religieux de Saint-Denis, _Ibid._--Pierre de Montagu,
évêque de Laon, depuis 1371,--chargé de négociations avec l'Angleterre
et de missions auprès du duc de Bretagne, 1372,--présent au conseil de
1373 où fut fixé à quatorze ans l'âge de la majorité des rois, et au
conseil de 1380 où fut décidé le sacre de Charles VI, âgé seulement
de douze ans et demi,--ambassadeur en 1383 auprès du Palatin Rupert
de Bavière,--créé cette même année cardinal «tituli sancti Martis».
_Gallia Christiana_, t. IX, col. 549-551.]
[Footnote 246: Quelques jours après, le cardinal mourut presque
subitement, empoisonné, dit-on, sur l'ordre des ducs de Berry et de
Bourgogne. Religieux de Saint Denis..., t. I, p. 563.]
[Footnote 247: E. Petit, _Séjours de Charles VI_, p. 39.]
CHAPITRE II
LE COUPLE ROYAL
Charles VI était né le premier dimanche de l'Avent de l'année 1368,
au moment même où les prêtres, dans Notre-Dame, chantaient, selon le
rituel du jour: «Voici que vient le Roi! Accourons au-devant de notre
Sauveur[248]!» Et aux fêtes de son baptême, une foule immense et
joyeuse parcourait les rues «à solemnité de torches, sans faire aulcun
ouvrage» criant «Noël! Noël! que bien peut-il estre venu[249]?» comme
si, dès cette heure, la Providence avait voulu promettre une glorieuse
destinée au premier né de ce roi Charles cinquième qui, pour «la
haulteur de sa prouece fut appelez Charle le Grant, pour sa vertu et
sagece, Charle le Sage, et pour ses trésors, Charle le Riche[250]».
[Footnote 248: Bibl. Nat., Coll. Decamps, vol. 48.
«Ou signe estoit, si comme je membre,
De la Vierge, la lune en celle nuit,
En la face seconde...».
(E. Deschamps, Œuvres complètes, t. VI, p. 41.) ]
[Footnote 249: Decamps, _ibid._--Christine de Pisan, _Le livre
des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V_, (éd. Michaud et
Poujoulat) t. II, p. 24.]
[Footnote 250: Les deux premiers surnoms sont donnés à Charles V par
Christine de Pisan, le surnom de Charles le Riche se rencontre dans les
chroniques bavaroises.]
Fils d'un père si illustre et d'une mère chez qui la droiture de
l'esprit s'alliait à une ardente piété et dont la dignité des
mœurs était fameuse, Charles avait été «nourri par grant cure et
diligence[251]», confié aux soins de serviteurs d'élite et entouré d'un
grand luxe. Le premier sentiment développé chez cet enfant avait été la
piété; il ne faisait que commencer à comprendre que déjà, il offrait
une chapelle à Saint-Germain de Vitry[252]; à trois ans, on le menait
en pèlerinage à Notre-Dame de Paris[253].
[Footnote 251: Christine de Pisan, _ibid._]
[Footnote 252: Le 9 décembre 1369.--_Mandements et actes divers de
Charles V_, publiés par Léopold Delisle, dans la _Coll. des Doc.
Inéd_... (Paris, 1874, in-4º), nº 618.--Vitry-sur-Seine, (cant. de
Villejuif, arr. de Sceaux, dép. de la Seine) dépendait du doyenné de
Montlhéry; sa principale paroisse avait pour patron saint Germain,
évêque de Paris, mort en 576.]
[Footnote 253: _Ibid._, nº 859.]
Arrivé à l'âge de «cognoistre», il avait reçu «nourritures de mœurs
propres à prince et introduccion de lettres[254]». Toute une maison
avait été formée autour de sa personne, et son père lui avait choisi
quelques fils de seigneurs pour être les compagnons de ses jeux et de
ses travaux[255].
[Footnote 254: Christine de Pisan, _Le livre des faits et bonnes mœurs
du sage roi Charles V_, t. II, p. 24-25.]
[Footnote 255: Voy. _Mandements et actes divers de Charles V_, nombreux
dons aux amis et aux serviteurs du Dauphin.]
«Le Livre de Sénèque, les Gestes Charlemaine, les Enfances Pépin et la
Cronique d'Oultre-mer de Godefroy de Bouillon» étaient, dès sa huitième
année, les lectures accoutumées du Dauphin, ou les ouvrages que lui
commentaient ses maîtres[256]. Quant aux exemples qu'il avait eus sous
les yeux, c'était le loyal ménage de ses parents qui «moult s'aymoient
de grant amour»; et il avait vu le deuil, «plus grant que communément
ès autres hommes», porté par Charles V lorsqu'il avait perdu celle
«de qui tant de beaux enfans avait eus et qui loyaulement l'avait
aimé[257]».
[Footnote 256: _Ibid._, p. 761, nº 1519.]
[Footnote 257: Christine de Pisan, _Le livre des faits et bonnes mœurs
du sage roi Charles V_, t. II, p. 19-20.--Charles appelait sa femme
«_le soleil de son royaume_».]
Le petit prince avait pu voir aussi ces hommes de gouvernement, ces
graves personnages si studieux, si jaloux de la bonne renommée de la
France qui entouraient et assistaient le Roi son père. Au reste, tout
jeune, il avait montré d'heureuses dispositions de vaillance et d'amour
de la gloire. Mais huit ans s'étaient écoulés depuis que Charles V
était mort laissant cette éducation inachevée[258].
[Footnote 258: Charles V était mort le 16 septembre 1380.]
A vingt ans, le Roi Charles, qui venait de s'affranchir de la tutelle
de ses oncles, était un robuste et brillant chevalier[259]; sa taille
était au-dessus de la moyenne; sa chevelure blonde tombait sur ses
épaules; ses yeux, très vifs, éclairaient un visage aux traits fins
qu'estompait une barbe naissante. Sa physionomie était franche,
énergique et gracieuse; ses manières étaient nobles et polies; toute sa
personne, séduisante; quiconque le voyait soit «estrangier, prince ou
aultre étoit amoureux et esjoy». Son affabilité égalait sa beauté; il
se montrait «humain à toutes gens, sans nulz orgueil[260]». Il étonnait
par sa vaillance; sa force, son intrépidité tenaient du prodige; mais
ces dernières qualités, admirables chez un coureur de tournois, étaient
plutôt nuisibles chez un Roi de France; le jeune prince ne rêvait que
chevauchées, guerres et prouesses[261].
[Footnote 259: Pour le portrait de Charles VI, voy. Religieux de
Saint-Denis, _Chronique_..., t. I, p. 563-567.--Christine de Pisan,
_Le livre des faits et bonnes mœurs_..., t. II, p. 26.--_Chroniques
de Perceval de Cagny_, publ. par H. Moranvillé, (_Soc. de l'Hist. de
France_, Paris, 1902, in-8º) p. 127-128.--«Quoique le règne de Charles
VI ait été fort long, dit le Père B. de Montfaucon, on trouve peu
de monuments où ce Roi soit représenté en peinture ou en sculpture.
La grande maladie qui le prit l'an douzième de son règne... et
les malheurs qui accablèrent le Roiaume pendant ce tems-là firent
apparemment qu'on ne pensa guère à tirer son portrait.» (_Monuments de
la Monarchie française_, Paris, 1731-1733, 5 vol. in-fº), t. III, p.
180.--Le seul document iconographique ayant quelque valeur au point de
vue de la ressemblance est une figure du Roi représenté debout, tirée
de son tombeau à Saint-Denis; voy. Bibl. Nat. Estampes, Oa 13, fº 3.]
[Footnote 260: Christine de Pisan, _Le livre des faits et bonnes
mœurs..._, t. II, p. 26.]
[Footnote 261: «Il se esbatoit aux gieux de paulme, de saillir, de
dancer..., et de touz autres gieux honnestes, autant doulcement et
humblement que peust faire le filz d'un simple chevalier.» _Chronique
de Perceval de Cagny_, p. 127.]
Quand, au lendemain du sacre, le peuple avait vu «son enfance si
encline à armes, chevalerie, désir de voyagier, et entreprendre
faiz», il avait jugé que «celluy roy estoit né lequel ès prophecies
promises qui doit faire les grandes merveilles[262]». Le Dauphin,
devenu Roi, le croyait lui-même; et, comme c'était la politique de ses
oncles de faire la guerre,--aux frais du royaume pour leurs intérêts
personnels,--sans aucune retenue, il s'abandonnait à sa passion
immodérée pour les combats et toutes les choses de la chevalerie,
oubliant les principes de sagesse et de prudence qui avaient inspiré
les actes de Charles V.
[Footnote 262: Christine de Pisan, _Le livre des faits et bonnes
mœurs_. t. II, p. 25.]
Un autre défaut le rendait incapable de bien administrer l'héritage
paternel: sa générosité allait jusqu'à la prodigalité; il dépensait
sans raison et sans prévoyance; il donnait à tous les solliciteurs, ne
comptant jamais, et puisant à pleines mains dans ses coffres au grand
désespoir de sa Chambre des Comptes.
La galanterie, enfin, complétait la figure de ce parfait Valois. Très
tôt, il avait montré pour ce vice un penchant précoce. La faute en
était peut-être à ce chevalier qui, malgré les efforts de Charles V
pour écarter «toute personne qui, au Dauphin, osât ramentevoir matière
luxurieuse», l'avait instruit «à amour et à vagueté[263]». Epris de la
beauté, la cherchant sans cesse sous de nouvelles formes, toujours
en quête du coup de foudre, toujours prêt à s'enflammer, et non moins
prompt à se dégoûter, Charles était passionné et inconstant[264];
il apportait dans le plaisir, comme dans la dépense et les combats,
aux tournois[265] ou à la guerre, une ardeur excessive, effet d'une
imagination déréglée et d'un tempérament peut-être moins sain au fond
que ne l'annonçaient les apparences.
[Footnote 263: Christine de Pisan, _Le livre des faits et bonnes
mœurs_..., t. II, p. 25.]
[Footnote 264: «Les appétits charnels, auxquels il se livrait, dit-on,
contrairement au devoir du mariage, ne lui permettaient pas de douter
qu'il n'eût hérité de malédiction qui avait frappé le premier homme et
sa race perverse. Toutefois, il ne fut jamais pour personne un objet de
scandale, jamais il n'usa de violence, jamais il ne porta le déshonneur
dans une famille...» Religieux de Saint-Denis, _Chronique_..., t. I, p.
567.]
[Footnote 265: «Il se mêlait aussi trop souvent aux tournois et autres
jeux militaires dont ses prédécesseurs s'abstenaient dès qu'ils avaient
reçu l'onction sainte». _Ibid._]
Voilà quel était l'ensemble des qualités aimables et des défauts
inquiétants de ce prince qui, après huit années de tutelle, venait de
prendre en main la direction de son royaume. Le couple royal était
maintenant délivré de toute surveillance; le duc de Bourgogne lui-même,
dépouillé de ses droits de contrôle, ne pouvait plus que présenter des
avis.
Isabeau, autant que le Roi, devait profiter de cette indépendance.
Depuis quelque temps, elle était bien différente de la petite princesse
bavaroise dont l'ingénuité et la simplicité avaient naguère étonné
Madame de Hainaut. Les leçons hâtives de celle-ci, les enseignements de
la duchesse d'Orléans avaient été complétés par l'étude et la pratique
des mœurs de la Cour. A dix-huit ans, Isabeau était parfaitement reine;
de plus, cette jeune femme, deux fois mère, déjà éprouvée par le deuil,
et chez qui s'éveillait le sens de la politique, apparaissait mûrie par
ses trois années de mariage.
Une petite taille,--un front élevé, de grands yeux dans un visage
large, aux traits accentués; le nez fort, aux narines très ouvertes; la
bouche grande, aux lèvres sinueuses et expressives; le menton rond et
potelé, la chevelure très brune, tel est alors le physique de la Reine,
d'après les textes les plus véridiques[266] et les quelques portraits
ou miniatures de l'époque qui sont parvenus jusqu'à nous[267].
[Footnote 266: Voy. _Le Songe Véritable..._, (éd. H. Moranvillé, _Mém.
Soc. Histoire de Paris_, t. XIII, p. 296).--Le _Pastoralet_, dans les
_Chroniques relatives à l'Histoire de la Belgique sous la domination
des ducs de Bourgogne_, (texte français, éd. Kervyn de Lettenhove,
Bruxelles, 1878, in-4º, p. 578.)]
[Footnote 267: On lit dans les _Antiquités nationales_ de Louis Millin,
(Paris, 1790-1799, 5 vol. in-4º, t. I, p. 34) qu'avant la Révolution,
«les monuments reproduisant l'image d'Isabeau de Bavière étaient assez
communs».--Il n'en reste plus aujourd'hui qu'un petit nombre et de
médiocre valeur. Les plus intéressants sont: la représentation de la
statue tombale de la Reine à Saint-Denis, Bibl. Nat., Estampes Oa 13,
fº 9 et Pe 1a, fº 44,--la copie d'un portrait d'Isabeau en costume de
cour, tiré du cabinet de Gaignières, Bibl. Nat., Estampes Oa 13, fº
6;--une miniature du Musée Britannique, (ms. Harleyem 441) où la Reine
est représentée au milieu de ses dames recevant l'hommage d'un livre
de Christine de Pisan;--enfin deux miniatures placées en tête d'un
manuscrit de Froissart exécuté au xve siècle: Entrée de la Reine à
Paris, et Joûtes en son honneur, Bibl. Nat. f. fr. 2648, fº 1.--Millin
dans ses Antiquités Nationales (t. I, nº 1, pl. 3 et 4, p. 30-34,)
a reproduit cinq statues qui, en 1789, surmontaient le portail de
la Bastille donnant sur la rue Saint-Antoine, et il suppose que ces
figures étaient celles de Charles VI, d'Isabeau de Bavière et de deux
de leurs fils en prière devant saint Antoine de Padoue.--M. Bournon
dans son _Histoire de la Bastille_, (Coll. des Doc. sur l'Hist. Gén. de
Paris, 1893, in-4º, p. 12) n'accepte pas cette hypothèse; d'après lui
les statues représenteraient Charles V, Jeanne de Bourbon et leurs deux
fils, Charles et Louis. L'examen du costume et de la coiffure de la
Reine nous rallie à l'opinion de M. Bournon.]
Donc Isabeau n'avait ni un beau corps, ni des traits réguliers; mais
elle rachetait «sa bassesse[268]» par ses heureuses proportions; son
visage avait «grand joliveté[269],» c'est-à-dire de la vivacité et
de l'agrément; son teint brun, «sa laide peau[270]», paraissaient
étranges; sa personne dégageait un charme piquant:
«..... et jolie et avenans
que plaisamment recompensoit
la deffaulte de sa beaulté[271].
[Footnote 268: _Le Pastoralet_, vers 158..., p. 578.]
[Footnote 269: _Ibid._]
[Footnote 270: _Le Songe Véritable_, vers 2838..., p. 296.]
[Footnote 271: Le _Pastoralet_..., p. 578.--Il y a loin de cette
jeune femme à la fois étrange et attrayante, à la Reine, perfection
de beauté, que décrivent certains historiens, d'après la tradition,
disent-ils. Mais en vérité, celle-ci ne pourrait s'appuyer que sur les
éloges non moins partiaux qu'emphatiques prodigués par les chroniqueurs
bavarois à leur jeune princesse. Froissart, qui si volontiers trace le
portrait des belles dames et qui avait assisté aux fêtes d'Amiens, est
muet sur les charmes d'Isabeau.]
A cette époque, le caractère de la Reine ne s'est encore révélé par
aucune œuvre de volonté. Isabeau contenait sans doute ses sentiments
intimes ou les dissimulait, car, très surveillée par les Princes, elle
ne pouvait satisfaire ses penchants ni ses caprices; n'était-elle
pas du reste absorbée, tout entière, par sa seconde éducation et les
nouveautés du milieu où elle se trouvait transplantée? Excessivement
pieuse, puisque, dans cette Cour où les exercices religieux étaient
en très grand honneur, elle semble se distinguer par ses pratiques
assidues et singulières; elle était dévotieuse à la mode de Bavière,
et même, l'ostentation de ses œuvres pies et l'affectation de son
zèle pour certains autels privilégiés font penser aux superstitieuses
coutumes de la pompeuse Italie.
Isabeau aimait beaucoup Charles VI: la vive affection qu'elle lui
portait était faite d'admiration pour le mari si séduisant, et de
gratitude pour le Prince qui l'avait élevée au trône de France.
Un autre sentiment très marqué chez la Reine était sa fidélité au
souvenir des siens, son attachement à tout ce qui lui rappelait la
Bavière. Aux heures mêmes où elle semblait le plus orgueilleuse du luxe
et des honneurs qui l'entouraient, Isabeau n'était point prisonnière
de sa haute situation; elle avait réservé dans son cœur comme un
jardin secret qu'elle cultivait avec un soin pieux, et où sa pensée
se retirait souvent. C'est là, pour le moment, le trait vraiment
original du personnage de la jeune Reine: elle s'était assimilé tous
les dehors, toutes les apparences qui convenaient à son rôle sur la
scène française; mais au fond, elle restait allemande. Ainsi s'explique
le silence de nos chroniqueurs sur son caractère: leur observation ne
pouvait pas facilement démêler les goûts et les sentiments de cette
étrangère.
Au surplus, Isabeau connaissait maintenant les raisons politiques qui
avaient fait rechercher sa main pour le Roi de France; et, au cours
d'événements prochains, elle se révèlera consciente de son influence
diplomatique. En attendant, on la verra, de 1389 à 1392, continuer sa
vie de voyages et de fêtes, mais avec une liberté d'allures plus grande
que précédemment, et moins d'indifférence pour les affaires politiques.
CHAPITRE III
LES FÊTES DE SAINT-DENIS ET DE PARIS
LE SACRE DE LA REINE
La Reine Isabeau sera désormais le centre de toutes les cérémonies de
la cour et de toutes les fêtes royales.
Voici quels étaient, vers cette époque, ses principaux serviteurs, les
dames et les damoiselles qui formaient son entourage et composaient son
cortège habituel ou d'apparat:
Un homme d'âge, vieilli dans l'administration financière du royaume,
Philippe de Savoisy, l'ancien trésorier de Charles V, est grand maître
de l'Hôtel de la Reine et souverain gouverneur de ses dépenses[272].
[Footnote 272: Arch. Nat., Comptes de l'Argenterie de Charles VI, KK
19, fº 136 vº.--Philippe de Savoisy, chevalier, seigneur de Seignelay,
attaché dès 1358 au service du dauphin Charles, duc de Normandie et
régent du royaume, était devenu l'un des chambellans de Charles V et
son principal conseiller en matière de finances. Il avait été nommé
souverain maître de l'Hôtel de la Reine par ordonnance royale du 25
février 1388, et il exerça cette charge jusqu'à sa mort 25 juillet
1398. (le Père Anselme, _Histoire généalogique_..., t. VIII, p.
550-551.)]
Jean le Perdrier, clerc de la Chambre des Comptes, a reçu, dès
l'arrivée d'Isabeau à Vincennes, le titre et les fonctions de Maître
de sa Chambre aux Deniers[273]; il partage cette charge avec Jean de
Chastenay appelé contrôleur de ladite Chambre. Tous les deux, bien
vus du Roi pour leur zèle, sont gratifiés de dons afin «d'être plus
honnestement» au service de la Reine.
[Footnote 273: Le Père Anselme a emprunté ses renseignements sur la
naissance du dauphin Charles en septembre 1386, «au deuxième compte de
Jean le Perdrier». (_Histoire généalogique de la Maison de France_, t.
I, p. 113.)]
Un Maître de la Chambre des Comptes, Guy de Champdivers, conseiller du
Roi, remplit, auprès d'Isabeau, l'office de premier secrétaire.
Jean Salaut, dont la signature figure au bas de toutes les lettres et
quittances de la Reine, est son secrétaire particulier[274].
[Footnote 274: Arch. Nat. K 53 A, nº 79.]
Le nom d'un seul des six maîtres d'hôtel nous a été conservé[275],
Guillaume Cassinel[276], mais nous avons retrouvé les noms des
principaux valets de chambre:
[Footnote 275: Achat de drap d'écarlate pour les robes des VI maistres
d'ostel de la Royne..., 640 livres parisis. Comptes de l'Argenterie de
Charles VI (1er février--1er août 1389). Arch. Nat. KK 20, fº 12 vº.]
[Footnote 276: Guillaume II Cassinel, sire de Romainville, sergent
d'armes du roi Charles V, avait pris part comme chevalier à la campagne
de l'Écluse, 1386 (le Père Anselme, _Histoire Généalogique_..., t. II,
p. 40-41).]
Pierre l'Estourneau, valet-tailleur de robes, depuis décembre
1386[277]; sa tâche est à la fois lourde et délicate; il y déploie une
grande activité et sa ponctualité est remarquable[278].
[Footnote 277: Pierre l'Estourneau avait remplacé, comme valet-tailleur
de robes, Guillaume de Monteron. Arch. Nat. KK 18, fº 16 vº.]
[Footnote 278: Cf. Comptes de l'Argenterie du Roi. Arch. Nat. KK 18,
19, 20. passim.]