pelleteries et fourrures[279].
[Footnote 279: Arch. Nat. KK 18, fº 33 rº.]
Huguelin Arrode travaille aux broderies[280].
[Footnote 280: _Ibid._, fº 33 rº et 70 vº.]
Audriet le Maire a la garde des chambres et des tapisseries[281].
[Footnote 281: Arch. Nat. KK 20, fº 33.]
Enfin Jean Dedrèze est le valet-épicier[282], Gillebert Guérard, le
premier sommelier de corps[283], et Jean Paillard, un «varlet de la
Reine» dont l'office particulier nous est inconnu[284].
[Footnote 282: Arch. Nat. KK 18, fº 12 vº.]
[Footnote 283: _Ibid._, fº 109 vº.]
[Footnote 284: Il faut ajouter à cette liste: Jean Saudubois, valet de
garde-robe, KK 18, fº 33 rº et Robinette Brisemiche, couturière de la
Reine, ibid, fº 18 vº.]
Le personnel féminin au service d'Isabeau est nombreux.
C'est d'abord la Comtesse d'Eu[285] qui, sans doute, est sa grande
dame d'honneur puisqu'elle signe, de son nom «par la reine», un acte
du mois de février 1389[286], et que le 27 mai de la même année, le
Roi la nomme en tête des «dames, damoiselles et autres femmes estans
en la compagnie de tres chiere et tres amee compaigne la royne[287]».
Quel que soit son titre, ses fonctions sont les mieux rémunérées: sur
le montant des gages attribués aux dames pour ladite année[288], la
Comtesse d'Eu reçoit, pour sa seule part, la somme de 1000 francs[289].
[Footnote 285: Isabelle de Melun, veuve de Jean d'Artois comte d'Eu,
mort en 1387 (le Père Anselme _Histoire généalogique de la Maison de
France_, t. I, p. 388).]
[Footnote 286: Arch. Nat. K 53 A, nº 79.]
[Footnote 287: Lettres de Charles VI, datées de Saint-Ouen «aux
généraux conseillers sur le fait des aides à Paris». Bibl. Nat., f. fr.
25 706, pièce 204.]
[Footnote 288: La somme totale était de trois mille cinq cents francs
ou livres tournois. Les lettres du Roi indiquent le nom des dames et le
montant des gages de chacune d'elles.]
[Footnote 289: Soit, en calculant la livre tournois à 10 fr. 30, 10 300
francs, valeur intrinsèque.]
Au-dessous d'elle viennent:
Mademoiselle de Dreux, sa fille[290], que le Roi et la Reine appellent
«nostre tres chiere cousine» comme sa mère, mais qui ne reçoit que 500
francs.
[Footnote 290: Jeanne d'Artois,--mariée, le 12 juillet 1365, à Simon
de Thouars comte de Dreux qui fut tué dans un tournoi le jour de ses
noces. Elle demeura veuve, portant le nom de Mademoiselle de Dreux,
dame de Saint-Valery (le Père Anselme _Histoire généalogique de la
Maison de France_, t. I, p. 389).]
Quatre «chambellannes[291]»: Marie de Savoisy[292], dame de
Seignelay[293], femme du grand maître de l'Hôtel, qui touche 400
francs; Catherine l'Allemande, veuve de Michel de Campremy, remariée au
sire de Hainceville; Madame de Norroy et Madame de Malicorne[294] qui
se partagent une somme de 600 francs.
[Footnote 291: Arch. Nat. KK 20, fº 116 rº.]
[Footnote 292: Marie de Duisy, fille de Philippe de Duisy, maître
d'hôtel du Dauphin Charles (Charles V). Cf. le Père Anselme..., t.
VIII, p. 551.]
[Footnote 293: Seignelay, ch.-l. de cant., arr. d'Auxerre, dép. de
l'Yonne.]
[Footnote 294: Isabeau le Bouteillier de Senlis, fille d'Adam le
Bouteillier de Senlis, seigneur de Noisy, avait épousé Gaucher de
Châtillon, seigneur de Malicorne (le Père Anselme..., t. VI, p. 264.)]
Puis cinq «damoiselles servant la royne», moyennant 140 francs
chacune[295]: Marguerite de Gremonville, Catherine de Villiers,
Mabillette, Jeannette de la Tour et Margot de Trie[296].
[Footnote 295: Bibl. Nat. f. fr. 25.706, pièce 204.--Charles VI donnait
aussi 140 francs «à Sébille de Croisilles qui a servi très longuement
en estat de damoiselle nostre très chière dame et mère que Dieu
absoille» (la reine Jeanne de Bourbon).]
[Footnote 296: Arch. Nat. KK 20, fº 117 rº.]
Enfin Femmette, la femme de chambre, Jeanne, l'ouvrière de l'atour, et
une lavandière, payées chacune 40 francs l'année.
Mademoiselle Jeanne de Luxembourg[297] et Mademoiselle Marie
d'Harcourt, jeunes femmes de très ancienne noblesse, du sang même des
Valois, sont souvent auprès de la Reine en ces années, mais elles ne
font pas partie de sa Maison.
[Footnote 297: Jeanne de Luxembourg était fille de Guy VI de
Luxembourg, châtelain de Lille et de Mahaut de Châtillon, comtesse de
Saint-Pol. (Mas Latrie, _Trésor de Chronologie_, col. 1676).--Marie
d'Harcourt, fille de Guillaume d'Harcourt et de Blanche de Bray,
était veuve de Louis de Brosse, seigneur de Boussac (le Père Anselme,
_Histoire généalogique_..., t. V, p. 131).]
Six prêtres desservent la chapelle d'Isabeau: Jean Gourdet, Jean
Mairesse, Pierre de la Vielleville, Gallehaut, Ytier et Pierre
Langue[298]. Pierre de la Vielleville a certainement le pas sur les
autres, puisque, par une quittance du 3 juillet 1391, «ce prêtre
chappelain» est chargé d'encaisser le service de la chapelle[299].
[Footnote 298: Arch. Nat. KK 19, fº 129 vº.--Il y avait aussi dans la
chapelle de la Reine deux clercs et deux sommeliers, ibid, fº 135 rº.]
[Footnote 299: Bibl. Nat. f. fr. 20592, p. 33 et 34.]
Les Officiers et les Dames de l'Hôtel de la Reine assistent aux
fêtes données à la Cour; pour y paraître dignement, ils reçoivent
des manteaux et des robes de gala; et, quand les réjouissances sont
terminées, le Roi récompense par des présents, ceux de ses serviteurs
dont il a remarqué la bonne tenue.
Isabeau, du reste, fait en faveur de ses gens, de fréquents appels à la
générosité du Prince. Ainsi, son physicien, Guillaume de la Chambre,
reçoit, le 31 décembre 1388, «pour ses peines en art de médecine» et
pour l'accroissement de son mariage 500 francs d'or[300]. Sa femme de
chambre, Femmette, partage avec son mari, Guyot de Fresnoy, «varlet de
son hôtel», un don royal de 300 francs d'or pour «consideracion des
bons et agréables services qu'ils ont faiz longuement à notre dicte
compaigne, font encores continuelement chacun jour et attendons que
ferons au temps avenir[301]» (2 juin 1391). Et quand est arrivé le
jour des étrennes, la Reine fait à ses dames et damoiselles de riches
cadeaux.
[Footnote 300: Bibl. Nat. nouv. acq. fr. 3623, nº 104.]
[Footnote 301: Bibl. Nat. f. fr. 25 706, p. 292.]
Sa libéralité envers les serviteurs qui la satisfont se double d'une
certaine indulgence quand ils commettent quelque faute: Perrin le
Tassetier, qui avait été au service de la Reine-mère, et qui, de la
Maison du Roi, était passé dans celle de la Reine, fut convaincu
d'avoir joué en usant de faux dés et pour ce fait, emprisonné au
Châtelet. Isabeau fit délivrer le coupable «en consideracion de ses
bons et anciens services[302]».
[Footnote 302: Lettres de rémission du 11 janvier 1389. Arch. Nat. JJ.
135, nº 25.]
Un autre de ses gens, très humble celui-ci, Jean Perceval, dit le
Picart «povre homme poullailer», avait été chargé d'acheter huit
douzaines de poulardes et autres volailles pour la Maison d'Isabeau,
alors en résidence à Melun; et, sous prétexte qu'on lui en demandait un
prix trop élevé, ne les avait pas payées. Les maîtres poulaillers de
l'Hôtel de la Reine ayant refusé de recevoir cette marchandise qu'ils
savaient être volée, Jean s'en alla vendre les volailles à Paris,
pour son propre compte. Il fut pris, mis en prison. Isabeau, apprenant
l'histoire, ne jugea pas que le cas fût pendable et même elle fit
rendre la liberté au pauvre hère par une lettre de rémission[303].
[Footnote 303: Arch. Nat. JJ. 140, nº 193.]
Mais elle se montrait très sévère pour les délits graves. Elle
n'admettait pas que ses gens violassent les propriétés d'autrui, et
par prévoyance, elle veillait à ce que les officiers de son hôtel
n'exerçassent pas le droit de prise sur les localités voisines de
ses résidences, particulièrement sur les abbayes et les terres
en dépendant. Le premier des actes de la Reine qui nous ont été
conservés[304], est précisément son interdiction formelle de commettre
le moindre larcin dans l'Abbaye de Longchamp[305] (8 février 1389).
[Footnote 304: Arch. Nat. K 53 A, nº 79.]
[Footnote 305: La vigilance apportée par la Reine à sauvegarder les
biens de cette abbaye ne lui était pas inspirée par le seul désir de
faire justice à tous et de bien gouverner son Hôtel, mais aussi «par la
grant affection et dévotion especiale» qu'elle avait «aux religieuses
de Longchamp et à leur église».--Monastère de Franciscaines, fondé
en 1290 sur les bords de la Seine, à peu de distance de Paris, par
Isabelle de France, sœur de Louis IX, Longchamp avait été depuis lors
honoré des bienfaits des rois et placé sous la protection particulière
des reines, et sa fondatrice était devenue une grande sainte, à
laquelle les femmes de la Maison de France avaient voué un véritable
culte. Isabeau suivait donc une tradition en se plaçant sous le
patronage de cette sainte _Isabelle_ «miroir d'innocence, exemple de
piété, rose de patience, lis de charité»--dont la biographie, écrite à
la demande des princes français célébrait «la simplicité, la modestie,
l'amour de l'étude et la sagesse». Voy. _Acta Sanctorum_... (éd. par
les R.R.P.P. Bollandistes, Paris et Bruxelles, 1863-1894, 64 vol.
in-fº), t. VI, du mois d'août, p. 786-806.]
* * * * *
De 1389 à 1392, les déplacements d'Isabeau sont fréquents; mais il
est à remarquer qu'ils ont tous pour but des pays peu éloignés de
Paris, et que, dans une zone restreinte, les mêmes villes, les mêmes
sanctuaires sont visités par la Reine, à tour de rôle pour ainsi dire,
aux mêmes époques de l'année. C'est presque toujours au pays de l'Oise
ou aux environs de Chartres qu'elle se transporte et se fixe pour un
temps.
«Un roi en sa jeunesse doit visiter et connaître ses gens[306]»
disaient, en 1389, les deux principaux ministres de Charles V, Bureau
de la Rivière et Jean le Mercier[307]. Ils ne parlaient pas de la
Reine. Ces hommes politiques estimaient, sans doute, que les devoirs
de la maternité et ceux de la représentation à la cour, suffisaient
à l'occuper. Théorie imprévoyante, dont l'application à Isabeau
devait produire de fâcheux effets! Celle-ci ne sera pas présentée aux
provinces, elle ignorera «les gens de France»; et, plus tard, devenue
régente, elle ne comprendra pas le sens de certaines manifestations
populaires.
[Footnote 306: Froissart, _Chroniques_..., liv. IV, ch. IV, t. XII, p.
38.]
[Footnote 307: Jean le Mercier, seigneur de Noviant, chevalier,
capitaine et gouverneur de la ville et du château de Creil,--notaire
et secrétaire du roi Jean II, en 1360,--sergent d'armes, puis huissier
d'armes et trésorier des guerres de Charles V en 1369,--conseiller
général sur le fait des aides en 1373--maître d'hôtel de Charles VI
avait été choisi par le Roi en novembre 1388 comme l'un des membres du
nouveau conseil de gouvernement. Sa compétence s'étendait surtout à
l'administration financière. Cf. H. Moranvillé, _Étude sur la vie de
Jean le Mercier_ (Paris, 1888, in-4º).]
* * * * *
Au commencement de l'année 1389, Isabeau résida quelque temps au
château de Vincennes[308]. De là, elle se rendit au nord de Paris;
Mantes, Creil la retinrent pendant les dernières semaines de février et
tout le mois de mars[309]. Le Roi voyageait de son côté, en Normandie;
le 13 mars, il envoyait un marsouin à sa femme[310] et le 25, il lui
dépêchait un message pour l'avertir qu'il était à Rouen[311].
[Footnote 308: C'est de l'hôtel du Séjour, sis à Conflans-lès-le-pont
de Charenton, que, le 8 février, la Reine datait l'acte de sauvegarde
en faveur des Dames de Longchamp. Arch. Nat., K 53 A, pièce 79.]
[Footnote 309: Arch. Nat. KK. 30, fº 48 rº.]
[Footnote 310: Arch. Nat. KK 30, fº 48 rº.]
[Footnote 311: _Ibid._]
Au retour de cette tournée, politique sans doute, Charles VI résolut
de se donner quelque relâche; il comprenait tout autrement que son
père l'exercice de l'autorité suprême, et il ne se jugeait pas encore
d'âge à s'absorber dans les affaires. La France, du reste, remise aux
mains des anciens ministres de Charles V, était prospère; la paix se
négociait avec l'Angleterre. Le Roi estima donc que le moment était
venu de dédommager Isabeau de la vie un peu monotone qu'elle menait
depuis leur mariage; les médiocres solennités d'Amiens étaient restées
jusqu'alors sans compensation; il fallait que la jeune femme goûtât
enfin aux plaisirs chers à son mari, qu'elle assistât à de brillantes
joutes, à de magnifiques tournois, et connût le faste éblouissant
de réjouissances vraiment royales. Justement, l'occasion de beaux
divertissements s'offrait toute prochaine: la chevalerie devait être
conférée, le mois suivant, aux deux fils du feu duc d'Anjou[312],
Charles et Louis, avant qu'ils ne partissent à la conquête du Royaume
des Deux-Siciles[313].
[Footnote 312: Louis I duc d'Anjou et de Touraine, comte du Maine et
de Provence, deuxième fils de Jean le Bon, né en 1849, le plus âgé des
oncles de Charles VI avait exercé une influence prépondérante sur la
politique intérieure du royaume de 1380 à 1382. Brouillon et avide,
il avait pillé les trésors de Charles V et désorganisé les finances
pour amasser les sommes nécessaires à la conquête du royaume des
Deux-Siciles dont la reine Jeanne I l'avait fait héritier. Descendu
en Italie, 1382, il y était mort en 1384, après avoir échoué contre
son compétiteur Charles de Duras. Cf. le Père Anselme, _Histoire
généalogique de la Maison de France_, t. I, p. 301.]
[Footnote 313: Religieux de Saint-Denis, _Chronique_..., t. I, p. 586.]
Charles VI décida que cette cérémonie aurait un éclat extraordinaire;
et des messagers furent envoyés dans les pays d'Allemagne et
d'Angleterre pour inviter, de vive voix, les nobles dames et les
seigneurs à ces fêtes solennelles[314].
[Footnote 314: _Ibid._, p. 587.]
Quelques détails sur la richesse des costumes et des parures qui
furent commandés alors pour la Reine et sa suite[315] permettront de
juger combien la nouvelle cour laissait loin derrière elle le luxe,
pourtant si fameux, de la Reine Blanche, veuve de Philippe VI encore
vivante[316], ou de Jeanne de Bourbon, femme de Charles V.
[Footnote 315: Cf. «Le premier compte de Arnoul Bouchier, argentier
du Roy..., pour demi an commencent le premier jour de février l'an
MCCCIIIIxx et VIII (1389, nouveau style) et fenissant le darnier jour
de juillet l'an mil CCCLIIIxx et neuf apres ensuivant, dont les parties
ont esté paiées achetées et delivrées tant aux gens et officiers
dudit seigneur comme aux gens et officiers de Madame la Royne et de
Monseigneur le duc de Thouraine. Arch. Nat. KK. 20, fº 4 rº.]
[Footnote 316: Blanche de Navarre, fille de Philippe III d'Évreux et de
Jeanne de France, (fille de Louis X, le Hutin) reine de Navarre, mariée
le 29 janvier 1350 à Philippe VI de Valois, veuve la même année (le
Père Anselme..., t. I, p. 105).]
Vingt-quatre cottes hardies à chevaucher pour les dames; vingt-deux
pour les damoiselles furent taillées dans les plus belles pièces de
drap vert brun de Bruxelles et doublées en taffetas vert clair de
Malines, ou en drap clairet de Rouen. Sur la manche gauche des dames,
on appliqua des broderies de genêts d'or à la devise du Roi[317],
faites de fil d'or et d'argent de Chypre, qui se répétaient sur les
chaperons, de même drap et de même couleur. Les damoiselles eurent
aussi leur manches gauches et leurs chapeaux ouvrés de broderies,
mais moins nombreuses et faites seulement de fil d'argent[318]. Cent
vingt aunes de «lacs de soie, les uns de soie vert plein, les autres
de soie vert broché d'or», furent distribuées aux dames pour conduire
les chevaliers au champ des joutes[319]. La robe de la Reine était de
velours vermeil, en graine, doublée de taffetas de la même nuance[320];
de couleur vermeil étaient encore les costumes du Roi et du duc de
Touraine[321].
[Footnote 317: Charles VI eut plusieurs _devises_: le _cerf-volant_
qui avait été une des devises de son père,--la _cosse de genêt_ qu'il
avait prise de Louis IX, mais à laquelle il alliait les branches d'un
grand arbre ou _May_, c'est-à-dire un feuillage d'arbre comme il est au
mois de mai, etc. Les _Mots_, c'est-à-dire les paroles sentencieuses
que Charles VI choisissait comme _âmes_ de ses devises étaient en ces
années: _Espérance_ ou _Jamais_. Voy. Jal, _Dictionnaire critique de
Biographie et d'Histoire_, (Paris, 1867), p. 364 et 893.]
[Footnote 318: Arch. Nat. KK 20, fº 87 rº et 93 vº.]
[Footnote 319: Arch. Nat. KK. 20, fº 92 vº.]
[Footnote 320: _Ibid._, fº 87-93.]
[Footnote 321: _Ibid._ «Deux habits a vestir a dansser pour le roi et
le duc de Touraine en satin vermeil et semés de branches de genestres
de vert cousues de rouge.» Arch. Nat. KK. 20, fº 91 vº.]
Pendant la durée des fêtes, l'Abbaye de Saint-Denis fut la résidence du
Roi, de la Reine et du duc de Touraine; y logeaient aussi les officiers
de la cour, les dames qui formaient la suite d'Isabeau et celles qui
étaient venues de lointains pays pour lui faire cortège. Tous ces
hauts personnages se trouvaient installés, le samedi premier mai, au
coucher du soleil[322]. Bientôt arriva, en grand appareil, la duchesse
douairière d'Anjou[323], accompagnée de ses deux fils[324].
[Footnote 322: Religieux de Saint-Denis, _Chronique_..., t. I, p. 589.]
[Footnote 323: Marie de Châtillon, fille du célèbre comte Charles de
Blois et de Jeanne de Bretagne, veuve en 1384 de Louis I d'Anjou,
prit la tutelle de ses enfants et gouverna si sagement les revenus
du comté de Provence qu'elle en tira des subsides pour continuer en
Italie la guerre commencée par son mari (le Père Anselme, _Histoire
généalogique_..., t. I, p. 229).]
[Footnote 324: Louis II, duc d'Anjou, né en 1377, prenait le titre
de roi de Naples, de Sicile, de Jérusalem et d'Aragon.--Charles, son
frère, était comte de Roucy, seigneur de Guise, comte d'Etampes et de
Gien. _Ibid._]
Le soir même, une splendide réception fut donnée dans la vaste salle,
construite tout exprès, au milieu de la cour de l'Abbaye[325]. Là,
pour la première fois, Isabeau put contempler dans tout son éclat
l'assemblée des Grands du Royaume, et aux hommages qui lui furent
offerts par tous, elle put mesurer sa puissance.
[Footnote 325: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
I, p. 587 et 593.]
Le lendemain au matin, la Reine, suivie de la duchesse d'Anjou et
de ses dames, se rendit à la basilique où le Roi l'attendait devant
l'autel des Martyrs; elle assista à la messe et à la collation de la
chevalerie. Le soir elle parut au bal et au souper[326].
[Footnote 326: Religieux de Saint-Denis..., t. I, p. 593.]
Le lundi, vers la neuvième heure, elle gagna, non loin de l'Abbaye,
la galerie de bois réservée aux dames, sur la droite du champ, clos
par des rubans, où devaient se mesurer les chevaliers[327]. Bientôt,
ceux-ci s'avancèrent: leurs armures étincelaient, les emblèmes du Roi
ornaient leurs écus de couleur verte; les écuyers suivaient portant les
casques et les lances[328]. Des dames, en nombre égal, conduisirent
les chevaliers avec des rubans de soie qu'elles avaient retirés de
leur sein[329]. Elles étaient vêtues de costumes vert foncé, tout
couverts d'or et de pierreries et montées sur des palefrois richement
caparaçonnés[330]. Quand les champions furent entrés en lice, leurs
dames se retirèrent dans la galerie pour se mêler au groupe qui
entourait la Reine et la duchesse d'Anjou.
[Footnote 327: Religieux de Saint-Denis..., t. I, p. 595 et Juvénal des
Ursins, _Histoire de Charles VI_ (éd. D. Godefroy, Paris, 1653), p. 73.]
[Footnote 328: Religieux de Saint-Denis, _Chronique_..., t. I, p.
595.--Arch. Nat. KK 20, fº 87-92.--Le 1er compte d'Arnoul Boucher,
argentier du Roi, donne la liste des seigneurs, chevaliers et écuyers
qui assistèrent aux fêtes du 1er mai: les princes d'Anjou, les ducs de
Berry, Bourgogne, Bourbon, les comtes de Navarre, de Nevers, de Savoie,
etc. Arch. Nat. KK 20 fº 165 et suiv.]
[Footnote 329: Religieux de Saint-Denis, _Chronique_..., t. I, p. 595.]
[Footnote 330: _Ibid._, p. 595-597 et Arch. Nat. KK 20, fº 87-92.]
La liste des personnes composant cette assistance féminine nous a
été conservée; la lecture en est intéressante: les plus grands noms
de France viennent d'abord, puis ceux des femmes de noblesse récente
dont les maris occupaient de grandes charges dans l'administration
judiciaire ou financière du Royaume; ensuite les noms très nombreux de
damoiselles et de filles de chevaliers et de ministres, enfin ceux de
dix-sept des plus riches bourgeoises de Paris.
A la vue du chatoyant spectacle offert par ces dames, damoiselles et
roturières, toutes richement parées, et sans doute harmonieusement
groupées, le Religieux de Saint-Denis fut saisi d'enthousiasme; «On
se serait cru, dit-il, transporté au milieu de cette assemblée de
déesses, dont parlent les anciens poètes[331]». Aussi bien, c'était
un aréopage, puisque le soir, au souper, les dames distribuèrent des
prix aux chevaliers les plus valeureux. Mais alors, paraît-il, les
déesses s'humanisèrent, et quelques-unes, à la faveur de la mascarade,
accordèrent le prix d'amour. C'est du moins ce que l'austère religieux
crut voir, lorsqu'il glissa un coup d'œil furtif dans la salle du
festin transformée en salle de bal[332].
[Footnote 331: Religieux de Saint-Denis, _Chronique_..., t. I, p. 595.]
[Footnote 332: Religieux de Saint-Denis..., t. I, p. 597-599.]
Le mardi, les écuyers à leur tour, combattirent en présence d'Isabeau;
ils furent conduits et récompensés par des damoiselles comme les
chevaliers l'avaient été, la veille, par des dames.
Le même jour, dans la basilique, un service solennel fut célébré en
l'honneur de la mémoire de Du Guesclin, mort depuis neuf ans, et,
devant les princes et les seigneurs vêtus de leurs costumes de deuil,
l'oraison funèbre du connétable fut prononcée; mais la Reine ne dut pas
assister à cette imposante cérémonie militaire, car le chroniqueur ne
fait aucune allusion à sa présence[333].
[Footnote 333: _Ibid._]
Les réjouissances et divertissements durèrent encore tout le cinquième
jour; quand ils prirent fin, le Roi remercia de leur concours les
seigneurs étrangers et les chevaliers français venus de loin; il
complimenta, en termes gracieux, les dames qui avaient formé autour
de la Reine comme une couronne de jeunesse, de beauté et de richesses;
puis il fit distribuer de nombreux cadeaux, presque tous magnifiques:
c'étaient des joyaux d'or et d'argent, des drap d'or et de soie, des
fourrures, des hanaps d'or, des anneaux enrichis de diamants, des
images de Notre-Dame, etc; les bourgeoises de Paris reçurent, pour
leur part, deux pièces d'écarlate vermeil de Bruxelles. Ensemble tous
ces présents avaient coûté la grosse somme de neuf mille cinq cent
soixante-quinze livres six sous tournois[334].
[Footnote 334: Arch. Nat. KK 20, fº 9 rº]
C'est le luxe déployé dans ces belles fêtes, que, bien des années plus
tard, visera Eustache Deschamps, lorsqu'il dira:
«En qui en veult en querre
«A Saint-Denis un chafault et par terre
«Joutes tres grans ou l'or luit et habonde;
«Mais qui vouldroit jugier à droite esquerre
«C'est tout neant des choses de ce monde[335]!»
[Footnote 335: Eustache Deschamps, Œuvres complètes, t. VI, p. 41.]
Après les fêtes de Saint-Denis, Isabeau se retira à Saint-Ouen. Là,
dès le milieu de mai, ce ne fut plus un secret pour les serviteurs
qu'on pouvait de nouveau espérer la venue d'un Dauphin, car, Pierre
l'Estourneau, valet-tailleur, avait reçu l'ordre d'acheter du
«tiercelin et de l'azur,» pour l'élargissement de huit corsets; de
plus, la Reine voulant témoigner sa reconnaissance à Notre-Dame, se
disposait à partir en pèlerinage. Le 9 juin cependant, elle était
encore à Saint-Ouen, où le Roi, qui chassait alors dans la forêt de
Senlis, lui envoyait «porter lettres avec la tête d'un cerf[336]».
[Footnote 336: Arch. Nat. KK 30, fº 49 rº.]
Quelques jours après, la Reine se transportait à Saint-Sanctin[337]
et à Chartres, ses sanctuaires préférés, pour y rendre ses actions de
grâces. Elle passa tout le reste du mois au pays chartrain, où, à deux
reprises, elle reçut des nouvelles du Roi, le 17 à Chartres[338], le
23 à Saint-Sanctin[339]. Charles VI lui-même arriva bientôt pour la
rejoindre et faire ses dévotions à Notre-Dame de Chartres.