«le reloge aux contre-poids d'argent, qui fut du roy Philippe le Bel»;
ses pieds foulaient de superbes tapis à lions d'or. Dans «l'Estude du
Roy», auprès de la «haulte chambre», étaient réunis des chefs-d'œuvre
d'orfèvrerie, quelques-uns bizarres, comme «ce chamel sur une terrasse
garnie de perles, la boce d'une coquille d'une seule perle», et qui
était un chandelier à deux branches; d'autres représentaient des sujets
religieux: ainsi, la Vierge, assise sur une mule noire que saint Joseph
conduisait par la bride; d'autres, des faits mythologiques, comme
le miroir garni d'or où étaient émaillés «Narcizus et sa mie à la
fontaine». Dans cette même salle, on voyait des objets ayant appartenu
aux ancêtres du Roi, entr'autres «le coutel de quoy saint Louis se
combatit quand il fut prinz». Les murs étaient couverts de tableaux de
bois, de cuivre, d'ivoire, de broderies. Combien d'autres merveilles
encore étaient conservées à Vincennes: le Psautier de saint Louis, les
belles Heures de Charles V, enfermées dans un écrin de cyprès marqueté
et ferré d'argent doré!
«L'Estude en la poterne du donjon» contenait de nombreuses pièces de
soie, des draps d'or et d'argent, et aussi les plus fines toiles de
Laon, de Compiègne et de Reims. Enfin, dans un réduit secret, était
placé le Trésor de la famille royale: les couronnes, les colliers et
les parures en pierres précieuses.
A la vue de tout ce luxe, au milieu duquel la fortune venait de la
transporter, la fille d'Etienne III éprouva un très vif mouvement
d'orgueil, sentiment bien légitime, et qui, du reste, n'obscurcit pas
dans le cœur de la jeune Reine, le souvenir de sa famille et du manoir
de ses ancêtres.
Quand Isabeau sortait du château du Bois, le but tout indiqué de sa
promenade était Beauté[173]; à travers la forêt, on la conduisait à ce
lieu «moult délectable», coin de nature si pittoresque, avec ses prés,
«ses jardins déduisables, ses vignes et ses moulins branlans».
[Footnote 173: Le château de Beauté n'était pas comme Vincennes une
forteresse, mais une maison de plaisance, que Charles V avait meublée
avec le plus grand luxe et aménagée pour y jouir à l'aise des beaux
spectacles de la nature. «C'est pour Beauté que le Roi avait commandé
des orgues de fabrication flamande, et de somptueuses tapisseries...
L'hôtel était pourvu d'une cour carrée du haut de laquelle on
découvrait une immense étendue de pays..., dans le parc, d'habiles
oiseleurs élevaient des rossignols en cage... et y nourrissaient en
liberté des tourterelles blanches.» C'est à Beauté que l'Empereur
Charles IV avait résidé lors de son voyage en France (janvier 1378), et
que Charles V se sentant mortellement atteint, s'était fait transporter
(20 juillet 1380) pour y passer ses derniers jours. S. Luce, _La France
pendant la guerre de Cent Ans_ (2e série), p. 41-44.]
«Marne l'ensaint; les haulz bois profitables
«Du noble parc pouet lon voir branler,
«Courre les daims et les connins aller
«En pastoure[174]............»
[Footnote 174: Eustache Deschamps, _Œuvres complètes_, t. I, p. 155.]
Le 5 octobre, la Reine reçut à Vincennes la première visite de Charles
VI[175], toujours accompagné du duc de Bourgogne; cette fois le Roi
ne fit que souper et coucher; mais dans le courant des deux semaines
suivantes, il passa plusieurs jours de suite auprès de sa jeune
femme[176]. Le 20, il partit pour un voyage en Champagne. On ignore
si, au retour de Charles VI, qui eut lieu à la fin du mois de novembre,
Isabeau continua de résider à Vincennes, ou si elle vint à Paris
habiter l'hôtel Saint-Pol.
[Footnote 175: E. Petit, _Séjours de Charles VI..._, p.
28.--_Itinéraire des ducs de Bourgogne..._, p. 181.]
[Footnote 176: _Ibid._]
* * * * *
Dès les premières semaines de son mariage, Isabeau reçut un Hôtel
distinct de celui du Roi[177]. Elle eut autour d'elle, dès son
installation à Vincennes, des dames et des demoiselles d'honneur,
des maîtres d'hôtel, des écuyers, des chapelains, un maître et un
contrôleur des deniers de sa chambre; dames et gens placés sous la
surveillance du grand maître de l'Hôtel de la Reine. Mais on ne donna
pas à Isabeau d'Argenterie personnelle; toutes les recettes et dépenses
relatives à ses vêtements, à ses joyaux, au service de sa table, au
mobilier de ses appartements et de sa chapelle, formaient un chapitre
de l'Argenterie du Roi[178].
[Footnote 177: Les Comptes de Charles VI et diverses mentions dans les
quittances de l'époque attestent le fait. On regrette la perte des
Comptes de la Reine qui donnaient la liste de ses premiers serviteurs;
on a néanmoins la certitude qu'Isabeau fut dotée d'une maison complète
et aussi bien montée que celle des reines de France qui l'avaient
précédée. Voy. _Comptes de l'hôtel des rois de France aux_ XIV et XVe
_siècles_, publ. par Douët d'Arcq, (dans la _Soc. Histoire de France_,
Paris, 1865, in-8º).]
[Footnote 178: Voy. Comptes de l'Argenterie de Charles VI, Arch.
Nat. KK 18 à 22. «Les fonctions de l'argentier consistaient à tenir
la maison royale pourvue de tout ce qui était nécessaire pour
l'ameublement et l'habillement à l'usage du roi, de sa famille et de
ses officiers.» Douët d'Arcq, _Notice sur les comptes de l'Argenterie
des rois de France au_ XIVe _siècle_ (dans la _Soc. Histoire de
France_, Paris, 1851, in-8º), p. 7.]
Tout de suite, une écurie de la Reine fut montée[179], comprenant des
chevaux de toutes les robes, et de toutes les espèces, des chars de
promenade, des chariots de service. Un certain «char d'Allemagne[180]»
était l'objet des plus grands soins, soit que ce fût la voiture qui
avait transporté Elisabeth de Bavière à Amiens, soit que la jeune Reine
eût eu la fantaisie de s'en faire fabriquer une à la mode de son pays.
[Footnote 179: L'écurie de la Reine n'était qu'un des services de
l'écurie du Roi; les recettes et les dépenses en étaient imputées aux
comptes de l'écurie de Charles VI. Arch. Nat. KK 34.]
[Footnote 180: Arch. Nat. KK 34, fº 66 rº.]
Organiser son Hôtel fut évidemment le grand souci d'Isabeau pendant
les derniers mois de l'année 1385; mais, en même temps, d'autres soins
l'occupaient: l'étude de la langue française, celle du cérémonial de
la cour, les exercices d'équitation[181]. Son rôle paraît avoir été
alors tout passif; si jeune et si dépaysée, pouvait-elle en soutenir un
autre? Les chroniqueurs contemporains n'avaient du reste pas lieu de
s'occuper de la nouvelle Reine; sa part dans les affaires politiques
était nulle; son arrivée à la cour était de trop fraîche date pour que
tel ou tel parti ait pu déjà demander sa protection et s'autoriser
de son nom. Parfois cependant, on rencontre un détail relatif à sa
personne, à ses goûts; par exemple, sa tendre, sa singulière affection
pour Catherine, l'amie d'enfance amenée de Bavière, devenue sa
confidente, «parce qu'elle parlait allemand comme elle[182]».--Les
déplacements d'Isabeau, les fêtes auxquelles elle assistait et quelques
menus incidents d'ordre privé, remplissent seuls ses premières années
de mariage.
[Footnote 181: Le 1er janvier 1386, Charles VI offrit à Isabeau comme
cadeau d'étrennes une selle de palefroi en velours et soie vermeils.
Vallet de Viriville, _Isabeau de Bavière..._, p. 6.]
[Footnote 182: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI..._,
t. II, p. 65.]
Dans les derniers jours de 1385, le duc de Bourgogne qui, de loin,
dirigeait les affaires de France et surveillait les faits et gestes
du Roi, écrivait à celui-ci «afin qu'il se voise esbatre à Melun, à
Saint-Germain-en-Laye ou à Maubuisson, lequi lui plaira, en compagnie
de la Reine».[183] Ne semble-t-il pas que Philippe voulait ainsi
pousser les jeunes mariés à faire enfin leur voyage de noces? De plus,
sur son ordre, Bureau de la Rivière prévenait par lettre, datée du 31
décembre, le cardinal de Laon que, trois ou quatre jours après le 1er
janvier, le ménage royal partirait pour Montmorency, où Charles VI
chasserait; que de là, ils iraient à Maubuisson, et à Saint-Germain où
ils devraient séjourner jusqu'à la réception d'autres avis du duc[184].
[Footnote 183: Arch. Nat., AB 200, carton XIX.]
[Footnote 184: _Ibid._]
Les prescriptions du prévoyant Philippe furent suivies: le 4 janvier,
le Roi et Isabeau étaient à l'Ile-Adam, le 6, la jeune femme faisait
ses dévotions à l'Abbaye de Maubuisson[185]. De là, ils continuèrent
leur chevauchée à travers le pays environnant; dans la seconde
quinzaine du même mois, ils demeurèrent quelques jours à Poissy, puis
à Saint-Germain. De ce voyage d'agrément, Isabeau revint avec des
espérances de maternité; le sanctuaire de Maubuisson n'avait pas été
visité en vain.
[Footnote 185: Maubuisson, canton de Saint-Ouen-l'Aumône, arr. de
Pontoise, dép. de Seine-et-Oise.--L'abbaye, fondée en 1236 par la
reine Blanche de Castille, renfermait les tombeaux de plusieurs
Capétiens. Le manoir, bâti par saint Louis, avait servi de prison (?)
aux belles-filles de Philippe le Bel, Marguerite, Blanche et Jeanne de
Bourgogne.]
A son retour, elle eut le chagrin d'être séparée de sa bonne nourrice
qui voulut s'en retourner en Allemagne. Pour la conduire, elle fit
«mettre à point un char branlant soigneusement houcé de drap pers[186]
doublé de toile»; des traits de cuir, des colliers, des étrivières
furent achetés tout de neuf; quatre chevaux devaient la traîner et
Colart de Tanques, premier écuyer de corps de Charles VI et les
courtiers du Roi, n'hésitèrent pas à payer cent quatre-vingt-sept
livres tournois «un sommier fauve avec un étoile au front pour la mère
de la Royne qui la nourry de lait aller en son pays»[187].
[Footnote 186: Pers: couleur intermédiaire entre le vert et le bleu.]
[Footnote 187: Arch. Nat. KK 34 fº 49.]
Le 5 août 1386, dans le château royal de Saint-Ouen[188], qui
avait été assigné comme résidence au roi d'Arménie, détrôné par
les Infidèles[189], Isabeau, parée «d'une robe à chappe d'écarlate
vermeille de Bruxelles», assista au mariage de sa jeune belle-sœur,
Catherine de France[190], avec Jean de Montpensier, fils du duc de
Berry[191]. L'éclat de la fête fut assombri par les préoccupations
du Roi et des Princes qui durent partir en hâte pour une expédition
préparée depuis six mois; une descente en Angleterre avait été
résolue et de nombreux vaisseaux attendaient dans le port de
l'Écluse les ordres des chefs. Charles VI quittait Paris avec
enthousiasme déclarant «qu'il n'y rentrerait jamais si auroit été en
Angleterre[192]».
[Footnote 188: Saint-Ouen, cant. et arr. de Saint-Denis, dép. de la
Seine.]
[Footnote 189: Léon III, de la famille des Lusignan, rois de Chypre,
avait succédé en 1344, à son père Léon II comme roi d'Arménie; vaincu
et chassé de ses Etats par les Sarrazins, il passa en Chypre et de là
en Castille, puis en France en 1384 où Charles VI lui fournit de quoi
soutenir sa dignité (le Père Anselme, _Histoire généalogique de la
Maison de France..._, t. II, p. 606-607.)]
[Footnote 190: Naguère promise à l'infant Rupert de Bavière.]
[Footnote 191: Jean de France, duc de Berry, né à Vincennes en 1340,
d'abord comte de Poitiers, assista en cette qualité à la bataille
de 1356 et reçut, en 1360, le duché de Berry et d'Auvergne; sous le
règne de son frère Charles V, il commanda plusieurs armées contre les
Anglais; devenu en 1380 l'un des tuteurs de Charles VI, il se fit
donner, en 1381, le gouvernement du Languedoc. Il avait épousé en 1360,
Jeanne d'Armagnac, fille de Jean I d'Auvergne.--Le mariage de Jean de
Montpensier et de Catherine de France ne fut pas consommé, la jeune
fille étant morte en 1388 (le Père Anselme, _Histoire généalogique..._,
t. I, p. 106-107.)]
[Footnote 192: Froissart..., liv. IV, ch. XLI, t. X, p. 244.]
Isabeau ne voulut se séparer qu'à la dernière minute du Roi qui
volait à de si grands dangers; malgré l'état avancé de sa grossesse,
elle l'accompagna jusqu'à Senlis où elle réussit à le retenir
quelque temps[193]. C'est dans cette ville que le roi d'Arménie vint
prendre congé de ses hôtes; il allait essayer la tâche impossible
de réconcilier l'Angleterre et la France en les associant pour une
nouvelle croisade[194].
[Footnote 193: _Ibid._]
[Footnote 194: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans_, p. 25.]
Au bout de peu de jours, Charles VI apprit que le duc de Bourgogne
avait quitté ses États pour se rendre à l'Écluse; aussitôt il prit
avec son frère Louis, duc de Touraine[195], le chemin de Compiègne.
Isabeau revint alors sur ses pas et se rendit à Vincennes pour faire
ses couches au château du Bois.
[Footnote 195: Louis de France, second fils de Charles V et de Jeanne
de Bourbon, né à l'hôtel Saint-Pol le 13 mai 1372, comte de Valois
depuis 1376, reçut en 1386, pendant le voyage de l'Écluse, le duché
de Touraine en apanage. Il porta le titre de duc de Touraine jusqu'en
1392, où il devint duc d'Orléans.]
Le 25 septembre, entre dix et onze heures du matin, la Reine mit
au monde un fils[196]. Immédiatement, un messager fut dépêché vers
Charles VI, puis des courriers partirent dans toutes les directions
pour répandre la nouvelle à travers le royaume[197]. L'enfant fut
baptisé le 17 du mois suivant par l'archevêque de Rouen, Guillaume
de Lestrange[198]; il fut tenu sur les fonts par le comte de
Dammartin[199] qui lui donna le nom de Charles.
[Footnote 196: Le Père Anselme, _Histoire généalogique et chronologique
de la Maison de France..._, t. I, p. 112.--Religieux de Saint-Denis,
_Chronique de Charles VI_, t. I, p. 455.--Vallet de Viriville, _Notes
sur l'état civil des princes et princesses nés de Charles VI et
d'Isabeau de Bavière_ (Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 4e série,
t. IV, année 1857-1858, p. 476.)]
[Footnote 197: L'usage de la cour de France était d'envoyer, aussitôt
après la naissance du Dauphin, des lettres de faire part aux princes,
aux principaux seigneurs, et aux villes. «La nouvelle remplit de joie
tous les cœurs et les courriers furent magnifiquement récompensés aux
frais des villes». Religieux de Saint-Denis..., t. I, p. 455.]
[Footnote 198: _Ibid._--Guillaume de Lestrange, nonce du pape en
France, avait été promu, en 1375, archevêque de Rouen. Il était membre
du Conseil royal. _Gallia Christiana_, t. XI, col. 84.]
[Footnote 199: Charles de Trie, comte de Dammartin, avait servi sous
Du Guesclin; honoré de l'amitié de Charles V, pour son courage et sa
fidélité, il avait, en 1368, tenu sur les fonts du baptême le dauphin
Charles (Charles VI). Cf le Père Anselme..., t. VI, p. 671.]
Cependant le Roi, si heureux qu'il fût d'être père, n'était pas revenu,
même pour le baptême; l'expédition contre l'Angleterre prenait une
mauvaise tournure; le duc de Berry et ses troupes étaient arrivés trop
tard et les vents avaient contrarié la descente projetée; les côtes
anglaises ne furent pour ainsi dire pas menacées: on avait pu à peine
sortir du port de l'Écluse[200]!
[Footnote 200: Jarry, _Vie politique de Louis d'Orléans..._, p. 26.]
Charles VI rentra dans les premiers jours de décembre[201]; et,
deux semaines après, presque en même temps que les cloches de
Westminster sonnaient pour célébrer, avec la Noël, l'action de
grâces de l'Angleterre délivrée de tout péril[202], la veille des
Saints-Innocents, un cortège de seigneurs accompagnait au caveau
de l'Abbaye de Saint-Denis le corps du Dauphin, mort ce même
jour[203].--Quatre aunes de grosse toile furent achetées «pour
enveloper un berseul à parer qui avait esté paint et ordonné pour feu
Monseigneur le Dalphin»; lequel berseul «est mis en garde et garnison
au Louvre en la chambre des joyaux[204]».
[Footnote 201: Charles VI était à Paris le mercredi 5 décembre; le
7, il se rendait au Bois de Vincennes. E. Petit, _Séjours de Charles
VI..._, p. 48.]
[Footnote 202: Froissart, _Chroniques..._, liv. III, ch. XLV, t. X, p.
272.]
[Footnote 203: Religieux de Saint-Denis, _Chronique de Charles VI_, t.
I, p. 455-7.--Le Dauphin fut enseveli dans la chapelle de Charles V, au
pied de l'autel.]
[Footnote 204: Arch. Nat. KK 18, fº 27 vº.]
Pour beaucoup, l'échauffourée de l'Écluse et la mort du petit Dauphin
étaient les malheurs annoncés par les prodiges qui avaient éclaté l'été
précédent[205]: au pays même de Senlis, d'où le Roi était parti pour la
funeste campagne, on avait vu des nuées de corbeaux voler de côté et
d'autre, portant des charbons ardents qu'ils déposaient sur les granges
couvertes en chaume. Peu de temps avant l'accouchement de la Reine, les
vents s'étaient déchaînés avec une violence inouïe; et aux environs
de Vincennes, sur les bords de la Marne, la foudre était tombée sur
l'église de Plaisance et l'avait consumée.
[Footnote 205: Religieux, de Saint-Denis, _Chronique..._, t. I, p.
456-459.]
* * * * *
Pendant l'année 1387, les déplacements de la Reine furent fréquents.
Pour ses chevauchées, elle part en pompeux équipage[206]: la selle
de son palefroi est «en veluiau à bordure d'or de Chypre, avec un
harnois vermeil, le mors et les estriers de fin cuivre, esmaillés
à ses armes». Moins luxueuses, mais très élégantes «en leur
couverture d'iraigne[207] vermeille, rubannées tout entour de rubans
de soie et clouées de rosettes», sont les selles des damoiselles qui
l'accompagnent; et, c'est entre Paris et les lieux de résidence de la
Reine, un continuel envoi de messagers pour apporter «robes, cotes ou
mantels à chevaucher».
[Footnote 206: Arch. Nat. KK 34.]
[Footnote 207: L'Iraigne ou araigne était une espèce de drap aussi
léger, pour ainsi dire qu'une toile d'araignée.]
En mars Isabeau est à Senlis[208]; le Roi dut l'y visiter souvent
puisqu'il passa la plus grande partie de ce printemps au nord de Paris.
Le 26 mai, la Reine célèbre la fête de la Pentecôte à l'abbaye de
Maubuisson[209]. Puis s'étant rapprochée de Paris, elle réside, pendant
le mois de juillet au Val-de-Rueil[210], d'où elle part en compagnie du
Roi, pour un grand tour de pèlerinages et de lieux de plaisance.
[Footnote 208: «Pierre l'Estourneau va de Paris à Senlis porter
à la Reine, deux cottes hardies à chevaucher». Arch. Nat. KK 18,
fº 100 vº.--La cotte hardie, ou cotardie, était un surcot muni de
longues ailes pendant derrière les bras, ou bien de courts et amples
mancherons, et qui se portait sur un premier surcot ou était posée
directement sur la cotte. Voy. Quicherat, _Histoire du costume en
France_, p. 195-196.]
[Footnote 209: Pierre l'Estourneau vient à Maubuisson, apporter à la
Reine «sa robe de Pentecôte». Il était d'usage à la cour de revêtir de
riches robes neuves aux grandes fêtes de l'année. Arch. Nat. KK 18, fº
111 vº.]
[Footnote 210: Arch. Nat. KK 18, fº 183 rº et vº et 227
rº.--Rueil, cant. de Marly-le-Roi, arr. de Versailles, dép. de
Seine-et-Oise.--Charles VI résida au Val-de-Rueil, à la fin de juillet
et dans les premiers jours d'août. KK 18, fº 193 rº et vº.]
Dans la première quinzaine d'août, elle visite l'abbaye de Bon Port
lés Pont-de-l'Arche[211]; dans la seconde, elle est à Chartres, où
elle offre à Notre-Dame «une superbe pièce de drap d'or racamas[212]»,
qu'elle s'est fait tout exprès apporter de Paris. Ce sont ensuite les
pays de la rive gauche de la Seine qui l'attirent et la retiennent:
à la fin de l'été, elle séjourne dans le comté d'Eu[213]; au temps
des vendanges, elle vient boire «le vin nouvel» sur les bords de
l'Oise[214]; Beauvais est le centre d'où elle rayonne pendant les
mois d'automne et d'hiver, accompagnée du Roi et du duc de Touraine;
c'est du moins à Beauvais que la rejoignent les cavaliers chargés de
transmettre ses commissions et de rapporter les objets commandés[215].
En novembre, le pèlerinage de Fromont-l'Abbaye, à Noyon, reçoit sa
visite et ses offrandes de drap d'or, équitablement réparties entre
Notre-Dame et Saint-Eloi[216].
[Footnote 211: Arch. Nat. KK 18, fº 183 rº et 228 rº.--Pont-de-l'Arche,
ch.-l. de canton, arr. de Louviers, dép. de l'Eure.--Bon Port était une
abbaye bénédictine fondée par Richard Cœur de Lion.]
[Footnote 212: Le racamas était une étoffe brodée.]
[Footnote 213: Arch. Nat. KK 18, fº 211 rº.]
[Footnote 214: _Ibid._, fº 228 vº.]
[Footnote 215: _Ibid._, fº 192 vº.--Perrin Hardi, voiturier, apporte
pour le Roi et la Reine des hanaps de madre.]
[Footnote 216: Saint Eloi, très vieille abbaye bénédictine, située à
l'est et à peu de distance de Noyon. _Gallia Christiana_... t. IX, col.
1055.]
Dans ce même pays, à Saint-Eloi-lès-Noyon, eurent lieu les fiançailles
de l'amie de la Reine, Catherine de Fastavarin, avec le chevalier
Morel de Campremy (28 novembre). Le Roi assistait à la signature du
contrat[217]. Catherine était un des principaux personnages de la
cour; dans les comptes de l'Argenterie, son nom se rencontre séparé
de ceux des autres demoiselles d'honneur; elle est du reste qualifiée
«compagne de la Reine», et certains objets ou vêtements de luxe sont
partagés entre Isabeau et Catherine, à l'exclusion de toutes les autres
dames[218].
[Footnote 217: Arch. Nat. J. 408, pièce 41.]
[Footnote 218: Par exemple, quatorze douzaines de souliers découpés
sont réservés à la Reine et à Catherine l'Allemande. Arch. Nat. KK 18,
fº 182 vº.]
Charles VI, à la prière de la Reine, fit à Catherine un cadeau de noces
considérable: 4.000 francs d'or[219]; desquels, 1.000 francs devraient
être employés au paiement des dettes du fiancé et de ses parents; les
3.000 autres francs constituaient proprement la dot de Catherine et
ne sortiraient du coffre où le Roi les avait fait déposer que pour
payer les terres achetées en accroissement du mariage de la jeune
femme[220]. La Reine offrit à son amie une corbeille et un trousseau
magnifiques[221]; dans une boîte de bois à deux clés de fer, et «une
grand male de cuir fauve», on enferma les robes d'écarlate vermeille,
de soie et de drap d'or; le superbe corset de drap de soie sur champ
azur à biches, fleurettes et plumes de paon, ainsi que les mantels à
parer de drap d'or sur champ vermeil ouvré à oyseaux, ou sur champ
blanc à rosettes et branchettes. Le plus grand soin fut apporté à la
décoration de la chambre nuptiale: elle était de serge vermeille,
avec des tapis, des franges, des rubans de même couleur, et un grand
écusson mi-partie aux armes de Campremy et de Fastavarin[222].
[Footnote 219: En 1388, la valeur du franc d'or, monnaie de compte,
était de 1 livre tournois. (Arch. Nat. KK 20, fº 4). La livre tournois,
autre monnaie de compte, de 1380 à 1405, a varié de 10 fr. 81 à 9
fr. 81 (N. de Wailly, _Mémoire sur la livre tournois_, Paris, 1867,
in-4º, p. 48).--Donc, en prenant comme moyenne 10 fr. 30, 4 000 francs
d'or égalaient 41.200 francs, valeur intrinsèque. Quant à la valeur
relative, il est presque impossible de la déterminer exactement;
toutefois le vicomte d'Avenel (_Histoire de la propriété_..., Paris,
1894, in-4º, p. 27), estime que «le pouvoir des métaux précieux, de
1394 à 1400, comparé à leur pouvoir actuel pris comme unité, semble
avoir été de 4».]
[Footnote 220: Arch. Nat. J. 408, pièce 41.]
[Footnote 221: Un compte spécial fut ouvert dans l'Argenterie du Roi
pour les «espousailles de Catherine». Arch. Nat. KK 18, fº 101-103 rº.]
[Footnote 222: Arch. Nat. KK 18, fº 101-103 rº.]
Les noces furent célébrées à Vincennes le 22 janvier 1388[223],
en présence de la Reine, du Roi, du duc de Touraine, de Pierre de
Navarre[224], et de Henry de Bar[225], tous vêtus de superbes costumes
commandés pour cette cérémonie. Au bal, le Roi dansa[226].
[Footnote 223: Bibl. Nat., nouv. acq. fr., 5086, nº 107.]
[Footnote 224: Pierre de Navarre, comte de Mortain, né en 1366,
troisième fils du roi de Navarre, Charles le Mauvais et de Jeanne de
France, fille du roi Jean le Bon, (le Père Anselme.., t. I, p. 286.)]
[Footnote 225: Henry de Bar, seigneur d'Oisy, fils aîné de Robert duc
de Bar marquis de Pont, seigneur de Dunkerque, etc. et de Marie de
France, fille de Jean le Bon, (le Père Anselme.., t. V, p. 514.)]
[Footnote 226: Arch. Nat. KK 19, fº 150 vº.]
Cependant il fallut bientôt élargir les vêtements d'Isabeau qui,
commençant une nouvelle grossesse, était rentrée à Paris à l'hôtel
Saint-Pol[227].
[Footnote 227: On voit par les Comptes, que les robes d'Isabeau étaient
livrées à l'hôtel Saint-Pol. Arch. Nat. KK 19, fº 39 rº.]
Au mois d'avril, Charles VI fit un voyage dans le centre de la France,
à Orléans et sur les bords de la Loire[228]. Les préparatifs d'une
expédition contre le duc de Gueldre[229] se poursuivaient activement,
et en même temps, il fallait vider le différend qui s'était élevé
entre le Conseil royal et le duc Jean de Bretagne[230]. Celui-ci avait
arrêté et retenu quelque temps dans ses prisons le connétable Olivier
de Clisson qui, maintenant, demandait justice au Roi, et c'était
précisément pour juger le duc par contumace que Charles VI était allé
tenir à Orléans un Parlement de princes et de docteurs[231].
[Footnote 228: E. Petit, _Séjours de Charles VI_, p. 37.]
[Footnote 229: Guillaume de Juliers--investi du duché de Gueldre en
1383 par l'empereur Wenceslas.]