Arrivée à Quinchang.—Anxieuses méditations.—Le Père Simon.—En
Chine.—Voyage à Nanking.—En route pour Péking.—Don Quichotte
chinois.—Préparatifs de départ.—La grande muraille.—Rencontre
avec les barbares.—Chameau volé.—Seconde rencontre.—Traversée
difficile.—Une idole.—A travers le désert.—En Sibérie.—Derniers
préparatifs.—Combat final.—Arrivée à Londres.
Ce sentiment qui grossit le danger ne manqua pas son effet ordinaire
sur notre imagination en nous représentant les capitaines anglais et
hollandais comme des gens incapables d’entendre raison, de distinguer
l’honnête homme d’avec le coquin, de discerner une histoire en l’air,
calculée pour nous nuire et dans le dessein de tromper, d’avec le
récit simple et vrai de tout notre voyage, de nos opérations et de
nos projets; car nous avions cent moyens de convaincre toute créature
raisonnable que nous n’étions pas des pirates: notre cargaison, la
route que nous tenions, la franchise avec laquelle nous nous montrions
et étions entrés dans tel et tel port, la forme et la faiblesse de
notre bâtiment, le nombre de nos hommes, la petite quantité de nos
armes et de nos munitions, la rareté de nos vivres, n’était-ce pas
là tout autant de témoignages irrécusables? L’opium et les autres
marchandises que nous avions à bord auraient prouvé que le navire
était allé au Bengale; les Hollandais, qui, disait-on, avaient tous
les noms des hommes de son ancien équipage, auraient vu aisément que
nous étions un mélange d’Anglais, de Portugais et d’Indiens, et qu’il
n’y avait parmi nous que deux Hollandais. Toutes ces circonstances et
bien d’autres encore auraient suffi et au delà pour rendre évident à
tout capitaine entre les mains de qui nous serions tombés que nous
n’étions pas des pirates.
Mais la peur, cette aveugle et vaine passion, nous troublait et
nous jetait dans les vapeurs: elle brouillait notre cervelle, et
notre imagination abusée enfantait mille terribles choses moralement
impossibles. Nous nous figurions, comme on nous l’avait rapporté,
que les marins des navires anglais et hollandais, que ces derniers,
particulièrement, étaient si enragés au seul nom de pirate, surtout
si furieux de la déconfiture de leurs chaloupes et de notre fuite
que, sans se donner le temps de s’informer si nous étions ou non
des écumeurs et sans vouloir rien entendre, ils nous exécuteraient
sur-le-champ. Pour qu’ils daignassent faire plus de cérémonie, nous
réfléchissions que la chose avait à leurs yeux de trop grandes
apparences de vérité: le vaisseau n’était-il pas le même, quelques-uns
de leurs matelots ne le connaissaient-ils pas, n’avaient-ils pas
fait partie de son équipage, et dans la rivière de Camboge, lorsque
nous avions appris qu’ils devaient descendre pour nous examiner,
n’avions-nous pas battu leurs chaloupes et levé le pied? Nous ne
mettions donc pas en doute qu’ils ne fussent aussi pleinement assurés
que nous étions pirates que nous étions convaincus du contraire;
et souvent je disais que je ne savais si, nos rôles changés, notre
cas devenu le leur, je n’eusse pas considéré tout ceci comme de la
dernière évidence, et me fusse fait aucun scrupule de tailler en
pièces l’équipage sans croire et peut-être même sans écouter ce qu’il
aurait pu alléguer pour sa défense.
Quoi qu’il en fût, telles avaient été nos appréhensions, et mon
partner et moi nous avions rarement fermé l’œil sans rêver corde et
grande vergue, c’est-à-dire potence; sans rêver que nous combattions,
que nous étions pris, que nous tuions et que nous étions tués. Une
nuit entre autres, dans mon songe j’entrai dans une telle fureur,
m’imaginant que les Hollandais nous abordaient et que j’assommais
un de leurs matelots, que je frappai du poing contre le côté de la
cabine où je couchais et avec une telle force que je me blessai très
grièvement la main, que je me foulai les jointures, que je me meurtris
et déchirai la chair: à ce coup non seulement je me réveillai en
sursaut, mais encore je fus en transe un moment d’avoir perdu deux
doigts.
Une autre crainte dont j’avais été possédé, c’était le traitement
cruel que nous feraient les Hollandais si nous tombions entre leurs
mains. Alors l’histoire d’Amboyne me revenait dans l’esprit, et je
pensais qu’ils pourraient nous appliquer la question, comme en cette
île ils l’avaient appliquée à nos compatriotes, et forcer par la
violence de la torture quelques-uns de nos hommes à confesser des
crimes dont jamais ils ne s’étaient rendus coupables, à s’avouer eux
et nous tous pirates, afin de pouvoir nous mettre à mort avec quelques
apparences de justice; poussés qu’ils seraient à cela par l’appât du
gain, notre vaisseau et sa cargaison valant en somme quatre ou cinq
mille livres sterling.
Toutes ces appréhensions nous avaient tourmentés, mon partner et
moi, nuit et jour. Nous ne prenions point en considération que les
capitaines de navire n’avaient aucune autorité pour agir ainsi, et
que si nous nous constituions leurs prisonniers, ils ne pourraient
se permettre de nous torturer, de nous mettre à mort sans en être
responsables quand ils retourneraient dans leur patrie: au fait,
ceci n’avait rien de bien rassurant; car s’ils eussent mal agi à
notre égard, le bel avantage pour nous qu’ils fussent appelés à en
rendre compte, et si nous avions été occis tout d’abord, la belle
satisfaction pour nous qu’ils en fussent punis quand ils rentreraient
chez eux.
Je ne puis m’empêcher de consigner ici quelques réflexions que je
faisais alors sur mes nombreuses vicissitudes passées. Oh! combien
je trouvais cruel que moi, qui avais dépensé quarante années de
ma vie dans de continuelles traverses, qui avais enfin touché en
quelque sorte au port vers lequel tendent tous les hommes, le repos
et l’abondance, je me fusse volontairement jeté dans de nouveaux
chagrins, par mon choix funeste, et que moi, qui avais échappé à tant
de périls dans ma jeunesse, j’en fusse venu sur le déclin de l’âge,
dans une contrée lointaine, en lieu et circonstance où mon innocence
ne pouvait m’être d’aucune protection, à me faire pendre pour un crime
que, bien loin d’en être coupable, j’exécrais.
A ces pensées succédait un élan religieux, et je me prenais à
considérer que c’était là sans doute une disposition immédiate de la
Providence; que je devais le regarder comme tel et m’y soumettre;
que, bien que je fusse innocent devant les hommes, tant s’en fallait
que je le fusse devant mon Créateur; que je devais songer aux fautes
signalées dont ma vie était pleine et pour lesquelles la Providence
pouvait m’infliger ce châtiment, comme une juste rétribution; enfin,
que je devais m’y résigner comme je me serais résigné à un naufrage
s’il eût plu à Dieu de me frapper d’un pareil désastre.
A son tour mon courage naturel quelquefois reparaissait, je formais de
vigoureuses résolutions, je jurais de ne jamais me laisser prendre, de
ne jamais me laisser torturer par une poignée de barbares froidement
impitoyables; je me disais qu’il aurait mieux valu pour moi tomber
entre les mains des sauvages, des cannibales, qui, s’ils m’eussent
fait prisonnier, m’eussent à coup sûr dévoré, que de tomber entre
les mains de ces messieurs, dont peut-être la rage s’assouvirait
sur moi par des cruautés inouïes, des atrocités. Je me disais ceci:
Quand autrefois j’en venais aux mains avec les sauvages, n’étais-je
pas résolu à combattre jusqu’au dernier soupir? et je me demandais
pourquoi je ne ferais pas de même alors, puisque être pris par ces
messieurs était pour moi une idée plus terrible que ne l’avait jamais
été celle d’être mangé par les sauvages. Les Caraïbes, à leur rendre
justice, ne mangeaient pas un prisonnier qu’il n’eût rendu l’âme, ils
le tuaient d’abord comme nous tuons un bœuf; tandis que ces messieurs
possédaient une multitude de raffinements ingénieux pour enchérir sur
la cruauté de la mort.—Toutes les fois que ces pensées prenaient le
dessus, je tombais immanquablement dans une sorte de fièvre, allumée
par les agitations d’un combat supposé: mon sang bouillait, mes yeux
étincelaient comme si j’eusse été dans la mêlée, puis je jurais de ne
point accepter de quartier et, quand je ne pourrais plus résister, de
faire sauter le navire et tout ce qui s’y trouvait pour ne laisser à
l’ennemi qu’un chétif butin dont il pût faire trophée.
Mais aussi lourd qu’avait été le poids de ces anxiétés et de ces
perplexités tandis que nous étions à bord, aussi grande fut notre joie
quand nous nous vîmes à terre, et mon partner me conta qu’il avait
rêvé que ses épaules étaient chargées d’un fardeau très pesant qu’il
devait porter au sommet d’une montagne: il sentait qu’il ne pourrait
le soutenir longtemps; mais était survenu le pilote portugais qui l’en
avait débarrassé, la montagne avait disparu et il n’avait plus aperçu
devant lui qu’une plaine douce et unie. Vraiment il en était ainsi,
nous étions comme des hommes qu’on a délivrés d’un pesant fardeau.
Pour ma part, j’avais le cœur débarrassé d’un poids sous lequel je
faiblissais; et, comme je l’ai dit, je fis serment de ne jamais
retourner en mer sur ce navire.—Quand nous fûmes à terre, le vieux
pilote, devenu alors notre ami, nous procura un logement et un magasin
pour nos marchandises, qui dans le fond ne faisaient à peu près qu’un:
c’était une hutte contiguë à une maison spacieuse, le tout construit
en cannes et environné d’une palissade de gros roseaux pour garder des
pilleries des voleurs, qui, à ce qu’il paraît, pullulent dans le pays.
Néanmoins, les magistrats nous octroyèrent une petite garde: nous
avions un soldat qui, avec une espèce de hallebarde ou de demi-pique,
faisait sentinelle à notre porte et auquel nous donnions une mesure de
riz et une petite pièce de monnaie, environ la valeur de trois pence
par jour. Grâce à tout cela, nos marchandises étaient en sûreté.
La foire habituellement tenue dans ce lieu était terminée depuis
quelque temps; cependant nous trouvâmes encore trois ou quatre jonques
dans la rivière et deux _japoniers_, j’entends deux vaisseaux du
Japon, chargés de marchandises chinoises, attendant, pour faire voile,
les négociants japonais qui étaient encore à terre.
La première chose que fit pour nous notre vieux pilote portugais, ce
fut de nous ménager la connaissance de trois missionnaires catholiques
qui se trouvaient dans la ville et qui s’y étaient arrêtés depuis
assez longtemps pour convertir les habitants au christianisme; mais
nous crûmes voir qu’ils ne faisaient que de piteuse besogne et que les
chrétiens qu’ils faisaient n’étaient que de tristes chrétiens. Quoi
qu’il en fût, ce n’était pas notre affaire. Un de ces prêtres était
un Français qu’on appelait le Père Simon, homme de bonne et joyeuse
humeur, franc dans ses propos et n’ayant pas la mine si sérieuse et
si grave que les deux autres, l’un Portugais, l’autre Génois. Le Père
Simon était courtois, aisé dans ses manières et d’un commerce fort
aimable; ses deux compagnons, plus réservés, paraissaient rigides et
austères, et s’appliquaient tout de bon à l’œuvre pour laquelle ils
étaient venus, c’est-à-dire à s’entretenir avec les habitants et à
s’insinuer parmi eux toutes les fois que l’occasion s’en présentait.
Souvent nous prenions nos repas avec ces révérends; et quoique, à vrai
dire, ce qu’ils appellent la conversion des Chinois au christianisme
soit fort éloignée de la vraie conversion requise pour amener un
peuple à la foi du Christ, et ne semble guère consister qu’à leur
apprendre le nom de Jésus, à réciter quelques prières à la Vierge
Marie et à son Fils dans une langue qu’ils ne comprennent pas, à
faire le signe de la croix et autres choses semblables, cependant il
me faut l’avouer, ces religieux qu’on appelle missionnaires ont une
ferme croyance que ces gens seront sauvés et qu’ils sont l’instrument
de leur salut; dans cette persuasion, ils subissent non seulement les
fatigues du voyage, les dangers d’une pareille vie, mais souvent la
mort même avec les tortures les plus violentes pour l’accomplissement
de cette œuvre; et ce serait de notre part un grand manque de charité,
quelque opinion que nous ayons de leur besogne en elle-même et de leur
manière de l’expédier, si nous n’avions pas une haute opinion du zèle
qui la leur fait entreprendre à travers tant de dangers, sans avoir en
vue pour eux-mêmes le moindre avantage temporel[36].
Or, pour en revenir à mon histoire, ce prêtre français, le Père
Simon, avait, ce me semble, ordre du chef de la mission de se rendre
à Péking, résidence royale de l’Empereur chinois, et attendait un
autre prêtre qu’on devait lui envoyer de Macao pour l’accompagner.
Nous nous trouvions rarement ensemble sans qu’il m’invitât à faire
ce voyage avec lui, m’assurant qu’il me montrerait toutes les choses
glorieuses de ce puissant Empire, et entre autres la plus grande cité
du monde:—«Cité, disait-il, que votre Londres et notre Paris réunis ne
pourraient égaler.»—Il voulait parler de Péking, qui, je l’avoue, est
une ville fort grande et infiniment peuplée; mais comme j’ai regardé
ces choses d’un autre œil que le commun des hommes, j’en donnerai donc
mon opinion en peu de mots quand, dans la suite de mes voyages, je
serai amené à en parler plus particulièrement.
Mais d’abord je retourne à mon moine ou missionnaire: dînant un
jour avec lui, nous trouvant tous fort gais, je lui laissai voir
quelque penchant à le suivre, et il se mit à me presser très
vivement, ainsi que mon partner, et à nous faire mille séductions
pour nous décider.—«D’où vient donc, Père Simon, dit mon partner,
que vous souhaitez si fort notre société? Vous savez que nous sommes
hérétiques; vous ne pouvez nous aimer ni goûter notre compagnie.»—«Oh!
s’écria-t-il, vous deviendrez peut-être de bons catholiques, avec
le temps: mon affaire ici est de convertir des païens; et qui sait
si je ne vous convertirai pas aussi?»—«Très bien, Père, repris-je;
ainsi vous nous prêcherez tout le long du chemin?»—«Non, non, je ne
vous importunerai pas: notre religion n’est pas incompatible avec les
bonnes manières; d’ailleurs, nous sommes tous ici censés compatriotes.
Au fait, ne le sommes-nous pas eu égard au pays où nous nous trouvons;
et si vous êtes huguenots et moi catholique, au total ne sommes-nous
pas tous chrétiens? Tout au moins, ajouta-t-il, nous sommes tous de
braves gens et nous pouvons fort bien nous hanter sans nous incommoder
l’un l’autre.»—Je goûtai fort ces dernières paroles, qui rappelèrent
à mon souvenir mon jeune ecclésiastique que j’avais laissé au Brésil,
mais il s’en fallait de beaucoup que ce Père Simon approchât de son
caractère; car bien que le Père Simon n’eût en lui nulle apparence
de légèreté criminelle, cependant il n’avait pas ce fonds de zèle
chrétien, de piété stricte, d’affection sincère pour la religion que
mon autre bon ecclésiastique possédait et dont j’ai parlé longuement.
Mais laissons un peu le Père Simon, quoiqu’il ne nous laissât point,
ni ne cessât de nous solliciter de partir avec lui. Autre chose alors
nous préoccupait: il s’agissait de nous défaire de notre navire et
de nos marchandises, et nous commencions à douter fort que nous le
pussions, car nous étions dans une place peu marchande: une fois même
je fus tenté de me hasarder à faire voile pour la rivière de Kilam et
la ville de Nanking; mais la Providence sembla alors, plus visiblement
que jamais, s’intéresser à nos affaires, et mon courage fut tout à
coup relevé par le pressentiment que je devais, d’une manière ou d’une
autre, sortir de cette perplexité et revoir enfin ma patrie: pourtant
je n’avais pas le moindre soupçon de la voie qui s’ouvrirait, et quand
je me prenais quelquefois à y songer, je ne pouvais imaginer comment
cela adviendrait. La Providence, dis-je, commença ici à débarrasser un
peu notre route, et pour la première chose heureuse voici que notre
vieux pilote portugais nous amena un négociant japonais qui, après
s’être enquis des marchandises que nous avions, nous acheta en premier
lieu tout notre opium: il nous en donna un très bon prix, et nous paya
en or, au poids, partie en petites pièces au coin du pays, partie en
petits lingots d’environ dix ou onze onces chacun. Tandis que nous
étions en affaire avec lui pour notre opium, il me vint à l’esprit
qu’il pourrait bien aussi s’arranger de notre navire, et j’ordonnai
à l’interprète de lui en faire la proposition; à cette ouverture, il
leva tout bonnement les épaules, mais quelques jours après il revint
avec un des missionnaires comme trucheman, et me fit cette offre:—«Je
vous ai acheté, dit-il, une trop grande quantité de marchandises avant
d’avoir la pensée ou que la proposition m’ait été faite d’acheter
ce navire, de sorte qu’il ne me reste pas assez d’argent pour le
payer; mais si vous voulez le confier au même équipage, je le louerai
pour aller au Japon, d’où je l’enverrai aux îles Philippines avec
un nouveau chargement dont je paierai le fret avant son départ du
Japon, et à son retour je l’achèterai.»—Je prêtai l’oreille à cette
proposition, et elle remua si vivement mon humeur aventurière que je
conçus aussitôt l’idée de partir moi-même avec lui, puis de faire
voile des îles Philippines pour les mers du Sud. Je demandai donc au
négociant japonais s’il ne pourrait pas ne nous garder que jusqu’aux
Philippines et nous congédier là. Il répondit que la chose était
impossible, parce qu’alors il ne pourrait effectuer le retour de sa
cargaison, mais qu’il nous congédierait au Japon, à la rentrée du
navire. J’y adhérais, toujours disposé à partir; mais mon partner,
plus sage que moi, m’en dissuada en me représentant les dangers
auxquels j’allais m’exposer et sur ces mers, et chez les Japonais, qui
sont faux, cruels et perfides, et chez les Espagnols des Philippines,
plus faux, plus cruels et plus perfides encore.
[Illustration: Il revint avec un des missionnaires...]
Mais pour amener à conclusion ce grand changement dans nos affaires,
il fallait d’abord consulter le capitaine du navire et l’équipage, et
savoir s’ils voulaient aller au Japon, et tandis que cela m’occupait,
le jeune homme que mon neveu m’avait laissé pour compagnon de voyage
vint à moi et me dit qu’il croyait l’expédition proposée fort belle,
qu’elle promettait de grands avantages et qu’il serait ravi que je
l’entreprisse; mais que si je ne me décidais pas à cela et que je
voulusse l’y autoriser, il était prêt à partir comme marchand, ou en
toute autre qualité, à mon bon plaisir.—«Si jamais je retourne en
Angleterre, ajouta-t-il, et vous y retrouve vivant, je vous rendrai un
compte fidèle de mon gain, qui sera tout à votre discrétion.»
Il m’était réellement pénible de me séparer de lui; mais, songeant
aux avantages qui étaient vraiment considérables, et que ce jeune
homme était aussi propre à mener l’affaire à bien que qui que ce fût,
j’inclinai à le laisser partir; cependant je lui dis que je voulais
d’abord consulter mon partner, et que je lui donnerais une réponse
le lendemain. Je m’en entretins donc avec mon partner, qui s’y prêta
très généreusement.—«Vous savez, me dit-il, que ce navire nous a été
funeste, et que nous avons résolu tous les deux de ne plus nous y
embarquer: si votre intendant—ainsi appelait-il mon jeune homme—veut
tenter le voyage, je lui abandonne ma part du navire pour qu’il en
tire le meilleur parti possible; et si nous vivons assez pour revoir
l’Angleterre, et s’il réussit dans ces expéditions lointaines, il nous
tiendra compte de la moitié du profit du louage du navire, l’autre
moitié sera pour lui.»
Mon partner, qui n’avait nulle raison de prendre intérêt à ce jeune
homme, faisant une offre semblable, je me gardai bien d’être moins
généreux; et tout l’équipage consentant à partir avec lui, nous lui
donnâmes la moitié du bâtiment en propriété, et nous reçûmes de lui un
écrit par lequel il s’obligeait à nous tenir compte de l’autre; puis
il partit pour le Japon.—Le négociant japonais se montra un parfait
honnête homme à son égard: il le protégea au Japon, et lui fit obtenir
la permission de descendre à terre, faveur qu’en général les Européens
n’obtiennent plus depuis quelque temps; il lui paya son fret très
ponctuellement, et l’envoya aux Philippines chargé de porcelaines du
Japon et de la Chine avec un subrécargue du pays, qui, après avoir
trafiqué avec les Espagnols, rapporta des marchandises européennes et
un fort lot de clous de girofle et autres épices. A son arrivée, non
seulement il lui paya son fret aussitôt et grassement, mais encore,
comme notre jeune homme ne se souciait point alors de vendre le
navire, le négociant lui fournit des marchandises pour son compte; de
sorte qu’avec quelque argent et quelques épices qu’il avait d’autre
part et qu’il emporta avec lui, il retourna aux Philippines, chez
les Espagnols, où il se défit de sa cargaison très avantageusement.
Là, s’étant fait de bonnes connaissances à Manille, il obtint que
son navire fût déclaré libre; et le gouverneur de Manille l’ayant
loué pour aller en Amérique, à Acapulco, sur la côte du Mexique, il
lui donna la permission d’y débarquer, de se rendre à Mexico, et de
prendre passage pour l’Europe, lui et tout son monde, sur un navire
espagnol.
Il fit le voyage d’Acapulco très heureusement, et il y vendit son
navire. Là, ayant aussi obtenu la permission de se rendre par terre à
Porto-Bello, il trouva, je ne sais comment, le moyen de passer à la
Jamaïque avec tout ce qu’il avait, et environ huit ans après il revint
en Angleterre excessivement riche: de quoi je parlerai en son lieu.
Sur ce, je reviens à mes propres affaires.
Sur le point de nous séparer du bâtiment et de l’équipage, nous nous
prîmes naturellement à songer à la récompense que nous devions donner
aux deux hommes qui nous avaient avertis si fort à propos du projet
formé contre nous dans la rivière de Camboge. Le fait est qu’ils
nous avaient rendu un service insigne, et qu’ils méritaient bien de
nous, quoique, soit dit en passant, ils ne fussent eux-mêmes qu’une
paire de coquins; car, ajoutant foi à la fable qui nous transformait
en pirates, et ne doutant pas que nous ne nous fussions enfuis avec
le navire, ils étaient venus nous trouver, non seulement pour nous
avertir de ce qu’on machinait contre nous, mais encore pour s’en aller
faire la course en notre compagnie, et l’un d’eux avoua plus tard que
l’espérance seule d’écumer la mer avec nous l’avait poussé à cette
révélation. N’importe! le service qu’ils nous avaient rendu n’en était
pas moins grand, et c’est pourquoi, comme je leur avais promis d’être
reconnaissant envers eux, j’ordonnai premièrement qu’on leur payât
les appointements qu’ils déclaraient leur être dus à bord de leurs
vaisseaux respectifs, c’est-à-dire à l’Anglais neuf mois de ses gages
et sept au Hollandais; puis, en outre, et par-dessus, je leur fis
donner une petite somme en or, à leur grand contentement. Je nommai
ensuite l’Anglais maître canonnier du bord, le nôtre ayant passé
lieutenant en second et commis aux vivres; pour le Hollandais, je le
fis maître d’équipage. Ainsi grandement satisfaits, l’un et l’autre
rendirent de bons offices, car tous les deux étaient d’habiles marins
et d’intrépides compagnons.
Nous étions alors sur le sol de la Chine; et si au Bengale je m’étais
cru banni et éloigné de ma patrie, tandis que pour mon argent j’avais
tant de moyens de revenir chez moi, que ne devais-je pas penser en ce
moment où j’étais environ à mille lieues plus loin de l’Angleterre,
et sans perspective aucune de retour!
Seulement, comme une autre foire devait se tenir au bout de quatre
mois dans la ville où nous étions, nous espérions qu’alors nous
serions à même de nous procurer toutes sortes de produits du pays, et
vraisemblablement de trouver quelque jonque chinoise ou quelque navire
venant de Nanking qui serait à vendre et pourrait nous transporter
nous et nos marchandises où il nous plairait. Faisant fond là-dessus,
je résolus d’attendre; d’ailleurs, comme nos personnes privées
n’étaient pas suspectes, si quelques bâtiments anglais ou hollandais
se présentaient ne pouvions-nous pas trouver l’occasion de charger nos
marchandises et d’obtenir passage pour quelque autre endroit des Indes
moins éloigné de notre patrie?
Dans cette espérance, nous nous déterminâmes donc à demeurer en ce
lieu; mais, pour nous récréer, nous nous permîmes deux ou trois
petites tournées dans le pays. Nous fîmes d’abord un voyage de dix
jours pour aller voir Nanking, ville vraiment digne d’être visitée.
On dit qu’elle renferme un million d’âmes, je ne le crois pas: elle
est symétriquement bâtie, toutes les rues sont régulièrement alignées
et se croisent l’une l’autre en ligne droite, ce qui lui donne une
avantageuse apparence.
Mais quand j’en viens à comparer les misérables peuples de ces régions
aux peuples de nos contrées, leurs édifices, leurs mœurs, leur
gouvernement, leur religion, leurs richesses et leur splendeur,—comme
disent quelques-uns,—j’avoue que tout cela me semble ne pas valoir
la peine d’être nommé, ne pas valoir le temps que je passerais à le
décrire et que perdraient à le lire ceux qui viendront après moi.
Il est à remarquer que nous nous ébahissons de la grandeur, de
l’opulence, des cérémonies, de la pompe, du gouvernement, des
manufactures, du commerce et de la conduite de ces peuples, non
parce que ces choses méritent de fixer notre admiration ou même nos
regards, mais seulement parce que, tout remplis de l’idée primitive
que nous avons de la barbarie de ces contrées, de la grossièreté et de
l’ignorance qui y règnent, nous ne nous attendons pas à y trouver rien
de si avancé.
Autrement, que sont leurs édifices auprès des palais et des châteaux
royaux de l’Europe? Qu’est-ce que leur commerce auprès du commerce
universel de l’Angleterre, de la Hollande, de la France et de
l’Espagne? Que sont leurs villes auprès des nôtres pour l’opulence,
la force, le faste des habits, le luxe des ameublements, la variété
infinie? Que sont leurs ports parsemés de quelques jonques et
de quelques barques, comparés à notre navigation, à nos flottes
marchandes, à notre puissante et formidable marine? Notre cité de
Londres fait plus de commerce que tout leur puissant Empire. Un
vaisseau de guerre anglais, hollandais ou français, de quatre-vingts
canons, battrait et détruirait toutes les forces navales des Chinois.
La grandeur de leur opulence et de leur commerce, la puissance de
leur gouvernement, la force de leurs armées nous émerveillent parce
que, je l’ai déjà dit, accoutumés que nous sommes à les considérer
comme une nation barbare de païens et à peu près comme des sauvages,
nous ne nous attendons pas à rencontrer rien de semblable chez eux,
et c’est vraiment de là que vient le jour avantageux sous lequel nous
apparaissent leur splendeur et leur puissance: autrement, cela en
soi-même n’est rien du tout; car ce que j’ai dit de leurs vaisseaux
peut être dit de leurs troupes et de leurs armées; toutes les forces
de leur Empire, bien qu’ils puissent mettre en campagne deux millions
d’hommes, ne seraient bonnes ni plus ni moins qu’à ruiner le pays et
à les réduire eux-mêmes à la famine. S’ils avaient à assiéger une
ville forte de Flandre ou à combattre une armée disciplinée, une
ligne de cuirassiers allemands ou de gendarmes français culbuterait
toute leur cavalerie; un million de leurs fantassins ne pourraient
tenir devant un corps de notre infanterie rangé en bataille et posté
de façon à ne pouvoir être enveloppé, fussent-ils vingt contre un:
voire même, je n’exagérerais pas si je disais que trente mille hommes
d’infanterie allemande ou anglaise et dix mille chevaux français
brosseraient toutes les forces de la Chine. Il en est de même de
notre fortification et de l’art de nos ingénieurs dans l’attaque et
la défense des villes: il n’y a pas en Chine une place fortifiée qui
pût tenir un mois contre les batteries et les assauts d’une armée
européenne, tandis que toutes les armées des Chinois ne pourraient
prendre une ville comme Dunkerque, à moins que ce ne fût par famine,
l’assiégeraient-elles dix ans. Ils ont des armes à feu, il est vrai,
mais elles sont lourdes et grossières et sujettes à faire long feu;
ils ont de la poudre, mais elle n’a point de force; enfin ils n’ont
ni discipline sur le champ de bataille, ni tactique, ni habileté dans
l’attaque, ni modération dans la retraite. Aussi j’avoue que ce fut
chose bien étrange pour moi, quand je revins en Angleterre, d’entendre
nos compatriotes débiter de si belles bourdes sur la puissance, les
richesses, la gloire, la magnificence et le commerce des Chinois, qui
ne sont, je l’ai vu, je le sais, qu’un méprisable troupeau d’esclaves
ignorants et sordides assujettis à un gouvernement bien digne de
commander à un tel peuple; et en un mot, car je suis maintenant tout
à fait lancé hors de mon sujet, et en un mot, dis-je, si la Moscovie
n’était pas à une si énorme distance, si l’Empire moscovite n’était
pas un ramassis d’esclaves presque aussi grossiers, aussi faibles,
aussi mal gouvernés que les Chinois eux-mêmes, le czar de Moscovie
pourrait tout à son aise les chasser tous de leur contrée et la
subjuguer dans une seule campagne. Si le czar, qui, à ce que j’entends
dire, devient un grand prince et commence à se montrer formidable
dans le monde, se fût jeté de ce côté au lieu de s’attaquer aux
belliqueux Suédois,—dans cette entreprise aucune des puissances de
l’Europe ne l’eût envié ou entravé,—il serait aujourd’hui Empereur
de la Chine au lieu d’avoir été battu par le roi de Suède à Narva,
où les Suédois n’étaient pas un contre six.—De même que les Chinois
nous sont inférieurs en force, en magnificence, en navigation, en
commerce et en agriculture, de même ils nous sont inférieurs en
savoir, en habileté dans les sciences: ils ont des globes et des
sphères et une teinture des mathématiques; mais vient-on à examiner
leurs connaissances... que les plus judicieux de leurs savants ont la
vue courte! Ils ne savent rien du mouvement des corps célestes et sont
si grossièrement et si absurdement ignorants, que, lorsque le soleil
s’éclipse, ils s’imaginent qu’il est assailli par un grand dragon qui
veut l’emporter, et ils se mettent à faire un charivari avec tous les
tambours et tous les chaudrons du pays pour épouvanter et chasser le
monstre, juste comme nous faisons pour rappeler un essaim d’abeilles.
C’est là l’unique digression de ce genre que je me sois permise
dans tout le récit que j’ai donné de mes voyages; désormais je me
garderai de faire aucune description de contrée et de peuple; ce
n’est pas mon affaire, ce n’est pas de mon ressort: m’attachant
seulement à la narration de mes propres aventures à travers une
vie ambulante et une longue série de vicissitudes presque inouïes,
je ne parlerai des villes importantes, des contrées désertes, des
nombreuses nations que j’ai encore à traverser qu’autant qu’elles
se lieront à ma propre histoire et que mes relations avec elles le
rendront nécessaire.—J’étais alors, selon mon calcul le plus exact,
dans le cœur de la Chine, par 30 degrés environ de latitude nord,
car nous étions revenus de Nanking. J’étais toujours possédé d’une
grande envie de voir Péking, dont j’avais tant ouï parler, et le Père
Simon m’importunait chaque jour pour que je fisse cette excursion.
Enfin l’époque de son départ étant fixée, et l’autre missionnaire qui
devait aller avec lui étant arrivé de Macao, il nous fallait prendre
une détermination. Je renvoyai le Père Simon à mon partner, m’en
référant tout à fait à son choix. Mon partner finit par se déclarer
pour l’affirmative, et nous fîmes nos préparatifs de voyage. Nous
partîmes assez avantageusement sous un rapport, car nous obtînmes
la permission de voyager à la suite d’un des mandarins du pays, une
manière de vice-rois ou principaux magistrats de la province où ils
résident, tranchant du grand, voyageant avec un grand cortège et force
grands hommages de la part du peuple, qui souvent est grandement
appauvri par eux, car tous les pays qu’ils traversent sont obligés de
leur fournir des provisions à eux et à toute leur séquelle. Une chose
que je ne laissai pas de remarquer particulièrement en cheminant
avec les bagages de celui-ci, c’est que, bien que nous reçussions des
habitants de suffisantes provisions pour nous et nos chevaux, comme
appartenant au mandarin, nous étions néanmoins obligés de tout payer
ce que nous acceptions d’après le prix courant du lieu. L’intendant ou
commissaire des vivres du mandarin nous soutirait très ponctuellement
ce revenant-bon, de sorte que si voyager à la suite du mandarin était
une grande commodité pour nous, ce n’était pas une haute faveur de sa
part, c’était, tout au contraire, un grand profit pour lui, si l’on
considère qu’il y avait une trentaine de personnes chevauchant de la
même manière sous la protection de son cortège ou, comme nous dirions,
avec son convoi. C’était, je le répète, pour lui un bénéfice tout
clair: il nous prenait tout notre argent pour les vivres que le pays
lui fournissait pour rien.
Pour gagner Péking, nous eûmes vingt-cinq jours de marche à travers
un pays extrêmement populeux, mais misérablement cultivé: quoiqu’on
préconise tant l’industrie de ce peuple, son agriculture, son économie
rurale, sa manière de vivre, tout cela n’est qu’une pitié. Je dis
une pitié, et cela est vraiment tel comparativement à nous, et nous
semblerait ainsi à nous qui entendons la vie, si nous étions obligés
de le subir; mais il n’en est pas de même pour ces pauvres diables qui
ne connaissent rien autre. L’orgueil de ces sottes gens est énorme,
il n’est surpassé que par leur pauvreté, et ne fait qu’ajouter à
ce que j’appelle leur misère. Il m’est avis que les sauvages tout
nus de l’Amérique vivent beaucoup plus heureux; s’ils n’ont rien,
ils ne désirent rien, tandis que ceux-ci, insolents et superbes, ne
sont après tout que des gueux et des valets; leur ostentation est
inexprimable: elle se manifeste surtout dans leurs vêtements, dans
leurs demeures et dans la multitude de laquais et d’esclaves qu’ils
entretiennent; mais ce qui met le comble à leur ridicule, c’est le
mépris qu’ils professent pour tout l’univers, excepté pour eux-mêmes.
Sincèrement, je voyageai par la suite plus agréablement dans les
déserts et les vastes solitudes de la Grande-Tartarie que dans cette
Chine où cependant les routes sont bien pavées, bien entretenues et
très commodes pour les voyageurs. Rien ne me révoltait plus que de
voir ce peuple si hautain, si impérieux, si outrecuidant au sein de
l’imbécillité et de l’ignorance la plus crasse: car tout son fameux
génie n’est que ça et pas plus! Aussi mon ami le Père Simon et moi
ne laissions-nous jamais échapper l’occasion de faire gorge chaude
de leur orgueilleuse gueuserie.—Un jour, approchant du manoir d’un
gentilhomme campagnard, comme l’appelait le Père Simon, à environ dix
lieues de la ville de Nanking, nous eûmes l’honneur de chevaucher
pendant environ deux milles avec le maître de la maison, dont
l’équipage était d’un parfait don-quichottisme, un mélange de pompe et
de pauvreté.
L’habit de ce crasseux eût merveilleusement fait l’affaire d’un
Scaramouche ou d’un Fagotin: il était d’un sale calicot surchargé
de tout le pimpant harnachement de la casaque d’un fou; les manches
en étaient pendantes, de tout côté ce n’était que satin, crevés et
taillades. Il recouvrait une riche veste de taffetas aussi grasse
que celle d’un boucher, et qui témoignait que son Honneur était un
malpropre de la plus haute envergure.
Son cheval était une pauvre, maigre, affamée et cagneuse créature;
on pourrait avoir une pareille monture en Angleterre pour trente ou
quarante schellings. Deux esclaves le suivaient à pied pour faire
trotter le pauvre animal. Il avait un fouet à la main et il rossait
la bête aussi fort et ferme du côté de la tête que ses esclaves le
faisaient du côté de la queue, et ainsi il s’en allait chevauchant
près de nous avec environ dix ou douze valets; et on nous dit
qu’il se rendait à son manoir à une demi-lieue devant nous. Nous
cheminions tout doucement, mais cette manière de gentilhomme prit le
devant, et comme nous nous arrêtâmes une heure dans un village pour
nous rafraîchir, quand nous arrivâmes vers le castel de ce grand
personnage, nous le vîmes installé sur un petit emplacement devant
sa porte et en train de prendre sa réfection: au milieu de cette
espèce de jardin, il était facile de l’apercevoir, et on nous donna à
entendre que plus nous le regarderions, plus il serait satisfait.
Il était assis sous un arbre à peu près semblable à un palmier nain,
qui étendait son ombre au-dessus de sa tête, du côté du midi; mais,
par luxe, on avait placé sous l’arbre un immense parasol qui ajoutait
beaucoup au coup d’œil. Il était étalé et renversé dans un vaste
fauteuil, car c’était un homme pesant et corpulent, et sa nourriture
lui était apportée par deux esclaves féminines.
On en voyait deux autres, dont peu de gentilshommes européens, je
pense, eussent agréé les services: la première faisait manger notre
gentillâtre avec une cuillère; la seconde tenait un plat d’une main,
et de l’autre raclait ce qui tombait sur la barbe ou la veste de
taffetas de sa Seigneurie. Cette grosse et grasse brute croyait
au-dessous d’elle d’employer ses propres mains à toutes ces opérations
familières que les rois et les monarques aiment mieux faire eux-mêmes
plutôt que d’être touchés par les doigts rustiques de leurs valets[37].
A ce spectacle, je me pris à penser aux tortures que la vanité prépare
aux hommes et combien un penchant orgueilleux ainsi mal dirigé doit
être incommode pour un être qui a du sens commun; puis, laissant ce
pauvre hère se délecter à l’idée que nous nous ébahissions devant sa
pompe, tandis que nous le regardions en pitié et lui prodiguions le
mépris, nous poursuivîmes notre voyage; seulement le Père Simon eut
la curiosité de s’arrêter pour tâcher d’apprendre quelles étaient les
friandises dont ce châtelain se repaissait avec tant d’apparat; il
eut l’honneur d’en goûter et nous dit que c’était, je crois, un mets
dont un dogue anglais voudrait à peine manger, si on le lui offrait,
c’est-à-dire un plat de riz bouilli, rehaussé d’une grosse gousse
d’ail, d’un sachet rempli de poivre vert et d’une autre plante à peu
près semblable à notre gingembre, mais qui a l’odeur du musc et la
saveur de la moutarde; le tout mis ensemble et mijoté avec un petit
morceau de mouton maigre. Voilà quel était le festin de sa Seigneurie,
dont quatre ou cinq autres domestiques attendaient les ordres à
quelque distance. S’il les nourrissait moins somptueusement qu’il se
nourrissait lui-même, si, par exemple, on leur retranchait les épices,
ils devaient faire maigre chère en vérité.
Quant à notre mandarin avec qui nous voyagions, respecté comme un roi,
il était toujours environné de ses gentilshommes, et entouré d’une
telle pompe que je ne pus guère l’entrevoir que de loin; je remarquai
toutefois qu’entre tous les chevaux de son cortège il n’y en avait pas
un seul qui parût valoir les bêtes de somme de nos voituriers anglais;
ils étaient si chargés de housses, de caparaçons, de harnais et autres
semblables friperies, que vous n’auriez pu voir s’ils étaient gras ou
maigres: on apercevait à peine le bout de leur tête et de leurs pieds.
J’avais alors le cœur gai; débarrassé du trouble et de la perplexité
dont j’ai fait la peinture, et ne nourrissant plus d’idées rongeantes,
ce voyage me sembla on ne peut plus agréable. Je n’y essuyai
d’ailleurs aucun fâcheux accident; seulement, en passant à gué une
petite rivière, mon cheval broncha et me désarçonna, c’est-à-dire
qu’il me jeta dedans: l’endroit n’était pas profond, mais je fus
trempé jusqu’aux os. Je ne fais mention de cela que parce que ce
fut alors que se gâta mon livre de poche, où j’avais couché les
noms de plusieurs peuples et de différents lieux dont je voulais
me ressouvenir. N’en ayant pas pris tout le soin nécessaire, les
feuillets se moisirent, et par la suite il me fut impossible de
déchiffrer un seul mot, à mon grand regret, surtout quant aux noms de
quelques places auxquelles je touchai dans ce voyage.
Enfin nous arrivâmes à Péking.—Je n’avais avec moi que le jeune
homme que mon neveu le capitaine avait attaché à ma personne comme
domestique, lequel se montra très fidèle et très diligent; mon partner
n’avait non plus qu’un compagnon, un de ses parents. Quant au pilote
portugais, ayant désiré voir la Cour, nous lui avions donné son
passage, c’est-à-dire que nous l’avions défrayé pour l’agrément de sa
compagnie et pour qu’il nous servît d’interprète, car il entendait la
langue du pays, parlait bien français et quelque peu anglais: vraiment
ce bonhomme nous fut partout on ne peut plus utile. Il y avait à
peine une semaine que nous étions à Péking, quand il vint me trouver
en riant:—«Ah! senhor Inglez, me dit-il, j’ai quelque chose à vous
dire qui vous mettra la joie au cœur.»—«La joie au cœur! dis-je, que
serait-ce donc? Je ne sache rien dans ce pays qui puisse m’apporter
ni grande joie ni grand chagrin.»—«Oui, oui, dit le vieil homme en
mauvais anglais, faire vous content, et moi fâcheux.»—C’est fâché
qu’il voulait dire. Ceci piqua ma curiosité.—«Pourquoi, repris-je,
cela vous fâcherait-il?»—«Parce que, répondit-il, m’ayant amené ici,
après un voyage de vingt-cinq jours, vous me laisserez m’en retourner
seul. Et comment ferai-je pour regagner mon port sans vaisseau, sans
cheval, sans pécune?» C’est ainsi qu’il nommait l’argent dans un latin
corrompu qu’il avait en provision pour notre plus grande hilarité.
Bref, il nous dit qu’il y avait dans la ville une grande caravane de
marchands moscovites et polonais qui se disposaient à retourner par
terre en Moscovie dans quatre ou cinq semaines, et que sûrement nous
saisirions l’occasion de partir avec eux et le laisserions derrière
s’en revenir tout seul. J’avoue que cette nouvelle me surprit: une
joie secrète se répandit dans toute mon âme, une joie que je ne puis
décrire, que je ne ressentis jamais ni auparavant ni depuis. Il me fut
impossible pendant quelque temps de répondre un seul mot au bonhomme;
à la fin pourtant, me tournant vers lui:—«Comment savez-vous cela?
fis-je, êtes-vous sûr que ce soit vrai?»—«Oui-da, reprit-il; j’ai
rencontré ce matin, dans la rue, une de mes vieilles connaissances,
un Arménien, ou, comme vous dites vous autres, un Grec, qui se trouve
avec eux; il est arrivé dernièrement d’Astracan et se proposait
d’aller au Ton-Kin, où je l’ai connu autrefois; mais il a changé
d’avis, et maintenant il est déterminé à retourner à Moscou avec la
caravane, puis à descendre le Volga jusqu’à Astracan.»—«Eh bien!
senhor, soyez sans inquiétude quant à être laissé seul ici: si c’est
un moyen pour moi de retourner en Angleterre, ce sera votre faute
si vous remettez jamais le pied à Macao.» J’allai alors consulter
mon partner sur ce qu’il y avait à faire, et je lui demandai ce
qu’il pensait de la nouvelle du pilote et si elle contrarierait ses
intentions: il me dit qu’il souscrivait d’avance à tout ce que je
voudrais; car il avait si bien établi ses affaires au Bengale et
laissé ses effets en si bonnes mains, que, s’il pouvait convertir
l’expédition fructueuse que nous venions de réaliser en soies de
Chine écrues et ouvrées qui valussent la peine d’être transportées,
il serait très content d’aller en Angleterre, d’où il repasserait au
Bengale par les navires de la Compagnie.
Cette détermination prise, nous convînmes que, si notre vieux pilote
portugais voulait nous suivre, nous le défraierions jusqu’à Moscou ou
jusqu’en Angleterre, comme il lui plairait. Certes nous n’eussions
point passé pour généreux si nous ne l’eussions pas récompensé
davantage; les services qu’il nous avait rendus valaient bien cela
et au delà: il avait été non seulement notre pilote en mer, mais
encore pour ainsi dire notre courtier à terre; et en nous procurant le
négociant japonais il avait mis quelques centaines de livres sterling
dans nos poches. Nous devisâmes donc ensemble là-dessus, et désireux
de le gratifier, ce qui, après tout, n’était que lui faire justice, et
souhaitant d’ailleurs de le conserver avec nous, car c’était un homme
précieux en toute occasion, nous convînmes que nous lui donnerions à
nous deux une somme en or monnayé, qui, d’après mon calcul, pouvait
monter à 175 livres sterling, et que nous prendrions ses dépenses pour
notre compte, les siennes et celles de son cheval, ne laissant à sa
charge que la bête de somme qui transporterait ses effets.
Ayant arrêté ceci entre nous, nous mandâmes le vieux pilote pour lui
faire savoir ce que nous avions résolu.—«Vous vous êtes plaint, lui
dis-je, d’être menacé de vous en retourner tout seul; j’ai maintenant
à vous annoncer que vous ne vous en retournerez pas du tout. Comme
nous avons pris le parti d’aller en Europe avec la caravane, nous
voulons vous emmener avec nous, et nous vous avons fait appeler pour
connaître votre volonté.»—Le bonhomme hocha la tête et dit que c’était
un long voyage; qu’il n’avait point de pécune pour l’entreprendre,
ni pour subsister quand il serait arrivé.—«Nous ne l’ignorons pas,
lui dîmes-nous, et c’est pourquoi nous sommes dans l’intention de
faire quelque chose pour vous qui vous montrera combien nous sommes
sensibles au bon office que vous nous avez rendu, et combien aussi
votre compagnie nous est agréable.»—Je lui déclarai alors que nous
étions convenus de lui donner présentement une certaine somme,
qu’il pourrait employer de la même manière que nous emploierions
notre avoir, et que, pour ce qui était de ses dépenses, s’il venait
avec nous, nous voulions le déposer à bon port,—sauf mort ou
accidents,—soit en Moscovie, soit en Angleterre, et cela à notre
charge, le transport de ses marchandises excepté.
Il reçut cette proposition avec transport, et protesta qu’il
nous suivrait au bout du monde; nous nous mîmes donc à faire nos
préparatifs de voyage. Toutefois il en fut de nous comme des autres
marchands: nous eûmes tous beaucoup de choses à terminer, et au lieu
d’être prêts en cinq semaines, avant que tout fût arrangé, quatre mois
et quelques jours s’écoulèrent.
Ce ne fut qu’au commencement de février que nous quittâmes Péking.—Mon
partner et le vieux pilote se rendirent au port où nous avions
d’abord débarqué pour disposer de quelques marchandises que nous y
avions laissées, et moi avec un marchand chinois que j’avais connu à
Nanking, et qui était venu à Péking pour ses affaires, je m’en allai
dans la première de ces deux villes, où j’achetai quatre-vingt-dix
pièces de beau damas avec environ deux cents pièces d’autres belles
étoffes de soie de différentes sortes, quelques-unes brochées d’or:
toutes ces acquisitions étaient déjà rendues à Péking au retour de
mon partner. En outre, nous achetâmes une partie considérable de
soie écrue et plusieurs autres articles: notre pacotille s’élevait,
rien qu’en ces marchandises, à 3.500 livres sterling, et avec du
thé, quelques belles toiles peintes, et trois charges de chameaux en
noix muscades et clous de girofle, elle chargeait, pour notre part,
dix-huit chameaux non compris ceux que nous devions monter, ce qui,
avec deux ou trois chevaux de main et deux autres chevaux chargés
de provisions, portait en somme notre suite à vingt-six chameaux ou
chevaux.
La caravane était très nombreuse, et, autant que je puis me le
rappeler, se composait de trois ou quatre cents chevaux et chameaux
et de plus de cent vingt hommes très bien armés et préparés à tout
événement; car, si les caravanes orientales sont sujettes à être
attaquées par les Arabes, celles-ci sont sujettes à l’être par les
Tartares, qui ne sont pas, à vrai dire, tout à fait aussi dangereux
que les Arabes, ni si barbares quand ils ont le dessus.
Notre compagnie se composait de gens de différentes nations,
principalement de Moscovites; il y avait bien une soixantaine de
négociants ou habitants de Moscou, parmi lesquels se trouvaient
quelques Livoniens, et, à notre satisfaction toute particulière, cinq
Écossais, hommes de poids et qui paraissaient très versés dans la
science des affaires.
Après une journée de marche, nos guides, qui étaient au nombre de
cinq, appelèrent tous les gentlemen et les marchands, c’est-à-dire
tous les voyageurs, excepté les domestiques, pour tenir, disaient-ils,
un _grand conseil_. A ce grand conseil chacun déposa une certaine
somme à la masse commune pour payer le fourrage qu’on achèterait en
route, lorsqu’on ne pourrait en avoir autrement, pour les émoluments
des guides, pour les chevaux de louage et autres choses semblables.
Ensuite ils constituèrent le voyage, selon leur expression,
c’est-à-dire qu’ils nommèrent des capitaines et des officiers pour
nous diriger et nous commander en cas d’attaque, et assignèrent à
chacun son tour de commandement. L’établissement de cet ordre parmi
nous ne fut rien moins qu’inutile le long du chemin, comme on le verra
en son lieu.
La route, de ce côté-là du pays, est très peuplée: elle est pleine de
potiers et de modeleurs, c’est-à-dire d’artisans qui travaillent la
terre à porcelaine, et comme nous cheminions, notre pilote portugais,
qui avait toujours quelque chose à nous dire pour nous égayer, vint
à moi en ricanant et me dit qu’il voulait me montrer la plus grande
rareté de tout le pays, afin que j’eusse à dire de la Chine, après
toutes les choses défavorables que j’en avais dites, que j’y avais
vu une chose qu’on ne saurait voir dans tout le reste de l’univers.
Intrigué au plus haut point, je grillais de savoir ce que ce pouvait
être; à la fin il me dit que c’était une maison de plaisance, toute
bâtie en marchandises de Chine (_China ware_).—«J’y suis, lui dis-je,
les matériaux dont elle est construite sont tous la production du
pays? Et ainsi elle est toute en _China ware_, n’est-ce pas?»—«Non,
non, répondit-il, j’entends que c’est une maison entièrement de _China
ware_, comme vous dites en Angleterre, ou de _porcelaine_, comme on
dit dans notre pays.»—«Soit, repris-je, cela est très possible. Mais
comment est-elle grosse? Pourrions-nous la transporter dans une caisse
sur un chameau? Si cela se peut, nous l’achèterons.»—«Sur un chameau!
s’écria le vieux pilote levant ses deux mains jointes, peste! une
famille de trente personnes y loge.»
Je fus alors vraiment curieux de la voir, et quand nous arrivâmes
auprès je trouvai tout bonnement une maison de charpente, une maison
bâtie, comme on dit en Angleterre, avec latte et plâtre, mais dont
tous les crépis étaient réellement de _China ware_, c’est-à-dire
qu’elle était enduite de terre à porcelaine.
L’extérieur, sur lequel dardait le soleil, était vernissé, d’un bel
aspect, parfaitement blanc, peint de figures bleues, comme le sont
les grands vases de Chine qu’on voit en Angleterre, et aussi dur
que s’il eût été cuit. Quant à l’intérieur, toutes les murailles au
lieu de boiseries étaient revêtues de tuiles durcies et émaillées,
comme les petits carreaux qu’on nomme en Angleterre _gally tiles_,
et toutes faites de la plus belle porcelaine, décorée de figures
délicieuses d’une variété infinie de couleurs, mélangées d’or. Une
seule figure occupait plusieurs de ces carreaux; mais avec un mastic
fait de même terre on les avait si habilement assemblés qu’il n’était
guère possible de voir où étaient les joints. Le pavé des salles était
de la même matière, et aussi solide que les aires de terre cuite
en usage dans plusieurs parties de l’Angleterre, notamment dans le
Lincolnshire, le Nottinghamshire et le Leicestershire; il était dur
comme une pierre, et uni, mais non pas émaillé et peint, si ce n’est
dans quelques petites pièces ou cabinets, dont le sol était revêtu
comme les parois. Les plafonds, en un mot tous les endroits de la
maison étaient faits de même terre; enfin le toit était couvert de
tuiles semblables, mais d’un noir foncé et éclatant.
C’était vraiment à la lettre un magasin de porcelaine, on pouvait
à bon droit le nommer ainsi, et, si je n’eusse été en marche, je
me serais arrêté là plusieurs jours pour l’examiner dans tous ses
détails. On me dit que dans le jardin il y avait des fontaines et
des viviers dont le fond et les bords étaient pavés pareillement, et
le long des allées de belles statues entièrement faites en terre à
porcelaine, et cuites toutes d’une pièce.
C’est là une des singularités de la Chine, on peut accorder aux
Chinois qu’ils excellent en ce genre; mais j’ai la certitude qu’ils
n’excellent pas moins dans les contes qu’ils font à ce sujet, car ils
m’ont dit de si incroyables choses de leur habileté en poterie, des
choses telles que je ne me soucie guère de les rapporter, dans la
conviction où je suis qu’elles sont fausses. Un hâbleur me parla entre
autres d’un ouvrier qui avait fait en faïence un navire, avec tous ses
apparaux, ses mâts et ses voiles, assez grand pour contenir cinquante
hommes. S’il avait ajouté qu’il l’avait lancé, et que sur ce navire
il avait fait un voyage au Japon, j’aurais pu dire quelque chose,
mais comme je savais ce que valait cette histoire, et, passez-moi
l’expression, que le camarade mentait, je souris et gardai le silence.
Cet étrange spectacle me retint pendant deux heures derrière la
caravane; aussi celui qui commandait ce jour-là me condamna-t-il à
une amende d’environ trois schellings et me déclara-t-il que si c’eût
été à trois journées en dehors de la muraille, comme c’était à trois
journées en dedans, il m’en aurait coûté quatre fois autant et qu’il
m’aurait obligé à demander pardon au premier jour de Conseil. Je
promis donc d’être plus exact, et je ne tardai pas à reconnaîtra que
l’ordre de se tenir tous ensemble était d’une nécessité absolue pour
notre commune sûreté.
Deux jours après nous passâmes la grande muraille de la Chine,
boulevard élevé contre les Tartares, ouvrage immense, dont la chaîne
sans fin s’étend jusque sur des collines et des montagnes, où les
rochers sont infranchissables, et les précipices tels qu’il n’est
pas d’ennemis qui puissent y pénétrer, qui puissent y atteindre, ou,
s’il en est, quelle muraille pourrait les arrêter! Son étendue, nous
dit-on, est d’à peu près un millier de milles d’Angleterre, mais
la contrée qu’elle couvre n’en a que cinq cents, mesurée en droite
ligne, sans avoir égard aux tours et retours qu’elle fait. Elle a
environ quatre toises ou «fathoms» de hauteur et autant d’épaisseur en
quelques, endroits.
Là, au pied de cette muraille, je m’arrêtai une heure ou environ
sans enfreindre nos règlements, car la caravane mit tout ce temps à
défiler par un guichet; je m’arrêtai une heure, dis-je, à la regarder
de chaque côté, de près et de loin, du moins à regarder ce qui était
à la portée de ma vue; et le guide de notre caravane qui l’avait
exaltée comme la merveille du monde, manifesta le vif désir de savoir
ce que j’en pensais. Je lui dis que c’était une excellente chose
contre les Tartares. Il arriva qu’il n’entendit pas ça comme je
l’entendais, et qu’il le prit pour un compliment; mais le vieux pilote
sourit:—«Oh! senhor Inglez, dit-il, vous parlez de deux couleurs.»—«De
deux couleurs! répétai-je; qu’entendez-vous par là?»—«J’entends que
votre réponse paraît blanche d’un côté et noire de l’autre, gaie par
là et sombre par ici. Vous lui dites que c’est une bonne muraille
contre les Tartares: cela signifie pour moi qu’elle n’est bonne à
rien, sinon contre les Tartares, ou qu’elle ne défendrait pas de tout
autre ennemi. Je vous comprends, senhor Inglez, je vous comprends,
répétait-il en se gaussant; mais monsieur le Chinois vous comprend
aussi de son côté.»
—«Eh bien, senhor, repris-je, pensez-vous que cette muraille
arrêterait une armée de gens de notre pays avec un bon train
d’artillerie, ou nos ingénieurs avec deux compagnies de mineurs? En
moins de dix jours n’y feraient-ils pas une brèche assez grande pour
qu’une armée y pût passer en front de bataille, ou ne la feraient-ils
pas sauter, fondation et tout, de façon à n’en pas laisser une
trace?»—«Oui, oui, s’écria-t-il, je sais tout cela.»—Le Chinois
brûlait de connaître ce que j’avais dit: je permis au vieux pilote de
le lui répéter quelques jours après; nous étions alors presque sortis
du territoire, et ce guide devait nous quitter bientôt; mais quand
il sut ce que j’avais dit, il devint muet tout le reste du chemin,
et nous sevra de ses belles histoires sur le pouvoir et sur la
magnificence des Chinois.
Après avoir passé ce puissant rien, appelé muraille, à peu près
semblable à la muraille des Pictes, si fameuse dans le Northumberland
et bâtie par les Romains, nous commençâmes à trouver le pays clairsemé
d’habitants ou plutôt les habitants confinés dans des villes et
des places fortes, à cause des incursions et des déprédations des
Tartares, qui exercent le brigandage en grand, et auxquels ne
pourraient résister les habitants sans armes d’une contrée ouverte.
Je sentis bientôt la nécessité de nous tenir tous ensemble en
caravane, chemin faisant; car nous ne tardâmes pas â voir rôder autour
de nous plusieurs troupes de Tartares. Quand je vins à les apercevoir
distinctement, je m’étonnai que l’Empire chinois ait pu être conquis
par de si misérables drôles: ce ne sont que de vraies hordes, de vrais
troupeaux de sauvages, sans ordre, sans discipline et sans tactique
dans le combat.
Leurs chevaux, pauvres bêtes maigres, affamées et mal dressées, ne
sont bons à rien; nous le remarquâmes dès le premier jour que nous
les vîmes, ce qui eut lieu aussitôt que nous eûmes pénétré dans la
partie déserte du pays; car alors notre commandant du jour donna la
permission à seize d’entre nous d’aller à ce qu’ils appelaient une
chasse. Ce n’était qu’une chasse au mouton, cependant cela pouvait à
bon droit se nommer chasse; car ces moutons sont les plus sauvages et
les plus rapides que j’aie jamais vus: seulement ils ne courent pas
longtemps; aussi êtes-vous sûr de votre affaire quand vous vous mettez
à leurs trousses. Ils se montrent généralement en troupeaux de trente
ou quarante; et, comme de vrais moutons, ils se tiennent toujours
ensemble quand ils fuient.
Durant cette étrange espèce de chasse, le hasard voulut que nous
rencontrâmes une quarantaine de Tartares. Chassaient-ils le mouton
comme nous ou cherchaient-ils quelque autre proie, je ne sais; mais,
aussitôt qu’ils nous virent, l’un d’entre eux se mit à souffler très
fort dans une trompe, et il en sortit un son barbare que je n’avais
jamais ouï auparavant, et que, soit dit en passant, je ne me souciais
pas d’entendre une seconde fois. Nous supposâmes que c’était pour
appeler à eux leurs amis; et nous pensâmes vrai, car en moins d’un
demi-quart d’heure une autre troupe de quarante ou cinquante parut
à un mille de distance; mais la besogne était déjà faite, et voici
comment:
[Illustration: Aussitôt qu’ils nous virent, l’un d’entre eux se mit à
souffler très fort dans une trompe...]
Un des marchands écossais de Moscou se trouvait par hasard avec nous:
aussitôt qu’il entendit leur trompe, il nous dit que nous n’avions
rien à faire qu’à les charger immédiatement, en toute hâte; et,
nous rangeant tous en ligne, il nous demanda si nous étions bien
déterminés. Nous lui répondîmes que nous étions prêts à le suivre:
sur ce, il courut droit à eux. Nous regardant fixement, les Tartares
s’étaient arrêtés tous en troupeau, pêle-mêle et sans aucune espèce
d’ordre; mais sitôt qu’ils nous virent avancer, ils décochèrent
leurs flèches, qui ne nous atteignirent point, fort heureusement.
Ils s’étaient trompés vraisemblablement non sur le but, mais sur la
distance, car toutes leurs flèches tombèrent près de nous, si bien
ajustées, que si nous avions été environ à vingt verges plus près,
nous aurions eu plusieurs hommes tués ou blessés.
Nous fîmes sur-le-champ halte, et, malgré l’éloignement, nous tirâmes
sur eux et leur envoyâmes des balles de plomb pour leurs flèches de
bois; puis, au grand galop, nous suivîmes notre décharge, déterminés
à tomber dessus sabre en main, selon les ordres du hardi Ecossais qui
nous commandait. Ce n’était, il est vrai, qu’un marchand; mais il se
conduisit dans cette occasion avec tant de vigueur et de bravoure, et
en même temps avec un si courageux sang-froid, que je ne sache pas
avoir jamais vu dans l’action un homme plus propre au commandement.
Aussitôt que nous les joignîmes, nous leur déchargeâmes nos pistolets
à la face et nous dégainâmes; mais ils s’enfuirent dans la plus grande
confusion imaginable. Le choc fut seulement soutenu sur notre droite,
où trois d’entre eux résistèrent, en faisant signe aux autres de se
rallier à eux: ceux-là avaient des espèces de grands cimeterres au
poing et leurs arcs pendus sur le dos. Notre brave commandant, sans
enjoindre à personne de le suivre, fondit sur eux au galop; d’un coup
de crosse le premier fut renversé de son cheval, le second fut tué
d’un coup de pistolet, le troisième prit la fuite. Ainsi finit notre
combat, où nous eûmes l’infortune de perdre tous les moutons que nous
avions attrapés. Pas un seul de nos combattants ne fut tué ou blessé;
mais, du côté des Tartares, cinq hommes restèrent sur la place. Quel
fut le nombre de leurs blessés? nous ne pûmes le savoir; mais, chose
certaine, c’est que l’autre bande fut si effrayée du bruit de nos
armes, qu’elle s’enfuit sans faire aucune tentative contre nous.
[Illustration: Le second fut tué d’un coup de pistolet.]
Nous étions, lors de cette affaire, sur le territoire chinois: c’est
pourquoi les Tartares ne se montrèrent pas très hardis; mais au bout
de cinq jours nous entrâmes dans un vaste et sauvage désert qui nous
retint trois jours et trois nuits. Nous fûmes obligés de porter notre
eau avec nous dans de grandes outres, et de camper chaque nuit, comme
j’ai ouï dire qu’on le fait dans les déserts de l’Arabie.
Je demandai à nos guides à qui appartenait ce pays-là. Ils me dirent
que c’était une sorte de frontière qu’à bon droit on pourrait nommer
_No Man’s Land_ (la Terre de Personne), faisant partie du grand
Karakathay ou grande Tartarie, et dépendant en même temps de la Chine;
et que, comme on ne prenait aucun soin de préserver ce désert des
incursions des brigands, il était réputé le plus dangereux de la
route, quoique nous en eussions de beaucoup plus étendus à traverser.
En passant par ce désert qui, de prime abord, je l’avoue, me remplit
d’effroi, nous vîmes deux ou trois fois de petites troupes de
Tartares; mais ils semblaient tout entiers à leurs propres affaires
et ne paraissaient méditer aucun dessein contre nous; et, comme
l’homme qui rencontra le diable, nous pensâmes que s’ils n’avaient
rien à nous dire, nous n’avions rien non plus à leur dire: aussi les
laissâmes-nous aller.
Une fois, cependant, un de leurs partis s’approcha de nous, s’arrêta
pour nous contempler. Examinait-il ce qu’il devait faire, s’il devait
nous attaquer ou non, nous ne savions pas. Quoi qu’il en fût, après
l’avoir un peu dépassé, nous formâmes une arrière-garde de quarante
hommes, et nous nous tînmes prêts à le recevoir, laissant la caravane
cheminer à un demi-mille ou environ devant nous. Mais au bout de
quelques instants il se retira, nous saluant simplement à son départ
de cinq flèches, dont une blessa et estropia un de nos chevaux:
nous abandonnâmes le lendemain la pauvre bête en grand besoin d’un
bon maréchal. Nous nous attendions à ce qu’il nous décocherait de
nouvelles flèches, mieux ajustées; mais, pour cette fois, nous ne
vîmes plus ni flèches ni Tartares.
Nous marchâmes après ceci près d’un mois par des routes moins bonnes
que d’abord, quoique nous fussions toujours dans les États de
l’Empereur de la Chine; mais, pour la plupart, elles traversaient des
villages dont quelques-uns étaient fortifiés, à cause des incursions
des Tartares. En atteignant un de ces bourgs, à deux journées et demie
de marche de la ville de Naum, je me proposai d’acheter un chameau.
Tout le long de cette route il y en avait à vendre en quantité, ainsi
que des chevaux tels quels, parce que les nombreuses caravanes qui
suivent ce chemin en ont souvent besoin. La personne à laquelle je
m’adressai pour me procurer un chameau serait allée me le chercher;
mais moi, comme un fou, par courtoisie, je voulus l’accompagner.
L’emplacement où l’on tenait les chameaux et les chevaux sous bonne
garde se trouvait environ à deux milles du bourg.
Je m’y rendis à pied avec mon vieux pilote et un Chinois, désireux que
j’étais d’un peu de diversité. En arrivant là, nous vîmes un terrain
bas et marécageux entouré comme un parc d’une muraille de pierres
empilées à sec, sans mortier et sans liaison, avec une petite garde
de soldats chinois à la porte. Après avoir fait choix d’un chameau,
après être tombé d’accord sur le prix, je m’en revenais, et le Chinois
qui m’avait suivi conduisait la bête, quand tout à coup s’avancèrent
cinq Tartares à cheval: deux d’entre eux se saisirent du camarade et
lui enlevèrent le chameau, tandis que les trois autres coururent sur
mon vieux pilote et sur moi, nous voyant en quelque sorte sans armes;
je n’avais que mon épée, misérable défense contre trois cavaliers. Le
premier qui s’avança s’arrêta court quand je mis flamberge au vent,
car ce sont d’insignes couards; mais un second se jetant à ma gauche
m’asséna un horion sur la tête; je ne le sentis que plus tard et je
m’étonnai, lorsque je revins à moi, de ce qui avait eu lieu et de ma
posture, car il m’avait renversé tout de mon long à terre. Mais mon
fidèle pilote, mon vieux Portugais, par un de ces coups heureux de la
Providence, qui se plaît à nous délivrer des dangers par des voies
imprévues, avait un pistolet dans sa poche, ce que je ne savais pas,
non plus que les Tartares; s’ils l’avaient su, je ne pense pas qu’ils
nous eussent attaqués: les couards sont toujours les plus hardis quand
il n’y a pas de danger.
[Illustration: Deux d’entre eux se saisirent du camarade et lui
enlevèrent le chameau...]
Le bonhomme, me voyant terrassé, marcha intrépidement sur le bandit
qui m’avait frappé, et lui saisissant le bras d’une main et de l’autre
l’attirant violemment à lui, il lui déchargea son pistolet dans la
tête et l’étendit roide mort; puis il s’élança immédiatement sur celui
qui s’était arrêté, comme je l’ai dit, et avant qu’il pût s’avancer de
nouveau, car tout ceci fut fait pour ainsi dire en un tour de main, il
lui détacha un coup du cimeterre qu’il portait d’habitude. Il manqua
l’homme, mais il effleura la tête du cheval et lui abattit une oreille
et une bonne tranche de la bajoue. Exaspérée par ses blessures,
n’obéissant plus à son cavalier, quoiqu’il se tînt bien en selle, la
pauvre bête prit la fuite et l’emporta hors de l’atteinte du pilote.
Enfin, se dressant sur les pieds de derrière, elle culbuta le Tartare
et se laissa choir sur lui.
Dans ces entrefaites survint le pauvre Chinois qui avait perdu le
chameau; mais il n’avait point d’armes. Cependant, apercevant le
Tartare abattu et écrasé sous son cheval, il courut à lui, et,
empoignant un instrument grossier et mal fait qu’il avait au côté,
une manière de hache d’armes, il le lui arracha et lui fit sauter sa
cervelle tartarienne. Or mon vieux pilote avait encore quelque chose à
démêler avec le troisième chenapan. Voyant qu’il ne fuyait pas comme
il s’y était attendu, qu’il ne s’avançait pas pour le combattre comme
il le redoutait, mais qu’il restait là comme une souche, il se tint
coi lui-même et se mit à recharger son pistolet. Sitôt que le Tartare
entrevit le pistolet, s’imagina-t-il que c’en était un autre, je ne
sais, il se sauva ventre à terre, laissant à mon pilote, mon champion,
comme je l’appelai depuis, une victoire complète.
En ce moment je commençais à m’éveiller, car, en revenant à moi, je
crus sortir d’un doux sommeil; et, comme je l’ai dit, je restai là
dans l’étonnement de savoir où j’étais, comment j’avais été jeté par
terre, ce que tout cela signifiait; mais bientôt après, recouvrant mes
esprits, j’éprouvai une douleur vague, je portai la main à ma tête,
et je la retirai ensanglantée. Je sentis alors des élancements, la
mémoire me revint et tout se représenta dans mon esprit.
Je me dressai subitement sur mes pieds, je me saisis de mon épée,
mais point d’ennemis! Je trouvai un Tartare étendu mort et son cheval
arrêté tranquillement près de lui; et, regardant plus loin, j’aperçus
mon champion, mon libérateur, qui était allé voir ce que le Chinois
avait fait et qui s’en revenait avec son sabre à la main. Le bonhomme
me voyant sur pied vint à moi en courant et m’embrassa dans un
transport de joie, ayant eu d’abord quelque crainte que je n’eusse été
tué; et me voyant couvert de sang, il voulut visiter ma blessure; ce
n’était que peu de chose, et seulement, comme on dit, une tête cassée.
Je ne me ressentis pas trop de ce horion, si ce n’est à l’endroit même
qui avait reçu le coup et qui se cicatrisa au bout de deux ou trois
jours.
Cette victoire après tout ne nous procura pas grand butin, car nous
perdîmes un chameau et gagnâmes un cheval; mais ce qu’il y a de bon,
c’est qu’en rentrant dans le village, l’homme, le vendeur, demanda à
être payé de son chameau. Je m’y refusai, et l’affaire fut portée à
l’audience du juge chinois du lieu, c’est-à-dire, comme nous dirions
chez nous, que nous allâmes devant un juge de paix. Rendons-lui
justice, ce magistrat se comporta avec beaucoup de prudence et
d’impartialité. Après avoir entendu les deux parties, il demanda
gravement au Chinois qui était venu avec moi pour acheter le chameau
de qui il était le serviteur.—«Je ne suis pas serviteur, répondit-il,
je suis allé simplement avec l’étranger.»—«A la requête de qui?» dit
le juge.—«A la requête de l’étranger.»—«Alors, reprit le _justice_,
vous étiez serviteur de l’étranger pour le moment; et le chameau ayant
été livré à son serviteur, il a été livré à lui, et il faut, lui,
qu’il le paye.»
J’avoue que la chose était si claire que je n’eus pas un mot à dire.
Enchanté de la conséquence tirée d’un si juste raisonnement et de voir
le cas si exactement établi, je payai le chameau de tout cœur et j’en
envoyai quérir un autre. Remarquez bien que j’y envoyai; je me donnai
de garde d’aller le chercher moi-même: j’en avais assez comme ça.
La ville de Naum est sur la lisière de l’Empire chinois. On la dit
fortifiée et l’on dit vrai: elle l’est pour le pays; car je ne
craindrais pas d’affirmer que tous les Tartares du Karakathay, qui
sont, je crois, quelques millions, ne pourraient pas en abattre les
murailles avec leurs arcs et leurs flèches; mais appeler cela une
ville forte, si elle était attaquée avec du canon, ce serait vouloir
se faire rire au nez par tous ceux qui s’y entendent.
Nous étions encore, comme je l’ai dit, à plus de deux journées de
marche de cette ville, quand des exprès furent expédiés sur toute la
route pour ordonner à tous les voyageurs et à toutes les caravanes de
faire halte jusqu’à ce qu’on leur eût envoyé une escorte, parce qu’un
corps formidable de Tartares, pouvant monter à dix mille hommes, avait
paru à trente milles environ au delà de la ville.
C’était une fort mauvaise nouvelle pour des voyageurs; cependant, de
la part du gouverneur, l’attention était louable, et nous fûmes très
contents d’apprendre que nous aurions une escorte. Deux jours après
nous reçûmes donc deux cents soldats détachés d’une garnison chinoise
sur notre gauche et trois cents autres de la ville de Naum, et avec
ce renfort nous avançâmes hardiment. Les trois cents soldats de Naum
marchaient à notre front, les deux cents autres à l’arrière-garde, nos
gens de chaque côté des chameaux chargés de nos bagages, et toute la
caravane au centre. Dans cet ordre, et bien préparés au combat, nous
nous croyions à même de répondre aux dix mille Tartares-Mongols, s’ils
se présentaient; mais le lendemain, quand ils se montrèrent, ce fut
tout autre chose.
De très bonne heure dans la matinée, comme nous quittions une petite
ville assez bien située, nommée Changu, nous eûmes une rivière à
traverser. Nous fûmes obligés de la passer dans un bac, et si les
Tartares eussent eu quelque intelligence, c’est alors qu’ils nous
eussent attaqués, tandis que la caravane était déjà sur l’autre
rivage et l’arrière-garde encore en deçà; mais personne ne parut en ce
lieu.
Environ trois heures après, quand nous fûmes entrés dans un désert
de quinze ou seize milles d’étendue, à un nuage de poussière qui
s’élevait nous présumâmes que l’ennemi était proche: et il était
proche en effet, car il arrivait sur nous à toute bride.
Les Chinois de notre avant-garde, qui la veille avaient eu le verbe si
haut, commencèrent à s’ébranler; fréquemment ils regardaient derrière
eux, signe certain chez un soldat qu’il est prêt à lever le camp. Mon
vieux pilote fit la même remarque; et, comme il se trouvait près de
moi, il m’appela:—«Senhor Inglez, dit-il, il faut remettre du cœur au
ventre à ces drôles, ou ils nous perdront tous, car si les Tartares
s’avancent, ils ne résisteront pas.»—«C’est aussi mon avis, lui
répondis-je, mais que faire?»—«Que faire! s’écria-t-il: que de chaque
côté cinquante de nos hommes s’avancent, qu’ils flanquent ces peureux
et les animent, et ils combattront comme de braves compagnons en brave
compagnie; sinon tous vont tourner casaque.»—Là-dessus je courus au
galop vers notre commandant, je lui parlai, il fut entièrement de
notre avis: cinquante de nous se portèrent donc à l’aile droite et
cinquante à l’aile gauche, et le reste forma une ligne de réserve.
Nous poursuivîmes ainsi notre route, laissant les derniers deux cents
hommes faire un corps à part pour garder nos chameaux; seulement,
si besoin était, ils devaient envoyer une centaine des leurs pour
assister nos cinquante hommes de réserve.
Bref, les Tartares arrivèrent en foule: impossible à nous de dire
leur nombre, mais nous pensâmes qu’ils étaient dix mille tout au
moins. Ils détachèrent d’abord un parti pour examiner notre attitude,
en traversant le terrain sur le front de notre ligne. Comme nous le
tenions à portée de fusil, notre commandant ordonna aux deux ailes
d’avancer en toute hâte et de lui envoyer simultanément une salve de
mousqueterie, ce qui fut fait. Sur ce, il prit la fuite, pour rendre
compte, je présume, de la réception qui attendait nos Tartares. Et il
paraîtrait que ce salut ne les mit pas en goût, car ils firent halte
immédiatement. Après quelques instants de délibération, faisant un
demi-tour à gauche, ils rengainèrent leur compliment et ne nous en
dirent pas davantage pour cette fois, ce qui, vu les circonstances, ne
fut pas très désagréable: nous ne brûlions pas excessivement de livrer
bataille à une pareille multitude.
Deux jours après ceci nous atteignîmes la ville de Naum ou Naunm.
Nous remerciâmes le gouverneur de ses soins pour nous, et nous fîmes
une collecte qui s’éleva à une centaine de crowns que nous donnâmes
aux soldats envoyés pour notre escorte. Nous y restâmes un jour. Naum
est tout de bon une ville de garnison; il y avait bien neuf cents
soldats, et la raison en est qu’autrefois les frontières moscovites
étaient beaucoup plus voisines qu’elles ne le sont aujourd’hui, les
Moscovites ayant abandonné toute cette portion du pays (laquelle, à
l’ouest de la ville, s’étend jusqu’à deux cents milles environ) comme
stérile et indéfrichable, et plus encore à cause de son éloignement et
de la difficulté qu’il y a d’y entretenir des troupes pour sa défense,
car nous étions encore à deux mille milles de la Moscovie proprement
dite.
Après cette étape, nous eûmes à passer plusieurs grandes rivières
et deux terribles déserts, dont l’un nous coûta seize jours de
marche: c’est à juste titre, comme je l’ai dit, qu’ils pourraient
se nommer _No Man’s Land_ (la Terre de Personne); et, le 13 avril,
nous arrivâmes aux frontières des États moscovites. Si je me souviens
bien, la première cité, ville ou forteresse, comme il vous plaira, qui
appartient au Czar de Moscovie, s’appelle Argun, située qu’elle est
sur la rive occidentale de la rivière de ce nom.
Je ne pus m’empêcher de faire paraître une vive satisfaction en
entrant dans ce que j’appelais un pays chrétien, ou du moins dans
un pays gouverné par des chrétiens; car, quoique à mon sens les
Moscovites ne méritent que tout juste le nom de chrétiens, cependant
ils se prétendent tels et sont très dévots à leur manière. Tout homme
à coup sûr qui voyage par le monde comme je l’ai fait, s’il n’est pas
incapable de réflexion, tout homme, à coup sûr, dis-je, en arrivera à
se bien pénétrer que c’est une bénédiction d’être né dans une contrée
où le nom de Dieu et d’un Rédempteur est connu, révéré, adoré, et non
pas dans un pays où le peuple, abandonné par le ciel à de grossières
impostures, adore le démon, se prosterne devant le bois et la pierre,
et rend un culte aux monstres, aux éléments, à des animaux de forme
horrible, à des statues ou à des images monstrueuses. Pas une ville,
pas un bourg par où nous venions de passer qui n’eût ses pagodes,
ses idoles, ses temples, et dont la population ignorante n’adorât
jusqu’aux ouvrages de ses mains!
Alors du moins nous étions arrivés en un lieu où tout respirait le
culte chrétien, où, mêlée d’ignorance ou non, la religion chrétienne
était professée et le nom du vrai Dieu invoqué et adoré. J’en
étais réjoui jusqu’au fond de l’âme. Je saluai le brave marchand
écossais dont j’ai parlé plus haut à la première nouvelle que j’en
eus, et, lui prenant la main, je lui dis:—«Béni soit Dieu! nous
voici encore une fois revenus parmi les chrétiens!»—Il sourit, et
me répondit:—«Compatriote, ne vous réjouissez pas trop tôt: ces
Moscovites sont une étrange sorte de chrétiens; ils en portent le nom,
et voilà tout; vous ne verrez pas grand’chose de réel avant quelques
mois de plus de notre voyage.»
—«Soit, dis-je; mais toujours est-il que cela vaut mieux que le
paganisme et l’adoration des démons.»—«Attendez, reprit-il, je vous
dirai qu’excepté les soldats russiens des garnisons et quelques
habitants des villes sur la route, tout le reste du pays jusqu’à
plus de mille milles au delà est habité par des païens exécrables et
stupides;»—comme en effet nous le vîmes.
Nous étions alors, si je comprends quelque chose à la surface du
globe, lancés à travers la plus grande pièce de terre solide qui se
puisse trouver dans l’univers. Nous avions au moins douze cents milles
jusqu’à la mer, à l’est; nous en avions au moins deux mille jusqu’au
fond de la mer Baltique, du côté de l’ouest, et au moins trois mille
si nous laissions cette mer pour aller chercher au couchant le canal
de la Manche entre la France et l’Angleterre; nous avions cinq mille
milles pleins jusqu’à la mer des Indes ou de Perse, vers le sud, et
environ huit cents milles au nord jusqu’à la mer Glaciale. Si l’on en
croit même certaines gens, il ne se trouve point de mer du côté du
nord-est jusqu’au pôle, et conséquemment dans tout le nord-ouest: un
continent irait donc rejoindre l’Amérique, nul mortel ne sait où! mais
d’excellentes raisons que je pourrais donner me portent à croire que
c’est une erreur.
Quand nous fûmes entrés dans les possessions moscovites, avant
d’arriver à quelque ville considérable, nous n’eûmes rien à observer,
sinon que toutes les rivières coulent à l’est. Ainsi que je le
reconnus sur les cartes que quelques personnes de la caravane avaient
avec elles, il est clair qu’elles affluent toutes dans le grand fleuve
Yamour ou Gammour. Ce fleuve, d’après son cours naturel, doit se jeter
dans la mer ou Océan chinois. On nous raconta que ses bouches sont
obstruées par des joncs d’une crue monstrueuse de trois pieds de tour
et de vingt ou trente pieds de haut. Qu’il me soit permis de dire que
je n’en crois rien. Comme on ne navigue pas sur ce fleuve, parce qu’il
ne se fait point de commerce de ce côté, les Tartares qui, seuls, en
sont les maîtres, s’adonnant tout entiers à leurs troupeaux, personne
donc, que je sache, n’a été assez curieux pour le descendre en bateau
jusqu’à son embouchure, ou pour le remonter avec des navires. Chose
positive, c’est que, courant vers l’est par une latitude de 60 degrés,
il emporte un nombre infini de rivières, et qu’il trouve dans cette
latitude un océan pour verser ses eaux. Aussi est-on sûr qu’il y a une
mer par là.
A quelques lieues au nord de ce fleuve il se trouve plusieurs rivières
considérables qui courent aussi directement au nord que le Yamour
court à l’est. On sait qu’elles vont se décharger dans le grand fleuve
Tartarus, tirant son nom des nations les plus septentrionales d’entre
les Tartares-Mongols, qui, au sentiment des Chinois, seraient les plus
anciens Tartares du monde, et, selon nos géographes, les Gogs et
Magogs dont il est fait mention dans l’histoire sacrée.