Ces rivières courant toutes au nord aussi bien que celles dont j’ai

encore à parler, démontrent évidemment que l’Océan septentrional

borne aussi la terre de ce côté, de sorte qu’il ne semble nullement

rationnel de penser que le continent puisse se prolonger dans cette

région pour aller joindre l’Amérique, ni qu’il n’y ait point de

communication entre l’Océan septentrional et oriental; mais je n’en

dirai pas davantage là-dessus: c’est une observation que je fis

alors, voilà pourquoi je l’ai consignée ici. De la rivière Arguna,

nous poussâmes en avant à notre aise et à petites journées, et nous

fûmes sensiblement obligés du soin que le Czar de Moscovie a pris

de bâtir autant de cités et de villes que possible, où ses soldats

tiennent garnison à peu près comme ces colonies militaires postées par

les Romains dans les contrées les plus reculées de leur Empire, et

dont quelques-unes, entre autres, à ce que j’ai lu, étaient placées

en Bretagne pour la sûreté du commerce et pour l’hébergement des

voyageurs. C’était de même ici; car partout où nous passâmes, bien

que, en ces villes et en ces stations, la garnison et les gouverneurs

fussent Russiens et professassent le christianisme, les habitants du

pays n’étaient que de vrais païens, sacrifiant aux idoles et adorant

le soleil, la lune, les étoiles et toutes les armées du ciel. Je

dirai même que de toutes les idolâtries, de tous les païens que je

rencontrai jamais, c’étaient bien les plus barbares; seulement ces

misérables ne mangeaient pas de chair humaine, comme font nos sauvages

de l’Amérique.

Nous en vîmes quelques exemples dans le pays entre Arguna, par où

nous entrâmes dans les États moscovites, et une ville habitée par

des Tartares et des Moscovites appelée Nertzinskoy, où se trouve

un désert, une forêt continue qui nous demanda vingt-deux jours de

marche. Dans un village près de la dernière de ces places, j’eus la

curiosité d’aller observer la manière de vivre des gens du pays, qui

est bien la plus brute et la plus insoutenable. Ce jour-là il y avait

sans doute grand sacrifice, car on avait dressé sur un vieux tronc

d’arbre une idole de bois aussi effroyable que le diable, du moins à

peu près comme nous nous figurons qu’il doit être représenté: elle

avait une tête qui assurément ne ressemblait à celle d’aucune créature

que le monde ait vue; des oreilles aussi grosses que les cornes d’un

bouc et aussi longues; des yeux de la taille d’un écu; un nez bossu

comme une corne de bélier, et une gueule carrée et béante comme celle

d’un lion, avec des dents horribles, crochues comme le bec d’un

perroquet. Elle était habillée de la plus sale manière qu’on puisse

s’imaginer: son vêtement supérieur se composait de peaux de mouton,

la laine tournée en dehors, et d’un grand bonnet tartare planté sur

sa tête avec deux cornes passant au travers. Elle pouvait avoir huit

pieds de haut; mais elle n’avait ni pieds ni jambes, ni aucune espèce

de proportions.

Cet épouvantail était érigé hors du village, et quand j’en approchai

il y avait là seize ou dix-sept créatures, hommes ou femmes, je ne

sais,—car ils ne font point de distinction ni dans leurs habits ni

dans leurs coiffures,—toutes couchées par terre à plat ventre, autour

de ce formidable et informe bloc de bois. Je n’apercevais pas le

moindre mouvement parmi elles, pas plus que si elles eussent été des

souches comme leur idole. Je le croyais d’abord tout de bon; mais

quand je fus un peu plus près, elles se dressèrent sur leurs pieds et

poussèrent un hurlement, à pleine gorge, comme l’eût fait une meute de

chiens, puis elles se retirèrent, vexées sans doute de ce que nous les

troublions. A une petite distance du monstre, à l’entrée d’une tente

ou hutte toute faite de peaux de mouton et de peaux de vache séchées,

étaient postés trois hommes que je pris pour des bouchers, parce qu’en

approchant je vis de longs couteaux dans leurs mains et au milieu de

la tente trois moutons tués et un jeune bœuf ou bouvillon. Selon toute

apparence, ces victimes étaient pour cette bûche d’idole, à laquelle

appartenaient les trois prêtres, et les dix-sept imbéciles prosternés

avaient fourni l’offrande et adressaient leurs prières à la bûche.

Je confesse que je fus plus révolté de leur stupidité et de cette

brutale adoration d’un _hobgoblin_, d’un fantôme, que de tout ce qui

m’avait frappé dans le cours de ma vie. Oh! qu’il m’était douloureux

de voir la plus glorieuse, la meilleure créature de Dieu, à laquelle,

par la création même, il a octroyé tant d’avantages, préférablement à

tous les autres ouvrages de ses mains, à laquelle il a donné une âme

raisonnable, douée de facultés et de capacités, afin qu’elle honorât

son Créateur et qu’elle en fût honorée! oh! qu’il m’était douloureux

de la voir, dis-je, tombée et dégénérée jusqu’au point d’être assez

stupide pour se prosterner devant un rien hideux, un objet purement

imaginaire, dressé par elle-même, rendu terrible à ses yeux par sa

propre fantaisie, orné seulement de torchons et de guenilles, et de

songer que c’était là l’effet d’une pure ignorance transformée en

dévotion infernale par le diable lui-même, qui, enviant à son Créateur

l’hommage et l’adoration de ses créatures, les avait plongées dans des

erreurs si grossières, si dégoûtantes, si honteuses, si bestiales,

qu’elles semblaient devoir choquer la nature elle-même.

Mais que signifiaient cet ébahissement et ces réflexions? C’était

ainsi; je le voyais devant mes yeux; impossible à moi d’en douter.

Tout mon étonnement tournant en rage, je galopai vers l’image ou

monstre, comme il vous plaira, et avec mon épée je pourfendis le

bonnet qu’il avait sur la tête, au beau milieu, tellement qu’il

pendait par une des cornes. Un de nos hommes qui se trouvait avec moi

saisit alors la peau de mouton qui couvrait l’idole et l’arrachait,

quand tout à coup une horrible clameur parcourut le village, et deux

ou trois cents drôles me tombèrent sur les bras, si bien que je me

sauvai sans demander mon reste, et d’autant plus volontiers que

quelques-uns avaient des arcs et des flèches; mais je fis serment de

leur rendre une nouvelle visite.

Notre caravane demeura trois nuits dans la ville, distante de ce lieu

de quatre ou cinq milles environ, afin de se pourvoir de quelques

montures dont elle avait besoin, plusieurs de nos chevaux ayant été

surmenés et estropiés par le mauvais chemin et notre longue marche à

travers le dernier désert; ce qui nous donna le loisir de mettre mon

dessein à exécution.—Je communiquai mon projet au marchand écossais

de Moscou, dont le courage m’était bien connu. Je lui contai ce que

j’avais vu et de quelle indignation j’avais été rempli en pensant

que la nature humaine pût dégénérer jusque-là. Je lui dis que si

je pouvais trouver quatre ou cinq hommes bien armés qui voulussent

me suivre, j’étais résolu à aller détruire cette immonde, cette

abominable idole, pour faire voir à ses adorateurs que ce n’était

qu’un objet indigne de leur culte et de leurs prières, incapable de

se défendre lui-même, bien loin de pouvoir assister ceux qui lui

offraient des sacrifices.

Il se prit à rire.—«Votre zèle peut être bon, me dit-il; mais que

vous proposez-vous par là?»—«Ce que je me propose! m’écriai-je, c’est

de venger l’honneur de Dieu qui est insulté par cette adoration

satanique.»—«Mais comment cela vengerait-il l’honneur de Dieu,

reprit-il, puisque ces gens ne seront pas à même de comprendre

votre intention, à moins que vous ne leur parliez et ne la leur

expliquiez, et, alors, ils vous battront, je vous l’assure, car ce

sont d’enragés coquins, et surtout quand il s’agit de la défense de

leur idolâtrie.»—«Ne pourrions-nous pas le faire de nuit, dis-je, et

leur en laisser les raisons par écrit, dans leur propre langage?»—«Par

écrit! répéta-t-il; peste! Mais dans cinq de leurs nations il n’y a

pas un seul homme qui sache ce que c’est qu’une lettre, qui sache

lire un mot dans aucune langue, même dans la leur.»—«Misérable

ignorance!... m’écriai-je. J’ai pourtant grande envie d’accomplir

mon dessein; peut-être la nature les amènera-t-elle à en tirer des

inductions, et à reconnaître combien ils sont stupides d’adorer ces

hideuses machines.»—«Cela vous regarde, sir, reprit-il; si votre zèle

vous y pousse si impérieusement, faites-le; mais auparavant qu’il vous

plaise de considérer que ces peuples sauvages sont assujettis par

la force à la domination du Czar de Moscovie; que si vous faites le

coup, il y a dix contre un à parier qu’ils viendront par milliers se

plaindre au gouverneur de Nertzinskoy et demander satisfaction, et que

si on ne peut leur donner satisfaction, il y a dix contre un à parier

qu’ils se révolteront et que ce sera là l’occasion d’une nouvelle

guerre avec tous les Tartares de ce pays.»

Ceci, je l’avoue, me mit pour un moment de nouvelles pensées en

tête; mais j’en revenais toujours à ma première idée, et toute cette

journée l’exécution de mon projet me tourmenta[38]. Vers le soir, le

marchand écossais m’ayant rencontré par hasard dans notre promenade

autour de la ville, me demanda à s’entretenir avec moi.—«Je crains,

me dit-il, de vous avoir détourné de votre bon dessein: j’en ai été

un peu préoccupé depuis, car j’abhorre les idoles et l’idolâtrie tout

autant que vous pouvez le faire.»—«Franchement, lui répondis-je, vous

m’avez quelque peu déconcerté quant à son exécution, mais vous ne

l’avez point entièrement chassé de mon esprit, et je crois fort que je

l’accomplirai avant de quitter ce lieu, dussé-je leur être livré en

satisfaction.»—«Non, non, dit-il, à Dieu ne plaise qu’on vous livre

à une pareille engeance de monstres! On ne le fera pas; ce serait

vous assassiner.»—«Oui-da! fis-je; eh! comment me traiteraient-ils

donc?»—«Comment ils vous traiteraient! s’écria-t-il; écoutez, que je

vous conte comment ils ont accommodé un pauvre Russien qui, les ayant

insultés dans leur culte, juste comme vous avez fait, tomba entre

leurs mains. Après l’avoir estropié avec un dard pour qu’il ne pût

s’enfuir, ils le prirent, le mirent tout nu, le posèrent sur le haut

de leur idole-monstre, se rangèrent tout autour et lui tirèrent autant

de flèches qu’il s’en put ficher dans son corps; puis ils le brûlèrent

lui et toutes les flèches dont il était hérissé, comme pour l’offrir

en sacrifice à leur idole.»—«Était-ce la même idole?» fis-je.—«Oui,

dit-il, justement la même.»—«Eh bien! repris-je, à mon tour, que je

vous conte une histoire.»—Là-dessus je lui rapportai l’aventure de nos

Anglais à Madagascar, et comment ils avaient incendié et mis à sac un

village et tué hommes, femmes et enfants pour venger le meurtre de

nos compagnons, ainsi que cela a été relaté précédemment; puis, quand

j’eus fini, j’ajoutai que je pensais que nous devions faire de même à

ce village.

Il écouta très attentivement toute l’histoire; mais quand je parlai

de faire de même à ce village, il me dit:—«Vous vous trompez fort, ce

n’est pas ce village, c’est au moins à cent milles plus loin; mais

c’était bien la même idole, car on la charrie en procession dans tout

le pays.»—«Eh bien! alors, dis-je, que l’idole soit punie! et elle le

sera, que je vive jusqu’à cette nuit!»

Bref, me voyant résolu, l’aventure le séduisit, et il me dit que je

n’irais pas seul, qu’il irait avec moi, et qu’il m’amènerait pour nous

accompagner un de ses compatriotes, un gaillard, disait-il, aussi

fameux que qui que ce soit pour son zèle contre toutes pratiques

diaboliques. Bref, il m’amena ce camarade, cet Écossais qu’il appelait

capitaine Richardson. Je lui fis au long le récit de ce que j’avais

vu et de ce que je projetais, et sur-le-champ il me dit qu’il voulait

me suivre, dût-il lui en coûter la vie. Nous convînmes de partir

seulement nous trois. J’en avais bien fait la proposition à mon

partner, mais il s’en était excusé. Il m’avait dit que pour ma défense

il était prêt à m’assister de toutes ses forces et en toute occasion;

mais que c’était une entreprise tout à fait en dehors de sa voie:

ainsi, dis-je, nous résolûmes de nous mettre en campagne seulement

nous trois et mon serviteur, et d’exécuter le coup cette nuit même

vers minuit, avec tout le secret imaginable.

Cependant, toute réflexion faite, nous jugeâmes bon de renvoyer la

partie à la nuit suivante, parce que la caravane devant se mettre en

route dans la matinée du surlendemain, nous pensâmes que le gouverneur

ne pourrait prétendre donner satisfaction à ces barbares à nos dépens

quand nous serions hors de son pouvoir. Le marchand écossais, aussi

ferme dans ses résolutions que hardi dans l’exécution, m’apporta une

robe de Tartare ou gonelle de peau de mouton, un bonnet avec un arc et

des flèches, et s’en pourvut lui-même ainsi que son compatriote, afin

que, si nous venions à être aperçus, on ne pût savoir qui nous étions.

Nous passâmes toute la première nuit à mixtionner quelques matières

combustibles avec de l’_aqua-vitæ_, de la poudre à canon et autres

drogues que nous avions pu nous procurer, et le lendemain, ayant une

bonne quantité de goudron dans un petit pot, environ une heure après

le soleil couché nous partîmes pour notre expédition.

Quand nous arrivâmes, il était à peu près onze heures du soir: nous

ne remarquâmes pas que le peuple eût le moindre soupçon du danger qui

menaçait son idole. La nuit était sombre, le ciel était couvert de

nuages; cependant la lune donnait assez de lumière pour laisser voir

que l’idole était juste dans la même posture et place qu’auparavant.

Les habitants semblaient tout entiers à leur repos; seulement dans la

grande hutte ou tente, comme nous l’appelions, où nous avions vu les

trois prêtres que nous avions pris pour des bouchers, nous aperçûmes

une lueur, et en nous glissant près de la porte, nous entendîmes

parler, comme s’il y avait cinq ou six personnes. Il nous parut donc

de toute évidence que si nous mettions le feu à l’idole, ces gens

sortiraient immédiatement et s’élanceraient sur nous pour la sauver de

la destruction que nous préméditions. Mais comment faire? nous étions

fort embarrassés. Il nous passa bien par l’esprit de l’emporter et de

la brûler plus loin; mais quand nous vînmes à y mettre la main, nous

la trouvâmes trop pesante pour nos forces et nous retombâmes dans la

même perplexité. Le second Écossais était d’avis de mettre le feu à

la hutte et d’assommer les drôles qui s’y trouvaient à mesure qu’ils

montreraient le nez; mais je m’y opposai, je n’entendais point qu’on

tuât personne, s’il était possible de l’éviter.—«Eh bien! alors, dit

le marchand écossais, voilà ce qu’il nous faut faire: tâchons de nous

emparer d’eux, lions-leur les mains, et forçons-les à assister à la

destruction de leur idole.»

Comme il se trouvait que nous n’avions pas mal de cordes et de

ficelles qui nous avaient servi à lier nos pièces d’artifice, nous

nous déterminâmes à attaquer d’abord les gens de la cabane, et avec

aussi peu de bruit que possible. Nous commençâmes par heurter à la

porte, et quand un des prêtres se présenta, nous nous en saisîmes

brusquement, nous lui bouchâmes la bouche, nous lui liâmes les mains

sur le dos et le conduisîmes vers l’idole, où nous le bâillonnâmes

pour qu’il ne pût jeter des cris; nous lui attachâmes aussi les pieds

et le laissâmes par terre.

Deux d’entre nous guettèrent alors à la porte, comptant que quelque

autre sortirait pour voir de quoi il était question. Nous attendîmes

jusqu’à ce que notre troisième compagnon nous eût rejoints; mais

personne ne se montrant, nous heurtâmes de nouveau tout doucement.

Aussitôt sortirent deux individus que nous accommodâmes juste de la

même manière; mais nous fûmes obligés de nous mettre tous après eux

pour les coucher par terre près de l’idole, à quelque distance l’un

de l’autre. Quand nous revînmes, nous en vîmes deux autres à l’entrée

de la hutte et un troisième se tenant derrière en dedans de la porte.

Nous empoignâmes les deux premiers et les liâmes sur-le-champ. Le

troisième se prit alors à crier en se reculant; mais mon Écossais le

suivit, et prenant une composition que nous avions faite, une mixtion

propre à répandre seulement de la fumée et de la puanteur, il y mit le

feu et la jeta au beau milieu de la hutte. Dans l’entrefaite l’autre

Écossais et mon serviteur, s’occupant des deux hommes déjà liés, les

attachèrent ensemble par le bras, les menèrent auprès de l’idole;

puis, pour qu’ils vissent si elle les secourrait, ils les laissèrent

là, ayant grande hâte de revenir vers nous.

Quand l’artifice que nous avions jeté eut tellement rempli la hutte

de fumée qu’on y était presque suffoqué, nous y lançâmes un sachet

de cuir d’une autre espèce qui flambait comme une chandelle; nous

le suivîmes, et nous n’aperçûmes que quatre personnes, deux hommes

et deux femmes à ce que nous crûmes, venus sans doute pour quelque

sacrifice diabolique. Ils nous parurent dans une frayeur mortelle, ou

du moins tremblants, stupéfiés, et à cause de la fumée incapables de

proférer une parole.

En un mot, nous les prîmes, nous les garrottâmes comme les autres,

et le tout sans aucun bruit. J’aurais dû dire que nous les emmenâmes

hors de la hutte d’abord, car tout comme à eux la fumée nous fut

insupportable. Ceci fait, nous les conduisîmes tous ensemble vers

l’idole, et, arrivés là, nous nous mîmes à la travailler: d’abord nous

la barbouillâmes du haut en bas, ainsi que son accoutrement, avec du

goudron, et certaine autre matière que nous avions composée de suif

et de soufre; nous lui bourrâmes ensuite les yeux, les oreilles et

la gueule de poudre à canon; puis nous entortillâmes dans son bonnet

une grande pièce d’artifice, et quand nous l’eûmes couverte de tous

les combustibles que nous avions apportés, nous regardâmes autour

de nous pour voir si nous pourrions trouver quelque chose pour son

embrasement. Tout à coup mon serviteur se souvint que près de la hutte

il y avait un tas de fourrage sec, de la paille ou du foin, je ne me

rappelle pas: il y courut avec un des Écossais et ils en apportèrent

plein leurs bras. Quand nous eûmes achevé cette besogne, nous prîmes

tous nos prisonniers, nous les rapprochâmes, ayant les pieds déliés et

la bouche débâillonnée, nous les fîmes tenir debout et les plantâmes

juste devant leur monstrueuse idole, puis nous y mîmes feu de tous

côtés.

Nous demeurâmes là un quart d’heure ou environ avant que la poudre des

yeux, de la bouche et des oreilles de l’idole sautât; cette explosion,

comme il nous fut facile de le voir, la fendit et la défigura toute;

en un mot, nous demeurâmes là jusqu’à ce que nous la vîmes s’embraser

et ne former plus qu’une souche, qu’un bloc de bois. Après l’avoir

entourée de fourrage sec, ne doutant pas qu’elle ne fût bientôt

entièrement consumée, nous nous disposions à nous retirer, mais

l’Écossais nous dit:—«Ne partons pas, car ces pauvres misérables dupes

seraient capables de se jeter dans le feu pour se faire rôtir avec

leur idole.»—Nous consentîmes donc à rester jusqu’à ce que le fourrage

fût brûlé, puis nous fîmes volte-face, et les quittâmes.

Le matin, nous parûmes parmi nos compagnons de voyage excessivement

occupés à nos préparatifs de départ: personne ne se serait imaginé que

nous étions allés ailleurs que dans nos lits, comme raisonnablement

tout voyageur doit faire, pour se préparer aux fatigues d’une journée

de marche.

Mais ce n’était pas fini: le lendemain une grande multitude de gens du

pays, non seulement de ce village, mais de cent autres, se présenta

aux portes de la ville, et, d’une façon fort insolente, demanda

satisfaction au gouverneur de l’outrage fait à leurs prêtres et à leur

grand Cham-Chi-Thaungu; c’était là le nom féroce qu’il donnait à la

monstrueuse créature qu’ils adoraient. Les habitants de Nertzinskoy

furent d’abord dans une grande consternation: ils disaient que les

Tartares étaient trente mille pour le moins, et qu’avant peu de jours

ils seraient cent mille et au delà.

Le gouverneur russien leur envoya des messagers pour les apaiser et

leur donner toutes les bonnes paroles imaginables. Il les assura qu’il

ne savait rien de l’affaire; que pas un homme de la garnison n’ayant

mis le pied dehors, le coupable ne pouvait être parmi eux; mais que

s’ils voulaient le lui faire connaître, il serait exemplairement puni.

Ils répondirent hautainement que toute la contrée révérait le grand

Cham-Chi-Thaungu qui demeurait dans le soleil, et que nul mortel n’eût

osé outrager son image, hors quelque chrétien mécréant (ce fut là leur

expression, je crois), et qu’ainsi ils lui déclaraient la guerre à lui

et à tous les Russiens, qui, disaient-ils, étaient des infidèles, des

chrétiens.

Le gouverneur, toujours patient, ne voulant point de rupture, ni

qu’on pût en rien l’accuser d’avoir provoqué la guerre, le Czar lui

ayant étroitement enjoint de traiter le pays conquis avec bénignité

et courtoisie, leur donna encore toutes les bonnes paroles possibles;

à la fin il leur dit qu’une caravane était partie pour la Russie

le matin même, que quelqu’un peut-être des voyageurs leur avait

fait cette injure, et que, s’ils voulaient en avoir l’assurance, il

enverrait après eux pour en informer. Ceci parut les apaiser un peu,

et le gouverneur nous dépêcha donc un courrier pour nous exposer

l’état des choses, en nous intimant que si quelques hommes de notre

caravane avaient fait le coup, ils feraient bien de se sauver, et,

coupables ou non, que nous ferions bien de nous avancer en toute hâte,

tandis qu’il les amuserait aussi longtemps qu’il pourrait.

C’était très obligeant de la part du gouverneur. Toutefois, lorsque

la caravane fut instruite de ce message, personne n’y comprit rien,

et quant à nous qui étions les coupables, nous fûmes les moins

soupçonnés de tous: on ne nous fit pas seulement une question.

Néanmoins le capitaine qui, pour le moment, commandait la caravane

profita de l’avis que le gouverneur nous donnait, et nous marchâmes

ou voyageâmes deux jours et deux nuits, presque sans nous arrêter.

Enfin nous nous reposâmes à un village nommé Plothus; nous n’y fîmes

pas non plus une longue station, voulant gagner au plus tôt Jarawena,

autre colonie du Czar de Moscovie où nous espérions être en sûreté.

Une chose à remarquer, c’est qu’après deux ou trois jours de marche

au delà de cette ville, nous commençâmes à entrer dans un vaste

désert sans nom dont je parlerai plus au long en son lieu, et que si

alors nous nous y fussions trouvés, il est plus que probable que nous

aurions été tous détruits. Ce fut le lendemain de notre départ de

Plothus que des nuages de poussière qui s’élevaient derrière nous à

une grande distance firent soupçonner à quelques-uns des nôtres que

nous étions poursuivis. Nous étions entrés dans le désert, et nous

avions longé un grand lac, appelé Shanks-Oser, quand nous aperçûmes un

corps nombreux de cavaliers de l’autre côté du lac vers le nord. Nous

remarquâmes qu’ils se dirigeaient ainsi que nous vers l’ouest, mais

fort heureusement ils avaient supposé que nous avions pris la rive

nord, tandis que nous avions pris la rive sud. Deux jours après nous

ne les vîmes plus, car, pensant que nous étions toujours devant eux,

ils poussèrent jusqu’à la rivière Udda: plus loin, vers le nord, c’est

un courant considérable, mais à l’endroit où nous la passâmes, elle

est étroite et guéable.

Le troisième jour, soit qu’ils se fussent aperçus de leur méprise,

soit qu’ils eussent eu de nos nouvelles, ils revinrent sur nous ventre

à terre, à la brune. Nous venions justement de choisir, à notre

grande satisfaction, une place très convenable pour camper pendant la

nuit, car bien que nous ne fussions qu’à l’entrée d’un désert dont

la longueur était de plus de cinq cents milles, nous n’avions point

de villes où nous retirer, et par le fait nous n’en avions d’autre

à attendre que Jarawena, qui se trouvait encore à deux journées de

marche. Ce désert, cependant, avait quelque peu de bois de ce côté,

et de petites rivières qui couraient toutes se jeter dans la grande

rivière Udda. Dans un passage étroit entre deux bocages très épais

nous avions assis notre camp pour cette nuit, redoutant une attaque

nocturne.

Personne, excepté nous, ne savait pourquoi nous étions poursuivis:

mais, comme les Tartares-Mongols ont pour habitude de rôder en troupes

dans ce désert, les caravanes ont coutume de se fortifier ainsi contre

eux chaque nuit, comme contre des armées de voleurs; cette poursuite

n’était donc pas chose nouvelle.

Or nous avions cette nuit le camp le plus avantageux que nous eussions

jamais eu: nous étions postés entre deux bois, un petit ruisseau

coulait juste devant notre front, de sorte que nous ne pouvions être

enveloppés, et qu’on ne pouvait nous attaquer que par devant ou par

derrière. Encore mîmes-nous tous nos soins à rendre notre front aussi

fort que possible, en plaçant nos bagages, nos chameaux et nos chevaux

tous en ligne au bord du ruisseau: sur notre arrière nous abattîmes

quelques arbres.

Dans cet ordre nous nous établissions pour la nuit, mais les Tartares

furent sur nos bras avant que nous eussions achevé notre campement.

Ils ne se jetèrent pas sur nous comme des brigands, ainsi que nous

nous y attendions, mais ils nous envoyèrent trois messagers pour

demander qu’on leur livrât les hommes qui avaient bafoué leurs prêtres

et brûlé leur Dieu Cham-Chi-Thaungu, afin de les brûler, et sur ce

ils disaient qu’ils se retireraient et ne nous feraient point de mal,

autrement qu’ils nous feraient tous périr dans les flammes. Nos gens

parurent fort troublés à ce message, et se mirent à se regarder l’un

l’autre entre les deux yeux pour voir si quelqu’un avait le péché

écrit sur la face. Mais, personne! c’était le mot, personne n’avait

fait cela. Le commandant de la caravane leur fit répondre qu’il était

bien sûr que pas un des nôtres n’était coupable de cet outrage; que

nous étions de paisibles marchands voyageant pour nos affaires; que

nous n’avions fait de dommage ni à eux ni à qui que ce fût; qu’ils

devaient chercher plus loin ces ennemis qui les avaient injuriés, car

nous n’étions pas ces gens-là; et qu’il les priait de ne pas nous

troubler, sinon que nous saurions nous défendre.

[Illustration: Ils nous envoyèrent trois messagers...]

Cette réponse fut loin de les satisfaire, et le matin, à la pointe du

jour, une foule immense s’avança vers notre camp; mais en nous voyant

dans une si avantageuse position, ils n’osèrent pas pousser plus

avant que le ruisseau qui barrait notre front, où ils s’arrêtèrent,

et déployèrent de telles forces, que nous en fûmes atterrés au plus

haut point; ceux d’entre nous qui en parlaient le plus modestement,

disaient qu’ils étaient dix mille. Là, ils firent une pause et nous

regardèrent un moment; puis, poussant un affreux hourra, ils nous

décochèrent une nuée de flèches. Mais nous étions trop bien à couvert,

nos bagages nous abritaient, et je ne me souviens pas que parmi nous

un seul homme fût blessé.

Quelque temps après, nous les vîmes faire un petit mouvement à notre

droite, et nous les attendions sur notre arrière, quand un rusé

compagnon, un Cosaque de Jarawena, aux gages des Moscovites, appela le

commandant de la caravane et lui dit:—«Je vais envoyer cette engeance

à Sibeilka.»—C’était une ville à quatre ou cinq journées de marche au

moins, vers le sud, ou plutôt derrière nous. Il prend donc son arc

et ses flèches, saute à cheval, s’éloigne de notre arrière au galop,

comme s’il retournait à Nertzinskoy, puis faisant un grand circuit, il

rejoint l’armée des Tartares comme s’il était un exprès envoyé pour

leur faire savoir tout particulièrement que les gens qui avaient brûlé

leur Cham-Chi-Thaungu étaient partis pour Sibeilka avec une caravane

de mécréants, c’est-à-dire de chrétiens, résolus qu’ils étaient de

brûler le Dieu Scal-Isarg, appartenant aux Tongouses.

Comme ce drôle était un vrai Tartare et qu’il parlait parfaitement

leur langage, il feignit si bien, qu’ils avalèrent tout cela et se

mirent en route en toute hâte pour Sibeilka, qui était, ce me semble,

à cinq journées de marche vers le sud. En moins de trois heures ils

furent entièrement hors de notre vue, nous n’en entendîmes plus

parler, et nous n’avons jamais su s’ils allèrent ou non jusqu’à ce

lieu nommé Sibeilka.

Nous gagnâmes ainsi sans danger la ville de Jarawena, où il y avait

une garnison de Moscovites, et nous y demeurâmes cinq jours, la

caravane se trouvant extrêmement fatiguée de sa dernière marche et de

son manque de repos durant la nuit.

Au sortir de cette ville, nous eûmes à passer un affreux désert qui

nous retint vingt-trois jours. Nous nous étions munis de quelques

tentes pour notre plus grande commodité pendant la nuit, et le

commandant de la caravane s’était procuré seize chariots ou fourgons

du pays pour porter notre eau et nos provisions. Ces chariots,

rangés chaque nuit tout autour de notre camp, nous servaient de

retranchement; de sorte que, si les Tartares se fussent montrés, à

moins d’être en très grand nombre, ils n’auraient pu nous toucher.

On croira facilement que nous eûmes grand besoin de repos après ce

long trajet; car dans ce désert nous ne vîmes ni maisons ni arbres.

Nous y trouvâmes à peine quelques buissons, mais nous aperçûmes en

revanche une grande quantité de chasseurs de zibelines; ce sont

tous des Tartares de la Mongolie dont cette contrée fait partie.

Ils attaquent fréquemment les petites caravanes, mais nous n’en

rencontrâmes point en grande troupe. J’étais curieux de voir les peaux

des zibelines qu’ils chassaient; mais je ne pus me mettre en rapport

avec aucun d’eux, car ils n’osaient pas s’approcher de nous, et je

n’osais pas moi-même m’écarter de la compagnie pour les joindre.

Après avoir traversé ce désert, nous entrâmes dans une contrée assez

bien peuplée, c’est-à-dire où nous trouvâmes des villes et des

châteaux élevés par le Czar de Moscovie, avec des garnisons de soldats

stationnaires pour protéger les caravanes, et défendre le pays contre

les Tartares, qui autrement rendraient la route très dangereuse. Et

sa majesté Czarienne a donné des ordres si stricts pour la sûreté

des caravanes et des marchands que, si on entend parler de quelques

Tartares dans le pays, des détachements de la garnison sont de suite

envoyés pour escorter les voyageurs de station en station.

Aussi le gouverneur d’Adinskoy, auquel j’eus occasion de rendre

visite, avec le marchand écossais qui était lié avec lui, nous

offrit-il une escorte de cinquante hommes, si nous pensions qu’il y

eût quelque danger, jusqu’à la prochaine station.

Longtemps je m’étais imaginé qu’en approchant de l’Europe, nous

trouverions le pays mieux peuplé et le peuple plus civilisé; je

m’étais doublement trompé, car nous avions encore à traverser la

nation des Tongouses, où nous vîmes des marques de paganisme et

de barbarie pour le moins aussi grossières que celles qui nous

avaient frappés précédemment; seulement, comme ces Tongouses ont été

assujettis par les Moscovites, et entièrement réduits, ils ne sont

pas très dangereux; mais, en fait de rudesse de mœurs, d’idolâtrie

et de polythéisme, jamais peuple au monde ne les surpassa. Ils sont

couverts de peaux de bêtes, aussi bien que leurs maisons, et, à leur

mine rébarbative, à leur costume, vous ne distingueriez pas un homme

d’avec une femme. Durant l’hiver, quand la terre est couverte de

neige, ils vivent sous terre, dans des espèces de repaires voûtés dont

les cavités ou cavernes se communiquent entre elles.

Si les Tartares avaient leur Cham-Chi-Thaungu pour tout un village ou

toute une contrée, ceux-ci avaient des idoles dans chaque hutte et

dans chaque cave. En outre ils adorent les étoiles, le soleil, l’eau,

la neige, et en un mot tout ce qu’ils ne comprennent pas, et ils ne

comprennent pas grand’chose; de sorte qu’à tous les éléments et à

presque tous les objets extraordinaires ils offrent des sacrifices.

Mais je ne dois faire la description d’un peuple ou d’une contrée

qu’autant que cela se rattache à ma propre histoire.—Il ne m’arriva

rien de particulier dans ce pays, que j’estime éloigné de plus de

quatre cents milles du dernier désert dont j’ai parlé, et dont la

moitié même est aussi un désert, où nous marchâmes rudement pendant

douze jours sans rencontrer une maison, un arbre, une broussaille, et

où nous fûmes encore obligés de porter avec nous nos provisions, l’eau

comme le pain. Après être sortis de ce steppe, nous parvînmes en deux

jours à Yénisséisk, ville ou station moscovite sur le grand fleuve

Yénisséi. Ce fleuve, nous fut-il dit, sépare l’Europe de l’Asie,

quoique nos faiseurs de cartes, à ce qu’on m’a rapporté, n’en tombent

pas d’accord. N’importe, ce qu’il y a de certain, c’est qu’il borne à

l’orient l’ancienne Sibérie, qui aujourd’hui ne forme qu’une province

du vaste empire moscovite, bien qu’elle soit aussi grande que l’empire

germanique tout entier.

Je remarquai que l’ignorance et le paganisme prévalaient encore,

excepté dans les garnisons moscovites: toute la contrée entre le

fleuve Oby et le fleuve Yénisséi est entièrement païenne, et les

habitants sont aussi barbares que les Tartares les plus reculés, même

qu’aucune nation que je sache de l’Asie ou de l’Amérique. Je remarquai

aussi, ce que je fis observer aux gouverneurs moscovites avec lesquels

j’eus occasion de converser, que ces païens, pour être sous le

gouvernement moscovite, n’en étaient ni plus sages ni plus près du

christianisme. Mais, tout en reconnaissant que c’était assez vrai, ils

répondaient que ce n’était pas leur affaire; que si le Czar s’était

promis de convertir ses sujets sibériens, tongouses ou tartares, il

aurait envoyé parmi eux des prêtres et non pas des soldats, et ils

ajoutaient, avec plus de sincérité que je ne m’y serais attendu, que

le grand souci de leur monarque n’était pas de faire de ces peuples

des chrétiens, mais des sujets.

Depuis ce fleuve jusqu’au fleuve Oby, nous traversâmes une contrée

sauvage et inculte; je ne saurais dire que ce soit un sol stérile,

c’est seulement un sol qui manque de bras et d’une bonne exploitation,

car autrement c’est un pays charmant, très fertile et très agréable

en soi. Les quelques habitants que nous y trouvâmes étaient tous

païens, excepté ceux qu’on y avait envoyés de Russie; car c’est dans

cette contrée, j’entends sur les rives de l’Oby, que sont bannis les

criminels moscovites qui ne sont point condamnés à mort: une fois là,

il est presque impossible qu’ils en sortent.

Je n’ai rien d’essentiel à dire sur mon compte jusqu’à mon arrivée à

Tobolsk, capitale de la Sibérie, où je séjournai assez longtemps pour

les raisons suivantes.

Il y avait alors près de sept mois que nous étions en route et

l’hiver approchait rapidement: dans cette conjoncture, sur nos

affaires privées, mon partner et moi, nous tînmes donc un conseil,

où nous jugeâmes à propos, attendu que nous devions nous rendre en

Angleterre et non pas à Moscou, de considérer le parti qu’il nous

fallait prendre. On nous avait parlé de traîneaux et de rennes pour

nous transporter sur la neige pendant l’hiver; et c’est tout de bon

que les Russiens font usage de pareils véhicules, dont les détails

sembleraient incroyables si je les rapportais, et au moyen desquels

ils voyagent beaucoup plus dans la saison froide qu’ils ne sauraient

voyager en été, parce que dans ces traîneaux ils peuvent courir nuit

et jour: une neige congelée couvrant alors toute la nature, les

montagnes, les vallées, les rivières, les lacs n’offrent plus qu’une

surface unie et dure comme la pierre, sur laquelle ils courent sans se

mettre nullement en peine de ce qui est dessous.

Mais je n’eus pas occasion de faire un voyage de ce genre.—Comme je

me rendais en Angleterre et non pas à Moscou, j’avais deux routes à

prendre: il me fallait aller avec la caravane jusqu’à Jaroslav, puis

tourner vers l’ouest, pour gagner Narva et le golfe de Finlande, et,

soit par mer, soit par terre, Dantzig, où ma cargaison de marchandises

chinoises devait se vendre avantageusement; ou bien il me fallait

laisser la caravane à une petite ville sur la Dvina, d’où par eau

je pouvais gagner en six jours Arkhangel, et de là faire voile pour

l’Angleterre, la Hollande ou Hambourg.

Toutefois il eût été absurde d’entreprendre l’un ou l’autre de ces

voyages pendant l’hiver: si je me fusse décidé pour Dantzig, la

Baltique en cette saison est gelée, tout passage m’eût été fermé,

et par terre il est bien moins sûr de voyager dans ces contrées que

parmi les Tartares-Mongols. D’un autre côté, si je me fusse rendu à

Arkhangel en octobre, j’eusse trouvé tous les navires partis, et même

les marchands qui ne s’y tiennent que l’été, et l’hiver se retirent à

Moscou, vers le sud, après le départ des vaisseaux. Un froid excessif,

la disette, et la nécessité de rester tout l’hiver dans une ville

déserte, c’est là tout ce que j’eusse pu espérer y rencontrer. En

définitive, je pensai donc que le mieux était de laisser partir la

caravane, et de faire mes dispositions pour hiverner à l’endroit où je

me trouvais, c’est-à-dire à Tobolsk en Sibérie, par une latitude de 60

degrés; là, du moins, pour passer un hiver rigoureux, je pouvais faire

fond sur trois choses, savoir: l’abondance de toutes les provisions

que fournit le pays, une maison chaude avec des combustibles en

suffisance, et une excellente compagnie. De tout ceci, je parlerai

plus au long en son lieu.

J’étais alors dans un climat entièrement différent de mon île

bien-aimée, où je n’eus jamais froid que dans mes accès de fièvre,

où tout au contraire j’avais peine à endurer des habits sur mon

dos, où je ne faisais jamais de feu que dehors, et pour préparer ma

nourriture: aussi étais-je emmitouflé dans trois bonnes vestes avec de

grandes robes par-dessus, descendant jusqu’aux pieds et se boutonnant

au poignet, toutes doublées de fourrures pour les rendre suffisamment

chaudes.

J’avoue que je désapprouve fort notre manière de chauffer les maisons

en Angleterre, c’est-à-dire de faire du feu dans chaque chambre, dans

des cheminées ouvertes, qui, dès que le feu est éteint, laissent

l’air intérieur aussi froid que la température. Après avoir pris

un appartement dans une bonne maison de la ville, au centre de six

chambres différentes je fis construire une cheminée en forme de

fourneau, semblable à un poêle; le tuyau pour le passage de la fumée

était d’un côté, la porte ouvrant sur le foyer d’un autre; toutes les

chambres étaient également chauffées, sans qu’on vît aucun feu, juste

comme sont chauffés les bains en Angleterre.

Par ce moyen nous avions toujours la même température dans tout le

logement, et une chaleur égale se conservait. Quelque froid qu’il fit

dehors, il faisait toujours chaud dedans; cependant on ne voyait point

de feu, et l’on n’était jamais incommodé par la fumée.

Mais la chose la plus merveilleuse, c’était qu’il fût possible de

trouver bonne compagnie, dans une contrée aussi barbare que les

parties les plus septentrionales de l’Europe, dans une contrée proche

de la mer Glaciale, et à peu de degrés de la Nouvelle-Zemble.

Cependant, comme c’est dans ce pays, ainsi que je l’ai déjà fait

remarquer, que sont bannis les criminels d’État moscovites, la ville

était pleine de gens de qualité, de princes, de gentilshommes, de

colonels, en un mot, de nobles de tout rang, de soldats de tout grade,

et de courtisans. Il y avait le fameux prince Galiffken ou Galoffken,

son fils le fameux général Robostisky, plusieurs autres personnages de

marque, et quelques dames de haut parage.

Par l’intermédiaire de mon négociant écossais, qui toutefois

ici se sépara de moi, je fis connaissance avec plusieurs de ces

gentilshommes, avec quelques-uns même du premier ordre, et de qui,

dans les longues soirées d’hiver pendant lesquelles je restais au

logis, je reçus d’agréables visites. Ce fut causant un soir avec un

certain prince banni, un des ex-ministres d’État du Czar, que la

conversation tomba sur mon chapitre. Comme il me racontait une foule

de belles choses sur la grandeur, la magnificence, les possessions

et le pouvoir absolu de l’Empereur des Russiens, je l’interrompis et

lui dis que j’avais été un prince plus grand et plus puissant que le

Czar de Moscovie, quoique mes États ne fussent pas si étendus, ni

mes peuples si nombreux. A ce coup, le seigneur russien eut l’air un

peu surpris, et, tenant ses yeux attachés sur moi, il commença de

s’étonner de ce que j’avançais.

Je lui dis que son étonnement cesserait quand je me serais expliqué.

D’abord je lui contai que j’avais à mon entière disposition la vie

et la fortune de mes sujets; que, nonobstant mon pouvoir absolu,

je n’avais pas eu un seul individu mécontent de mon gouvernement

ou de ma personne dans toutes mes possessions. Là-dessus il secoua

la tête, et me dit qu’en cela je surpassais tout de bon le Czar de

Moscovie. Me reprenant, j’ajoutai que toutes les terres de mon royaume

m’appartenaient en propre; que tous mes sujets étaient non seulement

mes tenanciers, mais mes tenanciers à volonté; qu’ils se seraient

tous battus pour moi jusqu’à la dernière goutte de leur sang, et

que jamais tyran, car pour tel je me reconnaissais, n’avait été si

universellement aimé, et cependant si horriblement redouté de ses

sujets.

Après avoir amusé quelque temps la compagnie de ces énigmes

gouvernementales, je lui en dis le mot, je lui fis au long l’histoire

de ma vie dans l’île, et de la manière dont je m’y gouvernais et

gouvernais le peuple rangé sous moi, juste comme je l’ai rédigé

depuis. On fut excessivement touché de cette histoire, et surtout

le prince, qui me dit, avec un soupir, que la véritable grandeur

ici-bas était d’être son propre maître; qu’il n’aurait pas échangé une

condition telle que la mienne, contre celle du Czar de Moscovie; qu’il

trouvait plus de félicité dans la retraite à laquelle il semblait

condamné en cet exil qu’il n’en avait jamais trouvé dans la plus

haute autorité dont il avait joui à la cour de son maître le Czar;

que le comble de la sagesse humaine était de ployer notre humeur aux

circonstances, et de nous faire un calme intérieur sous le poids des

plus grandes tempêtes.—«Ici, poursuivit-il, au commencement de mon

bannissement, je pleurais, je m’arrachais les cheveux, je déchirais

mes habits, comme tant d’autres avaient fait avant moi, mais amené

après un peu de temps et de réflexion à regarder au dedans de moi,

et à jeter les yeux autour de moi sur les choses extérieures, je

trouvai que, s’il est une fois conduit à réfléchir sur la vie, sur

le peu d’influence qu’a le monde sur le véritable bonheur, l’esprit

de l’homme est parfaitement capable de se créer une félicité à lui,

le satisfaisant pleinement et s’alliant à ses meilleurs desseins

et à ses plus nobles désirs, son grand besoin de l’assistance du

monde. De l’air pour respirer, de la nourriture pour soutenir la vie,

des vêtements pour avoir chaud, la liberté de prendre l’exercice

nécessaire à la santé, complètent dans mon opinion tout ce que le

monde peut faire pour nous. La grandeur, la puissance, les richesses

et les plaisirs dont quelques-uns jouissent ici-bas, et dont pour

ma part j’ai joui, sont pleins d’attraits pour nous, mais toutes

ces choses lâchent la bride à nos plus mauvaises passions, à notre

ambition, à notre orgueil, à notre avarice, à notre vanité, à notre

sensualité, passions qui procèdent de ce qu’il y a de pire dans la

nature de l’homme, qui sont des crimes en elles-mêmes, qui renferment

la semence de toutes espèces de crimes, et n’ont aucun rapport, et ne

se rattachent en rien ni aux vertus qui constituent l’homme sage, ni

aux grâces qui nous distinguent comme chrétiens. Privé que je suis

aujourd’hui de toute cette félicité imaginaire que je goûtais dans la

pratique de tous ces vices, je me trouve à même de porter mes regards

sur leur côté sombre, où je n’entrevois que difformités. Je suis

maintenant convaincu que la vertu seule fait l’homme vraiment sage,

riche, grand, et le retient dans la voie qui conduit à un bonheur

suprême, dans une vie future; et, en cela, ne suis-je pas plus heureux

dans mon exil que ne le sont mes ennemis en pleine possession des

biens et du pouvoir que je leur ai abandonnés?»

«Sir, ajouta-t-il, je n’amène point mon esprit à cela par politique,

me soumettant à la nécessité de ma condition, que quelques-uns

appellent misérable. Non, si je ne m’abuse pas trop sur moi-même, je

ne voudrais pas m’en retourner; non, quand bien même le Czar, mon

maître, me rappellerait et m’offrirait de me rétablir dans toute ma

grandeur passée; non, dis-je, je ne voudrais pas m’en retourner, pas

plus que mon âme, je pense, quand elle sera délivrée de sa prison

corporelle, et aura goûté la félicité glorieuse qu’elle doit trouver

au delà de la vie, ne voudra retourner à la geôle de chair et de sang

qui l’enferme aujourd’hui, et abandonner les cieux pour se replonger

dans la fange et l’ordure des affaires humaines.»

Il prononça ces paroles avec tant de chaleur et d’effusion, tant

d’émotion se trahissait dans son maintien qu’il était visible que

c’étaient là les vrais sentiments de son âme. Impossible de mettre en

doute sa sincérité.

Je lui répondis qu’autrefois, dans mon ancienne condition dont

je venais de lui faire la peinture, je m’étais cru une espèce de

monarque, mais que je pensais qu’il était, lui, non seulement un

monarque, mais un grand conquérant; car celui qui remporte la victoire

sur ses désirs excessifs, qui a un empire absolu sur lui-même, et

dont la raison gouverne entièrement la volonté, est certainement

plus grand que celui qui conquiert une ville.—«Mais, mylord,

ajoutai-je, oserais-je vous faire une question?»—«De tout mon cœur,»

répondit-il.—«Si la porte de votre liberté était ouverte, repris-je,

ne saisiriez-vous pas cette occasion de vous délivrer de cet exil?»

—«Attendez, dit-il, votre question est subtile, elle demande de

sérieuses et d’exactes distinctions pour y donner une réponse sincère,

et je veux vous mettre mon cœur à jour. Rien au monde, que je sache,

ne pourrait me porter à me délivrer de cet état de bannissement, sinon

ces deux choses: premièrement ma famille, et secondement un climat un

peu plus doux. Mais je vous proteste que pour retourner aux pompes de

la cour, à la gloire, au pouvoir, aux tracas d’un ministre d’État, à

l’opulence, au faste et aux plaisirs, c’est-à-dire aux folies d’un

courtisan, si mon maître m’envoyait aujourd’hui la nouvelle qu’il me

rend tout ce dont il m’a dépouillé, je vous proteste, dis-je, si je

me connais bien, que je ne voudrais pas abandonner ce désert, ces

solitudes, et ces lacs glacés pour le palais de Moscou.»

—«Mais, mylord, repris-je, peut-être n’êtes-vous pas seulement banni

des plaisirs de la cour, du pouvoir, de l’autorité et de l’opulence

dont vous jouissiez autrefois, vous pouvez être aussi privé de

quelques-unes des commodités de la vie; vos terres sont peut-être

confisquées, vos biens pillés, et ce qui vous est laissé ici ne suffit

peut-être pas aux besoins ordinaires de la vie?»

—«Oui, me répliqua-t-il, si vous me considérez comme un seigneur ou un

prince, comme dans le fait je le suis; mais veuillez ne voir en moi

simplement qu’un homme, une créature humaine, que rien ne distingue

d’avec la foule, et il vous sera évident que je ne puis sentir

aucun besoin, à moins que je ne sois visité par quelque maladie ou

quelque infirmité. Pour mettre toutefois la question hors de doute,

voyez notre manière de vivre: nous sommes en cette ville cinq grands

personnages; nous vivons tout à fait retirés, comme il convient à des

gens en exil. Nous avons sauvé quelque chose du naufrage de notre

fortune, qui nous met au-dessus de la nécessité de chasser pour notre

subsistance; mais les pauvres soldats qui sont ici, et qui n’ont point

nos ressources, vivent dans une aussi grande abondance que nous. Ils

vont dans les bois chasser les zibelines et les renards: le travail

d’un mois fournit à leur entretien pendant un an. Comme notre genre de

vie n’est pas coûteux, il nous est aisé de nous procurer ce qu’il nous

faut: donc votre objection est détruite.»

La place me manque pour rapporter tout au long la conversation on ne

peut plus agréable que j’eus avec cet homme véritablement grand, et

dans laquelle son esprit laissa paraître une si haute connaissance des

choses, soutenue tout à la fois et par la religion et par une profonde

sagesse, qu’il est hors de doute que son mépris pour le monde ne fût

aussi grand qu’il l’exprimait. Et jusqu’à la fin il se montra toujours

le même, comme on verra par ce qui suit.

Je passai huit mois à Tobolsk. Que l’hiver me parut sombre et

terrible! Le froid était si intense que je ne pouvais pas seulement

regarder dehors sans être enveloppé dans des pelleteries et sans avoir

sur le visage un masque de fourrure ou plutôt un capuchon, avec un

trou simplement pour la bouche et deux trous pour les yeux. Le faible

jour que nous eûmes pendant trois mois ne durait pas, calcul fait,

au delà de cinq heures, six tout au plus; seulement le sol étant

continuellement couvert de neige et le temps assez clair, l’obscurité

n’était jamais profonde. Nos chevaux étaient gardés ou plutôt affamés

sous terre, et quant à nos valets, car nous en avions loué pour

prendre soin de nous et de nos montures, il nous fallait à chaque

instant panser et faire dégeler leurs doigts ou leurs orteils, de peur

qu’ils ne restassent perclus.

Dans l’intérieur, à vrai dire, nous avions chaud, les maisons étant

closes, les murailles épaisses, les ouvertures petites, et les

vitrages doubles. Notre nourriture consistait principalement en

chair de daim salée et apprêtée dans la saison, en assez bon pain,

mais préparé comme du biscuit, en poisson sec de toute sorte, en

viande de mouton et en viande de buffle, assez bonne espèce de bœuf.

Toutes les provisions pour l’hiver sont amassées pendant l’été, et

parfaitement conservées. Nous avions pour boisson de l’eau mêlée avec

de l’_aqua-vitæ_ au lieu de brandevin, et pour régal, en place de

vin, de l’hydromel: ils en ont vraiment de délicieux. Les chasseurs,

qui s’aventurent dehors par tous les temps, nous apportaient

fréquemment de la venaison fraîche, très grasse et très bonne, et

quelquefois de la chair d’ours, mais nous ne faisions pas grand cas

de cette dernière. Grâce à la bonne provision de thé que nous avions,

nous pouvions régaler nos amis, et après tout, toutes choses bien

considérées, nous vivions très gaiement et très bien.

[Illustration: Les chasseurs nous apportaient de la venaison...]

Nous étions alors au mois de mars, les jours croissaient sensiblement

et la température devenait au moins supportable; aussi les autres

voyageurs commençaient-ils à préparer les traîneaux qui devaient les

transporter sur la neige, et à tout disposer pour leur départ; mais

notre dessein de gagner Arkhangel, et non Moscou ou la Baltique, étant

bien arrêté, je ne bougeai pas. Je savais que les navires du sud ne

se mettent en route pour cette partie du monde qu’au mois de mai ou

de juin, et que si j’y arrivais au commencement d’août, j’y serais

avant qu’aucun bâtiment fût prêt à reprendre la mer. Je ne m’empressai

donc nullement de partir comme les autres, et je vis une multitude de

gens, je dirai même tous les voyageurs, quitter la ville avant moi.

Il paraît que tous les ans ils se rendent à Moscou pour trafiquer,

c’est-à-dire pour y porter leurs pelleteries et les échanger contre

les articles de nécessité dont ils ont besoin pour leurs magasins.

D’autres aussi vont pour le même objet à Arkhangel. Mais comme ils ont

plus de huit cents milles à faire pour revenir chez eux, ceux qui s’y

rendirent cette année-là partirent de même avant moi.

Bref, dans la seconde quinzaine de mai, je commençai à m’occuper de

mes malles, et tandis que j’étais à cette besogne, il me vint dans

l’esprit de me demander pourquoi tous ces gens bannis en Sibérie par

le Czar, mais, une fois arrivés là, laissés libres d’aller où bon

leur semble, ne gagnaient pas quelque autre endroit du monde à leur

gré. Et je me pris à examiner ce qui pouvait les détourner de cette

tentative.

Mais mon étonnement cessa quand j’en eus touché quelques mots à la

personne dont j’ai déjà parlé, et qui me répondit ainsi:—«Considérez

d’abord, sir, me dit-il, le lieu où nous sommes, secondement la

condition dans laquelle nous sommes, et surtout la majeure partie

des gens qui sont bannis ici. Nous sommes environnés d’obstacles

plus forts que des barreaux et des verrous: au nord s’étend un océan

innavigable où jamais navire n’a fait voile, où jamais barque n’a

vogué, et eussions-nous navire et barque à notre service que nous

ne saurions où aller. De tout autre côté nous avons plus de mille

milles à faire pour sortir des États du Czar, et par des chemins

impraticables, à moins de prendre les routes que le gouvernement a

fait construire et qui traversent les villes où ses troupes tiennent

garnison. Nous ne pouvons ni suivre ces routes sans être découverts,

ni trouver de quoi subsister en nous aventurant par tout autre chemin;

ce serait donc en vain que nous tenterions de nous enfuir.»

Là-dessus je fus réduit au silence, et je compris qu’ils étaient dans

une prison tout aussi sûre que s’ils eussent été renfermés dans le

château de Moscou. Cependant il me vint la pensée que je pourrais fort

bien devenir l’instrument de la délivrance de cet excellent homme,

et qu’il me serait très aisé de l’emmener, puisque dans le pays on

n’exerçait point sur lui de surveillance. Après avoir roulé cette idée

dans ma tête quelques instants, je lui dis que, comme je n’allais

pas à Moscou, mais à Arkhangel, et que je voyageais à la manière des

caravanes, ce qui me permettait de ne pas coucher dans les stations

militaires du désert, et de camper chaque nuit où je voulais, nous

pourrions facilement gagner sans malencontre cette ville, où je le

mettrais immédiatement en sûreté à bord d’un vaisseau anglais ou

hollandais qui nous transporterait tous deux à bon port.—«Quant à

votre subsistance et aux autres détails, ajoutai-je, je m’en chargerai

jusqu’à ce que vous puissiez faire mieux vous-même.»

Il m’écouta très attentivement et me regarda fixement tout le temps

que je parlai; je pus même voir sur son visage que mes paroles

jetaient son esprit dans une grande émotion. Sa couleur changeait à

tout moment, ses yeux s’enflammaient, toute sa contenance trahissait

l’agitation de son cœur. Il ne put me répliquer immédiatement

quand j’eus fini. On eût dit qu’il attendait ce qu’il devait

répondre. Enfin, après un moment de silence, il m’embrassa en

s’écriant:—«Malheureux que nous sommes, infortunées créatures, il faut

donc que même les plus grands actes de l’amitié soient pour nous des

occasions de chute, il faut donc que nous soyons les tentateurs l’un

de l’autre? Mon cher ami, continua-t-il, votre offre est si honnête,

si désintéressée, si bienveillante pour moi, qu’il faudrait que

j’eusse une bien faible connaissance du monde si, tout à la fois,

je ne m’en étonnais pas et ne reconnaissais pas l’obligation que

je vous en ai. Mais croyez-vous que j’aie été sincère dans ce que

je vous ai si souvent dit de mon mépris pour le monde? Croyez-vous

que je vous aie parlé du fond de l’âme, et qu’en cet exil je sois

réellement parvenu à ce degré de félicité qui m’a placé au-dessus de

tout ce que le monde pouvait me donner et pouvait faire pour moi?

Croyez-vous que j’étais franc quand je vous ai dit que je ne voudrais

pas m’en retourner, fussé-je rappelé pour redevenir tout ce que

j’étais autrefois à la cour, et pour rentrer dans la faveur du Czar,

mon maître? Croyez-vous, mon ami, que je sois un honnête homme, ou

pensez-vous que je sois un orgueilleux hypocrite?»—Ici il s’arrêta

comme pour écouter ce que je répondrais; mais je reconnus bientôt que

c’était l’effet de la vive émotion de ses esprits: son cœur était

plein, il ne pouvait poursuivre. Je fus, je l’avoue, aussi frappé

de ces sentiments qu’étonné de trouver un tel homme, et j’essayai

de quelques arguments pour le pousser à recouvrer sa liberté. Je

lui représentai qu’il devait considérer ceci comme une porte que

lui ouvrait le ciel pour sa délivrance, comme une sommation que lui

faisait la Providence, qui dans sa sollicitude dispose tous les

événements, pour qu’il eût à améliorer son état et à se rendre utile

dans le monde.

Ayant eu le temps de se remettre:—«Que savez-vous, sir, me dit-il

vivement, si, au lieu d’une injonction de la part du ciel, ce n’est

pas une instigation de toute autre part me représentant sous des

couleurs attrayantes, comme une grande félicité, une délivrance qui

peut être en elle-même un piège pour m’entraîner à ma ruine? Ici je

ne suis point en proie à la tentation de retourner à mon ancienne

misérable grandeur; ailleurs je ne suis pas sûr que toutes les

semences d’orgueil, d’ambition, d’avarice et de luxure que je sais au

fond de mon cœur ne puissent se raviver, prendre racine, en un mot,

m’accabler derechef, et alors l’heureux prisonnier que vous voyez

maintenant maître de la liberté de son âme deviendrait, en pleine

possession de toute liberté personnelle, le misérable esclave de ses

sens. Généreux ami, laissez-moi dans cette heureuse captivité, éloigné

de toute occasion de chute, plutôt que de m’exciter à pourchasser une

ombre de liberté aux dépens de la liberté de ma raison et aux dépens

du bonheur futur que j’ai aujourd’hui en perspective, et qu’alors,

j’en ai peur, je perdrais totalement de vue, car je suis de chair,

car je suis un homme, rien qu’un homme, car je ne suis pas plus qu’un

autre à l’abri des passions. Oh! ne soyez pas à la fois mon ami et mon

tentateur.»

Si j’avais été surpris d’abord, je devins alors tout à fait muet,

et je restai là à le contempler dans le silence et l’admiration. Le

combat que soutenait son âme était si grand que, malgré le froid

excessif, il était tout en sueur. Je vis que son esprit avait besoin

de retrouver du calme; aussi je lui dis en deux mots que je le

laissais réfléchir, que je reviendrais le voir; et je regagnai mon

logis.

Environ deux heures après, j’entendis quelqu’un à la porte de

la chambre, et je me levais pour aller ouvrir quand il l’ouvrit

lui-même et entra.—«Mon cher ami, me dit-il, vous m’aviez presque

vaincu, mais je suis revenu à moi. Ne trouvez pas mauvais que je me

défende de votre offre. Je vous assure que ce n’est pas que je ne

sois pénétré de votre bonté; je viens pour vous exprimer la plus

sincère reconnaissance; mais j’espère avoir remporté une victoire sur

moi-même.»

-«Mylord, lui répondis-je, j’aime à croire que vous êtes pleinement

assuré que vous ne résistez pas à la voix du ciel.»—«Sir, reprit-il,

si c’eût été de la part du ciel, la même influence céleste m’eût

poussé à l’accepter, mais j’espère, mais je demeure bien convaincu

que c’est de par le ciel que je m’en excuse, et quand nous nous

séparerons, ce ne sera pas une petite satisfaction pour moi de penser

que vous m’aurez laissé honnête homme, sinon homme libre.»

Je ne pouvais plus qu’acquiescer et protester que dans tout cela mon

unique but avait été de le servir. Il m’embrassa très affectueusement

en m’assurant qu’il en était convaincu et qu’il en serait toujours

reconnaissant; puis il m’offrit un très beau présent de zibelines,

trop magnifique vraiment pour que je pusse l’accepter d’un homme dans

sa position, et que j’aurais refusé s’il ne s’y fût opposé.

Le lendemain matin, j’envoyai à sa seigneurie mon serviteur avec un

petit présent de thé, deux pièces de damas chinois, et quatre petits

lingots d’or japonais, qui tous ensemble ne pesaient pas plus de six

onces ou environ; mais ce cadeau n’approchait pas de la valeur des

zibelines, dont je trouvai vraiment, à mon arrivée en Angleterre, près

de 200 livres sterling. Il accepta le thé, une des pièces de damas et

une des pièces d’or au coin japonais, portant une belle empreinte,

qu’il garda, je pense, pour sa rareté; mais il ne voulut rien prendre

de plus, et me fit savoir par mon serviteur qu’il désirait me parler.

Quand je me fus rendu auprès de lui, il me dit que je savais ce qui

s’était passé entre nous, et qu’il espérait que je ne chercherais plus

à l’émouvoir; mais puisque je lui avais fait une si généreuse offre,

qu’il me demandait si j’aurais assez de bonté pour la transporter à

une autre personne qu’il me nommerait, et à laquelle il s’intéressait

beaucoup. Je lui répondis que je ne pouvais dire que je fusse porté

à faire autant pour un autre que pour lui pour qui j’avais conçu une

estime toute particulière, et que j’aurais été ravi de délivrer;

cependant, s’il lui plaisait de me nommer la personne, que je lui

rendrais réponse, et que j’espérais qu’il ne m’en voudrait pas si

elle ne lui était point agréable. Sur ce, il me dit qu’il s’agissait

de son fils unique, qui, bien que je ne l’eusse pas vu, se trouvait

dans la même situation que lui, environ à deux cents milles plus loin,

de l’autre côté de l’Oby, et que, si j’accueillais sa demande, il

l’enverrait chercher.

Je lui répondis sans balancer que j’y consentais. Je fis toutefois

quelques cérémonies pour lui donner à entendre que c’était entièrement

à sa considération, et parce que, ne pouvant l’entraîner, je voulais

lui prouver ma déférence par mon zèle pour son fils. Mais ces choses

sont trop fastidieuses pour que je les répète ici. Il envoya le

lendemain chercher son fils, qui, au bout de vingt jours, arriva

avec le messager, amenant six ou sept chevaux chargés de très riches

pelleteries d’une valeur considérable.

Les valets firent entrer les chevaux dans la ville, mais ils

laissèrent leur jeune seigneur à quelque distance. A la nuit, il se

rendit incognito dans notre appartement, et son père me le présenta.

Sur-le-champ nous concertâmes notre voyage, et nous en réglâmes tous

les préparatifs.

* * * * *

J’achetai une grande quantité de zibelines, de peaux de renards noirs,

de belles hermines, et d’autres riches pelleteries, je les troquai,

veux-je dire, dans cette ville, contre quelques-unes des marchandises

que j’avais apportées de Chine, particulièrement contre des clous de

girofle, des noix muscades dont je vendis là une grande partie, et le

reste plus tard à Arkhangel, beaucoup plus avantageusement que je ne

l’eusse fait à Londres; aussi mon partner, qui était fort sensible aux

profits et pour qui le négoce était chose plus importante que pour

moi, fut-il excessivement satisfait de notre séjour en ce lieu à cause

du trafic que nous y fîmes.

* * * * *

Ce fut au commencement de juin que je quittai cette place reculée,

cette ville dont, je crois, on entend peu parler dans le monde; elle

est, par le fait, si éloignée de toutes les routes du commerce, que

je ne vois pas pourquoi on s’en entretiendrait beaucoup. Nous ne

formions plus alors qu’une très petite caravane, composée seulement

de trente-deux chevaux et chameaux. Tous passaient pour être à moi,

quoique onze d’entre eux appartinssent à mon nouvel hôte. Il était

donc très naturel après cela que je m’attachasse un plus grand nombre

de domestiques. Le jeune seigneur passa pour mon intendant; pour quel

grand personnage passai-je moi-même? je ne sais; je ne pris pas la

peine de m’en informer. Nous eûmes ici à traverser le plus détestable

et le plus grand désert que nous eussions rencontré dans tout le

voyage; je dis le plus détestable parce que le chemin était creux en

quelques endroits et très inégal dans d’autres. Nous nous consolions

en pensant que nous n’avions à redouter ni troupes de Tartares, ni

brigands, que jamais ils ne venaient sur ce côté de l’Oby, ou du moins

très rarement; mais nous nous mécomptions.

Mon jeune seigneur avait avec lui un fidèle valet moscovite ou plutôt

sibérien qui connaissait parfaitement le pays, et qui nous conduisit

par des chemins détournés pour que nous évitassions d’entrer dans les

principales villes échelonnées sur la grande route, telles que Tumen,

Soloy-Kamaskoy et plusieurs autres, parce que les garnisons moscovites

qui s’y trouvent examinent scrupuleusement les voyageurs, de peur

que quelque exilé de marque ne parvienne à rentrer en Moscovie. Mais

si, par ce moyen, nous évitions toutes recherches, en revanche nous

faisions tout notre voyage dans le désert, et nous étions obligés de

camper et de coucher sous nos tentes, tandis que nous pouvions avoir

de bons logements dans les villes de la route. Le jeune seigneur le

sentait si bien qu’il ne voulait pas nous permettre de coucher dehors,

quand nous venions à rencontrer quelque bourg sur notre chemin. Il se

retirait seul avec son domestique et passait la nuit en plein air dans

les bois, puis le lendemain il nous rejoignait au rendez-vous.

* * * * *

Nous entrâmes en Europe en passant le fleuve Kama, qui, dans cette

région, sépare l’Europe de l’Asie. La première ville sur le côté

européen s’appelle Soloy-Kamaskoy, ce qui veut dire la grande ville

sur le fleuve Kama. Nous nous étions imaginé qu’arrivés là nous

verrions quelque changement notable chez les habitants, dans leurs

mœurs, leur costume, leur religion, mais nous nous étions trompés,

nous avions encore à traverser un vaste désert qui, à ce qu’on

rapporte, a près de sept cents milles de long en quelques endroits,

bien qu’il n’en ait pas plus de deux cents milles au lieu où nous le

passâmes, et, jusqu’à ce que nous fussions sortis de cette horrible

solitude, nous trouvâmes très peu de différence entre cette contrée et

la Tartarie Mongole.

Nous trouvâmes les habitants pour la plupart païens et ne valant guère

mieux que les sauvages de l’Amérique. Leurs maisons et leurs villages

sont pleins d’idoles, et leurs mœurs sont tout à fait barbares,

excepté dans les villes et dans les villages qui les avoisinent,

où ces pauvres gens se prétendent chrétiens de l’Église grecque,

mais vraiment leur religion est encore mêlée à tant de restes de

superstitions que c’est à peine si l’on peut en quelques endroits la

distinguer d’avec la sorcellerie et la magie.

En traversant ce steppe, lorsque nous avions banni toute idée de

danger de notre esprit, comme je l’ai déjà insinué, nous pensâmes

être pillés et détroussés, et peut-être assassinés par une troupe

de brigands. Étaient-ils de ce pays, étaient-ce des bandes roulantes

d’Ostiaks (espèce de Tartares ou de peuple sauvage du bord de l’Oby)

qui rôdaient ainsi au loin, ou étaient-ce des chasseurs de zibelines

de Sibérie, je suis encore à le savoir, mais ce que je sais bien, par

exemple, c’est qu’ils étaient tous à cheval, qu’ils portaient des

arcs et des flèches et que nous les rencontrâmes d’abord au nombre de

quarante-cinq environ. Ils approchèrent de nous jusqu’à deux portées

de mousquet, et, sans autre préambule, ils nous environnèrent avec

leurs chevaux et nous examinèrent à deux reprises très attentivement.

Enfin ils se postèrent juste dans notre chemin; sur quoi nous nous

rangeâmes en ligne devant nos chameaux—nous n’étions pourtant que

seize hommes en tout—et ainsi rangés nous fîmes halte et dépêchâmes le

valet sibérien au service du jeune seigneur, pour voir quelle engeance

c’était. Son maître le laissa aller d’autant plus volontiers qu’il

avait une vive appréhension que ce ne fût une troupe de Sibériens

envoyés à sa poursuite. Cet homme s’avança vers eux avec un drapeau

parlementaire et les interpella. Mais quoiqu’il sût plusieurs de

leurs langues ou plutôt de leurs dialectes, il ne put comprendre un

mot de ce qu’ils répondaient. Toutefois, à quelques signes ayant

cru reconnaître qu’ils le menaçaient de lui tirer dessus s’il

s’approchait, ce garçon s’en revint comme il était parti. Seulement

il nous dit qu’il présumait, à leur costume, que ces Tartares

devaient appartenir à quelque horde kalmoucke ou circassienne, et

qu’ils devaient se trouver en bien plus grand nombre dans le désert,

quoiqu’il n’eût jamais entendu dire qu’auparavant ils eussent été vus

si loin vers le nord.

* * * * *

C’était peu consolant pour nous, mais il n’y avait point de remède.—A

main gauche, à environ un quart de mille de distance, se trouvait un

petit bocage, un petit bouquet d’arbres très serrés, et fort près de

la route. Sur-le-champ je décidai qu’il nous fallait avancer jusqu’à

ces arbres et nous y fortifier de notre mieux, envisageant d’abord que

leur feuillage nous mettrait en grande partie à couvert des flèches

de nos ennemis, et, en second lieu, qu’ils ne pourraient venir nous

y charger en masse: ce fut, à vrai dire, mon vieux pilote qui en

fit la proposition. Ce brave avait cette précieuse qualité, qui ne

l’abandonnait jamais, d’être toujours le plus prompt et plus apte à

nous diriger et à nous encourager dans les occasions périlleuses.

Nous avançâmes donc immédiatement, et nous gagnâmes en toute hâte ce

petit bois, sans que les Tartares ou les brigands, car nous ne savions

comment les appeler, eussent fait le moindre mouvement pour nous en

empêcher. Quand nous fûmes arrivés, nous trouvâmes, à notre grande

satisfaction, que c’était un terrain marécageux et plein de fondrières

d’où, sur le côté, s’échappait une fontaine, formant un ruisseau,

joint à quelque distance de là par un autre petit courant. En un

mot, c’était la source d’une rivière considérable appelée plus loin

Wirtska. Les arbres qui croissaient autour de cette source n’étaient

pas en tout plus de deux cents, mais ils étaient très gros et plantés

fort épais. Aussi, dès que nous eûmes pénétré dans ce bocage,

vîmes-nous que nous y serions parfaitement à l’abri de l’ennemi, à

moins qu’il ne mît pied à terre pour nous attaquer.

Mais afin de rendre cette attaque même difficile, notre vieux

Portugais, avec une patience incroyable, s’avisa de couper à demi

de grandes branches d’arbres, et de les laisser pendre d’un tronc à

l’autre pour former une espèce de palissade tout autour de nous.

Nous attendions là depuis quelques heures que nos ennemis exécutassent

un mouvement sans nous être aperçus qu’ils eussent fait mine de

bouger, quand environ deux heures avant la nuit ils s’avancèrent droit

sur nous. Quoique nous ne l’eussions point remarqué, nous vîmes alors

qu’ils avaient été rejoints par quelques gens de leur espèce, de

sorte qu’ils étaient bien quatre-vingts cavaliers parmi lesquels nous

crûmes distinguer quelques femmes. Lorsqu’ils furent à demi-portée

de mousquet de notre petit bois, nous tirâmes un coup à poudre et

leur adressâmes la parole en langue russienne pour savoir ce qu’ils

voulaient et leur enjoindre de se tenir à distance; mais comme ils

ne comprenaient rien à ce que nous leur disions, ce coup ne fit que

redoubler leur fureur, et ils se précipitèrent du côté du bois, ne

s’imaginant pas que nous y étions si bien barricadés qu’il leur serait

impossible d’y pénétrer. Notre vieux pilote, qui avait été notre

ingénieur, fut aussi notre capitaine. Il nous pria de ne point faire

feu dessus qu’ils ne fussent à portée de pistolet, afin de pouvoir

être sûrs de leur faire mordre la poussière, et de ne point tirer que

nous ne fussions sûrs d’avoir bien ajusté. Nous nous en remîmes à son

commandement, mais il différa si longtemps le signal que quelques-uns

de nos adversaires n’étaient pas éloignés de nous de la longueur de

deux piques quand nous leur envoyâmes notre décharge.

Nous visâmes si juste, ou la Providence dirigea si sûrement nos coups,

que de cette première salve nous en tuâmes quatorze et en blessâmes

plusieurs autres, cavaliers et chevaux; car nous avions tous chargé

nos armes de deux ou trois balles au moins.

Ils furent terriblement surpris de notre feu, et se retirèrent

immédiatement à environ une centaine de verges. Ayant profité de ce

moment pour recharger nos armes, et voyant qu’ils se tenaient à cette

distance, nous fîmes une sortie et nous emparâmes de quatre ou cinq de

leurs chevaux dont nous supposâmes que les cavaliers avaient été tués.

Aux corps restés sur la place nous reconnûmes de suite que ces gens

étaient des Tartares; mais à quel pays appartenaient-ils, mais comment

en étaient-ils venus à faire une excursion si longue, c’est ce que

nous ne pûmes savoir.

* * * * *

Environ une heure après ils firent un second mouvement pour nous

attaquer, et galopèrent autour de notre petit bois pour voir s’ils

pourraient y pénétrer par quelque autre point; mais, nous trouvant

toujours prêts à leur faire face, ils se retirèrent de nouveau: sur

quoi nous résolûmes de ne pas bouger de là pour cette nuit.

Nous dormîmes peu, croyez-le. Nous passâmes la plus grande partie de

la nuit à fortifier notre retrait, et à barricader toutes les percées

du bois; puis, faisant une garde sévère, nous attendîmes le jour.

Mais, quand il parut, il nous fit faire une fâcheuse découverte; car

l’ennemi, que nous pensions découragé par la réception de la veille,

s’était renforcé de plus de deux cents hommes et avait dressé onze ou

douze huttes comme s’il était déterminé à nous assiéger.

Ce petit camp était planté en pleine campagne à trois quarts de

mille de nous environ. Nous fûmes tout de bon grandement surpris à

cette découverte, et j’avoue que je me tins alors pour perdu, moi

et tout ce que j’avais. La perte de mes effets, bien qu’ils fussent

considérables, me touchait moins que la pensée de tomber entre les

mains de pareils barbares, tout à la fin de mon voyage, après avoir

traversé tant d’obstacles et de hasards, et même en vue du port

où nous espérions sûreté et délivrance. Quant à mon partner, il

enrageait; il protestait que la perte de ses marchandises serait sa

ruine, qu’il aimait mieux mourir que d’être réduit à la misère et

qu’il voulait combattre jusqu’à la dernière goutte de son sang.

Le jeune seigneur, brave au possible, voulait aussi combattre jusqu’au

dernier soupir, et mon vieux pilote avait pour opinion que nous

pouvions résister à nos ennemis, postés comme nous l’étions. Toute la

journée se passa ainsi en discussions sur ce que nous devions faire,

mais vers le soir nous nous aperçûmes que le nombre de nos ennemis

s’était encore accru. Comme ils rôdaient en plusieurs bandes à la

recherche de quelque proie, peut-être la première bande avait-elle

envoyé des exprès pour demander du secours et donner avis aux autres

du butin qu’elle avait découvert, et rien ne nous disait que le

lendemain ils ne seraient pas encore en plus grand nombre; aussi

commençai-je à m’enquérir auprès des gens que nous avions amenés

de Tobolsk s’il n’y avait pas d’autres chemins, des chemins plus

détournés par lesquels nous pussions échapper à ces drôles pendant

la nuit, puis nous réfugier dans quelque ville, ou nous procurer une

escorte pour nous protéger dans le désert.

Le Sibérien, domestique du jeune seigneur, nous dit que si nous avions

le dessein de nous retirer et non pas de combattre, il se chargerait,

à la nuit, de nous faire prendre un chemin conduisant au nord vers

la rivière Petraz, par lequel nous pourrions indubitablement nous

évader sans que les Tartares y vissent goutte; mais il ajouta que son

seigneur lui avait dit qu’il ne voulait pas s’enfuir, qu’il aimait

mieux combattre. Je lui répondis qu’il se méprenait sur son seigneur,

qui était un homme trop sage pour vouloir se battre pour le plaisir

de se battre; que son seigneur avait déjà donné des preuves de sa

bravoure et que je le tenais pour brave, mais que son seigneur avait

trop de sens pour désirer mettre aux prises dix-sept ou dix-huit

hommes avec cinq cents, à moins d’une nécessité inévitable.—«Si vous

pensez réellement, ajoutai-je, qu’il nous soit possible de nous

échapper cette nuit, nous n’avons rien de mieux à faire.»—«Que mon

seigneur m’en donne l’ordre, répliqua-t-il, et ma vie est à vous si

je ne l’accomplis pas.» Nous amenâmes bientôt son maître à donner cet

ordre, secrètement toutefois, et nous nous préparâmes immédiatement à

le mettre à exécution.

Et d’abord, aussitôt qu’il commença à faire sombre, nous allumâmes un

feu dans notre petit camp, que nous entretînmes et que nous disposâmes

de manière qu’il pût brûler toute la nuit, afin de faire croire aux

Tartares que nous étions toujours là; puis, dès qu’il fit noir,

c’est-à-dire dès que nous pûmes voir les étoiles (car notre guide ne

voulut pas bouger auparavant), tous nos chevaux et nos chameaux se

trouvant prêts et chargés, nous suivîmes notre nouveau guide, qui,

je ne tardai pas à m’en apercevoir, se guidait lui-même sur l’étoile

polaire, tout le pays ne formant jusqu’au loin qu’une vaste plaine.

Quand nous eûmes marché rudement pendant deux heures, le ciel, non

pas qu’il eût été bien sombre jusque-là, commença à s’éclaircir,

la lune se leva, et bref il fit plus clair que nous ne l’aurions

souhaité. Vers six heures du matin nous avions fait près de quarante

milles: à vrai dire, nous avions éreinté nos chevaux. Nous trouvâmes

alors un village russien nommé Kirmazinskoy, où nous nous arrêtâmes

tout le jour. N’ayant pas eu de nouvelles de nos Tartares Kalmoucks,

environ deux heures avant la nuit nous nous remîmes en route et

marchâmes jusqu’à huit heures du matin, moins vite toutefois que la

nuit précédente. Sur les sept heures nous passâmes une petite rivière

appelée Kirtza et nous atteignîmes une bonne et grande ville habitée

par les Russiens et très peuplée, nommée Ozomoys. Nous y apprîmes que

plusieurs troupes ou hordes de Kalmoucks s’étaient répandues dans

le désert, mais que nous n’en avions plus rien à craindre, ce qui

fut pour nous une grande satisfaction, je vous l’assure. Nous fûmes

obligés de nous procurer quelques chevaux frais en ce lieu, et comme

nous avions grand besoin de repos, nous y demeurâmes cinq jours; et,

mon partner et moi, nous convînmes de donner à l’honnête Sibérien qui

nous y avait conduits la valeur de dix pistoles pour sa peine.

* * * * *

Après une nouvelle marche de cinq jours nous atteignîmes Veussima, sur

la rivière Witzogda qui se jette dans la Dvina: nous touchions alors

au terme heureux de nos voyages par terre, car ce fleuve, en sept

jours de navigation, pouvait nous conduire à Arkhangel. De Veussima

nous nous rendîmes à Laurenskoy, au confluent de la rivière, le 3

juillet, où nous nous procurâmes deux bateaux de transport, et une

barge pour notre propre commodité. Nous nous embarquâmes le 7, et nous

arrivâmes tous sains et saufs a Arkhangel le 18, après avoir été un

an, cinq mois et trois jours en voyage, y compris notre station de

huit mois et quelques jours à Tobolsk.

Nous fûmes obligés d’y attendre six semaines l’arrivée des navires et

nous eussions attendu plus longtemps si un navire hambourgeois n’eût

devancé de plus d’un mois tous les vaisseaux anglais. Considérant

alors que nous pourrions nous défaire de nos marchandises aussi

avantageusement à Hambourg qu’à Londres, nous prîmes tous passage sur

ce bâtiment. Une fois nos effets à bord, pour en avoir soin, rien ne

fut plus naturel que d’y placer mon intendant, le jeune seigneur,

qui, par ce moyen, put se tenir caché parfaitement. Tout le temps que

nous séjournâmes encore, il ne remit plus le pied à terre, craignant

de se montrer dans la ville, où quelques-uns des marchands moscovites

l’eussent certainement vu et reconnu.

* * * * *

Nous quittâmes Arkhangel le 20 août de la même année, et, après un

voyage pas trop mauvais, nous entrâmes dans l’Elbe le 13 septembre.

Là, mon partner et moi, nous trouvâmes un très bon débit de nos

marchandises chinoises, ainsi que de nos zibelines et autres

pelleteries de Sibérie. Nous fîmes alors le partage de nos bénéfices,

et ma part montait à 3,475 livres sterling 17 _shillings_ et 3

_pence_, malgré toutes les pertes que nous avions essuyées et les

frais que nous avions eus; seulement, je me souviens que j’y avais

compris la valeur d’environ 600 livres sterling pour les diamants que

j’avais achetés au Bengale.

Le jeune seigneur prit alors congé de nous, et s’embarqua sur l’Elbe,

dans le dessein de se rendre à la cour de Vienne, où il avait résolu

de chercher protection et d’où il pourrait correspondre avec ceux

des amis de son père qui vivaient encore. Il ne se sépara pas de moi

sans me témoigner toute sa gratitude pour le service que je lui avais

rendu, et sans se montrer pénétré de mes bontés pour le prince son

père.

Pour conclusion, après être demeuré près de quatre mois à Hambourg,

je me rendis par terre à La Haye, où je m’embarquai sur le paquebot,

et j’arrivai à Londres le 10 janvier 1705. Il y avait dix ans et neuf

mois que j’étais absent d’Angleterre.

Enfin, bien résolu à ne pas me harasser davantage, je suis en train

de me préparer pour un plus long voyage que tous ceux-ci, ayant passé

soixante-douze ans d’une vie d’une variété infinie, ayant appris

suffisamment à connaître le prix de la retraite et le bonheur qu’il y

a à finir ses jours en paix.

[Illustration]

Aventures surprenantes de Robinson Crusoé · 第 41 / 62 题