Départ définitif de l’île.—Nouvelles aventures.—A
Madagascar.—Conflit avec les indigènes.—Massacre.—Incendie du
village indien.—Mutinerie.—Un heureux désappointement.—Un nouvel
associé.—Rencontre du canonnier.—Poursuites et combat.—Nouveaux
dangers.—Succès facile.—Un pilote babillard.—En route pour la
Chine.
Quand nous en vînmes à équiper le _sloop_, mon vieux partner me dit
qu’il y avait un très honnête homme, un planteur brésilien de sa
connaissance, lequel avait encouru la disgrâce de l’Église.—«Je ne
sais pourquoi, dit-il, mais, sur ma conscience, je pense qu’il est
hérétique dans le fond de son cœur. De peur de l’Inquisition, il a
été obligé de se cacher. A coup sûr, il serait ravi de trouver une
pareille occasion de s’échapper avec sa femme et ses deux filles. Si
vous vouliez bien le laisser émigrer dans votre île et lui constituer
une plantation, je me chargerais de lui donner un petit matériel
pour commencer; car les officiers de l’Inquisition ont saisi tous
ses effets et tous ses biens, et il ne lui reste rien qu’un chétif
mobilier et deux esclaves. Quoique je haïsse ses principes, cependant
je ne voudrais pas le voir tomber entre leurs mains; sûrement il
serait brûlé vif.
J’adhérai sur-le-champ à cette proposition, je réunis mon Anglais à
cette famille, et nous cachâmes l’homme, sa femme et ses filles sur
notre navire, jusqu’au moment où le _sloop_ mit à la voile. Alors,
leurs effets ayant été portés à bord de cette embarcation quelque
temps auparavant, nous les y déposâmes quand elle fut sortie de la
baie.
Notre marin fut extrêmement aise de ce nouveau compagnon. Aussi riches
l’un que l’autre en outils et en matériaux, ils n’avaient, pour
commencer leur établissement, que ce dont j’ai fait mention ci-dessus;
mais ils emportaient avec eux,—ce qui valait tout le reste,—quelques
plants de canne à sucre et quelques instruments pour la culture des
cannes, à laquelle le Portugais s’entendait fort bien.
Entre autres secours que je fis passer à mes tenanciers dans l’île,
je leur envoyai par ce _sloop_ trois vaches laitières, cinq veaux,
environ vingt-deux porcs, parmi lesquels trois truies pleines; enfin
deux poulinières et un étalon.
J’engageai trois femmes portugaises à partir, selon ma promesse faite
aux Espagnols, auxquels je recommandai de les épouser et d’en user
dignement avec elles. J’aurais pu en embarquer bien davantage, mais
je me souvins que le pauvre homme persécuté avait deux filles, et que
cinq Espagnols seulement en désiraient; les autres avaient des femmes
en leur puissance, bien qu’en pays éloignés.
Toute cette cargaison arriva à bon port et fut, comme il vous est
facile de l’imaginer, fort bien reçue par mes vieux habitants, qui
se trouvèrent alors, avec cette addition, au nombre de soixante ou
soixante-dix personnes, non compris les petits enfants, dont il y
avait un grand nombre. Quand je revins en Angleterre, je trouvai des
lettres d’eux tous, apportées par le _sloop_ à son retour du Brésil et
venues par la voie de Lisbonne. J’en accuse ici réception.
Maintenant, j’en ai fini avec mon île, je romps avec tout ce qui la
concerne; et quiconque lira le reste de ces mémoires fera bien de
l’ôter tout à fait de sa pensée, et de s’attendre à lire seulement
les folies d’un vieillard que ses propres malheurs et, à plus forte
raison, ceux d’autrui n’avaient pu instruire à se garer de nouveaux
désastres; d’un vieillard que n’avait pu modérer plus de quarante
années de misères et d’adversités, que n’avait pu satisfaire une
prospérité surpassant son espérance et que n’avait pu rendre sage une
affliction, une détresse qui passe l’imagination.
Je n’avais pas plus affaire d’aller aux Indes Orientales qu’un homme
en pleine liberté n’en a d’aller trouver le guichetier de Newgate, et
de le prier de l’enfermer avec les autres prisonniers et de lui faire
souffrir la faim. Si j’avais pris un petit bâtiment anglais pour me
rendre directement dans l’île, si je l’avais chargé, comme j’avais
fait pour l’autre vaisseau, de toutes choses nécessaires pour la
plantation et pour mon peuple; si j’avais demandé à ce gouvernement-ci
des lettres patentes qui assurassent ma propriété, rangée simplement
sous la domination de l’Angleterre, ce qu’assurément j’eusse obtenu;
si j’y avais transporté du canon, des munitions, des esclaves, des
planteurs; si, prenant possession de la place, je l’eusse munie et
fortifiée au nom de la Grande-Bretagne et eusse accru sa population,
comme aisément je l’eusse pu faire; si alors j’eusse résidé là et
eusse renvoyé le vaisseau chargé de bon riz, ce qu’aussi j’eusse pu
faire au bout de six mois, en mandant à mes amis de nous le réexpédier
avec un chargement à notre convenance; si j’avais fait ceci, si je
me fusse fixé là, j’aurais enfin agi, moi, comme un homme de bon
sens; mais j’étais possédé d’un esprit vagabond, et je méprisai tous
ces avantages. Je me complaisais à me voir le patron de ces gens
que j’avais placés là, et à en user avec eux en quelque sorte d’une
manière haute et majestueuse comme un antique monarque patriarcal:
ayant soin de les pourvoir comme si j’eusse été père de toute la
famille, comme je l’étais de la plantation; mais je n’avais seulement
jamais eu la prétention de planter au nom de quelque gouvernement ou
de quelque nation, de reconnaître quelque prince, et de déclarer mes
gens sujets d’une nation plutôt que d’une autre; qui plus est, je
n’avais même pas donné de nom à l’île: je la laissai comme je l’avais
trouvée, n’appartenant à personne, et sa population n’ayant d’autre
discipline, d’autre gouvernement que le mien, lequel, bien que j’eusse
sur elle l’influence d’un père et d’un bienfaiteur, n’avait point
d’autorité ou de pouvoir pour agir ou commander allant au delà de ce
que, pour me plaire, elle m’accordait volontairement. Et cependant
cela aurait été plus que suffisant si j’eusse résidé dans mon domaine.
Or, comme j’allai courir au loin et ne reparus plus, les dernières
nouvelles que j’en reçus me parvinrent par le canal de mon partner,
qui plus tard envoya un autre _sloop_ à la colonie, et qui,—je ne
reçus toutefois sa missive que cinq années après qu’elle avait été
écrite,—me donna avis que mes planteurs n’avançaient que chétivement,
et murmuraient de leur long séjour en ce lieu; que Will Atkins était
mort; que cinq Espagnols étaient partis; que, bien qu’ils n’eussent
pas été très molestés par les sauvages, ils avaient eu cependant
quelques escarmouches avec eux, et qu’ils le suppliaient de m’écrire
de penser à la promesse que je leur avais faite de les tirer de là,
afin qu’ils pussent revoir leur patrie avant de mourir.
Mais j’étais parti à la chasse de l’oie sauvage, en vérité; et ceux
qui voudront savoir quelque chose de plus sur mon compte, il faut
qu’ils se déterminent à me suivre à travers une nouvelle variété
d’extravagances, de détresse et d’impertinentes aventures, où la
justice de la Providence se montre clairement, et où nous pouvons voir
combien il est facile au ciel de nous rassasier de nos propres désirs,
de faire que le plus ardent de nos souhaits soit notre affliction,
et de nous punir sévèrement dans les choses mêmes où nous pensions
rencontrer le suprême bonheur.
Que l’homme sage ne se flatte pas de la force de son propre jugement,
et de pouvoir faire choix par lui-même de sa condition privée dans la
vie. L’homme est une créature qui a la vue courte, l’homme ne voit pas
loin devant lui; et comme ses passions ne sont pas de ses meilleurs
amis, ses affections particulières sont généralement ses plus mauvais
conseillers[29].
Je dis ceci, faisant allusion au désir impétueux que j’avais, comme
un jeune homme, de courir le monde. Combien il était évident alors
que cette inclination s’était perpétuée en moi pour mon châtiment!
Comment advint-il, de quelle manière, dans quelle circonstance,
quelle en fut la conclusion, c’est chose aisée de vous le rapporter
historiquement et dans tous ses détails; mais les fins secrètes de
la divine Providence, en permettant que nous soyons ainsi précipités
dans le torrent de nos propres désirs, ne seront comprises que de
ceux qui savent prêter l’oreille à la voix de la Providence et tirer
de religieuses conséquences de la justice de Dieu et de leurs propres
erreurs.
Que j’eusse affaire ou pas affaire, le fait est que je partis; ce
n’est point l’heure maintenant de s’étendre plus au long sur la raison
ou l’absurdité de ma conduite. Or, pour en revenir à mon histoire, je
m’étais embarqué pour un voyage, et ce voyage je le poursuivis.
J’ajouterai seulement que mon honnête et véritablement pieux
ecclésiastique me quitta ici[30]: un navire étant prêt à faire voile
pour Lisbonne, il me demanda la permission de s’y embarquer, destiné
qu’il était, comme il le remarqua, à ne jamais achever un voyage
commencé. Qu’il eût été heureux pour moi que je fusse parti avec lui!
Mais il était trop tard alors. D’ailleurs le ciel arrange toutes
choses pour le mieux; si j’étais parti avec lui, je n’aurais pas eu
tant d’occasions de rendre grâce à Dieu, et vous, vous n’auriez point
connu la seconde partie des Voyages et Aventures de Robinson Crusoé.
Il me faut donc laisser là ces vaines apostrophes contre moi-même, et
continuer mon voyage.
Du Brésil, nous fîmes route directement à travers la mer Atlantique
pour le cap de Bonne-Espérance, ou, comme nous l’appelons, _the Cape
of Good Hope_, et notre course étant généralement sud-est, nous eûmes
une assez bonne traversée; par-ci par-là, toutefois, quelques grains
ou quelques vents contraires. Mais j’en avais fini avec mes désastres
sur mer: mes infortunes et mes revers m’attendaient au rivage, afin
que je fusse une preuve que la terre comme la mer se prête à notre
châtiment, quand il plaît au ciel, qui dirige l’événement des choses,
d’ordonner qu’il en soit ainsi.
Notre vaisseau faisant un voyage de commerce, il y avait à bord un
subrécargue chargé de diriger tous ses mouvements une fois arrivé au
Cap; seulement, dans chaque port où nous devions faire escale, il ne
pouvait s’arrêter au delà d’un certain nombre de jours fixé par la
charte partie; ceci n’était pas mon affaire, et je ne m’en mêlai pas
du tout; mon neveu,—le capitaine,—et le subrécargue arrangeaient
toutes ces choses entre eux comme ils le jugeaient convenable.
Nous ne demeurâmes au Cap que le temps nécessaire pour prendre
de l’eau, et nous fîmes route en toute diligence pour la côte de
Coromandel. De fait, nous étions informés qu’un vaisseau de guerre
français de cinquante canons et deux gros bâtiments marchands étaient
partis aux Indes, et comme je savais que nous étions en guerre avec la
France, je n’étais pas sans quelque appréhension à leur égard; mais
ils poursuivirent leur chemin et nous n’en eûmes plus de nouvelles.
Je n’encombrerai point mon récit avec la description des lieux, le
journal de nos voyages, les variations du compas, les latitudes, les
distances, les moussons, la situation des ports, et autres choses
semblables dont presque toutes les histoires de longue navigation sont
pleines, choses qui rendent leur lecture assez fastidieuse, et sont
parfaitement insignifiantes pour tout le monde, excepté seulement pour
ceux qui sont allés eux-mêmes dans ces mêmes parages.
C’est bien assez de nommer les ports et les lieux où nous relâchâmes,
et de rapporter ce qui nous arriva dans le trajet de l’un à
l’autre.—Nous touchâmes d’abord à l’île de Madagascar, où, quoiqu’ils
soient farouches et perfides, et particulièrement très bien armés de
lances et d’arcs, dont ils se servent avec une inconcevable dextérité,
nous ne nous entendîmes pas trop mal avec les naturels pendant quelque
temps: ils nous traitaient avec beaucoup de civilité, et pour quelques
bagatelles que nous leur donnâmes, telles que couteaux, ciseaux, _et
cætera_, ils nous amenèrent onze bons et gras bouvillons de moyenne
taille, mais fort bien en chair, que nous embarquâmes, partie comme
provisions fraîches pour notre subsistance présente, partie pour être
salés pour l’avitaillement du navire.
Après avoir fait nos approvisionnements, nous fûmes obligés de
demeurer là quelque temps; et moi, toujours aussi curieux d’examiner
chaque recoin du monde où j’allais, je descendais à terre aussi
souvent que possible. Un soir, nous débarquâmes sur le côté oriental
de l’île, et les habitants, qui, soit dit en passant, sont très
nombreux, vinrent en foule autour de nous, et, tout en nous épiant,
s’arrêtèrent à quelque distance. Comme nous avions trafiqué librement
avec eux et qu’ils en avaient fort bien usé avec nous, nous ne
nous crûmes point en danger; mais, en voyant cette multitude, nous
coupâmes trois branches d’arbre et les fichâmes en terre à quelques
pas de nous, ce qui est, à ce qu’il paraît, dans ce pays une marque
de paix et d’amitié. Quand le manifeste est accepté, l’autre parti
plante aussi trois rameaux ou pieux en signe d’adhésion à la trêve.
Alors, c’est une condition reconnue de la paix, que vous ne devez
point passer par devers eux au delà de leurs trois pieux, ni
eux venir par devers vous en deçà des trois vôtres, de sorte que
vous êtes parfaitement en sûreté derrière vos trois perches. Tout
l’espace entre vos jalons et les leurs est réservé comme un marché
pour converser librement, pour troquer et trafiquer. Quand vous vous
rendez là, vous ne devez point porter vos armes avec vous, et pour
eux, quand ils viennent sur ce terrain, ils laissent près de leurs
pieux leurs zagaies et leurs lances, et s’avancent désarmés. Mais si
quelque violence leur est faite, si, par là, la trêve est rompue, ils
s’élancent aux pieux, saisissent leurs armes, et alors adieu la paix.
Il advint, un soir où nous étions au rivage, que les habitants
descendirent vers nous en plus grand nombre que de coutume, mais tous
affables et bienveillants. Ils nous apportèrent plusieurs sortes de
provisions, pour lesquelles nous leur donnâmes quelques babioles que
nous avions: leurs femmes nous apportèrent aussi du lait, des racines
et différentes choses pour nous très acceptables, et tout demeura
paisible. Nous fîmes une petite tente ou hutte avec quelques branches
d’arbres pour passer la nuit à terre.
Je ne sais à quelle occasion, mais je ne me sentis pas si satisfait
de coucher à terre que les autres, et le canot se tenant à l’ancre à
environ un jet de pierre de la rive, avec deux hommes pour le garder,
j’ordonnai à l’un d’eux de descendre à terre; puis, ayant cueilli
quelques branches d’arbres pour nous couvrir aussi dans la barque,
j’étendis la voile dans le fond, et passai la nuit à bord sous l’abri
de ces rameaux.
A deux heures du matin environ, nous entendîmes un de nos hommes
faire grand bruit sur le rivage, nous criant, au nom de Dieu,
d’amener l’esquif et de venir à leur secours, car ils allaient être
tous assassinés. Au même instant, j’entendis la détonation de cinq
mousquets,—c’était le nombre des armes que se trouvaient avoir nos
compagnons,—et cela à trois reprises. Les naturels de ce pays, à ce
qu’il paraît, ne s’effraient pas aussi aisément des coups de feu que
les sauvages d’Amérique auxquels j’avais eu affaire.
Ignorant la cause de ce tumulte, mais arraché subitement à mon
sommeil, je fis avancer l’esquif, et je résolus, armés des trois
fusils que nous avions à bord, de débarquer et de secourir notre monde.
Nous aurions bientôt gagné le rivage; mais nos gens étaient en si
grande hâte qu’arrivés au bord de l’eau ils plongèrent pour atteindre
vivement la barque: trois ou quatre cents hommes les poursuivaient.
Eux n’étaient que neuf en tout; cinq seulement avaient des fusils; les
autres, à vrai dire, portaient bien des pistolets et des sabres; mais
ils ne leur avaient pas servi à grand’chose.
Nous en recueillîmes sept avec assez de peine, trois d’entre eux
étant grièvement blessés. Le pire de tout, c’est que tandis que nous
étions arrêtés pour les prendre à bord, nous nous trouvions exposés
au même danger qu’ils avaient essuyé à terre. Les naturels faisaient
pleuvoir sur nous une telle grêle de flèches, que nous fumes obligés
de barricader un des côtés de la barque avec des bancs et deux ou
trois planches détachées qu’à notre grande satisfaction, par un pur
hasard, ou plutôt providentiellement, nous trouvâmes dans l’esquif.
Toutefois, ils étaient, ce semble, tellement adroits tireurs que, s’il
eu fait jour et qu’ils eussent pu apercevoir la moindre partie de
notre corps, ils auraient été sûrs de nous. A la clarté de la lune on
les entrevoyait, et comme du rivage où ils étaient arrêtés ils nous
lançaient des zagaies et des flèches, ayant rechargé nos armes, nous
leur envoyâmes une fusillade que nous jugeâmes avoir fait merveille
aux cris que jetèrent quelques-uns d’entre eux. Néanmoins, ils
demeurèrent rangés en bataille sur la grève jusqu’à la pointe du jour,
sans doute, nous le supposâmes, pour être à même de nous mieux ajuster.
[Illustration: Nous leur envoyâmes une fusillade...]
Nous gardâmes aussi la même position, ne sachant comment faire pour
lever l’ancre et mettre notre voile au vent, parce qu’il nous eût
fallu pour cela nous tenir debout dans le bateau, et qu’alors ils
auraient été aussi certains de nous frapper que nous le serions
d’atteindre avec de la cendrée un oiseau perché sur un arbre. Nous
adressâmes des signaux de détresse au navire, et quoiqu’il fût
mouillé à une lieue, entendant notre mousqueterie et, à l’aide de
longues-vues, découvrant dans quelle attitude nous étions et que nous
faisions feu sur le rivage, mon neveu nous comprit de reste. Levant
l’ancre en toute hâte, il fit avancer le vaisseau aussi près de
terre que possible; puis, pour nous secourir, nous dépêcha une autre
embarcation montée par dix hommes. Nous leur criâmes de ne point trop
s’approcher, en leur faisant connaître notre situation. Nonobstant,
ils s’avancèrent fort près de nous; puis l’un d’eux prenant à la main
le bout d’une amarre, et gardant toujours notre esquif entre lui et
l’ennemi, si bien qu’il ne pouvait parfaitement l’apercevoir, gagna
notre bord à la nage et y attacha l’amarre. Sur ce, nous filâmes par
le bout notre petit câble, et, abandonnant notre ancre, nous fûmes
remorqués hors de la portée des flèches. Nous, durant toute cette
opération, nous demeurâmes cachés derrière la barricade que nous
avions faite.
Sitôt que nous ne masquâmes plus le navire, afin de présenter le flanc
aux ennemis, il prolongea la côte et leur envoya une bordée chargée
de morceaux de fer et de plomb, de balles et autre mitraille, sans
compter les boulets, laquelle fit parmi eux un terrible ravage.
Quand nous fûmes rentrés à bord et hors de danger, nous recherchâmes
tout à loisir la cause de cette bagarre; et notre subrécargue, qui
souvent avait visité ces parages, me mit sur la voie:—«Je suis sûr,
dit-il, que les habitants ne nous auraient point touchés après une
trêve conclue si nous n’avions rien fait pour les provoquer.»—Enfin il
nous revint qu’une vieille femme était venue pour nous vendre du lait
et l’avait apporté dans l’espace libre entre nos pieux, accompagnée
d’une jeune fille qui nous apportait aussi des herbes et des racines.
Tandis que la vieille,—était-ce ou non la mère de la jeune personne,
nous l’ignorions,—débitait son laitage, un de nos hommes avait voulu
prendre quelque grossière privauté avec la jeune Malgache, de quoi
la vieille avait fait grand bruit. Néanmoins, le matelot n’avait pas
voulu lâcher sa capture, et l’avait entraînée hors de la vue de la
vieille, alors qu’il faisait presque nuit. La vieille femme s’était
donc en allée sans elle, et sans doute, on le suppose, ayant par ses
clameurs ameuté le peuple, en trois ou quatre heures toute cette
grande armée s’était rassemblée contre nous. Nous l’avions échappé
belle.
Un des nôtres avait été tué d’un coup de lance dès le commencement de
l’attaque, comme il sortait de la hutte que nous avions dressée; les
autres s’étaient sauvés, tous, hormis le drille qui était la cause
de tout le méchef, et qui paya bien cher sa noire maîtresse: nous ne
pûmes de quelque temps savoir ce qu’il était devenu. Nous demeurâmes
encore sur la côte pendant deux jours, bien que le vent donnât, et
nous lui fîmes des signaux, tandis que notre chaloupe côtoyait le
rivage dans les deux sens l’espace de plusieurs lieues, mais en vain.
Nous nous vîmes donc dans la nécessité de l’abandonner. Après tout, si
lui seul eût souffert de sa faute, ce n’eût pas été grand dommage.
Je ne pus cependant me décider à partir sans m’aventurer une fois
encore à terre, pour voir s’il ne serait pas possible d’apprendre
quelque chose sur lui et les autres. Ce fut la troisième nuit après
l’action que j’eus un vif désir d’en venir à connaître, s’il était
possible, par n’importe quel moyen, le dégât que nous avions fait et
quel jeu se jouait du côté des Indiens. J’eus soin de me mettre en
campagne durant l’obscurité, de peur d’une nouvelle attaque; mais
j’aurais dû aussi m’assurer que les hommes qui m’accompagnaient
étaient bien sous mon commandement, avant de m’engager dans une
entreprise si hasardeuse et si dangereuse, comme inconsidérément je le
fis.
Nous nous adjoignîmes, le subrécargue et moi, vingt compagnons des
plus hardis, et nous débarquâmes deux heures avant minuit, au même
endroit où les Indiens s’étaient rangés en bataille l’autre soir.
J’abordai là parce que mon dessein, comme je l’ai dit, était surtout
de voir s’ils avaient levé le camp et s’ils n’avaient pas laissé
derrière eux quelques traces du dommage que nous leur avions fait. Je
pensais que, s’il nous était possible d’en surprendre un ou deux,
nous pourrions peut-être ravoir notre homme en échange.
Nous mîmes pied à terre sans bruit, et nous divisâmes notre monde
en deux bandes: le bosseman en commandait une, et moi l’autre. Nous
n’entendîmes ni ne vîmes personne bouger quand nous opérâmes notre
descente; nous poussâmes donc en avant vers le lieu du combat,
gardant quelque distance entre nos deux troupes. De prime abord, nous
n’aperçûmes rien car il faisait très noir; mais, peu après, notre
maître d’équipage, qui conduisait l’avant-garde, trébucha et tomba
sur un cadavre. Là-dessus tous firent halte, et, jugeant par cette
circonstance qu’ils se trouvaient à la place même où les Indiens
avaient pris position, ils attendirent mon arrivée. Alors nous
résolûmes de demeurer là jusqu’à ce que, à la lueur de la lune, qui
devait monter à l’horizon avant une heure, nous pussions reconnaître
la perte que nous leur avions fait essuyer. Nous comptâmes trente-deux
indigènes restés sur la place, dont deux n’étaient pas tout à fait
morts. Les uns avaient un bras de moins, les autres une jambe, un
autre la tête. Les blessés, à ce que nous supposâmes, avaient été
enlevés.
Quand, à mon sens, nous eûmes fait une complète découverte de tout
ce que nous pouvions espérer connaître, je me disposai à retourner
à bord; mais le maître d’équipage et sa bande me firent savoir
qu’ils étaient déterminés à faire une visite à la ville indienne où
ces chiens, comme ils les appelaient, avaient leur demeure, et me
prièrent de venir avec eux. S’ils pouvaient y pénétrer, comme ils se
l’imaginaient, ils ne doutaient pas, disaient-ils, de faire un riche
butin, et peut-être d’y retrouver Thomas Jeffrys. C’était le nom de
l’homme que nous avions perdu.
S’ils m’avaient envoyé demander la permission d’y aller, je sais
quelle eût été ma réponse; je leur eus intimé l’ordre sur-le-champ de
retourner à bord; car ce n’était point à nous à courir à de pareils
hasards, nous qui avions un navire et son chargement sous notre
responsabilité, et à accomplir un voyage qui reposait totalement
sur la vie de l’équipage; mais comme ils me firent dire qu’ils
étaient résolus à partir, et seulement nous demandèrent à moi et à
mon escouade de les accompagner, je refusai net, et je me levai—car
j’étais assis à terre—pour regagner l’embarcation. Un ou deux de
mes hommes se mirent alors à m’importuner pour que je prisse part à
l’expédition, et comme je m’y refusais toujours positivement, ils
commencèrent à murmurer et à dire qu’ils n’étaient point sous mes
ordres et qu’ils voulaient marcher.—«Viens, Jack, dit l’un deux;
veux-tu venir avec moi? sinon j’irai tout seul.»—Jack répondit qu’il
voulait bien; un autre le suivit, puis un autre.
Bref, tous me laissèrent, excepté un auquel, non sans beaucoup de
difficultés, je persuadai de rester. Ainsi le subrécargue et moi,
et cet homme, nous regagnâmes la chaloupe où, leur dîmes-nous, nous
allions les attendre et veiller pour recueillir ceux d’entre eux qui
pourraient s’en tirer;—«car, leur répétai-je, c’est une mauvaise
chose que vous allez faire, et je redoute que la plupart de vous ne
subissent le sort de Thomas Jeffrys.»
Ils me répondirent, en vrais marins, qu’ils gageaient d’en revenir,
qu’ils se tiendraient sur leurs gardes, _et cætera_; et ils
partirent. Je les conjurai de prendre en considération le navire et
la traversée; je leur représentai que leur vie ne leur appartenait
pas, qu’elle était en quelque sorte incorporée au voyage; que s’il
leur mésarrivait, le vaisseau serait perdu faute de leur assistance
et qu’ils seraient sans excuse devant Dieu et devant les hommes. Je
leur dis bien des choses encore sur cet article, mais c’était comme
si j’eusse parlé au grand mât du navire. Cette incursion leur avait
tourné la tête; seulement ils me donnèrent de bonnes paroles, me
prièrent de ne pas me fâcher, m’assurèrent qu’ils seraient prudents,
et que, sans aucun doute, ils seraient de retour dans une heure au
plus tard, car le village indien, disaient-ils, n’était pas à plus
d’un demi-mille au delà. Ils n’en marchèrent pas moins deux mille et
plus avant d’y arriver.
Ils partirent donc, comme on l’a vu plus haut, et quoique ce fût
une entreprise désespérée et telle que des fous seuls s’y pouvaient
jeter, toutefois c’est justice à leur rendre, ils s’y prirent aussi
prudemment que hardiment. Ils étaient tous solidement armés, car
chaque homme avait un fusil ou un mousquet, une baïonnette et un
pistolet. Quelques-uns avaient de gros poignards, d’autres des
coutelas, et le maître d’équipage ainsi que deux autres brandissaient
des haches d’armes. Outre tout cela, ils étaient munis de treize
grenades. Jamais au monde compagnons plus téméraires et mieux pourvus
ne partirent pour un mauvais coup.
En partant, leur principal dessein était le pillage: ils se
promettaient beaucoup de trouver de l’or; mais une circonstance
qu’aucun d’eux n’avait prévue les remplit du feu de la vengeance, et
fit d’eux tous des démons. Quand ils arrivèrent aux quelques maisons
indiennes qu’ils avaient prises pour la ville, et qui n’étaient pas
éloignées de plus d’un demi-mille, grand fut leur désappointement,
car il y avait là tout au plus douze ou treize cases, et où était la
ville, et quelle était son importance, ils ne le savaient. Ils se
consultèrent donc sur ce qu’ils devaient faire, et demeurèrent quelque
temps sans pouvoir rien résoudre: s’ils tombaient sur ces habitants,
il fallait leur couper la gorge à tous; pourtant il y avait dix à
parier contre un que quelqu’un d’entre eux s’échapperait à la faveur
de la nuit, bien que la lune fût levée, et, si un seul s’échappait,
qu’il s’enfuirait pour donner l’alerte à toute la ville, de sorte
qu’ils se verraient une armée entière sur les bras. D’autre part,
s’ils passaient outre et laissaient ces habitants en paix,—car ils
étaient tous plongés dans le sommeil,—ils ne savaient par quel chemin
chercher la ville.
Cependant ce dernier cas leur semblant le meilleur, ils se
déterminèrent à laisser intactes ces habitations, et à se mettre
en quête de la ville comme ils pourraient. Après avoir fait un
bout de chemin, ils trouvèrent une vache attachée à un arbre, et
sur-le-champ il leur vint à l’idée qu’elle pourrait leur être un bon
guide:—«Sûrement, se disaient-ils, cette vache appartient au village
que nous cherchons ou au hameau que nous laissons, et, en la déliant,
nous verrons de quel côté elle ira: si elle retourne en arrière, tant
pis; mais si elle marche en avant, nous n’aurons qu’à la suivre.»—Ils
coupèrent donc la corde faite de glaïeuls tortillés, et la vache
partit devant. Bref, cette vache les conduisit directement au village,
qui, d’après leur rapport, se composait de plus de deux cents maisons
ou cabanes. Dans quelques-unes plusieurs familles vivaient ensemble.
[Illustration: ... et la vache partit devant.]
Là régnait partout le silence et cette sécurité profonde que pouvait
goûter dans le sommeil une contrée qui n’avait jamais vu pareil
ennemi. Pour aviser à ce qu’ils devaient faire, ils tinrent de
nouveau conseil, et, bref, ils se déterminèrent à se diviser en trois
bandes et à mettre le feu à trois maisons sur trois différents points
du village; puis, à mesure que les habitants sortiraient, de s’en
saisir et de les garrotter. Si quelqu’un résistait, il n’est pas
besoin de demander ce qu’ils pensaient lui faire. Enfin ils devaient
fouiller le reste des maisons et se livrer au pillage. Toutefois
il était convenu que sans bruit on traverserait d’abord le village
pour reconnaître son étendue et voir si l’on pouvait ou non tenter
l’aventure.
La ronde faite, ils se résolurent à hasarder le coup en désespérés;
mais tandis qu’ils s’excitaient l’un l’autre à la besogne, trois
d’entre eux, qui étaient un peu plus en avant, se mirent à appeler,
disant qu’ils avaient trouvé Thomas Jeffrys. Tous accoururent, et ce
n’était que trop vrai, car là ils trouvèrent le pauvre garçon pendu
tout nu par un bras, et la gorge coupée. Près de l’arbre patibulaire
il y avait une maison où ils entrevirent seize ou dix-sept des
principaux Indiens qui précédemment avaient pris part au combat contre
nous, et dont deux ou trois avaient reçu des coups de feu. Nos hommes
s’aperçurent bien que les gens de cette demeure étaient éveillés et
se parlaient l’un l’autre, mais ils ne purent savoir quel était leur
nombre.
La vue de leur pauvre camarade massacré les transporta tellement de
rage, qu’ils jurèrent tous de le venger et que pas un Indien qui
tomberait entre leurs mains n’aurait quartier. Ils se mirent à l’œuvre
sur-le-champ, toutefois moins follement qu’on n’eût pu l’attendre
de leur fureur. Leur premier mouvement fut de se mettre en quête de
choses aisément inflammables; mais, après un instant de recherche, ils
s’aperçurent qu’ils n’en avaient que faire, car la plupart des maisons
étaient basses et couvertes de glaïeuls et de joncs dont la contrée
est pleine. Ils firent donc alors des artifices en humectant un peu
de poudre dans la paume de leur main; et au bout d’un quart d’heure
le village brûlait en quatre ou cinq endroits, et particulièrement
cette habitation où les Indiens ne s’étaient pas couchés. Aussitôt que
l’incendie éclata, ces pauvres misérables commencèrent à s’élancer
dehors pour sauver leur vie; mais ils trouvaient leur sort dans cette
tentative; là, au seuil de la porte où ils étaient repoussés, le
maître d’équipage lui-même en pourfendit un ou deux avec sa hache
d’armes. Comme la case était grande et remplie d’Indiens, le drôle ne
se soucia pas d’y entrer, mais il demanda et jeta au milieu d’eux une
grenade qui d’abord les effraya; puis, quand elle éclata, elle fit un
tel ravage parmi eux qu’ils poussèrent des hurlements horribles.
Bref, la plupart des infortunés qui se trouvaient dans l’entrée de la
hutte furent tués ou blessés par cette grenade, hormis deux ou trois
qui se précipitèrent à la porte que gardaient le maître d’équipage
et deux autres compagnons, avec la baïonnette au bout du fusil, pour
dépêcher tous ceux qui prendraient ce chemin. Il y avait un autre
logement dans la maison où le prince ou roi, n’importe, et quelques
autres, se trouvaient: là, on les retint jusqu’à ce que l’habitation,
qui pour lors était tout en flammes, croulât sur eux. Ils furent
étouffés ou brûlés tous ensemble.
Tout ceci durant, nos gens n’avaient pas lâché un coup de fusil, de
peur d’éveiller les Indiens avant de pouvoir s’en rendre maîtres;
mais le feu ne tarda pas à les arracher au sommeil, et mes drôles
cherchèrent alors à se tenir ensemble bien en corps; car l’incendie
devenait si violent, toutes les maisons étant faites de matières
légères et combustibles, qu’ils pouvaient à peine passer au milieu des
rues; et leur affaire était pourtant de suivre le feu pour consommer
leur extermination. Au fur et à mesure que l’embrasement chassait les
habitants de ces demeures brûlantes, ou que l’effroi les arrachait de
celles encore préservées, nos lurons, qui les attendaient au seuil de
la porte, les assommaient en s’appelant et en se criant réciproquement
de se souvenir de Thomas Jeffrys.
Tandis que ceci se passait, je dois confesser que j’étais fort
inquiet, surtout quand je vis les flammes du village embrasé, qui,
parce qu’il était nuit, me semblaient tout près de moi.
A ce spectacle, mon neveu le capitaine, que ses hommes réveillèrent
aussi, ne fut guère plus tranquille, ne sachant ce dont il s’agissait
et dans quel danger j’étais, surtout quand il entendit les coups de
fusil: car nos aventuriers commençaient alors à faire usage de leurs
armes à feu. Mille pensées sur mon sort et celui du subrécargue et
sur nous tous oppressaient son âme; et enfin, quoiqu’il lui restât
peu de monde disponible, ignorant dans quel mauvais cas nous pouvions
être, il prit l’autre embarcation et vint me trouver à terre, à la
tête de treize hommes.
Grande fut sa surprise de nous voir, le subrécargue et moi, dans la
chaloupe, seulement avec deux matelots, dont l’un y avait été laissé
pour sa garde; et bien qu’enchanté de nous retrouver en bon point,
comme nous il séchait d’impatience de connaître ce qui se passait, car
le bruit continuait et la flamme croissait. J’avoue qu’il eût été bien
impossible à tout homme au monde de réprimer son envie de savoir ce
qu’il était advenu, ou son inquiétude sur le sort des absents. Bref,
le capitaine me dit qu’il voulait aller au secours de ses hommes,
coûte que coûte. Je lui représentai, comme je l’avais déjà fait à nos
aventuriers, la sûreté du navire, les dangers du voyage, l’intérêt
des armateurs et des négociants, _et cætera_, et lui déclarai que
je voulais partir, moi et deux hommes seulement, pour voir si nous
pourrions, à distance, apprendre quelque chose de l’événement, et
revenir le lui dire.
J’eus autant de succès auprès de mon neveu que j’en avais eu
précédemment auprès des autres:—«Non, non; j’irai, répondit-il;
seulement je regrette d’avoir laissé plus de dix hommes à bord, car je
ne puis penser à laisser périr ces braves faute de secours: j’aimerais
mieux perdre le navire, le voyage, et ma vie et tout!...»—Il partit
donc.
Alors il ne me fut pas plus possible de rester en arrière qu’il
m’avait été possible de les dissuader de partir. Pour couper court,
le capitaine ordonna à deux matelots de retourner au navire avec la
pinasse, laissant la chaloupe à l’ancre, et de ramener encore douze
hommes. Une fois arrivés, six devaient garder les deux embarcations
et les six autres venir nous rejoindre. Ainsi seize hommes seulement
devaient demeurer à bord; car l’équipage entier ne se composait que
de soixante-cinq hommes, dont deux avaient péri dans la première
échauffourée.
Nous nous mîmes en marche; à peine, comme on peut le croire,
sentions-nous la terre que nous foulions, et guidés par la flamme, à
travers champs, nous allâmes droit au lieu de l’incendie. Si le bruit
de la fusillade nous avait surpris d’abord, les cris des pauvres
Indiens nous remuèrent bien autrement et nous remplirent d’horreur.
Je le confesse, je n’avais jamais assisté au pillage d’une cité ni à
la prise d’assaut d’une ville. J’avais bien entendu dire qu’Olivier
Cromwell, après avoir pris Drogheda en Irlande, y avait fait massacrer
hommes, femmes et enfants. J’avais bien ouï raconter que le comte
de Tilly, lors du sac de la ville de Magdebourg avait fait égorger
vingt-deux mille personnes de tout sexe; mais jusqu’alors je ne
m’étais jamais fait une idée de la chose même, et je ne saurais ni la
décrire, ni rendre l’horreur qui s’empara de nos esprits.
Néanmoins nous avancions toujours et enfin nous atteignîmes le
village, sans pouvoir toutefois pénétrer dans les rues à cause du feu.
Le premier objet qui s’offrit à nos regards, ce fut les ruines d’une
maison ou d’une hutte, ou plutôt ses cendres, car elle était consumée.
Tout auprès, éclairés en plein par l’incendie, gisaient quatre hommes
et trois femmes tués, et nous eûmes lieu de croire qu’un ou deux
autres cadavres étaient ensevelis parmi les décombres en feu.
En un mot, nous trouvâmes partout les traces d’une rage si barbare,
et d’une fureur si au delà de tout ce qui est humain, que nous ne
pûmes croire que nos gens fussent coupables de telles atrocités, ou,
s’ils en étaient les auteurs, nous pensâmes que tous avaient mérité la
mort la plus cruelle. Mais ce n’était pas tout: nous vîmes l’incendie
s’étendre, et comme les cris croissaient à mesure que l’incendie
croissait, nous tombâmes dans la dernière consternation. Nous nous
avançâmes un peu, et nous aperçûmes, à notre grand étonnement, trois
femmes nues, poussant d’horribles cris, et fuyant comme si elles
avaient des ailes, puis, derrière elles, dans la même épouvante et
la même terreur, seize ou dix-sept naturels poursuivis-je ne saurais
les mieux nommer—par trois de nos bouchers anglais, qui, ne pouvant
les atteindre, leur envoyèrent une décharge: un pauvre diable, frappé
d’une balle, fut renversé sous nos yeux. Quand ces Indiens nous
virent, croyant que nous étions des ennemis et que nous voulions les
égorger, comme ceux qui leur donnaient la chasse, ils jetèrent un cri
horrible, surtout les femmes, et deux d’entre eux tombèrent par terre
comme morts d’effroi.
A ce spectacle, j’eus le cœur navré, mon sang se glaça dans mes
veines, et je crois que si les trois matelots anglais qui les
poursuivaient se fussent approchés, je les aurais fait tuer par notre
monde. Nous essayâmes de faire connaître à ces pauvres fuyards que
nous ne voulions point leur faire de mal, et aussitôt ils accoururent
et se jetèrent à nos genoux, levant les mains et se lamentant
piteusement pour que nous leur sauvions la vie. Leur ayant donné
à entendre que c’était là notre intention, tous vinrent pêle-mêle
derrière nous se ranger sous notre protection. Je laissai mes hommes
assemblés, et je leur recommandai de ne frapper personne, mais, s’il
était possible, de se saisir de quelqu’un de nos gens pour voir de
quel démon ils étaient possédés, ce qu’ils espéraient faire, puis
enfin, de leur enjoindre de se retirer, en leur assurant que, s’ils
demeuraient jusqu’au jour, ils auraient une centaine de mille hommes à
leurs trousses. Je les laissai, dis-je, et prenant seulement avec moi
deux de nos marins, je m’en allai parmi les fuyards. Là, quel triste
spectacle m’attendait! Quelques-uns s’étaient horriblement rôti les
pieds en passant et courant à travers le feu; d’autres avaient les
mains brûlées; une des femmes était tombée dans les flammes et avait
été presque mortellement grillée avant de pouvoir s’en arracher; deux
ou trois hommes avaient eu, dans leur fuite, le dos et les cuisses
tailladés par nos gens; un autre enfin avait reçu une balle dans le
corps, et mourut tandis que j’étais là.
J’aurais bien désiré connaître quelle avait été la cause de tout ceci,
mais je ne pus comprendre un mot de ce qu’ils me dirent; à leurs
signes, toutefois, je m’aperçus qu’ils n’en savaient rien eux-mêmes.
Cet abominable attentat me transperça tellement le cœur que, ne
pouvant tenir là plus longtemps, je retournai vers nos compagnons. Je
leur faisais part de ma résolution et leur commandais de me suivre,
quand, tout à coup, s’avancèrent quatre de nos matamores avec le
maître d’équipage à leur tête, courant, tout couverts de sang et de
poussière, sur des monceaux de corps qu’ils avaient tués, comme s’ils
cherchaient encore du monde à massacrer. Nos hommes les appelèrent de
toutes leurs forces; un d’eux, non sans beaucoup de peine, parvint
à s’en faire entendre; ils reconnurent alors qui nous étions, et
s’approchèrent de nous.
Sitôt que le maître d’équipage nous vit, il poussa comme un cri
de triomphe, pensant qu’il lui arrivait du renfort, et, sans plus
écouter:—«Capitaine, s’écria-t-il, noble capitaine, que je suis aise
que vous soyez venu! nous n’en avons pas encore à moitié fini. Les
plats gueux! les chiens d’enfer! je veux en tuer autant que le pauvre
Tom a de cheveux sur la tête. Nous avons juré de n’en épargner aucun;
nous voulons extirper cette race de la terre!»—Et il se reprit à
courir, pantelant, hors d’haleine, sans nous donner le temps de lui
dire un mot.
Enfin, élevant la voix pour lui imposer un peu silence:—«Chien
sanguinaire! lui criai-je, qu’allez-vous faire? Je vous défends de
toucher à une seule de ces créatures, sous peine de la vie. Je vous
ordonne, sur votre tête, de mettre fin à cette tuerie, et de rester
ici: sinon vous êtes mort.»
—«Tudieu! sir, dit-il, savez-vous ce que vous faites et ce qu’ils ont
fait? Si vous voulez savoir la raison de ce que nous avons fait, nous,
venez ici.»—Et, sur ce, il me montra le pauvre Tom pendu à un arbre,
et la gorge coupée.
[Illustration: ... le pauvre Tom pendu à un arbre...]
J’avoue qu’à cet aspect je fus irrité moi-même, et qu’en toute autre
occasion j’eusse été fort exaspéré; mais je pensai que déjà ils
n’avaient porté que trop loin leur rage et je me rappelai les paroles
de Jacob à ses fils Siméon et Lévi:—«MAUDITE SOIT LEUR COLÈRE, CAR
ELLE A ÉTÉ FÉROCE, ET LEUR VENGEANCE, CAR ELLE A ÉTÉ CRUELLE.»—Or, une
nouvelle besogne me tomba alors sur les bras, car lorsque les marins
qui me suivaient eurent jeté les yeux sur ce triste spectacle, ainsi
que moi, j’eus autant de peine à les retenir que j’en avais eu avec
les autres. Bien plus, mon neveu le capitaine se rangea de leur côté,
et me dit, de façon à ce qu’ils l’entendissent, qu’ils redoutaient
seulement que nos hommes ne fussent écrasés par le nombre; mais quant
aux habitants, qu’ils méritaient tous la mort, car tous avaient trempé
dans le meurtre du pauvre matelot et devaient être traités comme des
assassins. A ces mots, huit de mes hommes, avec le maître d’équipage
et sa bande, s’enfuirent pour achever leur sanglant ouvrage. Et moi,
puisqu’il était tout à fait hors de mon pouvoir de les retenir,
je me retirai morne et pensif: je ne pouvais supporter la vue et
encore moins les cris et les gémissements des pauvres misérables qui
tombaient entre leurs mains.
Personne ne me suivit, hors le subrécargue et deux hommes, et avec eux
seuls je retournai vers nos embarcations. C’était une grande folie à
moi, je l’avoue, de m’en aller ainsi; car il commençait à faire jour
et l’alarme s’était répandue dans le pays. Environ trente ou quarante
hommes armés de lances et d’arcs campaient à ce petit hameau de douze
ou treize cabanes dont il a été question déjà; mais, par bonheur,
j’évitai cette place et je gagnai directement la côte. Quand j’arrivai
au rivage, il faisait grand jour: je pris immédiatement la pinasse et
je me rendis à bord, puis je la renvoyai pour secourir nos hommes le
cas échéant.
Je remarquai, à peu près vers le temps où j’accostai le navire,
que le feu était presque éteint et le bruit apaisé; mais environ
une demi-heure après que j’étais à bord, j’entendis une salve de
mousqueterie et je vis une grande fumée. C’était, comme je l’appris
plus tard, nos hommes qui, chemin faisant, assaillaient les quarante
Indiens postés au petit hameau. Ils en tuèrent seize ou dix-sept et
brûlèrent toutes les maisons, mais ils ne touchèrent point aux femmes
ni aux enfants.
Au moment où la pinasse regagnait le rivage, nos aventuriers
commencèrent à reparaître: ils arrivaient petit à petit, non plus en
deux corps et en ordre comme ils étaient partis, mais pêle-mêle, mais
à la débandade, de telle façon qu’une poignée d’hommes résolus aurait
pu leur couper à tous la retraite.
Mais ils avaient jeté l’épouvante dans tout le pays. Les naturels
étaient si consternés, si atterrés qu’une centaine d’entre eux, je
crois, auraient fui seulement à l’aspect de cinq des nôtres. Dans
toute cette terrible action il n’y eut pas un homme qui fit une belle
défense. Surpris tout à la fois par l’incendie et l’attaque soudaine
de nos gens au milieu de l’obscurité, ils étaient si éperdus qu’ils
ne savaient que devenir. S’ils fuyaient d’un côté, ils rencontraient
un parti; s’ils reculaient, un autre, et partout la mort. Quant à nos
marins, pas un n’attrapa la moindre blessure, hors un homme qui se
foula le pied et un autre qui eut une main assez grièvement brûlée.
J’étais fort irrité contre mon neveu le capitaine, et au fait
intérieurement, contre tous les hommes du bord, mais surtout contre
lui, non seulement parce qu’il avait forfait à son devoir, comme
commandant du navire, responsable du voyage, mais encore parce
qu’il avait plutôt attisé qu’amorti la rage de son équipage dans
cette sanguinaire et cruelle entreprise. Mon neveu me répondit très
respectueusement, et me dit qu’à la vue du cadavre du pauvre matelot,
massacré d’une façon si féroce et si barbare, il n’avait pas été
maître de lui-même et n’avait pu maîtriser sa colère. Il avoua qu’il
n’aurait pas dû agir ainsi comme capitaine du navire, mais comme il
était homme, que la nature l’avait remué et qu’il n’avait pu prévaloir
sur elle. Quant aux autres, ils ne m’étaient soumis aucunement, et ils
ne le savaient que trop: aussi tinrent-ils peu de compte de mon blâme.
Le lendemain nous mîmes à la voile, nous n’apprîmes donc rien de
plus. Nos hommes n’étaient pas d’accord sur le nombre des gens qu’ils
avaient tués: les uns disaient une chose, les autres une autre; mais,
selon le plus admissible de tous leurs récits, ils avaient bien
expédié environ cent cinquante personnes, hommes, femmes et enfants,
et n’avaient pas laissé une habitation debout dans le village.
Quant au pauvre Thomas Jeffrys, comme il était bien mort, car on
lui avait coupé la gorge si profondément que sa tête était presque
décollée, ce n’eût pas été la peine de l’emporter. Ils le laissèrent
donc où ils l’avaient trouvé, seulement ils le descendirent de l’arbre
où il était pendu par un bras.
Quelque juste que semblât cette action à nos marins, je n’en demeurai
pas moins là-dessus en opposition ouverte avec eux, et toujours depuis
je leur disais que Dieu maudirait notre voyage; car je ne voyais dans
le sang qu’ils avaient fait couler durant cette nuit qu’un meurtre
qui pesait sur eux. Il est vrai que les Indiens avaient tué Thomas
Jeffrys; mais Thomas Jeffrys avait été l’agresseur, il avait rompu la
trêve, et il avait enlevé une de leurs jeunes filles qui était venue à
notre camp innocemment et sur la foi des traités.
A bord, le maître d’équipage défendit sa cause par la suite. Il disait
qu’à la vérité nous semblions avoir rompu la trêve, mais qu’il n’en
était rien; que la guerre avait été ouverte la nuit précédente par
les naturels eux-mêmes, qui avaient tiré sur nous et avaient tué un
de nos marins sans aucune provocation; que puisque nous avions été en
droit de les combattre, nous avions bien pu aussi être en droit de
nous faire justice d’une façon extraordinaire; que ce n’était pas une
raison parce que le pauvre Tom avait pris quelques libertés avec une
jeune Malgache, pour l’assassiner et d’une manière si atroce; enfin,
qu’ils n’avaient rien fait que de juste, et qui, selon les lois de
Dieu, ne fût à faire aux meurtriers.
On va penser sans doute qu’après cet événement nous nous donnâmes de
garde de nous aventurer à terre parmi les païens et les barbares;
mais point du tout, les hommes ne deviennent sages qu’à leurs propres
dépens, et toujours l’expérience semble leur être d’autant plus
profitable qu’elle est plus chèrement achetée.
Nous étions alors destinés pour le golfe Persique et de là pour la
côte de Coromandel, en touchant seulement à Surate; mais le principal
dessein de notre subrécargue l’appelait dans la baie du Bengale, d’où,
s’il manquait l’affaire pour laquelle il avait mission, il devait
aller à la Chine, et revenir à la côte en s’en retournant.
Le premier désastre qui fondit sur nous ce fut dans le golfe Persique,
où, s’étant aventurés à terre sur la côte Arabique du golfe, cinq de
nos hommes furent environnés par les Arabes et tous tués ou emmenés
en esclavage: le reste des matelots montant l’embarcation n’avait pas
été à même de les délivrer et n’avait eu que le temps de regagner la
chaloupe.
Je montrai alors à nos gens la juste rétribution du ciel en ce cas;
mais le maître d’équipage me répondit avec chaleur que j’allais trop
loin dans mes censures que je ne saurais appuyer d’aucun passage des
Écritures, et il s’en référa au chapitre XIII de saint Luc, verset 4,
où notre Sauveur donne à entendre que ceux sur lesquels la Tour de
Siloé tomba, n’étaient pas plus coupables que les autres Galiléens;
mais ce qui me réduisit tout de bon au silence en cette occasion,
c’est que pas un des cinq hommes que nous venions de perdre n’était du
nombre de ceux descendus à terre lors du massacre de Madagascar,—ainsi
toujours l’appelais-je, quoique l’équipage ne pût supporter
qu’impatiemment ce mot de massacre. Cette dernière circonstance, comme
je l’ai dit, me ferma réellement la bouche pour le moment.
Mes sempiternels sermons à ce sujet eurent des conséquences pires que
je ne m’y attendais, et le maître d’équipage, qui avait été le chef
de l’entreprise, un beau jour vint à moi hardiment et me dit qu’il
trouvait que je remettais bien souvent cette affaire sur le tapis,
que je faisais d’injustes réflexions là-dessus et qu’à cet égard j’en
avais fort mal usé avec l’équipage et avec lui-même en particulier;
que, comme je n’étais qu’un passager, que je n’avais ni commandement
dans le navire, ni intérêt dans le voyage, ils n’étaient pas obligés
de supporter tout cela; qu’après tout qui leur disait que je n’avais
pas quelque mauvais dessein en tête, et ne leur susciterais pas un
procès quand ils seraient de retour en Angleterre; enfin, que si je
ne me déterminais pas à en finir et à ne plus me mêler de lui et de
ses affaires, il quitterait le navire, car il ne croyait pas qu’il fût
sain de voyager avec moi.
Je l’écoutai assez patiemment jusqu’au bout, puis je lui répliquai
qu’il était parfaitement vrai que je m’étais toujours opposé au
massacre de Madagascar, car je ne démordais pas de l’appeler ainsi, et
qu’en toute occasion j’en avais parlé fort à mon aise, sans l’avoir
en vue lui plus que les autres; qu’à la vérité je n’avais point de
commandement dans le navire et n’y exerçais aucune autorité, mais
que je prenais la liberté d’exprimer mon opinion sur des choses qui
visiblement nous concernaient tous.—«Quant à mon intérêt dans le
voyage, ajoutai-je, vous n’y entendez goutte: je suis propriétaire
pour une grosse part dans ce navire, et en cette qualité je me
crois quelque droit de parler, même plus que je ne l’ai encore fait,
sans avoir de comptes à rendre ni à vous ni à personne autre.»—Je
commençais à m’échauffer: il ne me répondit que peu de chose cette
fois, et je crus l’affaire terminée. Nous étions alors en rade au
Bengale, et, désireux de voir le pays, je me rendis à terre, dans la
chaloupe, avec le subrécargue, pour me récréer. Vers le soir, je me
préparais à retourner à bord, quand un des matelots s’approcha de
moi et me dit qu’il voulait m’épargner la peine[31] de regagner la
chaloupe, car ils avaient ordre de ne point me ramener à bord. On
devine quelle fut ma surprise à cet insolent message. Je demandai
au matelot qui l’avait chargé de cette mission près de moi. Il me
répondit que c’était le patron de la chaloupe; je n’en dis pas
davantage à ce garçon, mais je lui ordonnai d’aller faire savoir à
qui de droit qu’il avait rempli son message, et que je n’y avais fait
aucune réponse.
J’allai immédiatement retrouver le subrécargue, et lui contai
l’histoire, ajoutant qu’à l’heure même je pressentais qu’une
mutinerie devait éclater à bord. Je le suppliai donc de s’y rendre
sur-le-champ dans un canot indien pour donner l’éveil au capitaine;
mais j’aurais pu me dispenser de cette communication, car avant
même que je lui eusse parlé à terre, le coup était frappé à bord.
Le maître d’équipage, le canonnier et le charpentier, et en un mot
tous les officiers inférieurs, aussitôt que je fus descendu dans la
chaloupe, se réunirent vers le gaillard d’arrière et demandèrent à
parler au capitaine. Là, le maître d’équipage faisant une longue
harangue,—car le camarade s’exprimait fort bien,—et répétant tout ce
qu’il m’avait dit, lui déclara en peu de mots que, puisque je m’en
étais allé paisiblement à terre, il leur serait pénible d’user de
violence envers moi, ce qu’autrement, si je ne me fusse retiré de
moi-même, ils auraient fait pour m’obliger à m’éloigner.—«Capitaine,
poursuivit-il, nous croyons donc devoir vous dire que, comme nous nous
sommes embarqués pour servir sous vos ordres, notre désir est de les
accomplir avec fidélité; mais que si cet homme ne veut pas quitter
le navire, ni vous, capitaine, le contraindre à le quitter, nous
abandonnerons tous le bâtiment; nous vous laisserons en route.»—Au mot
tous, il se tourna vers le grand mât, ce qui était, à ce qu’il paraît,
le signal convenu entre eux, et là-dessus tous les matelots qui se
trouvaient là réunis se mirent à crier:—«Oui, tous! tous!»
Mon neveu le capitaine était un homme de cœur et d’une grande
présence d’esprit. Quoique surpris assurément à cette incartade, il
leur répondit cependant avec calme qu’il examinerait la question, mais
qu’il ne pouvait rien décider là-dessus avant de m’en avoir parlé.
Pour leur montrer la déraison et l’injustice de la chose, il employa
quelques arguments; mais ce fut en vain. Ils jurèrent devant lui, en
se secouant la main à la ronde, qu’ils s’en iraient tous à terre, à
moins qu’il ne promît de ne point souffrir que je revinsse à bord du
navire.
La clause était dure pour mon neveu, qui sentait toute l’obligation
qu’il m’avait, et ne savait comment je prendrais cela. Aussi
commença-t-il à leur parler cavalièrement. Il leur dit que j’étais
un des plus considérables intéressés dans ce navire, et qu’en bonne
justice il ne pouvait me mettre à la porte de ma propre maison; que
ce serait me traiter à peu près à la manière du fameux pirate Kid,
qui fomenta une révolte à bord, déposa le capitaine dans une île
inhabitée et fit la course avec le navire; qu’ils étaient libres de
s’embarquer sur le vaisseau qu’ils voudraient, mais que si jamais
ils reparaissaient en Angleterre, il leur en coûterait cher; que
le bâtiment était le mien, qu’il ne pouvait m’en chasser, et qu’il
aimerait mieux perdre le navire et l’expédition aussi, que de me
désobliger à ce point; donc, qu’ils pouvaient agir comme bon leur
semblait. Toutefois, il voulut aller à terre pour s’entretenir avec
moi, et invita le maître d’équipage à le suivre, espérant qu’ils
pourraient accommoder l’affaire.
Ils s’opposèrent tous à cette démarche, disant qu’ils ne voulaient
plus avoir aucune espèce de rapport avec moi, ni sur terre ni sur mer,
et que si je remettais le pied à bord, ils s’en iraient.—«Eh bien! dit
le capitaine, si vous êtes tous de cet avis, laissez-moi aller à terre
pour causer avec lui.»—Il vint donc me trouver avec cette nouvelle, un
peu après le message qui m’avait été apporté de la part du patron de
la chaloupe, du _Cockswain_.
Je fus charmé de revoir mon neveu, je dois l’avouer, dans
l’appréhension où j’étais qu’ils ne se fussent saisis de lui pour
mettre à la voile, et faire la course avec le navire. Alors j’aurais
été jeté dans une contrée lointaine dénué et sans ressource, et je me
serais trouvé dans une condition pire que lorsque j’étais tout seul
dans mon île.
Mais heureusement ils n’allèrent pas jusque-là, à ma grande
satisfaction; et quand mon neveu me raconta ce qu’ils lui avaient dit,
comment ils avaient juré, en se serrant la main, d’abandonner tous le
bâtiment s’il souffrait que je rentrasse à bord, je le priai de ne
point se tourmenter de cela, car je désirais rester à terre. Seulement
je lui demandai de vouloir bien m’envoyer tous mes effets et de me
laisser une somme suffisante, pour que je fusse à même de regagner
l’Angleterre aussi bien que possible.
Ce fut un rude coup pour mon neveu, mais il n’y avait pas moyen de
parer à cela, il fallait se résigner. Il revint donc à bord du navire
et annonça à ses hommes que son oncle cédait à leur importunité, et
envoyait chercher ses bagages. Ainsi tout fut terminé en quelques
heures: les mutins retournèrent à leur devoir, et moi je commençai à
songer à ce que j’allais devenir.
J’étais seul dans la contrée la plus reculée du monde: je puis bien
l’appeler ainsi, car je me trouvais d’environ trois mille lieues par
mer plus loin de l’Angleterre que je ne l’avais été dans mon île.
Seulement, à dire vrai, il m’était possible de traverser par terre le
pays du Grand-Mogol jusqu’à Surate, d’aller de là à Bassora par mer,
en remontant le golfe Persique, de prendre le chemin des caravanes
à travers les déserts de l’Arabie jusqu’à Alep et Scanderoun, puis
de là, par mer, de gagner l’Italie, et enfin de traverser la France;
additionné tout ensemble, ceci équivaudrait au moins au diamètre
entier du globe, et mesuré, je suppose que cela présenterait bien
davantage.
Un autre moyen s’offrait encore à moi: c’était celui d’attendre les
bâtiments anglais qui se rendent au Bengale, venant d’Achem dans
l’île de Sumatra, et de prendre passage à bord de l’un d’eux pour
l’Angleterre; mais comme je n’étais point venu là sous le bon plaisir
de la Compagnie anglaise des Indes Orientales, il devait m’être
difficile d’en sortir sans sa permission, à moins d’une grande faveur
des capitaines de navire ou des facteurs de la Compagnie, et aux uns
et aux autres j’étais absolument étranger.
Là, j’eus le singulier plaisir, parlant par antiphrase, de voir le
bâtiment mettre à la voile sans moi: traitement que sans doute jamais
homme dans ma position n’avait subi, si ce n’est de la part de pirates
faisant la course et déposant à terre ceux qui ne tremperaient point
dans leur infamie. Ceci sous tous les rapports n’y ressemblait pas
mal. Toutefois, mon neveu m’avait laissé deux serviteurs, ou plutôt
un compagnon et un serviteur: le premier était le secrétaire du
commis aux vivres, qui s’était engagé à me suivre, et le second était
son propre domestique. Je pris un bon logement dans la maison d’une
dame anglaise, où logeaient plusieurs négociants, quelques Français,
deux Italiens, ou plutôt deux Juifs, et un Anglais. J’y étais assez
bien traité; et, pour qu’il ne fût pas dit que je courais à tout
inconsidérément, je demeurai là plus de neuf mois à réfléchir sur le
parti que je devais prendre et sur la conduite que je devais tenir.
J’avais avec moi des marchandises anglaises de valeur et une somme
considérable en argent: mon neveu m’avait remis mille pièces de huit
et une lettre de crédit supplémentaire en cas que j’en eusse besoin,
afin que je ne pusse être gêné quoiqu’il advînt.
Je trouvai un débit prompt et avantageux de mes marchandises; et comme
je me l’étais primitivement proposé, j’achetai de fort beaux diamants,
ce qui me convenait le mieux dans ma situation, parce que je pouvais
toujours porter tout mon bien avec moi.
Après un long séjour en ce lieu, et bon nombre de projets formés
pour mon retour en Angleterre, sans qu’aucun répondît à mon désir,
le négociant anglais qui logeait avec moi, et avec lequel j’avais
contracté une liaison intime, vint me trouver un matin:—«Compatriote,
me dit-il, j’ai un projet à vous communiquer; comme il s’accorde avec
mes idées, je crois qu’il doit cadrer avec les vôtres également, quand
vous y aurez bien réfléchi.
«Ici nous sommes placés, ajouta-t-il, vous par accident, moi par mon
choix, dans une partie du monde fort éloignée de notre patrie; mais
c’est une contrée où nous pouvons, nous qui entendons le commerce
et les affaires, gagner beaucoup d’argent. Si vous voulez joindre
mille livres sterling aux mille livres sterling que je possède, nous
louerons ici un bâtiment, le premier qui pourra nous convenir. Vous
serez le capitaine, moi je serai le négociant, et nous ferons un
voyage de commerce à la Chine. Pourquoi demeurerions-nous tranquilles?
Le monde entier est en mouvement, roulant et circulant sans cesse;
toutes les créatures de Dieu, les corps célestes et terrestres sont
occupés et diligents: pourquoi serions-nous oisifs? Il n’y a point
dans l’univers de fainéants, si ce n’est parmi les hommes: pourquoi
grossirions-nous le nombre des fainéants?»
Je goûtai fort cette proposition, surtout parce qu’elle semblait faite
avec beaucoup de bon vouloir et d’une manière amicale. Je ne dirai pas
que ma situation isolée et détachée me rendait plus que toute autre
situation propre à embrasser une entreprise commerciale: le négoce
n’était pas mon élément; mais je puis bien dire avec vérité que si le
commerce n’était pas mon élément, une vie errante l’était; et jamais
proposition d’aller visiter quelque coin du monde que je n’avais point
encore vu ne pouvait m’arriver mal à propos.
Il se passa toutefois quelque temps avant que nous eussions pu nous
procurer un navire à notre gré; et quand nous eûmes un navire, il
ne fut pas aisé de trouver des marins anglais, c’est-à-dire autant
qu’il en fallait pour gouverner le navire et diriger les matelots
que nous prendrions sur les lieux. A la fin cependant nous trouvâmes
un lieutenant, un maître d’équipage et un canonnier anglais, un
charpentier hollandais, et trois Portugais, matelots du gaillard
d’avant; avec ce monde et des marins indiens tels quels nous pensâmes
que nous pourrions passer outre.
Il y a tant de voyageurs qui ont décrit l’histoire de leurs voyages et
de leurs expéditions dans ces parages, qu’il serait pour tout le monde
assez insipide de donner une longue relation des lieux où nous allâmes
et des peuples qui les habitent. Je laisse cette besogne à d’autres,
et je renvoie le lecteur aux journaux des voyageurs anglais, dont
beaucoup sont déjà publiés et beaucoup plus encore sont promis chaque
jour. C’est assez pour moi de vous dire que nous nous rendîmes d’abord
à Achem, dans l’île de Sumatra, puis de là à Siam, où nous échangeâmes
quelques-unes de nos marchandises contre de l’opium et de l’arack; le
premier est un article d’un grand prix chez les Chinois, et dont ils
manquaient à cette époque. En un mot, nous allâmes jusqu’à Sung-Kiang;
nous fîmes un très grand voyage; nous demeurâmes huit mois dehors, et
nous retournâmes au Bengale. Pour ma part, je fus grandement satisfait
de mon entreprise.—J’ai remarqué qu’en Angleterre souvent on s’étonne
de ce que les officiers que la Compagnie envoie aux Indes et les
négociants qui généralement s’y établissent, amassent de si grands
biens et quelquefois reviennent riches à soixante, soixante-dix, cent
mille livres sterling.
Mais ce n’est pas merveilleux, ou du moins cela s’explique, quand
on considère le nombre innombrable de ports et de comptoirs où le
commerce est libre, et surtout quand on songe que, dans tous ces
lieux, ces ports fréquentés par les navires anglais il se fait
constamment des demandes si considérables de tous les produits
étrangers, que les marchandises qu’on y porte y sont toujours d’une
aussi bonne défaite que celles qu’on en exporte.
Bref, nous fîmes un fort bon voyage, et je gagnai tant d’argent dans
cette première expédition, et j’acquis de telles notions sur la
manière d’en gagner davantage, que si j’eusse été de vingt ans plus
jeune, j’aurais été tenté de me fixer en ce pays, et n’aurais pas
cherché fortune plus loin. Mais qu’était tout ceci pour un homme qui
avait passé la soixantaine, pour un homme bien assez riche, venu dans
ces climats lointains plutôt pour obéir à un désir impatient de voir
le monde qu’au désir cupide d’y faire grand gain? Et c’est vraiment
à bon droit, je pense, que j’appelle ce désir impatient; car c’en
était là: quand j’étais chez moi j’étais impatient de courir, et quand
j’étais à l’étranger j’étais impatient de revenir chez moi. Je le
répète, que m’importait ce gain? Déjà bien assez riche, je n’avais
nul désir importun d’accroître mes richesses; et c’est pourquoi les
profits de ce voyage me furent choses trop inférieures pour me pousser
à de nouvelles entreprises. Il me semblait que dans cette expédition
je n’avais fait aucun lucre, parce que j’étais revenu au lieu d’où
j’étais parti, à la maison, en quelque sorte; d’autant que mon œil,
comme celui dont parle Salomon, n’était jamais rassasié, et que je me
sentais de plus en plus désireux de courir et de voir. J’étais venu
dans une partie du monde que je n’avais jamais visitée, celle dont
plus particulièrement j’avais beaucoup entendu parler, et j’étais
résolu à la parcourir autant que possible: après quoi, pensais-je, je
pourrais dire que j’avais vu tout ce qui au monde est digne d’être vu.
Mais mon compagnon de voyage et moi nous avions une idée différente.
Je ne dis pas cela pour insister sur la mienne, car je reconnais
que la sienne était la plus juste et la plus conforme au but d’un
négociant, dont toute la sagesse, lorsqu’il est au dehors en opération
commerciale, se résume en cela, que pour lui la chose la meilleure est
celle qui peut lui faire gagner le plus d’argent. Mon nouvel ami s’en
tenait au positif, et se serait contenté d’aller, comme un cheval de
roulier, toujours à la même auberge, au départ et au retour, pourvu,
selon sa propre expression, qu’il y pût trouver son compte. Mon idée,
au contraire, tout vieux que j’étais, ressemblait fort à celle d’un
écolier fantasque et buissonnier qui ne se soucie point de voir une
chose deux fois.
Or ce n’était pas tout. J’avais une sorte d’impatience de me
rapprocher de chez moi, et cependant pas la moindre résolution arrêtée
sur la route à prendre. Durant cette indétermination, mon ami, qui
était toujours à la recherche des affaires, me proposa un autre voyage
aux îles des Épices pour rapporter une cargaison de clous de girofle
de Manille ou des environs, lieux où vraiment les Hollandais font
tout le commerce, bien qu’ils appartiennent en partie aux Espagnols.
Toutefois nous ne poussâmes pas si loin, nous nous en tînmes seulement
à quelques autres places où ils n’ont pas un pouvoir absolu comme ils
l’ont à Batavia, Ceylan _et cætera_. Nous n’avions pas été longs à
nous préparer pour cette expédition: la difficulté principale avait
été de m’y engager. Cependant, à la fin rien autre ne s’étant offert
et trouvant qu’après tout rouler et trafiquer avec un profit si grand,
et je puis bien dire certain, était chose plus agréable en soi et plus
conforme à mon humeur que de rester inactif, ce qui pour moi était une
mort, je m’étais déterminé à ce voyage. Nous le fîmes avec un grand
succès, et, touchant à Bornéo et à plusieurs autres îles dont je ne
puis me remémorer le nom, nous revînmes au bout de cinq mois environ.
Nous vendîmes nos épices, qui consistaient principalement en clous
de girofle et en noix muscades, à des négociants persans, qui les
expédièrent pour le Golfe; nous gagnâmes cinq pour un, et nous eûmes
réellement un bénéfice énorme.
Mon ami, quand nous réglâmes ce compte, me regarda en souriant:—«Eh
bien! maintenant, me dit-il, se moquant aimablement de ma nonchalance,
ceci ne vaut-il pas mieux que de trôler çà et là comme un homme
désœuvré, et de perdre notre temps à nous ébahir de la sottise et de
l’ignorance des païens?»—«Vraiment, mon ami, répondis-je, je le crois
et commence à me convertir aux principes du négoce; mais souffrez que
je vous le dise en passant, vous ne savez ce dont je suis capable; car
si une bonne fois je surmonte mon indolence, et m’embarque résolument,
tout vieux que je suis, je vous harasserai de côté et d’autre par le
monde jusqu’à ce que vous n’en puissiez plus; car je prendrai si
chaudement l’affaire à cœur, que je ne vous laisserai point de répit.»
Or, pour couper court à mes spéculations, peu de temps après ceci
arriva un bâtiment hollandais venant de Batavia; ce n’était pas un
navire marchand européen, mais un caboteur, du port d’environ deux
cents tonneaux. L’équipage, prétendait-on, avait été si malade, que le
capitaine, n’ayant pas assez de monde pour tenir la mer, s’était vu
forcé de relâcher au Bengale; et comme s’il eût assez gagné d’argent,
ou qu’il souhaitât pour d’autres raisons d’aller en Europe, il fit
annoncer publiquement qu’il désirait vendre son vaisseau. Cet avis me
vint aux oreilles avant que mon nouveau partner n’en eût ouï parler,
et il me prit grandement envie de faire cette acquisition. J’allai
donc le trouver et je lui en touchai quelques mots. Il réfléchit
un moment, car il n’était pas homme à s’empresser; puis, après
cette pause, il répondit:—«Il est un peu trop gros; mais cependant
prenons-le.»—En conséquence, tombant d’accord avec le capitaine, nous
achetâmes ce navire, le payâmes et en prîmes possession. Ceci fait,
nous résolûmes d’embaucher les gens de l’équipage pour les joindre aux
hommes que nous avions déjà et poursuivre notre affaire. Mais tout à
coup, ayant reçu non leurs gages, mais leur part de l’argent, comme
nous l’apprîmes plus tard, il ne fut plus possible d’en retrouver un
seul. Nous nous enquîmes d’eux partout, et à la fin nous apprîmes
qu’ils étaient partis tous ensemble par terre pour Agra, la grande
cité, résidence du Mogol, à dessein de se rendre de là à Surate, puis
de gagner par mer le golfe Persique.
Rien depuis longtemps ne m’avait autant chagriné que d’avoir manqué
l’occasion de partir avec eux. Un tel pèlerinage, m’imaginais-je,
eût été pour moi, en pareille compagnie, tout à la fois agréable et
sûr, et aurait complètement cadré avec mon grand projet: j’aurais vu
le monde et en même temps je me serais rapproché de ma patrie. Mais
je fus beaucoup moins inconsolable peu de jours après quand je vins
à savoir quelle sorte de compagnons c’étaient, car, en peu de mots,
voici leur histoire. L’homme qu’ils appelaient capitaine n’était
que le canonnier et non le commandant. Dans le cours d’un voyage
commercial ils avaient été attaqués sur le rivage par quelques Malais,
qui tuèrent le capitaine et trois de ses hommes. Après cette perte,
nos drôles, au nombre de onze, avaient résolu de s’enfuir avec le
bâtiment, ce qu’ils avaient fait, et l’avaient amené dans le golfe du
Bengale, abandonnant à terre le lieutenant et cinq matelots, dont nous
aurons des nouvelles plus loin.
N’importe par quelle voie ce navire leur était tombé entre les mains,
nous l’avions acquis honnêtement, pensions-nous, quoique, je l’avoue,
nous n’eussions pas examiné la chose aussi exactement que nous le
devions; car nous n’avions fait aucune question aux matelots, qui,
si nous les avions sondés, se seraient assurément coupés dans leurs
récits, se seraient démentis réciproquement, peut-être contredits
eux-mêmes, et d’une manière ou d’une autre nous auraient donné lieu de
les suspecter. L’homme nous avait montré un contrat de vente du navire
à un certain Emmanuel Clostershoven ou quelque nom semblable, forgé
comme tout le reste, je suppose, qui soi-disant était le sien, ce que
nous n’avions pu mettre en doute; et, un peu trop inconsidérément ou
du moins n’ayant aucun soupçon de la chose, nous avions conclu le
marché.
Quoi qu’il en fût, après cet achat nous enrôlâmes des marins anglais
et hollandais, et nous nous déterminâmes à faire un second voyage
dans le sud-est pour aller chercher des clous de girofle et autres
épices aux îles Philippines et aux Moluques. Bref, pour ne pas remplir
de bagatelles cette partie de mon histoire, quand la suite en est
si remarquable, je passai en tout six ans dans ces contrées, allant
et revenant et trafiquant de port en port avec beaucoup de succès.
La dernière année, j’entrepris avec mon partner, sur le vaisseau
ci-dessus mentionné, un voyage en Chine, convenus que nous étions
d’aller d’abord à Siam pour y acheter du riz.
Dans cette expédition, contrariés par les vents, nous fûmes obligés
de louvoyer longtemps çà et là dans le détroit de Malacca et parmi
les îles, et comme nous sortions de ces mers difficiles, nous nous
aperçûmes que le navire avait fait une voie d’eau: malgré toute notre
habileté, nous ne pouvions découvrir où elle était. Cette avarie nous
força de chercher quelque port, et mon partner, qui connaissait le
pays mieux que moi, conseilla au capitaine d’entrer dans la rivière
de Camboge, car j’avais fait capitaine le lieutenant anglais, un M.
Thompson, ne voulant point me charger du commandement du navire, Cette
rivière coule au nord de la grande baie ou golfe qui remonte jusqu’à
Siam.
Tandis que nous étions mouillés là, allant souvent à terre me récréer,
un jour vint à moi un Anglais, second canonnier, si je ne me trompe,
à bord d’un navire de la Compagnie des Indes Orientales, à l’ancre
plus haut dans la même rivière près de la ville de Camboge ou à
Camboge même. Qui l’avait amené en ce lieu? Je ne sais; mais il vint à
moi, et, m’adressant la parole en anglais:—«Sir, dit-il, vous m’êtes
étranger et je vous le suis également; cependant j’ai à vous dire
quelque chose qui vous touche de très près.»
[Illustration: Un jour vint à moi un Anglais...]
Je le regardai longtemps fixement, et je crus d’abord le reconnaître;
mais je me trompais.—«Si cela me touche de très près, lui dis-je,
et ne vous touche point vous-même, qui vous porte à me le
communiquer?»—«Ce qui m’y porte, c’est le danger imminent où vous
êtes, et dont je vois que vous n’avez aucune connaissance.»—«Tout
le danger où je suis que je sache, c’est que mon navire a fait une
voie d’eau que je ne puis trouver; mais je me propose de le mettre à
terre demain pour tâcher de la découvrir.»—«Mais, sir, répliqua-t-il,
qu’il ait fait ou non une voie, que vous l’ayez trouvée ou non, vous
ne serez pas si fou que de le mettre à terre demain quand vous aurez
entendu ce que j’ai à vous dire. Savez-vous, sir, que la ville de
Camboge n’est guère qu’à quinze lieues plus haut sur cette rivière
et qu’environ à cinq lieues de ce côté il y a deux gros bâtiments
anglais et trois hollandais?»—«Eh bien! qu’est-ce que cela me fait,
à moi? repartis-je.»—«Quoi! sir, reprit-il, appartient-il à un homme
qui cherche certaine aventure comme vous faites d’entrer dans un port
sans examiner auparavant quels vaisseaux s’y trouvent, et s’il est
de force à se mesurer avec eux? Je ne suppose pas que vous pensiez
la partie égale.»—Ce discours m’avait fort amusé, mais pas effrayé
le moins du monde, car je ne savais ce qu’il signifiait. Et me
tournant brusquement vers notre inconnu, je lui dis:—«Sir, je vous
prie, expliquez-vous; je n’imagine pas quelle raison je puis avoir de
redouter les navires de la Compagnie, ou des bâtiments hollandais: je
ne suis point interlope. Que peuvent-ils avoir à me dire?»
Il prit un air moitié colère, moitié plaisant, garda un instant le
silence, puis souriant:—«Fort bien, sir, me dit-il, si vous vous
croyez en sûreté, à vos souhaits! je suis pourtant fâché que votre
destinée vous rende sourd à un bon avis; sur l’honneur, je vous
l’assure, si vous ne regagnez la mer immédiatement, vous serez
attaqués à la prochaine marée par cinq chaloupes bien équipées, et
peut-être, si l’on vous prend, serez-vous pendus comme pirates, sauf
à informer après. Sir, je pensais trouver un meilleur accueil en
vous rendant un service d’une telle importance.»—«Je ne saurais être
méconnaissant d’aucun service, ni envers aucun homme qui me témoigne
de l’intérêt; mais cela passe ma compréhension, qu’on puisse avoir
un tel dessein contre moi. Quoi qu’il en soit, puisque vous me dites
qu’il n’y a point de temps à perdre, et qu’on ourdit contre moi
quelque odieuse trame, je retourne à bord sur-le-champ et je remets
immédiatement à la voile, si mes hommes peuvent étancher la voie d’eau
ou si malgré cela nous pouvons tenir la mer. Mais, sir, partirai-je
sans savoir la raison de tout ceci? Ne pourriez-vous me donner
là-dessus quelques lumières?»
—«Je ne puis vous conter qu’une partie de l’affaire, sir, me dit-il;
mais j’ai là avec moi un matelot hollandais qui, à ma prière, je
pense, vous dirait le reste si le temps le permettait. Or le gros de
l’histoire, dont la première partie, je suppose, vous est parfaitement
connue, c’est que vous êtes allés avec ce navire à Sumatra; que là
votre capitaine a été massacré par les Malais avec trois de ses gens,
et que, vous et quelques-uns de ceux qui se trouvaient à bord avec
vous, vous vous êtes enfuis avec le bâtiment, et depuis vous êtes
faits pirates. Voilà le fait en substance, et vous allez être tous
saisis comme écumeurs, je vous l’assure, et exécutés sans autre forme
de procès; car, vous le savez, les navires marchands font peu de
cérémonies avec les forbans quand ils tombent en leur pouvoir.»
—«Maintenant vous parlez bon anglais, lui dis-je, et je vous remercie;
et quoique je ne sache pas que nous ayons rien fait de semblable,
quoique je sois sûr d’avoir acquis honnêtement et légitimement ce
vaisseau[32], cependant, puisqu’un pareil coup se prépare, comme
vous dites, et que vous me semblez sincère, je me tiendrai sur mes
gardes.»—«Non, sir, reprit-il, je ne vous dis pas de vous mettre sur
vos gardes: la meilleure précaution est d’être hors de danger. Si vous
faites quelque cas de votre vie et de celle de vos gens, regagnez la
mer sans délai à la marée haute; comme vous aurez toute une marée
devant vous, vous serez déjà bien loin avant que les cinq chaloupes
puissent descendre, car elles ne viendront qu’avec le flux, et comme
elles sont à vingt milles plus haut, vous aurez l’avance de près de
deux heures sur elles par la différence de la marée, sans compter la
longueur du chemin. En outre, comme ce sont des chaloupes seulement,
et non point des navires, elles n’oseront vous suivre au large,
surtout s’il fait du vent.»
—«Bien, lui dis-je, vous avez été on ne peut plus obligeant en
cette rencontre: que puis-je faire pour votre récompense?»—«Sir,
répondit-il, vous ne pouvez avoir grande envie de me récompenser, vous
n’êtes pas assez convaincu de la vérité de tout ceci: je vous ferai
seulement une proposition: il m’est dû dix-neuf mois de paie à bord du
navire le........., sur lequel je suis venu d’Angleterre, il en est dû
sept au Hollandais qui est avec moi; voulez-vous nous en tenir compte?
nous partirons avec vous. Si la chose en reste là, nous ne demanderons
rien de plus; mais s’il advient que vous soyez convaincu que nous
avons sauvé, et votre vie, et le navire, et la vie de tout l’équipage,
nous laisserons le reste à votre discrétion.»
J’y topai sur-le-champ, et je m’en allai immédiatement à bord, et les
deux hommes avec moi. Aussitôt que j’approchai du navire, mon partner,
qui ne l’avait point quitté, accourut sur le gaillard d’arrière et
tout joyeux me cria:—«O ho! O ho! nous avons bouché la voie.»—«Tout
de bon? lui dis-je; béni soit Dieu! mais qu’on lève l’ancre en toute
hâte.»—«Qu’on lève l’ancre! répéta-t-il, qu’entendez-vous par là?
Qu’y a-t-il?»—«Point de questions, répliquai-je; mais tout le monde
à l’œuvre, et qu’on lève l’ancre sans perdre une minute.» Frappé
d’étonnement, il ne laissa pas d’appeler le capitaine, et de lui
ordonner incontinent de lever l’ancre, et quoique la marée ne fût pas
entièrement montée, une petite brise de terre soufflant, nous fîmes
route vers la mer. Alors j’appelai mon partner dans la cabine et je
lui contai en détail mon aventure, puis nous fîmes venir les deux
hommes pour nous donner le reste de l’histoire. Mais comme ce récit
demandait beaucoup de temps, il n’était pas terminé qu’un matelot
vint crier à la porte de la cabine, de la part du capitaine, que nous
étions chassés.—«Chassés! m’écriai-je; comment et par qui?»—«Par cinq
_sloops_, ou chaloupes, pleines de monde.»—«Très bien! dis-je; il
paraît qu’il y a du vrai là dedans.»—Sur-le-champ je fis assembler
tous nos hommes, et je leur déclarai qu’on avait dessein de se
saisir du navire pour nous traiter comme des pirates; puis je leur
demandai s’ils voulaient nous assister et se défendre. Ils répondirent
joyeusement, unanimement, qu’ils voulaient vivre et mourir avec nous.
Sur ce, je demandai au capitaine quelle était à son sens la meilleure
marche à suivre dans le combat, car j’étais résolu à résister jusqu’à
la dernière goutte de mon sang.—«Il faut, dit-il, tenir l’ennemi à
distance avec notre canon, aussi longtemps que possible, puis faire
pleuvoir sur lui notre mousqueterie pour l’empêcher de nous aborder;
enfin, ces ressources épuisées, nous retirer dans nos quartiers;
peut-être n’auront-ils point d’instruments pour briser nos cloisons et
ne pourront-ils pénétrer jusqu’à nous.»
Là-dessus notre canonnier reçut l’ordre de transporter deux pièces
à la timonerie, pour balayer le pont de l’avant à l’arrière, et
de les charger de balles, de morceaux de ferraille, et de tout ce
qui lui tomberait sous la main. Tandis que nous nous préparions au
combat, nous gagnions toujours le large avec assez de vent, et nous
apercevions dans l’éloignement les embarcations, les cinq grandes
chaloupes qui nous suivaient avec toute la toile qu’elles pouvaient
faire.
[Illustration: Nous apercevions dans l’éloignement les embarcations.]
Deux de ces chaloupes, qu’à l’aide de nos longues-vues nous reconnûmes
pour anglaises, avaient dépassé les autres de près de deux lieues,
et gagnaient considérablement sur nous; à n’en pas douter, elles
voulaient nous joindre; nous tirâmes donc un coup de canon à poudre
pour leur intimer l’ordre de mettre en panne et nous arborâmes
un pavillon blanc, comme pour demander à parlementer; mais elles
continuèrent de forcer de voiles jusqu’à ce qu’elles vinssent à portée
de canon. Alors nous amenâmes le pavillon blanc auquel elles n’avaient
point fait réponse, et, déployant le pavillon rouge, nous tirâmes sur
elles à boulets. Sans en tenir aucun compte, elles poursuivirent.
Quand elles furent assez près pour être hélées avec le porte-voix que
nous avions à bord, nous les arraisonnâmes, et leur enjoignîmes de
s’éloigner, que sinon mal leur en prendrait.
Ce fut peine perdue, elles n’en démordirent point, et s’efforcèrent
d’arriver sous notre poupe comme pour nous aborder par l’arrière.
Voyant qu’elles étaient résolues à tenter un mauvais coup, et se
fiaient sur les forces qui les suivaient, je donnai l’ordre de
mettre en panne afin de leur présenter le travers, et immédiatement
on leur tira cinq coups de canon, dont un avait été pointé si juste
qu’il emporta la poupe de la chaloupe la plus éloignée, ce qui mit
l’équipage dans la nécessité d’amener toutes les voiles et de se
jeter sur l’avant pour empêcher qu’elle ne coulât; elle s’en tint là,
estimant qu’elle en avait assez; mais la plus avancée n’en poursuivant
pas moins sa course, nous nous préparâmes à faire feu sur elle en
particulier.
Dans ces entrefaites, une des trois qui suivaient, ayant devancé les
deux autres, s’approcha de celle que nous avions désemparée pour la
secourir, et nous la vîmes ensuite en recueillir l’équipage. Nous
hélâmes de nouveau la chaloupe la plus proche, et lui offrîmes de
nouveau une trêve pour parlementer, afin de savoir ce qu’elle nous
voulait: pour toute réponse elle s’avança sous notre poupe. Alors
notre canonnier, qui était un adroit compagnon, braqua ses deux
canons de chasse et fit feu sur elle; mais il manqua son coup,
et les hommes de la chaloupe, faisant des acclamations et agitant
leurs bonnets, poussèrent en avant. Le canonnier, s’étant de nouveau
promptement apprêté, fit feu sur eux une seconde fois. Un boulet, bien
qu’il n’atteignît pas l’embarcation elle-même, tomba au milieu des
matelots, et fit, nous pûmes le voir aisément, un grand ravage parmi
eux. Incontinent nous virâmes lof pour lof; nous leur présentâmes la
hanche, et, leur ayant lâché trois coups de canon, nous aperçûmes
que la chaloupe était presque mise en pièces; le gouvernail entre
autres et un morceau de la poupe avaient été emportés; ils serrèrent
donc leurs voiles immédiatement, jetés qu’ils étaient dans une grande
confusion.
[Illustration: Ils serrèrent donc leurs voiles immédiatement...]
Pour compléter leur désastre, notre canonnier leur envoya deux
autres coups; nous ne sûmes où ils frappèrent, mais nous vîmes la
chaloupe qui coulait bas. Déjà plusieurs hommes luttaient avec les
flots.—Sur-le-champ je fis mettre à la mer et garnir de monde notre
pinasse, avec ordre de repêcher quelques-uns de nos ennemis s’il était
possible, et de les amener de suite à bord, parce que les autres
chaloupes commençaient à s’approcher. Nos gens de la pinasse obéirent
et recueillirent trois pauvres diables, dont l’un était sur le point
de se noyer: nous eûmes bien de la peine à le faire revenir à lui.
Aussitôt qu’ils furent rentrés à bord, nous mîmes toutes voiles dehors
pour courir au large, et quand les trois autres chaloupes eurent
rejoint les deux premières, nous vîmes qu’elles avaient cessé la
chasse.
Ainsi délivré d’un danger qui, bien que j’en ignorasse la cause, me
semblait beaucoup plus grand que je ne l’avais appréhendé, je fis
changer de route pour ne point donner à connaître où nous allions.
Nous mîmes donc le cap à l’est, entièrement hors de la ligne suivie
par les navires européens chargés pour la Chine ou même tout autre
lieu en relation commerciale avec les nations de l’Europe.
Quand nous fûmes au large, nous tînmes conseil avec les deux marins,
et nous leur demandâmes d’abord ce que tout cela pouvait signifier. Le
Hollandais nous mit tout d’un coup dans le secret, en nous déclarant
que l’aventurier qui nous avait vendu le navire, comme on sait,
n’était rien moins qu’un voleur qui s’était enfui avec. Alors il nous
raconta comment le capitaine, dont il nous dit le nom que je ne puis
me remémorer aujourd’hui, avait été traîtreusement massacré par les
naturels sur la côte de Malacca, avec trois de ses hommes, et comment
lui, ce Hollandais, et quatre autres s’étaient réfugiés dans les bois,
où ils avaient erré bien longtemps, et d’où lui seul enfin s’était
échappé d’une façon miraculeuse en atteignant à la nage un navire
hollandais, qui, naviguant près de la côte en revenant de Chine,
avait envoyé sa chaloupe à terre pour faire aiguade. Cet infortuné
n’avait pas osé descendre sur le rivage où était l’embarcation; mais,
dans la nuit, ayant gagné l’eau un peu au delà, après avoir nagé fort
longtemps, il avait à la fin été recueilli par la chaloupe du navire.
Il nous dit ensuite qu’il était allé à Batavia, où, ayant abandonné
les autres dans leur voyage, deux marins appartenant à ce navire
étaient arrivés; il nous conta que le drôle qui s’était enfui avec le
bâtiment l’avait vendu au Bengale à un ramassis de pirates qui, partis
en course, avaient déjà pris un navire anglais et deux hollandais très
richement chargés.
Cette dernière allégation nous concernait directement; et quoiqu’il
fût patent qu’elle était fausse, cependant, comme mon partner le
disait très bien, si nous étions tombés entre leurs mains, ces gens
avaient contre nous une prévention telle, que c’eût été en vain que
nous nous serions défendus, ou que de leur part nous aurions espéré
quartier. Nos accusateurs auraient été nos juges: nous n’aurions rien
eu à en attendre que ce que la rage peut dicter et seule exécuter une
colère aveugle. Aussi l’opinion de mon partner fut-elle de retourner
en droiture au Bengale, d’où nous venions, sans relâcher à aucun port,
parce que là nous pourrions nous justifier, nous pourrions prouver
où nous nous trouvions quand le navire était arrivé, à qui nous
l’avions acheté, et surtout s’il advenait que nous fussions dans la
nécessité de porter l’affaire devant nos juges naturels, parce que
nous pourrions être sûrs d’obtenir quelque justice et de ne pas être
pendus d’abord et jugés après.
Je fus quelque temps de l’avis de mon partner; mais, après y avoir
songé un peu plus sérieusement:—«Il me semble bien dangereux pour
nous, lui dis-je, de tenter de retourner au Bengale, d’autant que nous
sommes en deçà du détroit de Malacca. Si l’alarme a été donnée, nous
pouvons avoir la certitude d’y être guettés par les Hollandais de
Batavia et par les Anglais; et si nous étions en quelque sorte pris
en fuite, par là nous nous condamnerions nous-mêmes: il n’en faudrait
pas davantage pour nous perdre.»—Je demandai au marin anglais son
sentiment. Il répondit qu’il partageait le mien et que nous serions
immanquablement pris.
Ce danger déconcerta un peu et mon partner et l’équipage. Nous
déterminâmes immédiatement d’aller à la côte du Ton-Kin, puis à la
Chine, et là, tout en poursuivant notre premier projet, nos opérations
commerciales, de chercher d’une manière ou d’une autre à nous défaire
de notre navire pour nous en retourner sur le premier vaisseau du pays
que nous nous procurerions. Nous nous arrêtâmes à ces mesures comme
aux plus sages, et en conséquence nous gouvernâmes nord-nord-est, nous
tenant à plus de cinquante lieues hors de la route ordinaire vers
l’est.
Ce parti pourtant ne laissa pas d’avoir ses inconvénients; les vents,
quand nous fûmes à cette distance de la terre, semblèrent nous être
plus constamment contraires, les moussons, comme on les appelle,
soufflant est et est-nord-est; de sorte que, tout mal pourvu de vivres
que nous étions pour un long trajet, nous avions la perspective d’une
traversée laborieuse; et ce qui était encore pire, nous avions à
redouter que les navires anglais et hollandais dont les chaloupes nous
avaient donné la chasse, et dont quelques-uns étaient destinés pour
ces parages, n’arrivassent avant nous, ou que quelque autre navire
chargé pour la Chine, informé de nous par eux, ne nous poursuivît avec
la même vigueur.
Il faut que je l’avoue, je n’étais pas alors à mon aise, et je
m’estimais, depuis que j’avais échappé aux chaloupes, dans la plus
dangereuse position où je me fusse trouvé de ma vie; en quelque
mauvaise passe que j’eusse été, je ne m’étais jamais vu jusque-là
poursuivi comme un voleur; je n’avais non plus jamais rien fait qui
blessât la délicatesse et la loyauté, encore moins qui fût contraire à
l’honneur. J’avais été surtout mon propre ennemi, je n’avais été même,
je puis bien le dire, hostile à personne autre qu’à moi. Pourtant je
me voyais empêtré dans la plus méchante affaire imaginable; car bien
que je fusse parfaitement innocent, je n’étais pas à même de prouver
mon innocence; pourtant, si j’étais pris, je me voyais prévenu d’un
crime de la pire espèce, au moins considéré comme tel par les gens
auxquels j’avais à faire.
Je n’avais qu’une idée: chercher notre salut; mais comment? mais
dans quel port, dans quel lieu? Je ne savais.—Mon partner, qui
d’abord avait été plus démonté que moi, me voyant ainsi abattu, se
prit à relever mon courage; et après m’avoir fait la description
des différents ports de cette côte, il me dit qu’il était d’avis de
relâcher à la Cochinchine ou à la baie de Ton-Kin, pour gagner ensuite
Macao, ville appartenant autrefois aux Portugais, où résident encore
beaucoup de familles européennes, et où se rendent d’ordinaire les
missionnaires, dans le dessein de pénétrer en Chine.
Nous nous rangeâmes à cet avis, et en conséquence, après une traversée
lente et irrégulière, durant laquelle nous souffrîmes beaucoup, faute
de provisions, nous arrivâmes en vue de la côte de très grand matin,
et songeant aux circonstances passées et au danger imminent auquel
nous avions échappé, nous résolûmes de relâcher dans une petite
rivière, ayant toutefois assez de fond pour nous, et de voir si nous
ne pourrions pas, soit par terre, soit avec la pinasse du navire,
reconnaître quels bâtiments se trouvaient dans les ports d’alentour.
Nous dûmes vraiment notre salut à cette heureuse précaution; car si
tout d’abord aucun navire européen ne s’offrit à nos regards dans
la baie de Ton-Kin, le lendemain matin il y arriva deux vaisseaux
hollandais, et un troisième sans pavillon déployé, mais que nous
crûmes appartenir à la même nation, passa environ à deux lieues au
large, faisant voile pour la côte de Chine. Dans l’après-midi nous
aperçûmes deux bâtiments anglais, tenant la même route. Ainsi nous
pensâmes nous voir environnés d’ennemis de tous côtés. Le pays où nous
faisions station était sauvage et barbare, les naturels voleurs par
vocation ou par profession; et bien qu’avec eux nous n’eussions guère
commerce, et qu’excepté pour nous procurer des vivres nous évitassions
d’avoir affaire à eux, ce ne fut pourtant qu’à grand’peine que nous
pûmes nous garder de leurs insultes plusieurs fois.
La petite rivière où nous étions n’est distante que de quelques
lieues des dernières limites septentrionales de ce pays. Avec notre
embarcation nous côtoyâmes au nord-est jusqu’à la pointe de terre qui
ouvre la grande baie de Ton-Kin, et ce fut durant cette reconnaissance
que nous découvrîmes, comme on sait, les ennemis dont nous étions
environnés. Les naturels chez lesquels nous étions sont les plus
barbares de tous les habitants de cette côte; ils n’ont commerce
avec aucune autre nation, et vivent seulement de poisson, d’huile,
et autres grossiers aliments. Une preuve évidente de leur barbarie
toute particulière, c’est la coutume qu’ils ont, lorsqu’un navire a le
malheur de naufrager sur leur côte, de faire l’équipage prisonnier,
c’est-à-dire esclave; et nous ne tardâmes pas à voir un échantillon de
leur bonté en ce genre à l’occasion suivante.
J’ai consigné ci-dessus que notre navire avait fait une voie d’eau en
mer, et que nous n’avions pu la découvrir. Bien qu’à la fin elle eût
été bouchée aussi inopinément qu’heureusement dans l’instant même où
nous allions être capturés par les chaloupes hollandaises et anglaises
à proximité de la baie de Siam, cependant, comme nous ne trouvions
pas le bâtiment en aussi bon point que nous l’aurions désiré, nous
résolûmes, tandis que nous étions en cet endroit, de l’échouer au
rivage après avoir retiré le peu de choses lourdes que nous avions à
bord, pour nettoyer et réparer la carène, et, s’il était possible,
trouver où s’était fait le déchirement.
En conséquence, ayant allégé le bâtiment et mis tous les canons et les
autres objets mobiles d’un seul côté, nous fîmes de notre mieux pour
le mettre à la bande, afin de parvenir jusqu’à la quille; car, toute
réflexion faite, nous ne nous étions pas souciés de l’échouer à sec:
nous n’avions pu trouver une place convenable pour cela.
Les habitants, qui n’avaient jamais assisté à un pareil spectacle,
descendirent émerveillés au rivage pour nous regarder; et voyant le
vaisseau ainsi abattu, incliné vers la rive, et ne découvrant point
nos hommes qui, de l’autre côté, sur des échafaudages et dans les
embarcations, travaillaient à la carène, ils s’imaginèrent qu’il
avait fait naufrage et se trouvait profondément engravé.
Dans cette supposition, au bout de deux ou trois heures et avec dix
ou douze grandes barques qui contenaient les unes huit, les autres
dix hommes, ils se réunirent près de nous, se promettant sans doute
de venir à bord, de piller le navire, et, s’ils nous y trouvaient, de
nous mener comme esclaves à leur roi ou capitaine, car nous ne sûmes
point qui les gouvernait.
Quand ils s’approchèrent du bâtiment et commencèrent de ramer à
l’entour, ils nous aperçurent tous fort embesognés après la carène,
nettoyant, calfatant et donnant le suif, comme tout marin sait que
cela se pratique.
Ils s’arrêtèrent quelque temps à nous contempler. Dans notre surprise,
nous ne pouvions concevoir quel était leur dessein; mais, à tout
événement, profitant de ce loisir, nous fîmes entrer quelques-uns des
nôtres dans le navire, et passer des armes et des munitions à ceux
qui travaillaient, afin qu’ils pussent se défendre au besoin. Et ce
ne fut pas hors de propos; car après tout au plus un quart d’heure de
délibération, concluant sans doute que le vaisseau était réellement
naufragé, que nous étions à l’œuvre pour essayer de le sauver et de
nous sauver nous-mêmes à l’aide de nos embarcations, et, quand on
transporta nos armes, que nous tâchions de faire le sauvetage de nos
marchandises, ils posèrent en fait que nous leur étions échus et
s’avancèrent droit sur nous, comme en ligne de bataille.
A la vue de cette multitude, la position vraiment n’était pas
tenable, nos hommes commencèrent à s’effrayer, et se mirent à nous
crier qu’ils ne savaient que faire. Je commandai aussitôt à ceux qui
travaillaient sur les échafaudages de descendre, de rentrer dans le
bâtiment, et à ceux qui montaient les chaloupes de revenir. Quant
à nous, qui étions à bord, nous employâmes toutes nos forces pour
redresser le bâtiment. Ni ceux de l’échafaudage cependant, ni ceux des
embarcations, ne purent exécuter ces ordres avant d’avoir sur les bras
les Cochinchinois qui, avec deux de leurs barques, se jetaient déjà
sur notre chaloupe pour faire nos hommes prisonniers.
Le premier dont ils se saisirent était un matelot anglais, un hardi
et solide compagnon. Il tenait un mousquet à la main; mais, au lieu
de faire feu, il le déposa dans la chaloupe: je le crus fou. Le drôle
entendait mieux que moi son affaire; car il agrippa un païen, le tira
violemment de sa barque dans la nôtre, puis, le prenant par les deux
oreilles, lui cogna la tête si rudement contre le plat-bord, que le
camarade lui resta dans les mains. Sur l’entrefaite, un Hollandais qui
se trouvait à côté ramassa le mousquet, et avec la crosse manœuvra
si bien autour de lui, qu’il terrassa cinq barbares au moment où ils
tentaient d’entrer dans la chaloupe. Mais qu’était tout cela pour
résister à quarante ou cinquante hommes qui, intrépidement, ne se
méfiant pas du danger, commençaient à se précipiter dans la chaloupe,
défendue par cinq matelots seulement! Toutefois un incident qui nous
prêta surtout à rire, procura à nos gens une victoire complète. Voici
ce que c’est:
Notre charpentier, en train de donner un suif à l’extérieur du navire
et de brayer les coutures qu’il avait calfatées pour boucher les
voies, venait justement de faire descendre dans la chaloupe deux
chaudières, l’une pleine de poix bouillante, l’autre de résine,
de suif, d’huile et d’autres matières dont on fait usage pour ces
opérations, et le garçon qui servait notre charpentier avait justement
à la main une grande cuillère de fer avec laquelle il passait aux
travailleurs la matière en fusion, quand, par les écoutes d’avant, à
l’endroit même où se trouvait ce garçon, deux de nos ennemis entrèrent
dans la chaloupe. Le compagnon aussitôt les salua d’une cuillerée de
poix bouillante qui les grilla et les échauda si bien, d’autant qu’ils
étaient à moitié nus, qu’exaspérés par leurs brûlures, ils sautèrent
à la mer beuglant comme deux taureaux. A ce coup le charpentier
s’écria:—«Bien joué, Jack! bravo, va toujours!»—Puis, s’avançant
lui-même, il prend un guipon, et le plongeant dans la chaudière à la
poix, lui et son aide en envoient une telle profusion, que, bref,
dans trois barques, il n’y eut pas un assaillant qui ne fût roussi et
brûlé d’une manière piteuse, d’une manière effroyable, et ne poussât
des cris et des hurlements tels que de ma vie je n’avais ouï un plus
horrible vacarme, voire même rien de semblable; car bien que la
douleur, et c’est une chose digne de remarque, fasse naturellement
jeter des cris à tous les êtres, cependant chaque nation a un mode
particulier d’exclamation et ses vociférations à elle comme elle a son
langage à elle. Je ne saurais, aux clameurs de ces créatures, donner
un nom ni plus juste ni plus exact que celui de hurlement. Je n’ai
vraiment jamais rien ouï qui en approchât plus que les rumeurs des
loups que j’entendis hurler, comme on sait, dans la forêt, sur les
frontières du Languedoc.
[Illustration: «Bien joué, Jack! bravo, va toujours!».]
Jamais victoire ne me fit plus de plaisir, non seulement parce qu’elle
était pour moi inopinée et qu’elle nous tirait d’un péril imminent,
mais encore parce que nous l’avions remportée sans avoir répandu
d’autre sang que celui de ce pauvre diable qu’un de nos hommes avait
dépêché de ses mains, à mon regret toutefois, car je souffrais de
voir tuer de pareils pauvres misérables sauvages, même en cas de
personnelle défense, dans la persuasion où j’étais qu’ils croyaient ne
faire rien que de juste, et n’en savaient pas plus long. Et, bien que
ce meurtre pût être justifiable parce qu’il avait été nécessaire et
qu’il n’y a point de crime nécessaire dans la nature, je n’en pensais
pas moins que c’est là une triste vie que celle où il nous faut sans
cesse tuer nos semblables pour notre propre conservation, et, de fait,
je pense toujours ainsi; même aujourd’hui j’aimerais mieux souffrir
beaucoup que d’ôter la vie à l’être le plus vil qui m’outragerait.
Tout homme judicieux, et qui connaît la valeur d’une vie, sera de mon
sentiment, j’en ai l’assurance, s’il y réfléchit sérieusement.
Mais pour en revenir à mon histoire, durant cette échauffourée mon
partner et moi, qui dirigions le reste de l’équipage à bord, nous
avions fort dextrement redressé le navire ou à peu près: et, quand
nous eûmes remis les canons en place, le canonnier me pria d’ordonner
à notre chaloupe de se retirer, parce qu’il voulait envoyer une
bordée à l’ennemi. Je lui dis de s’en donner de garde, de ne point
mettre en batterie, que sans lui le charpentier ferait la besogne;
je le chargeai seulement de faire chauffer une autre chaudière de
poix, ce dont prit soin notre coq qui se trouvait à bord. Mais nos
assaillants étaient si atterrés de leur première rencontre, qu’ils
ne se soucièrent pas de revenir. Quant à ceux de nos ennemis qui
s’étaient trouvés hors d’atteinte, voyant le navire à flot, et pour
ainsi dire debout, ils commencèrent, nous le supposâmes du moins, à
s’apercevoir de leur bévue et à renoncer à l’entreprise, trouvant que
ce n’était pas là du tout ce qu’ils s’étaient promis.—C’est ainsi
que nous sortîmes de cette plaisante bataille; et comme deux jours
auparavant nous avions porté à bord du riz, des racines, du pain et
une quinzaine de pourceaux gras, nous résolûmes de ne pas demeurer
là plus longtemps, et de remettre en mer quoiqu’il en pût advenir;
car nous ne doutions pas d’être environnés, le jour suivant, d’un si
grand nombre de ces marauds, que notre chaudière de poix n’y pourrait
suffire.
En conséquence tout fut replacé à bord le soir même, et dès le matin
nous étions prêts à partir. Dans ces entrefaites, comme nous avions
mouillé l’ancre à quelque distance du rivage, nous fûmes bien moins
inquiets: nous étions alors en position de combattre et de courir
au large si quelque ennemi se fût présenté. Le lendemain, après
avoir terminé à bord notre besogne, toutes les voies se trouvant
parfaitement étanchées, nous mîmes à la voile. Nous aurions bien
voulu aller dans la baie de Ton-Kin, désireux que nous étions
d’obtenir quelques renseignements sur ces bâtiments hollandais qui
y étaient entrés; mais nous n’osâmes pas, parce que nous avions vu
peu auparavant plusieurs navires qui s’y rendaient, à ce que nous
supposâmes. Nous cinglâmes donc au nord-est, à dessein de toucher à
l’île Formose, ne redoutant pas moins d’être aperçus par un bâtiment
marchand hollandais ou anglais, qu’un navire hollandais, ou anglais
ne redoute de l’être dans la Méditerranée par un vaisseau de guerre
algérien.
Quand nous eûmes gagné la haute mer, nous tînmes toujours au nord-est
comme si nous voulions aller aux Manilles ou îles Philippines, ce
que nous fîmes pour ne pas tomber dans la route des vaisseaux
européens; puis nous gouvernâmes au nord jusqu’à ce que nous fussions
par 22 degrés 20 minutes de latitude, de sorte que nous arrivâmes
directement à l’île Formose, où nous jetâmes l’ancre pour faire de
l’eau et des provisions fraîches. Là, les habitants, qui sont très
courtois et très civils dans leurs manières, vinrent au-devant de
nos besoins et en usèrent très honnêtement et très loyalement avec
nous dans toutes leurs relations et tous leurs marchés, ce que nous
n’avions pas trouvé chez l’autre peuple, et ce qui peut-être est dû au
reste du christianisme autrefois planté dans cette île par une mission
de protestants hollandais: preuve nouvelle de ce que j’ai souvent
observé, que la religion chrétienne, partout où elle est reçue,
civilise toujours les hommes et réforme leurs mœurs, qu’elle opère ou
non leur sanctification.
De là nous continuâmes à faire route au nord, nous tenant toujours à
la même distance de la côte de Chine, jusqu’à ce que nous eussions
passé tous les ports fréquentés par les navires européens, résolus que
nous étions autant que possible à ne pas nous laisser prendre, surtout
dans cette contrée, où, vu notre position, c’eût été fait de nous
infailliblement. Pour ma part, j’avais une telle peur d’être capturé,
que, je le crois fermement, j’eusse préféré de beaucoup tomber entre
les mains de l’inquisition espagnole[33].
Étant alors parvenus à la latitude de 30 degrés, nous nous
déterminâmes à entrer dans le premier port de commerce que nous
trouverions. Tandis que nous ralliions la terre, une barque vint
nous joindre à deux lieues au large, ayant à bord un vieux pilote
portugais, qui, nous ayant reconnu pour un bâtiment européen, venait
nous offrir ses services. Nous fûmes ravis de sa proposition; nous
le prîmes à bord, et là-dessus, sans nous demander où nous voulions
aller, il congédia la barque sur laquelle il était venu.
[Illustration: Une barque vint nous joindre...]
Bien persuadé qu’il nous était loisible alors de nous faire mener
par ce vieux marin où bon nous semblerait, je lui parlai tout
d’abord de nous conduire au golfe de Nanking, dans la partie la
plus septentrionale de la côte de Chine. Le bonhomme nous dit qu’il
connaissait fort bien le golfe de Nanking; mais, en souriant, il nous
demanda ce que nous y comptions faire.
Je lui répondis que nous voulions y vendre notre cargaison, y acheter
des porcelaines, des calicots, des soies écrues, du thé, des soies
ouvrées, puis nous en retourner par la même route.—«En ce cas, nous
dit-il, ce serait bien mieux votre affaire de relâcher à Macao, où
vous ne pourriez manquer de vous défaire avantageusement de votre
opium, et où, avec votre argent, vous pourriez acheter toute espèce de
marchandises chinoises à aussi bon marché qu’à Nanking.»
Dans l’impossibilité de détourner le bonhomme de ce sentiment dont
il était fort entêté et fort engoué, je lui dis que nous étions
gentlemen aussi bien que négociants, et que nous avions envie d’aller
voir la grande cité de Péking et la fameuse cour du monarque de la
Chine.—«Alors, reprit-il, il faut aller à Ningpo, d’où, par le fleuve
qui se jette là dans la mer, vous gagnerez, au bout de cinq lieues, le
grand canal. Ce canal, partout navigable, traverse le cœur de tout le
vaste empire chinois, coupe toutes les rivières, franchit plusieurs
montagnes considérables au moyen d’écluses et de portes et s’avance
jusqu’à la ville de Péking, après un cours de deux cent soixante-dix
lieues.»
—«Fort bien, senhor Portuguez, répondis-je; mais ce n’est pas là
notre affaire maintenant: la grande question est de savoir s’il vous
est possible de nous conduire à la ville de Nanking, d’où plus tard
nous nous rendrions à Péking.»—Il me dit que oui, que c’était pour
lui chose facile, et qu’un gros navire hollandais venait justement
de prendre la même route. Ceci me causa quelque trouble: un vaisseau
hollandais était pour lors notre terreur, et nous eussions préféré
rencontrer le diable pourvu qu’il ne soit pas venu sous une figure
trop effroyable. Nous avions la persuasion qu’un bâtiment hollandais
serait notre ruine; nous n’étions pas de taille à nous mesurer,
tous les vaisseaux qui trafiquent dans ces parages étant d’un port
considérable et d’une beaucoup plus grande force que nous.
Le bonhomme s’aperçut de mon trouble et de mon embarras quand il me
parla du navire hollandais, et il me dit:
—«Sir, vous n’avez rien à redouter des Hollandais, je ne suppose pas
qu’ils soient en guerre aujourd’hui avec votre nation.»—«Non, dis-je,
il est vrai; mais je ne sais quelles libertés les hommes se peuvent
donner lorsqu’ils sont hors de la portée des lois de leur pays.»—«Eh
quoi! reprit-il, vous n’êtes pas des pirates, que craignez-vous? A
coup sûr, on ne s’attaquera pas à de paisibles négociants.»
Si, à ces mots, tout mon sang ne me monta pas au visage, c’est
que quelque obstruction l’arrêta dans les vaisseaux que la nature
a destinés à sa circulation.—Jeté dans la dernière confusion, je
dissimulai mal, et le bonhomme s’aperçut aisément de mon émotion.
—«Sir, me dit-il, je vois que je déconcerte vos mesures: je vous en
prie, s’il vous plaît, faites ce que bon vous semble, et croyez bien
que je vous servirai de toutes mes forces.»—«Oui, cela est vrai,
senhor, répondis-je, maintenant je suis quelque peu ébranlé dans ma
résolution, je ne sais où je dois aller, d’autant surtout que vous
avez parlé de pirates. J’ose espérer qu’il n’y en a pas dans ces mers;
nous serions en fort mauvaise position: vous le voyez, notre navire
n’est pas de haut bord et n’est que faiblement équipé.»
—«Oh! sir, s’écria-t-il, tranquillisez-vous; je ne sache pas qu’aucun
pirate ait paru dans ces mers depuis quinze ans, un seul excepté, qui
a été vu, à ce que j’ai ouï dire, dans la baie de Siam il y a environ
un mois; mais vous pouvez être certain qu’il est parti pour le Sud;
d’ailleurs ce bâtiment n’est ni formidable ni propre à son métier; il
n’a pas été construit pour faire la course; il a été enlevé par un
tas de coquins qui se trouvaient à bord, après que le capitaine et
quelques-uns de ses hommes eurent été tués par des Malais à ou près
l’île de Sumatra.»
—«Quoi! dis-je, faisant semblant de ne rien savoir de cette affaire,
ils ont assassiné leur capitaine?»—«Non, reprit-il, je ne prétends pas
qu’ils l’aient massacré; mais comme après le coup ils se sont enfuis
avec le navire, on croit généralement qu’ils l’ont livré par trahison
entre les mains de ces Malais qui l’égorgèrent, et que sans doute ils
avaient apostés pour cela.»—«Alors, m’écriai-je, ils ont mérité la
mort tout autant que s’ils avaient frappé eux-mêmes»—«Oui-da, repartit
le bonhomme, ils l’ont méritée et pour certain ils l’auront s’ils sont
découverts par quelque navire anglais ou hollandais; car tous sont
convenus, s’ils rencontrent ces brigands, de ne leur point donner
de quartier.»—«Mais, lui fis-je observer, puisque vous dites que le
pirate a quitté ces mers, comment pourraient-ils le rencontrer?»
—«Oui, vraiment, répliqua-t-il, on assure qu’il est parti; ce qu’il y
a de certain toutefois, comme je vous l’ai déjà dit, c’est qu’il est
entré il y a environ un mois, dans la baie de Siam, dans la rivière
de Camboge, et que là, découvert par des Hollandais, qui avaient fait
partie de l’équipage et qui avaient été abandonnés à terre quand
leurs compagnons s’étaient enfuis avec le navire, peu s’en est fallu
qu’il ne soit tombé entre les mains de quelques marchands anglais
et hollandais mouillés dans la même rivière. Si leurs premières
embarcations avaient été bien secondées, on l’aurait infailliblement
capturé; mais ne se voyant harcelé que par deux chaloupes, il vira
vent devant, fit feu dessus, les désempara avant que les autres
fussent arrivées, puis, gagnant la haute mer, leur fit cesser la
chasse et disparut. Comme ils ont une description exacte du navire,
ils sont sûrs de le reconnaître, et partout où ils le trouveront ils
ont juré de ne faire aucun quartier ni au capitaine ni à ses hommes et
de les pendre tous à la grande vergue.»
—«Quoi! m’écriai-je, ils les exécuteront à tort ou à droit? Ils les
pendront d’abord et les jugeront ensuite?»—«Bon Dieu! sir, répondit le
vieux pilote, qu’est-il besoin de formalités avec de pareils coquins?
Qu’on les lie dos à dos et qu’on les jette à la mer, c’est là tout ce
qu’ils méritent.»
Sentant le bonhomme entre mes mains et dans l’impossibilité de me
nuire, je l’interrompis brusquement:—«Fort bien, senhor, lui dis-je,
et voilà justement pourquoi je veux que vous nous meniez à Nanking
et ne veux pas rebrousser vers Macao ou tout autre parage fréquenté
par les bâtiments anglais ou hollandais; car, sachez, senhor, que
messieurs les capitaines de ces vaisseaux sont un tas de malavisés,
d’orgueilleux, d’insolents personnages qui ne savent ce que c’est que
la justice, ce que c’est que de se conduire selon les lois de Dieu et
la nature; fiers de leur office et n’entendant goutte à leur pouvoir
pour punir des voleurs, ils se font assassins; ils prennent sur eux
d’outrager des gens faussement accusés et de les déclarer coupables
sans enquête légale; mais si Dieu me prête vie, je leur en ferai
rendre compte, je leur ferai apprendre comment la justice veut être
administrée, et qu’on ne doit pas traiter un homme comme un criminel
avant que d’avoir quelque preuve et du crime et de la culpabilité de
cet homme.»
Sur ce, je lui déclarai que notre navire était celui-là même que ces
messieurs avaient attaqué; je lui exposai tout au long l’escarmouche
que nous avions eue avec leurs chaloupes et la sottise et la couardise
de leur conduite; je lui contai toute l’histoire de l’acquisition
du navire et comment le Hollandais nous avait présenté la chose; je
lui dis les raisons que j’avais de ne pas ajouter foi à l’assassinat
du capitaine par les Malais, non plus qu’au rapt du navire; que
ce n’était qu’une fable du cru de ces messieurs pour insinuer que
l’équipage s’était fait pirate; qu’après tout ces messieurs auraient
dû au moins s’assurer du fait avant de nous attaquer au dépourvu et de
nous contraindre à leur résister:—«Ils auront à répondre, ajoutai-je,
du sang des hommes que dans notre légitime défense nous avons tués!»
Ébahi à ce discours, le bonhomme nous dit que nous avions furieusement
raison de gagner le Nord, et que, s’il avait un conseil à nous donner,
ce serait de vendre notre bâtiment en Chine, chose facile, puis
d’en construire ou d’en acheter un autre dans ce pays:—«Assurément,
ajouta-t-il, vous n’en trouverez pas d’aussi bon que le vôtre; mais
vous pourrez vous en procurer un plus que suffisant pour vous ramener
vous et toutes vos marchandises au Bengale, ou partout ailleurs.»
Je lui dis que j’userais de son avis quand nous arriverions dans
quelque port où je pourrais trouver un bâtiment pour mon retour ou
quelque chaland qui voulût acheter le mien. Il m’assura qu’à Nanking
les acquéreurs afflueraient; que pour m’en revenir une jonque chinoise
ferait parfaitement mon affaire; et qu’il me procurerait des gens qui
m’achèteraient l’un et qui me vendraient l’autre.
—«Soit! senhor, repris-je; mais comme vous dites que ces messieurs
connaissent si bien mon navire, en suivant vos conseils, je pourrais
jeter d’honnêtes et braves gens dans un affreux guêpier et peut-être
les faire égorger inopinément; car partout où ces messieurs
rencontreront le navire, il leur suffira de le reconnaître pour
impliquer l’équipage: ainsi d’innocentes créatures seraient surprises
et massacrées.»—«Non, non, dit le bonhomme, j’aviserai au moyen de
prévenir ce malencontre: comme je connais tous ces commandants dont
vous parlez et que je les verrai tous quand ils passeront, j’aurai
soin de leur exposer la chose sous son vrai jour, et de leur démontrer
l’énormité de leur méprise; je leur dirai que s’il est vrai que les
hommes de l’ancien équipage se soient enfuis avec le navire, il est
faux pourtant qu’ils se soient faits pirates; et que ceux qu’ils ont
assaillis vers Camboge ne sont pas ceux qui autrefois enlevèrent le
navire, mais de braves gens qui l’ont acheté innocemment pour leur
commerce: et je suis persuadé qu’ils ajouteront foi à mes paroles,
assez du moins pour agir avec plus de discrétion à l’avenir.»—«Bravo,
lui dis-je, et voulez-vous leur remettre un message de ma part?»—«Oui,
volontiers, me répondit-il, si vous me le donnez par écrit et signé,
afin que je puisse leur prouver qu’il vient de vous, qu’il n’est pas
de mon cru.»—«Me rendant à son désir, sur-le-champ je pris une plume,
de l’encre et du papier, et je me mis à écrire sur l’échauffourée des
chaloupes, sur la prétendue raison de cet injuste et cruel outrage, un
long factum où je déclarais en somme à ces messieurs les commandants
qu’ils avaient fait une chose honteuse, et que, si jamais ils
reparaissaient en Angleterre et que je vécusse assez pour les y voir,
ils la paieraient cher, à moins que durant mon absence les lois de ma
patrie ne fussent tombées en désuétude.
Mon vieux pilote lut et relut ce manifeste et me demanda à plusieurs
reprises si j’étais prêt à soutenir ce que j’y avançais. Je lui
répondis que je le maintiendrais tant qu’il me resterait quelque
chose au monde, dans la conviction où j’étais que tôt ou tard je
devais la trouver belle pour ma revanche. Mais je n’eus pas l’occasion
d’envoyer le pilote porter ce message, car il ne s’en retourna
point[34]. Tandis que tout ceci se passait entre nous, par manière
d’entretien, nous avancions directement vers Nanking, et au bout
d’environ treize jours de navigation, nous vînmes jeter l’ancre à la
pointe sud-ouest du grand golfe de ce nom, où j’appris par hasard
que deux bâtiments hollandais étaient arrivés quelque temps avant
moi, et qu’infailliblement je tomberais entre leurs mains. Dans
cette conjoncture, je consultai de nouveau mon partner; il était
aussi embarrassé que moi, et aurait bien voulu descendre sain et
sauf à terre, n’importe où. Comme ma perplexité ne me troublait pas
à ce point, je demandai au vieux pilote s’il n’y avait pas quelque
crique, quelque havre où je pusse entrer, pour traiter secrètement
avec les Chinois sans être en danger de l’ennemi. Il me dit que si je
voulais faire encore quarante-deux lieues au sud, nous trouverions un
petit port nommé Quinchang, où les pères de la Mission débarquaient
d’ordinaire en venant de Macao, pour aller enseigner la religion
chrétienne aux Chinois, et où les navires européens ne se montraient
jamais; et que, si je jugeais à propos de m’y rendre, là, quand
j’aurais mis pied à terre, je pourrais prendre tout à loisir une
décision ultérieure.—«J’avoue, ajouta-t-il, que ce n’est pas une place
marchande, cependant à certaines époques il s’y tient une sorte de
foire, où les négociants japonais viennent acheter des marchandises
chinoises.»
Nous fûmes tous d’avis de gagner ce port, dont peut-être j’écris le
nom de travers; je ne puis au juste me le rappeler, l’ayant perdu
ainsi que plusieurs autres notés sur un petit livre de poche que l’eau
me gâta, dans un accident que je relaterai en son lieu; je me souviens
seulement que les négociants chinois et japonais avec lesquels nous
entrâmes en relation lui donnaient un autre nom que notre pilote
portugais, et qu’ils le prononçaient comme ci-dessus Quinchang.
Unanimes dans notre résolution de nous rendre à cette place, nous
levâmes l’ancre le jour suivant; nous étions allés deux fois à
terre pour prendre de l’eau fraîche, et dans ces deux occasions les
habitants du pays s’étaient montrés très civils envers nous, et nous
avaient apporté une profusion de choses, c’est-à-dire de provisions,
de plantes, de racines, de thé, de riz et d’oiseaux; mais rien sans
argent.
[Illustration: ... nous avaient apporté une profusion de choses, mais
rien sans argent.]
Le vent étant contraire, nous n’arrivâmes à Quinchang qu’au bout
de cinq jours; mais notre satisfaction n’en fut pas moins vive.
Transporté de joie, et, je puis bien le dire, de reconnaissance envers
le ciel, quand je posai le pied sur le rivage, je fis serment ainsi
que mon partner, s’il nous était possible de disposer de nous et de
nos marchandises d’une manière quelconque, même désavantageuse, de ne
jamais remonter à bord de ce navire de malheur. Oui, il me faut ici
le reconnaître, de toutes les circonstances de la vie dont j’ai fait
quelque expérience, nulle ne rend l’homme si complètement misérable
qu’une crainte continuelle. L’Écriture dit avec raison:—«L’effroi que
conçoit un homme lui tend un piège.»—C’est une mort dans la vie; elle
oppresse tellement l’âme qu’elle la plonge dans l’inertie, étouffe
tout sentiment et abat toute cette vigueur naturelle qui soutient
ordinairement l’homme dans ses afflictions, et qu’il retrouve toujours
dans les plus grandes perplexités[35].