CHAPITRE IV

Dialogue touchant.—Une nouvelle conversion.—Baptême de la femme

d’Atkins.—Encore un mariage.—Partage définitif.—Découverte d’une

Bible.—Les tortures de la faim.—Nouvelle aventure.—Mort de

Vendredi.—Retour au Brésil.

Will Atkins et sa femme étant partis, nous n’avions que faire en

ce lieu. Nous rebroussâmes donc chemin; et, comme nous nous en

retournions, nous les trouvâmes qui attendaient qu’on les fit entrer.

Lorsque je les eus aperçus, je demandai à mon ecclésiastique si

nous devions ou non découvrir à Atkins que nous l’avions vu près du

buisson. Il fut d’avis que nous ne le devions pas, mais qu’il fallait

lui parler d’abord et écouter ce qu’il nous dirait. Nous l’appelâmes

donc en particulier, et, personne n’étant là que nous-mêmes, je

m’entretins avec lui en ces termes:

[Illustration: Nous l’appelâmes donc en particulier...]

—«Comment fûtes-vous élevé, Will Atkins, je vous prie? Qu’était

votre père?»

WILLIAM ATKINS.—Un meilleur homme que je ne serai jamais, sir; mon

père était un ecclésiastique.

ROBINSON CRUSOÉ.—Quelle éducation vous donna-t-il?

W. A.—Il aurait désiré me voir instruit, sir; mais je méprisai

toute éducation, instruction ou correction, comme une brute que

j’étais.

R. C.—C’est vrai, Salomon a dit:—«CELUI QUI REPOUSSE LE BLÂME EST

SEMBLABLE À LA BRUTE.»

W. A.—Ah! sir, j’ai été comme la brute en effet; j’ai tué mon

père! pour l’amour de Dieu, sir, ne me parlez point de cela, sir;

j’ai assassiné mon pauvre père!

LE PRÊTRE.—Ha? un meurtrier?

Ici le prêtre tressaillit et devint pâle,—car je lui traduisais mot

pour mot les paroles d’Atkins. Il paraissait croire que Will avait

réellement tué son père.

ROBINSON CRUSOÉ.—Non, non, sir, je ne l’entends pas ainsi. Mais,

Atkins, expliquez-vous: n’est-ce pas que vous n’avez pas tué votre

père de vos propres mains?

WILLIAM ATKINS.—Non, sir; je ne lui ai pas coupé la gorge; mais

j’ai tari la source de ses joies, mais j’ai raccourci ses jours.

Je lui ai brisé le cœur en payant de la plus noire ingratitude le

plus tendre et le plus affectueux traitement que jamais père ait

pu faire éprouver ou qu’enfant ait jamais reçu.

R. C.—C’est bien. Je ne vous ai pas questionné sur votre père pour

vous arracher cet aveu. Je prie Dieu de vous en donner repentir

et de vous pardonner cela ainsi que tous vos autres péchés. Je ne

vous ai fait cette question que parce que je vois, quoique vous ne

soyez pas très docte, que vous n’êtes pas aussi ignorant que tant

d’autres dans la science du bien, et que vous en savez, en fait de

religion, beaucoup plus que vous n’en avez pratiqué.

W. A.—Quand vous ne m’auriez pas, sir, arraché la confession que

je viens de vous faire sur mon père, ma conscience l’eût faite.

Toutes les fois que nous venons à jeter un regard en arrière sur

notre vie, les péchés contre nos indulgents parents sont certes,

parmi tous ceux que nous pouvons commettre, les premiers qui nous

touchent: les blessures qu’ils font sont les plus profondes, et le

poids qu’ils laissent pèse le plus lourdement sur le cœur.

R.C.—Vous parlez, pour moi, avec trop de sentiment et de

sensibilité, Atkins, je ne saurais le supporter.

W. A.—Vous le pouvez, master! J’ose croire que tout ceci vous est

étranger.

R. C.—Oui, Atkins, chaque rivage, chaque colline, je dirai même

chaque arbre de cette île, est un témoin des angoisses de mon âme

au ressentiment de mon ingratitude et de mon indigne conduite

envers un bon et tendre père, un père qui ressemblait beaucoup au

vôtre, d’après la peinture que vous en faites. Comme vous, Will

Atkins, j’ai assassiné mon père, mais je crois ma repentance de

beaucoup surpassée par la vôtre.

J’en aurais dit davantage si j’eusse pu maîtriser mon agitation; mais

le repentir de ce pauvre homme me semblait tellement plus profond

que le mien, que je fus sur le point de briser là et de me retirer.

J’étais stupéfait de ses paroles; je voyais que bien loin que je dusse

remontrer et instruire cet homme, il était devenu pour moi un maître

et un précepteur, et cela de la façon la plus surprenante et la plus

inattendue.

J’exposai tout ceci au jeune ecclésiastique, qui en fut grandement

pénétré, et me dit:—«Eh bien, n’avais-je pas prédit qu’une fois que

cet homme serait converti, il nous prêcherait tous? En vérité, sir,

je vous le déclare, si cet homme devient un vrai pénitent, on n’aura

pas besoin de moi ici; il fera des chrétiens de tous les habitants de

l’île.»—M’étant un peu remis de mon émotion, je renouai conversation

avec Will Atkins.

—«Mais, Will, dis-je, d’où vient que le sentiment de ces fautes

vous touche précisément à cette heure?»

WILLIAM ATKINS.—Sir, vous m’avez mis à une œuvre qui m’a

transpercé l’âme. J’ai parlé à ma femme de Dieu et de religion,

à dessein, selon vos vues, de la faire chrétienne, et elle m’a

prêché, elle-même, un sermon tel que je ne l’oublierai de ma vie.

ROBINSON CRUSOÉ.—Non, non, ce n’est pas votre femme qui vous a

prêché; mais lorsque vous la pressiez de vos arguments religieux,

votre conscience les rétorquait contre vous.

W. A.—Oh! oui, sir, et d’une telle force que je n’eusse pu y

résister.

R. C.—Je vous en prie, Will, faites-nous connaître ce qui se

passait entre vous et votre femme; j’en sais quelque chose déjà.

W. A.—Sir, il me serait impossible de vous en donner un récit

parfait. J’en suis trop plein pour le taire, cependant la parole

me manque pour l’exprimer. Mais, quoi qu’elle ait dit, et bien

que je ne puisse vous en rendre compte, je puis toutefois vous en

déclarer ceci, que je suis résolu à m’amender et à réformer ma vie.

R. C.—De grâce, dites-nous-en quelques mots. Comment

commençâtes-vous, Will? Chose certaine, le cas a été

extraordinaire. C’est effectivement un sermon qu’elle vous a

prêché, si elle a opéré sur vous cet amendement.

W. A.—Eh bien, je lui exposai d’abord la nature de nos lois sur

le mariage, et les raisons pour lesquelles l’homme et la femme

sont dans l’obligation de former des nœuds tels qu’il ne soit

au pouvoir ni de l’un ni de l’autre de les rompre; qu’autrement

l’ordre et la justice ne pourraient être maintenus; que les hommes

répudieraient leurs femmes et abandonneraient leurs enfants, pour

mener une vie déréglée, et que les familles ne pourraient se

perpétuer ni les héritages se régler par une descendance légale.

R. C.—Vous parlez comme un légiste, Will. Mais pûtes-vous lui

faire comprendre ce que vous entendez par héritage et famille? On

ne sait rien de cela parmi les sauvages, on s’y marie n’importe

comment, sans avoir égard à la parenté, à la consanguinité ou à la

famille: le frère avec la sœur, et même, comme il m’a été dit, le

père avec la fille, le fils avec la mère.

W. A.—Je crois, sir, que vous êtes mal informé;—ma femme m’assure

le contraire, et qu’ils ont horreur de cela. Peut-être pour

quelques parentés plus éloignées ne sont-ils pas aussi rigides que

nous; mais elle m’affirme qu’il n’y a point d’alliance dans les

proches degrés dont vous parlez.

R. C.—Soit. Et que répondit-elle à ce que vous lui disiez?

W. A.—Elle répondit que cela lui semblait fort bien, et que

c’était beaucoup mieux que dans son pays.

R. C.—Mais lui avez-vous expliqué ce que c’est que le mariage?

W. A.—Oui, oui; là commença notre dialogue. Je lui demandai si

elle voulait se marier avec moi à notre manière. Elle me demanda

de quelle manière c’était. Je lui répondis que le mariage avait

été institué par Dieu; et c’est alors que nous eûmes ensemble en

vérité le plus étrange entretien qu’aient jamais eu mari et femme,

je crois.

_N. B._ Voici ce dialogue entre W. Atkins et sa femme, tel que je le

couchai par écrit, immédiatement après qu’il me le rapporta:

LA FEMME.—Institué par votre Dieu! Comment! vous avoir un Dieu

dans votre pays?

WILLIAM ATKINS.—Oui, ma chère, Dieu est dans tous les pays.

LA FEMME.—Pas votre Dieu dans mon pays; mon pays avoir le grand

vieux Dieu BENAMUCKÉE.

W. A.—Enfant, je ne suis pas assez habile pour vous démontrer ce

que c’est que Dieu: Dieu est dans le ciel, et il a fait le ciel et

la terre et la mer, et tout ce qui s’y trouve.

LA FEMME.—Pas fait la terre; votre Dieu pas fait la terre; pas

fait mon pays.

Will Atkins sourit à ces mots: que Dieu n’avait pas fait son pays.

LA FEMME.—Pas rire. Pourquoi me rire? ça pas chose à rire.

Il était blâmé à bon droit; car elle se montrait plus grave que

lui-même d’abord.

WILLIAM ATKINS.—C’est très vrai. Je ne rirai plus, ma chère.

LA FEMME.—Pourquoi vous dire, votre Dieu a fait tout?

W. A.—Oui, enfant, notre Dieu a fait le monde entier, et vous,

et moi, et toutes choses; car il est le seul vrai Dieu. Il n’y a

point d’autre Dieu que lui. Il habite à jamais dans le ciel.

LA FEMME.—Pourquoi vous pas dire ça à moi depuis longtemps?

W. A.—C’est vrai. En effet; mais j’ai été un grand misérable, et

j’ai non seulement oublié jusqu’ici de t’instruire de tout cela,

mais encore j’ai vécu moi-même comme s’il n’y avait pas de Dieu au

monde.

LA FEMME.—Quoi! vous avoir le grand Dieu dans votre pays; vous pas

connaître lui? Pas dire: O! à lui? Pas faire bonne chose pour lui?

Ça pas possible!

W. A.—Tout cela n’est que trop vrai: nous vivons comme s’il n’y

avait pas un Dieu dans le ciel ou qu’il n’eût point de pouvoir sur

la terre.

LA FEMME.—Mais pourquoi Dieu laisse vous faire ainsi? Pourquoi lui

pas faire vous bien vivre?

W. A.—C’est entièrement notre faute.

LA FEMME.—Mais vous dire à moi, lui être grand, beaucoup grand,

avoir beaucoup grand puissance; pouvoir faire tuer quand lui

vouloir: pourquoi lui pas faire tuer vous quand vous pas servir

lui? pas dire O! à lui? pas être bons hommes?

W. A.—Tu dis vrai; il pourrait me frapper de mort, et je devrais

m’y attendre, car j’ai été un profond misérable. Tu dis vrai;

mais Dieu est miséricordieux et ne nous traite pas comme nous le

méritons.

LA FEMME.—Mais alors vous pas dire à Dieu merci pour cela?

W. A.—Non, en vérité, je n’ai pas plus remercié Dieu pour sa

miséricorde que je n’ai redouté Dieu pour son pouvoir.

LA FEMME.—Alors votre Dieu pas Dieu; moi non penser, moi non

croire lui être un tel grand beaucoup pouvoir, fort; puisque pas

faire tuer vous, quoique vous faire lui beaucoup colère?

WILLIAM ATKINS.—Quoi! ma coupable vie vous empêcherait-elle de

croire en Dieu? Quelle affreuse créature je suis! Et quelle triste

vérité est celle-là: que la vie infâme des chrétiens empêche la

conversion des idolâtres?

LA FEMME.—Comment! moi penser vous avoir grand beaucoup Dieu

là-haut,—du doigt elle montrait le ciel,—et cependant pas faire

bien, pas faire bonne chose? Pouvoir lui savoir? Sûrement lui pas

savoir quoi vous faire?

W. A.—Oui, oui, il connaît et voit toutes choses; il nous entend

parler, voit ce que nous faisons, sait ce que nous pensons, même

quand nous ne parlons pas.

LA FEMME.—Non! lui pas entendre vous maudire, vous jurer, vous

dire le grand _god-damn_!

W. A.—Si, si, il entend tout cela.

LA FEMME.—Où être alors son grand pouvoir fort?

W. A.—Il est miséricordieux: c’est tout ce que nous pouvons dire;

et cela prouve qu’il est le vrai Dieu. Il est Dieu et non homme;

et c’est pour cela que nous ne sommes point anéantis.

Will Atkins nous dit ici qu’il était saisi d’horreur en pensant

comment il avait pu annoncer si clairement à sa femme que Dieu voit,

entend et connaît les secrètes pensées du cœur, et tout ce que nous

faisons, encore qu’il eût osé commettre toutes les méprisables choses

dont il était coupable.

LA FEMME.—Miséricordieux! quoi vous appeler ça?

WILLIAM ATKINS.—Il est notre père et notre créateur; il a pitié de

nous et nous épargne.

LA FEMME.—Ainsi donc lui jamais faire tuer, jamais colère quand

faire méchant; alors lui pas bon lui-même ou pas grand capable?

W. A.—Si, si, ma chère, il est infiniment bon et infiniment grand

et capable de punir. Souventes fois même, afin de donner des

preuves de sa justice et de sa vengeance, il laisse sa colère se

répandre pour détruire les pécheurs et faire un exemple. Beaucoup

même sont frappés au milieu de leurs crimes.

LA FEMME.—Mais pas faire tuer vous cependant. Donc vous lui dire,

peut-être, que lui pas faire tuer vous? Donc vous faire le marché

avec lui, vous commettre mauvaises choses; lui pas être en colère

contre vous, quand lui être colère contre les autres hommes?

W. A.—Non, en vérité; mes péchés ne proviennent que d’une

confiance présomptueuse en sa bonté; et il serait infiniment

juste, s’il me détruisait comme il a détruit d’autres hommes.

LA FEMME.—Bien. Néanmoins pas tuer, pas faire vous mort! Que vous

dire à lui pour ça! Vous pas dire à lui: merci pour tout ça?

W. A.—Je suis un chien d’ingrat, voilà le fait.

LA FEMME.—Pourquoi lui pas faire vous beaucoup bon meilleur? Vous

dire lui faire vous.

W. A.—Il m’a créé comme il a créé tout le monde; c’est moi-même

qui me suis dépravé, qui ai abusé de sa bonté, et qui ai fait de

moi un être abominable.

LA FEMME.—Moi désirer vous faire Dieu connaître à moi. Moi pas

faire lui colère. Moi pas faire mauvaise méchante chose.

Ici Will Atkins nous dit que son cœur lui avait défailli en entendant

une pauvre et ignorante créature exprimer le désir d’être amenée à

la connaissance de Dieu, tandis que lui, misérable, ne pouvait lui

en dire un mot auquel l’ignominie de sa conduite ne la détournât

d’ajouter foi. Déjà même elle s’était refusée à croire en Dieu, parce

que lui qui avait été si méchant n’était pas anéanti.

WILLIAM ATKINS.—Sans doute, ma chère, vous voulez dire que vous

souhaitez que je vous enseigne à connaître Dieu et non pas que

j’apprenne à Dieu à vous connaître; car il vous connaît déjà, vous

et chaque pensée de votre cœur.

LA FEMME.—Ainsi donc lui savoir ce que moi dire à vous maintenant;

lui savoir moi désirer de connaître lui. Comment moi connaître

celui qui créer moi?

W. A.—Pauvre créature! Il faut qu’il t’enseigne, lui, moi je ne

puis t’enseigner. Je le prierai de t’apprendre à le connaître et

de me pardonner, à moi, qui suis indigne de t’instruire.

Le pauvre garçon fut tellement aux abois quand sa femme lui exprima

le désir d’être amenée par lui à la science de Dieu, quand elle forma

le souhait de connaître Dieu, qu’il tomba à genoux devant elle, nous

dit-il, et pria le Seigneur d’illuminer son esprit par la connaissance

salutaire de Jésus-Christ, de lui pardonner à lui-même ses péchés

et de l’accepter comme un indigne instrument pour instruire cette

idolâtre dans les principes de la religion. Après quoi il s’assit de

nouveau près d’elle et leur dialogue se poursuivit.

_N. B._ C’était là le moment où nous l’avions vu s’agenouiller et

lever les mains vers le ciel.

LA FEMME.—Pourquoi vous mettre les genoux à terre? Pourquoi vous

lever en haut les mains? Quoi vous dire? A qui vous parler? Quoi

est tout ça?

WILLIAM ATKINS.—Ma chère, je ploie les genoux en signe de

soumission envers celui qui m’a créé. Je lui ai dit: O! comme vous

appelez cela et comme vous racontez que font vos vieillards à leur

idole Benamuckée, c’est-à-dire que je l’ai prié.

LA FEMME.—Pourquoi vous dire: O! à lui?

W. A.—Je l’ai prié d’ouvrir vos yeux et votre entendement, afin

que vous puissiez le connaître et lui être agréable.

LA FEMME.—Pouvoir lui faire ça aussi?

W. A.—Oui, il le peut; il peut faire toutes choses.

LA FEMME.—Mais lui pas entendre quoi vous dire?

W. A.—Si, Il nous a commandé de le prier et promis de nous écouter.

LA FEMME.—Commandé vous prier! Quand lui commander vous? Comment

lui commander vous? Quoi! vous entendre lui parler?

W. A.—Non, nous ne l’entendons point parler; mais il s’est révélé

à nous de différentes manières.

Ici Atkins fut très embarrassé pour lui faire comprendre que Dieu

s’est révélé à nous par sa parole, et ce que c’est que sa parole; mais

enfin il poursuivit ainsi:

WILLIAM ATKINS.—Dieu, dans les premiers temps, a parlé à quelques

hommes bons du haut du ciel, en termes formels; puis Dieu a

inspiré des hommes bons par son Esprit, et ils ont écrit toutes

ses lois dans un livre.

LA FEMME.—Moi pas comprendre ça. Où est ce livre?

W. A.—Hélas! ma pauvre créature, je n’ai pas ce livre; mais

j’espère un jour ou l’autre l’acquérir pour vous et vous le faire

lire.

C’est ici qu’il l’embrassa avec beaucoup de tendresse, mais avec

l’inexprimable regret de n’avoir pas de Bible.

LA FEMME.—Mais comment vous faire moi connaître que Dieu enseigner

eux à écrire ce livre?

WILLIAM ATKINS.—Par la même démonstration par laquelle nous savons

qu’il est Dieu.

LA FEMME.—Quelle démonstration? quel moyen vous savoir?

W. A.—Parce qu’il enseigne et ne commande rien qui ne soit bon,

juste, saint, et ne tende à nous rendre parfaitement bons et

parfaitement heureux, et parce qu’il nous défend et nous enjoint

de fuir tout ce qui est mal, mauvais en soi ou mauvais dans ses

conséquences.

LA FEMME.—Que moi voudrais comprendre, que moi volontiers

connaître! Si lui récompenser toute bonne chose, punir toute

méchante chose, défendre toute méchante chose, lui, faire toute

chose, lui, donner toute chose, lui entendre moi quand moi dire:

O! à lui, comme vous venir de faire juste à présent; lui faire moi

bonne, si moi désire être bonne; lui épargner moi, pas faire tuer

moi, quand moi pas être bonne, si tout ce que vous dire lui faire;

oui, lui être grand Dieu; moi prendre, penser, croire lui être

grand Dieu; moi dire: O! aussi à lui, avec vous, mon cher.

Ici le pauvre homme nous dit qu’il n’avait pu se contenir plus

longtemps; mais que, prenant sa femme par la main, il l’avait fait

mettre à genoux près de lui et qu’il avait prié Dieu à haute voix de

l’instruire dans la connaissance de lui-même par son divin Esprit, et

de faire par un coup heureux de sa providence, s’il était possible,

que tôt ou tard elle vint à posséder une Bible, afin qu’elle pût lire

la parole de Dieu et par là apprendre à le connaître.

[Illustration: Il l’avait fait mettre à genoux...]

C’est en ce moment que nous l’avions vu lui offrir la main et

s’agenouiller auprès d’elle, comme il a été dit.

Ils se dirent encore après ceci beaucoup d’autres choses qu’il serait

trop long, ce me semble, de rapporter ici. Entre autres elle lui

fit promettre, puisque de son propre aveu sa vie n’avait été qu’une

suite criminelle et abominable de provocations contre Dieu, de la

réformer, de ne plus irriter Dieu, de peur qu’il ne voulût—«faire lui

mort»,—selon sa propre expression; qu’alors elle ne restât seule et

ne pût apprendre à connaître plus particulièrement ce Dieu, et qu’il

ne fût misérable, comme il lui avait dit que les hommes méchants le

seraient après leur mort.

Ce récit nous parut vraiment étrange et nous émut beaucoup l’un et

l’autre, surtout le jeune ecclésiastique. Il en fut, lui, émerveillé;

mais il ressentit la plus vive douleur de ne pouvoir parler à la

femme, de ne pouvoir parler anglais pour s’en faire entendre, et comme

elle écorchait impitoyablement l’anglais, de ne pouvoir la comprendre

elle-même. Toutefois il se tourna vers moi, et me dit qu’il croyait

que pour elle il y avait quelque chose de plus à faire que de la

marier. Je ne le compris pas d’abord; mais enfin il s’expliqua: il

entendait par là qu’elle devait être baptisée.

J’adhérai à cela avec joie; et comme je m’y empressais:—«Non, non,

arrêtez, sir, me dit-il; bien que j’aie fort à cœur de la voir

baptisée, cependant tout en reconnaissant que Will Atkins, son mari,

l’a vraiment amenée d’une façon miraculeuse à souhaiter d’embrasser

une vie religieuse, et à lui donner de justes idées de l’existence

d’un Dieu, de son pouvoir, de sa justice, de sa miséricorde, je

désire savoir de lui s’il lui a dit quelque chose de Jésus-Christ et

du salut des pécheurs; de la nature de notre foi en lui, et de notre

rédemption; du Saint-Esprit, de la résurrection, du jugement dernier

et d’une vie future.»

Je rappelai Will Atkins, et je le lui demandai. Le pauvre garçon

fondit en larmes et nous dit qu’il lui en avait bien touché quelques

paroles; mais qu’il était lui-même une si méchante créature et que sa

conscience lui reprochait si vivement sa vie horrible et impie, qu’il

avait tremblé que la connaissance qu’elle avait de lui n’atténuât

l’attention qu’elle devait donner à ces choses, et ne la portât plutôt

à mépriser la religion qu’à l’embrasser. Néanmoins il était certain,

nous dit-il, que son esprit était si disposé à recevoir d’heureuses

impressions de toutes ces vérités, que si je voulais bien l’en

entretenir, elle ferait voir, à ma grande satisfaction, que mes peines

ne seraient point perdues sur elle.

En conséquence je la fis venir; et, me plaçant comme interprète entre

elle et mon pieux ecclésiastique, je le priai d’entrer en matière.

Or, sûrement jamais pareil sermon n’a été prêché par un prêtre

papiste dans ces derniers siècles du monde. Aussi lui dis-je que je

lui trouvais tout le zèle, toute la science, toute la sincérité d’un

chrétien, sans les erreurs d’un catholique romain, et que je croyais

voir en lui un pasteur tel qu’avaient été les évêques de Rome avant

que l’Église romaine se fût réservé la souveraineté spirituelle sur

les consciences humaines.

En un mot, il amena la pauvre femme à embrasser la connaissance du

Christ et de notre rédemption, non seulement avec admiration, avec

étonnement, comme elle avait accueilli les premières notions de

l’existence d’un Dieu, mais encore avec joie, avec foi, avec une

ferveur et un degré surprenant d’intelligence presque inimaginables

et tout à fait indicibles. Finalement, à sa propre requête, elle fut

baptisée.

Tandis qu’il se préparait à lui conférer le baptême, je le suppliai

de vouloir bien accomplir cet office avec quelques précautions, afin,

s’il était possible, que l’homme ne pût s’apercevoir qu’il appartenait

à l’Église romaine, à cause des fâcheuses conséquences qui pourraient

résulter d’une dissidence entre nous dans cette religion même où nous

instruisions les autres. Il me répondit que, n’ayant ni chapelle

consacrée ni choses propres à cette célébration, il officierait d’une

telle manière que je ne pourrais reconnaître moi-même qu’il était

catholique romain si je ne le savais déjà. Et c’est ce qu’il fit:

car, après avoir marmonné en latin quelques paroles que je ne pus

comprendre, il versa un plein vase d’eau sur la tête de la femme,

disant en français d’une voix haute:—«Marie!»—C’était le nom que son

époux avait souhaité que je lui donnasse, car j’étais son parrain.—«Je

te baptise au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit.»—De sorte

qu’on ne pouvait deviner par là de quelle religion il était. Ensuite

il donna la bénédiction en latin; mais Will Atkins ne sut pas si

c’était en français, ou ne prit point garde à cela en ce moment.

Sitôt cette cérémonie terminée, il les maria; puis, les épousailles

faites, il se tourna vers Will Atkins et l’exhorta d’une manière très

pressante, non seulement à persévérer dans ses bonnes dispositions,

mais à corroborer les convictions dont il était pénétré par une ferme

résolution de réformer sa vie. Il lui déclara que c’était chose

vaine que de dire qu’il se repentait, s’il n’abjurait ses crimes.

Il lui représenta combien Dieu l’avait honoré en le choisissant

comme instrument pour amener sa femme à la connaissance de la

religion chrétienne, et combien il devait être soigneux de ne pas

se montrer rebelle à la grâce de Dieu; qu’autrement il verrait la

païenne meilleure chrétienne que lui, la sauvage élue et l’instrument

réprouvé.

Il leur dit encore à tous deux une foule d’excellentes choses; puis,

les recommandant en peu de mots à la bonté divine, il leur donna

de nouveau la bénédiction: moi, comme interprète, leur traduisant

toujours chaque chose en anglais. Ainsi se termina la cérémonie. Ce

fut bien pour moi la plus charmante, la plus agréable journée que

j’aie jamais passée dans toute ma vie.

Or mon religieux n’en avait pas encore fini. Ses pensées se

reportaient sans cesse à la conversion des trente-sept sauvages,

et volontiers il serait resté dans l’île pour l’entreprendre. Mais

je le convainquis premièrement qu’en soi cette entreprise était

impraticable, et secondement que je pourrais peut-être la mettre en

voie d’être terminée à sa satisfaction durant son absence: ce dont je

parlerai tout à l’heure.

Ayant ainsi mis à fond les affaires de l’île, je me préparais à

retourner à bord du navire, quand le jeune homme que j’avais recueilli

d’entre l’équipage affamé vint à moi et me dit qu’il avait appris que

j’avais un ecclésiastique et que j’avais marié par son office les

Anglais avec les femmes sauvages qu’ils nommaient leurs épouses, et

que lui-même avait aussi un projet de mariage entre deux chrétiens

qu’il désirait voir s’accomplir avant mon départ, ce qui, espérait-il,

ne me serait point désagréable.

Je compris de suite qu’il était question de la jeune fille servante

de sa mère; car il n’y avait point d’autre femme chrétienne dans

l’île. Aussi commençai-je à le dissuader de faire une chose pareille

inconsidérément, et parce qu’il se trouvait dans une situation

isolée. Je lui représentai qu’il avait par le monde une fortune assez

considérable et de bons amis, comme je le tenais de lui-même et de

la jeune fille aussi; que cette fille était non seulement pauvre et

servante, mais encore d’un âge disproportionné, puisqu’elle avait

vingt-six ou vingt-sept ans, et lui pas plus de dix-sept ou dix-huit;

que très probablement il lui serait possible, avec mon assistance,

de se tirer de ce désert et de retourner dans sa patrie; qu’alors il

y avait mille à parier contre un qu’il se repentirait de son choix,

et que le dégoût de sa position leur serait préjudiciable à tous

deux. J’allais m’étendre bien davantage; mais il m’interrompit en

souriant et me dit avec beaucoup de candeur que je me trompais dans

mes conjectures, qu’il n’avait rien de pareil en tête, sa situation

présente étant déjà assez triste et déplorable; qu’il était charmé

d’apprendre que j’avais quelque désir de le mettre à même de revoir

son pays; que rien n’aurait pu l’engager à rester en ce lieu si le

voyage que j’allais poursuivre n’eût été si effroyablement long et

si hasardeux, et ne l’eût jeté si loin de tous ses amis; qu’il ne

souhaitait rien de moi, sinon que je voulusse bien lui assigner une

petite propriété dans mon île, lui donner un serviteur ou deux et

les choses nécessaires pour qu’il pût s’y établir comme planteur,

en attendant l’heureux moment où, si je retournais en Angleterre, je

pourrais le délivrer, plein de l’espérance que je ne l’oublierais

pas quand j’y serais revenu; enfin qu’il me remettrait quelques

lettres pour ses amis à Londres, afin de leur faire savoir combien

j’avais été bon pour lui, et dans quel lieu du monde et dans quelle

situation je l’avais laissé. Il me promettait, disait-il, lorsque je

le délivrerais, que la plantation dans l’état d’amélioration où il

l’aurait portée, quelle qu’en pût être la valeur, deviendrait tout à

fait mienne.

Son discours était fort bien tourné eu égard à sa jeunesse, et me fut

surtout agréable parce qu’il m’apprenait positivement que le mariage

en vue ne le concernait point lui-même. Je lui donnai toutes les

assurances possibles que, si j’arrivais à bon port en Angleterre, je

remettrais ses lettres et m’occuperais sérieusement de ses affaires,

et qu’il pouvait compter que je n’oublierais point dans quelle

situation je le laissais; mais j’étais toujours impatient de savoir

quels étaient les personnages à marier. Il me dit enfin que c’était

mon Jack-bon-à-tout et sa servante Suzan.

Je fus fort agréablement surpris quand il me nomma le couple; car

vraiment il me semblait bien assorti. J’ai déjà tracé le caractère

de l’homme; quant à la servante, c’était une jeune femme très

honnête, modeste, réservée et pieuse. Douée de beaucoup de sens,

elle était assez agréable de sa personne, s’exprimait fort bien

et à propos, toujours avec décence et bonne grâce, et n’était ni

lente à parler quand quelque chose le requérait, ni impertinemment

empressée quand cela ne la regardait point; très adroite d’ailleurs,

fort entendue dans tout ce qui la concernait, excellente ménagère

et capable en vérité d’être la gouvernante de l’île entière. Elle

savait parfaitement se conduire avec les gens de toute sorte qui

l’entouraient, et n’eût pas été plus empruntée avec des gens du bel

air, s’il s’en fût trouvé là.

Les accordailles étant faites de cette manière, nous les mariâmes le

jour même; et comme à l’autel, pour ainsi dire, je servais de père

à cette fille, et que je la présentais, je lui constituai une dot:

je lui assignai, à elle et à son mari, une belle et vaste étendue

de terre pour leur plantation. Ce mariage et la proposition que le

jeune gentleman m’avait faite de lui concéder une petite propriété

dans l’île, me donnèrent l’idée de la partager entre ses habitants,

afin qu’ils ne pussent par la suite se quereller au sujet de leur

emplacement.

[Illustration: Nous les mariâmes le jour même.]

Je remis le soin de ce partage à Will Atkins, qui vraiment alors

était devenu un homme sage, grave, ménager, complètement réformé,

excessivement pieux et religieux, et qui, autant qu’il peut m’être

permis de prononcer en pareil cas, était, je le crois fermement, un

pénitent sincère.

Il s’acquitta de cette répartition avec tant d’équité et tellement à

la satisfaction de chacun, qu’ils désirèrent seulement pour le tout

un acte général de ma main que je fis dresser et que je signai et

scellai. Ce contrat, déterminant la situation et les limites de chaque

plantation, certifiait que je leur accordais la possession absolue

et héréditaire des plantations ou fermes respectives et de leurs

dépendances, à eux et à leurs héritiers, me réservant tout le reste de

l’île comme ma propriété particulière, et par chaque plantation une

certaine redevance payable au bout de onze années à moi ou à quiconque

de ma part ou en mon nom viendrait la réclamer et produirait une copie

légalisée de cette concession.

Quant au mode de gouvernement et aux lois à introduire parmi eux,

je leur dis que je ne saurais leur donner de meilleurs règlements

que ceux qu’ils pouvaient s’imposer eux-mêmes. Seulement je leur fis

promettre de vivre en amitié et en bon voisinage les uns avec les

autres. Et je me préparai à les quitter.

Une chose que je ne dois point passer sous silence, c’est que, nos

colons étant alors constitués en une sorte de république et surchargés

de travaux, il était malséant que trente-sept Indiens vécussent dans

un coin de l’île indépendants et inoccupés; car, excepté de pourvoir

à leur nourriture, ce qui n’était pas toujours sans difficulté, ils

n’avaient aucune espèce d’affaire ou de propriété à administrer. Aussi

proposai-je au gouverneur espagnol d’aller les trouver avec le père

de Vendredi et de leur offrir de se disperser et de planter pour leur

compte, ou d’être associés aux différentes familles comme serviteurs,

et entretenus pour leur travail, sans être toutefois absolument

esclaves; car je n’aurais pas voulu souffrir qu’on les soumît à

l’esclavage, ni par la force ni par nulle autre voie, parce que leur

liberté leur avait été octroyée par capitulation, et qu’elle était un

article de reddition, chose que l’honneur défend de violer.

Ils adhérèrent volontiers à la proposition et suivirent tous de grand

cœur le gouverneur espagnol. Nous leur départîmes donc des terres et

des plantations; trois ou quatre d’entre eux en acceptèrent, mais

tous les autres préférèrent être employés comme serviteurs dans les

diverses familles que nous avions fondées; et ainsi ma colonie fut

à peu près établie comme il suit: les Espagnols possédaient mon

habitation primitive, laquelle était la ville capitale, et avaient

étendu leur plantation tout le long du ruisseau qui formait la crique

dont j’ai si souvent parlé, jusqu’à ma tonnelle; en accroissant leurs

cultures, ils poussaient toujours à l’est. Les Anglais habitaient

dans la partie nord-est, où Will Atkins et ses compagnons s’étaient

fixés tout d’abord, et s’avançaient au sud et au sud-ouest en deçà des

possessions des Espagnols. Chaque plantation avait au besoin un grand

supplément de terrain à sa disposition, de sorte qu’il ne pouvait y

avoir lieu de se chamailler par manque de place.

Toute la pointe occidentale de l’île fut laissée inhabitée, afin que

si quelques sauvages y abordaient seulement pour y consommer leurs

barbaries accoutumées, ils pussent aller et venir librement; s’ils ne

vexaient personne, personne n’avait envie de les vexer. Sans doute ils

y débarquèrent souvent, mais ils s’en retournèrent, sans plus; car je

n’ai jamais entendu dire que mes planteurs eussent été attaqués et

troublés davantage.

Il me revint alors à l’esprit que j’avais insinué à mon ami

l’ecclésiastique que l’œuvre de la conversion de nos sauvages pourrait

peut-être s’accomplir en son absence et à sa satisfaction; et je lui

dis que je la croyais à cette heure en beau chemin; car ces Indiens

étant ainsi répartis parmi les chrétiens, si chacun de ceux-ci voulait

faire son devoir auprès de ceux qui se trouvaient sous sa main,

j’espérais que cela pourrait avoir un fort bon résultat.

Il en tomba d’accord d’emblée:—«Si toutefois, dit-il, ils voulaient

faire leur devoir; mais comment, ajouta-t-il, obtiendrons-nous cela

d’eux?»—Je lui répondis que nous les manderions tous ensemble, et leur

en imposerions la charge, ou bien que nous irions les trouver chacun

en particulier, ce qu’il jugea préférable. Nous nous partageâmes donc

la tâche, lui pour en parler aux Espagnols qui étaient tous papistes,

et moi aux Anglais qui étaient tous protestants; et nous leur

recommandâmes instamment et leur fîmes promettre de ne jamais établir

aucune distinction de catholiques ou de réformés, en exhortant les

sauvages à se faire chrétiens, mais de leur donner une connaissance

générale du vrai Dieu et de Jésus-Christ, leur sauveur. Ils nous

promirent pareillement qu’ils n’auraient jamais les uns avec les

autres aucun différend, aucune dispute au sujet de la religion.

Quand j’arrivai à la maison de Will Atkins,—si je puis l’appeler

ainsi, car jamais pareil édifice, pareil morceau de clayonnage, je

crois, n’eut son semblable dans le monde,—quand j’arrivai là, dis-je,

j’y trouvai la jeune femme dont précédemment j’ai parlé et l’épouse de

William Atkins liées intimement. Cette jeune femme sage et religieuse

avait perfectionné l’œuvre que Will Atkins avait commencée; et quoique

ce ne fût pas plus de quatre jours après ce dont je viens de donner la

relation, cependant la néophyte indienne était devenue une chrétienne

telle que m’en ont rarement offert mes observations et le commerce du

monde.

Dans la matinée qui précéda cette visite, il me vint à l’idée que

parmi les choses nécessaires que j’avais à laisser à mes Anglais,

j’avais oublié de placer une Bible, et qu’en cela je me montrais

moins attentionné à leur égard que ne l’avait été envers moi ma bonne

amie la veuve, lorsqu’en m’envoyant de Lisbonne la cargaison de cent

livres sterling, elle y avait glissé trois Bibles et un livre de

prières. Toutefois la charité de cette brave femme eut une plus grande

extension qu’elle ne l’avait imaginé; car il était réservé à ses

présents de servir à la consolation et à l’instruction de gens qui en

firent un bien meilleur usage que moi-même.

Je mis une de ces Bibles dans ma poche, et lorsque j’arrivai à la

rotonde ou maison de William Atkins, et que j’eus appris que la jeune

épousée et la femme baptisée d’Atkins avaient conversé ensemble

sur la religion,—car Will me l’annonça avec beaucoup de joie,—je

demandai si elles étaient réunies en ce moment, et il me répondit

que oui. J’entrai donc dans la maison; il m’y suivit, et nous les

trouvâmes toutes deux en grande conversation.—«Oh! sir, me dit William

Atkins, quand Dieu a des pécheurs à réconcilier à lui, des étrangers

à introduire dans son royaume, il ne manque pas de messagers. Ma

femme s’est acquis un nouveau guide; moi, je me reconnais aussi

indigne qu’incapable de cette œuvre; cette jeune personne nous a été

envoyée du ciel: il suffirait d’elle pour convertir toute une île de

sauvages.»—La jeune épousée rougit et se leva pour se retirer, mais je

l’invitai à se rasseoir.—«Vous avez une bonne œuvre entre les mains,

lui dis-je, j’espère que Dieu vous bénira dans cette œuvre.»

Nous causâmes un peu; et, ne m’apercevant pas qu’ils eussent aucun

livre chez eux, sans toutefois m’en être enquis, je mis la main dans

ma poche et j’en tirai ma Bible.—«Voici, dis-je à Atkins, que je

vous apporte un secours que peut-être vous n’aviez pas jusqu’à cette

heure.» Le pauvre homme fut si confondu, que de quelque temps il ne

put proférer une parole. Mais, revenant à lui, il prit le livre à deux

mains, et se tournant vers sa femme:—«Tenez, ma chère, s’écria-t-il,

ne vous avais-je pas dit que notre Dieu, bien qu’il habite là-haut,

peut entendre ce que nous disons! Voici ce livre que j’ai demandé par

mes prières quand vous et moi nous nous agenouillâmes près du buisson.

Dieu nous a entendus et nous l’envoie.»—En achevant ces mots, il tomba

dans de si vifs transports, qu’au milieu de la joie de posséder ce

livre et des actions de grâce qu’il en rendait à Dieu, les larmes

ruisselaient sur sa face comme à un enfant qui pleure.

[Illustration: —Je vous apporte un secours...]

La femme fut émerveillée et pensa tomber dans une méprise que personne

de nous n’avait prévue; elle crut fermement que Dieu lui avait envoyé

le livre sur la demande de son mari. Il est vrai qu’il en était

ainsi providentiellement, et qu’on pouvait le prendre dans un sens

raisonnable; mais je crois qu’il n’eût pas été difficile en ce moment

de persuader à cette pauvre femme qu’un messager était venu du ciel

tout exprès dans le dessein de lui apporter ce livre. C’était matière

trop sérieuse pour tolérer aucune supercherie; aussi me tournai-je

vers la jeune épousée et lui dis-je que nous ne devions point en

imposer à la nouvelle convertie, dans sa primitive et ignorante

intelligence des choses, et je la priai de lui expliquer qu’on

peut dire fort justement que Dieu répond à nos suppliques, quand,

par le cours de sa providence, pareilles choses d’une façon toute

particulière adviennent comme nous l’avions demandé; mais que nous ne

devons pas nous attendre à recevoir des réponses du ciel par une voie

miraculeuse et toute spéciale, et que c’est un bien pour nous qu’il

n’en soit pas ainsi.

La jeune épousée s’acquitta heureusement de ce soin, de sorte qu’il

n’y eut, je vous assure, nulle fraude pieuse là dedans. Ne point

détromper cette femme eût été à mes yeux la plus injustifiable

imposture du monde. Toutefois le saisissement de joie de Will Atkins

passait vraiment toute expression, et là pourtant, on peut en être

certain, il n’y avait rien d’illusoire. A coup sûr, pour aucune chose

semblable, jamais homme ne manifesta plus de reconnaissance qu’il

n’en montra pour le don de cette Bible; et jamais homme, je crois, ne

fut ravi de posséder une Bible par de plus dignes motifs. Quoiqu’il

eût été la créature la plus scélérate, la plus dangereuse, la plus

endurcie, la plus outrageuse, la plus furibonde et la plus perverse,

cet homme peut nous servir d’exemple à tous pour la bonne éducation

des enfants, à savoir que les parents ne doivent jamais négliger

d’enseigner et d’instruire, et ne jamais désespérer du succès de leurs

efforts, les enfants fussent-ils à ce point opiniâtres et rebelles, ou

en apparence insensibles à l’instruction; car si jamais Dieu dans sa

providence vient à toucher leur conscience, la force de leur éducation

reprend son action sur eux, et les premiers enseignements des parents

ne sont pas perdus, quoiqu’ils aient pu rester enfouis bien des

années: un jour ou l’autre ils peuvent en recueillir le bénéfice.

C’est ce qui advint à ce pauvre homme. Quelque ignorant ou quelque

dépourvu qu’il fût de religion et de connaissance chrétienne, s’étant

trouvé avoir affaire alors à plus ignorant que lui, la moindre

parcelle des instructions de son bon père, qui avait pu lui revenir à

l’esprit, lui avait été d’un grand secours.

Entre autres choses il s’était rappelé, disait-il, combien son père

avait coutume d’insister sur l’inexprimable valeur de la Bible, dont

la possession est un privilège et un trésor pour l’homme, les familles

et les nations. Toutefois il n’avait jamais conçu la moindre idée du

prix de ce livre jusqu’au moment où, ayant à instruire des païens, des

sauvages, des barbares, il avait été privé de l’assistance de l’oracle

écrit.

La jeune épousée fut aussi enchantée de cela pour la conjoncture

présente, bien qu’elle eût déjà, ainsi que le jeune homme, une Bible

à bord de notre navire, parmi les effets qui n’étaient pas encore

débarqués. Maintenant, après avoir tant parlé de cette jeune femme,

je ne puis omettre à propos d’elle et de moi un épisode encore

qui renferme en soi quelque chose de très instructif et de très

remarquable.

J’ai raconté à quelle extrémité la pauvre jeune suivante avait été

réduite; comment sa maîtresse, exténuée par l’inanition, était morte

à bord de ce malheureux navire que nous avions rencontré en mer, et

comment l’équipage entier étant tombé dans la plus atroce misère, la

gentlewoman, son fils et sa servante avaient été d’abord durement

traités quant aux provisions, et ensuite totalement négligés et

affamés, c’est-à-dire livrés aux plus affreuses angoisses de la faim.

Un jour, m’entretenant avec elle des extrémités qu’ils avaient

souffertes, je lui demandai si elle pourrait décrire, d’après ce

qu’elle avait ressenti, ce que c’est que mourir de faim, et quels en

sont les symptômes. Elle me répondit qu’elle croyait le pouvoir, et

elle me narra fort exactement son histoire en ces termes:

—«D’abord, sir, dit-elle, durant quelques jours nous fîmes très

maigre chère et souffrîmes beaucoup la faim, puis enfin nous restâmes

sans aucune espèce d’aliments, excepté du sucre, un peu de vin et

un peu d’eau. Le premier jour où nous ne reçûmes point du tout de

nourriture, je me sentis, vers le soir, d’abord du vide et du malaise

à l’estomac, et, plus avant dans la soirée, une invincible envie de

bâiller et de dormir. Je me jetai sur une couche dans la grande cabine

pour reposer, et je dormis environ trois heures, puis je m’éveillai

quelque peu rafraîchie, ayant pris un verre de vin en me couchant.

Après être demeurée trois heures environ éveillée, il pouvait être

alors cinq heures du matin, je sentis de nouveau du vide et du malaise

à l’estomac, et je me recouchai; mais, harassée et souffrante, je

ne pus dormir du tout. Je passai ainsi tout le deuxième jour dans

de singulières intermittences, d’abord de faim, puis de douleurs,

accompagnées d’envies de vomir. La deuxième nuit, obligée de me mettre

au lit derechef sans avoir rien pris qu’un verre d’eau claire, et

m’étant assoupie, je rêvai que j’étais à la Barbade, que le marché

était abondamment fourni de provisions, que j’en achetais pour ma

maîtresse, puis que je revenais et dînais tout mon soûl.

«Je crus après ceci mon estomac aussi plein qu’au sortir d’un bon

repas; mais quand je m’éveillai, je fus cruellement atterrée en me

trouvant en proie aux horreurs de la faim. Le dernier verre de vin que

nous eussions, je le bus après avoir mis du sucre, pour suppléer par

le peu d’esprit qu’il contient au défaut de nourriture. Mais n’ayant

dans l’estomac nulle substance qui pût fournir au travail de la

digestion, je trouvai que le seul effet du vin était de faire monter

de désagréables vapeurs au cerveau, et, à ce qu’on me rapporta, je

demeurai stupide et inerte, comme une personne ivre, pendant quelque

temps.

«Le troisième jour dans la matinée, après une nuit de rêves étranges,

confus et incohérents, où j’avais plutôt sommeillé que dormi, je

m’éveillai enragée et furieuse de faim, et je doute, au cas où ma

raison ne fût revenue et n’en eût triomphé, je doute, dis-je, si

j’eusse été mère et si j’eusse eu un jeune enfant avec moi, que sa vie

eût été en sûreté.

«Ce transport dura environ trois heures, pendant lesquelles deux fois

je fus aussi folle à lier qu’aucun habitant de Bedlam, comme mon jeune

maître me l’a dit et comme il peut aujourd’hui vous le confirmer.

«Dans un de ces accès de frénésie ou de démence, soit par l’effet

du mouvement du vaisseau ou que mon pied eût glissé, je ne sais,

je tombai, et mon visage heurta contre le coin du lit de veille où

couchait ma maîtresse. À ce coup, le sang ruissela de mon nez. Le

_cabin-boy_ m’apporta un petit bassin, je m’assis et j’y saignai

abondamment. A mesure que le sang coulait, je revenais à moi, et la

violence du transport ou de la fièvre qui me possédait s’abattait

ainsi que ma faim vorace.

«Alors je me sentis de nouveau malade, et j’eus des soulèvements de

cœur; mais je ne pus vomir, car je n’avais dans l’estomac rien à

rejeter. Après avoir saigné quelque temps, je m’évanouis: l’on crut

que j’étais morte. Je revins bientôt à moi, et j’eus un violent mal

dans l’estomac impossible à décrire. Ce n’était point des tranchées,

mais une douleur d’inanition atroce et déchirante. Vers la nuit elle

fit place à une sorte de désir déréglé, à un besoin inextinguible de

nourriture, au-dessus de tout ce que l’on pourrait imaginer. Je pris

un autre verre d’eau avec du sucre; mais mon estomac y répugna, et je

rendis tout. Alors je bus un verre d’eau sans sucre que je gardai, et

je me remis sur le lit, priant du fond du cœur, afin qu’il plût à Dieu

de m’appeler à lui; et après avoir calmé mon esprit par cet espoir, je

sommeillai quelque temps. A mon réveil, affaiblie par les vapeurs qui

s’élèvent d’un estomac vide, je me crus mourante. Je recommandai mon

âme à Dieu, et je souhaitai vivement que quelqu’un voulût me jeter à

la mer.

«Durant tout ce temps ma maîtresse était étendue près de moi, et,

comme je l’appréhendais, sur le point d’expirer. Toutefois elle

supportait son mal avec beaucoup plus de résignation que moi, et

donna son dernier morceau de pain à son fils, mon jeune maître, qui

ne voulait point le prendre; mais elle le contraignit à le manger, et

c’est, je crois, ce qui lui sauva la vie.

«Vers le matin, je me rendormis, et, quand je me réveillai, d’abord

j’eus un débordement de pleurs, puis un second accès de faim

dévorante, tel que je redevins enragée et retombai dans un affreux

état: si ma maîtresse eût été morte, quelle que fût mon affection pour

elle, j’ai la conviction que j’aurais mangé un morceau de sa chair

avec autant de goût et aussi indifféremment que je le fis jamais de

la viande d’aucun animal destiné à la nourriture; une ou deux fois,

je fus tentée de mordre à mon propre bras. Enfin, j’aperçus le bassin

dans lequel était le sang que j’avais perdu la veille; j’y courus, et

j’avalai ce sang avec autant de hâte et d’avidité que si j’eusse été

étonnée que personne ne s’en fût emparé déjà, et que j’eusse craint

qu’on ne voulût alors me l’arracher.

«Bien qu’une fois faite cette action me remplit d’horreur, cependant

cela endormit ma grosse faim, et, ayant pris un verre d’eau pure, je

fus remise et restaurée pour quelques heures. C’était le quatrième

jour, et je me soutins ainsi jusque vers la nuit, où, dans l’espace

de trois heures, je passai de nouveau, tour à tour, par toutes les

angoisses précédentes, c’est-à-dire que je fus malade, assoupie,

affamée, souffrante de l’estomac, puis de nouveau vorace, puis de

nouveau malade, puis folle, puis éplorée, puis derechef vorace. De

quart d’heure en quart d’heure changeant ainsi d’état, mes forces

s’épuisèrent totalement. A la nuit, je me couchai, ayant pour toute

consolation l’espoir de mourir avant le matin.

«Je ne dormis point de toute cette nuit, ma faim était alors devenue

une maladie, et j’eus de terribles coliques et d’épouvantables

tranchées favorisées par le vide de mes entrailles. Je restai dans

cet état jusqu’au lendemain matin, où je fus quelque peu surprise par

les plaintes et les lamentations de mon jeune maître, qui me criait

que sa mère était morte. Je me soulevai un peu, n’ayant pas la force

de me lever, mais je vis qu’elle respirait encore, quoiqu’elle ne

donnât que de faibles signes de vie.

«J’avais alors de telles convulsions d’estomac, provoquées par le

manque de nourriture, que je ne saurais en donner une idée; et de

fréquents déchirements, des transes de faim telles que rien n’y peut

être comparé, sinon les tortures de la mort. C’est dans cet état que

j’étais, quand j’entendis au-dessus de moi les matelots crier:—«Une

voile! une voile!»—et vociférer et sauter comme s’ils eussent été en

démence.

«Je n’étais pas capable de sortir du lit, ma maîtresse encore moins,

et mon jeune maître était si malade que je le croyais expirant. Nous

ne pûmes donc ouvrir la porte de la cabine ni apprendre ce qui pouvait

occasionner un pareil tumulte. Il y avait deux jours que nous n’avions

eu aucun rapport avec les gens de l’équipage, qui nous avaient dit

n’avoir pas dans le bâtiment une bouchée de quoi que ce soit à manger.

Et depuis, ils nous avouèrent qu’ils nous avaient crus morts.

«C’était là l’affreux état où nous étions quand vous fûtes envoyé pour

nous sauver la vie. Et comment vous nous trouvâtes, sir, vous le savez

aussi bien et même mieux que moi.»

Tel fut son propre récit. C’était une relation tellement exacte de ce

qu’on souffre en mourant de faim, que jamais vraiment je n’avais rien

ouï de pareil, et qu’elle fut excessivement intéressante pour moi.

Je suis d’autant plus disposé à croire que cette peinture est vraie,

que le jeune homme m’en raconta lui-même une bonne partie, quoique,

à vrai dire, d’une façon moins précise et moins poignante, sans

doute parce que sa mère l’avait soutenu aux dépens de sa propre vie.

Bien que la pauvre servante fût d’une constitution plus forte que sa

maîtresse, déjà sur le retour et délicate, il se peut qu’elle ait eu à

lutter plus cruellement contre la faim, je veux dire qu’il peut être

présumable que cette infortunée en ait ressenti les horreurs plus tôt

que sa maîtresse, qu’on ne saurait blâmer d’avoir gardé les dernières

bouchées, sans en rien abandonner pour le soulagement de sa servante.

Sans aucun doute, d’après cette relation, si notre navire ou quelque

autre ne les eût pas si providentiellement rencontrés, quelques

jours de plus, et ils étaient tous morts, à moins qu’ils n’eussent

prévenu l’événement en se mangeant les uns les autres; et même, dans

leur position, cela ne leur eût que peu servi, vu qu’ils étaient à

cinq cents lieues de toute terre et hors de toute possibilité d’être

secourus autrement que de la manière miraculeuse dont la chose

advint. Mais ceci soit dit en passant. Je retourne à mes dispositions

concernant ma colonie.

Et d’abord il faut observer que, pour maintes raisons, je ne jugeai

pas à propos de leur parler du _sloop_ démontable que j’avais

embarqué, et que j’avais pensé faire assembler dans l’île; car je

trouvai, du moins à mon arrivée, de telles semences de discorde parmi

eux, que je vis clairement, si je reconstruisais le _sloop_ et le

leur laissais, qu’au moindre mécontentement ils se sépareraient, s’en

iraient chacun de son côté, ou peut-être même s’adonneraient à la

piraterie et feraient ainsi de l’île un repaire de brigands, au lieu

d’une colonie de gens sages et religieux comme je voulais qu’elle fût.

Je ne leur laissai pas davantage, pour la même raison, les deux pièces

de canon de bronze que j’avais à bord et les deux caronades dont mon

neveu s’était chargé par surcroît. Ils me semblaient suffisamment

équipés pour une guerre défensive contre quiconque voudrait les

attaquer; et je n’entendais point les armer pour une guerre offensive

ni les encourager à faire des excursions pour attaquer autrui, ce qui,

en définitive, n’eût attiré sur eux et leurs desseins que la ruine et

la destruction. Je réservai, en conséquence, le _sloop_ et les canons

pour leur être utiles d’une autre manière, comme je le consignerai en

son lieu.

J’en avais alors fini avec mon île. Laissant tous mes planteurs en

bonne passe, et dans une situation florissante, je retournai à bord de

mon navire le cinquième jour de mai, après avoir demeuré vingt-cinq

jours parmi eux; comme ils étaient tous résolus à rester dans l’île

jusqu’à ce que je vinsse les en tirer, je leur promis de leur envoyer

de nouveaux secours du Brésil, si je pouvais en trouver l’occasion,

et spécialement je m’engageai à leur envoyer du bétail, tels que

moutons, cochons et vaches: car pour les deux vaches et les veaux que

j’avais emmenés d’Angleterre, la longueur de la traversée nous avait

contraints à les tuer, faute de foin pour les nourrir.

Le lendemain, après les avoir salués de cinq coups de canon

de partance, nous fîmes voile, et nous arrivâmes à la baie de

Tous-les-Saints, au Brésil, en vingt-deux jours environ, sans avoir

rencontré durant le trajet rien de remarquable que ceci. Après

trois jours de navigation, le courant nous portant violemment au

nord-nord-est dans une baie ou golfe vers la côte, nous fûmes quelque

peu entraînés hors de notre route, et une ou deux fois nos hommes

crièrent:—«Terre à l’est!»—Mais était-ce le continent ou des îles?

C’est ce que nous n’aurions su dire aucunement.

[Illustration: Après les avoir salués de cinq coups de canon...]

Or, le troisième jour, vers le soir, la mer étant douce et le temps

calme, nous vîmes la surface de l’eau en quelque sorte couverte,

du côté de la terre, de quelque chose de très noir, sans pouvoir

distinguer ce que c’était. Mais un instant après, notre second étant

monté dans les haubans du grand mât, et ayant braqué une lunette

d’approche sur ce point, cria que c’était une armée. Je ne pouvais

m’imaginer ce qu’il entendait par une armée, et je lui répondis assez

brusquement, l’appelant fou, ou quelque chose de semblable.—«Oui-da!

sir, dit-il, ne vous fâchez pas, c’est bien une armée et même une

flotte; car je crois qu’il y a bien mille canots! Vous pouvez

d’ailleurs les voir pagayer; ils s’avancent en hâte vers nous, et sont

pleins de monde.»

Dans le fond je fus alors un peu surpris, ainsi que mon neveu, le

capitaine; comme il avait entendu dans l’île de terribles histoires

sur les sauvages et n’était point encore venu dans ces mers, il ne

savait trop que penser de cela; et deux ou trois fois il s’écria que

nous allions tous être dévorés. Je dois avouer que comme le courant

portait avec force vers la terre, je mettais les choses au pire.

Cependant je lui recommandai de ne pas s’effrayer, mais de faire

mouiller l’ancre aussitôt que nous serions assez près pour savoir s’il

nous fallait en venir aux mains avec eux.

Le temps demeurant calme, et les canots nageant rapidement vers nous,

je donnai l’ordre de jeter l’ancre et de ferler toutes nos voiles.

Quant aux sauvages, je dis à nos gens que nous n’avions à redouter de

leur part que le feu; que, pour cette raison, il fallait mettre nos

embarcations à la mer, les amarrer, l’une à la proue, l’autre à la

poupe, les bien équiper toutes deux, et attendre ainsi l’événement.

J’eus soin que les hommes des embarcations se tinssent prêts, avec des

seaux et des écopes, à éteindre le feu si les sauvages tentaient de le

mettre à l’extérieur du navire.

Dans cette attitude, nous les attendîmes, et en peu de temps ils

entrèrent dans nos eaux; mais jamais si horrible spectacle ne s’était

offert à des chrétiens! Mon lieutenant s’était trompé de beaucoup

dans le calcul de leur nombre,—je veux dire en le portant à mille

canots,—le plus que nous pûmes en compter quand ils nous eurent

atteints étant d’environ cent vingt-six. Ces canots contenaient une

multitude d’Indiens; car quelques-uns portaient seize ou dix-sept

hommes, d’autres davantage, et les moindres six ou sept.

Lorsqu’ils se furent approchés de nous, ils semblèrent frappés

d’étonnement et d’admiration, comme à l’aspect d’une chose qu’ils

n’avaient sans doute jamais vue auparavant, et ils ne surent d’abord,

comme nous le comprîmes ensuite, comment s’y prendre avec nous.

Cependant ils s’avancèrent hardiment, et parurent se disposer à nous

entourer; mais nous criâmes à nos hommes qui montaient les chaloupes

de ne pas les laisser venir trop près.

Cet ordre nous entraîna à un engagement avec eux, sans que nous en

eussions le dessein; car cinq ou six de leurs grands canots s’étant

fort approchés de notre chaloupe, nos gens leur signifièrent de la

main de se retirer, ce qu’ils comprirent fort bien, et ce qu’ils

firent; mais, dans leur retraite, une cinquantaine de flèches nous

furent décochées de ces pirogues, et un de nos matelots de la chaloupe

tomba grièvement blessé.

Néanmoins, je leur criai de ne point faire feu; mais nous leur

passâmes un bon nombre de planches, dont le charpentier fit

sur-le-champ une sorte de palissade ou de rempart, pour les défendre

des flèches des sauvages, s’ils venaient à tirer de nouveau.

Une demi-heure après environ, ils s’avancèrent tous en masse sur

notre arrière, passablement près, si près même, que nous pouvions

facilement les distinguer, sans toutefois pénétrer leur dessein. Je

reconnus aisément qu’ils étaient de mes vieux amis, je veux dire de la

même race de sauvages que ceux avec lesquels j’avais eu coutume de me

mesurer. Ensuite ils nagèrent un peu plus au large jusqu’à ce qu’ils

fussent vis-à-vis de notre flanc, puis alors tirèrent à la rame droit

sur nous, et s’approchèrent tellement qu’ils pouvaient nous entendre

parler. Sur ce, j’ordonnai à tous mes hommes de se tenir clos et

couverts, de peur que les sauvages ne décochassent de nouveau quelques

traits, et d’apprêter toutes nos armes. Comme ils se trouvaient à

portée de la voix, je fis monter Vendredi sur le pont pour conférer

avec eux dans son langage, et savoir ce qu’ils prétendaient. Il

m’obéit. Le comprirent-ils ou non, c’est ce que j’ignore; mais,

sitôt qu’il les eut hélés, six d’entre eux, qui étaient dans le

canot le plus avancé, c’est-à-dire le plus rapproché de nous, firent

volte-face, et, se baissant, prirent une posture indécente. Était-ce

un défi ou un cartel, était-ce purement une marque de mépris ou un

signal pour les autres, nous ne savions; mais au même instant Vendredi

s’écria qu’ils allaient tirer, et, malheureusement pour lui, pauvre

garçon! ils firent voler plus de trois cents flèches, et, à mon

inexprimable douleur, tuèrent ce pauvre Vendredi, exposé seul à leur

vue. L’infortuné fut percé de trois flèches et trois autres tombèrent

très près de lui, tant ils étaient de redoutables tireurs.

Je fus si furieux de la perte de mon vieux serviteur, le compagnon de

tous mes chagrins et de mes solitudes, que j’ordonnai sur-le-champ

de charger cinq canons à mitraille et quatre à boulets; et nous leur

envoyâmes une bordée telle, que de leur vie ils n’en avaient jamais

essuyé de pareille, à coup sûr.

[Illustration: Nous leur envoyâmes une bordée telle...]

Ils n’étaient pas à plus d’une demi-encâblure quand nous fîmes feu, et

nos canonniers avaient pointé si juste, que trois ou quatre de leurs

canots furent, comme nous eûmes tout lieu de le croire, renversés d’un

seul coup.

La manière incongrue dont ils nous avaient tourné le dos ne nous avait

pas grandement offensés; d’ailleurs, il n’était pas certain que cela,

qui passerait chez nous pour une marque du plus grand mépris, fût

par eux considéré de même; aussi avais-je seulement résolu de leur

répondre par une salve de quatre ou cinq coups de canon à poudre,

ce que je savais devoir les effrayer suffisamment. Mais quand ils

tirèrent directement sur nous avec toute la furie dont ils étaient

capables, et surtout lorsqu’ils eurent tué mon pauvre Vendredi, que

j’aimais et estimais tant, et qui, par le fait, le méritait si bien,

non seulement je crus ma colère justifiée devant Dieu et devant les

hommes, mais j’aurais été content si j’avais pu les submerger eux et

tous leurs canots.

[Illustration: ... lorsqu’ils eurent tué mon pauvre Vendredi...]

Je ne saurais dire combien nous en tuâmes ni combien nous en blessâmes

de cette bordée; mais, assurément, jamais on ne vit un tel effroi et

un tel hourvari parmi une pareille multitude; il y avait bien en tout,

brisées et culbutées, treize ou quatorze pirogues dont les hommes

s’étaient jetés à la nage; le reste de ces barbares, épouvantés,

éperdus, s’enfuyaient aussi vite que possible, se souciant peu de

sauver ceux dont les pirogues avaient été brisées ou effondrées

par notre canonnade. Aussi, je le suppose, beaucoup d’entre eux

périrent-ils. Un pauvre diable, qui luttait à la nage contre les

flots, fut recueilli par nos gens plus d’une heure après que tous

étaient partis.

Nos coups de canon à mitraille durent en tuer et en blesser un grand

nombre; mais, bref, nous ne pûmes savoir ce qu’il en avait été; ils

s’enfuirent si précipitamment qu’au bout de trois heures ou environ,

nous n’apercevions plus que trois ou quatre canots traîneurs[28]. Et

nous ne revîmes plus les autres, car, une brise se levant le soir

même, nous appareillâmes et fîmes voile pour le Brésil.

Nous avions bien un prisonnier, mais il était si triste, qu’il ne

voulait ni manger, ni parler. Nous nous figurâmes tous qu’il voulait

se laisser mourir de faim. Pour le guérir, j’usai d’un expédient:

j’ordonnai qu’on le prît, qu’on le redescendît dans la chaloupe,

et qu’on lui fit accroire qu’on allait le rejeter à la mer, et

l’abandonner où on l’avait trouvé, s’il persistait à garder le

silence. Il s’obstina: nos matelots le jetèrent donc réellement à

la mer et s’éloignèrent de lui; alors il les suivit, car il nageait

comme un poisson, et se mit à les appeler dans sa langue: mais ils ne

comprirent pas un mot de ce qu’il disait. Cependant, à la fin, ils le

reprirent à bord. Depuis, il devint plus traitable, et je n’eus plus

recours à cet expédient.

Nous remîmes alors à la voile. J’étais inconsolable de la perte de mon

serviteur Vendredi, et je serais volontiers retourné dans l’île pour y

prendre quelque autre sauvage à mon service, mais cela ne se pouvait;

nous poursuivîmes donc notre route. Nous avions un prisonnier, comme

je l’ai dit, et beaucoup de temps s’écoula avant que nous pussions

lui faire entendre la moindre chose. A la longue, cependant, nos gens

lui apprirent quelque peu d’anglais, et il se montra plus sociable.

Nous lui demandâmes de quel pays il venait: sa réponse nous laissa

au même point, car son langage était si étrange, si guttural, et se

parlait de la gorge d’une façon si sourde et si bizarre, qu’il nous

fut impossible d’en recueillir un mot, et nous fûmes tous d’avis qu’on

pouvait aussi bien parler ce baragouin avec un bâillon dans la bouche

qu’autrement. Ses dents, sa langue, son palais, ses lèvres, autant que

nous pûmes voir, ne lui étaient d’aucun usage: il formait ses mots

précisément comme une trompe de chasse forme un ton, à plein gosier.

Il nous dit cependant, quelque temps après, quand nous lui eûmes

enseigné à articuler un peu l’anglais, qu’ils s’en allaient avec leurs

rois pour livrer une grande bataille. Comme il avait dit rois, nous

lui demandâmes combien ils en avaient. Il nous répondit qu’il y avait

là cinq _nation_,—car nous ne pouvions lui faire comprendre l’usage

de l’S au pluriel,—et qu’elles s’étaient réunies pour combattre deux

_autre nation_. Nous lui demandâmes alors pourquoi ils s’étaient

avancés sur nous.—«Pour faire la grande merveille regarder,» dit-il

(_To makee the great wonder look_). A ce propos, il est bon de

remarquer que tous ces naturels, de même que ceux d’Afrique, quand

ils apprennent l’anglais, ajoutent toujours deux E à la fin des mots

où nous n’en mettons qu’un, et placent l’accent sur le dernier,

comme _makee_, _takee_, par exemple, prononciation vicieuse dont on

ne saurait les désaccoutumer, et dont j’eus beaucoup de peine à

débarrasser Vendredi, bien que j’eusse fini par en venir à bout.

Et maintenant que je viens de nommer encore une fois ce pauvre garçon,

il faut que je lui dise un dernier adieu. Pauvre honnête Vendredi!...

Nous l’ensevelîmes avec toute la décence et la solennité possibles. On

le mit dans un cercueil, on le jeta à la mer, et je fis tirer pour lui

onze coups de canon. Ainsi finit la vie du plus reconnaissant, du plus

fidèle, du plus candide, du plus affectionné serviteur qui fût jamais.

A la faveur d’un bon vent, nous cinglions alors vers le Brésil, et au

bout de douze jours environ, nous découvrîmes la terre par la latitude

de cinq degrés sud de la ligne: c’est là le point le plus nord-est

de toute cette partie de l’Amérique. Nous demeurâmes sud-quart-est

en vue de cette côte pendant quatre jours; nous doublâmes alors le

cap Saint-Augustin, et, trois jours après, nous vînmes mouiller dans

la baie de Tous-les-Saints, l’ancien lieu de ma délivrance, d’où

m’étaient venues également ma bonne et ma mauvaise fortune.

Jamais navire n’avait amené dans ces parages personne qui y eût

moins affaire que moi, et cependant ce ne fut qu’avec beaucoup de

difficultés que nous fûmes admis à avoir avec la terre la moindre

communication. Ni mon partner lui-même, qui vivait encore, et

faisait en ces lieux grande figure, ni les deux négociants, mes

curateurs, ni le bruit de ma miraculeuse conservation dans l’île, ne

purent m’obtenir cette faveur. Toutefois, mon partner, se souvenant

que j’avais donné cinq cents moidores au prieur du monastère des

Augustins, et trois cent soixante-douze aux pauvres, alla au

couvent, et engagea le prieur à se rendre auprès du gouverneur pour

lui demander pour moi la permission de descendre à terre avec le

capitaine, quelqu’un autre et huit matelots seulement, et la condition

expresse et absolue que nous ne débarquerions aucune marchandise et ne

transporterions nulle autre personne sans autorisation.

On fut si strict envers nous quant au non-débarquement des

marchandises, que ce ne fut qu’avec une extrême difficulté que je pus

mettre à terre trois ballots de merceries anglaises, à savoir, de

draps fins, d’étoffes et de toiles que j’avais apportées pour en faire

présent à mon partner.

C’était un homme généreux et grand, bien que, ainsi que moi, il

fût parti de fort bas d’abord. Quoiqu’il ne sût pas que j’eusse le

moindre dessein de lui rien donner, il m’envoya à bord des provisions

fraîches, du vin et des confitures, pour une valeur de plus de trente

moidores, à quoi il avait joint du tabac et trois ou quatre belles

médailles d’or; mais je m’acquittai envers lui par mon présent, qui,

comme je l’ai dit, consistait en drap fin, en étoffes anglaises, en

dentelles et en belles toiles de Hollande. Je lui livrai en outre

pour cent livres sterling de marchandises d’autre espèce, et j’obtins

de lui, en retour, qu’il ferait assembler le _sloop_ que j’avais

apporté avec moi d’Angleterre pour l’usage de mes planteurs, afin

d’envoyer à ma colonie les secours que je lui destinais.

En conséquence, il se procura des bras, et le _sloop_ fut achevé en

très peu de jours, car il était déjà tout façonné; puis je donnai au

capitaine qui en prit le commandement des instructions telles qu’il ne

pouvait manquer de trouver l’île. Aussi la trouva-t-il, comme par la

suite j’en reçus l’avis de mon partner. Le _sloop_ fut bientôt chargé

de la petite cargaison que j’adressais à mes insulaires, et un de nos

marins, qui m’avait suivi dans l’île, m’offrit alors de s’embarquer

pour aller s’y établir moyennant une lettre de moi, laquelle enjoignit

au gouverneur espagnol de lui assigner une étendue de terrain

convenable et de lui donner les outils et les choses nécessaires à des

plantations, ce à quoi il se disait fort entendu, ayant été colon au

Maryland, et, par-dessus le marché, boucanier.

Je confirmai ce garçon dans ce dessein en lui accordant tout ce qu’il

désirait. Pour se l’attacher comme esclave, je l’avantageai en outre

du sauvage que nous avions fait prisonnier de guerre, et je fis passer

l’ordre au gouverneur espagnol de lui donner sa part de tout ce dont

il avait besoin, ainsi qu’aux autres.

Aventures surprenantes de Robinson Crusoé · 第 38 / 62 题