Nouvelle habitation.—Misères passées.—Accord parfait.—Distribution
des outils.—Une cargaison complète.—Un prêtre français.—Nouveau
missionnaire.—Pieuses exhortations.—Mariages.—Conversion de
William Atkins.
Un pareil morceau de vannerie, je crois, n’a jamais été vu dans le
monde, pas plus qu’une maison ou tente si bien conçue, surtout bâtie
comme cela. Dans cette grande ruche habitaient les trois familles,
c’est-à-dire William Atkins et ses compagnons; le troisième avait été
tué, mais sa femme restait avec trois enfants,—car elle était sur le
point d’en avoir un autre lorsqu’il mourut. Les deux survivants ne
négligeaient pas de fournir la veuve de toutes choses, j’entends de
blé, de lait, de raisins, et de lui faire bonne part quand ils tuaient
un chevreau ou trouvaient une tortue sur le rivage; de sorte qu’ils
vivaient tous assez bien, quoiqu’à la vérité ceux-ci ne fussent pas
aussi industrieux que les deux autres, comme je l’ai fait observer
déjà.
[Illustration: Dans cette grande ruche habitaient les trois
familles...]
Il est une chose qui toutefois ne saurait être omise; c’est, qu’en
fait de religion, je ne sache pas qu’il existât rien de semblable
parmi eux. Il est vrai qu’assez souvent ils se faisaient souvenir
l’un l’autre qu’il est un Dieu, mais c’était purement par la commune
méthode des marins, c’est-à-dire en blasphémant son nom. Leurs
femmes, pauvres ignorantes sauvages, n’en étaient pas beaucoup plus
éclairées pour être mariées à des chrétiens, si on peut les appeler
ainsi, car eux-mêmes, ayant fort peu de notions de Dieu, se trouvaient
profondément incapables d’entrer en discours avec elles sur la
divinité, ou de leur parler de rien qui concernât la religion.
Le plus grand profit qu’elles avaient, je puis dire, retiré de leur
alliance, c’était d’avoir appris de leurs maris à parler passablement
l’anglais. Tous leurs enfants, qui pouvaient bien être une vingtaine,
apprenaient de même à s’exprimer en anglais dès leurs premiers
bégaiements, quoiqu’ils ne fissent d’abord que l’écorcher, comme
leurs mères. Pas un de ces enfants n’avait plus de six ans quand
j’arrivai, car il n’y en avait pas beaucoup plus de sept que ces
cinq ladies sauvages avaient été amenées; mais toutes avaient eu des
enfants, plus ou moins. La femme du cuisinier en second en était, je
crois, à son sixième. Ces mères étaient toutes d’une heureuse nature,
paisibles, laborieuses, modestes et décentes, s’aidant l’une l’autre,
parfaitement obéissantes et soumises à leurs maîtres. Il ne leur
manquait rien que d’être bien instruites dans la religion chrétienne
et d’être légitimement mariées, avantages dont heureusement, dans la
suite, elles jouirent par mes soins, ou du moins par les conséquences
de ma venue dans l’île.
Ayant ainsi parlé de la colonie en général et assez longuement de mes
cinq chenapans d’Anglais, je dois dire quelque chose des Espagnols,
qui formaient le principal corps de la famille, et dont l’histoire
offre aussi quelques incidents assez remarquables.
J’eus de nombreux entretiens avec eux sur ce qu’était leur situation
durant leur séjour parmi les sauvages. Ils m’avouèrent franchement
qu’ils n’avaient aucune preuve à donner de leur savoir-faire ou
de leur industrie dans ce pays; qu’ils n’étaient là qu’une pauvre
poignée d’hommes misérables et abattus; que, quand bien même ils
eussent eu des ressources entre les mains, ils ne s’en seraient pas
moins abandonnés au désespoir; et qu’ils ployaient tellement sous
le poids de leurs infortunes, qu’ils ne songeaient qu’à se laisser
mourir de faim.—Un d’entre eux, personnage grave et judicieux, me
dit qu’il était convaincu qu’ils avaient eu tort; qu’à des hommes
sages il n’appartient pas de s’abandonner à leur misère, mais de se
saisir incessamment des secours que leur offre la raison, tant pour
l’existence présente que pour la délivrance future.—«Le chagrin,
ajouta-t-il, est la plus insensée et la plus insignifiante passion du
monde, parce qu’elle n’a pour objet que les choses passées, qui sont
en général irrévocables ou irrémédiables; parce qu’elle n’embrasse
point l’avenir, qu’elle n’entre pour rien dans ce qui touche le
salut, et qu’elle ajoute plutôt à l’affliction qu’elle n’y apporte
remède.»—Là-dessus il cita un proverbe espagnol que je ne puis répéter
dans les mêmes termes, mais dont je me souviens avoir habillé à ma
façon un proverbe anglais, que voici:
Dans le trouble soyez troublé,
Votre trouble sera doublé.
Ensuite il abonda en remarques sur toutes les petites améliorations
que j’avais introduites dans ma solitude, sur mon infatigable
industrie, comme il l’appelait, et sur la manière dont j’avais rendu
une condition, par ses circonstances d’abord pire que la leur, mille
fois plus heureuse que celle dans laquelle ils étaient, même alors
où ils se trouvaient tous ensemble. Il me dit qu’il était à remarquer
que les Anglais avaient une plus grande présence d’esprit dans la
détresse que tout autre peuple qu’il eût jamais vu; que ses malheureux
compatriotes, ainsi que les Portugais, étaient la pire espèce d’hommes
de l’univers pour lutter contre l’adversité, parce que dans les
périls, une fois les efforts vulgaires tentés, leur premier pas était
de se livrer au désespoir, de succomber sous lui et de mourir sans
tourner leurs pensées vers des voies de salut.
Je lui répliquai que leur cas et le mien différaient extrêmement;
qu’ils avaient été jetés sur le rivage privés de toutes choses
nécessaires, et sans provisions pour subsister jusqu’à ce qu’ils
pussent se pourvoir; qu’à la vérité j’avais eu ce désavantage et
cette affliction d’être seul, mais que les secours providentiellement
jetés dans mes mains par le bris inopiné du navire, étaient un si
grand réconfort, qu’il aurait poussé tout homme au monde à s’ingénier
comme je l’avais fait.—«Señor, reprit l’Espagnol, si nous, pauvres
Castillans, eussions été à votre place, nous n’eussions pas tiré
du vaisseau la moitié de ces choses que vous sûtes en tirer;
jamais nous n’aurions trouvé le moyen de nous procurer un radeau
pour les transporter, ni de conduire un radeau à terre sans l’aide
d’une chaloupe ou d’une voile; et à plus forte raison pas un de
nous ne l’eût fait s’il eût été seul.»—Je le priai de faire trêve
à son compliment, et de poursuivre l’histoire de leur venue dans
l’endroit où ils avaient abordé. Il me dit qu’ils avaient pris
terre malheureusement en un lieu où il y avait des habitants sans
provisions; tandis que s’ils eussent eu le bon sens de se remettre
en mer et d’aller à une autre île un peu plus éloignée, ils auraient
trouvé des provisions sans habitants. En effet, dans ces parages,
comme on le leur avait dit, était située une île riche en comestibles,
bien que déserte, c’est-à-dire que les Espagnols de la Trinité,
l’ayant visitée fréquemment, l’avaient remplie à différentes fois
de chèvres et de porcs. Là ces animaux avaient multiplié de telle
sorte, là tortues et oiseaux de mer étaient en telle abondance, qu’ils
n’eussent pas manqué de viande s’ils eussent été privés de pain. A
l’endroit où ils avaient abordé, ils n’avaient au contraire pour toute
nourriture que quelques herbes et quelques racines à eux inconnues,
fort peu succulentes, et que leur donnaient avec assez de parcimonie
les naturels, vraiment dans l’impossibilité de les traiter mieux,
à moins qu’ils ne se fissent cannibales et mangeassent de la chair
humaine, le grand régal du pays.
Nos Espagnols me racontèrent comment par divers moyens ils s’étaient
efforcés, mais en vain, de civiliser les sauvages leurs hôtes, et
de leur faire adopter des coutumes rationnelles dans le commerce
ordinaire de la vie; et comment ces Indiens, en récriminant, leur
répondaient qu’il était injuste à ceux qui étaient venus sur cette
terre pour implorer aide et assistance, de vouloir se poser comme les
instructeurs de ceux qui les nourrissaient, donnant à entendre par
là, ce semble, que celui-là ne doit point se faire l’instructeur des
autres qui ne peut se passer d’eux pour vivre.
Ils me firent l’affreux récit des extrémités où ils avaient été
réduits; comment ils avaient passé quelquefois plusieurs jours sans
nourriture aucune, l’île où ils se trouvaient étant habitée par une
espèce de sauvages plus indolents, et, par cette raison, ils avaient
tout lieu de le croire, moins pourvus des choses nécessaires à la vie
que les autres indigènes de cette même partie du monde. Toutefois ils
reconnaissaient que cette peuplade était moins rapace et moins vorace
que celles qui avaient une meilleure et une plus abondante nourriture.
Ils ajoutèrent aussi qu’ils ne pouvaient se refuser à reconnaître avec
quelles marques de sagesse et de bonté la souveraine providence de
Dieu dirige la marche des choses de ce monde; marques, disaient-ils,
éclatantes à leur égard; car, si poussés par la dureté de leur
position et par la stérilité du pays où ils étaient, ils eussent
cherché un lieu meilleur pour y vivre, ils se seraient trouvés en
dehors de la voie de salut qui, par mon intermédiaire, leur avait été
ouverte.
Ensuite ils me racontèrent que les sauvages leurs hôtes avaient fait
fond sur eux pour les accompagner dans leurs guerres. Et par le fait,
comme ils avaient des armes à feu, s’ils n’eussent pas eu le malheur
de perdre leurs munitions, ils eussent pu non seulement être utiles
à leurs amis, mais encore se rendre redoutables et à leurs amis et
à leurs ennemis. Or, n’ayant ni poudre ni plomb, et se voyant dans
une condition qui ne leur permettait pas de refuser de suivre leurs
landlords à la guerre, ils se trouvaient sur le champ de bataille
dans une position pire que celle des sauvages eux-mêmes; car ils
n’avaient ni flèches ni arcs, ou ne savaient se servir de ceux que les
sauvages leur avaient donnés. Ils ne pouvaient donc faire autre chose
que rester cois, exposés aux flèches, jusqu’à ce qu’on fût arrivé
tout proche de l’ennemi. Alors trois hallebardes qu’ils avaient leur
étaient de quelque usage, et souvent ils balayaient devant eux toute
une petite armée avec ces hallebardes et des bâtons pointus fichés
dans le canon de leurs mousquets. Maintes fois pourtant ils avaient
été entourés par des multitudes, et en grand danger de tomber sous
leurs traits. Mais enfin ils avaient imaginé de se faire de grandes
targes de bois, qu’ils avaient couvertes de peaux de bêtes sauvages
dont ils ne savaient pas le nom. Nonobstant ces boucliers, qui les
préservaient des flèches des Indiens, ils essuyaient quelquefois de
grands périls. Un jour surtout, cinq d’entre eux furent terrassés
ensemble par les casse-tête des sauvages; et c’est alors qu’un des
leurs fut fait prisonnier, c’est-à-dire l’Espagnol que j’arrachai à
la mort. Ils crurent d’abord qu’il avait été tué; mais ensuite, quand
ils apprirent qu’il était captif, ils tombèrent dans la plus profonde
douleur imaginable, et auraient volontiers tous exposé leur vie pour
le délivrer.
Lorsque ceux-ci eurent été ainsi terrassés, les autres les secoururent
et combattirent en les entourant jusqu’à ce qu’ils fussent tous
revenus à eux-mêmes, hormis celui qu’on croyait mort; puis tous
ensemble, serrés sur une ligne, ils se firent jour avec leurs
hallebardes et leurs baïonnettes à travers un corps de plus de mille
sauvages, abattirent tout ce qui se trouvait sur leur chemin et
remportèrent la victoire; mais à leur grand regret, parce qu’elle leur
avait coûté la perte de leur compagnon, que le parti ennemi, qui le
trouva vivant, avait emporté avec quelques autres, comme je l’ai conté
dans la première portion de ma vie.
Ils me dépeignirent de la manière la plus touchante quelle avait été
leur surprise de joie au retour de leur ami et compagnon de misère,
qu’ils avaient cru dévoré par des bêtes féroces de la pire espèce,
c’est-à-dire par des hommes sauvages, et comment de plus en plus
cette surprise s’était augmentée au récit qu’il leur avait fait de
son message, et de l’existence d’un chrétien sur une terre voisine,
qui plus est, d’un chrétien ayant assez de pouvoir et d’humanité pour
contribuer à leur délivrance.
Ils me dépeignirent encore leur étonnement à la vue du secours que je
leur avais envoyé, et surtout à l’aspect des miches de pain, choses
qu’ils n’avaient pas vues depuis leur arrivée dans ce misérable lieu,
disant que nombre de fois ils les avaient couvertes de signes de
croix et de bénédictions, comme un aliment descendu du ciel; et, en
y goûtant, quel cordial revivifiant ç’avait été pour leurs esprits,
ainsi que tout ce que j’avais envoyé pour leur réconfort.
Ils auraient bien voulu me faire connaître quelque chose de la
joie dont ils avaient été transportés à la vue de la barque et des
pilotes destinés à les conduire vers la personne et au lieu d’où
leur venaient tous ces secours; mais ils m’assurèrent qu’il était
impossible de l’exprimer par des mots; que l’excès de leur joie les
avait poussés à de messéantes extravagances qu’il ne leur était
loisible de décrire qu’en me disant qu’ils s’étaient vus sur le point
de tomber en frénésie, ne pouvant donner un libre cours aux émotions
qui les agitaient; bref, que ce saisissement avait agi sur celui-ci
de telle manière, sur celui-là de telle autre, que les uns avaient
versé des torrents de larmes, que les autres avaient été à moitié
fous, et que quelques-uns s’étaient immédiatement évanouis.—Cette
peinture me toucha extrêmement, et me rappela l’extase de Vendredi
quand il retrouva son père, les transports des pauvres Français quand
je les recueillis en mer, après l’incendie de leur navire, la joie du
capitaine quand il se vit délivré dans le lieu même où il s’attendait
à périr, et ma propre joie quand, après vingt-huit ans de captivité,
je vis un bon vaisseau prêt à me conduire dans ma patrie. Tous ces
souvenirs me rendirent plus sensible au récit de ces pauvres gens et
firent que je m’en affectai d’autant plus.
Ayant ainsi donné un aperçu de l’état des choses telles que je les
trouvai, il convient que je relate ce que je fis d’important pour
nos colons, et dans quelle situation je les laissai. Leur opinion
et la mienne étaient qu’ils ne seraient plus inquiétés par les
sauvages, ou que, s’ils venaient à l’être, ils étaient en état de les
repousser, fussent-ils deux fois plus nombreux qu’auparavant, de sorte
qu’ils étaient fort tranquilles sur ce point.—En ce temps-là, avec
l’Espagnol, que j’ai surnommé gouverneur, j’eus un sérieux entretien
sur leur séjour dans l’île; car, n’étant pas venu pour emmener aucun
d’entre eux, il n’eût pas été juste d’en emmener quelques-uns et de
laisser les autres, qui peut-être ne seraient pas restés volontiers,
si leurs forces eussent été diminuées.
En conséquence, je leur déclarai que j’étais venu pour les établir
en ce lieu et non pour les en déloger; puis je leur fis connaître
que j’avais apporté pour eux des secours de toute sorte; que j’avais
fait de grandes dépenses, afin de les pourvoir de toutes les choses
nécessaires à leur bien-être et à leur sûreté, et que je leur amenais
telles et telles personnes, non seulement pour augmenter et renforcer
leur nombre, mais encore pour les aider, grâce aux divers métiers
utiles qu’elles avaient appris, à se procurer tout ce dont ils
manquaient encore.
Ils étaient tous ensemble quand je leur parlai ainsi. Avant de leur
livrer les provisions que j’avais apportées, je leur demandai, un
par un, s’ils avaient entièrement étouffé et oublié les inimitiés
qui avaient régné parmi eux, s’ils voulaient se serrer la main et se
jurer une mutuelle affection et une étroite union d’intérêts, que ne
détruiraient plus ni mésintelligences ni jalousies.
William Atkins, avec beaucoup de franchise et de bonne humeur,
répondit qu’ils avaient assez essuyé d’afflictions pour devenir tous
sages, et rencontré assez d’ennemis pour devenir tous amis; que, pour
sa part, il voulait vivre et mourir avec les autres; que bien loin
de former de mauvais desseins contre les Espagnols, il reconnaissait
qu’ils ne lui avaient rien fait que son mauvais caractère n’eût
rendu nécessaire et qu’à leur place il n’eût fait, s’il n’avait
fait pis; qu’il leur demanderait pardon si je le souhaitais, de ses
impertinences et de ses brutalités à leur égard; qu’il avait la
volonté et le désir de vivre avec eux dans les termes d’une amitié
et d’une union parfaites, et qu’il ferait tout ce qui serait en son
pouvoir pour les en convaincre. Enfin, quant à l’Angleterre, qu’il lui
importait peu de ne pas y aller de vingt années.
Les Espagnols répondirent qu’à la vérité, dans le commencement, ils
avaient désarmé et exclu William Atkins et ses deux camarades, à cause
de leur mauvaise conduite, comme ils me l’avaient fait connaître, et
qu’ils en appelaient tous à moi de la nécessité où ils avaient été
d’en agir ainsi; mais que William Atkins s’était conduit avec tant
de bravoure dans le grand combat livré aux sauvages et depuis dans
quantité d’occasions, et s’était montré si fidèle et si dévoué aux
intérêts généraux de la colonie, qu’ils avaient oublié tout le passé,
et pensaient qu’il méritait autant qu’aucun d’eux qu’on lui confiât
des armes et qu’on le pourvût de toutes choses nécessaires; qu’en lui
déférant le commandement après le gouverneur lui-même, ils avaient
témoigné de la foi qu’ils avaient en lui; que s’ils avaient eu foi
entière en lui et en ses compatriotes, ils reconnaissaient aussi
qu’ils s’étaient montrés dignes de cette foi par tout ce qui peut
appeler sur un honnête homme l’estime et la confiance; bref, qu’ils
saisissaient de tout cœur cette occasion de me donner cette assurance
qu’ils n’auraient jamais d’intérêt qui ne fût celui de tous.
D’après ces franches et ouvertes déclarations d’amitié, nous fixâmes
le jour suivant pour dîner tous ensemble, et nous fîmes, d’honneur,
un splendide festin. Je priai le maître coq du navire et son aide de
venir à terre pour dresser le repas, et l’ancien cuisinier en second
que nous avions dans l’île les assista. On tira les provisions du
vaisseau: six pièces de bon bœuf, quatre pièces de porc et notre _bowl
à punch_, avec les ingrédients pour en faire; et je leur donnai, en
particulier, dix bouteilles de vin clairet de France et dix bouteilles
de bière anglaise, choses dont ni les Espagnols ni les Anglais
n’avaient goûté depuis bien des années, et dont, cela est croyable,
ils furent on ne peut plus ravis.
[Illustration: Nous fîmes un splendide festin.]
Les Espagnols ajoutèrent à notre festin cinq chevreaux entiers que les
cuisiniers firent rôtir, et dont trois furent envoyés bien couverts
à bord du navire, afin que l’équipage se pût régaler de notre viande
fraîche, comme nous le faisions à terre de leur salaison.
Après ce banquet, où brilla une innocente gaieté, je fis étaler ma
cargaison d’effets; et, pour éviter toute dispute sur la répartition,
je leur montrai qu’elle était suffisante pour eux tous, et leur
enjoignis à tous de prendre une quantité égale des choses à l’usage
du corps, c’est-à-dire égale après confection. Je distribuai d’abord
assez de toile pour faire à chacun quatre chemises; mais plus tard, à
la requête des Espagnols, je portai ce nombre à six. Ce linge leur fut
extrêmement confortable; car, pour ainsi dire, ils en avaient depuis
longtemps oublié l’usage, ou ce que c’était que d’en porter.
Je distribuai les minces étoffes anglaises dont j’ai déjà parlé, pour
faire à chacun un léger vêtement, en manière de blouse, costume frais
et peu gênant, que je jugeai le plus convenable à cause de la chaleur
de la saison, et j’ordonnai que toutes et quantes fois ils seraient
usés, on leur en fit d’autres, comme bon semblerait. Je répartis de
même escarpins, souliers, bas et chapeaux.
Je ne saurais exprimer le plaisir et la satisfaction qui éclataient
dans l’air de tous ces pauvres gens quand ils virent quel soin j’avais
pris d’eux et combien largement je les avais pourvus. Ils me dirent
que j’étais leur père, et que d’avoir un correspondant tel que moi
dans une partie du monde si lointaine, cela leur ferait oublier
qu’ils étaient délaissés sur une terre déserte. Et tous envers moi
prirent volontiers l’engagement de ne pas quitter la place sans mon
consentement.
Alors je leur présentai les gens que j’avais amenés avec moi,
spécialement le tailleur, le forgeron et les deux charpentiers,
personnages fort nécessaires; mais par-dessus tout mon artisan
universel, lequel était plus utile pour eux qu’aucune chose qu’ils
eussent pu nommer. Le tailleur, pour leur montrer son bon vouloir,
se mit immédiatement à l’ouvrage, et avec ma permission leur fit
à chacun premièrement une chemise. Qui plus est, non seulement il
enseigna aux femmes à coudre, à piquer, à manier l’aiguille, mais il
s’en fit aider pour faire les chemises de leurs maris et de tous les
autres.
[Illustration: Le tailleur se mit immédiatement à l’ouvrage...]
Quant aux charpentiers, je ne m’appesantirai pas sur leur utilité:
ils démontèrent tous mes meubles grossiers et mal bâtis, et en firent
promptement des tables convenables, des escabeaux, des châlits, des
buffets, des armoires, des tablettes, et autres choses semblables dont
on manquait.
Or, pour leur montrer comment la nature fait des ouvriers
spontanément, je les menai voir la maison-corbeille de William Atkins,
comme je la nommais; et ils m’avouèrent l’un et l’autre qu’ils
n’avaient jamais vu un pareil exemple d’industrie naturelle, ni rien
de si régulier et de si habilement construit, du moins en ce genre.
A son aspect, l’un d’eux, après avoir songé quelque temps, se tourna
vers moi et dit:—«Je suis convaincu que cet homme n’a pas besoin de
nous: donnez-lui seulement des outils.»
Je fis ensuite débarquer toute ma provision d’instruments, et je
donnai à chaque homme une bêche, une pelle et un râteau, à défaut de
herses et de charrues; puis, pour chaque établissement séparé, une
pioche, une pince, une doloire et une scie, statuant toujours que
toutes et quantes fois quelqu’un de ces outils serait rompu ou usé, on
y suppléerait sans difficulté au magasin général que je laisserais en
réserve.
Pour des clous, des gâches, des gonds, des marteaux, des gouges,
des couteaux, des ciseaux et des ustensiles et des ferrures de
toutes sortes, nos hommes en eurent sans compter, selon ce qu’ils
demandaient, car aucun ne se fût soucié d’en prendre au delà de ses
besoins: bien fou eût été celui qui les aurait gaspillés ou gâtés
pour quelque raison que ce fût. A l’usage du forgeron, et pour son
approvisionnement, je laissai deux tonnes de fer brut.
Le magasin de poudre et d’armes que je leur apportais allait jusqu’à
la profusion, ce dont ils furent nécessairement fort aises. Ils
pouvaient alors, comme j’avais eu coutume de le faire, marcher avec un
mousquet sur chaque épaule, si besoin était, et combattre un millier
de sauvages, n’auraient-ils eu qu’un faible avantage de position,
circonstance qui ne pouvait leur manquer dans l’occasion.
J’avais amené à terre avec moi le jeune homme dont la mère était morte
de faim, et la servante aussi, jeune fille modeste, bien élevée,
pieuse, et d’une conduite si pleine de candeur, que chacun avait
pour elle une bonne parole. Parmi nous elle avait eu une vie fort
malheureuse à bord, où pas d’autre femme qu’elle ne se trouvait;
mais elle l’avait supportée avec patience.—Après un court séjour
dans l’île, voyant toutes choses si bien ordonnées et en si bon
train de prospérer, et considérant qu’ils n’avaient ni affaires ni
connaissances dans les Indes Orientales, ni motif pour entreprendre un
si long voyage; considérant tout cela, dis-je, ils vinrent ensemble me
trouver, et me demandèrent que je leur permisse de rester dans l’île
et d’entrer dans ma famille, comme ils disaient.
J’y consentis de tout cœur, et on leur assigna une petite pièce de
terre, où on leur éleva trois tentes ou maisons, entourées d’un
clayonnage, palissadées comme celle d’Atkins et contiguës à sa
plantation. Ces huttes furent disposées de telle façon, qu’ils avaient
chacun une chambre à part pour se loger, et un pavillon mitoyen, ou
espèce de magasin, pour déposer tous leurs effets et prendre leurs
repas. Les deux autres Anglais transportèrent alors leur habitation
à la même place, et ainsi l’île demeura divisée en trois colonies,
pas davantage. Les Espagnols, avec le vieux Vendredi et les premiers
serviteurs, logeaient à mon ancien manoir au pied de la colline,
lequel était, pour ainsi parler, la cité capitale, et où ils avaient
tellement augmenté et étendu leurs travaux, tant dans l’intérieur qu’à
l’extérieur de la colline, que, bien que parfaitement cachés, ils
habitaient fort au large. Jamais, à coup sûr, dans aucune partie du
monde, on ne vit une pareille petite cité, au milieu d’un bois, et si
secrète.
Sur l’honneur, mille hommes, s’ils n’eussent su qu’elle existât ou ne
l’eussent cherchée à dessein, auraient pu sans la trouver battre l’île
pendant un mois: car les arbres avaient crû si épais et si serrés,
et s’étaient tellement entrelacés les uns dans les autres, que pour
découvrir la place il eût fallu d’abord les abattre, à moins qu’on
n’eût trouvé les deux petits passages servant d’entrée et d’issue,
ce qui n’était pas fort aisé. L’un était juste au bord de l’eau, sur
la rive de la crique, et à plus de deux cents verges du château;
l’autre se trouvait au haut de la double escalade, que j’ai déjà
exactement décrite. Sur le sommet de la colline il y avait aussi un
gros bois, planté serré, de plus d’un acre d’étendue, lequel avait crû
promptement, et garantissait la place de toute atteinte de ce côté, où
l’on ne pouvait pénétrer que par une ouverture étroite réservée entre
deux arbres, et peu facile à découvrir.
L’autre colonie était celle de William Atkins, où se trouvaient quatre
familles anglaises, je veux dire les Anglais que j’avais laissés
dans l’île, leurs femmes, leurs enfants, trois sauvages esclaves, la
veuve et les enfants de celui qui avait été tué, le jeune homme et la
servante, dont, par parenthèse, je célébrai le mariage avant notre
départ. Là habitaient aussi les deux charpentiers et le tailleur que
je leur avais amenés, ainsi que le forgeron, artisan fort utile,
surtout comme arquebusier, pour prendre soin de leurs armes; enfin,
mon autre homme, que j’appelais «Jack-bon-à-tout», et qui à lui seul
valait presque vingt hommes; car c’était non seulement un garçon fort
ingénieux, mais encore un joyeux compagnon. Avant de partir, nous le
mariâmes à l’honnête servante venue avec le jeune homme à bord du
navire, ce dont j’ai déjà fait mention.
Maintenant que j’en suis arrivé à parler de mariage, je me vois
naturellement entraîné à dire quelques mots de l’ecclésiastique
français qui, pour me suivre, avait quitté l’équipage que je
recueillis en mer. Cet homme, cela est vrai, était catholique romain
et peut-être choquerais-je par là quelques personnes si je ne
rapportais rien d’extraordinaire au sujet d’un personnage que je dois,
avant de commencer,—pour le dépeindre fidèlement,—en des termes fort
à son désavantage aux yeux des protestants,—représenter d’abord comme
papiste, secondement comme prêtre papiste, et troisièmement comme
prêtre papiste français.
Mais la justice exige de moi que je lui donne son vrai caractère,
et je dirai donc que c’était un homme grave, sobre, pieux, plein
de ferveur, d’une vie régulière, d’une ardente charité, et presque
en toutes choses d’une conduite exemplaire. Qui pourrait me blâmer
d’apprécier, nonobstant sa communion, la valeur d’un tel homme,
quoique mon opinion soit peut-être, ainsi que l’opinion de ceux qui
liront ceci, qu’il était dans l’erreur?
Tout d’abord que je m’entretins avec lui, après qu’il eut consenti
à aller avec moi aux Indes Orientales, je trouvai, non sans raison,
un charme extrême dans sa conversation. Ce fut de la manière la plus
obligeante qu’il entama notre première causerie sur la religion.
—«Sir, dit-il, non seulement, grâce à Dieu,—à ce nom il se signa la
poitrine,—vous m’avez sauvé la vie, mais vous m’avez admis à faire ce
voyage dans votre navire, et par votre civilité pleine de déférence
vous m’avez reçu dans votre familiarité, en donnant champ libre à mes
discours. Or, sir, vous voyez à mon vêtement quelle est ma communion,
et je devine, moi, par votre nation, quelle est la vôtre. Je puis
penser qu’il est de mon devoir, et cela n’est pas douteux, d’employer
tous mes efforts, en toute occasion, pour amener le plus d’âmes que
je puis et à la connaissance de la vérité et à embrasser la doctrine
catholique; mais, comme je suis ici sous votre bon vouloir et dans
votre famille, vos amitiés m’obligent, aussi bien que la décence et
les convenances, à me ranger sous votre obéissance. Je n’entrerai
donc pas plus avant que vous ne m’y autoriserez dans aucun débat sur
des points de religion touchant lesquels nous pourrions différer de
sentiments.»
Je lui dis que sa conduite était si pleine de modestie, que je ne
pouvais ne pas en être pénétré; qu’à la vérité nous étions de ces
gens qu’ils appelaient hérétiques, mais qu’il n’était pas le premier
catholique avec lequel j’eusse conversé sans tomber dans quelques
difficultés ou sans porter la question un peu haut dans le débat;
qu’il ne s’en trouverait pas plus mal traité pour avoir une autre
opinion que nous, et que si nous ne nous entretenions pas sur cette
matière sans quelque aigreur d’un côté ou de l’autre, ce serait sa
faute et non la nôtre.
Il répliqua qu’il lui semblait facile d’éloigner toute dispute de
nos entretiens; que ce n’était point son affaire de convertir les
principes de chaque homme avec qui il discourait, et qu’il désirait
converser avec moi plutôt en homme du monde qu’en religieux; que si
je voulais lui permettre de discourir quelquefois sur des sujets de
religion, il le ferait très volontiers; qu’alors il ne doutait point
que je ne le laissasse défendre ses propres opinions aussi bien qu’il
le pourrait, mais que sans mon agrément il n’ouvrirait jamais la
bouche sur pareille matière.
Il me dit encore que, pour le bien du navire et le salut de tout ce
qui s’y trouvait, il ne cesserait de faire tout ce qui convenait à
sa double mission de prêtre et de chrétien; et que, bien que nous ne
voulussions pas peut-être nous réunir à lui, et qu’il ne pût joindre
ses prières aux nôtres, il espérait pouvoir prier pour nous, ce qu’il
ferait en toute occasion. Telle était l’allure de nos conversations;
et, de même qu’il était d’une conduite obligeante et noble, il était,
s’il peut m’être permis de le dire, homme de bon sens et, je crois,
d’un grand savoir.
Il me fit un fort agréable récit de sa vie et des événements
extraordinaires dont elle était semée. Parmi les nombreuses aventures
qui lui étaient advenues depuis le peu d’années qu’il courait le
monde, celle-ci était surtout très remarquable. Durant le voyage
qu’il poursuivait encore, il avait eu la disgrâce d’être embarqué
et débarqué cinq fois, sans que jamais aucun des vaisseaux où il se
trouvait fût parvenu à sa destination. Son premier dessein était
d’aller à la Martinique, et il avait pris passage à Saint-Malo sur un
navire chargé pour cette île; mais, contraint par le mauvais temps de
faire relâche à Lisbonne, le bâtiment avait éprouvé quelque avarie
en échouant dans l’embouchure du Tage, et on avait été obligé de
décharger sa cargaison. Là, trouvant un vaisseau portugais nolisé pour
Madère prêt à mettre à la voile, et supposant rencontrer facilement
dans ces parages un navire destiné pour la Martinique, il s’était donc
rembarqué. Mais le capitaine de ce bâtiment portugais, lequel était un
marin négligent, s’étant trompé dans son estime, avait dérivé jusqu’à
Fayal, où toutefois il avait eu la chance de trouver un excellent
débit de son chargement, qui consistait en grains. En conséquence,
il avait résolu de ne point aller à Madère, mais de charger du sel à
l’île de May, et de faire route de là pour Terre-Neuve.—Notre jeune
ecclésiastique dans cette occurrence n’avait pu que suivre la fortune
du navire, et le voyage avait été assez heureux jusqu’aux Bancs,—on
appelle ainsi le lieu où se fait la pêche. Ayant rencontré là un
bâtiment français parti de France pour Québec, sur la rivière du
Canada, puis devant porter des vivres à la Martinique, il avait cru
tenir une bonne occasion d’accomplir son premier dessein; mais, arrivé
à Québec, le capitaine était mort, et le vaisseau n’avait pas poussé
plus loin. Il s’était donc résigné à retourner en France sur le navire
qui avait brûlé en mer, et dont nous avions recueilli l’équipage, et
finalement il s’était embarqué avec nous pour les Indes Orientales,
comme je l’ai déjà dit.—C’est ainsi qu’il avait été désappointé dans
cinq voyages, qui tous, pour ainsi dire, n’en étaient qu’un seul: cela
soit dit sans préjudice de ce que j’aurai occasion de raconter de lui
par la suite.
Mais je ne ferai point de digression sur les aventures d’autrui
étrangères à ma propre histoire.—Je retourne à ce qui concerne nos
affaires de l’île. Notre religieux,—car il passa avec nous tout le
temps que nous séjournâmes à terre,—vint me trouver un matin, comme je
me disposais à aller visiter la colonie des Anglais, dans la partie
la plus éloignée de l’île; il vint à moi, dis-je, et me déclara d’un
air fort grave qu’il aurait désiré depuis deux ou trois jours trouver
le moment opportun de me faire une ouverture qui, espérait-il, ne
me serait point désagréable, parce qu’elle lui semblait tendre sous
certains rapports à mon dessein général, le bonheur de ma nouvelle
colonie, et pouvoir sans doute la placer, au moins plus avant qu’elle
ne l’était selon lui, dans la voie des bénédictions de Dieu.
Je restai un peu surpris à ces dernières paroles; et, l’interrompant
assez brusquement:—«Comment, sir, m’écriai-je, peut-on dire que
nous ne sommes pas dans la voie des bénédictions de Dieu, après
l’assistance si palpable et les délivrances si merveilleuses que nous
avons vues ici, et dont je vous ai donné un long détail?»
—«S’il vous avait plu de m’écouter, sir, répliqua-t-il avec beaucoup
de modération et cependant avec une grande vivacité, vous n’auriez pas
eu lieu d’être fâché, et encore moins de me croire assez dénué de sens
pour insinuer que vous n’avez pas eu d’assistances et de délivrances
miraculeuses. J’espère, quant à vous-même, que vous êtes dans la voie
des bénédictions de Dieu, et que votre dessein est bon, et qu’il
prospérera. Mais, sir, vos desseins fussent-ils encore meilleurs,
au delà même de ce qui vous est possible, il peut y en avoir parmi
vous dont les actions ne sont pas aussi irréprochables; or, dans
l’histoire des enfants d’Israël, qu’il vous souvienne d’Hachan, qui,
lui seul, suffit dans le camp pour détourner la bénédiction de Dieu de
tout le peuple et lui rendre son bras si redoutable, que trente-six
d’entre les Hébreux, quoiqu’ils n’eussent point trempé dans le crime,
devinrent l’objet de la vengeance céleste, et portèrent le poids du
châtiment.»
Je lui dis, vivement touché de ce discours, que sa conclusion était
si juste, que ses intentions me paraissaient si sincères et qu’elles
étaient de leur nature réellement si religieuses, que j’étais fort
contrit de l’avoir interrompu, et que je le suppliais de poursuivre.
Cependant, comme il semblait que ce que nous avions à nous dire
dût prendre quelque temps, je l’informai que j’allais visiter la
plantation des Anglais, et lui demandai s’il voulait venir avec moi,
que nous pourrions causer de cela chemin faisant. Il me répondit
qu’il m’y accompagnerait d’autant plus volontiers que c’était là
qu’en partie s’était passée la chose dont il désirait m’entretenir.
Nous partîmes donc, et je le pressai de s’expliquer franchement et
ouvertement sur ce qu’il avait à me dire.
[Illustration: Je le pressai de s’expliquer franchement...]
—«Eh bien, sir, me dit-il, veuillez me permettre d’établir quelques
propositions comme base de ce que j’ai à dire, afin que nous ne
différions pas sur les principes généraux, quoique nous puissions être
d’opinion différente sur la pratique des détails. D’abord, sir, malgré
que nous divergions sur quelques points de doctrine religieuse,—et il
est très malheureux qu’il en soit ainsi, surtout dans le cas présent,
comme je le démontrerai ensuite,—il est cependant quelques principes
généraux sur lesquels nous sommes d’accord: nommément qu’il y a un
Dieu, et que Dieu nous ayant donné des lois générales et fixes de
devoir et d’obéissance, nous ne devons pas volontairement et sciemment
l’offenser, soit en négligeant de faire ce qu’il a commandé, soit
en faisant ce qu’il a expressément défendu. Quelles que soient nos
différentes religions, ce principe général est spontanément avoué par
nous tous, que la bénédiction de Dieu ne suit pas ordinairement une
présomptueuse transgression de sa loi.
«Tout bon chrétien devra donc mettre ses plus tendres soins à empêcher
que ceux qu’il tient sous sa tutelle ne vivent dans un complet
oubli de Dieu et de ses commandements. Parce que vos hommes sont
protestants, quel que puisse être d’ailleurs mon sentiment, cela ne me
décharge pas de la sollicitude que je dois avoir de leurs âmes et des
efforts qu’il est de mon devoir de tenter, si le cas y échoit, pour
les amener à vivre à la plus petite distance et dans la plus faible
inimitié possibles de leur Créateur, surtout si vous me permettez
d’entreprendre à ce point sur vos attributions.»
Je ne pouvais encore entrevoir son but; cependant je ne laissai pas
d’applaudir à tout ce qu’il avait dit. Je le remerciai de l’intérêt
si grand qu’il prenait à nous, et je le priai de vouloir bien exposer
les détails de ce qu’il avait observé, afin que je pusse, comme
Josué,—pour continuer sa propre parabole,—éloigner de nous la chose
maudite.
—«Eh bien! soit, me dit-il, je vais user de la liberté que vous me
donnez.—Il y a trois choses, lesquelles, si je ne me trompe, doivent
arrêter ici vos efforts dans la voie des bénédictions de Dieu, et que,
pour l’amour de vous et des vôtres, je me réjouirais de voir écartées.
Sir, j’ai la persuasion que vous les reconnaîtrez comme moi dès que je
vous les aurai nommées, surtout quand je vous aurai convaincu qu’on
peut très aisément, et à votre plus grande satisfaction, remédier à
chacune de ces choses.»
Et là-dessus il ne me permit pas de placer quelques mots polis, mais
il continua:—«D’abord, sir, dit-il, vous avez ici quatre Anglais qui
sont allés chercher des femmes chez les sauvages, en ont fait leurs
épouses, en ont eu plusieurs enfants, et cependant ne sont unis à
elles selon aucune coutume établie et légale, comme le requièrent les
lois de Dieu et les lois des hommes; ce ne sont donc pas moins, devant
les unes et les autres, que des adultères, vivant dans l’adultère.
A cela, sir, je sais que vous objecterez qu’ils n’avaient ni clerc,
ni prêtre d’aucune sorte ou d’aucune communion pour accomplir la
cérémonie; ni plumes, ni encre, ni papier, pour dresser un contrat
de mariage et y apposer réciproquement leur seing. Je sais encore,
sir, ce que le gouverneur espagnol vous a dit, de l’accord auquel il
les obligea de souscrire quand ils prirent ces femmes, c’est-à-dire
qu’ils les choisiraient d’après un mode consenti et les garderaient
séparément; ce qui, soit dit en passant, n’a rien d’un mariage, et
n’implique point l’engagement des femmes comme épouses: ce n’est qu’un
marché fait entre les hommes pour prévenir les querelles entre eux.
«Or, sir, l’essence du sacrement de mariage,—il l’appelait ainsi,
étant catholique romain,—consiste non seulement dans le consentement
mutuel des parties à se prendre l’une l’autre pour mari et pour
épouse, mais encore dans l’obligation formelle et légale renfermée
dans le contrat, laquelle force l’homme et la femme de s’avouer et
de se reconnaître pour tels dans tous les temps; obligation imposant
à l’homme de s’abstenir de toute autre femme, de ne contracter aucun
autre engagement tandis que celui-ci subsiste, et, dans toutes les
occasions, autant que faire se peut, de pourvoir convenablement son
épouse et ses enfants; obligation qui, _mutatis mutandis_, soumet de
son côté la femme aux mêmes ou à de semblables conditions.
«Or, sir, ces hommes peuvent, quand il leur plaira ou quand l’occasion
s’en présentera, abandonner ces femmes, désavouer leurs enfants,
les laisser périr, prendre d’autres femmes et les épouser du vivant
des premières.»—Ici il ajouta, non sans quelque chaleur:—«Comment,
sir, Dieu est-il honoré par cette liberté illicite? et comment sa
bénédiction couronnera-t-elle vos efforts dans ce lieu, quoique bons
en eux-mêmes, quoique honnêtes dans leur but; tandis que ces hommes,
qui sont présentement vos sujets, sous votre gouvernement et votre
domination absolus, sont autorisés par vous à vivre ouvertement dans
l’adultère?»
Je l’avoue, je fus frappé de la chose, mais beaucoup plus encore
des arguments convaincants dont il l’avait appuyée; car il était
certainement vrai que, malgré qu’ils n’eussent point d’ecclésiastique
sur les lieux, cependant un contrat formel des deux parties, fait
par-devant témoins, confirmé au moyen de quelque signe par lequel
ils se seraient tous reconnus engagés, n’eût-il consisté que dans la
rupture d’un fétu, et qui eût obligé les hommes à avouer ces femmes
pour leurs épouses en toute circonstance, à ne les abandonner jamais,
ni elles ni leurs enfants, et les femmes à en agir de même à l’égard
de leurs maris, eût été un mariage valide et légal à la face de Dieu.
Et c’était une grande faute de ne l’avoir pas fait.
Je pensai pouvoir m’en tirer avec mon jeune prêtre en lui disant
que tout cela avait été fait durant mon absence, et que depuis tant
d’années ces gens vivaient ensemble, que, si c’était un adultère, il
était sans remède; qu’à cette heure on n’y pouvait rien.
—«Sir, en vous demandant pardon d’une telle liberté, répliqua-t-il,
vous avez raison en cela, que, la chose s’étant consommée en votre
absence, vous ne sauriez être accusé d’avoir prêté la main à cette
impiété. Mais, je vous en conjure, ne vous flattez pas d’être pour
cela déchargé de l’obligation de faire maintenant tout votre possible
pour y mettre fin. Qu’on impute le passé à qui l’on voudra! Comment
pourriez-vous ne pas penser qu’à l’avenir cela retombera entièrement
sur vous, puisque aujourd’hui il est certainement en votre pouvoir de
mettre fin à ce scandale, et que nul autre n’a ce pouvoir que vous!»
Je fus encore assez stupide pour ne pas le comprendre, et pour
m’imaginer que par «mettre fin au scandale», il entendait que je
devais les séparer et ne pas souffrir qu’ils vécussent plus longtemps
ensemble. Aussi lui dis-je que c’était chose que je ne pouvais faire
en aucune façon, car ce serait vouloir mettre l’île entière dans
la confusion. Il parut surpris que je me fusse si grossièrement
mépris.—«Non, sir, reprit-il, je n’entends point que vous deviez les
séparer, mais bien au contraire les unir légalement et efficacement.
Et, sir, comme mon mode de mariage pourrait bien ne pas leur agréer
facilement, tout valable qu’il serait, même d’après vos propres lois,
je vous crois qualifié devant Dieu et devant les hommes pour vous en
acquitter vous-même par un contrat écrit, signé par les deux époux
et par tous les témoins présents, lequel assurément serait déclaré
valide par toutes les législations de l’Europe.»
Je fus étonné de lui trouver tant de vraie piété, un zèle si sincère,
qui plus est, dans ses discours une impartialité si peu commune
touchant son propre parti ou son Église, enfin une si fervente
sollicitude pour sauver des gens avec lesquels il n’avait ni relation
ni accointance, pour les sauver, dis-je, de la transgression des
lois de Dieu. Je n’avais, en vérité, rencontré nulle part rien de
semblable. Or, récapitulant tout ce qu’il avait dit touchant le moyen
de les unir par contrat écrit, moyen que je tenais aussi pour valable,
je revins à la charge et je lui répondis que je reconnaissais que
tout ce qu’il avait dit était fort juste et très bienveillant de sa
part, que je m’en entretiendrais avec ces gens tout à l’heure, dès mon
arrivée; mais que je ne voyais pas pour quelle raison ils auraient
des scrupules à se laisser tous marier par lui, car je n’ignorais pas
que cette alliance serait reconnue aussi authentique et aussi valide
en Angleterre que s’ils eussent été mariés par un de nos propres
ministres. Je dirai en son temps ce qui se fit à ce sujet.
Je le pressai alors de me dire quelle était la seconde plainte qu’il
avait à faire, en reconnaissant que je lui étais fort redevable quant
à la première, et je l’en remerciai cordialement. Il me dit qu’il
userait encore de la même liberté et de la même franchise, et qu’il
espérait que je le prendrais aussi bien.—Le grief était donc que,
nonobstant que ces Anglais, mes sujets, comme il les appelait, eussent
vécu avec ces femmes depuis près de sept années, et leur eussent
appris à parler l’anglais, même à le lire, et qu’elles fussent, comme
il s’en était aperçu, des femmes assez intelligentes et susceptibles
d’instruction, ils ne leur avaient rien enseigné jusqu’alors de la
religion chrétienne, pas seulement fait connaître qu’il est un Dieu,
qu’il a un culte, de quelle manière Dieu veut être servi, ni que leur
propre idolâtrie et leur adoration étaient fausses et absurdes.
C’était, disait-il, une négligence injustifiable! que Dieu leur en
demanderait certainement compte, et que peut-être il finirait par leur
arracher l’œuvre des mains. Tout ceci fut prononcé avec beaucoup de
sensibilité et de chaleur.—«Je suis persuadé, poursuivit-il, que si
ces hommes eussent vécu dans la contrée sauvage d’où leurs femmes sont
venues, les sauvages auraient pris plus de peine pour les amener à se
faire idolâtres et à adorer le démon, qu’aucun d’eux, autant que je
puis le voir, n’en a pris pour instruire sa femme dans la connaissance
du vrai Dieu.—Or, sir, continua-t-il, quoique je ne sois pas de votre
communion, ni vous de la mienne, cependant, l’un et l’autre, nous
devrions être joyeux de voir les serviteurs du démon et les sujets
de son royaume apprendre à connaître les principes généraux de la
religion chrétienne, de manière qu’ils puissent au moins posséder
quelques notions de Dieu et d’un Rédempteur, de la résurrection
et d’une vie future, choses auxquelles nous tous nous croyons. Au
moins seraient-ils ainsi beaucoup plus près d’entrer dans le giron
de la véritable Église qu’ils ne le sont maintenant en professant
publiquement l’idolâtrie et le culte de Satan.»
Je n’y tins plus; je le pris dans mes bras et l’embrassai avec un
excès de tendresse.—«Que j’étais loin, lui dis-je, de comprendre le
devoir le plus essentiel d’un chrétien, c’est-à-dire de vouloir avec
amour l’intérêt de l’Église chrétienne et le bien des âmes de notre
prochain! A peine savais-je ce qu’il faut pour être chrétien.»—«Oh!
monsieur, ne parlez pas ainsi, répliqua-t-il; la chose ne vient pas
de votre faute.»—«Non, dis-je, mais pourquoi ne l’ai-je pas prise à
cœur comme vous?»—«Il n’est pas trop tard encore, dit-il; ne soyez
pas si prompt à vous condamner vous-même.»—«Mais qu’y a-t-il à
faire maintenant? repris-je. Vous voyez que je suis sur le point de
partir.»—«Voulez-vous me permettre, sir, d’en causer avec ces pauvres
hommes?»—«Oui, de tout mon cœur, répondis-je, et je les obligerai à se
montrer attentifs à ce que vous leur direz.»—«Quant à cela, dit-il,
nous devons les abandonner à la grâce du Christ; notre affaire est
seulement de les assister, de les encourager et de les instruire.
Avec votre permission et la bénédiction de Dieu, je ne doute point
que ces pauvres âmes ignorantes n’entrent dans le grand domaine de la
chrétienté, sinon dans la foi particulière que nous embrassons tous,
et cela même pendant que vous serez encore ici.»—«Là-dessus, lui
dis-je, non seulement je vous accorde cette permission, mais encore
je vous donne mille remerciements.»—De ce qui s’en est suivi je ferai
également mention en son lieu.
Je le pressai de passer au troisième article, sur lequel nous étions
répréhensibles.—«En vérité, dit-il, il est de la même nature, et je
poursuivrai, moyennant votre permission, avec la même franchise. Il
s’agit de vos pauvres sauvages de par là-bas, qui sont devenus,—pour
ainsi parler,—vos sujets par droit de conquête. Il y a une maxime,
sir, qui est ou doit être reçue parmi tous les chrétiens, de quelque
communion ou prétendue communion qu’ils soient, et cette maxime est
que la croyance chrétienne doit être propagée par tous les moyens et
dans toutes les occasions possibles. C’est d’après ce principe que
notre Église envoie des missionnaires dans la Perse, dans l’Inde,
dans la Chine, et que notre clergé, même du plus haut rang, s’engage
volontairement dans les voyages les plus hasardeux, et pénètre dans
les plus dangereuses résidences, parmi les barbares et les meurtriers,
pour leur enseigner la connaissance du vrai Dieu et les amener à
embrasser la foi chrétienne. Or, vous, sir, vous avez ici une belle
occasion de convertir trente-six ou trente-sept pauvres sauvages
idolâtres à la connaissance de Dieu, leur Créateur et Rédempteur, et
je trouve très extraordinaire que vous laissiez échapper une pareille
opportunité de faire une bonne œuvre, digne vraiment qu’un homme y
consacre son existence tout entière.»
Je restai muet, je n’avais pas un mot a dire. Là devant les yeux
j’avais l’ardeur d’un zèle véritablement chrétien pour Dieu et la
religion, quels que fussent d’ailleurs les principes particuliers de
ce jeune homme de bien. Quant à moi, jusqu’alors je n’avais pas même
eu dans le cœur une pareille pensée, et sans doute je ne l’aurais
jamais conçue; car ces sauvages étaient pour moi des esclaves, des
gens que, si nous eussions eu à les employer à quelques travaux,
nous aurions traités comme tels, ou que nous aurions été fort aises
de transporter dans toute autre partie du monde. Notre affaire était
de nous en débarrasser. Nous aurions tous été satisfaits de les
voir partir pour quelque pays, pourvu qu’ils ne revissent jamais le
leur.—Mais revenons à notre sujet. J’étais, dis-je, resté confondu
à son discours, et je ne savais quelle réponse lui faire. Il me
regarda fixement, et, remarquant mon trouble:—«Sir, dit-il, je serais
désolé si quelqu’une de mes paroles avait pu vous offenser.»—«Non,
non, repartis-je, ma colère ne s’adresse qu’à moi-même. Je suis
profondément contristé non seulement de n’avoir pas eu la moindre
idée de cela jusqu’à cette heure, mais encore de ne pas savoir à quoi
me servira la connaissance que j’en ai maintenant. Vous n’ignorez
pas, sir, dans quelles circonstances je me trouve. Je vais aux Indes
Orientales sur un navire frété par des négociants, envers lesquels
ce serait commettre une injustice criante que de retenir ici leur
bâtiment, l’équipage étant pendant tout ce temps nourri et payé aux
frais des armateurs. Il est vrai que j’ai stipulé qu’il me serait
loisible de demeurer douze jours ici, et que si j’y stationnais
davantage, je paierais trois livres sterling par jour de relâche.
Toutefois je ne puis prolonger mon séjour au delà de huit jours: en
voici déjà treize que je suis en ce lieu. Je suis donc tout à fait
dans l’impossibilité de me mettre à cette œuvre, à moins que je ne me
résigne à être de nouveau abandonné sur cette île; et, dans ce cas,
si ce seul navire venait à se perdre sur quelque point de sa course,
je retomberais précisément dans le même cas où je me suis trouvé une
première fois ici, et duquel j’ai été si merveilleusement délivré.»
Il avoua que les clauses de mon voyage étaient onéreuses; mais il
laissa à ma conscience à prononcer si le bonheur de sauver trente-sept
âmes ne valait pas la peine que je hasardasse tout ce que j’avais au
monde. N’étant pas autant que lui pénétré de cela, je lui répliquai
ainsi:—«C’est en effet, sir, chose fort glorieuse que d’être un
instrument dans la main de Dieu pour convertir trente-sept païens à
la connaissance du Christ. Mais, comme vous êtes un ecclésiastique et
préposé à cette œuvre, il semble qu’elle entre naturellement dans le
domaine de votre profession; comment se fait-il donc qu’au lieu de m’y
exhorter, vous n’offriez pas vous-même de l’entreprendre?»
A ces mots, comme il marchait à mon côté, il se tourna face à
face avec moi, et, m’arrêtant tout court, il me fit une profonde
révérence.—«Je rends grâce à Dieu et à vous du fond de mon cœur, sir,
dit-il, de m’avoir appelé si manifestement à une si sainte entreprise;
et si vous vous en croyez dispensé et désirez que je m’en charge,
je l’accepte avec empressement, et je regarderai comme une heureuse
récompense des périls et des peines d’un voyage aussi interrompu
et aussi malencontreux que le mien, de vaquer enfin à une œuvre si
glorieuse.»
[Illustration: Il me fit une profonde révérence.]
Tandis qu’il parlait ainsi, je découvris sur son visage une sorte de
ravissement, ses yeux étincelaient comme le feu, sa face s’embrasait,
pâlissait et se renflammait, comme s’il eût été en proie à des accès.
En un mot, il était rayonnant de joie de se voir embarqué dans une
pareille entreprise. Je demeurai fort longtemps sans pouvoir exprimer
ce que j’avais à lui dire; car j’étais réellement surpris de trouver
un homme d’une telle sincérité et d’une telle ferveur, et entraîné
par son zèle au delà du cercle ordinaire des hommes, non seulement de
sa communion, mais de quelque communion que ce fût. Or, après avoir
considéré cela quelques instants, je lui demandai sérieusement s’il
était vrai qu’il voulût s’aventurer, dans la vue seule d’une tentative
à faire auprès de ces pauvres gens, à rester enfermé dans une île
inculte, peut-être pour la vie, et après tout sans savoir même s’il
pourrait ou non leur procurer quelque bien.
Il se tourna brusquement vers moi, et s’écria:—«Qu’appelez-vous
s’aventurer? Dans quel but, s’il vous plaît, sir, ajouta-t-il,
pensez-vous que j’aie consenti à prendre passage à bord de votre
navire pour les Indes Orientales?»—«Je ne sais, dis-je, à moins que
ce ne fût pour prêcher les Indiens.»—«Sans aucun doute, répondit-il.
Et croyez-vous que si je puis convertir ces trente-sept hommes à la
foi du Christ, je n’aurai pas dignement employé mon temps, quand je
devrais même n’être jamais retiré de l’île? Le salut de tant d’âmes
n’est-il pas infiniment plus précieux que ne l’est ma vie et même
celle de vingt autres de ma profession? Oui, sir, j’adresserais toute
ma vie des actions de grâce au Christ et à la Sainte Vierge si je
pouvais devenir le moindre instrument heureux du salut de l’âme de ces
pauvres hommes, dussé-je ne jamais mettre le pied hors de cette île,
et ne revoir jamais mon pays natal. Or, puisque vous voulez bien me
faire l’honneur de me confier cette tâche,—en reconnaissance de quoi
je prierai pour vous tous les jours de ma vie,—je vous adresserai une
humble requête.»—«Qu’est-ce? lui dis-je.»—«C’est, répondit-il, de
laisser avec moi votre serviteur Vendredi, pour me servir d’interprète
et me seconder auprès de ces sauvages; car sans truchement je ne
saurais en être entendu ni les entendre.»
Je fus profondément ému à cette demande, car je ne pouvais songer
à me séparer de Vendredi, et pour maintes raisons. Il avait été le
compagnon de mes travaux; non seulement il m’était fidèle, mais son
dévouement était sans bornes, et j’avais résolu de faire quelque chose
de considérable pour lui s’il me survivait, comme c’était probable.
D’ailleurs je pensais qu’ayant fait de Vendredi un protestant, ce
serait vouloir l’embrouiller entièrement que de l’inciter à embrasser
une autre communion. Il n’eût jamais voulu croire, tant que ses yeux
seraient restés ouverts, que son vieux maître fût un hérétique et
serait damné. Cela ne pouvait donc avoir pour résultat que de ruiner
les principes de ce pauvre garçon et de le rejeter dans son idolâtrie
première.
Toutefois, dans cette angoisse, je fus soudainement soulagé par la
pensée que voici: je déclarai à mon jeune prêtre qu’en honneur je
ne pouvais pas dire que je fusse prêt à me séparer de Vendredi pour
quelque motif que ce pût être, quoiqu’une œuvre qu’il estimait plus
que sa propre vie dût sembler à mes yeux de beaucoup plus de prix que
la possession ou le départ d’un serviteur; que d’ailleurs j’étais
persuadé que Vendredi ne consentirait jamais en aucune façon à se
séparer de moi, et que l’y contraindre violemment serait une injustice
manifeste, parce que je lui avais promis que je ne le renverrais
jamais, et qu’il m’avait promis et juré de ne jamais m’abandonner, à
moins que je ne le chassasse.
Là-dessus notre abbé parut fort en peine, car tout accès à l’esprit de
ces pauvres gens lui était fermé, puisqu’il ne comprenait pas un seul
mot de leur langue, ni eux un seul mot de la sienne. Pour trancher
la difficulté, je lui dis que le père de Vendredi avait appris
l’espagnol, et que lui-même le connaissant, il pourrait lui servir
d’interprète. Ceci lui remit du baume dans le cœur, et rien n’eût pu
le dissuader de rester pour tenter la conversion des sauvages. Mais la
Providence donna à toutes ces choses un tour différent et fort heureux.
Je reviens maintenant à la première partie de ses reproches.—Quand
nous fûmes arrivés chez les Anglais, je les mandai tous ensemble, et,
après leur avoir rappelé ce que j’avais fait pour eux, c’est-à-dire
de quels objets nécessaires je les avais pourvus et de quelle manière
ces objets avaient été distribués, ce dont ils étaient pénétrés et
reconnaissants, je commençai à leur parler de la vie scandaleuse
qu’ils menaient, et je leur répétai toutes les remarques que le prêtre
avait déjà faites à cet égard. Puis, leur démontrant combien cette
vie était antichrétienne et impie, je leur demandai s’ils étaient
mariés ou célibataires. Ils m’exposèrent aussitôt leur état, et me
déclarèrent que deux d’entre eux étaient veufs et les trois autres
simplement garçons.—«Comment, poursuivis-je, avez-vous pu en bonne
conscience prendre ces femmes, vivre avec elles comme vous l’avez
fait, les appeler vos épouses, en avoir un si grand nombre d’enfants,
sans être légitimement mariés?»
Ils me firent tous la réponse à laquelle je m’attendais, qu’il n’y
avait eu personne pour les marier; qu’ils s’étaient engagés devant
le gouverneur à les prendre pour épouses et à les garder et à les
reconnaître comme telles, et qu’ils pensaient, eu égard à l’état des
choses, qu’ils étaient aussi légitimement mariés que s’ils l’eussent
été par un recteur et avec toutes les formalités du monde.
Je leur répliquai que sans aucun doute ils étaient unis aux yeux de
Dieu et consciencieusement obligés de garder ces femmes pour épouses;
mais que les lois humaines étant tout autres, ils pouvaient prétendre
n’être pas liés et délaisser à l’avenir ces malheureuses et leurs
enfants; et qu’alors leurs épouses, pauvres femmes désolées, sans amis
et sans argent, n’auraient aucun moyen de se sortir de peine. Aussi,
leur dis-je, à moins que je ne fusse assuré de la droiture de leurs
intentions, que je ne pouvais rien pour eux; que j’aurais soin que ce
que je ferais fût, à leur exclusion, tout au profit de leurs femmes
et de leurs enfants; et, à moins qu’ils ne me donnassent l’assurance
qu’ils épouseraient ces femmes, que je ne pensais pas qu’il fût
convenable qu’ils vécussent ainsi plus longtemps ensemble; car c’était
tout à la fois scandaleux pour les hommes et offensant pour Dieu, dont
ils ne pouvaient espérer la bénédiction s’ils continuaient une telle
existence.
Tout se passa selon mon attente. Ils me déclarèrent, principalement
Atkins, qui semblait alors parler pour les autres, qu’ils aimaient
leurs femmes autant que si elles fussent nées dans leur propre pays
natal, et qu’ils ne les abandonneraient sous aucun prétexte au
monde; qu’ils avaient l’intime croyance qu’elles étaient tout aussi
vertueuses, tout aussi modestes, et qu’elles faisaient tout ce qui
dépendait d’elles pour eux et pour leurs enfants tout aussi bien que
quelque femme que ce put être. Enfin, que nulle considération ne
pourrait les en séparer. William Atkins ajouta, pour son compte, que
si quelqu’un voulait l’emmener et lui offrait de le reconduire en
Angleterre et de le faire capitaine du meilleur navire de guerre de
la marine, il refuserait de partir s’il ne pouvait emmener avec lui
sa femme et ses enfants; et que, s’il se trouvait un ecclésiastique à
bord, il se marierait avec elle sur-le-champ et de tout cœur.
C’était là justement ce que je voulais. Le prêtre n’était pas avec moi
en ce moment, mais il n’était pas loin. Je dis donc à Atkins, pour
l’éprouver jusqu’au bout, que j’avais avec moi un ecclésiastique,
et que, s’il était sincère, je le marierais le lendemain; puis
je l’engageai à y réfléchir et à en causer avec les autres. Il
me répondit que, quant à lui-même, il n’avait nullement besoin
de réflexion, car il était fort disposé à cela, et fort aise que
j’eusse un ministre avec moi. Son opinion était d’ailleurs que tous
y consentiraient également. Je lui déclarai alors que mon ami le
ministre était Français et ne parlait pas anglais; mais que je ferais
entre eux l’office de clerc. Il ne me demanda seulement pas s’il était
papiste ou protestant, ce que vraiment je redoutais. Jamais même il ne
fut question de cela. Sur ce, nous nous séparâmes. Moi, je retournai
vers mon ecclésiastique et William Atkins rentra pour s’entretenir
avec ses compagnons.—Je recommandai au prêtre français de ne rien
leur dire jusqu’à ce que l’affaire fût tout à fait mûre, et je lui
communiquai leur réponse.
Avant que j’eusse quitté leur habitation, ils vinrent tous à moi
pour m’annoncer qu’ils avaient considéré ce que je leur avais dit;
qu’ils étaient ravis d’apprendre que j’eusse un ecclésiastique en ma
compagnie, et qu’ils étaient prêts à me donner la satisfaction que
je désirais, et à se marier dans les formes dès que tel serait mon
plaisir; car ils étaient bien éloignés de souhaiter de se séparer
de leurs femmes, et n’avaient eu que des vues honnêtes quand ils en
avaient fait choix. J’arrêtai alors qu’ils viendraient me trouver le
lendemain matin, et dans cette entrefaite qu’ils expliqueraient à
leurs femmes le sens de la loi du mariage, dont le but n’était pas
seulement de prévenir le scandale, mais de les obliger, eux, à ne
point les délaisser, quoiqu’il pût advenir.
[Illustration: Ils vinrent tous à moi...]
Les femmes saisirent aisément l’esprit de la chose, et en furent
très satisfaites, comme en effet elles avaient sujet de l’être.
Aussi ne manquèrent-ils pas le lendemain de se réunir tous dans mon
appartement, où je produisis mon ecclésiastique. Quoiqu’il n’eût pas
la robe d’un ministre anglican, ni le costume d’un prêtre français,
comme il portait un vêtement noir, à peu près en manière de soutane,
et noué d’une ceinture, il ne ressemblait pas trop mal à un pasteur.
Quant au mode de communication, je fus son interprète.
La gravité de ses manières avec eux, et les scrupules qu’il se fit
de marier les femmes, parce qu’elles n’étaient pas baptisées et ne
professaient pas la foi chrétienne, leur inspirèrent une extrême
considération pour sa personne. Après cela, il ne leur fut pas
nécessaire de s’enquérir s’il était ou non ecclésiastique.
Vraiment je craignis que son scrupule ne fût poussé si loin, qu’il ne
voulût pas les marier du tout. Nonobstant tout ce que je pus dire,
il me résista, avec modestie, mais avec fermeté; et enfin il refusa
absolument de les unir, à moins d’avoir conféré préalablement avec les
hommes et avec les femmes aussi. Bien que d’abord j’y eusse un peu
répugné, je finis par y consentir de bonne grâce, après avoir reconnu
la sincérité de ses vues.
Il commença par leur dire que je l’avais instruit de leur situation
et du présent dessein; qu’il était tout disposé à s’acquitter de
cette partie de son ministère, à les marier enfin, comme j’en avais
manifesté le désir, mais qu’avant de pouvoir le faire, il devait
prendre la liberté de s’entretenir avec eux. Alors il leur déclara
qu’aux yeux de tout homme et selon l’esprit des lois sociales,
ils avaient vécu jusqu’à cette heure d’une manière irrégulière, à
laquelle rien que leur consentement à se marier ou à se séparer
effectivement et immédiatement ne pouvait mettre un terme; mais qu’en
cela il s’élevait même, relativement aux lois chrétiennes du mariage,
une difficulté qui ne laissait pas de l’inquiéter, celle d’unir un
chrétien à une sauvage, une idolâtre, une païenne, une créature non
baptisée; et cependant qu’il ne voyait pas qu’il lui fût possible
d’amener ces femmes par la voie de la persuasion à se faire baptiser,
ou à confesser le nom du Christ, dont il doutait qu’elles eussent
jamais ouï parler, et sans quoi elles ne pouvaient recevoir le baptême.
Il leur déclara encore qu’il présumait qu’eux-mêmes n’étaient que de
très indifférents chrétiens, n’ayant qu’une faible connaissance de
Dieu et de ses voies; qu’en conséquence il ne pouvait s’attendre à ce
qu’ils en eussent dit bien long à leurs femmes sur cet article; et
que, s’ils ne voulaient promettre de faire tous leurs efforts auprès
d’elles pour les persuader de devenir chrétiennes et de les instruire
de leur mieux dans la connaissance et la croyance de Dieu qui les a
créées, et dans l’adoration de Jésus-Christ qui les a rachetées, il
ne pourrait consacrer leur union; car il ne voulait point prêter les
mains à une alliance de chrétiens à des sauvages, chose contraire aux
principes de la religion chrétienne et formellement défendue par la
loi de Dieu.
Ils écoutèrent fort attentivement tout ceci, que, sortant de sa
bouche, je leur transmettais très fidèlement et aussi littéralement
que je le pouvais, ajoutant seulement parfois quelque chose de mon
propre, pour leur faire sentir combien c’était juste et combien
je l’approuvais. Mais j’établissais toujours très scrupuleusement
une distinction entre ce que je tirais de moi-même et ce qui était
les paroles du prêtre. Ils me répondirent que ce que le gentleman
avait dit était véritable, qu’ils n’étaient eux-mêmes que de très
indifférents chrétiens, et qu’ils n’avaient jamais touché un mot de
religion à leurs femmes.—«Seigneur Dieu! sir, s’écria William Atkins,
comment leur enseignerions-nous la religion? nous n’y entendons rien
nous-mêmes. D’ailleurs, si nous allions leur parler de Dieu, de
Jésus-Christ, du ciel et de l’enfer, ce serait vouloir les faire rire
à nos dépens, à les pousser à nous demander ce que nous-mêmes nous
croyons; et si nous leur disions que nous ajoutons foi à toutes les
choses dont nous leur parlons, par exemple, que les bons vont au ciel
et les méchants en enfer, elles ne manqueraient pas de nous demander
où nous prétendons aller nous-mêmes, qui croyons à tout cela et n’en
sommes pas moins de mauvais êtres, comme en effet nous le sommes.
Vraiment, sir, cela suffirait pour leur inspirer tout d’abord du
dégoût pour la religion. Il faut avoir de la religion soi-même avant
de vouloir prêcher les autres.»—«William Atkins, lui repartis-je,
quoique j’aie peur que ce que vous dites ne soit que trop vrai en soi,
ne pourriez-vous cependant répondre à votre femme qu’elle est plongée
dans l’erreur; qu’il est un Dieu; qu’il y a une religion meilleure que
la sienne; que ses dieux sont des idoles qui ne peuvent ni entendre ni
parler; qu’il existe un grand Être qui a fait toutes choses et qui a
puissance de détruire tout ce qu’il a fait; qu’il récompense le bien
et punit le mal; et que nous serons jugés par lui à la fin, selon nos
œuvres en ce monde? Vous n’êtes pas tellement dépourvu de sens que la
nature elle-même ne vous ait enseigné que tout cela est vrai; je suis
sûr que vous savez qu’il en est ainsi, et que vous y croyez vous-même.
—«Cela est juste, sir, répliqua Atkins; mais de quel front pourrais-je
dire quelque chose de tout ceci à ma femme quand elle me répondrait
immédiatement que ce n’est pas vrai?
—«Pas vrai! répliquai-je. Qu’entendez-vous par là?
—«Oui, sir, elle me dira qu’il n’est pas vrai que ce Dieu dont je
lui parlerai soit juste, et puisse punir et récompenser, puisque je
ne suis pas puni et livré à Satan, moi qui ai été, elle ne le sait
que trop, une si mauvaise créature envers elle et envers tous les
autres, puisqu’il souffre que je vive, moi qui ai toujours agi si
contrairement à ce qu’il faut que je lui présente comme le bien, et à
ce que j’eusse dû faire.
—«Oui, vraiment, Atkins, répétai-je, j’ai grand’peur que tu ne
dises trop vrai.»—Et là-dessus je reportai les réponses d’Atkins
à l’ecclésiastique, qui brûlait de les connaître.—«Oh! s’écria le
prêtre, dites-lui qu’il est une chose qui peut le rendre le meilleur
ministre du monde auprès de sa femme, et que c’est la repentance; car
personne ne prêche le repentir comme les vrais pénitents. Il ne lui
manque que cela pour être mieux que tout autre en état d’instruire son
épouse. C’est alors qu’il sera qualifié pour lui apprendre que non
seulement il est un Dieu, juste rémunérateur du bien et du mal, mais
que ce Dieu est un être miséricordieux; que, dans sa bonté ineffable
et sa patience infinie, il diffère de punir ceux qui l’outragent, à
dessein d’user de clémence, car il ne veut pas la mort du pécheur,
mais bien qu’il revienne à soi et qu’il vive; que souvent il souffre
que les méchants parcourent une longue carrière; que souvent même il
ajourne leur damnation au jour de l’universelle rétribution; et que
c’est là une preuve évidente d’un Dieu et d’une vie future, que les
justes ne reçoivent pas leur récompense ni les méchants leur châtiment
en ce monde. Ceci le conduira naturellement à enseigner à sa femme
les dogmes de la résurrection et du jugement dernier. En vérité, je
vous le dis, que seulement il se repente, et il sera pour sa femme un
excellent instrument de repentance.»
Je répétai tout ceci à Atkins, qui l’écouta d’un air fort grave, et
qui, il était facile de le voir, en fut extraordinairement affecté.
Tout à coup, s’impatientant et me laissant à peine achever:—«Je sais
tout cela, master, me dit-il, et bien d’autres choses encore; mais je
n’aurai pas l’impudence de parler ainsi à ma femme, quand Dieu et ma
propre conscience savent, quand ma femme elle-même serait contre moi
un irrécusable témoin, que j’ai vécu comme si je n’eusse jamais ouï
parler de Dieu ou d’une vie future ou de rien de semblable; et pour
ce qui est de mon repentir, hélas!...—là-dessus il poussa un profond
soupir et je vis ses yeux se mouiller de larmes,—tout est perdu pour
moi!»—«Perdu! Atkins; mais qu’entends-tu par là?»—«Je ne sais que trop
ce que j’entends, sir, répondit-il; j’entends qu’il est trop tard, et
que ce n’est que trop vrai.»
Je traduisis mot pour mot à mon ecclésiastique ce que William venait
de me dire. Le pauvre prêtre zélé,—ainsi dois-je l’appeler, car,
quelle que fût sa croyance, il avait assurément une rare sollicitude
du salut de l’âme de son prochain, et il serait cruel de penser qu’il
n’eût pas une égale sollicitude de son propre salut; cet homme zélé
et charitable, dis-je, ne put aussi retenir ses larmes; mais, s’étant
remis, il me dit:—«Faites-lui cette seule question: Est-il satisfait
qu’il soit trop tard ou en est-il chagrin, et souhaiterait-il qu’il
n’en fût pas ainsi?»—Je posai nettement la question à Atkins, et il
me répondit avec beaucoup de chaleur:—«Comment un homme pourrait-il
trouver sa satisfaction dans une situation qui sûrement doit avoir
pour fin la mort éternelle? Bien loin d’en être satisfait, je pense,
au contraire, qu’un jour ou l’autre elle causera ma ruine.»
—«Qu’entendez-vous par là?» lui dis-je. Et il me répliqua qu’il
pensait en venir, ou plus tôt ou plus tard, à se couper la gorge pour
mettre fin à ses terreurs.
L’ecclésiastique hocha la tête d’un air profondément pénétré, quand
je lui reportai tout cela; et, s’adressant brusquement à moi, il
me dit:—«Si tel est son état, vous pouvez l’assurer qu’il n’est pas
trop tard. Le Christ lui donnera repentance. Mais, je vous en prie,
ajouta-t-il, expliquez-lui ceci: Que comme l’homme n’est sauvé que
par le Christ et le mérite de sa Passion intercédant la miséricorde
divine, il n’est jamais trop tard pour rentrer en grâce. Pense-t-il
qu’il soit possible à l’homme de pécher au delà des bornes de la
puissance miséricordieuse de Dieu? Dites-lui, je vous prie, qu’il
y a peut-être un temps où, lassée, la grâce divine cesse ses longs
efforts, et où Dieu peut refuser de prêter l’oreille; mais que pour
l’homme il n’est jamais trop tard pour implorer merci; que nous,
qui sommes serviteurs du Christ, nous avons pour mission de prêcher
le pardon en tout temps, au nom de Jésus-Christ, à tous ceux qui
se repentent sincèrement. Donc ce n’est jamais trop tard pour se
repentir.»
Je répétai tout ceci à Atkins. Il m’écouta avec empressement; mais
il parut vouloir remettre la fin de l’entretien, car il me dit qu’il
désirait sortir pour causer un peu avec sa femme. Il se retira en
effet, et nous poursuivîmes avec ses compagnons. Je m’aperçus qu’ils
étaient tous ignorants jusqu’à la stupidité en matière de religion,
comme je l’étais moi-même quand je m’enfuis de chez mon père pour
courir le monde. Cependant aucun d’eux ne s’était montré inattentif
à ce qui avait été dit; et tous promirent sérieusement d’en parler à
leurs femmes, et d’employer tous leurs efforts pour les persuader de
se faire chrétiennes.
L’ecclésiastique sourit lorsque je lui rendis leur réponse; mais il
garda longtemps le silence. A la fin pourtant, secouant la tête:—«Nous
qui sommes serviteurs du Christ, dit-il, nous ne pouvons qu’exhorter
et instruire; quand les hommes se soumettent et se conforment à
nos censures, et promettent ce que nous demandons, notre pouvoir
s’arrête là; nous sommes tenus d’accepter leurs bonnes paroles. Mais
croyez-moi, sir, continua-t-il, quoi que vous ayez pu apprendre de la
vie de cet homme que vous nommez William Atkins, j’ai la conviction
qu’il est parmi eux le seul sincèrement converti. Je le regarde comme
un vrai pénitent. Non que je désespère des autres. Mais cet homme-ci
est profondément frappé des égarements de sa vie passée, et je ne
doute pas que lorsqu’il viendra à parler de religion à sa femme, il
ne s’en pénètre lui-même efficacement; car s’efforcer d’instruire
les autres est souvent le meilleur moyen de s’instruire soi-même.
J’ai connu un homme qui, ajouta-t-il, n’ayant de la religion que des
notions sommaires, et menant une vie au plus haut point coupable
et perdue de débauches, en vint à une complète résipiscence en
s’appliquant à convertir un juif. Si donc le pauvre Atkins se met une
fois à parler sérieusement de Jésus-Christ à sa femme, j’ose parier
qu’il entrera par là lui-même dans la voie d’une entière conversion
et d’une sincère pénitence. Et qui sait ce qui peut s’ensuivre?»
D’après cette conversation cependant, et les susdites promesses de
s’efforcer à persuader aux femmes d’embrasser le christianisme, le
prêtre maria les trois couples présents. William Atkins et sa femme
n’étaient pas encore rentrés. Les épousailles faites, après avoir
attendu quelque temps, mon ecclésiastique fut curieux de savoir où
était allé Atkins; et, se tournant vers moi, il me dit:—«Sir, je vous
en supplie, sortons de votre labyrinthe, et allons voir. J’ose avancer
que nous trouverons par là ce pauvre homme causant sérieusement avec
sa femme et lui enseignant déjà quelque chose de la religion.»—Je
commençais à être de même avis. Nous sortîmes donc ensemble, et je le
menai par un chemin qui n’était connu que de moi, et où les arbres
s’élevaient si épais qu’il n’était pas facile de voir à travers les
touffes de feuillage, qui permettaient encore moins d’être vu qu’elles
ne laissaient voir. Quand nous fûmes arrivés à la lisière du bois,
j’aperçus Atkins et sa sauvage épouse au teint basané assis à l’ombre
d’un buisson et engagés dans une conversation animée. Je restai coi
jusqu’à ce que mon ecclésiastique m’eût rejoint; et alors, lui ayant
montré où ils étaient, nous fîmes halte et les examinâmes longtemps
avec la plus grande attention.
[Illustration: J’aperçus Atkins et sa sauvage épouse...]
Nous remarquâmes qu’il la sollicitait vivement en lui montrant du
doigt là-haut le soleil et toutes les régions des cieux; puis en bas
la terre, puis au loin la mer, puis lui-même, puis elle, puis les bois
et les arbres.—«Or, me dit mon ecclésiastique, vous le voyez, voici
que mes paroles se vérifient: il la prêche. Observez-le; maintenant
il lui enseigne que notre Dieu les a faits, elle et lui, de même que
le firmament, la terre, la mer, les bois et les arbres.»—«Je le crois
aussi,» lui répondis-je.—Aussitôt nous vîmes Atkins se lever, puis se
jeter à genoux en élevant ses deux mains vers le ciel. Nous supposâmes
qu’il proférait quelque chose, mais nous ne pûmes l’entendre: nous
étions trop éloignés pour cela. Il resta à peine une demi-minute
agenouillé, revint s’asseoir auprès de sa femme et lui parla derechef.
Nous remarquâmes alors combien elle était attentive; mais gardait-elle
le silence ou parlait-elle, c’est ce que nous n’aurions su dire.
Tandis que ce pauvre homme était agenouillé, j’avais vu des larmes
couler en abondance sur les joues de mon ecclésiastique, et j’avais eu
peine moi-même à me retenir. Mais c’était un grand chagrin pour nous
que de ne pas être assez près pour entendre quelque chose de ce qui
s’agitait entre eux.
Cependant nous ne pouvions approcher davantage de peur de les
troubler. Nous résolûmes donc d’attendre la fin de cette conversation
silencieuse, qui d’ailleurs nous parlait assez haut sans le secours
de la voix. Atkins, comme je l’ai dit, s’était assis de nouveau tout
auprès de sa femme, et lui parlait derechef avec chaleur. Deux ou
trois fois nous pûmes voir qu’il l’embrassait passionnément. Une
autre fois nous le vîmes prendre son mouchoir, lui essuyer les yeux,
puis l’embrasser encore avec transport. Enfin, après plusieurs choses
semblables, nous le vîmes se relever tout à coup, lui tendre la main
pour l’aider à faire de même, puis, la tenant ainsi, la conduire
aussitôt à quelques pas de là, où tous deux s’agenouillèrent et
restèrent dans cette attitude deux minutes environ.
Mon ami ne se possédait plus. Il s’écria:—«Saint Paul! saint Paul!
voyez, il prie!»—Je craignis qu’Atkins ne l’entendît: je le conjurai
de se modérer pendant quelques instants, afin que nous pussions voir
la fin de cette scène, qui, pour moi, je dois le confesser, fut bien
tout à la fois la plus touchante et la plus agréable que j’aie jamais
vue de ma vie. Il chercha en effet à se rendre maître de lui; mais
il était dans de tels ravissements de penser que cette pauvre femme
païenne était devenue chrétienne, qu’il lui fut impossible de se
contenir, et qu’il versa des larmes à plusieurs reprises. Levant les
mains vers le ciel et se signant la poitrine, il faisait des oraisons
jaculatoires pour rendre grâce à Dieu d’une preuve si miraculeuse
du succès de nos efforts; tantôt il parlait tout bas et je pouvais
à peine entendre, tantôt à voix haute, tantôt en latin, tantôt en
français; deux où trois fois des larmes de joie l’interrompirent
et étouffèrent ses paroles tout à fait. Je le conjurai de nouveau
de se calmer, afin que nous pussions observer de plus près et plus
complètement ce qui se passait sous nos yeux, ce qu’il fit pour
quelque temps. La scène n’était pas finie; car, après qu’ils se
furent relevés, nous vîmes encore le pauvre homme parler avec ardeur
à sa femme, et nous reconnûmes à ses gestes qu’elle était vivement
touchée de ce qu’il disait: elle levait fréquemment les mains au
ciel, elle posait une main sur sa poitrine, ou prenait telles autres
attitudes qui décèlent d’ordinaire une componction profonde et une
sérieuse attention. Ceci dura un demi-quart d’heure environ. Puis ils
s’éloignèrent trop pour que nous pussions les épier plus longtemps.
Je saisis cet instant pour adresser la parole à mon religieux, et je
lui dis d’abord que j’étais charmé d’avoir vu dans ses détails ce dont
nous venions d’être témoins; que, malgré que je fusse assez incrédule
en pareil cas, je me laissais cependant aller à croire qu’ici tout
était fort sincère, tant de la part du mari que de celle de la femme,
quelle que put être d’ailleurs leur ignorance, et que j’espérais
qu’un tel commencement aurait encore une fin plus heureuse.—«Et qui
sait, ajoutai-je, si ces deux-là ne pourront pas avec le temps,
par la voie de l’enseignement et de l’exemple, opérer sur quelques
autres?»—«Quelques autres, reprit-il en se tournant brusquement vers
moi, voire même sur tous les autres. Faites fond là-dessus: si ces
deux sauvages,—car lui, à votre propre dire, n’a guère laissé voir
qu’il valût mieux,—s’adonnent à Jésus-Christ, ils n’auront pas de
cesse qu’ils n’aient converti tous les autres; car la vraie religion
est naturellement communicative, et celui qui une bonne fois s’est
fait chrétien ne laissera jamais un païen derrière lui s’il peut
le sauver.»—J’avouai que penser ainsi était un principe vraiment
chrétien, et la preuve d’un zèle véritable et d’un cœur généreux
en soi.—«Mais, mon ami, poursuivis-je, voulez-vous me permettre de
soulever ici une difficulté? Je n’ai pas la moindre chose à objecter
contre le fervent intérêt que vous déployez pour convertir ces pauvres
gens du paganisme à la religion chrétienne; mais quelle consolation en
pouvez-vous tirer, puisque, à votre sens, ils sont hors du giron de
l’Église catholique, hors de laquelle vous croyez qu’il n’y a point
de salut? Ce ne sont toujours à vos yeux que des hérétiques, et, pour
cent raisons, aussi effectivement damnés que les païens eux-mêmes.»
A ceci il répondit avec beaucoup de candeur et de charité
chrétienne:—«Sir, je suis catholique de l’Église romaine et prêtre de
l’ordre de Saint-Benoît, et je professe tous les principes de la foi
romaine; mais cependant, croyez-moi, et ce n’est pas comme compliment
que je vous dis cela, ni eu égard à ma position et à vos amitiés, je
ne vous regarde pas, vous qui vous appelez vous-mêmes réformés, sans
quelque sentiment charitable. Je n’oserais dire, quoique je sache que
c’est en général notre opinion, je n’oserais dire que vous ne pouvez
être sauvés, je ne prétends en aucune manière limiter la miséricorde
du Christ jusqu’au point de penser qu’il ne puisse vous recevoir dans
le sein de son Église par des voies à nous impalpables, et qu’il nous
est impossible de connaître, et j’espère que vous avez la même charité
pour nous. Je prie chaque jour pour que vous soyez tous restitués à
l’Église du Christ, de quelque manière qu’il plaise à Celui qui est
infiniment sage de vous y ramener. En attendant, vous reconnaîtrez
sûrement qu’il m’appartient, comme catholique, d’établir une grande
différence entre un protestant et un païen; entre celui qui invoque
Jésus-Christ, quoique dans un mode que je ne juge pas conforme à la
véritable foi, et un sauvage, un barbare, qui ne connaît ni Dieu, ni
Christ, ni Rédempteur. Si vous n’êtes pas dans le giron de l’Église
catholique, nous espérons que vous êtes plus près d’y entrer que
ceux-là qui ne connaissent aucunement ni Dieu ni son Église. C’est
pourquoi je me réjouis quand je vois ce pauvre homme, que vous me
dites avoir été un débauché et presque un meurtrier, s’agenouiller et
prier Jésus-Christ, comme nous supposons qu’il a fait, malgré qu’il
ne soit pas pleinement éclairé, dans la persuasion où je suis que
Dieu, de qui toute œuvre semblable procède, touchera sensiblement son
cœur et le conduira, en son temps, à une connaissance plus profonde
de la vérité. Et si Dieu inspire à ce pauvre homme de convertir et
d’instruire l’ignorante sauvage son épouse, je ne puis croire qu’il
le repoussera lui-même. N’ai-je donc pas raison de me réjouir lorsque
je vois quelqu’un amené à la connaissance du Christ, quoiqu’il ne
puisse être apporté jusque dans le sein de l’Église catholique, juste
à l’heure où je puis le désirer, tout en laissant à la bonté du Christ
le soin de parfaire son œuvre en son temps et par ses propres voies?
Certes, je me réjouirais si tous les sauvages de l’Amérique étaient
amenés, comme cette pauvre femme, à prier Dieu, dussent-ils être
tous protestants d’abord, plutôt que de les voir persister dans le
paganisme et l’idolâtrie, fermement convaincu que je serais que Celui
qui aurait épanché sur eux cette lumière daignerait plus tard les
illuminer d’un rayon de sa céleste grâce et les recueillir dans le
bercail de son Église, alors que bon lui semblerait.»
Je fus autant étonné de la sincérité et de la modération de ce papiste
véritablement pieux, que terrassé par la force de sa dialectique, et
il me vint en ce moment à l’esprit que si une pareille modération
était universelle, nous pourrions être tous chrétiens catholiques,
quelle que fût l’Église ou la communion particulière à laquelle nous
appartinssions; que l’esprit de charité bientôt nous insinuerait tous
dans de droits principes; et en un mot, comme il pensait qu’une
semblable charité nous rendrait tous catholiques, je lui dis qu’à
mon sens, si tous les membres de son Église professaient la même
tolérance, ils seraient bientôt tous protestants. Et nous brisâmes là,
car nous n’entrions jamais en controverse.
Cependant, changeant de langage, et lui prenant la main:—«Mon ami,
lui dis-je, je souhaiterais que tout le clergé de l’Église romaine
fût doué d’une telle modération, et d’une charité égale à la vôtre.
Je suis entièrement de votre opinion; mais je dois vous dire que si
vous prêchiez une pareille doctrine en Espagne ou en Italie, on vous
livrerait à l’Inquisition.
—«Cela se peut, répondit-il. J’ignore ce que feraient les Espagnols
ou les Italiens; mais je ne dirai pas qu’ils en soient meilleurs
chrétiens pour cette rigueur: car ma conviction est qu’il n’y a point
d’hérésie dans un excès de charité.»