Mais, ayant pris congé des sauvages avec tout le respect et la

politesse possibles entre gens qui, de part et d’autre, n’entendent

pas un mot de ce qu’ils se disent, ils mirent à la voile et revinrent

à la première île, où, en arrivant, ils donnèrent la liberté à huit de

leurs captifs, dont ils avaient un trop grand nombre.

Pendant le voyage, ils tâchèrent d’entrer en communication avec leurs

prisonniers; mais il était impossible de leur faire entendre quoi

que ce fût. A chaque chose qu’on leur disait, qu’on leur donnait ou

faisait, ils croyaient qu’on allait les tuer. Quand ils se mirent à

les délier, ces pauvres misérables jetèrent de grands cris, surtout

les femmes, comme si déjà elles se fussent senti le couteau sur la

gorge, s’imaginant qu’on ne les détachait que pour les assassiner.

Il en était de même si on leur donnait à manger; ils en concluaient

que c’était de peur qu’ils ne dépérissent et qu’ils ne fussent pas

assez gras pour être tués. Si l’un d’eux était regardé d’une manière

plus particulière, il s’imaginait que c’était pour voir s’il était

le plus gras et le plus propre à être tué le premier. Après même que

les Anglais les eurent amenés dans l’île et qu’ils eurent commencé à

en user avec bonté à leur égard et à les bien traiter, ils ne s’en

attendaient pas moins chaque jour à servir de dîner ou de souper à

leurs nouveaux maîtres.

Quand les trois aventuriers eurent terminé cet étrange récit ou

journal de leur voyage, les Espagnols leur demandèrent où était leur

nouvelle famille. Ils leur répondirent qu’ils l’avaient débarquée et

placée dans l’une de leurs huttes et qu’ils étaient venus demander

quelques vivres pour elle. Sur quoi les Espagnols et les deux autres

Anglais, c’est-à-dire la colonie tout entière, résolurent d’aller la

voir, et c’est ce qu’ils firent: le père de Vendredi les accompagna.

Quand ils entrèrent dans la hutte, ils les virent assis et garrottés,

car lorsque les Anglais avaient débarqué ces pauvres gens, ils leur

avaient lié les mains, afin qu’ils ne pussent s’emparer du canot et

s’échapper; ils étaient donc là assis, entièrement nus. D’abord il y

avait trois hommes vigoureux, beaux garçons, bien découplés, droits

et bien proportionnés, pouvant avoir de trente à trente-cinq ans; puis

cinq femmes, dont deux paraissaient avoir de trente à quarante ans;

deux autres n’ayant pas plus de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, et une

cinquième, grande et belle fille de seize à dix-sept ans. Les femmes

étaient d’agréables personnes aussi belles de corps que de visage,

seulement elles étaient basanées; deux d’entre elles, si elles eussent

été parfaitement blanches, auraient passé pour de jolies femmes, même

à Londres, car elles avaient un air fort avenant et une contenance

fort modeste, surtout lorsque par la suite elles furent vêtues et

parées, comme ils disaient, bien qu’à vrai dire, ce fût peu de chose

que cette parure. Nous y reviendrons.

Cette vue, on n’en saurait douter, avait quelque chose de pénible pour

nos Espagnols, qui, c’est justice à leur rendre, étaient des hommes

de la conduite la plus noble, du calme le plus grand, du caractère

le plus grave, et de l’humeur la plus parfaite que j’aie jamais

rencontrée, et en particulier d’une très grande modestie, comme on va

le voir tout à l’heure. Je disais donc qu’il était fort pénible pour

eux de voir trois hommes et cinq femmes nus, tous garrottés ensemble

et dans la position la plus misérable où la nature humaine puisse être

supposée, s’attendant à chaque instant à être arrachés de ce lieu, à

avoir le crâne fracassé et à être dévorés comme un veau tué pour un

gala.

La première chose qu’ils firent fut d’envoyer le vieil Indien, le

père de Vendredi, auprès d’eux, afin de voir s’il en reconnaîtrait

quelqu’un, et s’il comprendrait leur langue. Dès que ce vieillard fut

entré, il les regarda avec attention l’un après l’autre, mais n’en

reconnut aucun; et aucun d’eux ne put comprendre une seule des paroles

ou un seul des signes qu’il leur adressait, à l’exception d’une des

femmes.

Néanmoins ce fut assez pour le but qu’on se proposait, c’est-à-dire

pour les assurer que les gens entre les mains desquels ils étaient

tombés étaient des chrétiens, auxquels l’action de manger des hommes

et des femmes faisait horreur, et qu’ils pouvaient être certains qu’on

ne les tuerait pas. Aussitôt qu’ils eurent l’assurance de cela, ils

firent éclater une telle joie, et par des manifestations si grotesques

et si diverses, qu’il serait difficile de la décrire: il paraît qu’ils

appartenaient à des nations différentes.

On chargea ensuite la femme qui servait d’interprète de leur demander

s’ils consentaient à être les serviteurs des hommes qui les avaient

emmenés dans le but de leur sauver la vie, et à travailler pour eux.

A cette question ils se mirent tous à danser; et aussitôt l’un prit

une chose, l’autre une autre, enfin tout ce qui se trouvait sous leurs

mains, et le plaçaient sur leurs épaules, pour faire connaître par là

qu’ils étaient très disposés à travailler.

Le gouverneur, qui prévit que la présence de ces femmes parmi eux

ne tarderait pas à avoir des inconvénients, et pourrait occasionner

quelques querelles et peut-être des rixes sanglantes, demanda aux

trois Anglais comment ils entendaient traiter leurs prisonnières, et

s’ils se proposaient d’en faire leurs servantes ou leurs femmes? L’un

d’eux répondit brusquement et hardiment qu’ils en feraient l’un et

l’autre. A quoi le gouverneur répliqua:—«Mon intention n’est pas de

vous en empêcher; vous êtes maîtres à cet égard. Mais je pense qu’il

est juste, afin d’éviter parmi vous les désordres et les querelles,

et je l’attends de votre part par cette raison seulement, que si

quelqu’un de vous prend une de ces créatures pour femme ou pour

épouse, il n’en prenne qu’une, et qu’une fois prise il lui donne

protection; car, bien que nous ne puissions vous marier, la raison

n’en exige pas moins que, tant que vous resterez ici, la femme que

l’un de vous aura choisie soit à sa charge et devienne son épouse; je

veux dire, ajouta-t-il, que tant qu’il résidera ici, nul autre que lui

n’ait affaire à elle.»—Tout cela parut si juste que chacun y donna son

assentiment sans nulle difficulté.

Alors les Anglais demandèrent aux Espagnols s’ils avaient l’intention

de prendre quelqu’une de ces sauvages. Mais tous répondirent: «Non.»

Les uns dirent qu’ils avaient leurs femmes en Espagne, les autres

qu’ils ne voulaient pas de femmes qui n’étaient pas chrétiennes; et

tous déclarèrent qu’ils les respecteraient, ce qui est un exemple

de vertu que je n’ai jamais rencontré dans tous mes voyages. Pour

couper court de leur côté, les cinq Anglais prirent chacun une femme,

c’est-à-dire une femme temporaire; et depuis ils menèrent un nouveau

genre de vie. Les Espagnols et le père de Vendredi demeuraient dans

ma vieille habitation, qu’ils avaient beaucoup élargie à l’intérieur,

et avec eux les trois serviteurs qu’ils s’étaient acquis lors de

la dernière bataille des sauvages. C’étaient les principaux de

la colonie; ils pourvoyaient de vivres tous les autres, ils leur

prêtaient toute l’assistance possible, et selon que la nécessité le

requérait.

Le prodigieux de cette histoire est que cinq individus insociables et

mal assortis se soient accordés au sujet de ces femmes, et que deux

d’entre eux n’aient pas choisi la même, d’autant plus qu’il y en avait

deux ou trois parmi elles qui étaient sans comparaison plus agréables

que les autres. Mais ils trouvèrent un assez bon expédient pour éviter

les querelles: ils mirent les cinq femmes à part dans l’une des huttes

et allèrent tous dans l’autre, puis tirèrent au sort à qui choisirait

le premier.

[Illustration: Ils tirèrent au sort à qui choisirait le premier.]

Celui désigné pour choisir le premier alla seul à la hutte où se

trouvaient les pauvres créatures toutes nues, et emmena l’objet

de son choix. Il est digne d’observation que celui qui choisit le

premier prit celle qu’on regardait comme la moins bien et qui était

la plus âgée des cinq, ce qui mit en belle humeur ses compagnons:

les Espagnols même en sourirent. Mais le gaillard, plus clairvoyant

qu’aucun d’eux, considérait que c’est autant de l’application et du

travail que de toute autre chose qu’il faut attendre le bien-être; et,

en effet, cette femme fut la meilleure de toutes.

Quand les captives se virent ainsi rangées sur une file, puis emmenées

une à une, les terreurs de leur situation les assaillirent de nouveau,

et elles crurent fermement qu’elles étaient sur le point d’être

dévorées. Aussi, lorsque le matelot anglais entra et en emmena une,

les autres poussèrent un cri lamentable, se pendirent après elle et

lui dirent adieu avec tant de douleur et d’affection que le cœur

le plus dur du monde en aurait été déchiré. Il fut impossible aux

Anglais de leur faire comprendre qu’elles ne seraient pas égorgées

avant qu’ils eussent fait venir le vieux père de Vendredi, qui,

sur-le-champ, leur apprit que les cinq hommes qui étaient allés les

chercher l’une après l’autre les avaient choisies pour femmes.

Après que cela fut fait, et que l’effroi des femmes fut un peu

dissipé, les hommes se mirent à l’ouvrage. Les Espagnols vinrent les

aider, et en peu d’heures on leur eut élevé à chacun une hutte ou

tente pour se loger à part, car celles qu’ils avaient déjà étaient

encombrées d’outils, d’ustensiles de ménage et de provisions.

Les trois coquins s’étaient établis un peu plus loin que les deux

honnêtes gens, mais les uns et les autres sur le rivage septentrional

de l’île; de sorte qu’ils continuèrent à vivre séparément. Mon île fut

donc peuplée en trois endroits, et pour ainsi dire on venait d’y jeter

les fondements de trois villes.

Ici il est bon d’observer que, ainsi que cela arrive souvent dans le

monde,—la Providence, dans la sagesse de ses fins, en dispose-t-elle

ainsi? c’est ce que j’ignore,—les deux honnêtes gens eurent les plus

mauvaises femmes en partage, et les trois réprouvés, qui étaient

à peine dignes de la potence, qui n’étaient bons à rien et qui

semblaient nés pour ne faire du bien ni à eux-mêmes ni à autrui,

eurent trois femmes adroites, diligentes, soigneuses et intelligentes:

non que les deux premières fussent de mauvaises femmes sous le rapport

de l’humeur et du caractère, car toutes les cinq étaient des créatures

très prévenantes, très douces et très soumises, passives plutôt comme

des esclaves que comme des épouses; je veux dire seulement qu’elles

n’étaient pas également adroites, intelligentes ou industrieuses, ni

également économes et soigneuses.

Il est encore une autre observation que je dois faire, à l’honneur

d’une diligente persévérance d’une part, et à la honte d’un caractère

négligent et paresseux d’autre part; c’est que lorsque j’arrivai dans

l’île, et que j’examinai les améliorations diverses, les cultures et

la bonne direction des petites colonies, les deux Anglais avaient de

si loin dépassé les trois autres, qu’il n’y avait pas de comparaison

à établir entre eux. Ils n’avaient ensemencé, il est vrai, les uns

et les autres, que l’étendue de terrain nécessaire à leurs besoins,

et ils avaient eu raison à mon sens, car la nature nous dit qu’il

est inutile de semer plus qu’on ne consomme; mais la différence dans

la culture, les plantations, les clôtures, et dans tout le reste se

voyait de prime abord.

Les deux Anglais avaient planté autour de leur hutte un grand nombre

de jeunes arbres, de manière qu’en approchant de la place vous

n’aperceviez qu’un bois. Quoique leur plantation eût été ravagée deux

fois, l’une par leurs compatriotes et l’autre par l’ennemi, comme on

le verra en son lieu, néanmoins ils avaient tout rétabli, et tout chez

eux était florissant et prospère. Ils avaient des vignes parfaitement

plantées, bien qu’eux-mêmes n’en eussent jamais vu; et, grâce aux

soins qu’ils donnaient à cette culture, leurs raisins étaient déjà

aussi bons que ceux des autres. Ils s’étaient aussi fait une retraite

dans la partie la plus épaisse des bois. Ce n’était pas une caverne

naturelle comme celle que j’avais trouvée, mais une grotte qu’ils

avaient creusée à force de travail, où, lorsque arriva le malheur qui

va suivre, ils mirent en sûreté leurs femmes et leurs enfants, si

bien qu’on ne put les découvrir. Au moyen d’innombrables pieux de ce

bois qui, comme je l’ai dit, croît si facilement, ils avaient élevé

à l’entour un bocage impénétrable, excepté en un seul endroit où

ils grimpaient pour gagner l’extérieur, et de là entraient dans des

sentiers qu’ils s’étaient ménagés.

Quant aux trois réprouvés, comme je les appelle à juste titre, bien

que leur nouvelle position les eût beaucoup civilisés, en comparaison

de ce qu’ils étaient antérieurement, et qu’ils ne fussent pas à

beaucoup près aussi querelleurs, parce qu’ils n’avaient plus les

mêmes occasions de l’être, néanmoins l’un des compagnons d’un esprit

déréglé, je veux dire la paresse, ne les avait point abandonnés. Ils

semaient du blé, il est vrai, et faisaient des enclos; mais jamais

les paroles de Salomon ne se vérifièrent mieux qu’à leur égard:—«J’AI

PASSÉ PAR LA VIGNE DU PARESSEUX, ELLE ÉTAIT COUVERTE DE RONCES.»—Car,

lorsque les Espagnols vinrent pour voir leur moisson, ils ne purent

la découvrir en divers endroits, à cause des mauvaises herbes; il y

avait dans la haie plusieurs ouvertures par lesquelles les chèvres

sauvages étaient entrées et avaient mangé le blé; çà et là on avait

bouché le trou comme provisoirement avec des broussailles mortes, mais

c’était fermer la porte de l’écurie après que le cheval était déjà

volé. Lorsque, au contraire, ils allèrent voir la plantation des deux

autres, partout ils trouvèrent des marques d’une industrie prospère:

il n’y avait pas une mauvaise herbe dans leurs blés, pas une ouverture

dans leurs haies; et eux aussi ils vérifiaient ces autres paroles

de Salomon:—«LA MAIN DILIGENTE DEVIENT RICHE;» car toutes choses

croissaient et se bonifiaient chez eux, et l’abondance y régnait au

dedans et au dehors: ils avaient plus de bétail que les autres, et

dans leur intérieur plus d’ustensiles, plus de bien-être, plus aussi

de plaisir et d’agrément.

Il est vrai que les femmes des trois étaient entendues et soigneuses;

elles avaient appris à préparer et à accommoder les mets de l’un des

deux autres Anglais, qui, ainsi que je l’ai dit, avait été aide de

cuisine à bord du navire, et elles apprêtaient fort bien les repas

de leurs maris. Les autres, au contraire, n’y entendirent jamais

rien; mais celui qui, comme je disais, avait été aide de cuisine,

faisait lui-même le service. Quant aux maris des trois femmes,

ils parcouraient les alentours, allaient chercher des œufs de

tortues, pêcher du poisson et attraper des oiseaux; en un mot, ils

faisaient tout autre chose que de travailler: aussi leur ordinaire

s’en ressentait-il. Le diligent vivait bien et confortablement; le

paresseux vivait d’une manière dure et misérable, et je pense que,

généralement parlant, il en est de même en tous lieux.

Mais maintenant nous allons passer à une scène différente de tout ce

qui était arrivé jusqu’alors soit à eux, soit à moi. Voici quelle en

fut l’origine.

Un matin, de bonne heure, abordèrent au rivage cinq ou six canots

d’Indiens ou sauvages, appelez-les comme il vous plaira, et nul doute

qu’ils ne vinssent, comme d’habitude, pour manger leurs prisonniers;

mais cela était devenu si familier aux Espagnols, à tous nos gens,

qu’ils ne s’en tourmentaient plus comme je le faisais. L’expérience

leur ayant appris que leur seule affaire était de se tenir cachés, et

que s’ils n’étaient point vus des sauvages, ceux-ci, l’affaire une

fois terminée, se retireraient paisiblement, ne se doutant pas plus

alors qu’ils ne l’avaient fait précédemment qu’il y eût des habitants

dans l’île; sachant cela, dis-je, ils comprirent qu’ils n’avaient rien

de mieux à faire que de donner avis aux trois plantations qu’on se

tînt renfermé et que personne ne se montrât; seulement ils placèrent

une vedette dans un lieu convenable pour avertir lorsque les canots se

seraient remis en mer.

Tout cela était sans doute fort raisonnable; mais un accident funeste

déconcerta toutes ces mesures et fit connaître aux sauvages que

l’île était habitée, ce qui faillit causer la ruine de la colonie

tout entière. Lorsque les canots des sauvages se furent éloignés,

les Espagnols jetèrent au dehors un regard furtif, et quelques-uns

d’entre eux eurent la curiosité de s’approcher du lieu qu’ils

venaient d’abandonner pour voir ce qu’ils y avaient fait. A leur

grande surprise, ils trouvèrent trois sauvages, restés là, étendus à

terre, et endormis profondément. On supposa que, gorgés à leur festin

inhumain, ils s’étaient assoupis comme des brutes, et n’avaient pas

voulu bouger quand les autres étaient partis, ou qu’égarés dans les

bois ils n’étaient pas revenus à temps pour s’embarquer.

[Illustration: Ils trouvèrent trois sauvages, restés là, étendus à

terre...]

A cette vue, les Espagnols furent grandement surpris, et fort

embarrassés sur ce qu’ils devaient faire. Le gouverneur espagnol se

trouvait avec eux, on lui demanda son avis; mais il déclara qu’il

ne savait quel parti prendre. Pour des esclaves, ils en avaient

assez déjà; quant à les tuer, nul d’entre eux n’y était disposé.

Le gouverneur me dit qu’ils n’avaient pu avoir l’idée de verser le

sang innocent, car les pauvres créatures ne leur avaient fait aucun

mal, n’avaient porté aucune atteinte à leur propriété, et que tous

pensaient qu’aucun motif ne pourrait légitimer cet assassinat.

Et ici je dois dire, à l’honneur de ces Espagnols, que, quoi qu’on

puisse dire de la cruauté de ce peuple au Mexique et au Pérou, je n’ai

jamais dans aucun pays étranger rencontré dix-sept hommes d’une nation

quelconque qui fussent en toute occasion si modestes, si modérés, si

vertueux, si courtois et d’une humeur si parfaite. Pour ce qui est

de la cruauté, on n’en voyait pas l’ombre dans leur nature: on ne

trouvait en eux ni inhumanité, ni barbarie, ni passions violentes, et

cependant tous étaient des hommes d’une grande ardeur et d’un grand

courage.

Leur douceur et leur calme s’étaient manifestés en supportant la

conduite intolérable des trois Anglais, et alors leur justice et leur

humanité se montrèrent à propos des sauvages dont je viens de parler.

Après quelques délibérations, ils décidèrent qu’ils ne bougeraient pas

jusqu’à ce que, s’il était possible, ces trois hommes fussent partis.

Mais le gouverneur fit la réflexion que ces trois Indiens n’avaient

pas de pirogue, et que si on les laissait rôder dans l’île, assurément

ils découvriraient qu’elle était habitée, ce qui causerait la ruine de

la colonie.

Sur ce, rebroussant chemin et trouvant les compères qui dormaient

encore profondément, ils résolurent de les éveiller et de les faire

prisonniers; et c’est ce qu’ils firent. Les pauvres diables furent

étrangement effrayés quand ils se virent saisis et liés, et, comme

les femmes, ils craignirent qu’on ne voulût les tuer et les dévorer;

car, à ce qu’il paraît, ces peuples s’imaginent que tout le monde

fait comme eux et mange de la chair humaine; mais on les eut bientôt

tranquillisés là-dessus et on les emmena.

Ce fut une chose fort heureuse pour nos gens de ne pas les avoir

conduits à leur château, je veux dire à mon palais au pied de la

colline, mais de les avoir menés d’abord à la tonnelle, où étaient

leurs principales cultures, leurs chèvres et leurs champs de blé, et

plus tard à l’habitation des deux Anglais.

Là on les fit travailler, quoiqu’on n’eût pas grand ouvrage à leur

donner; et, soit négligence à les garder, soit qu’on ne crût pas

qu’ils pussent s’émanciper, un d’entre eux s’échappa, et, s’étant

réfugié dans les bois, on ne le revit plus.

On eut tout lieu de croire qu’il était retourné dans son pays avec les

sauvages, qui débarquèrent trois ou quatre semaines plus tard, firent

leurs bombances accoutumées, et s’en allèrent au bout de deux jours.

Cette pensée atterra nos gens: ils conclurent, et avec beaucoup de

raison, que cet individu retourné parmi ses camarades ne manquerait

pas de leur rapporter qu’il y avait des habitants dans l’île, et

combien ils étaient faibles et en petit nombre; car, ainsi que je l’ai

déjà dit, on n’avait jamais fait connaître à ce sauvage, et cela fut

fort heureux, combien nos hommes étaient et où ils vivaient; jamais il

n’avait vu ni entendu le feu de leurs armes; on s’était bien gardé,

à plus forte raison, de lui faire voir aucun des lieux de retraite,

tels que la caverne dans la vallée, ou la nouvelle grotte que les deux

Anglais avaient creusée, et ainsi du reste.

La première preuve qu’ils eurent de la trahison de ce misérable fut

que, environ deux mois plus tard, six canots de sauvages, contenant

chacun de sept à dix hommes, s’approchèrent en voguant le long du

rivage nord de l’île, où ils n’avaient pas coutume de se rendre

auparavant, et débarquèrent environ une heure après le lever du soleil

dans un endroit convenable, à un mille de l’habitation des deux

Anglais, où avait été gardé le fugitif. Comme me le dit le gouverneur

espagnol, s’ils avaient tous été là, le dommage n’aurait pas été

si considérable, car pas un de ces sauvages n’eût échappé; mais le

cas était bien différent: deux hommes contre cinquante, la partie

n’était pas égale. Heureusement que les deux Anglais les aperçurent

à une lieue en mer, de sorte qu’il s’écoula plus d’une heure avant

qu’ils abordassent; et, comme ils débarquèrent à environ un mille de

leurs huttes, ce ne fut qu’au bout de quelque temps qu’ils arrivèrent

jusqu’à eux. Ayant alors grande raison de croire qu’ils étaient

trahis, la première chose qu’ils firent fut de lier les deux esclaves

qui restaient, et de commander à deux des trois hommes qui avaient

été amenés avec les femmes, et qui, à ce qu’il paraît, firent preuve

d’une grande fidélité, de les conduire avec leurs deux épouses et tout

ce qu’ils pourraient emporter avec eux au milieu du bois, dans cette

grotte dont j’ai parlé plus haut, et là, de garder ces deux individus

pieds et poings liés, jusqu’à nouvel ordre.

En second lieu, voyant que les sauvages avaient tous mis pied à terre

et se portaient de leur côté, ils ouvrirent les enclos dans lesquels

étaient leurs chèvres et les chassèrent dans le bois pour y errer en

liberté, afin que ces barbares crussent que c’étaient des animaux

farouches; mais le coquin qui les accompagnait, trop rusé pour donner

là dedans, les mit au fait de tout, et ils se dirigèrent droit à la

place. Quand les pauvres gens effrayés eurent mis à l’abri leurs

femmes et leurs biens, ils envoyèrent leur troisième esclave venu avec

les femmes, et qui se trouvait là par hasard, en toute hâte auprès

des Espagnols pour leur donner l’alarme et leur demander un prompt

secours. En même temps ils prirent leurs armes et ce qu’ils avaient de

munitions, et se retirèrent dans le bois, vers le lieu où avaient été

envoyées leurs femmes, se tenant à distance cependant, de manière à

voir, si cela était possible, la direction que suivraient les sauvages.

Ils n’avaient pas fait beaucoup de chemin quand, du haut d’un

monticule, ils aperçurent la petite armée de leurs ennemis s’avancer

directement vers leur habitation, et un moment après ils virent leurs

huttes et leurs meubles dévorés par les flammes, à leur grande douleur

et à leur grande mortification: c’était pour eux une perte cruelle,

une perte irréparable au moins pour quelque temps. Ils conservèrent un

moment la même position, jusqu’à ce que les sauvages se répandirent

sur toute la place comme des bêtes féroces, fouillant partout à la

recherche de leur proie, et en particulier des habitants, dont on

voyait clairement qu’ils connaissaient l’existence.

[Illustration: Ils virent leurs huttes et leurs meubles dévorés par

les flammes...]

Les deux Anglais, voyant cela et ne se croyant pas en sûreté où

ils se trouvaient, car il était probable que quelques-uns de ces

barbares viendraient de ce côté, et y viendraient supérieurs en

forces, jugèrent convenable de se retirer à un demi-mille plus loin,

persuadés, comme cela eut lieu en effet, que plus l’ennemi rôderait,

plus il se disséminerait.

Leur seconde halte se fit à l’entrée d’un fourré épais où se trouvait

un vieux tronc d’arbre creux et excessivement grand: ce fut dans cet

arbre que tous deux prirent position, résolus à attendre l’événement.

Il y avait peu de temps qu’ils étaient là, quand deux sauvages

accoururent de ce côté, comme s’ils les eussent découverts et vinssent

pour les attaquer. Un peu plus loin ils en virent trois autres, et

plus loin encore cinq autres, tous s’avançant dans la même direction;

en outre ils en virent à une certaine distance sept ou huit qui

couraient d’un autre côté; car ils se répandaient sur tous les points,

comme des chasseurs qui battent un bois en quête du gibier.

Les pauvres gens furent alors dans une grande perplexité, ne sachant

s’ils devaient rester et garder leur poste ou s’enfuir; mais après

une courte délibération, considérant que si les sauvages parcouraient

ainsi le pays, ils pourraient peut-être, avant l’arrivée du secours,

découvrir leur retraite dans les bois, et qu’alors tout serait perdu,

ils résolurent de les attendre là et, s’ils étaient trop nombreux,

de monter au sommet de l’arbre, d’où ils ne doutaient pas qu’excepté

contre le feu, ils ne se défendissent tant que leurs munitions

dureraient, quand bien même tous les sauvages, débarqués au nombre

d’environ cinquante, viendraient à les attaquer.

Ayant pris cette détermination, ils se demandèrent s’ils feraient feu

sur les deux premiers, ou s’ils attendraient les trois et tireraient

sur ce groupe intermédiaire: tactique au moyen de laquelle les deux

et les cinq qui suivaient seraient séparés. Enfin ils résolurent de

laisser passer les deux premiers, à moins qu’ils ne les découvrissent

dans leur refuge et qu’ils ne vinssent les attaquer. Ces deux sauvages

les confirmèrent dans cette résolution en se détournant un peu vers

une autre partie du bois; mais les trois et les cinq, marchant sur

leur piste, vinrent directement à l’arbre comme s’ils eussent su que

les Anglais y étaient.

Les voyant arriver droit à eux, ceux-ci résolurent de les prendre en

ligne, ainsi qu’ils s’avançaient; et, comme ils avaient décidé de ne

faire feu qu’un à la fois, il était possible que du premier coup ils

les atteignissent tous trois. A cet effet, celui qui devait tirer

mit trois ou quatre balles dans son mousquet, et, à la faveur d’une

meurtrière, c’est-à-dire d’un trou qui se trouvait dans l’arbre, il

visa tout à son aise sans être vu, et attendit qu’ils fussent à trente

verges de l’embuscade, de manière à ne pas manquer son coup.

Pendant qu’ils attendaient ainsi et que les sauvages s’approchaient,

ils virent que l’un des trois était le fugitif qui s’était échappé

de chez eux, le reconnurent parfaitement, et résolurent de ne pas le

manquer, dussent-ils ensemble faire feu. L’autre se tint donc prêt à

tirer, afin que si le sauvage ne tombait pas du premier coup, il fût

sûr d’en recevoir un second.

Mais le premier tireur était trop adroit pour le manquer; car pendant

que les sauvages s’avançaient l’un après l’autre sur une seule ligne,

il fit feu et en atteignit deux du coup. Le premier fut tué roide

d’une balle dans la tête; le second, qui était l’Indien fugitif, en

reçut une au travers du corps et tomba, mais il n’était pas tout à

fait mort; et le troisième eut une égratignure à l’épaule, que lui fit

sans doute la balle qui avait traversé le corps du second. Épouvanté,

quoiqu’il n’eût pas grand mal, il s’assit à terre en poussant des cris

et des hurlements affreux.

Les cinq qui suivaient, effrayés du bruit plutôt que pénétrés de leur

danger, s’arrêtèrent tout court d’abord; car les bois rendirent la

détonation mille fois plus terrible, les échos grondant çà et là, les

oiseaux s’envolant de toutes parts et poussant toutes sortes de cris,

selon leur espèce, de même que le jour où je tirai le premier coup de

fusil qui peut-être eût retenti en ce lieu depuis que c’était une île.

Cependant, tout étant rentré dans le silence, ils vinrent sans

défiance, ignorant la cause de ce bruit, jusqu’au lieu où étaient

leurs compagnons dans un assez pitoyable état. Là ces pauvres

ignorantes créatures, qui ne soupçonnaient pas qu’un danger pareil pût

les menacer, se groupèrent autour du blessé, lui adressant la parole

et sans doute lui demandant d’où venait sa blessure. Il est présumable

que celui-ci répondit qu’un éclair de feu, suivi immédiatement d’un

coup de tonnerre de leurs dieux, avait tué ses deux compagnons et

l’avait blessé lui-même. Cela, dis-je, est présumable; car rien

n’est plus certain qu’ils n’avaient vu aucun homme auprès d’eux,

qu’ils n’avaient de leur vie entendu la détonation d’un fusil, qu’ils

ne savaient non plus ce que c’était qu’une arme à feu, et qu’ils

ignoraient qu’à distance on pût tuer ou blesser avec du feu et des

balles. S’il n’en eût pas été ainsi, il est croyable qu’ils ne se

fussent pas arrêtés si inconsidérément à contempler le sort de leurs

camarades, sans quelque appréhension pour eux-mêmes.

Nos deux hommes, comme ils me l’ont avoué depuis, se voyaient avec

douleur obligés de tuer tant de pauvres êtres qui n’avaient aucune

idée de leur danger; mais, les tenant là sous leurs coups et le

premier ayant rechargé son arme, ils se résolurent à tirer tous deux

dessus. Convenus de choisir un but différent, ils firent feu à la

fois et en tuèrent ou blessèrent grièvement quatre. Le cinquième,

horriblement effrayé, bien que resté sauf, tomba comme les autres.

Nos hommes, les voyant tous gisants, crurent qu’ils les avaient tous

expédiés.

La persuasion de n’en avoir manqué aucun fit sortir résolument de

l’arbre nos deux hommes avant qu’ils eussent rechargé leurs armes, et

ce fut une grande imprudence. Ils tombèrent dans l’étonnement quand

ils arrivèrent sur le lieu de la scène, et ne trouvèrent pas moins

de quatre Indiens vivants, dont deux fort légèrement blessés et un

entièrement sauf. Ils se virent alors forcés de les achever à coups de

crosse de mousquet. D’abord ils s’assurèrent de l’Indien fugitif qui

avait été la cause de tout le désastre, ainsi que d’un autre blessé

au genou, et les délivrèrent de leurs peines. En ce moment, celui qui

n’avait point été atteint vint se jeter à leurs genoux, les deux mains

levées, et par gestes et par signes implorant piteusement la vie. Mais

ils ne purent comprendre un seul mot de ce qu’il disait.

Toutefois, ils lui signifièrent de s’asseoir près de là au pied d’un

arbre, et un des Anglais, avec une corde qu’il avait dans sa poche

par le plus grand des hasards, lui attacha les pieds et lui lia les

mains par derrière; puis on l’abandonna. Ils se mirent alors en toute

hâte à la poursuite des deux autres qui étaient allés en avant,

craignant que ceux-ci ou un plus grand nombre ne vint à découvrir le

chemin de leur retraite dans le bois, où étaient leurs femmes et le

peu d’objets qu’ils y avaient déposés. Ils aperçurent enfin les deux

Indiens, mais ils étaient fort éloignés; néanmoins, ils les virent,

à leur grande satisfaction, traverser une vallée proche de la mer,

chemin directement opposé à celui qui conduisait à leur retraite

pour laquelle ils étaient en de si vives craintes. Tranquillisés

sur ce point, ils retournèrent à l’arbre où ils avaient laissé leur

prisonnier, qui, à ce qu’ils supposèrent, avait été délivré par ses

camarades, car les deux bouts de corde qui avaient servi à l’attacher

étaient encore au pied de l’arbre.

Se trouvant alors dans un aussi grand embarras que précédemment, ne

sachant de quel côté se diriger, ni à quelle distance était l’ennemi,

ni quelles étaient ses forces, ils prirent la résolution d’aller à la

grotte où leurs femmes avaient été conduites, afin de voir si tout

s’y passait bien, et pour les délivrer de l’effroi où sûrement elles

étaient, car, bien que les sauvages fussent leurs compatriotes, elles

en avaient une peur horrible, et d’autant plus peut-être qu’elles

savaient tout ce qu’ils valaient.

Les Anglais, à leur arrivée, virent que les sauvages avaient passé

dans le bois, et même très près du lieu de leur retraite, sans

toutefois l’avoir découverte; car l’épais fourré qui l’entourait en

rendait l’abord inaccessible pour quiconque n’eût pas été guidé par

quelque affilié, et nos barbares ne l’étaient point. Ils trouvèrent

donc toutes choses en bon ordre, seulement les femmes étaient glacées

d’effroi. Tandis qu’ils étaient là, à leur grande joie, sept des

Espagnols arrivèrent à leur secours. Les dix autres avec leurs

serviteurs, et le vieux Vendredi, je veux dire le père de Vendredi,

étaient partis en masse pour protéger leur tonnelle et le blé et le

bétail qui s’y trouvaient, dans le cas où les Indiens eussent rôdé

vers cette partie de l’île; mais ils ne se répandirent pas jusque-là.

Avec les sept Espagnols se trouvait l’un des trois sauvages qu’ils

avaient autrefois faits prisonniers, et aussi celui que, pieds et

poings liés, les Anglais avaient laissé près de l’arbre, car, à ce

qu’il paraît, les Espagnols étaient venus par le chemin où avaient

été massacrés les sept Indiens, et avaient délié le huitième pour

l’emmener avec eux. Là, toutefois, ils furent obligés de le garrotter

de nouveau, comme l’étaient les deux autres, restés après le départ du

fugitif.

Leurs prisonniers commençaient à leur devenir fort à charge, et

ils craignaient tellement qu’ils ne leur échappassent, qu’ils

s’imaginèrent être, pour leur propre conservation, dans l’absolue

nécessité de les tuer tous. Mais le gouverneur n’y voulut pas

consentir: il ordonna de les envoyer à ma vieille caverne de la

vallée, avec deux Espagnols pour les garder et pourvoir à leur

nourriture. Ce qui fut exécuté; et là, ils passèrent la nuit pieds et

mains liés.

L’arrivée des Espagnols releva tellement le courage des deux Anglais,

qu’ils n’entendirent pas s’arrêter plus longtemps. Ayant pris avec eux

cinq Espagnols, et réunissant à eux tous quatre mousquets, un pistolet

et deux gros bâtons à deux bouts, ils partirent à la recherche des

sauvages. D’abord, quand ils furent arrivés à l’arbre où gisaient ceux

qui avaient été tués, il leur fut aisé de voir que quelques autres

Indiens y étaient venus; car ils avaient essayé d’emporter leurs

morts, et avaient traîné deux cadavres à une bonne distance, puis

les avaient abandonnés. De là ils gagnèrent le premier tertre où ils

s’étaient arrêtés et d’où ils avaient vu incendier leurs huttes, et

ils eurent la douleur de voir s’en élever un reste de fumée; mais ils

ne purent y découvrir aucun sauvage. Ils résolurent alors d’aller,

avec toute la prudence possible, vers les ruines de leur plantation.

Un peu avant d’y arriver, s’étant trouvés en vue de la côte, ils

aperçurent distinctement tous les sauvages qui se rembarquaient dans

leurs canots pour gagner le large.

Il semblait qu’ils fussent fâchés d’abord qu’il n’y eût pas de chemin

pour aller jusqu’à eux, afin de leur envoyer à leur départ une salve

de mousqueterie; mais, après tout, ils s’estimèrent fort heureux d’en

être débarrassés.

Les pauvres Anglais étant alors ruinés pour la seconde fois, leurs

cultures étant détruites, tous les autres convinrent de les aider

à relever leurs constructions et de les pourvoir de toutes choses

nécessaires. Leurs trois compatriotes même, chez lesquels jusque-là on

n’avait pas remarqué la moindre tendance à faire le bien, dès qu’ils

apprirent leur désastre,—car, vivant éloignés, ils n’avaient rien su

qu’après l’affaire finie,—vinrent offrir leur aide et leur assistance,

et travaillèrent de grand cœur pendant plusieurs jours à rétablir

leurs habitations et à leur fabriquer des objets de nécessité.

Environ deux jours après ils eurent la satisfaction de voir trois

pirogues des sauvages venir échouer à peu de distance sur la grève,

ainsi que deux hommes noyés; ce qui leur fit croire avec raison

qu’une tempête, qu’ils avaient dû essuyer en mer, avait submergé

quelques-unes de leurs embarcations. Le vent, en effet, avait soufflé

avec violence durant la nuit qui suivit leur départ.

Si quelques-uns d’entre eux s’étaient perdus, toutefois il s’en

était sauvé un assez grand nombre, pour informer leurs compatriotes

de ce qu’ils avaient fait et de ce qui leur était advenu, et les

exciter à une autre entreprise de la même nature, qu’ils résolurent

effectivement de tenter, avec des forces suffisantes pour que rien ne

pût leur résister. Mais, à l’exception de ce que le fugitif leur avait

dit des habitants de l’île, ils n’en savaient par eux-mêmes que fort

peu de chose; jamais ils n’avaient vu ombre humaine en ce lieu, et

celui qui leur avait raconté le fait ayant été tué, tout autre témoin

manquait qui pût le leur confirmer.

Cinq ou six mois s’étaient écoulés, et l’on n’avait point entendu

parler des sauvages; déjà nos gens se flattaient de l’espoir qu’ils

n’avaient point oublié leur premier échec, et qu’ils avaient laissé

là toute idée de réparer leur défaite, quand tout à coup l’île fut

envahie par une redoutable flotte de vingt-huit canots remplis de

sauvages armés d’arcs et de flèches, d’énormes casse-têtes, de sabres

de bois et d’autres instruments de guerre. Bref, cette multitude

était si formidable, que nos gens tombèrent dans la plus profonde

consternation.

Comme le débarquement s’était effectué le soir et à l’extrémité

orientale de l’île, nos hommes eurent toute la nuit pour se consulter

et aviser à ce qu’il fallait faire. Et d’abord, sachant que se tenir

totalement cachés avait été jusque-là leur seule planche de salut,

et devait l’être d’autant plus encore, en cette conjoncture, que le

nombre de leurs ennemis était fort grand, ils résolurent de faire

disparaître les huttes qu’ils avaient bâties pour les deux Anglais,

et de conduire leurs chèvres à l’ancienne grotte, parce qu’ils

supposaient que les sauvages se porteraient directement sur ce point,

sitôt qu’il ferait jour, pour recommencer la même échauffourée,

quoiqu’ils eussent pris terre cette fois à plus de deux lieues de là.

Ils menèrent aussi dans ce lieu les troupeaux qu’ils avaient à

l’ancienne tonnelle, comme je l’appelais, laquelle appartenait aux

Espagnols; en un mot, autant que possible, ils ne laissèrent nulle

part de traces d’habitation, et le lendemain matin, de bonne heure,

ils se postèrent avec toutes leurs forces près de la plantation des

deux Anglais, pour y attendre l’arrivée des sauvages. Tout confirma

leurs prévisions: ces nouveaux agresseurs, laissant leurs canots à

l’extrémité orientale de l’île, s’avancèrent en longeant le rivage

droit à cette place, au nombre de deux cent cinquante, suivant que les

nôtres purent en juger. Notre armée se trouvait bien faible; mais le

pire de l’affaire, c’était qu’il n’y avait pas d’armes pour tout le

monde. Nos forces totales s’élevaient, je crois, comme suit, en hommes:

17 Espagnols.

5 Anglais.

1 le vieux Vendredi, c’est-à-dire le père de Vendredi.

3 esclaves acquis avec les femmes, lesquels avaient fait preuve

de fidélité.

3 autres esclaves qui vivaient avec les Espagnols.

——

29

Pour armer ces gens, il y avait:

11 mousquets.

5 pistolets.

3 fusils de chasse.

5 mousquets ou arquebuses à giboyer pris aux matelots révoltés

que j’avais soumis.

2 sabres.

3 vieilles hallebardes.

——

29

[Illustration: ... s’avancèrent en longeant le rivage...]

On ne donna aux esclaves ni mousquets ni fusils; mais chacun d’eux fut

armé d’une hallebarde, ou d’un long bâton, semblable à un brindestoc,

garni d’une longue pointe de fer à chaque extrémité; ils avaient,

en outre, une hachette au côté. Tous nos hommes portaient aussi une

hache. Deux des femmes voulurent absolument prendre part au combat;

elles s’armèrent d’arcs et de flèches que les Espagnols avaient pris

aux sauvages lors de la première affaire dont j’ai parlé, et qui avait

eu lieu entre les Indiens. Les femmes eurent aussi des haches.

Le gouverneur espagnol, dont j’ai souvent fait mention, avait le

commandement général, et William Atkins, qui, bien que redoutable pour

sa méchanceté, était un compagnon intrépide et résolu, commandait sous

lui.

Les sauvages s’avancèrent comme des lions, et nos hommes, pour comble

de malheur, n’avaient pas l’avantage du terrain. Seulement Will

Atkins, qui rendit dans cette affaire d’importants services, comme

une sentinelle perdue, était planté avec six hommes derrière un petit

hallier, avec ordre de laisser passer les premiers et de faire feu

ensuite au beau milieu des autres, puis sur-le-champ de battre en

retraite aussi vite que possible, en tournant une partie du bois pour

venir prendre position derrière les Espagnols, qui se trouvaient

couverts par un fourré d’arbres.

Quand les sauvages arrivèrent, ils se mirent à courir çà et là en

masse et sans aucun ordre. Will Atkins en laissa passer près de lui

une cinquantaine; puis, voyant venir les autres en foule, il ordonna

à trois de ses hommes de décharger sur eux leurs mousquets chargés de

six ou sept balles, aussi fortes que des balles de gros pistolets.

Combien en tuèrent-ils ou en blessèrent-ils, c’est ce qu’ils ne surent

pas; mais la consternation et l’étonnement étaient inexprimables

chez ces barbares, qui furent effrayés au plus haut degré d’entendre

un bruit terrible, de voir tomber leurs hommes morts ou blessés, et

sans comprendre d’où cela provenait. Alors, au milieu de leur effroi,

William Atkins et ses trois hommes firent feu sur le plus épais de la

masse, et en moins d’une minute les trois premiers, ayant rechargé

leurs armes, leur envoyèrent une troisième volée.

Si William Atkins et ses hommes se fussent retirés immédiatement après

avoir tiré, comme cela leur avait été ordonné, ou si le reste de la

troupe eût été à portée de prolonger le feu, les sauvages eussent été

mis en pleine déroute, car la terreur dont ils étaient saisis venait

surtout de ce qu’ils ne voyaient personne qui les frappât et de ce

qu’ils se croyaient tués par le tonnerre et les éclairs de leurs

dieux. Mais William Atkins, en restant pour recharger, découvrit la

ruse.

Quelques sauvages, qui les épiaient au loin, fondirent sur eux par

derrière, et, bien qu’Atkins et ses hommes les eussent encore salués

de deux ou trois fusillades et en eussent tué plus d’une vingtaine

en se retirant aussi vite que possible, cependant ils le blessèrent

lui-même et tuèrent avec leurs flèches un de ses compatriotes, comme

ils tuèrent ensuite un des Espagnols et un des esclaves indiens acquis

avec les femmes. Cet esclave était un brave compagnon, qui avait

combattu en furieux. De sa propre main il avait tué cinq sauvages,

quoiqu’il n’eût pour armes qu’un des bâtons ferrés et une hache.

Atkins étant blessé et deux autres étant tués, nos hommes, ainsi

maltraités, se retirèrent sur un monticule dans le bois. Les

Espagnols, après avoir fait trois décharges, opérèrent aussi

leur retraite; car les Indiens étaient si nombreux, et tellement

désespérés, que, malgré qu’il y en eût de tués plus de cinquante et

un beaucoup plus grand nombre de blessés, ils se jetaient sans peur

du danger sur les pas de nos hommes et leur envoyaient une nuée de

flèches. On remarqua même que leurs blessés qui n’étaient pas tout à

fait mis hors de combat, exaspérés par leurs blessures, se battaient

comme des enragés.

Nos gens, dans leur retraite, avaient laissé derrière eux les cadavres

de l’Espagnol et de l’Anglais. Les sauvages, quand ils furent arrivés

auprès, les mutilèrent de la manière la plus atroce, leur brisant les

bras, les jambes et la tête avec leurs massues et leurs sabres de

bois, comme de vrais sauvages qu’ils étaient. Mais, voyant que nos

hommes avaient disparu, ils semblèrent ne pas vouloir les poursuivre,

formèrent une espèce de cercle, ce qu’ils ont coutume de faire, à ce

qu’il paraît, et poussèrent deux grands cris en signe de victoire;

après quoi ils eurent encore la mortification de voir tomber plusieurs

de leurs blessés qu’avait épuisés la perte de leur sang.

Le gouverneur espagnol ayant rassemblé tout son petit corps d’armée

sur une éminence, Atkins, quoique blessé, opinait pour qu’on se

portât en avant et qu’on fit une charge générale sur l’ennemi. Mais

l’Espagnol répondit:—«Señor Atkins, vous avez vu comment leurs blessés

se battent; remettons la partie à demain: tous ces éclopés seront

roidis et endoloris par leurs plaies, épuisés par le sang qu’ils

auront perdu, et nous aurons alors beaucoup moins de besogne sur les

bras.»

L’avis était bon. Mais Will Atkins reprit gaiement:—«C’est vrai,

señor; mais il en sera de même de moi, et c’est pour cela que je

voudrais aller en avant tandis que je suis en haleine.»—«Fort bien,

señor Atkins, dit l’Espagnol: vous vous êtes conduit vaillamment,

vous avez rempli votre tâche; nous combattrons pour vous si vous ne

pouvez venir; mais je pense qu’il est mieux d’attendre jusqu’à demain

matin.»—Ils attendirent donc.

Mais, lorsqu’il fit un beau clair de lune, et qu’ils virent les

sauvages dans un grand désordre, au milieu de leurs morts et de leurs

blessés et se pressant tumultueusement à l’entour, ils se résolurent

à fondre sur eux pendant la nuit, dans le cas surtout où ils

pourraient leur envoyer une décharge avant d’être aperçus. Il s’offrit

à eux une belle occasion pour cela: car l’un des deux Anglais, sur

le terrain duquel l’affaire s’était engagée, les ayant conduits par

un détour entre les bois et la côte occidentale, et là ayant tourné

brusquement au sud, ils arrivèrent si près du groupe le plus épais,

qu’avant qu’on eût pu les voir ou les entendre, huit hommes tirèrent

au beau milieu et firent une terrible exécution. Une demi-minute après

huit autres tirèrent à leur tour et les criblèrent tellement de leurs

dragées, qu’ils en tuèrent ou blessèrent un grand nombre. Tout cela se

passa sans qu’ils pussent reconnaître qui les frappait, sans qu’ils

sussent par quel chemin fuir.

Les Espagnols rechargèrent vivement leurs armes; puis, s’étant divisés

en trois corps, ils décidèrent de tomber tous ensemble sur l’ennemi.

Chacun de ces pelotons se composait de huit personnes: ce qui formait

en somme vingt-quatre combattants, dont vingt-deux hommes et deux

femmes, lesquelles, soit dit en passant, se battirent en désespérées.

On répartit par peloton les armes à feu, les hallebardes et les

brindestocs. On voulait que les femmes se tinssent derrière, mais

elles déclarèrent qu’elles étaient décidées à mourir avec leurs

maris. Leur petite armée ainsi disposée, ils sortirent d’entre les

arbres et se jetèrent sur l’ennemi en criant et en hélant de toutes

leurs forces. Les Indiens se tenaient là debout tous ensemble, mais

ils tombèrent dans la plus grande confusion en entendant les cris

que jetaient nos gens sur trois différents points. Cependant ils en

seraient venus aux mains s’ils nous eussent aperçus; car à peine

fûmes-nous assez près pour qu’ils nous vissent qu’ils nous décochèrent

quelques flèches, et que le pauvre vieux Vendredi fut blessé,

légèrement toutefois. Mais nos gens, sans plus de temps, fondirent

sur eux, firent feu de trois côtés, puis tombèrent dessus à coups de

crosse de mousquet, à coups de sabres, de bâtons ferrés et de haches,

et, en un mot, les frottèrent si bien, qu’ils se mirent à pousser des

cris et des hurlements sinistres en s’enfuyant de tous côtés pour

échapper à la mort.

Les nôtres étaient fatigués de ce carnage: ils avaient tué ou blessé

mortellement, dans les deux rencontres, environ cent quatre-vingts de

ces barbares. Les autres, épouvantés, se sauvèrent à travers les bois

et sur les collines, avec toute la vitesse que pouvaient leur donner

la frayeur et des pieds agiles; et voyant que nos hommes se mettaient

peu en peine de les poursuivre, ils se rassemblèrent sur la côte où

ils avaient débarqué et où leurs canots étaient amarrés. Mais leur

désastre n’était pas encore au bout: car, ce soir-là, un vent terrible

s’éleva de la mer, et il leur fut impossible de prendre le large. Pour

surcroît, la tempête ayant duré toute la nuit, à la marée montante

la plupart de leurs pirogues furent entraînées par la houle si avant

sur la rive, qu’il aurait fallu bien des efforts pour les remettre

à flot. Quelques-unes même furent brisées contre le rivage, ou en

s’entre-choquant.

Nos hommes, bien que joyeux de leur victoire, ne prirent cependant

que peu de repos cette nuit-là, et, après s’être refaits le mieux

qu’ils purent, ils résolurent de se porter vers cette partie de l’île

où les sauvages avaient fui, afin de voir dans quel état ils étaient.

Ceci les mena nécessairement sur le lieu du combat, où ils trouvèrent

plusieurs de ces pauvres créatures qui respiraient encore, mais que

rien n’aurait pu sauver. Triste spectacle pour des cœurs généreux! car

un homme vraiment noble, quoique forcé par les lois de la guerre de

détruire son ennemi, ne prend point plaisir à ses souffrances.

Tout ordre, du reste, était inutile à cet égard, car les sauvages que

les nôtres avaient à leur service dépêchèrent ces pauvres créatures à

coups de haches.

[Illustration: ... dépêchèrent ces pauvres créatures à coups de

haches.]

Ils arrivèrent enfin en vue du lieu où les chétifs débris de l’armée

indienne étaient rassemblés. Là restait environ une centaine d’hommes,

dont la plupart étaient assis à terre, accroupis, la tête entre leurs

mains et appuyée sur leurs genoux.

Quand nos gens ne furent plus qu’à deux portées de mousquet des

vaincus, le gouverneur espagnol ordonna de tirer deux coups à poudre

pour leur donner l’alarme, à dessein de voir par leur contenance ce

qu’il avait à en attendre, s’ils étaient encore disposés à combattre

ou s’ils étaient effrayés au point d’être abattus et découragés, et

afin d’agir en conséquence.

Le stratagème eut un plein succès, car les sauvages n’eurent pas plus

tôt entendu le premier coup de feu et vu la lueur du second, qu’ils

se dressèrent sur leurs pieds dans la plus grande consternation

imaginable, et, comme nos gens se précipitaient sur eux, ils

s’enfuirent en criant, hurlant et poussant une sorte de mugissement

que nos hommes ne comprirent pas et n’avaient point ouï jusque-là, et

ils se réfugièrent sur les hauteurs plus avant dans le pays.

Les nôtres eussent d’abord préféré que le temps eût été calme et

que les sauvages se fussent rembarqués. Mais ils ne considéraient

pas alors que cela pourrait en amener par la suite des multitudes

auxquelles il leur serait impossible de résister, ou du moins être

la cause d’incursions si redoutables et si fréquentes qu’elles

désoleraient l’île et les feraient périr de faim. Will Atkins, qui,

malgré sa blessure, se tenait toujours avec eux, se montra, dans cette

occurrence, le meilleur conseiller: il fallait, selon lui, saisir

l’occasion qui s’offrait de se jeter entre eux et leurs canots, et,

par là, les empêcher à jamais de revenir inquiéter l’île.

On tint longtemps conseil sur ce point. Quelques-uns s’opposaient à

cela de peur qu’on ne forçât ces misérables à se retirer dans les

bois, et à n’écouter que leur désespoir.—«Dans ce cas, disaient-ils,

nous serons obligés de leur donner la chasse comme à des bêtes

féroces; nous redouterons de sortir pour nos travaux; nous aurons nos

plantations incessamment pillées, nos troupeaux détruits; bref, nous

serons réduits à une vie de misères continuelles.»

Will Atkins répondit que mieux valait avoir affaire à cent hommes

qu’à cent nations; que s’il fallait détruire les canots, il fallait

aussi détruire les hommes, sinon être soi-même détruit. En un mot, il

leur démontra cette nécessité d’une manière si palpable, qu’ils se

rangèrent tous à son avis. Aussitôt ils se mirent à l’œuvre sur les

pirogues, et, arrachant du bois sec d’un arbre mort, ils essayèrent

de mettre le feu à quelques-unes de ces embarcations; mais elles

étaient si humides qu’elles purent à peine brûler. Néanmoins, le

feu endommagea tellement leurs parties supérieures, qu’elles furent

bientôt hors d’état de tenir la mer. Quand les Indiens virent à quoi

nos hommes étaient occupés, quelques-uns d’entre eux sortirent des

bois en toute hâte, et, s’approchant le plus qu’ils purent, ils se

jetèrent à genoux et se mirent à crier:—«Oa, oa, waramokoa!» et à

proférer quelques autres mots de leur langue que personne ne comprit;

mais, comme ils faisaient des gestes piteux et poussaient des cris

étranges, il fut aisé de reconnaître qu’ils suppliaient pour qu’on

épargnât leurs canots, et qu’ils promettaient de s’en aller pour ne

plus revenir.

Mais nos gens étaient alors convaincus qu’ils n’avaient d’autre moyen

de se conserver ou de sauver leur établissement que d’empêcher à

tout jamais les Indiens de revenir dans l’île, sachant bien que s’il

arrivait seulement à l’un d’eux de retourner parmi les siens pour leur

conter l’événement, c’en était fait de la colonie. En conséquence,

faisant comprendre aux Indiens qu’il n’y avait pas de merci pour eux,

ils se remirent à l’œuvre et détruisirent les canots que la tempête

avait épargnés. A cette vue, les sauvages firent retentir les bois

d’un horrible cri que notre monde entendit assez distinctement; puis

ils se mirent à courir çà et là dans l’île comme des insensés, de

sorte que nos colons ne surent réellement pas d’abord comment s’y

prendre avec eux.

Les Espagnols, avec toute leur prudence, n’avaient pas pensé que

tandis qu’ils réduisaient ainsi ces hommes au désespoir, ils devaient

faire bonne garde autour de leurs plantations; car, bien qu’ils

eussent transféré leur bétail, et que les Indiens n’eussent pas

trouvé leur principale retraite,—je veux dire mon vieux château de

la colline,—ni la caverne dans la vallée, ceux-ci avaient découvert

cependant ma plantation de la tonnelle, l’avaient saccagée, ainsi

que les enclos et les cultures d’alentour, foulant aux pieds le blé,

arrachant les vignes et les raisins déjà presque mûrs, et faisant

éprouver à la colonie une perte inestimable sans en retirer aucun

profit.

Quoique nos gens pussent les combattre en toute occasion, ils

n’étaient pas en état de les poursuivre et de les pourchasser;

car, les Indiens étant trop agiles pour nos hommes quand ils les

rencontraient seuls, aucun des nôtres n’osait s’aventurer isolément,

dans la crainte d’être enveloppé par eux. Fort heureusement ils

étaient sans armes: ils avaient des arcs, il est vrai, mais point

de flèches, ni matériaux pour en faire, ni outils, ni instruments

tranchants.

L’extrémité et la détresse où ils étaient réduits étaient grandes et

vraiment déplorables, mais l’état où ils avaient jeté nos colons

ne valait pas mieux; car, malgré que leurs retraites eussent été

préservées, leurs provisions étaient détruites et leur moisson

ravagée. Que faire, à quels moyens recourir? ils ne le savaient. La

seule ressource qui leur restât, c’était le bétail qu’ils avaient

dans la vallée près de la caverne, le peu de blé qui y croissait et

la plantation des trois Anglais, Will Atkins et ses camarades, alors

réduits à deux, l’un d’entre eux ayant été frappé à la tête, juste

au-dessous de la tempe, par une flèche qui l’avait fait taire à

jamais. Et, chose remarquable, celui-ci était ce même homme cruel qui

avait porté un coup de hache au pauvre esclave indien, et qui ensuite

avait formé le projet d’assassiner les Espagnols.

A mon sens, la condition de nos colons était pire en ce temps-là

que ne l’avait jamais été la mienne depuis que j’eus découvert les

grains d’orge et de riz, et que j’eus acquis la méthode de semer et de

cultiver mon blé et d’élever mon bétail; car alors ils avaient, pour

ainsi dire, une centaine de loups dans l’île, prêts à faire leur proie

de tout ce qu’ils pourraient saisir, mais qu’il n’était pas facile de

saisir eux-mêmes.

La première chose qu’ils résolurent de faire, quand ils virent la

situation où ils se trouvaient, ce fut, s’il était possible, de

reléguer les sauvages dans la partie la plus éloignée de l’île, au

sud-est, afin que si d’autres Indiens venaient à descendre au rivage,

ils ne pussent les rencontrer; puis, une fois là, de les traquer,

de les harasser chaque jour, et de tuer tous ceux qu’ils pourraient

approcher, jusqu’à ce qu’ils eussent réduit leur nombre, et s’ils

pouvaient enfin les apprivoiser et les rendre propres à quelque chose,

de leur donner du blé, et de leur enseigner à cultiver la terre et à

vivre de leur travail journalier.

En conséquence, ils les serrèrent de près et les épouvantèrent

tellement par le bruit de leurs armes, qu’au bout de peu de temps,

si un des colons tirait sur un Indien et le manquait, néanmoins il

tombait de peur. Leur effroi fut si grand, qu’ils s’éloignèrent de

plus en plus, et que, harcelés par nos gens, qui tous les jours en

tuaient ou blessaient quelques-uns, ils se confinèrent tellement dans

les bois et dans les endroits creux, que le manque de nourriture les

réduisit à la plus horrible misère, et qu’on en trouva plusieurs morts

dans les bois, sans aucune blessure, que la faim seule avait fait

périr.

Quand les nôtres trouvèrent ces cadavres, leurs cœurs s’attendrirent,

et ils se sentirent émus de compassion, surtout le gouverneur

espagnol, qui était l’homme du caractère le plus noblement généreux

que de ma vie j’aie jamais rencontré. Il proposa, si faire se pouvait,

de saisir vivant un de ces malheureux, et de l’amener à comprendre

assez leur dessein pour qu’il pût servir d’interprète auprès des

autres, et savoir d’eux s’ils n’acquiesceraient pas à quelque

condition qui leur assurerait la vie, et garantirait la colonie du

pillage.

Il s’écoula quelque temps avant qu’on pût en prendre aucun; mais,

comme ils étaient faibles et exténués, l’un d’eux fut enfin surpris et

fait prisonnier. Il se montra d’abord rétif, et ne voulut ni manger ni

boire; mais, se voyant traité avec bonté, voyant qu’on lui donnait des

aliments, et qu’il n’avait à supporter aucune violence, il finit par

devenir plus maniable et par se rassurer.

On lui amena le vieux Vendredi, qui s’entretint souvent avec lui

et lui dit combien les nôtres seraient bons envers tous les siens;

que non seulement ils auraient la vie sauve, mais encore qu’on leur

accorderait pour demeure une partie de l’île, pourvu qu’ils donnassent

l’assurance qu’ils garderaient leurs propres limites, et qu’ils

ne viendraient pas au delà pour faire tort ou pour faire outrage

aux colons; enfin qu’on leur donnerait du blé qu’ils sèmeraient et

cultiveraient pour leurs besoins, et du pain pour leur subsistance

présente.—Ensuite le vieux Vendredi commanda au sauvage d’aller

trouver ses compatriotes et de voir ce qu’ils penseraient de la

proposition, lui affirmant que s’ils n’y adhéraient immédiatement, ils

seraient tous détruits.

Ces pauvres gens, profondément abattus et réduits au nombre d’environ

trente-sept, accueillirent tout d’abord cette offre, et prièrent

qu’on leur donnât quelque nourriture. Là-dessus douze Espagnols et

deux Anglais, bien armés, avec trois esclaves indiens et le vieux

Vendredi, se transportèrent au lieu où ils étaient: les trois esclaves

indiens charriaient une grande quantité de pain, du riz cuit en

gâteaux et séché au soleil, et trois chèvres vivantes. On enjoignit

à ces infortunés de se rendre sur le versant d’une colline, où ils

s’assirent pour manger avec force gestes de reconnaissance. Ils furent

plus fidèles à leur parole qu’on ne l’aurait pensé; car, excepté quand

ils venaient demander des vivres et des instructions, jamais ils ne

passèrent leurs limites. C’est là qu’ils vivaient encore lors de mon

arrivée dans l’île, et que j’allai les visiter.

[Illustration: Ils s’assirent pour manger avec force gestes de

reconnaissance.]

Les colons leur avaient appris à semer le blé, à faire le pain,

à élever des chèvres et à les traire. Rien ne leur manquait que

des femmes pour devenir bientôt une nation. Ils étaient confinés

sur une langue de terre; derrière eux s’élevaient des rochers, et

devant eux une vaste plaine se prolongeait vers la mer, à la pointe

sud-est de l’île. Leur terrain était bon et fertile et ils en avaient

suffisamment; car il s’étendait d’un côté sur une largeur d’un mille

et demi, et de l’autre sur une longueur de trois ou quatre milles.

Nos hommes leur enseignèrent aussi à faire des bêches en bois, comme

j’en avais fait pour mon usage, et leur donnèrent douze hachettes et

trois ou quatre couteaux; et, là, ils vécurent comme les plus soumises

et les plus innocentes créatures que jamais on n’eût su voir.

La colonie jouit après cela d’une parfaite tranquillité quant aux

sauvages, jusqu’à la nouvelle visite que je lui fis, environ deux ans

après. Ce n’est pas que de temps à autre quelques canots de sauvages

n’abordassent à l’île pour la célébration barbare de leurs triomphes;

mais comme ils appartenaient à diverses nations, et que, peut-être,

ils n’avaient point entendu parler de ceux qui étaient venus, ils ne

firent, à l’égard de leurs compatriotes, aucune recherche, et, en

eussent-ils fait, qu’il leur eût été fort difficile de les découvrir.

Voici que j’ai donné, ce me semble, la relation complète de ce qui

était arrivé à nos colons jusqu’à mon retour, au moins de ce qui

était digne de remarque. Ils avaient merveilleusement civilisé les

Indiens ou sauvages, et allaient souvent les visiter; mais ils leur

défendaient, sous peine de mort, de venir parmi eux, afin que leur

établissement ne fût pas livré derechef.

Une chose vraiment notable, c’est que les sauvages, à qui ils avaient

appris à faire des paniers et de la vannerie, surpassèrent bientôt

leurs maîtres. Ils tressèrent une multitude de choses les plus

ingénieuses, surtout des corbeilles de toute espèce, des cribles, des

cages à oiseaux, des buffets, ainsi que des chaises pour s’asseoir,

des escabelles, des lits, des couchettes et beaucoup d’autres choses

encore; car ils déployaient dans ce genre d’ouvrage une adresse

remarquable, quand une fois on les avait mis sur la voie.

Mon arrivée leur fut d’un grand secours, en ce que nous les

approvisionnâmes de couteaux, de ciseaux, de bêches, de pelles, de

pioches et de toutes choses semblables dont ils pouvaient avoir besoin.

Ils devinrent tellement adroits, à l’aide de ces outils, qu’ils

parvinrent à se bâtir de fort jolies huttes ou maisonnettes, dont ils

tressaient et arrondissaient les contours comme à de la vannerie;

vrais chefs-d’œuvre d’industrie et d’un aspect fort bizarre, mais

qui les protégeaient efficacement contre la chaleur et contre toutes

sortes d’insectes. Nos hommes en étaient tellement épris, qu’ils

invitèrent la tribu sauvage à les venir voir et à s’en construire

de pareilles. Aussi, quand j’allai visiter la colonie des deux

Anglais, ces planteurs me firent-ils de loin l’effet de vivre comme

des abeilles dans une ruche. Quant à Will Atkins, qui était devenu

un garçon industrieux, laborieux et réglé, il s’était fait une tente

en vannerie comme on n’en avait, je pense, jamais vu. Elle avait

cent vingt pas de tour à l’extérieur, je la mesurai moi-même. Les

murailles étaient à brins aussi serrés que ceux d’un panier, et se

composaient de trente-deux panneaux ou carrés, très solides,

d’environ sept pieds de hauteur. Au milieu s’en trouvait une autre,

qui n’avait pas plus de vingt-deux pas de circonférence, mais d’une

construction encore plus solide, car elle était divisée en huit

pans, aux huit angles desquels se trouvaient huit forts poteaux.

Sur leur sommet il avait placé de grosses charpentes, jointes

ensemble au moyen de chevilles de bois, et d’où il avait élevé pour

la couverture une pyramide de huit chevrons fort élégante, je vous

l’assure, et parfaitement assemblée, quoiqu’il n’eût pas de clous,

mais seulement quelques broches de fer qu’il s’était faites avec la

ferraille que j’avais laissée dans l’île.—Cet adroit garçon donna

vraiment des preuves d’une grande industrie en beaucoup de choses

dont la connaissance lui manquait. Il se fit une forge et une paire

de soufflets en bois pour attiser le feu; il se fabriqua encore le

charbon qu’en exigeait l’usage, et, d’une pince de fer, il fit une

enclume fort passable. Cela le mit à même de façonner une foule de

choses, des crochets, des gâches, des pointes, des verrous et des

gonds.—Mais revenons à sa case. Après qu’il eut posé le comble de la

tente intérieure, il remplit les entrevous des chevrons au moyen d’un

treillis si solide et qu’il recouvrit si ingénieusement de paille

de riz, et au sommet d’une large feuille d’un certain arbre, que sa

maison était tout aussi à l’abri de l’humidité que si elle eût été

couverte en tuiles ou en ardoises. Il m’avoua, il est vrai, que les

sauvages lui avaient fait la vannerie.

L’enceinte extérieure était couverte, comme une galerie, tout autour

de la rotonde intérieure, et de grands chevrons s’étendaient de

trente-deux angles au sommet des poteaux de l’habitation du milieu,

éloignée d’environ vingt pieds, de sorte qu’il y avait entre le mur

de clayonnage extérieur et le mur intérieur un espace semblable à un

promenoir, de la largeur de vingt pieds à peu près.

Il avait divisé la place intérieure avec un pareil clayonnage, mais

beaucoup plus délicat, et l’avait distribuée en six logements, ou

chambres de plain-pied, ayant d’abord chacune une porte donnant

extérieurement sur l’entrée ou passage conduisant à la tente

principale, puis une autre sur l’espace ou promenoir qui régnait

au pourtour, de manière que ce promenoir était aussi divisé en six

parties égales, qui servaient non seulement de retraits, mais encore

à entreposer toutes les choses nécessaires à la famille. Ces six

espaces n’occupant point toute la circonférence, les autres logements

de la galerie étaient disposés ainsi: aussitôt que vous aviez passé

la porte de l’enceinte extérieure, vous aviez droit devant vous un

petit passage conduisant à la porte de la case intérieure; de chaque

côté était une cloison de clayonnage, avec une porte par laquelle

vous pénétriez d’abord dans une vaste chambre ou magasin, de vingt

pieds de large sur environ trente de long, et de là dans une autre

un peu moins longue. Ainsi, dans le pourtour, il y avait dix belles

chambres, dont six n’avaient entrée que par les logements de la tente

intérieure, et servaient de cabinets ou de retraits à chaque chambre

respective de cette tente, et quatre grands magasins, ou granges, ou

comme il vous plaira de les appeler, deux de chaque côté du passage

qui conduisait de la porte d’entrée à la rotonde intérieure, et

donnant l’un dans l’autre.

Aventures surprenantes de Robinson Crusoé · 第 36 / 62 题