Nouvelle mutinerie.—Sanglante querelle.—Un coup
d’assommoir-.—Feinte soumission.—Une fausse supposition.—Combat
entre sauvages.—Trois prisonniers.—Mise en jugement.—L’action
du gouverneur.—Curieux échange.—Loterie.—Funeste
curiosité.—Incendie des huttes.—Frayeur des sauvages.—Trois
nouveaux prisonniers.—Nouvelle incursion des Indiens.—Poursuite
impitoyable.—Reddition des Indiens.—Relèvement des ruines.
Mes deux messagers furent en tout trois semaines absents, et c’est
dans cet intervalle, malheureusement pour eux, comme je l’ai rapporté
dans la première partie, que je trouvai l’occasion de quitter mon île,
laissant derrière moi trois bandits, les plus impudents, les plus
endurcis, les plus ingouvernables, les plus turbulents qu’on eût su
rencontrer, au grand chagrin et au grand désappointement des pauvres
Espagnols, ayez-en l’assurance.
La seule chose loyale que firent ces coquins, ce fut de donner ma
lettre aux Espagnols quand ils arrivèrent, et de leur offrir des
provisions et des secours, comme je le leur avais recommandé. Ils
leur remirent aussi de longues instructions écrites que je leur avais
laissées, et qui contenaient les méthodes particulières dont j’avais
fait usage dans le gouvernement de ma vie en ces lieux: la manière de
faire cuire mon pain, d’élever mes chèvres apprivoisées et de semer
mon blé; comment je séchais mes raisins, je faisais mes pots; en un
mot, tout ce que je fabriquais. Tout cela, couché par écrit, fut remis
par les trois vauriens aux Espagnols, dont deux comprenaient assez
bien l’anglais. Ils ne refusèrent pas, qui plus est, de s’accommoder
avec eux pour toute autre chose, car ils s’accordèrent très bien
pendant quelque temps. Ils partagèrent également avec eux la maison ou
la grotte, et commencèrent par vivre fort sociablement. Le principal
Espagnol, qui m’avait assisté dans beaucoup de mes opérations,
administrait toutes les affaires avec l’aide du père de Vendredi.
Quant aux Anglais, ils ne faisaient que rôder çà et là dans l’île,
tuer des perroquets, attraper des tortues, et quand le soir ils
revenaient à la maison, les Espagnols pourvoyaient à leur souper.
Ces derniers s’en seraient arrangés si les autres les avaient
seulement laissés en repos; mais leur cœur ne pouvait leur permettre
de le faire longtemps, et, comme le chien dans la crèche, ils ne
voulaient ni manger ni souffrir que les autres mangeassent. Leurs
différends toutefois furent d’abord peu de chose et ne valent pas la
peine d’être rapportés; mais à la fin une guerre ouverte éclata et
commença avec toute la grossièreté et l’insolence qui se puissent
imaginer, sans raison, sans provocation, contrairement à la nature
et au sens commun; et, bien que le premier rapport m’en eût été fait
par les Espagnols eux-mêmes, que je pourrais qualifier d’accusateurs,
quand je vins à questionner les vauriens, ils ne purent en démentir un
mot.
Mais avant d’entrer dans les détails de cette seconde partie, il faut
que je répare une omission faite dans la première. J’ai oublié d’y
consigner qu’au moment de lever l’ancre pour mettre à la voile, il
s’engagea à bord de notre navire une petite querelle, qui un instant
fit craindre une seconde révolte; elle ne s’apaisa que lorsque le
capitaine, s’armant de courage et réclamant notre assistance, eut
séparé de vive force et fait prisonniers deux des plus séditieux, et
les eut fait mettre aux fers. Comme ils s’étaient mêlés activement
aux premiers désordres, et qu’en dernier lieu ils avaient laissé
échapper quelques propos grossiers et nuisibles, il les menaça de les
transporter ainsi en Angleterre pour y être pendus comme rebelles et
comme pirates.
Cette menace, quoique probablement le capitaine n’eût pas l’intention
de l’exécuter, effraya les autres matelots; et quelques-uns d’entre
eux mirent dans la tête de leurs camarades que le capitaine ne leur
donnait pour le présent de bonnes paroles qu’afin de pouvoir gagner
quelque port anglais, où ils seraient tous jetés en prison et mis en
jugement.
Le second eut vent de cela et nous en donna connaissance; sur quoi
il fut arrêté que moi, qui passais toujours à leurs yeux pour un
personnage important, j’irais avec le second les rassurer et leur dire
qu’ils pouvaient être certains, s’ils se conduisaient bien durant le
reste du voyage, que tout ce qu’ils avaient fait précédemment serait
oublié. J’y allai donc: ils parurent contents après que je leur eus
donné ma parole d’honneur, et plus encore quand j’ordonnai que les
deux hommes qui étaient aux fers fussent relâchés et graciés.
Cette mutinerie nous obligea à jeter l’ancre cette nuit-là, attendu
d’ailleurs que le vent était tombé; le lendemain matin nous nous
aperçûmes que nos deux hommes qui avaient été mis aux fers s’étaient
saisis chacun d’un mousquet et de quelques autres armes,—nous
ignorions combien ils avaient de poudre et de plomb,—avaient pris
la pinasse du bâtiment, qui n’avait pas encore été halée à bord, et
étaient allés rejoindre à terre leurs compagnons de complot.
Aussitôt que j’en fus instruit, je fis monter dans la grande chaloupe
douze hommes et le second, et les envoyai à la poursuite de ces
coquins; mais ils ne purent les trouver non plus qu’aucun des autres,
car dès qu’ils avaient vu la chaloupe s’approcher du rivage, ils
s’étaient tous enfuis dans les bois. Le second fut d’abord tenté, pour
faire justice de leur coquinerie, de détruire leurs plantations, de
brûler leurs ustensiles et leurs meubles, et de les laisser se tirer
d’affaire comme ils pourraient; mais, n’ayant pas d’ordres, il laissa
toutes choses comme il les trouva, et, ramenant la pinasse, il revint
à bord sans eux.
Ces deux hommes joints aux précédents coquins en élevaient le nombre à
cinq; mais les trois premiers l’emportaient tellement en scélératesse
sur ceux-ci, qu’après qu’ils eurent passé ensemble deux ou trois
jours, ils chassèrent les deux nouveaux venus, les abandonnant à
eux-mêmes et ne voulant rien avoir de commun avec eux. Ils refusèrent
même longtemps de leur donner de la nourriture. Quant aux Espagnols,
ils n’étaient point encore arrivés.
Dès que ceux-ci furent venus, les affaires commencèrent à marcher; ils
tâchèrent d’engager les trois scélérats d’Anglais à reprendre parmi
eux leurs deux compatriotes, afin, disaient-ils, de ne faire qu’une
seule famille; mais ils ne voulurent rien entendre, de sorte que les
deux pauvres diables vécurent à part, et, voyant qu’il n’y avait que
le travail et l’application qui pût les faire vivre confortablement,
ils s’installèrent sur le rivage nord de l’île, mais un peu plus à
l’ouest, pour être à l’abri des sauvages, qui débarquaient toujours
dans la partie orientale.
Là ils bâtirent deux huttes, l’une pour se loger et l’autre pour
servir de magasin. Les Espagnols leur ayant remis quelque peu de blé
pour semer et une partie des pois que je leur avais laissés, ils
bêchèrent, plantèrent, firent des clôtures, d’après l’exemple que
je leur avais donné à tous, et commencèrent à se tirer assez bien
d’affaire.
Leur première récolte de blé était venue à bien, et, quoiqu’ils
n’eussent d’abord cultivé qu’un petit espace de terrain, vu le peu de
temps qu’ils avaient eu, néanmoins c’en fut assez pour les soulager et
les fournir de pain et d’autres aliments; l’un d’eux, qui avait rempli
à bord les fonctions d’aide de cuisine, s’entendait fort bien à faire
des soupes, des _puddings_, et quelques autres mets que le riz, le
lait et le peu de viande qu’ils avaient permettaient d’apprêter.
C’est ainsi que leur position commençait à s’améliorer, quand leurs
trois fieffés coquins de compatriotes se mirent en tête de venir les
insulter et leur chercher noise. Ils leur dirent que l’île était à
eux, que le gouverneur,—c’était moi qu’ils désignaient ainsi,—leur
en avait donné la possession, que personne qu’eux n’y avait droit,
et que, de par tous les diables, ils ne leur permettraient point de
faire des constructions sur leur terrain, à moins d’en payer le loyer.
Les deux hommes crurent d’abord qu’ils voulaient rire, et les prièrent
de venir s’asseoir auprès d’eux, d’examiner les magnifiques maisons
qu’ils avaient construites et d’en fixer eux-mêmes le loyer; l’un
d’eux ajouta en plaisantant que s’ils étaient effectivement les
propriétaires du sol, il espérait que, bâtissant sur ce terrain et y
faisant des améliorations, on devait, selon la coutume de tous les
propriétaires, leur accorder un long bail, et il les engagea à amener
un notaire pour rédiger l’acte. Un des trois scélérats se mit à jurer,
et, entrant en fureur, leur dit qu’il allait leur faire voir qu’ils ne
riaient pas; en même temps il s’approche de l’endroit où ces honnêtes
gens avaient allumé du feu pour cuire leurs aliments, prend un tison
et, l’appliquant sur la partie extérieure de leur hutte, y met le feu:
elle aurait brûlé tout entière en quelques minutes si l’un des deux
hommes, courant à ce coquin, ne l’eût éloigné et éteint le feu avec
ses pieds, sans de grandes difficultés.
Le vaurien, furieux d’être ainsi repoussé par cet honnête homme,
s’avança sur lui avec un gros bâton qu’il tenait à la main; et si
l’autre n’eût évité adroitement le coup et ne se fût enfui dans la
hutte, c’en était fait de sa vie. Son camarade, voyant le danger
où ils étaient tous deux, courut le rejoindre, et bientôt ils
ressortirent ensemble, avec leurs mousquets; celui qui avait été
frappé étendit à terre d’un coup de crosse le coquin qui avait
commencé la querelle avant que les deux autres pussent arriver à son
aide; puis, les voyant venir à eux, ils leur présentèrent le canon de
leurs mousquets et leur ordonnèrent de se tenir à distance.
[Illustration: Ils leur ordonnèrent de se tenir à distance.]
Les drôles avaient aussi des armes à feu; mais l’un des deux honnêtes
gens, plus décidé que son camarade et enhardi par le danger qu’ils
couraient, leur dit que s’ils remuaient pied ou main ils étaient
tous morts, et leur commanda résolument de mettre bas les armes.
Ils ne mirent pas bas les armes, il est vrai; mais, les voyant si
déterminés, ils parlementèrent et consentirent à s’éloigner en
emportant leur camarade, que le coup de crosse qu’il avait reçu
paraissait avoir grièvement blessé. Toutefois les deux honnêtes
Anglais eurent grand tort: ils auraient dû profiter de leurs avantages
pour désarmer entièrement leurs adversaires comme ils le pouvaient,
aller immédiatement trouver les Espagnols et leur raconter comment
ces scélérats les avaient traités; car ces trois misérables ne
s’occupèrent plus que des moyens de se venger, et chaque jour en
fournissait quelque nouvelle preuve.
Mais je ne crois pas devoir charger cette partie de mon histoire du
récit des manifestations les moins importantes de leur scélératesse,
telles que de fouler aux pieds leurs blés, tuer à coups de
fusil trois jeunes chevreaux et une chèvre que les pauvres gens
avaient apprivoisée pour en avoir des petits. En un mot, ils les
tourmentèrent tellement nuit et jour, que les deux infortunés, poussés
à bout, résolurent de leur livrer bataille à tous trois à la première
occasion. A cet effet, ils se décidèrent à aller au château,—c’est
ainsi qu’ils appelaient ma vieille habitation,—où vivaient à cette
époque les trois coquins et les Espagnols. Là leur intention était
de livrer un combat dans les règles, en prenant les Espagnols pour
témoins. Ils se levèrent donc le lendemain matin avant l’aube,
vinrent au château et appelèrent les Anglais par leurs noms, disant
à l’Espagnol, qui leur demanda ce qu’ils voulaient, qu’ils avaient à
parler à leurs compatriotes.
Il était arrivé que la veille deux des Espagnols, s’étant rendus
dans les bois, avaient rencontré l’un des deux Anglais que, pour les
distinguer des autres, j’appelle honnêtes gens; celui-ci s’était
plaint amèrement aux Espagnols des traitements barbares qu’ils avaient
eu à souffrir de leurs trois compatriotes, qui avaient détruit leur
plantation, dévasté leur récolte, qu’ils avaient eu tant de peine à
faire venir; tué la chèvre et les trois chevreaux qui formaient toute
leur subsistance. Il avait ajouté que si lui et ses amis, à savoir les
Espagnols, ne venaient de nouveau à leur aide, il ne leur resterait
d’autre perspective que de mourir de faim. Quand les Espagnols
revinrent le soir au logis, et que tout le monde fut à souper, un
d’entre eux prit la liberté de blâmer les trois Anglais, bien qu’avec
douceur et politesse, et leur demanda comment ils pouvaient être
aussi cruels envers des gens qui ne faisaient de mal à personne, qui
tâchaient de subsister par leur travail, et qui avaient dû se donner
bien des peines pour amener les choses à l’état de perfection où elles
étaient arrivées.
L’un des Anglais repartit brusquement:—«Qu’avaient-ils à faire
ici?»—ajoutant qu’ils étaient venus à terre sans permission, et que,
quant à eux, ils ne souffriraient pas qu’ils fissent de cultures
ou de constructions dans l’île; que le sol ne leur appartenait
pas.—«Mais, dit l’Espagnol avec beaucoup de calme, señor Inglés, ils
ne doivent pas mourir de faim.»—L’Anglais répondit, comme un malappris
qu’il était, qu’ils pouvaient crever de faim et aller au diable,
mais qu’ils ne planteraient ni ne bâtiraient dans ce lieu.—«Que
faut-il donc qu’ils fassent, señor?» dit l’Espagnol.—Un autre de ces
rustres répondit:—«_Goddam!_ qu’ils nous servent et travaillent pour
nous.»—«Mais comment pouvez-vous attendre cela d’eux? vous ne les
avez pas achetés de vos deniers, vous n’avez pas le droit d’en faire
vos esclaves.»—Les Anglais répondirent que l’île était à eux, que le
gouverneur la leur avait donnée, et que nul autre n’y avait droit;
ils jurèrent leurs grands dieux qu’ils iraient mettre le feu à leurs
nouvelles huttes, et qu’ils ne souffriraient pas qu’ils bâtissent sur
leur territoire.
—«Mais, señor, dit l’Espagnol, d’après ce raisonnement, nous aussi,
nous devons être vos esclaves.»—«Oui, dit l’audacieux coquin,
et vous les serez aussi, et nous n’en aurons pas encore fini
ensemble.»—entremêlant ses paroles de deux ou trois _goddam_ placés
aux endroits convenables. L’Espagnol se contenta de sourire, et
ne répondit rien. Toutefois, cette conversation avait échauffé la
bile des Anglais, et l’un d’eux,—c’était, je crois, celui qu’ils
appelaient Will Atkins,—se leva brusquement et dit à l’un de ses
camarades:—«Viens, Jack, allons nous frotter avec eux: je te réponds
que nous démolirons leurs châteaux; ils n’établiront pas de colonies
dans nos domaines.»
Ce disant, ils sortirent ensemble, armés chacun d’un fusil, d’un
pistolet et d’un sabre, et marmottant entre eux quelques propos
insolents sur le traitement qu’ils infligeraient aux Espagnols quand
l’occasion s’en présenterait; mais il paraît que ceux-ci n’entendirent
pas parfaitement ce qu’ils disaient, et qu’ils comprirent seulement
qu’on leur faisait des menaces parce qu’ils avaient pris le parti des
deux Anglais.
Où allèrent-ils et comment passèrent-ils leur temps ce soir-là, les
Espagnols me dirent n’en rien savoir; mais il paraît qu’ils errèrent
çà et là dans le pays une partie de la nuit, puis que, s’étant couchés
dans l’endroit que j’appelais ma tonnelle, ils se sentirent fatigués
et s’endormirent. Au fait, voilà ce qu’il en était: ils avaient résolu
d’attendre jusqu’à minuit, et alors de surprendre les pauvres diables
dans leur sommeil, et, comme plus tard ils l’avouèrent, avec le projet
de mettre le feu à la hutte des deux Anglais pendant qu’ils y étaient,
de les faire périr dans les flammes ou de les assassiner au moment
où ils sortiraient: comme la malignité dort rarement d’un profond
sommeil, il est étrange que ces gens-là ne soient pas restés éveillés.
Toutefois, comme les deux honnêtes gens avaient aussi sur eux des
vues, plus honorables, il est vrai, que l’incendie et l’assassinat,
il advint, et fort heureusement pour tous, qu’ils étaient debout et
sortis avant que les sanguinaires coquins arrivassent à leurs huttes.
Quand ils y furent et virent que leurs adversaires étaient partis,
Atkins, qui, à ce qu’il paraît, marchait en avant, cria à ses
camarades:—«Holà! Jack, voilà bien le nid; mais, qu’ils soient
damnés! les oiseaux sont envolés.»—Ils réfléchirent un moment à ce
qui avait pu les faire sortir de si bonne heure, et l’idée leur vint
que c’étaient les Espagnols qui les avaient prévenus; là-dessus, ils
se serrèrent la main et se jurèrent mutuellement de se venger des
Espagnols. Aussitôt qu’ils eurent fait ce pacte de sang, ils se mirent
à l’œuvre sur l’habitation des pauvres gens. Ils ne brûlèrent rien,
mais ils jetèrent bas les deux huttes, et en dispersèrent les débris,
de manière à ne rien laisser debout et à rendre en quelque sorte
méconnaissable l’emplacement qu’elles avaient occupé; ils mirent en
pièces tout leur petit mobilier, et l’éparpillèrent de telle façon que
les pauvres gens retrouvèrent plus tard, à un mille de distance de
leur habitation, quelques-uns des objets qui leur avaient appartenu.
Cela fait, ils arrachèrent tous les jeunes arbres que ces pauvres
gens avaient plantés, ainsi que les clôtures qu’ils avaient établies
pour mettre en sûreté leurs bestiaux et leur grain; en un mot, ils
saccagèrent et pillèrent toute chose aussi complètement qu’aurait pu
le faire une horde de Tartares.
Pendant ce temps les deux hommes étaient allés à leur recherche,
décidés à les combattre partout où ils les trouveraient, bien
qu’étant seulement deux contre trois, de sorte que, s’ils se fussent
rencontrés, il y aurait eu certainement du sang répandu; car, il faut
leur rendre cette justice, ils étaient tous des gaillards solides et
résolus.
Mais la Providence mit plus de soin à les séparer qu’ils n’en mirent
eux-mêmes à se joindre: comme s’ils se fussent donné la chasse, les
trois vauriens étaient à peine partis que les deux honnêtes gens
arrivèrent; puis, quand ces deux-ci retournèrent sur leurs pas pour
aller à leur rencontre, les trois autres étaient revenus à la vieille
habitation. Nous allons voir la différence de leur conduite. Quand
les trois drôles furent de retour, encore furieux, et échauffés par
l’œuvre de destruction qu’ils venaient d’accomplir, ils abordèrent
les Espagnols par manière de bravade et comme pour les narguer,
et ils leur dirent ce qu’ils avaient fait; l’un d’entre eux même,
s’approchant de l’un des Espagnols, comme un polisson qui jouerait
avec un autre, lui ôta son chapeau de dessus la tête, et, le faisant
pirouetter, lui dit en lui riant au nez:—«Et vous aussi, señor Jack
Espagnol, nous vous mettrons à la même sauce si vous ne réformez pas
vos manières.»—L’Espagnol, qui, quoique doux et pacifique, était aussi
brave qu’un homme peut désirer de l’être, et d’ailleurs fortement
constitué, le regarda fixement pendant quelques minutes; puis, n’ayant
à la main aucune arme, il s’approcha gravement de lui, et d’un coup de
poing l’étendit par terre comme un boucher abat un bœuf; sur quoi l’un
des bandits, aussi scélérat que le premier, fit feu de son pistolet
sur l’Espagnol. Il le manqua, il est vrai, car les balles passèrent
dans ses cheveux; mais il y en eut une qui lui toucha le bout de
l’oreille et le fit beaucoup saigner. La vue de son sang fit croire
à l’Espagnol qu’il avait plus de mal que cela n’était effectivement,
et il commença à s’échauffer, car jusque-là il avait agi avec le plus
grand sang-froid; aussi, déterminé à en finir, il se baissa, et,
ramassant le mousquet de celui qu’il avait étendu par terre, il allait
coucher en joue l’homme qui avait fait feu sur lui, quand le reste des
Espagnols qui se trouvaient dans la grotte sortirent, lui crièrent
de ne pas tirer, et, s’étant avancés, s’assurèrent des deux autres
Anglais en leur arrachant leurs armes.
[Illustration: ... d’un coup de poing l’étendit par terre comme un
boucher...]
Quand ils furent ainsi désarmés, et lorsqu’ils se furent aperçus
qu’ils s’étaient fait des ennemis de tous les Espagnols, comme ils
s’en étaient fait de leurs propres compatriotes, ils commencèrent dès
lors à se calmer, et, baissant le ton, demandèrent qu’on leur rendît
leurs armes; mais les Espagnols, considérant l’inimitié qui régnait
entre eux et les deux autres Anglais, et pensant que ce qu’il y aurait
de mieux à faire serait de les séparer les uns des autres, leur dirent
qu’on ne leur ferait point de mal, et que, s’ils voulaient vivre
paisiblement, ils ne demandaient pas mieux que de les aider et d’avoir
des rapports avec eux comme auparavant; mais qu’on ne pouvait penser
à leur rendre leurs armes lorsqu’ils étaient résolus à s’en servir
contre leurs compatriotes, et les avaient même menacés de faire d’eux
tous des esclaves.
Les coquins n’étaient pas alors plus en état d’entendre raison que
d’agir raisonnablement; mais, voyant qu’on leur refusait leurs
armes, ils s’en allèrent en faisant des gestes extravagants, et
comme fous de rage, menaçant, bien que sans armes à feu, de faire
tout le mal en leur pouvoir. Les Espagnols, méprisant leurs menaces,
leur dirent de se bien garder de causer le moindre dommage à leurs
plantations ou à leur bétail; que s’ils s’avisaient de le faire, ils
les tueraient à coups de fusil comme des bêtes féroces partout où ils
les trouveraient, et que, s’ils tombaient vivants entre leurs mains,
ils pouvaient être sûrs d’être pendus. Il s’en fallut toutefois que
cela les calmât, et ils s’éloignèrent en jurant et sacrant comme des
échappés de l’enfer. Aussitôt qu’ils furent partis, survinrent les
deux autres, enflammés d’une colère et possédés d’une rage aussi
grandes, quoique d’une autre nature: ce n’était pas sans motif, car,
ayant été à leur plantation, ils l’avaient trouvée toute démolie et
détruite; à peine eurent-ils articulé leurs griefs, que les Espagnols
leur dirent les leurs, et tous s’étonnèrent que trois hommes en
bravassent ainsi dix-neuf impunément.
Les Espagnols les méprisaient, et, après les avoir ainsi désarmés,
firent peu de cas de leurs menaces; mais les deux Anglais résolurent
de se venger, quoiqu’il pût leur en coûter pour les trouver.
Ici les Espagnols s’interposèrent également, et leur dirent que
leurs adversaires étant déjà désarmés, ils ne pouvaient consentir
à ce qu’ils les attaquassent avec des armes à feu et les tuassent
peut-être.—«Mais, dit le grave Espagnol qui était leur gouverneur,
nous ferons en sorte de vous faire rendre justice si vous voulez vous
en rapporter à nous: il n’est pas douteux que lorsque leur colère
sera apaisée, ils reviendront vers nous, incapables qu’ils sont de
subsister sans notre aide; nous vous promettons alors de ne faire avec
eux ni paix ni trêve qu’ils ne vous aient donné pleine satisfaction; à
cette condition, nous espérons que vous nous promettrez de votre côté
de ne point user de violence à leur égard, si ce n’est dans le cas de
légitime défense.»
Les deux Anglais cédèrent à cette invitation de mauvaise grâce et avec
beaucoup de répugnance; mais les Espagnols protestèrent qu’en agissant
ainsi ils n’avaient d’autre but que d’empêcher l’effusion du sang, et
de rétablir l’harmonie parmi eux:—«Nous sommes bien peu nombreux ici,
dirent-ils, il y a place pour nous tous, et il serait dommage que nous
ne fussions pas tous bons amis.»—A la fin les Anglais consentirent,
et, en attendant le résultat, demeurèrent quelques jours avec les
Espagnols, leur propre habitation étant détruite.
Au bout d’environ trois jours, les trois exilés, fatigués d’errer çà
et là et mourant presque de faim,—car ils n’avaient guère vécu dans
cet intervalle que d’œufs de tortues,—retournèrent au bocage. Ayant
trouvé mon Espagnol, qui, comme je l’ai dit, était le gouverneur, se
promenant avec deux autres sur le rivage, ils l’abordèrent d’un air
humble et soumis, et demandèrent en grâce d’être de nouveau admis dans
la famille. Les Espagnols les accueillirent avec politesse, mais leur
déclarèrent qu’ils avaient agi d’une manière si criminelle envers les
Anglais leurs compatriotes, et d’une façon si incivile envers eux
Espagnols, qu’ils ne pouvaient rien conclure sans avoir préalablement
consulté les deux Anglais et le reste de la troupe; qu’ils allaient
les trouver, leur en parler, et que dans une demi-heure ils leur
feraient connaître le résultat de leur démarche. Il fallait que les
trois coupables fussent réduits à une bien rude extrémité, puisque,
obligés d’attendre la réponse pendant une demi-heure, ils demandèrent
qu’on voulût bien dans cet intervalle leur faire donner du pain; ce
qui fut fait: on y ajouta même un gros morceau de chevreau et un
perroquet bouilli, qu’ils mangèrent de bon appétit, car ils étaient
mourants de faim.
[Illustration: Ils l’abordèrent d’un air humble et soumis...]
Après avoir tenu conseil une demi-heure, on les fit entrer, et il
s’engagea à leur sujet un long débat: leurs deux compatriotes les
accusèrent d’avoir anéanti le fruit de leur travail et formé le
dessein de les assassiner, toutes choses qu’ils avaient avouées
auparavant et que par conséquent ils ne pouvaient nier actuellement;
alors les Espagnols intervinrent comme conciliateurs, et de même
qu’ils avaient obligé les deux Anglais à ne point faire de mal aux
trois autres pendant que ceux-ci étaient privés de leurs armes, de
même maintenant ils obligèrent ces derniers à aller rebâtir pour leurs
compatriotes deux huttes, l’une devant être de la même dimension,
et l’autre plus vaste que les premières, comme aussi à rétablir les
clôtures qu’ils avaient arrachées, à planter des arbres à la place de
ceux qu’ils avaient déracinés, à bêcher le sol pour y semer du blé
là où ils avaient endommagé la culture; en un mot, à rétablir toutes
choses en l’état où ils les avaient trouvées, autant du moins que
cela se pouvait; car ce n’était pas complètement possible, puisqu’on
ne pouvait réparer le temps perdu dans la saison du blé, non plus que
rendre les arbres et les haies ce qu’ils étaient.
Ils se soumirent à toutes ces conditions; et, comme pendant ce
temps on leur fournit des provisions en abondance, ils devinrent
très paisibles, et la bonne intelligence régna de nouveau dans la
société; seulement on ne put jamais obtenir de ces trois hommes de
travailler pour eux-mêmes, si ce n’est un peu par-ci par-là, et selon
leur caprice. Toutefois les Espagnols leur dirent franchement que,
pourvu qu’ils consentissent à vivre avec eux d’une manière sociable et
amicale, et à prendre en général le bien de la plantation à cœur, on
travaillerait pour eux, en sorte qu’ils pourraient se promener et être
oisifs tout à leur aise. Ayant donc vécu en paix pendant un mois ou
deux, les Espagnols leur rendirent leurs armes, et leur donnèrent la
permission de les porter dans leurs excursions comme par le passé.
Une semaine s’était à peine écoulée depuis qu’ils avaient repris
possession de leurs armes et recommencé leurs courses, que ces hommes
ingrats se montrèrent aussi insolents et aussi peu supportables
qu’auparavant; mais, sur ces entrefaites, un incident survint qui mit
en péril la vie de tout le monde, et qui les força de déposer tout
ressentiment particulier, pour ne songer qu’à la conservation de leur
existence.
Il arriva une nuit que le gouverneur espagnol, comme je l’appelle,
c’est-à-dire l’Espagnol à qui j’avais sauvé la vie, et qui était
maintenant le capitaine, le chef ou le gouverneur de la colonie,
se trouva tourmenté d’insomnie et dans l’impossibilité de fermer
l’œil: il se portait parfaitement bien de corps, comme il me le dit
par la suite en me contant cette histoire, seulement ses pensées se
succédaient tumultueusement, son esprit n’était plein que d’hommes
combattant et se tuant les uns les autres; cependant il était tout
à fait éveillé et ne pouvait avoir un moment de sommeil. Il resta
longtemps couché dans cet état; mais, se sentant de plus en plus
agité, il résolut de se lever. Comme ils étaient en grand nombre, ils
ne couchaient pas dans des hamacs comme moi, qui étais seul, mais sur
des peaux de chèvres étendues sur des espèces de lits et de paillasses
qu’ils s’étaient faits, de sorte que quand ils voulaient se lever
ils n’avaient qu’à se mettre sur leurs jambes, à passer un habit et
à chausser leurs souliers, et ils étaient prêts à aller où bon leur
semblait.
S’étant donc ainsi levé, il jeta un coup d’œil dehors; mais il faisait
nuit et il ne put rien ou presque rien voir; d’ailleurs les arbres
que j’avais plantés, comme je l’ai dit dans mon premier récit, ayant
poussé à une grande hauteur, interceptaient sa vue, de manière que
tout ce qu’il put voir en levant les yeux, ce fut un ciel clair et
étoilé. N’entendant aucun bruit, il revint sur ses pas et se recoucha;
mais ce fut inutilement: il ne put dormir ni goûter un instant de
repos, ses pensées continuant à être agitées et inquiètes sans qu’il
sût pourquoi.
Ayant fait quelque bruit en se levant et en allant et venant, l’un
de ses compagnons s’éveilla et demanda quel était celui qui se
levait. Le gouverneur lui dit ce qu’il éprouvait.—«Vraiment! dit
l’autre Espagnol, ces choses-là méritent qu’on s’y arrête, je vous
assure: il se prépare en ce moment quelque chose contre nous, j’en
ai la certitude;»—et sur-le-champ il lui demanda où étaient les
Anglais.—«Ils sont dans leurs huttes, dit-il, tout est en sûreté de
ce côté-là.»—Il paraît que les Espagnols avaient pris possession
du logement principal, et avaient aménagé un endroit où les trois
Anglais, depuis leur dernière mutinerie, étaient toujours relégués
sans qu’ils pussent communiquer avec les autres.—«Oui, dit l’Espagnol,
il doit y avoir quelque chose là-dessous, ma propre expérience
me l’assure. Je suis convaincu que nos âmes, dans leur enveloppe
charnelle, communiquent avec les esprits incorporels, habitants du
monde invisible et en reçoivent des clartés. Cet avertissement, ami,
nous est sans doute donné pour notre bien si nous savons le mettre à
profit. Venez, dit-il, sortons et voyons ce qui se passe; et si nous
ne trouvons rien qui justifie notre inquiétude, je vous conterai à ce
sujet une histoire qui vous convaincra de la vérité de ce que je vous
dis.»
En un mot, ils sortirent pour se rendre au sommet de la colline où
j’avais coutume d’aller; mais, étant en force et en bonne compagnie,
ils n’employèrent pas la précaution que, moi qui étais tout seul, je
prenais de monter au moyen de l’échelle que je tirais après moi et
replaçais une seconde fois pour gagner le sommet, car ils traversèrent
le bocage sans précaution et librement, lorsque tout à coup ils
furent surpris de voir à très peu de distance la lumière d’un feu et
d’entendre, non pas une voix ou deux, mais les voix d’un grand nombre
d’hommes.
[Illustration: Ils furent surpris de voir la lumière d’un feu...]
Toutes les fois que j’avais découvert des débarquements de sauvages
dans l’île, j’avais constamment fait en sorte qu’on ne pût avoir le
moindre indice que le lieu était habité; lorsque les événements le
leur apprirent, ce fut d’une manière si fugitive, que c’est tout
au plus si ceux qui se sauvèrent purent dire ce qu’ils avaient vu,
car nous disparûmes aussitôt que possible, et aucun de ceux qui
m’avaient vu ne s’échappa pour le dire à d’autres, excepté les trois
sauvages qui, lors de notre dernière rencontre, sautèrent dans la
pirogue, et qui, comme je l’ai dit, m’avaient fait craindre qu’ils ne
retournassent auprès de leurs compatriotes et n’amenassent du renfort.
Était-ce ce qu’avaient pu dire ces trois hommes qui en amenait
maintenant un aussi grand nombre, ou bien était-ce le hasard seul ou
l’un de leurs festins sanglants, c’est ce que les Espagnols ne purent
comprendre, à ce qu’il paraît; mais, quoiqu’il en fût, il aurait mieux
valu pour eux qu’ils se fussent tenus cachés et qu’ils n’eussent
pas vu les sauvages, que de laisser connaître à ceux-ci que l’île
était habitée. Dans ce dernier cas, il fallait tomber sur eux avec
vigueur, de manière à n’en pas laisser échapper un seul, ce qui ne
pouvait se faire qu’en se plaçant entre eux et leurs canots; mais la
présence d’esprit leur manqua, ce qui détruisit pour longtemps leur
tranquillité.
Nous ne devons pas douter que le gouverneur et celui qui
l’accompagnait, surpris à cette vue, ne soient retournés
précipitamment sur leurs pas et n’aient donné l’alarme à leurs
compagnons, en leur faisant part du danger imminent dans lequel ils
étaient tous. La frayeur fut grande en effet, mais il fut impossible
de les faire rester où ils étaient, tous ayant voulu sortir pour juger
par eux-mêmes de l’état des choses.
Tant qu’il fit nuit, ils purent pendant plusieurs heures les examiner
tout à leur aise à la lueur de trois feux qu’ils avaient allumés à
quelque distance l’un de l’autre: ils ne savaient ce que faisaient
les sauvages, ni ce qu’ils devaient faire eux-mêmes, car d’abord les
ennemis étaient trop nombreux, ensuite ils n’étaient point réunis,
mais séparés en plusieurs groupes, et occupaient divers endroits du
rivage.
Les Espagnols, à cet aspect, furent dans une grande consternation;
les voyant parcourir le rivage dans tous les sens, ils ne doutèrent
pas que tôt ou tard quelques-uns d’entre eux ne découvrissent leur
habitation ou quelque autre lieu où ils trouveraient des vestiges
d’habitants; ils éprouvèrent aussi une grande inquiétude à l’égard
de leurs troupeaux de chèvres, car leur destruction les eût réduits
presque à la famine. La première chose qu’ils firent donc fut de
dépêcher trois hommes, deux Espagnols et un Anglais, avant qu’il fût
jour, pour emmener toutes les chèvres dans la grande vallée où était
située la caverne, et pour les cacher, si cela était nécessaire,
dans la caverne même. Ils étaient résolus à attaquer les sauvages,
fussent-ils cent, s’ils les voyaient réunis tous ensemble et à quelque
distance de leurs canots; mais cela n’était pas possible, car ils
étaient divisés en deux troupes éloignées de deux milles l’une de
l’autre, et, comme on le sut plus tard, il y avait là deux nations
différentes.
Après avoir longtemps réfléchi sur ce qu’ils avaient à faire et s’être
fatigué le cerveau à examiner leur position actuelle, ils résolurent
enfin d’envoyer comme espion, pendant qu’il faisait nuit, le vieux
sauvage, père de Vendredi, afin de découvrir, si cela était possible,
quelque chose touchant ces gens, par exemple d’où ils venaient, ou ce
qu’ils se proposaient de faire. Le vieillard y consentit volontiers,
et, s’étant mis tout nu, comme étaient la plupart des sauvages, il
partit. Après une heure ou deux d’absence, il revint et rapporta
qu’il avait pénétré au milieu d’eux sans avoir été découvert; il
avait appris que c’étaient deux expéditions séparées et deux nations
différentes en guerre l’une contre l’autre; elles s’étaient livré une
grande bataille dans leur pays, et un certain nombre de prisonniers
ayant été faits de part et d’autre dans le combat, ces guerriers
étaient par hasard débarqués dans la même île pour manger leurs
prisonniers et se réjouir; mais la circonstance de leur arrivée dans
le même lieu avait troublé toute leur joie. Ils étaient furieux les
uns contre les autres et si rapprochés qu’on devait s’attendre à les
voir combattre aussitôt que le jour paraîtrait. Il ne s’était pas
aperçu qu’ils soupçonnassent que d’autres hommes fussent dans l’île.
Il avait à peine achevé son récit qu’un grand bruit annonça que les
deux petites armées se livraient un combat sanglant.
Le père de Vendredi fit tout ce qu’il put pour engager nos gens à
se tenir clos et à ne pas se montrer: il leur dit que leur salut
en dépendait, qu’ils n’avaient d’autre chose à faire qu’à rester
tranquilles, que les sauvages se tueraient les uns les autres et que
les survivants, s’il y en avait, s’en iraient; c’est ce qui arriva;
mais il fut impossible d’obtenir cela, surtout des Anglais: la
curiosité l’emporta tellement en eux sur la prudence, qu’ils voulurent
absolument sortir et être témoins de la bataille; toutefois ils
usèrent de quelque précaution, c’est-à-dire qu’au lieu de marcher à
découvert dans le voisinage de leur habitation, ils s’enfoncèrent plus
avant dans les bois, et se placèrent dans une position avantageuse
d’où ils pouvaient voir en sûreté le combat sans être découverts,
du moins ils le pensaient; mais il paraît que les sauvages les
aperçurent, comme on le verra plus tard.
Le combat fut acharné, et, si je puis en croire les Anglais,
quelques-uns des combattants avaient paru à l’un des leurs des hommes
d’une grande bravoure et doués d’une énergie invincible, et semblaient
mettre beaucoup d’art dans la direction de la bataille. La lutte,
dirent-ils, dura deux heures avant qu’on pût deviner à qui resterait
l’avantage; mais alors le parti le plus rapproché de l’habitation
de nos gens commença à ployer, et bientôt quelques-uns prirent la
fuite. Ceci mit de nouveau les nôtres dans une grande consternation;
ils craignirent que les fuyards n’allassent chercher un abri dans le
bocage qui masquait leur habitation, et ne la découvrissent et que,
par conséquent, ceux qui les poursuivaient ne vinssent à faire la même
découverte. Sur ce, ils résolurent de se tenir armés dans l’enceinte
des retranchements, et si quelques sauvages pénétraient dans le
bocage, de faire une sortie et de les tuer, afin de n’en laisser
échapper aucun si cela était possible; ils décidèrent aussi que ce
serait à coups de sabre ou de crosse de fusil qu’on les tuerait, et
non en faisant feu sur eux, de peur que le bruit ne donnât l’alarme.
La chose arriva comme ils l’avaient prévu: trois hommes de l’armée en
déroute cherchèrent leur salut dans la fuite, et, après avoir traversé
la crique, ils coururent droit au bocage, ne soupçonnant pas le moins
du monde où ils allaient, mais croyant se réfugier dans l’épaisseur
d’un bois. La vedette postée pour faire le guet en donna avis à ceux
de l’intérieur, en ajoutant, à la satisfaction de nos gens, que les
vainqueurs ne poursuivaient pas les fuyards et n’avaient pas vu la
direction prise par eux. Sur quoi le gouverneur espagnol, qui était
plein d’humanité, ne voulut pas permettre qu’on tuât les trois
fugitifs; mais, expédiant trois hommes par le haut de la colline, il
leur ordonna de la tourner, de les prendre à revers et de les faire
prisonniers, ce qui fut exécuté. Les débris de l’armée vaincue se
jetèrent dans les canots et gagnèrent la haute mer. Les vainqueurs
se retirèrent et les poursuivirent peu ou point, mais, se réunissant
tous en un seul groupe, ils poussèrent deux grands cris, qu’on supposa
être des cris de triomphe: c’est ainsi que se termina le combat. Le
même jour, sur les trois heures de l’après-midi, ils regagnèrent leurs
canots. Et alors les Espagnols se retrouvèrent paisibles possesseurs
de l’île, leur effroi se dissipa, et pendant plusieurs années ils ne
revirent aucun sauvage.
Lorsqu’ils furent tous partis, les Espagnols sortirent de leur grotte,
et, parcourant le champ de bataille, trouvèrent environ trente-deux
morts sur la place. Quelques-uns avaient été tués avec de grandes et
longues flèches, et ils en trouvèrent plusieurs dans le corps desquels
elles étaient restées plongées; mais la plupart avaient été tués avec
de grands sabres de bois, dont seize ou dix-sept furent trouvés sur le
lieu du combat, avec un nombre égal d’arcs et une grande quantité de
flèches. Ces sabres étaient de grosses et lourdes choses difficiles
à manier, et les hommes qui s’en servaient devaient être extrêmement
forts. La majeure partie de ceux qui étaient tués ainsi avaient la
tête mise en pièces, ou, comme nous disons en Angleterre, _brains
knocked out_,—la cervelle hors du crâne,—et en outre les jambes et les
bras cassés; ce qui attestait qu’ils avaient combattu avec une furie
et une rage inexprimables. Tous les hommes qu’on trouva là gisant
étaient tout à fait morts, car ces barbares ne quittent leur ennemi
qu’après l’avoir entièrement tué, ou emportent avec eux tous ceux qui,
tombés sous leurs coups, ont encore un souffle de vie.
Le danger auquel on venait d’échapper apprivoisa pour longtemps les
trois Anglais. Ce spectacle les avait remplis d’horreur, et ils ne
pouvaient penser sans un sentiment d’effroi qu’un jour ou l’autre
ils tomberaient peut-être entre les mains de ces barbares, qui les
tueraient non seulement comme ennemis, mais encore pour s’en nourrir
comme nous faisons de nos bestiaux. Et ils m’ont avoué que cette idée
d’être mangés comme du bœuf ou du mouton, bien que cela ne dût arriver
qu’après leur mort, avait eu pour eux quelque chose de si horrible en
soi qu’elle leur soulevait le cœur et les rendait malades, et qu’elle
leur avait rempli l’esprit de terreurs si étranges qu’ils furent tout
autres pendant quelques semaines.
Ceci, comme je le disais, eut pour effet même d’apprivoiser nos trois
brutes d’Anglais, dont je vous ai entretenus. Ils furent longtemps
fort traitables, et prirent assez d’intérêt au bien commun de la
société; ils plantaient, semaient, récoltaient et commençaient à se
faire au pays. Mais bientôt un nouvel attentat leur suscita une foule
de peines.
Ils avaient fait trois prisonniers, ainsi que je l’ai consigné, et
comme ils étaient tous trois jeunes, courageux et robustes, ils en
firent des serviteurs, et leur apprirent à travailler pour eux. Ils
se montrèrent assez bons esclaves, mais leurs maîtres n’en agirent
pas à leur égard comme j’avais fait envers Vendredi: ils ne crurent
pas, après leur avoir sauvé la vie, qu’il fût de leur devoir de leur
inculquer de sages principes de morale, de religion, de les civiliser
et de se les acquérir par de bons traitements et des raisonnements
affectueux. De même qu’ils leur donnaient leur nourriture chaque
jour, chaque jour ils leur imposaient une besogne, et les occupaient
totalement à de vils travaux: aussi manquèrent-ils en cela, car ils ne
les eurent jamais pour les assister dans un combat, comme j’avais eu
mon serviteur Vendredi, qui m’était aussi attaché que ma chair à mes
os.
Mais revenons à nos affaires domestiques. Étant alors tous bons
amis,—car le danger commun, comme je l’ai dit plus haut, les avait
parfaitement réconciliés,—ils se mirent à considérer leur situation
en général. La première chose qu’ils firent, ce fut d’examiner si,
voyant que les sauvages fréquentaient particulièrement le côté
où ils étaient, et l’île leur offrant plus loin des lieux plus
retirés également propres à leur manière de vivre et évidemment plus
avantageux, il ne serait pas convenable de transporter leur habitation
et de se fixer dans quelque endroit où ils trouveraient plus de
sécurité pour eux, et surtout plus de sûreté pour leurs troupeaux et
leur grain.
Enfin, après une longue discussion, ils convinrent qu’ils n’iraient
pas habiter ailleurs, vu qu’un jour ou l’autre il pourrait leur
arriver des nouvelles de leur gouverneur, c’est-à-dire de moi, et
que si j’envoyais quelqu’un à leur recherche, ce serait certainement
dans cette partie de l’île; que là, trouvant la place rasée, on en
conclurait que les habitants avaient tous été tués par les sauvages,
et qu’ils étaient partis pour l’autre monde, et qu’alors le secours
partirait aussi.
Mais, quant à leur grain et à leur bétail, ils résolurent de les
transporter dans la vallée où était ma caverne, le sol y étant,
dans une étendue suffisante, également propre à l’un et à l’autre.
Toutefois, après une seconde réflexion, ils modifièrent cette
résolution, et ils se décidèrent à ne parquer dans ce lieu qu’une
partie de leurs bestiaux, et à n’y semer qu’une portion de leur grain,
afin que, si une partie était détruite, l’autre pût être sauvée. Ils
adoptèrent encore une autre mesure de prudence, et firent bien: ce
fut de ne point laisser connaître à leurs trois sauvages prisonniers
qu’ils avaient des cultures et des bestiaux dans la vallée, et encore
moins qu’il s’y trouvait une caverne qu’ils regardaient comme une
retraite sûre en cas de nécessité. C’est là qu’ils transportèrent les
deux barils de poudre que je leur avais abandonnés lors de mon départ.
Résolus à ne pas changer de demeure, et reconnaissant l’utilité des
soins que j’avais pris à masquer mon habitation par une muraille
ou fortification et par un bocage, bien convaincus de cette
vérité que leur salut dépendait du secret de leur retraite, ils
se mirent à l’ouvrage afin de fortifier et cacher ce lieu encore
plus qu’auparavant. A cet effet, j’avais planté des arbres—ou
plutôt enfoncé des pieux qui, avec le temps, étaient devenus des
arbres.—Dans un assez grand espace, devant l’entrée de mon logement,
ils remplirent, suivant la même méthode, tout le reste du terrain
depuis ces arbres jusqu’au bord de la crique, où, comme je l’ai
dit, je prenais terre avec mes radeaux, et même jusqu’au sol vaseux
que couvrait le flot de la marée, ne laissant aucun endroit où l’on
pût débarquer ni rien qui indiquât qu’un débarquement fût possible
aux alentours. Ces pieux, comme autrefois je le mentionnai, étaient
d’un bois d’une prompte végétation; ils eurent soin de les choisir
généralement beaucoup plus forts et beaucoup plus grands que ceux que
j’avais plantés, et de les placer si drus et si serrés, qu’au bout de
trois ou quatre ans il était devenu impossible à l’œil de plonger très
avant dans la plantation. Quant aux arbres que j’avais plantés, ils
étaient devenus gros comme la jambe d’un homme. Ils en placèrent dans
les intervalles un grand nombre de plus petits, si rapprochés qu’ils
formaient comme une palissade épaisse d’un quart de mille, où l’on
n’eût pu pénétrer qu’avec une petite armée pour les abattre tous; car
un petit chien aurait eu de la peine à passer entre les arbres, tant
ils étaient serrés.
Mais ce n’est pas tout: ils en firent de même sur le terrain à droite
et à gauche, et tout autour de la colline jusqu’à son sommet, sans
laisser la moindre issue par laquelle ils pussent eux-mêmes sortir,
si ce n’est au moyen de l’échelle qu’on appuyait contre le flanc
de la colline, et qu’on replaçait ensuite pour gagner la cime; une
fois cette échelle enlevée, il aurait fallu avoir des ailes ou des
sortilèges pour parvenir jusqu’à eux.
Cela était fort bien imaginé, et plus tard ils eurent occasion de
s’en applaudir; ce qui a servi à me convaincre que, comme la prudence
humaine est justifiée par l’autorité de la Providence, c’est la
Providence qui la met à l’œuvre, et si nous écoutions religieusement
sa voix, je suis pleinement persuadé que nous éviterions un grand
nombre d’adversités auxquelles notre vie est exposée par notre propre
négligence. Mais ceci soit dit en passant.
Je reprends le fil de mon histoire. Ils vécurent depuis cette époque
deux années dans un calme parfait, sans recevoir de nouvelles visites
des sauvages. Il est vrai qu’un matin ils eurent une alerte qui les
jeta dans une grande consternation; quelques-uns des Espagnols étant
allés au côté occidental, ou plutôt à l’extrémité de l’île, dans cette
partie que, de peur d’être découvert, je ne hantais jamais, ils furent
surpris de voir plus de vingt canots d’Indiens qui se dirigeaient vers
le rivage.
[Illustration: ... des Indiens qui se dirigeaient vers le rivage.]
Ils revinrent à l’habitation en toute hâte et dans l’épouvante donner
l’alarme à leurs compagnons: on se tint clos tout ce jour-là et le
jour suivant, ne sortant que de nuit pour aller en observation. Mais
ils eurent le bonheur de s’être trompés dans leur appréhension; car,
quel que fût le but des sauvages, ils ne débarquèrent pas cette
fois-là dans l’île, mais poursuivirent quelque autre projet.
Il s’éleva à cette époque une nouvelle querelle avec les trois
Anglais. Un de ces derniers, le plus turbulent, furieux contre un
des trois esclaves qu’ils avaient faits prisonniers, parce qu’il
n’exécutait pas exactement quelque chose qu’il lui avait ordonné et
se montrait peu docile à ses instructions, tira de son ceinturon la
hachette qu’il portait à son côté, et s’élança sur le pauvre sauvage,
non pour le corriger, mais pour le tuer. Un des Espagnols, qui était
près de là, le voyant porter à ce malheureux, à dessein de lui fendre
la tête, un rude coup de hachette qui entra fort avant dans l’épaule,
crut que la pauvre créature avait le bras coupé; il courut à lui, et,
le suppliant de ne pas tuer ce malheureux, se jeta entre lui et le
sauvage pour prévenir le crime.
[Illustration: Il se jeta entre lui et le sauvage... (p.344).]
Ce coquin, devenu plus furieux encore, leva sa hachette contre
l’Espagnol et jura qu’il le traiterait comme il avait voulu traiter
le sauvage. L’Espagnol, voyant venir le coup, l’évita, et avec une
pelle qu’il tenait à la main,—car il travaillait en ce moment au champ
de blé,—étendit par terre ce forcené; un autre Anglais, accourant
au secours de son camarade, renversa d’un coup l’Espagnol; puis,
deux Espagnols vinrent à l’aide de leur compatriote, et le troisième
Anglais tomba sur eux. Aucun n’avait d’arme à feu; ils n’avaient que
des hachettes et d’autres outils, à l’exception du troisième Anglais.
Celui-ci était armé de l’un de mes vieux coutelas rouillés, avec
lequel il s’élança sur les derniers arrivants et les blessa tous deux.
Cette bagarre mit toute la famille en rumeur; du renfort arriva, et
les trois Anglais furent faits prisonniers. Il s’agit alors de savoir
ce que l’on ferait d’eux. Ils s’étaient montrés si souvent mutins, si
terribles, si paresseux, qu’on ne savait trop quelle mesure prendre à
leur égard; car ces quelques hommes, dangereux au plus haut degré, ne
valaient pas le mal qu’ils donnaient. En un mot, il n’y avait pas de
sécurité à vivre avec eux.
L’Espagnol qui était gouverneur leur dit en propres termes que s’ils
étaient ses compatriotes, il les ferait pendre, car toutes les lois
et tous les gouvernants sont institués pour la conservation de
la société, et ceux qui sont nuisibles à la société doivent être
repoussés de son sein; mais que, comme ils étaient Anglais, et que
c’était à la généreuse humanité d’un Anglais qu’ils devaient tous
leur vie et leur délivrance, il les traiterait avec toute la douceur
possible, et les abandonnerait au jugement des deux autres Anglais
leurs compatriotes.
Un des deux honnêtes Anglais se leva alors, et dit qu’ils désiraient
qu’on ne les choisît pas pour juges;—«car, ajouta-t-il, j’ai
la conviction que notre devoir serait de les condamner à être
pendus.»—Puis il raconta comment Will Atkins, l’un des trois, leur
avait proposé de se liguer tous les cinq pour égorger les Espagnols
pendant leur sommeil.
Quand le gouverneur espagnol entendit cela, il s’adressa à Will
Atkins;—«Comment, señor Atkins, dit-il, vous vouliez nous tuer
tous? Qu’avez-vous à dire à cela?»—Ce coquin endurci était si loin
de le nier, qu’il affirma que cela était vrai, et, Dieu me damne,
jura-t-il, si nous ne le faisons pas avant de démêler rien autre
avec vous.»—«Fort bien; mais, señor Atkins, dit l’Espagnol, que vous
avons-nous fait pour que vous vouliez nous tuer? et que gagneriez-vous
à nous tuer? et que devons-nous faire pour vous empêcher de nous
tuer? Faut-il que nous vous tuions ou que nous soyons tués par vous?
Pourquoi voulez-vous nous réduire à cette nécessité, señor Atkins?»
dit l’Espagnol avec beaucoup de calme et en souriant.
Señor Atkins entra dans une telle rage contre l’Espagnol qui avait
fait une raillerie de cela, que, s’il n’avait été retenu par trois
hommes, et sans armes, il est croyable qu’il aurait tenté de le tuer
au milieu de toute l’assemblée.
Cette conduite insensée les obligea à considérer sérieusement le
parti qu’ils devaient prendre. Les deux Anglais et l’Espagnol qui
avait sauvé le pauvre esclave étaient d’opinion qu’il fallait pendre
l’un des trois, pour l’exemple des autres, et que ce devait être
celui-là qui avait deux fois tenté de commettre un meurtre avec sa
hachette; et, par le fait, on aurait pu penser, non sans raison, que
le crime était consommé, car le pauvre sauvage était dans un état si
misérable depuis la blessure qu’il avait reçue, qu’on croyait qu’il
n’y survivrait pas.
Mais le gouverneur espagnol dit encore:—«Non,» répétant que c’était un
Anglais qui leur avait sauvé la vie à tous, et qu’il ne consentirait
jamais à mettre un Anglais à mort, eût-il assassiné la moitié d’entre
eux; il ajouta que, s’il était lui-même frappé mortellement par un
Anglais, et qu’il eût le temps de parler, ce serait pour demander son
pardon.
L’Espagnol mit tant d’insistance qu’il n’y eut pas moyen de lui
résister; et, comme les conseils de la clémence prévalent presque
toujours lorsqu’ils sont appuyés avec tant de chaleur, tous se
rendirent à son sentiment. Mais il restait à considérer ce qu’on
ferait pour empêcher ces gens-là de faire le mal qu’ils préméditaient;
car tous convinrent, le gouverneur aussi bien que les autres, qu’il
fallait trouver le moyen de mettre la société à l’abri du danger.
Après un long débat, il fut arrêté tout d’abord qu’ils seraient
désarmés, et qu’on ne leur permettrait d’avoir ni fusils, ni poudre,
ni plomb, ni sabres, ni arme quelconque; qu’on les expulserait de la
société, et qu’on les laisserait vivre comme ils voudraient et comme
ils pourraient; mais qu’aucun des autres, Espagnols ou Anglais, ne
les fréquenterait, ne leur parlerait et n’aurait avec eux la moindre
relation; qu’on leur défendrait d’approcher à une certaine distance
du lieu où habitaient les autres, et que s’ils venaient à commettre
quelque désordre, comme de ravager, de brûler, de tuer, ou de détruire
le blé, les cultures, les constructions, les enclos ou le bétail
appartenant à la société, on les ferait mourir sans miséricorde et on
les fusillerait partout où on les trouverait.
Le gouverneur, homme d’une grande humanité, réfléchit quelques
instants sur cette sentence; puis, se tournant vers les deux honnêtes
Anglais:—«Arrêtez, leur dit-il; songez qu’il s’écoulera bien du temps
avant qu’ils puissent avoir du blé et des troupeaux à eux; il ne
faut pas qu’ils meurent de faim; nous devons donc leur accorder des
provisions.»—Il fit donc ajouter à la sentence qu’on leur donnerait
une certaine quantité de blé pour semer et se nourrir pendant huit
mois, après lequel temps il était présumable qu’ils en auraient
provenant de leur récolte; qu’en outre on leur donnerait six chèvres
laitières, quatre boucs, six chevreaux pour leur subsistance actuelle
et leur approvisionnement, et enfin des outils pour travailler aux
champs, tels que six hachettes, une hache, une scie et autres objets;
mais qu’on ne leur remettrait ni outils ni provisions, à moins qu’ils
ne jurassent solennellement qu’avec ces instruments ils ne feraient ni
mal ni outrage aux Espagnols et à leurs camarades anglais.
C’est ainsi qu’expulsés de la société, ils eurent à se tirer d’affaire
par eux-mêmes. Ils s’éloignèrent hargneux et récalcitrants; mais,
comme il n’y avait pas de remède, jouant les gens à qui il était
indifférent de partir ou de rester, ils déguerpirent, prétendant
qu’ils allaient se choisir une place pour s’y établir, y planter et
y pourvoir à leur existence. On leur donna quelques provisions, mais
point d’armes.
Quatre ou cinq jours après, ils revinrent demander des aliments, et
désignèrent au gouverneur le lieu où ils avaient dressé leurs tentes
et tracé l’emplacement de leur habitation et de leur plantation.
L’endroit était effectivement très convenable, situé au nord-est,
dans la partie la plus reculée de l’île, non loin du lieu où, grâce à
la Providence, j’abordai lors de mon premier voyage après avoir été
emporté en pleine mer, Dieu seul sait où! dans ma folle tentative de
faire le tour de l’île.
Là, à peu près sur le plan de ma première habitation, ils se bâtirent
deux belles huttes, qu’ils adossèrent à une colline ayant déjà
quelques arbres parsemés sur trois de ses côtés; de sorte qu’en en
plantant d’autres, il fut facile de les cacher, de manière qu’elles
ne pussent être aperçues sans beaucoup de recherches.—Ces exilés
exprimèrent aussi le désir d’avoir quelques peaux de bouc séchées pour
leur servir de lits et de couvertures; on leur en accorda, et, ayant
donné leur parole qu’ils ne troubleraient personne et respecteraient
les plantations, on leur remit des hachettes et les autres outils
dont on pouvait se priver; des pois, de l’orge et du riz pour semer;
en un mot, tout ce qui leur était nécessaire, sauf des armes et des
munitions.
Ils vécurent ainsi à part environ six mois, et firent leur première
récolte; à la vérité, cette récolte fut peu de chose, car ils
n’avaient pu ensemencer qu’une petite étendue de terrain, ayant toutes
leurs plantations à établir, et par conséquent beaucoup d’ouvrage sur
les bras. Lorsqu’il leur fallut faire des planches, de la poterie
et autres choses semblables, ils se trouvèrent fort empêchés et ne
purent y réussir; quand vint la saison des pluies, n’ayant pas de
caverne, ils ne purent tenir leur grain sec, et il fut en grand danger
de se gâter: ceci les contrista beaucoup. Ils vinrent donc supplier
les Espagnols de les aider, ce que ceux-ci firent volontiers, et en
quatre jours on leur creusa dans le flanc de la colline un trou assez
grand pour mettre à l’abri de la pluie leur grain et leurs autres
provisions; mais c’était après tout une triste grotte, comparée à
la mienne et surtout à ce qu’elle était alors; car les Espagnols
l’avaient beaucoup agrandie et y avaient pratiqué de nouveaux
logements.
Environ trois trimestres après cette séparation, il prit à ces
chenapans une nouvelle lubie, qui, jointe aux premiers brigandages
qu’ils avaient commis, attira sur eux le malheur et faillit causer
la ruine de la colonie tout entière. Les trois nouveaux associés
commençaient, à ce qu’il paraît, à se fatiguer de la vie laborieuse
qu’ils menaient sans espoir d’améliorer leur condition; il leur
vint la fantaisie de faire un voyage au continent d’où venaient les
sauvages, afin d’essayer s’ils ne pourraient pas réussir à s’emparer
de quelques prisonniers parmi les naturels du pays, les emmener dans
leur plantation, et se décharger sur eux des travaux les plus pénibles.
Ce projet n’était pas mal entendu s’ils se fussent bornés à cela;
mais ils ne faisaient rien et ne se proposaient rien où il n’y eût du
mal soit dans l’intention, soit dans le résultat; et, si je puis dire
mon opinion, il semblait qu’ils fussent placés sous la malédiction
du ciel; car si nous n’accordons pas que des crimes visibles sont
poursuivis de châtiments visibles, comment concilierons-nous les
événements avec la justice divine? Ce fut sans doute en punition
manifeste de leurs crimes de rébellion et de piraterie qu’ils
avaient été amenés à la position où ils se trouvaient; mais, bien
loin de montrer le moindre remords de ces crimes, ils y ajoutaient
de nouvelles scélératesses, telles que cette cruauté monstrueuse de
blesser un pauvre esclave parce qu’il n’exécutait pas ou peut-être ne
comprenait pas l’ordre qui lui était donné, de le blesser de telle
manière que sans nul doute il en est resté estropié toute sa vie,
et dans un lieu où il n’y avait, pour le guérir, ni chirurgien ni
médicaments; mais le pire de tout, ce fut leur dessein sanguinaire,
c’est-à-dire, tout bien jugé, leur meurtre intentionnel, car, à
coup sûr, c’en était un, ainsi que plus tard leur projet concerté
d’assassiner de sang-froid les Espagnols durant leur sommeil.
Je laisse les réflexions, et je reprends mon récit. Les trois vauriens
vinrent un matin trouver les Espagnols, et en de très humbles
termes demandèrent instamment à être admis à leur parler. Ceux-ci
consentirent volontiers à entendre ce qu’ils avaient à leur dire.
Voilà de quoi il s’agissait:—«Nous sommes fatigués, dirent-ils, de
la vie que nous menons; nous ne sommes pas assez habiles pour faire
nous-mêmes tout ce dont nous avons besoin, et, manquant d’aide,
nous aurions à redouter de mourir de faim; mais si vous vouliez nous
permettre de prendre l’un des canots dans lesquels vous êtes venus, et
nous donner les armes et les munitions nécessaires pour notre défense,
nous gagnerions le continent pour chercher fortune, et nous vous
délivrerions ainsi du soin de nous pourvoir de nouvelles provisions.»
Les Espagnols étaient assez enchantés d’être débarrassés d’eux.
Cependant ils leur représentèrent avec franchise qu’ils allaient
courir à une mort certaine, et leur dirent qu’eux-mêmes avaient
éprouvé dans ce lieu de telles souffrances, que, sans être prophètes,
ils pouvaient leur prédire qu’ils y mourraient de faim ou y seraient
assassinés. Ils les engagèrent à réfléchir à cela.
Ces hommes répondirent audacieusement qu’ils mourraient de faim s’ils
restaient, car ils ne pouvaient ni ne voulaient travailler; que
lorsqu’ils seraient là-bas, le pire qui pourrait leur arriver, c’était
de périr d’inanition; que si on les tuait, tout serait fini pour
eux, qu’ils n’avaient ni femmes ni enfants pour les pleurer. Bref,
ils renouvelèrent leur demande avec instance, déclarant que de toute
manière ils partiraient, qu’on leur donnât ou non des armes.
Les Espagnols leur dirent, avec beaucoup de bonté, que, s’ils étaient
absolument décidés à partir, ils ne devaient pas se mettre en route
dénués de tout et sans moyens de défense, et que, bien qu’il leur fût
pénible de se défaire de leurs armes à feu, n’en ayant pas assez pour
eux-mêmes, cependant ils leur donneraient deux mousquets, un pistolet,
et de plus un coutelas et à chacun une hachette, qu’ils jugeaient
devoir leur suffire.
En un mot, les Anglais acceptèrent cette offre, et les Espagnols leur
ayant cuit assez de pain pour subsister pendant un mois et leur ayant
donné autant de viande de chèvre qu’ils en pourraient manger pendant
qu’elle serait fraîche, ainsi qu’un grand panier de raisins secs,
une cruche d’eau douce et un jeune chevreau vivant, ils montèrent
hardiment dans un canot pour traverser une mer qui avait au moins
quarante milles de large.
Ce canot était grand, et aurait pu aisément transporter quinze ou
vingt hommes: aussi ne pouvaient-ils le manœuvrer que difficilement;
toutefois, à la faveur d’une bonne brise et du flot de la marée, ils
s’en tirèrent assez bien. Ils s’étaient fait un mât d’une longue
perche, et une voile de quatre grandes peaux de bouc séchées qu’ils
avaient cousues ou lacées ensemble; et ils étaient partis assez
joyeusement. Les Espagnols leur crièrent: «Buen viage!» Personne ne
pensait les revoir.
Les Espagnols se disaient souvent les uns aux autres, ainsi que les
deux honnêtes Anglais qui étaient restés:—«Quelle vie tranquille et
confortable nous menons maintenant que ces trois turbulents compagnons
sont partis!»—Quant à leur retour, c’était la chose la plus éloignée
de leur pensée. Mais voici qu’après vingt-deux jours d’absence, un
des Anglais, qui travaillait dehors à sa plantation, aperçoit au loin
trois étrangers qui venaient à lui: deux d’entre eux portaient un
fusil sur l’épaule.
[Illustration: ... trois étrangers qui venaient à lui...]
L’Anglais s’enfuit comme s’il eût été ensorcelé. Il accourut
bouleversé et effrayé vers le gouverneur espagnol, et lui dit qu’ils
étaient tous perdus, car des étrangers avaient débarqué dans l’île;
il ne put dire qui ils étaient. L’Espagnol, après avoir réfléchi un
moment, lui répondit:—«Que voulez-vous dire? Vous ne savez pas qui
ils sont? mais ce sont des sauvages sûrement.»—«Non, non, repartit
l’Anglais, ce sont des hommes vêtus et armés.»—«Alors donc, dit
l’Espagnol, pourquoi vous mettez-vous en peine? Si ce ne sont pas des
sauvages, ce ne peut être que des amis, car il n’est pas de nation
chrétienne sur la terre qui ne soit disposée à nous faire plutôt du
bien que du mal.»
Pendant qu’ils discutaient ainsi, arrivèrent les trois Anglais, qui,
s’arrêtant en dehors du bois nouvellement planté, se mirent à les
appeler. On reconnut aussitôt leur voix, et tout le merveilleux de
l’aventure s’évanouit. Mais alors l’étonnement se porta sur un autre
objet, c’est-à-dire qu’on se demanda quels étaient leur dessein et le
motif de leur retour.
Bientôt on fit entrer nos trois coureurs, et on les questionna sur
le lieu où ils étaient allés et sur ce qu’ils avaient fait. En peu
de mots ils racontèrent tout leur voyage. Ils avaient, dirent-ils,
atteint la terre en deux jours ou un peu moins; mais, voyant les
habitants alarmés à leur approche et s’armant de leurs arcs et de
leurs flèches pour les combattre, ils n’avaient pas osé débarquer,
et avaient fait voile au nord pendant six ou sept heures; alors ils
étaient arrivés à un grand chenal, qui leur fit reconnaître que la
terre qu’on découvrait de notre domaine n’était pas le continent, mais
une île. Après être entrés dans ce bras de mer, ils avaient aperçu
une autre île à droite, vers le nord, et plusieurs autres à l’ouest.
Décidés à aborder n’importe où, ils s’étaient dirigés vers l’une des
îles situées à l’ouest, et étaient hardiment descendus au rivage.
Là ils avaient trouvé des habitants affables et bienveillants, qui
leur avaient donné quantité de racines et quelques poissons secs,
et s’étaient montrés très sociables. Les femmes aussi bien que les
hommes s’étaient empressés de les pourvoir de tous les aliments qu’ils
avaient pu se procurer, et qu’ils avaient apportés de fort loin sur
leur tête.
Ils demeurèrent quatre jours parmi ces naturels. Leur ayant demandé
par signes, du mieux qu’il leur était possible, quelles étaient les
nations environnantes, ceux-ci répondirent que presque de tous côtés
habitaient des peuples farouches et terribles qui, à ce qu’ils leur
donnèrent à entendre, avaient coutume de manger des hommes. Quant
à eux, ils dirent qu’ils ne mangeaient jamais ni hommes ni femmes,
excepté ceux qu’ils prenaient à la guerre; puis, ils avouèrent qu’ils
faisaient de grands festins avec la chair de leurs prisonniers.
Les Anglais leur demandèrent à quelle époque ils avaient fait un
banquet de cette nature; les sauvages leur répondirent qu’il y avait
de cela deux lunes, montrant la lune, puis deux de leurs doigts;
et que leur grand Roi avait deux cents prisonniers de guerre qu’on
engraissait pour le prochain festin. Nos hommes parurent excessivement
désireux de voir ces prisonniers; mais les autres, se méprenant,
s’imaginèrent qu’ils désiraient qu’on leur en donnât pour les emmener
et les manger, et leur firent entendre, en indiquant d’abord le soleil
couchant, puis le levant, que le lendemain matin au lever du soleil
ils leur en amèneraient quelques-uns. En conséquence, le matin suivant
ils amenèrent cinq femmes et onze hommes,—et les leur donnèrent pour
les transporter avec eux,—comme on conduirait des vaches et des bœufs
à un port de mer pour ravitailler un vaisseau.
Tout brutaux et barbares que ces vauriens se fussent montrés chez
eux, leur cœur se souleva à cette vue, et ils ne surent que résoudre:
refuser les prisonniers c’eût été un affront sanglant pour la nation
sauvage qui les leur offrait; mais qu’en faire, ils ne le savaient.
Cependant, après quelques débats, ils se déterminèrent à les accepter,
et ils donnèrent en retour aux sauvages qui les leur avaient amenés
une de leurs hachettes, une vieille clef, un couteau et six ou sept de
leurs balles: bien qu’ils en ignorassent l’usage, ils en semblèrent
extrêmement satisfaits; puis, les sauvages ayant lié sur le dos les
mains des pauvres créatures, ils les traînèrent dans le canot.
Les Anglais furent obligés de partir aussitôt après les avoir reçus,
car ceux qui leur avaient fait ce noble présent se seraient, sans
aucun doute, attendus à ce que le lendemain matin ils se missent à
l’œuvre sur ces captifs, en tuassent deux ou trois et peut-être les
invitassent à partager leur repas.