—«Parlez, ma chère, lui dis-je, souhaitez-vous que je parte?»—«Non,

répondit-elle affectueusement, je suis loin de le désirer; mais si

vous êtes déterminé à partir, plutôt que d’y être l’unique obstacle,

je partirai avec vous. Quoique je considère cela comme une chose

déplacée pour quelqu’un de votre âge et dans votre position, si cela

doit être, redisait-elle en pleurant, je ne vous abandonnerai point.

Si c’est la volonté céleste, vous devez obéir. Point de résistance;

et si le ciel vous fait un devoir de partir, il m’en fera un de vous

suivre; autrement il disposera de moi, afin que je ne rompe pas ce

dessein.»

Cette conduite affectueuse de ma femme m’enleva un peu à mes

vapeurs, et je commençai à considérer ce que je faisais. Je réprimai

ma fantaisie vagabonde, et je me pris à discuter avec moi-même

posément.—«Quel besoin as-tu, à plus de soixante ans, après une vie

de longues souffrances et d’infortunes, close d’une si heureuse et

si douce manière, quel besoin as-tu, me disais-je, de t’exposer à

de nouveaux hasards, de te jeter dans des aventures qui conviennent

seulement à la jeunesse et à la pauvreté?»

Dans ces sentiments, je réfléchis à mes nouveaux liens: j’avais une

femme, un enfant, et ma femme en portait un autre; j’avais tout ce que

le monde pouvait me donner, et nullement besoin de chercher fortune

à travers les dangers. J’étais sur le déclin de mes ans, et devais

plutôt songer à quitter qu’à accroître ce que j’avais acquis. Quant

à ce que m’avait dit ma femme, que ce penchant était une impulsion

venant du ciel, et qu’il serait de mon devoir de partir, je n’y eus

point égard. Après beaucoup de considérations semblables, j’en vins

donc aux prises avec le pouvoir de mon imagination, je me raisonnai

pour m’y arracher, comme on peut toujours faire, il me semble, en

pareilles circonstances, si on en a le vouloir. Bref, je sortis

vainqueur: je me calmai à l’aide des arguments qui se présentèrent à

mon esprit, et que ma condition d’alors me fournissait en abondance.

Particulièrement, comme la méthode la plus efficace, je résolus de me

distraire par d’autres choses, et de m’engager dans quelque affaire

qui pût me détourner complètement de toute excursion de ce genre;

car je m’étais aperçu que ces idées m’assaillaient principalement

quand j’étais oisif, que je n’avais rien à faire ou du moins rien

d’important immédiatement devant moi.

Dans ce but, j’achetai une petite métairie dans le comté de Bedfort,

et je résolus de m’y retirer. L’habitation était commode et les biens

qui en dépendaient susceptibles de grandes améliorations, ce qui sous

bien des rapports me convenait parfaitement, amateur que j’étais

de culture, d’économie, de plantation, d’aménagement de la terre;

d’ailleurs, cette ferme se trouvant dans le cœur du pays, je n’étais

plus à même de hanter la marine et les gens de mer et d’ouïr rien qui

eût trait aux lointaines contrées du monde.

Bref, je me transportai à ma métairie, j’y établis ma famille,

j’achetai charrues, herses, charrette, chariot, chevaux, vaches,

moutons, et, me mettant sérieusement à l’œuvre, je devins en six mois

un véritable gentleman campagnard. Mes pensées étaient totalement

absorbées: c’étaient mes domestiques à conduire, des terres à

cultiver, des clôtures, des plantations à faire... Je jouissais, selon

moi, de la plus agréable vie que la nature puisse nous départir, et

dans laquelle puisse faire retraite un homme toujours nourri dans le

malheur.

Comme je faisais valoir ma propre terre, je n’avais point de redevance

à payer, je n’étais gêné par aucune clause, je pouvais tailler et

rogner à ma guise. Ce que je plantais était pour moi-même, ce que

j’améliorais pour ma famille. Ayant ainsi dit adieu aux aventures, je

n’avais pas le moindre nuage dans ma vie pour ce qui est de ce monde.

Alors je croyais réellement jouir de l’heureuse médiocrité que mon

père m’avait si instamment recommandée, une sorte d’existence céleste

semblable à celle qu’a décrite le poète en parlant de la vie pastorale:

Exempte de vices et de soins,

Jeunesse est sans écart, vieillesse sans besoins[25].

[Illustration: Je faisais valoir ma propre terre...]

Mais au sein de cette félicité un coup inopiné de la Providence me

renversa: non seulement il me fit une blessure profonde et incurable,

mais, par ses conséquences, il me fit faire une lourde rechute dans

ma passion vagabonde. Cette passion, qui était pour ainsi dire née

dans mon sang, eut bientôt repris tout son empire, et, comme le retour

d’une maladie violente, elle revint avec une force irrésistible,

tellement que rien ne fit plus impression sur moi.—Ce coup, c’était la

perte de ma femme.

Il ne m’appartient pas ici d’écrire une élégie sur ma femme, de

retracer toutes ses vertus privées, et de faire ma cour au beau sexe

par la flatterie d’une oraison funèbre. Elle était, soit dit en peu

de mots, le support de toutes mes affaires, le centre de toutes mes

entreprises, le bon génie qui par sa prudence me maintenait dans le

cercle heureux où j’étais, après m’avoir arraché au plus extravagant

et au plus ruineux projet où s’égarât ma tête. Et elle avait fait plus

pour dompter mon inclination errante que les pleurs d’une mère, les

instructions d’un père, les conseils d’un ami, ou que toute la force

de mes propres raisonnements. J’étais heureux de céder à ses larmes,

de m’attendrir à ses prières, et par sa perte je fus en ce monde au

plus haut point brisé et désolé.

Sitôt qu’elle me manqua, le monde autour de moi me parut mal: j’y

étais me semblait-il, aussi étranger qu’au Brésil lorsque pour la

première fois j’y abordai, et aussi isolé, à part l’assistance de

mes domestiques, que je l’étais dans mon île. Je ne savais que faire

ou ne pas faire. Je voyais autour de moi le monde occupé, les uns

travaillant pour avoir du pain, les autres se consumant dans de vils

excès ou de vains plaisirs, et également misérables, parce que le

but qu’ils se proposaient fuyait incessamment devant eux. Les hommes

de plaisir chaque jour se blasaient sur leurs vices, et s’amassaient

une montagne de douleur et de repentir, et les hommes de labeur

dépensaient leurs forces en efforts journaliers afin de gagner du

pain de quoi soutenir ces forces vitales qu’exigeaient leurs travaux;

roulant ainsi dans un cercle continuel de peines, ne vivant que pour

travailler, ne travaillant que pour vivre, comme si le pain de chaque

jour était le seul but d’une vie accablante, et une vie accablante la

seule voie menant au pain de chaque jour.

Cela réveilla chez moi l’esprit dans lequel je vivais en mon royaume,

mon île, où je n’avais point laissé croître de blé au delà de mon

besoin, où je n’avais point nourri de chèvres au delà de mon usage, où

mon argent était resté dans le coffre jusqu’au point de s’y moisir, et

avait eu à peine la faveur d’un regard pendant vingt années.

Si de toutes ces choses j’eusse profité comme je l’eusse dû faire et

comme la raison et la religion me l’avaient dicté, j’aurais appris

à chercher au delà des jouissances humaines une félicité parfaite,

j’aurais appris que, supérieur à elles, il y a quelque chose qui

certainement est la raison et la fin de la vie, et que nous devons

posséder ou tout au moins auquel nous devons aspirer sur ce côté-ci de

la tombe.

Mais ma sage conseillère n’était plus là: j’étais comme un vaisseau

sans pilote, qui ne peut que courir devant le vent. Mes pensées

volaient de nouveau à leur ancienne passion, ma tête était totalement

tournée par une manie d’aventures lointaines; et tous les agréables

et innocents amusements de ma métairie et de mon jardin, mon bétail,

et ma famille, qui auparavant me possédaient tout entier, n’étaient

plus rien pour moi, n’avaient plus d’attraits, comme la musique pour

un homme qui n’a point d’oreilles, ou la nourriture pour un homme qui

a le goût usé. En un mot, je résolus de me décharger du soin de ma

métairie, de l’abandonner, de retourner à Londres: et je fis ainsi peu

de mois après.

Arrivé à Londres, je me retrouvai aussi inquiet qu’auparavant; la

ville m’ennuyait; je n’y avais point d’emploi, rien à faire qu’à

baguenauder, comme une personne oisive de laquelle on peut dire

qu’elle est parfaitement inutile dans la création de Dieu, et que

pour le reste de l’humanité il n’importe pas plus qu’un farthing[26]

qu’elle soit morte ou vive.—C’était aussi de toutes les situations

celle que je détestais le plus, moi qui avais usé mes jours dans une

vie active; et je me disais souvent à moi-même: L’état d’oisiveté est

la lie de la vie.—Et en vérité je pensais que j’étais beaucoup plus

convenablement occupé quand j’étais vingt-six jours à me faire une

planche de sapin.

Nous entrions dans l’année 1693 quand mon neveu, dont j’avais fait,

comme je l’ai dit précédemment, un marin et un commandant de navire,

revint d’un court voyage à Bilbao, le premier qu’il eût fait. M’étant

venu voir, il me conta que des marchands de sa connaissance lui

avaient proposé d’entreprendre pour leurs maisons un voyage aux Indes

Orientales et en Chine.—«Et maintenant, mon oncle, dit-il, si vous

voulez aller en mer avec moi, je m’engage à vous débarquer à votre

ancienne habitation dans l’île, car nous devons toucher au Brésil.»

Rien ne saurait être une plus forte démonstration d’une vie future

et de l’existence d’un monde invisible que la coïncidence des causes

secondes et des idées que nous formons en notre esprit tout à fait

intimement, et que nous ne communiquons à qui que ce soit.

Mon neveu ignorait avec quelle violence ma maladie de courir le monde

s’était de nouveau emparée de moi, et je ne me doutais pas de ce qu’il

avait l’intention de me dire quand le matin même, avant sa visite,

dans une très grande confusion de pensées, repassant en mon esprit

toutes les circonstances de ma position, j’en étais venu à prendre

la détermination d’aller à Lisbonne consulter mon vieux capitaine;

et, si c’était raisonnable et praticable, d’aller voir mon île et ce

que mon peuple y était devenu. Je me complaisais dans la pensée de

peupler ce lieu, d’y transporter des habitants, d’obtenir une patente

de possession, et je ne sais quoi encore, quand au milieu de tout ceci

entra mon neveu, comme je l’ai dit, avec son projet de me conduire à

mon île chemin faisant aux Indes Orientales.

A cette proposition je me pris à réfléchir un instant, et le regardant

fixement:—«Quel démon, lui dis-je, vous a chargé de ce sinistre

message?»—Mon neveu tressaillit, comme s’il eût été effrayé d’abord;

mais, s’apercevant que je n’étais pas très fâché de l’ouverture,

il se remit.—«J’espère, sir, reprit-il, que ce n’est point une

proposition funeste; j’ose même espérer que vous serez charmé de voir

votre nouvelle colonie en ce lieu où vous régniez jadis avec plus de

félicité que la plupart de vos frères les monarques de ce monde.»

Bref, ce dessein correspondait si bien à mon humeur, c’est-à-dire à

la préoccupation qui m’absorbait et dont j’ai tant déjà parlé, qu’en

peu de mots je lui dis que je partirais avec lui s’il s’accordait

avec les marchands, mais que je ne promettais pas d’aller au delà de

mon île.—«Pourquoi, sir? dit-il; vous ne désirez pas être laissé là

de nouveau, j’espère!»—«Quoi! répliquai-je, ne pouvez-vous pas me

reprendre à votre retour?»—Il m’affirma qu’il n’était pas possible

que les marchands lui permissent de revenir, par cette route, avec

un navire chargé de si grandes valeurs, le détour étant d’un mois et

pouvant l’être de trois ou quatre.—«D’ailleurs, sir, ajouta-t-il, s’il

m’arrivait malheur, et que je ne revinsse pas du tout, vous seriez

alors réduit à la condition où vous étiez jadis.»

C’était fort raisonnable; toutefois nous trouvâmes l’un et l’autre

un remède à cela. Ce fut d’embarquer à bord du navire un _sloop_

tout façonné, mais démonté en pièces, lequel, à l’aide de quelques

charpentiers que nous convînmes d’emmener avec nous, pouvait être

remonté dans l’île et achevé et mis à flot en peu de jours.

Je ne fus pas long à me déterminer, car réellement les importunités

de mon neveu servaient si bien mon penchant, que rien ne m’aurait

arrêté. D’ailleurs, ma femme étant morte, je n’avais personne qui

s’intéressât assez à moi pour me conseiller telle voie ou telle autre,

exception faite de ma vieille bonne amie la veuve, qui s’évertua pour

me faire prendre en considération mon âge, mon aisance, l’inutile

danger d’un long voyage, et, par-dessus tout, mes jeunes enfants. Mais

ce fut peine vaine: j’avais un désir irrésistible de voyager.—«J’ai

la croyance, lui dis-je, qu’il y a quelque chose de si extraordinaire

dans les impressions qui pèsent sur mon esprit, que ce serait en

quelque sorte résister à la Providence si je tentais de demeurer à

la maison.»—Après quoi elle mit fin à ses remontrances et se joignit

à moi non seulement pour faire mes apprêts de voyage, mais encore

pour régler mes affaires de famille en mon absence et pourvoir à

l’éducation de mes enfants.

[Illustration: Mais ce fut peine perdue...]

Pour le bien de la chose, je fis mon testament et disposai la fortune

que je laissais à mes enfants de telle manière, et je la plaçai en

de telles mains, que j’étais parfaitement tranquille et assuré que

justice leur serait faite, quoi qu’il pût m’advenir. Quant à leur

éducation, je m’en remis entièrement à ma veuve, en la gratifiant pour

ses soins d’une suffisante pension, qui fut richement méritée, car

une mère n’aurait pas apporté plus de soins dans leur éducation ou ne

l’eût pas mieux entendue. Elle vivait encore quand je revins dans ma

patrie, et moi-même je vécus assez pour lui témoigner ma gratitude.

Mon neveu fut prêt à mettre à la voile vers le commencement de janvier

1694-95, et avec mon serviteur Vendredi je m’embarquai aux Dunes le

8, ayant à bord, outre le _sloop_ dont j’ai fait mention ci-dessus,

un chargement très considérable de toutes sortes de choses nécessaires

pour ma colonie, que j’étais résolu de n’y laisser qu’autant que je la

trouverais en bonne situation.

Premièrement j’emmenai avec moi quelques serviteurs que je me

proposais d’installer comme habitants dans mon île, ou du moins de

faire travailler pour mon compte pendant que j’y séjournerais, puis

que j’y laisserais ou que je conduirais plus loin, selon qu’ils

paraîtraient le désirer. Il y avait entre autres deux charpentiers, un

forgeron, et un autre garçon fort adroit et fort ingénieux, tonnelier

de son état, mais artisan universel, car il était habile à faire des

roues et des moulins à bras pour moudre le grain, de plus bon tourneur

et bon potier, et capable d’exécuter toute espèce d’ouvrages en terre

ou en bois. Bref, nous l’appelions notre Jack-bon-à-tout.

Parmi eux se trouvait aussi un tailleur qui s’était présenté pour

passer aux Indes Orientales avec mon neveu, mais qui consentit par la

suite à se fixer dans notre nouvelle colonie, et se montra le plus

utile et le plus adroit compagnon qu’on eût su désirer, même dans

beaucoup de choses qui n’étaient pas de son métier; car, ainsi que je

l’ai fait observer autrefois, la nécessité nous rend industrieux.

Ma cargaison, autant que je puis m’en souvenir, car je n’en avais pas

dressé un compte détaillé, consistait en une assez grande quantité de

toiles et de légères étoffes anglaises pour habiller les Espagnols

que je m’attendais à trouver dans l’île. A mon calcul, il y en avait

assez pour les vêtir confortablement pendant sept années. Si j’ai

bonne mémoire, les marchandises que j’emportai pour leur habillement,

avec les gants, chapeaux, souliers, bas et autres choses dont ils

pouvaient avoir besoin pour se couvrir, montaient à plus de 200 livres

sterling, y compris quelques lits, couchers, et objets d’ameublement,

particulièrement des ustensiles de cuisine, pots, chaudrons, vaisselle

d’étain et de cuivre...: j’y avais joint en outre près de 100 livres

sterling de ferronnerie, clous, outils de toute sorte, loquets,

crochets, gonds; bref, tout objet nécessaire auquel je pus penser.

J’emportai aussi une centaine d’armes légères, mousquets et fusils,

de plus quelques pistolets, une grande quantité de balles de tout

calibre, trois ou quatre tonneaux de plomb, deux pièces de canon

d’airain, et comme j’ignorais pour combien de temps et pour quelles

extrémités j’avais à me pourvoir, je chargeai cent barils de poudre,

des épées, des coutelas et quelques fers de piques et de hallebardes;

si bien qu’en un mot nous avions un véritable arsenal de toute espèce

de munitions. Je fis aussi emporter à mon neveu deux petites caronades

en plus de ce qu’il lui fallait pour son vaisseau, à dessein de les

laisser dans l’île si besoin était, afin qu’à notre débarquement

nous pussions construire un fort, et l’armer contre n’importe quel

ennemi; et par le fait, dès mon arrivée, j’eus lieu de penser qu’il

serait assez besoin de tout ceci et de beaucoup plus encore, si nous

prétendions nous maintenir en possession de l’île, comme on le verra

dans la suite de cette histoire.

Je n’eus pas autant de malencontre dans ce voyage que dans les

précédents; aussi aurai-je moins sujet de détourner le lecteur,

impatient peut-être d’apprendre ce qu’il en était de ma colonie.

Toutefois quelques accidents étranges, des vents contraires et du

mauvais temps, qui nous advinrent à notre départ, rendirent la

traversée plus longue que je ne m’y attendais d’abord; et moi, qui

n’avais jamais fait qu’un voyage,—mon premier voyage en Guinée,—que je

pouvais dire s’être effectué comme il avait été conçu, je commençai à

croire que la même fatalité m’attendait encore, et que j’étais né pour

ne jamais être content à terre, et pour toujours être malheureux sur

l’Océan.

Les vents contraires nous chassèrent d’abord vers le nord, et nous

fûmes obligés de relâcher à Galway en Irlande, où ils nous retinrent

trente-deux jours; mais dans cette mésaventure nous eûmes la

satisfaction de trouver là des vivres excessivement bon marché et en

très grande abondance; de sorte que tout le temps de notre relâche,

bien loin de toucher aux provisions du navire, nous y ajoutâmes

plutôt.—Là je pris plusieurs porcs, et deux vaches avec leurs veaux,

que, si nous avions une bonne traversée, j’avais dessein de débarquer

dans mon île: mais nous trouvâmes occasion d’en disposer autrement.

Nous quittâmes l’Irlande le 5 février, à la faveur d’un joli frais qui

dura quelques jours.—Autant que je me le rappelle, c’était vers le 20

février, un soir, assez tard, le second, qui était de quart, entra

dans la chambre du conseil, et nous dit qu’il avait vu une flamme et

entendu un coup de canon; et tandis qu’il nous parlait de cela, un

mousse vint nous avertir que le maître d’équipage en avait entendu

un autre. Là-dessus nous courûmes tous sur le gaillard d’arrière,

où nous n’entendîmes rien; mais au bout de quelques minutes nous

vîmes une grande lueur, et nous reconnûmes qu’il y avait au loin un

feu terrible. Immédiatement nous eûmes recours à notre estime, et

nous tombâmes tous d’accord que du côté où l’incendie se montrait il

ne pouvait y avoir de terre qu’à 500 lieues pour le moins, car il

apparaissait à l’ouest-nord-ouest. Nous conclûmes alors que ce devait

être quelque vaisseau incendié en mer, et les coups de canon que

nous venions d’entendre nous firent présumer qu’il ne pouvait être

loin. Nous fîmes voile directement vers lui, et nous eûmes bientôt

la certitude de le découvrir; parce que plus nous cinglions, plus la

flamme grandissait, bien que de longtemps, le ciel étant brumeux,

nous ne pûmes apercevoir autre chose que cette flamme.—Au bout d’une

demi-heure de bon sillage, le vent nous étant devenu favorable,

quoique assez faible, et le temps s’éclaircissant un peu, nous

distinguâmes pleinement un grand navire en feu au milieu de la mer.

Je fus sensiblement touché de ce désastre, encore que je ne

connusse aucunement les personnes qui s’y trouvaient plongées. Je

me représentai alors mes anciennes infortunes, l’état où j’étais

quand j’avais été recueilli par le capitaine portugais, et combien

plus déplorable encore devait être celui des malheureuses gens de ce

vaisseau, si quelque autre bâtiment n’allait avec eux de conserve.

Sur ce, j’ordonnai immédiatement de tirer cinq coups de canon coup

sur coup, à dessein de leur faire savoir, s’il était possible, qu’ils

avaient du secours à leur portée, et afin qu’ils tâchassent de se

sauver dans leur chaloupe; car, bien que nous pussions voir la flamme

dans leur navire, eux cependant, à cause de la nuit, ne pouvaient rien

voir de nous.

Nous étions en panne depuis quelque temps, suivant seulement à la

dérive le bâtiment embrasé, en attendant le jour, quand soudain, à

notre grande terreur, quoique nous eussions lieu de nous y attendre,

le navire sauta en l’air et s’engloutit aussitôt. Ce fut terrible, ce

fut un douloureux spectacle, par la compassion qu’il nous donna de ces

pauvres gens, qui, je le présumais, devaient tous avoir été détruits

avec le navire ou se trouver dans la plus profonde détresse, jetés sur

leur chaloupe au milieu de l’Océan: alternative d’où je ne pouvais

sortir à cause de l’obscurité de la nuit. Toutefois, pour les diriger

de mon mieux, je donnai l’ordre de suspendre tous les fanaux que nous

avions à bord, et on tira le canon toute la nuit. Par là nous leur

faisions connaître qu’il y avait un bâtiment dans ces parages.

[Illustration: Le navire sauta en l’air...]

Vers huit heures du matin, à l’aide de nos lunettes d’approche,

nous découvrîmes les embarcations du navire incendié, et nous

reconnûmes qu’il y en avait deux d’entre elles encombrées de monde et

profondément enfoncées dans l’eau. Le vent leur étant contraire, ces

pauvres gens ramaient, et, nous ayant vus, ils faisaient tous leurs

efforts pour se faire voir aussi de nous.

Nous déployâmes aussitôt notre pavillon pour leur donner à connaître

que nous les avions aperçus, et nous leur adressâmes un signal

de ralliement; puis nous forçâmes de toile, portant le cap droit

sur eux. En un peu plus d’une demi-heure, nous les joignîmes, et,

bref, nous les accueillîmes tous à bord; ils n’étaient pas moins de

soixante-quatre, tant hommes que femmes et enfants; car il y avait un

grand nombre de passagers.

Enfin nous apprîmes que c’était un vaisseau marchand français de 300

tonneaux, s’en retournant de Québec, sur la rivière du Canada. Le

capitaine nous fit un long récit de la détresse de son navire. Le feu

avait commencé à la timonerie, par la négligence du timonier. A son

appel au secours il avait été, du moins tout le monde le croyait-il,

entièrement éteint. Mais bientôt on s’était aperçu que quelques

flammèches avaient gagné certaines parties du bâtiment, où il était

si difficile d’arriver, qu’on n’avait pu complètement les éteindre.

Ensuite le feu, s’insinuant entre les couples et dans le vaigrage du

vaisseau, s’était étendu jusqu’à la cale, et avait bravé tous les

efforts et toute l’habileté qu’on avait pu déployer.

Ils n’avaient eu alors rien autre à faire qu’à se jeter dans leurs

embarcations, qui, fort heureusement pour eux, se trouvaient assez

grandes. Ils avaient leur chaloupe, un grand canot et de plus un

petit esquif qui ne leur avait servi qu’à recevoir des provisions et

de l’eau douce, après qu’ils s’étaient mis en sûreté contre le feu.

Toutefois ils n’avaient que peu d’espoir pour leur vie en entrant dans

ces barques à une telle distance de toute terre; seulement, comme

ils le disaient bien, ils avaient échappé au feu, et il n’était pas

impossible qu’un navire les rencontrât et les prît à son bord.

Ils avaient des voiles, des rames et une boussole, et se préparaient

à mettre le cap en route sur Terre-Neuve, le vent étant favorable,

car il soufflait un joli frais sud-est-quart-est. Ils avaient, en les

ménageant, assez de provisions et d’eau pour ne pas mourir de faim

pendant environ douze jours, au bout desquels, s’ils n’avaient point

de mauvais temps et de vents contraires, le capitaine disait qu’il

espérait atteindre les bancs de Terre-Neuve, où ils pourraient sans

doute pêcher du poisson pour se soutenir jusqu’à ce qu’ils eussent

gagné la terre. Mais il y avait dans tous les cas tant de chances

contre eux, les tempêtes pour les renverser et les engloutir, les

pluies et le froid pour engourdir et geler leurs membres, les vents

contraires pour les arrêter et les faire périr par la famine, que

s’ils eussent échappé c’eût été presque miraculeux.

Au milieu de leurs délibérations, comme ils étaient tous abattus et

prêts à se désespérer, le capitaine me conta, les larmes aux yeux,

que soudain ils avaient été surpris joyeusement en entendant un coup

de canon, puis quatre autres. C’étaient les cinq coups de canon que

j’avais fait tirer aussitôt que nous eûmes aperçu la lueur. Cela leur

avait redonné du courage, et leur avait fait savoir,—ce qui, je l’ai

dit précédemment, était mon dessein,—qu’il se trouvait là un bâtiment

à portée de les secourir.

En entendant ces coups de canon, ils avaient calé leurs mâts et leurs

voiles; et, comme le son venait du vent, ils avaient résolu de rester

en panne jusqu’au matin. Ensuite, n’entendant plus le canon, ils

avaient à de longs intervalles déchargé trois mousquets; mais, comme

le vent nous était contraire, la détonation s’était perdue.

Quelque temps après ils avaient été encore plus agréablement surpris

par la vue de nos fanaux et par le bruit du canon, que j’avais donné

l’ordre de tirer tout le reste de la nuit. A ces signaux ils avaient

forcé de rames pour maintenir leurs embarcations debout au vent, afin

que nous pussions les joindre plus tôt, et enfin, à leur inexprimable

joie, ils avaient reconnu que nous les avions découverts.

Il m’est impossible de peindre les différents gestes, les extases

étranges, la diversité de postures, par lesquels ces pauvres gens, à

une délivrance si inattendue, manifestaient la joie de leurs âmes.

L’affliction et la crainte se peuvent décrire aisément: des soupirs,

des gémissements et quelques mouvements de tête et de mains en font

toute la variété; mais une surprise de joie, mais un excès de joie

entraîne à mille extravagances.—Il y en avait en larmes, il y en avait

qui faisaient rage et se déchiraient eux-mêmes comme s’ils eussent été

dans la plus douloureuse agonie: quelques-uns, tout à fait en délire,

étaient de véritables lunatiques; d’autres couraient çà et là dans le

navire en frappant du pied; d’autres se tordaient les mains, d’autres

dansaient, plusieurs chantaient, quelques-uns riaient, beaucoup

criaient; quantité, absolument muets, ne pouvaient proférer une

parole; ceux-ci étaient malades et vomissaient, ceux-là en pâmoison

étaient près de tomber en défaillance;—un petit nombre se signaient et

remerciaient Dieu.

Je ne veux faire tort ni aux uns ni aux autres; sans doute beaucoup

rendirent grâces par la suite, mais tout d’abord la commotion, trop

forte pour qu’ils pussent la maîtriser, les plongea dans l’extase

et dans une sorte de frénésie; et il n’y en eut que fort peu qui se

montrèrent graves et dignes dans leur joie.

Peut-être aussi le caractère particulier de la nation à laquelle ils

appartenaient y contribua-t-il; j’entends la nation française, dont

l’humeur est réputée plus volatile, plus passionnée, plus ardente et

l’esprit plus fluide que chez les autres nations.—Je ne suis pas assez

philosophe pour en déterminer la source, mais rien de ce que j’avais

vu jusqu’alors n’égalait cette exaltation. Le ravissement du pauvre

Vendredi, mon fidèle sauvage, en retrouvant son père dans la pirogue,

est ce qui s’en approchait le plus; la surprise du capitaine et de ses

deux compagnons que je délivrai des deux scélérats qui les avaient

débarqués dans l’île, y ressemblait quelque peu aussi: néanmoins rien

ne pouvait entrer en comparaison, ni ce que j’avais observé chez

Vendredi, ni ce que j’avais observé partout ailleurs durant ma vie.

Il est encore à remarquer que ces extravagances ne se montraient

point, sous les différentes formes dont j’ai fait mention, chez

différentes personnes uniquement, mais que toute leur multiplicité

apparaissait en une brève succession d’instants chez un seul et même

individu. Tel homme que nous voyions muet et, pour ainsi dire, stupide

et confondu, à la minute suivante dansait et criait comme un baladin;

le moment d’ensuite il s’arrachait les cheveux, mettait ses vêtements

en pièces, les foulait aux pieds comme un furibond; peu après, tout en

larmes, il se trouvait mal, il s’évanouissait, et s’il n’eût reçu de

prompts secours, encore quelques secondes et il était mort. Il en fut

ainsi, non pas d’un ou de deux, de dix ou de vingt, mais de la majeure

partie; et, si j’ai bonne souvenance, à plus de trente d’entre eux

notre chirurgien fut obligé de tirer du sang.

Il y avait deux prêtres parmi eux, l’un vieillard, l’autre jeune

homme; et, chose étrange! le vieillard ne fut pas le plus sage.

Dès qu’il mit pied à bord de notre bâtiment et qu’il se vit en sûreté,

il tomba, en toute apparence, roide mort comme une pierre; pas le

moindre signe de vie ne se manifestait en lui. Notre chirurgien lui

appliqua immédiatement les remèdes propres à rappeler ses esprits;

il était le seul du navire qui ne le croyait pas mort. A la fin il

lui ouvrit une veine au bras, ayant premièrement massé et frotté la

place pour l’échauffer autant que possible. Le sang, qui n’était

d’abord venu que goutte à goutte, coula assez abondamment. En trois

minutes l’homme ouvrit les yeux, un quart d’heure après il parla,

se trouva mieux et au bout de peu de temps tout à fait bien. Quand

la saignée fut arrêtée, il se promena, nous assura qu’il allait à

merveille, but un trait d’un cordial que le chirurgien lui offrit,

et recouvra, comme on dit, toute sa connaissance. Environ un quart

d’heure après on accourut dans la cabine avertir le chirurgien,

occupé à saigner une femme française évanouie, que le prêtre était

devenu entièrement insensé. Sans doute, en repassant dans sa tête la

vicissitude de sa position, il s’était replongé dans un transport de

joie; et, ses esprits circulant plus vite que les vaisseaux ne le

comportaient, la fièvre avait enflammé son sang, et le bonhomme était

devenu aussi convenable pour Bedlam[27] qu’aucune des créatures qui

jamais y furent envoyées. En cet état, le chirurgien ne voulut pas le

saigner de nouveau; mais il lui donna quelque chose pour l’assoupir et

l’endormir qui opéra sur lui assez promptement, et le lendemain matin

il s’éveilla calme et rétabli.

Le plus jeune prêtre sut parfaitement maîtriser son émotion, et fut

réellement un modèle de gravité et de retenue. Aussitôt arrivé à bord

du navire, il s’inclina, et se prosterna pour rendre grâces de sa

délivrance. Dans cet élancement j’eus malheureusement la maladresse de

le troubler, le croyant véritablement évanoui; mais il me parla avec

calme, me remercia, me dit qu’il bénissait Dieu de son salut, me pria

de le laisser encore quelques instants, ajoutant qu’après son Créateur

je recevrais aussi ses bénédictions.

Je fus profondément contrit de l’avoir troublé; et non seulement je

m’éloignai, mais encore j’empêchai les autres de l’interrompre. Il

demeura dans cette attitude environ trois minutes, ou un peu plus,

après que je me fus retiré; puis il vint à moi, comme il avait dit

qu’il ferait, et avec beaucoup de gravité et d’affection, mais les

larmes aux yeux, il me remercia de ce qu’avec la volonté de Dieu je

lui avais sauvé la vie ainsi qu’à tant de pauvres infortunés. Je lui

répondis que je ne l’engagerais point à en témoigner sa gratitude à

Dieu plutôt qu’à moi, n’ignorant pas que déjà c’était chose faite;

puis j’ajoutai que nous n’avions agi que selon ce que la raison et

l’humanité dictent à tous les hommes, et qu’autant que lui nous avions

sujet de glorifier Dieu qui nous avait bénis jusqu’au point de nous

faire les instruments de sa miséricorde envers un si grand nombre de

ses créatures.

Après cela le jeune prêtre se donna tout entier à ses compatriotes:

il travailla à les calmer, il les exhorta, il les supplia, il discuta

et raisonna avec eux, et fit tout son possible pour les rappeler à la

saine raison. Avec quelques-uns il réussit; quant aux autres, d’assez

longtemps ils ne rentrèrent en puissance d’eux-mêmes.

Je me suis laissé aller complaisamment à cette peinture, dans la

conviction qu’elle ne saurait être inutile à ceux sous les yeux

desquels elle tombera, pour le gouvernement de leurs passions

extrêmes; car si un excès de joie peut entraîner l’homme si loin au

delà des limites de la raison, où ne nous emportera pas l’exaltation

de la colère, de la fureur, de la vengeance? Et par le fait j’ai vu

là dedans combien nous devions rigoureusement veiller sur toutes nos

passions, qu’elles soient de joie et de bonheur, de douleur ou de

colère.

Nous fûmes un peu bouleversés le premier jour par les extravagances

de nos nouveaux hôtes; mais quand ils se furent retirés dans les

logements qu’on leur avait préparés aussi bien que le permettait notre

navire, fatigués, brisés par l’effroi, ils s’endormirent profondément

pour la plupart, et nous retrouvâmes en eux le lendemain une tout

autre espèce de gens.

Point de courtoisies, point de démonstrations de reconnaissance qu’ils

ne nous prodiguèrent pour les bons offices que nous leur avions

rendus: les Français, on ne l’ignore pas, sont naturellement portés

à donner dans l’excès de ce côté-là.—Le capitaine et un des prêtres

m’abordèrent le jour suivant, et, désireux de s’entretenir avec moi

et mon neveu le commandant, ils commencèrent par nous consulter sur

nos intentions à leur égard. D’abord ils nous dirent que, comme nous

leur avions sauvé la vie, tout ce qu’ils possédaient ne serait que peu

en retour du bienfait qu’ils avaient reçu. Puis le capitaine nous

déclara qu’ils avaient à la hâte arraché aux flammes et mis en sûreté

dans leurs embarcations de l’argent et des objets de valeur, et que,

si nous voulions l’accepter, ils avaient mission de nous offrir le

tout; seulement qu’ils désiraient être mis à terre, sur notre route,

en quelque lieu où il ne leur fût point impossible d’obtenir passage

pour la France.

Mon neveu tout d’abord ne répugnait pas à accepter leur argent, quitte

à voir ce qu’on ferait d’eux plus tard; mais je l’en détournai, car je

savais ce que c’était que d’être déposé à terre en pays étranger. Si

le capitaine portugais qui m’avait recueilli en mer avait agi ainsi

envers moi, et avait pris pour la rançon de ma délivrance tout ce que

je possédais, il m’eût fallu mourir de faim ou devenir esclave au

Brésil comme je l’avais été en Barbarie, à la seule différence que

je n’aurais pas été à vendre à un Mahométan; et rien ne dit qu’un

Portugais soit meilleur maître qu’un Turc, voire même qu’il ne soit

pire en certains cas.

Je répondis donc au capitaine français:—«A la vérité, nous vous

avons secourus dans votre détresse; mais c’était notre devoir, parce

que nous sommes vos semblables, et que nous désirerions qu’il nous

fût ainsi fait si nous nous trouvions en pareille ou en toute autre

extrémité. Nous avons agi envers vous comme nous croyons que vous

eussiez agi envers nous si nous avions été dans votre situation et

vous dans la nôtre. Nous vous avons accueillis à bord pour vous

assister, et non pour vous dépouiller; ce serait une chose des plus

barbares que de vous prendre le peu que vous avez sauvé des flammes,

puis de vous mettre à terre et de vous abandonner; ce serait vous

avoir premièrement arrachés aux mains de la mort pour vous tuer

ensuite nous-mêmes, vous avoir sauvés du naufrage pour vous faire

mourir de faim. Je ne permettrai donc pas qu’on accepte de vous la

moindre des choses.—Quant à vous déposer à terre, ajoutai-je, c’est

vraiment pour nous d’une difficulté extrême; car le bâtiment est

chargé pour les Indes Orientales; et quoique à une grande distance

du côté de l’ouest, nous soyons entraînés hors de notre course, ce

que peut-être le ciel a voulu pour votre délivrance, il nous est

néanmoins absolument impossible de changer notre voyage à votre

considération particulière. Mon neveu, le capitaine, ne pourrait

justifier cela envers ses affréteurs, avec lesquels il s’est engagé

par une charte-partie à se rendre à sa destination par la route du

Brésil. Tout ce qu’à ma connaissance il peut faire pour vous, c’est

de nous mettre en passe de rencontrer des navires revenant des Indes

Occidentales, et, s’il est possible, de vous faire accorder passage

pour l’Angleterre ou la France.»

La première partie de ma réponse était si généreuse et si obligeante

qu’ils ne purent que m’en rendre grâces, mais ils tombèrent dans

une grande consternation, surtout les passagers, à l’idée d’être

emmenés aux Indes Orientales. Ils me supplièrent, puisque j’étais

déjà entraîné si loin à l’ouest avant de les rencontrer, de vouloir

bien au moins tenir la même route jusqu’aux bancs de Terre-Neuve,

où sans doute je rencontrerais quelque navire ou quelque _sloop_

qu’ils pourraient prendre à louage pour retourner au Canada, d’où ils

venaient.

Cette requête ne me parut que raisonnable de leur part, et j’inclinais

à l’accorder; car je considérais que, par le fait, transporter tout

ce monde aux Indes Orientales serait non seulement agir avec trop de

dureté envers de pauvres gens, mais encore serait la ruine complète

de notre voyage, par l’absorption de toutes nos provisions. Aussi

pensai-je que ce n’était point là une infraction à la charte-partie,

mais une nécessité qu’un accident imprévu nous imposait, et que nul

ne pouvait nous imputer à blâme; car les lois de Dieu et de la nature

nous avaient enjoint d’accueillir ces deux bateaux pleins de gens dans

une si profonde détresse, et la force des choses nous faisait une

obligation, envers nous comme envers ces infortunés, de les déposer à

terre quelque part, de les rendre à eux-mêmes. Je consentis donc à les

conduire à Terre-Neuve si le vent et le temps le permettaient, et, au

cas contraire, à la Martinique, dans les Indes Occidentales.

Le vent continua de souffler fortement de l’est; cependant le

temps se maintint assez bon; et, comme le vent s’établit dans

les aires intermédiaires entre le nord-est et le sud-est, nous

perdîmes plusieurs occasions d’envoyer nos hôtes en France; car nous

rencontrâmes plusieurs navires faisant voile pour l’Europe, entre

autres deux bâtiments français venant de Saint-Christophe; mais ils

avaient louvoyé si longtemps qu’ils n’osèrent prendre des passagers,

dans la crainte de manquer de vivres et pour eux-mêmes et pour ceux

qu’ils auraient accueillis. Nous fûmes donc obligés de poursuivre.—Une

semaine après environ nous parvînmes aux bancs de Terre-Neuve,

où, pour couper court, nous mîmes tous nos Français à bord d’une

embarcation qu’ils prirent à louage en mer, pour les mener à terre,

puis ensuite les transporter en France s’ils pouvaient trouver des

provisions pour l’avitailler. Quand je dis que tous nos Français nous

quittèrent, je dois faire observer que le jeune prêtre dont j’ai

parlé, ayant appris que nous allions aux Indes Orientales, désira

faire le voyage avec nous pour débarquer à la côte de Coromandel. J’y

consentis volontiers, car je m’étais pris d’affection pour cet homme,

et non sans bonne raison, comme on le verra plus tard.—Quatre matelots

s’enrôlèrent aussi à bord, et se montrèrent bons compagnons.

De là nous prîmes la route des Indes Occidentales, et nous gouvernions

sud et sud-quart-est depuis environ vingt jours, parfois avec un peu

ou point de vent, quand nous rencontrâmes une autre occasion, presque

aussi déplorable que la précédente, d’exercer notre humanité.

Nous étions par 27 degrés 5 minutes de latitude septentrionale,

le 19 mars 1694-95, faisant route sud-est-quart-sud, lorsque nous

découvrîmes une voile. Nous reconnûmes bientôt que c’était un gros

navire, et qu’il arrivait sur nous; mais nous ne sûmes que conclure

jusqu’à ce qu’il fut un peu plus près, et que nous eûmes vu qu’il

avait perdu son grand mât de hune, son mât de misaine et son beaupré.

Il tira alors un coup de canon en signal de détresse. Le temps était

assez bon, un beau frais soufflait du nord-nord-ouest; nous fûmes

bientôt à portée de lui parler.

Nous apprîmes que c’était un navire de Bristol, qui, chargeant à la

Barbade pour son retour, avait été entraîné hors de la rade par un

terrible ouragan, peu de jours avant qu’il fût prêt à mettre à la

voile, pendant que le capitaine et le premier lieutenant étaient allés

tous deux à terre; de sorte que, à part la terreur qu’imprime une

tempête, ces gens ne s’étaient trouvés que dans un cas ordinaire où

d’habiles marins auraient ramené le vaisseau. Il y avait déjà neuf

semaines qu’ils étaient en mer, et depuis l’ouragan ils avaient essuyé

une autre terrible tourmente, qui les avait tout à fait égarés et

jetés à l’ouest, et qui les avait démâtés, ainsi que je l’ai noté

plus haut. Ils nous dirent qu’ils s’étaient attendus à voir les îles

Bahama, mais qu’ils avaient été emportés plus au sud-est par un fort

coup de vent nord-nord-ouest, le même qui soufflait alors. N’ayant

point de voiles pour manœuvrer le navire, si ce n’est la grande

voile, et une sorte de tréou sur un mât de misaine de fortune qu’ils

avaient élevé, ils ne pouvaient courir au plus près du vent, mais ils

s’efforçaient de faire route pour les Canaries.

Le pire de tout, c’est que pour surcroît des fatigues qu’ils avaient

souffertes, ils étaient à demi morts de faim. Leur pain et leur viande

étaient entièrement consommés, il n’en restait pas une once dans le

navire, pas une once depuis onze jours. Pour tout soulagement ils

avaient encore de l’eau, environ un demi-baril de farine et pas mal de

sucre. Dans l’origine ils avaient eu quelques conserves ou confitures,

mais elles avaient été dévorées. Sept barils de _rum_ restaient encore.

Il se trouvait à bord comme passagers un jeune homme, sa mère et

une fille de service, qui, croyant le bâtiment prêt à faire voile,

s’y étaient malheureusement embarqués la veille de l’ouragan. Leurs

provisions particulières une fois consommées, leur condition était

devenue plus déplorable que celle des autres; car l’équipage, réduit

lui-même à la dernière extrémité, n’avait eu, la chose est croyable,

aucune compassion pour les pauvres passagers: ils étaient vraiment

plongés dans une misère douloureuse à dépeindre.

Je n’aurais peut-être jamais connu ce fait dans tous ses détails si,

le temps étant favorable et le vent abattu, ma curiosité ne m’avait

conduit à bord de ce navire.—Le lieutenant en second, qui pour lors

avait pris le commandement, vint à notre bord, et me dit qu’ils

avaient dans la grande cabine trois passagers qui se trouvaient dans

un état déplorable.—«Voire même, ajouta-t-il, je pense qu’ils sont

morts; car je n’en ai point entendu parler depuis plus de deux jours,

et j’ai craint de m’en informer, ne pouvant rien faire pour leur

consolation.»

Nous nous appliquâmes aussitôt à donner tout soulagement possible à ce

malheureux navire, et, par le fait, j’influençai si bien mon neveu,

que j’aurais pu l’approvisionner, eussions-nous dû aller à la Virginie

ou en tout autre lieu de la côte d’Amérique pour nous ravitailler

nous-mêmes; mais il n’y eut pas nécessité.

Ces pauvres gens se trouvaient alors dans un nouveau danger: ils

avaient à redouter de manger trop, quel que fût même le peu de

nourriture qu’on leur donnât.—Le second ou commandant avait amené avec

lui six matelots dans sa chaloupe; mais les infortunés semblaient des

squelettes et étaient si faibles qu’ils pouvaient à peine se tenir à

leurs rames. Le second lui-même était fort mal et à moitié mort de

faim; car il ne s’était rien réservé, déclara-t-il, de plus que ses

hommes, et n’avait toujours pris que part égale de chaque pitance.

[Illustration: Le second avait amené avec lui six matelots...]

Je lui recommandai de manger avec réserve, et je m’empressai de

lui présenter de la nourriture; il n’eut pas avalé trois bouchées

qu’il commença à éprouver du malaise: aussi s’arrêta-t-il, et notre

chirurgien lui mêla avec un peu de bouillon quelque chose qu’il dit

devoir lui servir à la fois d’aliment et de remède. Dès qu’il l’eut

pris, il se sentit mieux. Dans cette entrefaite je n’oubliai pas les

matelots. Je leur fis donner des vivres, et les pauvres diables les

dévorèrent plutôt qu’ils ne les mangèrent. Ils étaient si affamés

qu’ils enrageaient en quelque sorte et ne pouvaient se contenir. Deux

entre autres mangèrent avec tant de voracité, qu’ils faillirent en

mourir le lendemain matin.

La vue de la détresse de ces infortunés me remua profondément, et

rappela à mon souvenir la terrible perspective qui se déroulait

devant moi à mon arrivée dans mon île, où je n’avais pas une bouchée

de nourriture, pas même l’espoir de m’en procurer; où pour surcroît

j’étais dans la continuelle appréhension de servir de proie à d’autres

créatures.—Pendant tout le temps que le second nous fit le récit de la

situation misérable de l’équipage, je ne pus éloigner de mon esprit ce

qu’il m’avait conté des trois pauvres passagers de la grande cabine,

c’est-à-dire la mère, son fils et la fille de service, dont il n’avait

pas eu de nouvelles depuis deux ou trois jours, et que, il semblait

l’avouer, on avait entièrement négligés, les propres souffrances de

son monde étant si grandes. J’avais déduit de cela qu’on ne leur avait

réellement donné aucune nourriture, par conséquent qu’ils devaient

tous avoir péri, et que peut-être ils étaient tous étendus morts sur

le plancher de la cabine.

Tandis que je gardais à bord le lieutenant, que nous appelions le

capitaine, avec ses gens, afin de les restaurer, je n’oubliai pas

que le reste de l’équipage se mourait de faim, et j’envoyai vers le

navire ma propre chaloupe, montée par mon second et douze hommes,

pour lui porter un sac de biscuit et quatre ou cinq pièces de bœuf.

Notre chirurgien enjoignit aux matelots de faire cuire cette viande en

leur présence, et de faire sentinelle dans la cuisine pour empêcher

ces infortunés de manger la viande crue ou de l’arracher du pot

avant qu’elle fût bien cuite, puis de n’en donner à chacun que peu

à la fois. Par cette précaution il sauva ces hommes, qui autrement

se seraient tués avec cette même nourriture qu’on leur donnait pour

conserver leur vie.

J’ordonnai en même temps au second d’entrer dans la grande cabine et

de voir dans quel état se trouvaient les pauvres passagers, et, s’ils

étaient encore vivants, de les réconforter et de leur administrer

les secours convenables. Le chirurgien lui donna une cruche de

ce bouillon préparé, que sur notre bord il avait fait prendre au

lieutenant, lequel bouillon, affirmait-il, devait les remettre petit à

petit.

Non content de cela, et, comme je l’ai dit plus haut, ayant un grand

désir d’assister à la scène de misère que je savais devoir m’être

offerte par le navire lui-même d’une manière plus saisissante que tout

récit possible, je pris avec moi le capitaine, comme on l’appelait

alors, et je partis peu après dans sa chaloupe.

Je trouvai à bord les pauvres matelots presque en révolte pour

arracher la viande de la chaudière avant qu’elle fût cuite; mais mon

second avait suivi ses ordres et fait faire bonne garde à la porte de

la cuisine; et la sentinelle qu’il avait placée là, après avoir épuisé

toutes persuasions possibles pour leur faire prendre patience, les

repoussait par la force. Néanmoins elle ordonna de tremper dans le

pot quelques biscuits pour les amollir avec le gras du bouillon,—on

appelle cela _brewis_,—et d’en distribuer un à chacun pour apaiser

leur faim: c’était leur propre conservation qui l’obligeait, leur

disait-elle, de ne leur en donner que peu à la fois. Tout cela était

bel et bon; mais si je ne fusse pas venu à bord en compagnie de

leur commandant et de leurs officiers, si je ne leur avais adressé

de bonnes paroles et même quelques menaces de ne plus rien leur

donner, je crois qu’ils auraient pénétré de vive force dans la

cuisine et arraché la viande du fourneau: car ventre affamé n’a point

d’oreilles.—Nous les pacifiâmes pourtant: d’abord nous leur donnâmes à

manger peu à peu et avec retenue, puis nous leur accordâmes davantage,

enfin nous les mîmes à discrétion, et ils s’en trouvèrent assez bien.

[Illustration: Je trouvai à bord les pauvres matelots presque en

révolte...]

Mais la misère des pauvres passagers de la cabine était d’une autre

nature et bien au delà de tout le reste; car, l’équipage ayant si peu

pour lui-même, il n’était que trop vrai qu’il les avait d’abord tenus

fort chétivement, puis à la fin qu’il les avait totalement négligés;

de sorte qu’on eût pu dire qu’ils n’avaient eu réellement aucune

nourriture depuis six ou sept jours, et qu’ils n’en avaient eu que

très peu les jours précédents.

La pauvre mère, qui, à ce que le lieutenant nous rapporta, était une

femme de bon sens et de bonne éducation, s’était par tendresse pour

son fils imposé tant de privations, qu’elle avait fini par succomber;

et quand notre second entra, elle était assise sur le plancher de la

cabine, entre deux chaises auxquelles elle se tenait fortement, son

dos appuyé contre le lambris, la tête affaissée dans les épaules, et

semblable à un cadavre, bien qu’elle ne fût pas tout à fait morte.

Mon second lui dit tout ce qu’il put pour la ranimer et l’encourager,

et avec une cuillère lui fit couler du bouillon dans la bouche. Elle

ouvrit les lèvres, elle leva une main, mais elle ne put parler.

Cependant elle entendit ce qu’il lui disait, et lui fit signe qu’il

était trop tard pour elle; puis elle lui montra son enfant, comme si

elle eût voulu dire: Prenez-en soin.

Néanmoins le second, excessivement ému à ce spectacle, s’efforçait

de lui introduire un peu de bouillon dans la bouche, et, à ce qu’il

prétendit, il lui en fit avaler deux ou trois cuillerées: je doute

qu’il en fût bien sûr. N’importe! c’était trop tard: elle mourut la

même nuit.

Le jeune homme, qui avait été sauvé au prix de la vie de la plus

affectionnée des mères, ne se trouvait pas tout à fait aussi affaibli;

cependant il était étendu roide sur un lit, n’ayant plus qu’un souffle

de vie. Il tenait dans sa bouche un morceau d’un vieux gant qu’il

avait dévoré. Comme il était jeune et avait plus de vigueur que sa

mère, le second réussit à lui verser quelque peu de la potion dans le

gosier, et il commença sensiblement à se ranimer; pourtant quelque

temps après, lui en ayant donné deux ou trois grosses cuillerées, il

se trouva fort mal et les rendit.

Des soins furent ensuite donnés à la pauvre servante. Près de sa

maîtresse elle était couchée tout de son long sur le plancher, comme

une personne tombée en apoplexie, et elle luttait avec la mort. Ses

membres étaient tordus: une de ses mains était agrippée à un bâton

de chaise, et le tenait si ferme qu’on ne put aisément le lui faire

lâcher; son autre bras était passé sur sa tête, et ses deux pieds,

étendus et joints, s’appuyaient avec force contre la barre de la

table. Bref, elle gisait là comme un agonisant dans le travail de la

mort: cependant elle survécut aussi.

La pauvre créature n’était pas seulement épuisée par la faim et

brisée par les terreurs de la mort; mais, comme nous l’apprîmes de

l’équipage, elle avait le cœur déchiré pour sa maîtresse, qu’elle

voyait mourante depuis deux ou trois jours et qu’elle aimait fort

tendrement.

Nous ne savions que faire de cette pauvre fille; et lorsque notre

chirurgien, qui était un homme de beaucoup de savoir et d’expérience,

l’eut à grands soins rappelée à la vie, il eut à lui rendre la raison;

et pendant fort longtemps elle resta à peu près folle, comme on le

verra par la suite.

Quiconque lira ces mémoires voudra bien considérer que les visites en

mer ne se font pas comme dans un voyage sur terre, où l’on séjourne

quelquefois une ou deux semaines en un même lieu. Il nous appartenait

de secourir l’équipage de ce navire en détresse, mais non de demeurer

avec lui; et quoiqu’il désirât fort d’aller de conserve avec nous

pendant quelques jours, il nous était pourtant impossible de convoyer

un bâtiment qui n’avait point de mâts. Néanmoins, quand le capitaine

nous pria de l’aider à dresser un grand mât de hune et une sorte

de mâtereau de hune à son mât de misaine de fortune, nous ne nous

refusâmes pas à rester en panne trois ou quatre jours. Alors, après

lui avoir donné cinq barils de bœuf et de porc, deux barriques de

biscuits, et une provision de pois, de farine et d’autres choses

dont nous pouvions disposer, et avoir pris en retour trois tonneaux

de sucre, du _rum_, et quelques pièces de huit, nous les quittâmes

en gardant à notre bord, à leur propre requête, le jeune homme et la

servante avec tous leurs bagages.

Le jeune homme, dans sa dix-septième année environ, garçon aimable,

bien élevé, modeste et sensible, profondément affligé de la perte de

sa mère, son père étant mort à la Barbade peu de mois auparavant,

avait supplié le chirurgien de vouloir bien m’engager à le retirer

de ce vaisseau, dont le cruel équipage, disait-il, était l’assassin

de sa mère; et par le fait il l’était, du moins passivement: car,

pour la pauvre veuve délaissée, ils auraient pu épargner quelques

petites choses qui l’auraient sauvée, n’eût-ce été que juste de quoi

l’empêcher de mourir. Mais la faim ne connaît ni ami, ni famille,

ni justice, ni droit; c’est pourquoi elle est sans remords et sans

compassion.

Le chirurgien lui avait exposé que nous faisions un voyage de long

cours, qui le séparerait de tous ses amis et le replongerait peut-être

dans une aussi mauvaise situation que celle où nous l’avions trouvé,

c’est-à-dire mourant de faim dans le monde; et il avait répondu:—«Peu

m’importe où j’irai, pourvu que je sois délivré du féroce équipage

parmi lequel je suis! Le capitaine,—c’est de moi qu’il entendait

parler, car il ne connaissait nullement mon neveu,—m’a sauvé la vie,

je suis sûr qu’il ne voudra pas me faire de chagrin; et quant à la

servante, j’ai la certitude, si elle recouvre la raison, qu’elle sera

très reconnaissante, n’importe le lieu où vous nous emmeniez.»—Le

chirurgien m’avait rapporté tout ceci d’une façon si touchante, que

je n’avais pu résister, et que nous les avions pris à bord tous les

deux, avec tous leurs bagages, excepté onze barriques de sucre qu’on

n’avait pu remuer ou aveindre. Mais comme le jeune homme en avait le

connaissement, j’avais fait signer à son capitaine un écrit par lequel

il s’obligeait, dès son arrivée à Bristol, à se rendre chez un M.

Rogers, négociant auquel le jeune homme s’était dit allié, et à lui

remettre une lettre de ma part, avec toutes les marchandises laissées

à bord appartenant à la défunte veuve. Il n’en fut rien, je présume:

car je n’appris jamais que ce vaisseau eût abordé à Bristol. Il se

sera perdu en mer, cela est probable. Désemparé comme il était et si

éloigné de toute terre, mon opinion est qu’à la première tourmente qui

aura soufflé il aura dû couler bas. Déjà il faisait eau et avait sa

cale avariée quand nous le rencontrâmes.

Nous étions alors par 19 degrés 32 minutes de latitude, et nous

avions eu jusque-là un voyage passable comme temps, quoique les vents

d’abord eussent été contraires.—Je ne vous fatiguerai pas du récit

des petits incidents de vents, de temps et de courants advenus durant

la traversée; mais, coupant court eu égard à ce qui va suivre, je

dirai que j’arrivai à mon ancienne habitation, à mon île, le 10 avril

1695.—Ce ne fut pas sans grande difficulté que je la retrouvai. Comme

autrefois venant du Brésil, je l’avais abordée par le sud et sud-est,

que je l’avais quittée de même, et qu’alors je cinglais entre le

continent et l’île, n’ayant ni carte de la côte, ni point de repère,

je ne la reconnus pas quand je la vis. Je ne savais si c’était elle ou

non.

Nous rôdâmes longtemps, et nous abordâmes à plusieurs îles dans les

bouches de la grande rivière Orénoque, mais inutilement. Toutefois

j’appris, en côtoyant le rivage, que j’avais été jadis dans une grande

erreur, c’est-à-dire que le continent que j’avais cru voir de l’île où

je vivais n’était réellement point la terre ferme, mais une île fort

longue, ou plutôt une chaîne d’îles s’étendant d’un côté à l’autre des

vastes bouches de la grande rivière; et que les sauvages qui venaient

dans mon île n’étaient pas proprement ceux qu’on appelle Caribes, mais

des insulaires et autres barbares de la même espèce, qui habitaient un

peu plus près de moi.

Bref, je visitai sans résultat quantité de ces îles: j’en trouvai

quelques-unes peuplées et quelques-unes désertes. Dans une entre

autres je rencontrai des Espagnols, et je crus qu’ils y résidaient;

mais, leur ayant parlé, j’appris qu’ils avaient un _sloop_ mouillé

dans une petite crique près de là; qu’ils venaient en ce lieu pour

faire du sel et pêcher, s’il était possible, quelques huîtres à perle;

enfin qu’ils appartenaient à l’île de la Trinité, située plus au nord,

par 10 et 11 degrés de latitude.

Côtoyant ainsi d’une île à l’autre, tantôt avec le navire, tantôt avec

la chaloupe des Français,—nous l’avions trouvée à notre convenance,

et l’avions gardée sous leur bon plaisir,—j’atteignis enfin le côté

sud de mon île, et je reconnus les lieux de prime abord. Je fis donc

mettre le navire à l’ancre, en face de la petite crique où s’élevait

mon ancienne habitation.

[Illustration: J’atteignis enfin le côté sud de mon île...]

Sitôt que je vins en vue de l’île, j’appelai Vendredi et je lui

demandai s’il savait où il était. Il promena ses regards quelque

temps, puis tout à coup il battit des mains et s’écria:—«O, oui!

O, voilà! O, oui! O, voilà!»—Et montrant du doigt notre ancienne

habitation, il se prit à danser et à cabrioler comme un fou, et j’eus

beaucoup de peine à l’empêcher de sauter à la mer pour gagner la rive

à la nage.

—«Eh bien! Vendredi, lui demandai-je, penses-tu que nous trouvions

quelqu’un ici? penses-tu que nous revoyions ton père?»—Il demeura

quelque temps muet comme une souche; mais quand je nommai son père,

le pauvre et affectionné garçon parut affligé, et je vis des larmes

couler en abondance sur sa face.—«Qu’est-ce, Vendredi? lui dis-je, te

fâcherait-il de revoir ton père?»—«Non, non, répondit-il en secouant

la tête, non voir lui plus, non jamais plus voir encore!»—«Pourquoi

donc, Vendredi, repris-je, comment sais-tu cela?»—«Oh non! oh non!

s’écria-t-il; lui mort il y a longtemps; il y a longtemps lui beaucoup

vieux homme.»—«Bah! bah! Vendredi, tu n’en sais rien; mais allons-nous

trouver quelqu’un autre?»—Le compagnon avait, à ce qu’il paraît, de

meilleurs yeux que moi; il les jeta juste sur la colline au-dessus de

mon ancienne maison, et, quoique nous en fussions à une demi-lieue,

il se mit à crier:—«Moi voir! moi voir! oui, oui, moi voir beaucoup

hommes là, et là, et là.»

Je regardai, mais je ne pus voir personne, pas même avec ma lunette

d’approche, probablement parce que je la braquais mal, car mon

serviteur avait raison; comme je l’appris le lendemain, il y avait là

cinq ou six hommes arrêtés à regarder le navire, et ne sachant que

penser de nous.

Aussitôt que Vendredi m’eut dit qu’il voyait du monde, je fis déployer

le pavillon anglais et tirer trois coups de canon, pour donner à

entendre que nous étions amis; et, un demi-quart d’heure après,

nous aperçûmes une fumée s’élever du côté de la crique. J’ordonnai

immédiatement de mettre la chaloupe à la mer, et, prenant Vendredi

avec moi, j’arborai le pavillon blanc ou parlementaire et je me

rendis directement à terre, accompagné du jeune religieux dont il a

été question. Je lui avais conté l’histoire de mon existence en cette

île, le genre de vie que j’y avais mené, toutes les particularités

ayant trait et à moi-même et à ceux que j’y avais laissés, et ce récit

l’avait rendu extrêmement désireux de me suivre. J’avais en outre avec

moi environ seize hommes très bien armés pour le cas où nous aurions

trouvé quelques nouveaux hôtes qui ne nous eussent pas connus; mais

nous n’eûmes pas besoin d’armes.

Comme nous allions à terre durant le flot, presque à marée haute,

nous voguâmes droit dans la crique; et le premier homme sur lequel je

fixai mes yeux fut l’Espagnol dont j’avais sauvé la vie, et que je

reconnus parfaitement bien à sa figure; quant à son costume, je le

décrirai plus tard. J’ordonnai d’abord que, excepté moi, personne ne

mît pied à terre; mais il n’y eut pas moyen de retenir Vendredi dans

la chaloupe: car ce fils affectionné avait découvert son père par

delà les Espagnols, à une grande distance, où je ne le distinguais

aucunement; si on ne l’eût pas laissé descendre au rivage, il aurait

sauté à la mer. Il ne fut pas plus tôt débarqué qu’il vola vers

son père comme une flèche décochée d’un arc. Malgré la plus ferme

résolution, il n’est pas un homme qui eût pu se défendre de verser

des larmes en voyant les transports de joie de ce pauvre garçon quand

il rejoignit son père; comment il l’embrassa, le baisa, lui caressa

la face, le prit dans ses bras, l’assit sur un arbre abattu et

s’étendit près de lui; puis se dressa et le regarda pendant un quart

d’heure comme on regarderait une peinture étrange; puis se coucha par

terre, lui caressa et lui baisa les jambes; puis enfin se releva et

le regarda fixement. On eût dit une fascination; mais le jour suivant

un chien même aurait ri de voir les nouvelles manifestations de son

affection. Dans la matinée, durant plusieurs heures il se promena

avec son père çà et là le long du rivage, le tenant toujours par la

main comme s’il eût été une lady, et de temps en temps venant lui

chercher dans la chaloupe soit un morceau de sucre, soit un verre de

liqueur, un biscuit ou quelque autre bonne chose. Dans l’après-midi,

ses folies se transformèrent encore: alors il asseyait le vieillard

par terre, se mettait à danser autour de lui, faisait mille postures,

mille gesticulations bouffonnes, et lui parlait et lui contait en même

temps pour le divertir une histoire ou une autre de ses voyages et ce

qui lui était advenu dans les contrées lointaines. Bref, si la même

affection filiale pour leurs parents se trouvait chez les chrétiens,

dans notre partie du monde, on serait tenté de dire que c’eût été

chose à peu près inutile que le cinquième commandement.

Mais ceci est une digression: je retourne à mon débarquement. S’il me

fallait relater toutes les cérémonies et toutes les civilités avec

lesquelles les Espagnols me reçurent, je n’en aurais jamais fini. Le

premier Espagnol qui s’avança, et que je reconnus très bien, comme

je l’ai dit, était celui dont j’avais sauvé la vie. Accompagné d’un

des siens portant un drapeau parlementaire, il s’approcha de la

chaloupe. Non seulement il ne me remit pas d’abord, mais il n’eut

pas même la pensée, l’idée, que ce fût moi qui revenais jusqu’à ce

que je lui eusse parlé.—«Senhor, lui dis-je en portugais, ne me

reconnaissez-vous pas?»—Il ne répondit pas un mot; mais, donnant son

mousquet à l’homme qui était avec lui, il ouvrit les bras, et, disant

quelque chose en espagnol que je n’entendis qu’imparfaitement, il

s’avança pour m’embrasser; puis il ajouta qu’il était inexcusable

de n’avoir pas reconnu cette figure qui lui avait une fois apparu

comme celle d’un ange envoyé du ciel pour lui sauver la vie, et une

foule d’autres jolies choses, comme en a toujours à son service un

Espagnol bien élevé; ensuite, faisant signe de la main à la personne

qui l’accompagnait, il la pria d’aller appeler ses camarades. Alors

il me demanda si je voulais me rendre à mon ancienne habitation, où

il me remettrait en possession de ma propre demeure, et où je verrais

qu’il ne s’y était fait que de chétives améliorations. Je le suivis

donc; mais, hélas! il me fut aussi impossible de retrouver les lieux

que si je n’y fusse jamais allé; car on avait planté tant d’arbres,

on les avait placés de telle manière, si épais et si près l’un de

l’autre, et en dix ans de temps ils étaient devenus si gros, qu’en un

mot, la place était inaccessible, excepté par certains détours et

chemins dérobés que seulement ceux qui les avaient pratiqués pouvaient

reconnaître.

[Illustration: —Ne me reconnaissez-vous pas?]

Je lui demandai à quoi bon toutes ces fortifications. Il me répondit

que j’en comprendrais assez la nécessité quand il m’aurait conté

comment ils avaient passé leur temps depuis leur arrivée dans l’île,

après qu’ils eurent eu le malheur de me trouver parti. Il me dit

qu’il n’avait pu que participer de cœur à ma bonne fortune lorsqu’il

avait appris que je m’en étais allé sur un bon navire, et tout à

ma satisfaction, que maintes fois il avait été pris de la ferme

persuasion qu’un jour ou l’autre il me reverrait; mais que jamais il

ne lui était rien arrivé dans sa vie de plus consternant et de plus

affligeant d’abord que le désappointement où il tomba quand, à son

retour dans l’île, il ne me trouva plus.

Quant aux trois barbares,—comme il les appelait,—que nous avions

laissés derrière nous et sur lesquels il avait une longue histoire

à me conter, s’ils n’eussent été en si petit nombre, les Espagnols

se seraient tous crus beaucoup mieux parmi les sauvages.—«Il y a

longtemps que s’ils avaient été assez forts, nous serions tous en

purgatoire, me dit-il en se signant sur la poitrine; mais, sir,

j’espère que vous ne vous fâcherez point quand je vous déclarerai

que, forcés par la nécessité, nous avons été obligés, pour notre

propre conservation, de désarmer et de faire nos sujets ces hommes

qui, ne se contentant point d’être avec modération nos maîtres,

voulaient se faire nos meurtriers.»—Je lui répondis que j’avais

profondément redouté cela en laissant ces hommes en ces lieux, et

que rien ne m’avait plus affecté à mon départ de l’île que de ne pas

les voir de retour, pour les mettre d’abord en possession de toutes

choses, et laisser les autres dans un état de sujétion ainsi qu’ils

le méritaient; mais que puisqu’ils les y avaient réduits j’en étais

charmé, bien loin d’y trouver aucun mal; car je savais que c’étaient

d’intraitables et d’ingouvernables coquins, propres à toute espèce de

crime.

Comme j’achevais ces paroles, l’homme qu’il avait envoyé revint, suivi

de onze autres. Dans le costume où ils étaient, il était impossible

de deviner à quelle nation ils appartenaient; mais il posa clairement

la question pour eux et pour moi, car il se tourna d’abord vers moi,

et me dit en les montrant:—«Sir, ce sont quelques-uns des gentlemen

qui vous sont redevables de la vie.»—Puis, se tournant vers eux et

me désignant du doigt, il leur fit connaître qui j’étais. Là-dessus

ils s’approchèrent tous un à un, non pas comme s’ils eussent été

des marins et du petit monde et moi leur pareil, mais réellement

comme s’ils eussent été des ambassadeurs ou de nobles hommes et moi

un monarque ou un grand conquérant. Leur conduite fut au plus haut

degré obligeante et courtoise, et cependant mêlée d’une mâle et

majestueuse gravité qui leur seyait très bien. Bref, ils avaient

tellement plus d’entregent que moi, qu’à peine savais-je comment

recevoir leurs civilités, beaucoup moins encore comment leur rendre la

réciproque.

L’histoire de leur venue et de leur conduite dans l’île après mon

départ est si remarquable, elle est traversée de tant d’incidents que

la première partie de ma relation aidera à comprendre, elle a tant de

liaison, dans la plupart de ses détails, avec le récit que j’ai déjà

donné, que je ne saurais me défendre de l’offrir avec grand plaisir à

la lecture de ceux qui viendront après moi.

Je n’embrouillerai pas plus longtemps le fil de cette histoire par une

narration à la première personne, ce qui me mettrait en dépense de dix

mille _dis-je, dit-il, et il me dit, et je lui dis_, et autres choses

semblables; mais je rassemblerai les faits historiquement, aussi

exactement que me les représentera ma mémoire, suivant qu’ils me les

ont contés, et que je les ai recueillis dans mes entretiens avec eux

sur les lieux mêmes.

Pour faire cela succinctement et aussi intelligiblement que possible,

il me faut retourner aux circonstances dans lesquelles j’abandonnai

l’île et dans lesquelles se trouvaient les personnes dont j’ai à

parler. D’abord il est nécessaire de répéter que j’avais envoyé le

père de Vendredi et l’Espagnol, tous les deux sauvés, grâce à moi,

des sauvages; que je les avais envoyés, dis-je, dans une grande

pirogue à la terre ferme, comme je le croyais alors, pour chercher les

compagnons de l’Espagnol, afin de les tirer du malheur où ils étaient,

de les secourir pour le présent, et d’inventer ensemble par la suite,

si faire se pouvait, quelques moyens de délivrance.

Quand je les envoyai, ma délivrance n’avait aucune probabilité, rien

ne me donnait lieu de l’espérer, pas plus que vingt ans auparavant;

bien moins encore avais-je quelque prescience de ce qui arriva par

la suite, j’entends qu’un navire anglais aborderait là pour les

emmener. Aussi, quand ils revinrent, quelle dut être leur surprise,

non seulement de me trouver parti, mais de trouver trois étrangers

abandonnés sur cette terre, en possession de tout ce que j’avais

laissé derrière moi, et qui autrement leur serait échu!

La première chose dont toutefois je m’enquis,—pour reprendre où j’en

suis resté,—fut ce qui leur était personnel, et je priai l’Espagnol

de me faire un récit particulier de son voyage dans la pirogue à la

recherche de ses compatriotes. Il me dit que cette portion de leurs

aventures offrait peu de variété, car rien de remarquable ne leur

était advenu en route: ils avaient eu un temps fort calme et une mer

douce; quant à ses compatriotes, ils furent, à n’en pas douter, ravis

de le voir.—A ce qu’il paraît, il était le principal d’entre eux, le

capitaine du navire sur lequel ils avaient naufragé étant mort depuis

quelque temps.—Ils furent d’autant plus surpris de le voir, qu’ils le

savaient tombé entre les mains des sauvages, et le supposaient dévoré

comme tous les autres prisonniers. Quand il leur conta l’histoire de

sa délivrance et qu’il était à même de les emmener, ce fut comme un

songe pour eux. Leur étonnement, selon leur propre expression, fut

semblable à celui des frères de Joseph lorsqu’il se découvrit à eux

et leur raconta l’histoire de son élévation à la cour de Pharaon.

Mais quand il leur montra les armes, la poudre, les balles et les

provisions qu’il avait apportées pour leur traversée, ils se remirent,

ne se livrèrent qu’avec réserve à la joie de leur délivrance et

immédiatement se préparèrent à le suivre.

Leur première affaire fut de se procurer des canots; et en ceci ils se

virent obligés de faire violence à leur honneur, de tromper leurs amis

les sauvages, et de leur emprunter deux grands canots ou pirogues,

sous prétexte d’aller à la pêche ou en partie de plaisir.

Ils partirent dans ces embarcations le matin suivant. Il est clair

qu’il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour leurs préparatifs,

n’ayant ni bagages, ni hardes, ni provisions, rien au monde que ce

qu’ils avaient sur eux et quelques racines qui leur servaient à faire

leur pain.

Aventures surprenantes de Robinson Crusoé · 第 34 / 62 题