Le vieux capitaine portugais.—Préparatifs de départ.—Attaqués par
des loups.—Vendredi dompteur d’ours.—Combat avec les loups.—Les
deux neveux.—Recherche de nouvelles aventures.—Préparatifs de
départ.—Le vaisseau incendié.—Gratitude du sauveteur.—Requête des
incendiés.—L’équipage affamé.—Retour dans l’île.
Quand j’arrivai en Angleterre, j’étais parfaitement étranger à tout
le monde, comme si je n’y eusse jamais été connu. Ma bienfaitrice, ma
fidèle intendante à qui j’avais laissé en dépôt mon argent, vivait
encore, mais elle avait essuyé de grandes infortunes dans le monde;
et, devenue veuve pour la seconde fois, elle vivait chétivement. Je la
mis à l’aise quant à ce qu’elle me devait, en lui donnant l’assurance
que je ne la chagrinerais point. Bien au contraire, en reconnaissance
de ses premiers soins et de sa fidélité envers moi, je l’assistai
autant que le comportait mon petit avoir, qui pour lors, il est vrai,
ne me permit pas de faire beaucoup pour elle. Mais je lui jurai que
je garderais toujours souvenance de son ancienne amitié pour moi.
Et vraiment je ne l’oubliai pas lorsque je fus en position de la
secourir, comme on pourra le voir en son lieu.
Je m’en allai ensuite dans le Yorkshire. Mon père et ma mère étaient
morts et toute ma famille éteinte, hormis deux sœurs et deux enfants
de l’un de mes frères. Comme depuis longtemps je passais pour mort, on
ne m’avait rien réservé dans le partage. Bref, je ne trouvai ni appui
ni secours, et le petit capital que j’avais n’était pas suffisant pour
fonder mon établissement dans le monde.
A la vérité, je reçus une marque de gratitude à laquelle je ne
m’attendais pas: le capitaine que j’avais si heureusement délivré
avec son navire et sa cargaison, ayant fait à ses armateurs un beau
récit de la manière dont j’avais sauvé le bâtiment et l’équipage, ils
m’invitèrent avec quelques autres marchands intéressés à les venir
voir, et tous ensemble ils m’honorèrent d’un fort gracieux compliment
à ce sujet et d’un présent d’environ deux cents livres sterling.
Après beaucoup de réflexions sur ma position, et sur le peu de
moyens que j’avais de m’établir dans le monde, je résolus de m’en
aller à Lisbonne, pour voir si je ne pourrais pas obtenir quelques
informations sur l’état de ma plantation au Brésil, et sur ce qu’était
devenu mon partner, qui, j’avais tout lieu de le supposer, avait dû
depuis bien des années me mettre au rang des morts.
Dans cette vue, je m’embarquai pour Lisbonne, où j’arrivai au mois
d’avril suivant. Mon serviteur Vendredi m’accompagna avec beaucoup de
dévouement dans toutes ces courses, et se montra le garçon le plus
fidèle en toute occasion.
Quand j’eus mis pied à terre à Lisbonne, je trouvai après quelques
recherches, et à ma toute particulière satisfaction, mon ancien ami
le capitaine qui jadis m’avait accueilli en mer à la côte d’Afrique.
Vieux alors, il avait abandonné la mer, après avoir laissé son navire
à son fils, qui n’était plus un jeune homme, et qui continuait de
commercer avec le Brésil. Le vieillard ne me reconnut pas, et de fait
je le reconnaissais à peine; mais je me rétablis dans son souvenir
aussitôt que je lui eus dit qui j’étais.
Après avoir échangé quelques expressions affectueuses de notre
ancienne connaissance, je m’informai, comme on peut le croire, de ma
plantation et de mon partner. Le vieillard me dit:—«Je ne suis pas
allé au Brésil depuis environ neuf ans; je puis néanmoins vous assurer
que, lors de mon dernier voyage, votre partner vivait encore, mais
les curateurs que vous lui aviez adjoints pour avoir l’œil sur votre
portion étaient morts tous les deux.
—Je crois cependant que vous pourriez avoir un compte très exact du
rapport de votre plantation; parce que, sur la croyance générale
qu’ayant fait naufrage vous aviez été noyé, vos curateurs ont
versé le produit de votre part de la plantation dans les mains du
procureur fiscal, qui en a assigné,—en cas que vous ne revinssiez
jamais le réclamer,—un tiers au roi et deux tiers au monastère de
Saint-Augustin, pour être employés au soulagement des pauvres, et à
la conversion des Indiens à la foi catholique.—Nonobstant, si vous
vous présentiez, ou quelqu’un fondé de vos pouvoirs, pour réclamer
cet héritage, il vous serait restitué, excepté le revenu ou produit
annuel, qui, ayant été affecté à des œuvres charitables, ne peut être
remboursé. Je vous assure que l’intendant du roi et le proveedor,
ou majordome du monastère, ont toujours eu grand soin que le
bénéficiaire, c’est-à-dire votre partner, leur rendît chaque année un
compte fidèle du revenu total, dont ils ont dûment perçu votre moitié.»
Je lui demandai s’il savait quel accroissement avait pris ma
plantation; s’il pensait qu’elle valût la peine de s’en occuper, ou
si, allant sur les lieux, je ne rencontrerais pas d’obstacle pour
rentrer dans mes droits à la moitié.
Il me répondit:—«Je ne puis vous dire exactement à quel point votre
plantation s’est améliorée, mais je sais que votre partner est devenu
excessivement riche par la seule jouissance de sa portion. Ce dont
j’ai meilleure souvenance, c’est d’avoir ouï dire que le tiers de
votre portion, dévolu au roi, et qui, ce me semble, a été octroyé à
quelque monastère ou maison religieuse, montait à plus de 200 moidores
par an. Quant à être rétabli en paisible possession de votre bien,
cela ne fait pas de doute, votre partner vivant encore pour témoigner
de vos droits, et votre nom étant enregistré sur le cadastre du
pays.»—Il me dit aussi:—«Les survivants de vos deux curateurs sont de
très probes et de très honnêtes gens, fort riches, et je pense que
non seulement vous aurez leur assistance pour rentrer en possession,
mais que vous trouverez entre leurs mains pour votre compte une somme
très considérable. C’est le produit de la plantation pendant que leurs
pères en avaient la curatelle, et avant qu’ils s’en fussent dessaisis,
comme je vous le disais tout à l’heure, ce qui eut lieu, autant que je
me le rappelle, il y a environ douze ans.»
A ce récit je montrai un peu de tristesse et d’inquiétude, et je
demandai au vieux capitaine comment il était advenu que mes curateurs
eussent ainsi disposé de mes biens, quand il n’ignorait pas que
j’avais fait mon testament, et que je l’avais institué, lui, le
capitaine portugais, mon légataire universel.
—«Cela est vrai, me répondit-il; mais, comme il n’y avait point
de preuves de votre mort, je ne pouvais agir comme exécuteur
testamentaire jusqu’à ce que j’en eusse acquis quelque certitude. En
outre, je ne me sentais pas porté à m’entremettre dans une affaire si
lointaine. Toutefois j’ai fait enregistrer votre testament, et je l’ai
revendiqué; et, si j’eusse pu constater que vous étiez mort ou vivant,
j’aurais agi par procuration, et pris possession de l’_engenho_,—c’est
ainsi que les Portugais nomment une sucrerie,—et j’aurais donné ordre
de le faire à mon fils, qui était alors au Brésil.
—«Mais, poursuivit le vieillard, j’ai une autre nouvelle à vous
donner, qui peut-être ne vous sera pas si agréable que les autres:
c’est que, vous croyant perdu, et tout le monde le croyant aussi,
votre partner et vos curateurs m’ont offert de s’accommoder avec
moi, en votre nom, pour le revenu des six ou huit premières années,
lequel j’ai reçu. Cependant de grandes dépenses ayant été faites alors
pour augmenter la plantation, pour bâtir un _engenho_ et acheter des
esclaves, ce produit ne s’est pas élevé à beaucoup près aussi haut que
par la suite. Néanmoins je vous rendrai un compte exact de tout ce que
j’ai reçu et de la manière dont j’en ai disposé.»
Après quelques jours de nouvelles conférences avec ce vieil ami, il me
remit un compte du revenu des six premières années de ma plantation,
signé par mon partner et mes deux curateurs, et qui lui avait toujours
été livré en marchandises telles que du tabac en rouleau, et du sucre
en caisse, sans parler du _rum_, de la mélasphærule, produit obligé
d’une sucrerie. Je reconnus par ce compte que le revenu s’accroissait
considérablement chaque année: mais, comme il a été dit précédemment,
les dépenses ayant été grandes, le boni fut petit d’abord. Cependant,
le vieillard me fit voir qu’il était mon débiteur pour 470 moidores;
outre, 60 caisses de sucre et 15 doubles rouleaux de tabac, qui
s’étaient perdus dans son navire, ayant fait naufrage en revenant à
Lisbonne, environ onze ans après mon départ du Brésil.
Cet homme de bien se prit alors à se plaindre de ses malheurs, qui
l’avaient contraint à faire usage de mon argent pour recouvrer ses
pertes et acheter une part dans un autre navire.—«Quoi qu’il en soit,
mon vieil ami, ajouta-t-il, vous ne manquerez pas de secours dans
votre nécessité, et aussitôt que mon fils sera de retour, vous serez
pleinement satisfait.»
Là-dessus il tira une vieille escarcelle, et me donna 160 moidores
portugais en or. Ensuite, me présentant les titres de ses droits sur
le bâtiment avec lequel son fils était allé au Brésil, et dans lequel
il était intéressé pour un quart et son fils pour un autre, il me les
remit tous entre les mains en nantissement du reste.
[Illustration: Là-dessus il tira une vieille escarcelle...]
J’étais beaucoup trop touché de la probité et de la candeur de ce
pauvre homme pour accepter cela; et, me remémorant tout ce qu’il
avait fait pour moi, comment il m’avait accueilli en mer, combien il
en avait usé généreusement à mon égard en toute occasion, et combien
surtout il se montrait en ce moment ami sincère, je fus sur le point
de pleurer quand il m’adressait ces paroles. Aussi lui demandai-je
d’abord si sa situation lui permettait de se dépouiller de tant
d’argent à la fois, et si cela ne le gênerait point. Il me répondit
qu’à la vérité cela pourrait le gêner un peu, mais que ce n’en était
pas moins mon argent, et que j’en avais peut-être plus besoin que lui.
Tout ce que me disait ce galant homme était si affectueux que je
pouvais à peine retenir mes larmes. Bref, je pris une centaine de
moidores, et lui demandai une plume et de l’encre pour lui en faire un
reçu; puis je lui rendis le reste, et lui dis:—«Si jamais je rentre en
possession de ma plantation, je vous remettrai toute la somme,—comme
effectivement je fis plus tard;—quant au titre de propriété de
votre part sur le navire de votre fils, je ne veux en aucune façon
l’accepter; si je venais à avoir besoin d’argent, je vous tiens assez
honnête pour me payer; si au contraire je viens à rentrer dans celui
que vous me faites espérer, je ne recevrai plus jamais un penny de
vous.»
Quand ceci fut entendu, le vieillard me demanda s’il ne pourrait pas
me servir en quelque chose dans la réclamation de ma plantation. Je
lui dis que je pensais aller moi-même sur les lieux.—«Vous pouvez
faire ainsi, reprit-il, si cela vous plaît; mais, dans le cas
contraire, il y a bien des moyens d’assurer vos droits et de recouvrer
immédiatement la jouissance de vos revenus.»—Et, comme il se trouvait
dans la rivière de Lisbonne des vaisseaux prêts à partir pour le
Brésil, il me fit inscrire mon nom dans un registre public, avec une
attestation de sa part, affirmant, sous serment, que j’étais en vie,
et que j’étais bien la même personne qui avait entrepris autrefois le
défrichement et la culture de ladite plantation.
A cette déposition régulièrement légalisée par un notaire, il me
conseilla d’annexer une procuration, et de l’envoyer avec une lettre
de sa main à un marchand de sa connaissance qui était sur les lieux.
Puis il me proposa de demeurer avec lui jusqu’à ce que j’eusse obtenu
une réponse.
Il ne fut jamais rien de plus honorable que les procédés dont ma
procuration fut suivie: car en moins de sept mois il m’arriva de la
part des survivants de mes curateurs, les marchands pour le compte
desquels je m’étais embarqué, un gros paquet contenant les lettres et
papiers suivants:
1^o Il y avait un compte courant du produit de ma ferme ou plantation
durant dix années, depuis que leurs pères avaient réglé avec mon vieux
capitaine de Portugal; la balance semblait être en ma faveur de 1.174
moidores.
2^o Il y avait un compte de quatre années en sus, où les immeubles
étaient restés entre leurs mains avant que le gouvernement en eût
réclamé l’administration comme étant les biens d’une personne ne
se retrouvant point, ce qui constitue mort civile. La balance de
celui-ci, vu l’accroissement de la plantation, montait en cruzades à
la valeur de 3.241 moidores.
3^o Il y avait le compte du prieur des Augustins, qui, ayant perçu
mes revenus pendant plus de quatorze ans, et ne devant pas me
rembourser ce dont il avait disposé en faveur de l’hôpital, déclarait
très honnêtement qu’il avait encore entre les mains 872 moidores et
reconnaissait me les devoir.—Quant à la part du roi, je n’en tirai
rien.
Il y avait aussi une lettre de mon partner me félicitant très
affectueusement de ce que j’étais encore de ce monde, et me donnant
des détails sur l’amélioration de ma plantation, sur ce qu’elle
produisait par an, sur la quantité d’acres qu’elle contenait, sur sa
culture et sur le nombre d’esclaves qui l’exploitaient. Puis, faisant
vingt-deux croix en signe de bénédiction, il m’assurait qu’il avait
dit autant d’_Ave Maria_ pour remercier la très sainte Vierge de ce
que je jouissais encore de la vie, et m’engageait fortement à venir
moi-même prendre possession de ma propriété, ou à lui faire savoir
en quelles mains il devait remettre mes biens, si je ne venais pas
moi-même. Il finissait par de tendres et cordiales protestations de
son amitié et de celle de sa famille, et m’adressait en présent sept
belles peaux de léopards, qu’il avait sans doute reçues d’Afrique
par quelque autre navire qu’il y avait envoyé, et qui apparemment
avaient fait un plus heureux voyage que moi. Il m’adressait aussi cinq
caisses d’excellentes confitures, et une centaine de pièces d’or non
monnayées, pas tout à fait si grandes que des moidores.
Par la même flotte mes curateurs m’expédièrent 1.200 caisses de sucre,
800 rouleaux de tabac, et le solde de leur compte en or.
Je pouvais bien dire alors avec vérité que la fin de Job était
meilleure que le commencement. Il serait impossible d’exprimer les
agitations de mon cœur à la lecture de ces lettres, et surtout quand
je me vis entouré de tous mes biens; car les navires du Brésil venant
toujours en flotte, les mêmes vaisseaux qui avaient apporté mes
lettres avaient aussi apporté mes richesses, et mes marchandises
étaient en sûreté dans le Tage avant que j’eusse la missive entre les
mains. Bref, je devins si pâle et le cœur me tourna tellement que si
le bon vieillard n’était accouru et ne m’avait apporté un cordial, je
crois que ma joie soudaine aurait excédé ma nature, et que je serais
mort sur la place.
Malgré cela, je continuai à aller fort mal pendant quelques heures,
jusqu’à ce qu’on eût appelé un médecin, qui, apprenant la cause réelle
de mon indisposition, ordonna de me faire saigner, après quoi je me
sentis mieux et je me remis. Mais je crois véritablement que, si je
n’avais été soulagé par l’air que de cette manière on donna pour ainsi
dire à mes esprits, j’aurais succombé.
J’étais alors tout d’un coup maître de plus de 50.000 livres sterling
en espèces, et au Brésil d’un domaine, je peux bien l’appeler ainsi,
d’environ 1.000 livres sterling de revenu annuel, et aussi sûr que
peut l’être une propriété en Angleterre. En un mot, j’étais dans une
situation que je pouvais à peine concevoir, et je ne savais quelles
dispositions prendre pour en jouir.
Avant toutes choses, ce que je fis, ce fut de récompenser mon premier
bienfaiteur, mon bon vieux capitaine, qui tout d’abord avait eu pour
moi de la charité dans ma détresse, de la bonté au commencement de
notre liaison et de la probité sur la fin. Je lui montrai ce qu’on
m’envoyait, et lui dis qu’après la Providence céleste, qui dispose
de toutes choses, c’était à lui que j’en étais redevable, et qu’il
me restait à le récompenser, ce que je ferais au centuple. Je lui
rendis donc premièrement les 100 moidores que j’avais reçus de lui;
puis j’envoyai chercher un tabellion et je le priai de dresser en
bonne et due forme une quittance générale ou décharge des 470 moidores
qu’il avait reconnu me devoir. Ensuite je lui demandai de me rédiger
une procuration, l’investissant receveur des revenus annuels de ma
plantation, et prescrivant à mon partner de compter avec lui, et
de lui faire en mon nom ses remises par les flottes ordinaires.
Une clause finale lui assurait un don annuel de 100 moidores sa
vie durant, et à son fils, après sa mort, une rente viagère de 50
moidores. C’est ainsi que je m’acquittai envers ce bon vieillard.
Je me pris alors à considérer quelle voie je suivrais dorénavant, et
ce que je ferais du domaine que la Providence avait ainsi replacé
entre mes mains. En vérité, j’avais plus de soucis en tête que je n’en
avais eu pendant ma vie silencieuse dans l’île, où je n’avais besoin
que de ce que j’avais, où je n’avais que ce dont j’avais besoin;
tandis qu’à cette heure j’étais sous le poids d’un grand fardeau que
je ne savais comment mettre à l’abri. Je n’avais plus de caverne pour
y cacher mon trésor, ni de lieu où il pût loger sans serrure et sans
clef, et se ternir et se moisir avant que personne mît la main dessus.
Bien au contraire, je ne savais où l’héberger, ni à qui le confier.
Mon vieux patron, le capitaine, était, il est vrai, un homme intègre:
ce fut lui mon seul refuge.
Secondement, mon intérêt semblait m’appeler au Brésil; mais je ne
pouvais songer à y aller avant d’avoir arrangé mes affaires, et
laissé derrière moi ma fortune en mains sûres. Je pensai d’abord à ma
vieille amie la veuve, que je savais honnête et ne pouvoir qu’être
loyale envers moi; mais alors elle était âgée, pauvre, et, selon
toute apparence, peut-être endettée. Bref, je n’avais ainsi d’autre
parti à prendre que de m’en retourner en Angleterre et d’emporter mes
richesses avec moi.
Quelques mois pourtant s’écoulèrent avant que je me déterminasse à
cela; et c’est pourquoi, lorsque je me fus parfaitement acquitté
envers mon vieux capitaine, mon premier bienfaiteur, je pensai aussi
à ma pauvre veuve, dont le mari avait été mon plus ancien patron,
et elle-même, tant qu’elle l’avait pu, ma fidèle intendante et ma
directrice. Mon premier soin fut de charger un marchand de Lisbonne
d’écrire à son correspondant à Londres, non pas seulement de lui payer
un billet, mais d’aller la trouver et de lui remettre de ma part
100 livres sterling en espèces, de causer avec elle, de la consoler
dans sa pauvreté, en lui donnant l’assurance que, si Dieu me prêtait
vie, elle aurait de nouveaux secours. En même temps j’envoyai dans
leur province 100 livres sterling à chacune de mes sœurs, qui, bien
qu’elles ne fussent pas dans le besoin, ne se trouvaient pas dans de
très heureuses conditions, l’une étant veuve, et l’autre ayant un mari
qui n’était pas aussi bon pour elle qu’il l’aurait dû.
Mais parmi tous mes parents ou connaissances, je ne pouvais faire
choix de personne à qui j’osasse confier le gros de mon capital, afin
que je pusse aller au Brésil et le laisser en sûreté derrière moi.
Cela me jeta dans une grande perplexité.
J’eus un moment l’envie d’aller au Brésil et de m’y établir, car
j’étais pour ainsi dire naturalisé dans cette contrée; mais il
s’éveilla en mon esprit quelques petits scrupules religieux qui
insensiblement me détournèrent de ce dessein, dont il sera reparlé
tout à l’heure. Toutefois ce n’était pas la dévotion qui pour lors
me retenait; comme je ne m’étais fait aucun scrupule de professer
publiquement la religion du pays tout le temps que j’y avais séjourné,
pourquoi ne l’eussé-je pas fait encore?
Non, comme je l’ai dit, ce n’était point là la principale cause qui
s’opposât à mon départ pour le Brésil, c’était réellement parce que
je ne savais à qui laisser mon avoir. Je me déterminai donc enfin à
me rendre avec ma fortune en Angleterre, où, si j’y parvenais, je
me promettais de faire quelque connaissance ou de trouver quelque
parent qui ne serait point infidèle envers moi. En conséquence, je me
préparai à partir pour l’Angleterre avec toutes mes richesses.
A dessein de tout disposer pour mon retour dans ma patrie,—la flotte
du Brésil étant sur le point de faire voile,—je résolus d’abord de
répondre convenablement aux comptes justes et fidèles que j’avais
reçus. J’écrivis premièrement au prieur de Saint-Augustin une lettre
de remerciement pour ses procédés sincères, et je le priai de vouloir
bien accepter les 872 moidores dont il n’avait point disposé;
d’en affecter 500 au monastère et 372 aux pauvres, comme bon lui
semblerait. Enfin je me recommandai aux prières du révérend Père, et
autres choses semblables.
J’écrivis ensuite une lettre d’action de grâces à mes deux curateurs,
avec toute la reconnaissance que tant de droiture et de probité
requérait. Quant à leur adresser un présent, ils étaient pour cela
trop au-dessus de toutes nécessités.
Finalement j’écrivis à mon partner, pour le féliciter de son
industrie dans l’amélioration de la plantation et de son intégrité
dans l’accroissement de la somme des productions. Je lui donnai mes
instructions sur le gouvernement futur de ma part, conformément
aux pouvoirs que j’avais laissés à mon vieux patron, à qui je le
priai d’envoyer ce qui me reviendrait, jusqu’à ce qu’il eût plus
particulièrement de mes nouvelles; l’assurant que mon intention
était non seulement d’aller le visiter, mais encore de m’établir au
Brésil pour le reste de ma vie. A cela j’ajoutai pour sa femme et ses
filles,—le fils du capitaine m’en avait parlé,—le fort galant cadeau
de quelques soieries d’Italie, de deux pièces de drap fin anglais, le
meilleur que je pus trouver dans Lisbonne, de cinq pièces de frise
noire et de quelques dentelles de Flandre de grand prix.
Ayant ainsi mis ordre à mes affaires, vendu ma cargaison et converti
tout mon avoir en bonnes lettres de change, mon nouvel embarras fut
le choix de la route à prendre pour passer en Angleterre. J’étais
assez accoutumé à la mer, et pourtant je me sentais alors une étrange
aversion pour ce mode de voyage; et, quoique je n’en eusse pu donner
la raison, cette répugnance s’accrut tellement, que je changeai
d’avis, et fis rapporter mon bagage embarqué pour le départ, non
seulement une fois, mais deux ou trois fois.
Il est vrai que mes malheurs sur mer pouvaient bien être une des
raisons de ces appréhensions; mais qu’en pareille circonstance nul
homme ne méprise les fortes impulsions de ses pensées intimes. Deux
des vaisseaux que j’avais choisis pour mon embarquement, j’entends
plus particulièrement choisis qu’aucun autre, car dans l’un j’avais
fait porter toutes mes valises, et, quant à l’autre, j’avais fait
marché avec le capitaine; deux de ces vaisseaux, dis-je, furent
perdus: le premier fut pris par les Algériens, le second fit naufrage
vers le Start, près de Torbay, et, trois hommes exceptés, tout
l’équipage se noya. Ainsi, dans l’un ou l’autre de ces vaisseaux,
j’eusse trouvé le malheur. Et dans lequel le plus grand? il est
difficile de le dire.
Mon esprit étant ainsi harassé par ces perplexités, mon vieux pilote,
à qui je ne celais rien, me pria instamment de ne point aller sur
mer, mais de me rendre par terre jusqu’à la Corogne, de traverser le
golfe de Biscaye pour atteindre La Rochelle, d’où il était aisé de
voyager sûrement par terre jusqu’à Paris, et de là de gagner Calais et
Douvres, ou bien d’aller à Madrid et de traverser toute la France.
Bref, j’avais une telle appréhension de la mer, que, sauf de Calais
à Douvres, je résolus de faire toute la route par terre; comme je
n’étais point pressé et que peu m’importait la dépense, c’était bien
le plus agréable chemin. Pour qu’il le fût plus encore, mon vieux
capitaine m’amena un Anglais, un gentleman, fils d’un négociant de
Lisbonne, qui était désireux d’entreprendre ce voyage avec moi.
Nous recueillîmes en outre deux marchands anglais et deux jeunes
gentilshommes portugais: ces derniers n’allaient que jusqu’à Paris
seulement. Nous étions en tout six maîtres et cinq serviteurs, les
deux marchands et les deux Portugais se contentant d’un valet pour
deux, afin d’épargner la dépense. Quant à moi, pour le voyage je
m’étais attaché un matelot anglais comme domestique, outre Vendredi,
qui était trop étranger pour m’en tenir lieu durant la route.
Nous partîmes ainsi de Lisbonne. Notre compagnie étant toute bien
montée et bien armée, nous formions une petite troupe dont on me fit
l’honneur de me nommer capitaine, parce que j’étais le plus âgé, que
j’avais deux serviteurs, et qu’au fait j’étais la cause première du
voyage.
Comme je ne vous ai point ennuyé de mes journaux de mer, je ne vous
fatiguerai point de mes journaux de terre; toutefois, durant ce long
et difficile voyage, quelques aventures nous advinrent que je ne puis
omettre.
Quand nous arrivâmes à Madrid, étant tous étrangers à l’Espagne, la
fantaisie nous vint de nous y arrêter quelque temps pour voir la cour
et tout ce qui était digne d’observation; mais, comme nous étions sur
la fin de l’été, nous nous hâtâmes, et quittâmes Madrid environ au
milieu d’octobre. En atteignant les frontières de la Navarre, nous
fûmes alarmés en apprenant dans quelques villes le long du chemin que
tant de neige était tombée sur le côté français des montagnes, que
plusieurs voyageurs avaient été obligés de retourner à Pampelune,
après avoir à grands risques tenté le passage.
Arrivés à Pampelune, nous trouvâmes qu’on avait dit vrai; et pour moi,
qui avais toujours vécu sous un climat chaud, dans des contrées où je
pouvais à peine endurer des vêtements, le froid fut insupportable. Au
fait, il n’était pas moins surprenant que pénible d’avoir quitté dix
jours auparavant la Vieille-Castille, où le temps était non seulement
chaud mais brûlant, et de sentir immédiatement le vent des Pyrénées si
vif et si rude qu’il était insoutenable, et mettait nos doigts et nos
orteils en danger d’être engourdis et gelés. C’était vraiment étrange.
Le pauvre Vendredi fut réellement effrayé quand il vit ces montagnes
toutes couvertes de neige et qu’il sentit le froid de l’air, choses
qu’il n’avait jamais ni vues ni ressenties de sa vie.
Pour couper court, après que nous eûmes atteint Pampelune, il continua
à neiger avec tant de violence et si longtemps, qu’on disait que
l’hiver était venu avant son temps. Les routes, qui étaient déjà
difficiles, furent alors tout à fait impraticables. En un mot, la
neige se trouvait en quelques endroits trop épaisse pour qu’on pût
voyager, et, n’étant point durcie par la gelée, comme dans les pays
septentrionaux, on courait risque d’être enseveli vivant à chaque pas.
Nous ne nous arrêtâmes pas moins de vingt jours à Pampelune; mais,
voyant que l’hiver s’approchait sans apparence d’adoucissement,—ce fut
par toute l’Europe l’hiver le plus rigoureux qu’il y eût eu depuis
nombre d’années,—je proposai d’aller à Fontarabie, et là de nous
embarquer pour Bordeaux, ce qui n’était qu’un très petit voyage.
Tandis que nous étions à délibérer là-dessus, il arriva quatre
gentilshommes français, qui, ayant été arrêtés sur le côté français
des passages comme nous sur le côté espagnol, avaient trouvé un guide
qui, traversant le pays près de la pointe du Languedoc, leur avait
fait passer les montagnes par de tels chemins, que la neige les
avait peu incommodés, et où, quand il y en avait en quantité, nous
dirent-ils, elle était assez durcie par la gelée pour les porter eux
et leurs chevaux.
Nous envoyâmes quérir ce guide.—«J’entreprendrai de vous mener par le
même chemin, sans danger quant à la neige, nous dit-il, pourvu que
vous soyez assez bien armés pour vous défendre des bêtes sauvages; car
durant ces grandes neiges il n’est pas rare que des loups, devenus
enragés par le manque de nourriture, se fassent voir au pied des
montagnes.»—Nous lui dîmes que nous étions suffisamment prémunis
contre de pareilles créatures, s’il nous préservait d’une espèce
de loups à deux jambes, que nous avions beaucoup à redouter, nous
disait-on, particulièrement sur le côté français des montagnes.
Il nous affirma qu’il n’y avait point de danger de cette sorte par la
route que nous devions prendre. Nous consentîmes donc sur-le-champ à
le suivre. Le même parti fut pris par douze autres gentilshommes avec
leurs domestiques, quelques-uns français, quelques-uns espagnols, qui,
comme je l’ai dit, avaient tenté le voyage et s’étaient vus forcés de
revenir sur leurs pas.
Conséquemment nous partîmes de Pampelune avec notre guide vers le 15
novembre, et je fus vraiment surpris quand, au lieu de nous mener
en avant, je le vis nous faire rebrousser de plus de vingt milles,
par la même route que nous avions suivie en venant de Madrid. Ayant
passé deux rivières et gagné le pays plat, nous nous retrouvâmes
dans un climat chaud, où le pays était agréable et où l’on ne voyait
aucune trace de neige; mais tout à coup, tournant à gauche, il nous
ramena vers les montagnes par un autre chemin. Les rochers et les
précipices étaient vraiment effrayants à voir; cependant il fit tant
de tours et de détours, et nous conduisit par des chemins si tortueux,
qu’insensiblement nous passâmes le sommet des montagnes sans être
trop incommodés par la neige. Et soudain il nous montra les agréables
et fertiles provinces de Languedoc et de Gascogne, toutes vertes et
fleurissantes, quoique, au fait, elles fussent à une grande distance
et que nous eussions encore bien du mauvais chemin à parcourir.
Nous eûmes pourtant un peu à décompter, quand tout un jour et une nuit
nous vîmes neiger si fort que nous ne pouvions avancer. Mais notre
guide nous dit de nous tranquilliser, que bientôt tout serait franchi.
Nous nous aperçûmes en effet que nous descendions chaque jour, et que
nous nous avancions plus au nord qu’auparavant; nous reposant donc sur
notre guide, nous poursuivîmes notre voyage.
Deux heures environ avant la nuit, notre guide était devant nous à
quelque distance et hors de notre vue, quand soudain trois loups
monstrueux, suivis d’un ours, s’élancèrent d’un chemin creux joignant
un bois épais. Deux des loups se jetèrent sur le guide; et, s’il
s’était trouvé seulement éloigné d’un demi-mille, il aurait été à
coup sûr dévoré avant que nous eussions pu le secourir. L’un de ces
animaux s’agrippa au cheval, et l’autre attaqua l’homme avec tant
de violence, qu’il n’eut pas le temps ou la présence d’esprit de
s’armer de son pistolet, mais il se prit à crier et à nous appeler de
toute sa force. J’ordonnai à mon serviteur Vendredi, qui était près
de moi, d’aller à toute bride voir ce qui se passait. Dès qu’il fut
à portée de vue du guide, il se mit a crier aussi fort que lui:—«O
maître! O maître!»—Mais, comme un hardi compagnon, il galopa droit au
pauvre homme, et déchargea son pistolet dans la tête d’un loup qui
l’attaquait.
[Illustration: Deux des loups se jetèrent sur le guide...]
Par bonheur pour le pauvre guide, ce fut mon serviteur Vendredi qui
vint à son aide; car celui-ci, dans son pays, ayant été familiarisé
avec cette espèce d’animal, fondit sur lui sans peur et tira son coup
à bout portant; au lieu que tout autre de nous aurait tiré de plus
loin, et peut-être manqué le loup, ou couru le danger de frapper
l’homme.
Il y avait là de quoi épouvanter un plus vaillant que moi; et de fait
toute la compagnie s’alarma quand avec la détonation du pistolet de
Vendredi nous entendîmes des deux côtés les affreux hurlements des
loups, et ces cris tellement redoublés par l’écho des montagnes, qu’on
eût dit qu’il y en avait une multitude prodigieuse; et peut-être en
effet leur nombre légitimait-il nos appréhensions.
Quoi qu’il en fût, lorsque Vendredi eut tué ce loup, l’autre, qui
s’était cramponné au cheval, l’abandonna sur-le-champ et s’enfuit.
Fort heureusement, comme il l’avait attaqué à la tête, ses dents
s’étaient fichées dans les bosselles de la bride, de sorte qu’il lui
avait fait peu de mal. Mais l’homme était grièvement blessé: l’animal
furieux lui avait fait deux morsures, l’une au bras et l’autre un peu
au-dessus du genou, et il était juste sur le point d’être renversé par
son cheval effrayé quand Vendredi accourut et tua le loup.
On imaginera facilement qu’au bruit du pistolet de Vendredi nous
forçâmes tous le pas et galopâmes aussi vite que nous le permettait
un chemin ardu, pour voir ce que cela voulait dire. Sitôt que nous
eûmes passé les arbres qui masquaient la vue, nous jugeâmes clairement
de quoi il s’agissait, et de quel mauvais pas Vendredi avait tiré le
pauvre guide, quoique nous ne pussions distinguer d’abord l’espèce
d’animal qu’il avait tué.
Mais jamais combat ne fut présenté plus hardiment et plus étrangement
que celui qui suivit entre Vendredi et l’ours, et qui, bien que nous
eussions été premièrement surpris et effrayés, nous donna à tous le
plus grand divertissement imaginable.—L’ours est un gros et pesant
animal; il ne galope point comme le loup, alerte et léger; mais il
possède deux qualités particulières, sur lesquelles généralement
il base ses actions. Premièrement, il ne fait point sa proie de
l’homme, non pas que je veuille dire que la faim extrême ne l’y
puisse forcer,—comme dans le cas présent, la terre étant couverte de
neige,—et d’ordinaire il ne l’attaque que lorsqu’il en est attaqué. Si
vous le rencontrez dans les bois, et que vous ne vous mêliez pas de
ses affaires, il ne se mêlera pas des vôtres. Mais ayez soin d’être
très galant avec lui et de lui céder la route, car c’est un gentleman
fort chatouilleux, qui ne voudrait point faire un pas hors de son
chemin, fût-ce pour un roi. Si réellement vous en êtes effrayé, votre
meilleur parti est de détourner les yeux et de poursuivre; car si par
hasard vous vous arrêtez, demeurez coi et le regardez fixement, il
prendra cela pour un affront, et si vous lui jetiez ou lui lanciez
quelque chose qui l’atteignit, ne serait-ce qu’un bout de bâton gros
comme votre doigt, il le considérerait comme un outrage, et mettrait
de côté toute autre affaire pour en tirer vengeance; car il veut avoir
satisfaction sur le point d’honneur: c’est là sa première qualité. La
seconde, c’est qu’une fois offensé, il ne vous laissera ni jour ni
nuit, jusqu’à ce qu’il ait sa revanche, et vous suivra, de son allure
pesante et sans façon, jusqu’à ce qu’il vous ait atteint.
Mon serviteur Vendredi, lorsque nous le joignîmes, avait délivré notre
guide, et l’aidait à descendre de son cheval, car le pauvre homme
était blessé et effrayé plus encore, quand soudain nous aperçûmes
l’ours sortir du bois; il était monstrueux, et de beaucoup le plus
gros que j’eusse jamais vu. A son aspect nous fûmes tous un peu
surpris; mais nous discernâmes aisément du courage et de la joie dans
la contenance de Vendredi.—«O! O! O! s’écria-t-il trois fois, en le
montrant du doigt, ô maître! vous me donner congé, moi donner une
poignée de main à lui, moi vous faire vous bon rire.»
Je fus étonné de voir ce garçon si transporté.—«Tu es fou, lui dis-je,
il te dévorera!»—«Dévorer moi! dévorer moi? répéta Vendredi. Moi
dévorer lui, moi faire vous bon rire; vous tous rester là, moi montrer
vous bon rire.»—Aussitôt il s’assied à terre, en un tour de main ôte
ses bottes, chausse une paire d’escarpins qu’il avait dans sa poche,
donne son cheval à mon autre serviteur, et, armé de son fusil, se met
à courir comme le vent.
L’ours se promenait tout doucement, sans songer à troubler personne,
jusqu’à ce que Vendredi, arrivé assez près, se mit à l’appeler
comme s’il pouvait le comprendre:—«Écoute! écoute! moi parler avec
toi.»—Nous suivions à distance; car, ayant alors descendu le côté des
montagnes qui regarde la Gascogne, nous étions entrés dans une immense
forêt dont le sol plat était rempli de clairières parsemées d’arbres
çà et là.
Vendredi, qui était, comme nous l’avons dit, sur les talons de l’ours,
le joignit promptement, ramassa une grosse pierre, la lui jeta et
l’atteignit à la tête; mais il ne lui fit pas plus de mal que s’il
l’avait lancée contre un mur: elle répondait cependant à ses fins,
car le drôle était si exempt de peur, qu’il ne faisait cela que pour
obliger l’ours à le poursuivre, et nous montrer bon rire, comme il
disait.
Sitôt que l’ours sentit la pierre et aperçut Vendredi, il se retourna,
et s’avança vers lui en faisant de longues et diaboliques enjambées,
marchant tout de guingois et d’une si étrange allure, qu’il aurait
fait prendre à un cheval le petit galop. Vendredi s’enfuit et porta sa
course de notre côté, comme pour demander du secours. Nous résolûmes
donc de faire feu tous ensemble sur l’ours, afin de délivrer mon
serviteur. J’étais cependant fâché de tout cœur contre lui, pour avoir
ainsi attiré la bête sur nous lorsqu’elle allait à ses affaires par un
autre chemin. J’étais surtout en colère de ce qu’il l’avait détournée
et puis avait pris la fuite. Je l’appelai:—«Chien, lui dis-je, est-ce
là nous faire rire? Arrive ici et reprends ton bidet, afin que nous
puissions faire feu sur l’animal.»—Il m’entendit et cria:—«Pas tirer!
pas tirer! rester tranquille; vous avoir beaucoup rire.»—Comme l’agile
garçon faisait deux enjambées contre la bête une, il tourna tout à
coup de côté, et, apercevant un grand chêne propre à son dessein, il
nous fit signe de le suivre; puis, redoublant de prestesse, il monta
lestement sur l’arbre, ayant laissé son fusil sur la terre, à environ
cinq ou six verges plus loin.
L’ours arriva bientôt vers l’arbre. Nous le suivions à distance. Son
premier soin fut de s’arrêter au fusil et de le flairer; puis, le
laissant là, il s’agrippa à l’arbre et grimpa comme un chat, malgré sa
monstrueuse pesanteur. J’étais étonné de la folie de mon serviteur,
car j’envisageais cela comme tel; et, sur ma vie, je ne trouvais là
dedans rien encore de risible, jusqu’à ce que, voyant l’ours monter à
l’arbre, nous nous rapprochâmes de lui.
Quand nous arrivâmes, Vendredi avait déjà gagné l’extrémité d’une
grosse branche, et l’ours avait fait la moitié du chemin pour
l’atteindre. Aussitôt que l’animal parvint à l’endroit où la branche
était plus faible:—«Ah! nous cria Vendredi, maintenant vous voir, moi
apprendre l’ours à danser.»—Et il se mit à sauter et à secouer la
branche. L’ours, commençant alors à chanceler, s’arrêta court et se
prit à regarder derrière lui pour voir comment il s’en retournerait,
ce qui effectivement nous fit rire de tout cœur. Mais il s’en fallait
de beaucoup que Vendredi eût fini avec lui. Quand il le vit se tenir
coi, il l’appela de nouveau, comme s’il eut supposé que l’ours parlait
anglais:—«Comment! toi pas venir plus loin? Moi prie toi venir plus
loin.»—Il cessa donc de sauter et de remuer la branche; et l’ours,
juste comme s’il comprenait ce qu’il disait, s’avança un peu. Alors
Vendredi se reprit à sauter, et l’ours s’arrêta encore.
[Illustration: —Comment! toi pas venir plus loin?...]
Nous pensâmes alors que c’était un bon moment pour le frapper à la
tête, et je criai à Vendredi de rester tranquille, que nous voulions
tirer sur l’ours; mais il répliqua vivement:—«O prie! O prie! pas
tirer; moi tirer près et alors.»—Il voulait dire tout à l’heure.
Cependant, pour abréger l’histoire, Vendredi dansait tellement et
l’ours se posait d’une façon si grotesque, que vraiment nous pâmions
de rire. Mais nous ne pouvions encore concevoir ce que le camarade
voulait faire. D’abord, nous avions pensé qu’il comptait renverser
l’ours; mais nous vîmes que la bête était trop rusée pour cela: elle
ne voulait pas avancer, de peur d’être jetée à bas, et s’accrochait
si bien avec ses grandes griffes et ses grosses pattes, que nous ne
pouvions imaginer quelle serait l’issue de ceci et où s’arrêterait la
bouffonnerie.
Mais Vendredi nous tira bientôt d’incertitude. Voyant que l’ours se
cramponnait à la branche et ne voulait point se laisser persuader
d’approcher davantage;—«Bien, bien! dit-il, toi pas venir plus loin,
moi aller, moi aller; toi pas venir avec moi, moi aller à toi.» Sur
ce, il se retire jusqu’au bout de la branche, et, la faisant fléchir
sous son poids, il s’y suspend et la courbe doucement jusqu’à ce qu’il
soit assez près de terre pour tomber sur ses pieds; puis il court à
son fusil, le ramasse et se plante là.
—«Eh bien, lui dis-je, Vendredi, que voulez-vous faire maintenant?
Pourquoi ne tirez-vous pas?»—«Pas tirer, répliqua-t-il, pas encore;
moi tirer maintenant, moi non tuer; moi rester, moi donner vous
encore un rire.»—Ce qu’il fit en effet, comme on le verra tout à
l’heure.—Quand l’ours vit son ennemi délogé, il déserta de la branche
où il se tenait, mais excessivement lentement, regardant derrière
lui à chaque pas et marchant à reculons, jusqu’à ce qu’il eût gagné
le corps de l’arbre. Alors, toujours l’arrière-train en avant, il
descendit, s’agrippant au tronc avec ses griffes et ne remuant qu’une
patte à la fois, très posément. Juste à l’instant où il allait appuyer
sa patte de derrière sur le sol, Vendredi s’avança sur lui, et, lui
appliquant le canon de son fusil dans l’oreille, il le fit tomber
roide mort comme une pierre.
Alors le maraud se retourna pour voir si nous n’étions pas à rire;
et quand il lut sur nos visages que nous étions fort satisfaits, il
poussa lui-même un grand ricanement, et nous dit: «Ainsi nous tue
ours dans ma contrée.»—«Vous les tuez ainsi? repris-je; comment! vous
n’avez pas de fusils?»—«Non, dit-il, pas fusils; mais tirer grand
beaucoup longues flèches.»
Ceci fut vraiment un bon divertissement pour nous; mais nous nous
trouvions encore dans un lieu sauvage, notre guide était grièvement
blessé, et nous savions à peine que faire. Les hurlements des loups
retentissaient toujours dans ma tête; et dans le fait, excepté le
bruit que j’avais jadis entendu sur le rivage d’Afrique, et dont j’ai
dit quelque chose déjà, je n’ai jamais rien ouï qui m’ait rempli d’une
si grande horreur.
Ces raisons, et l’approche de la nuit, nous faisaient une loi de
partir; autrement, comme l’eût souhaité Vendredi, nous aurions
certainement dépouillé cette bête monstrueuse de sa robe, qui valait
bien la peine d’être conservée; mais nous avions trois lieues à faire,
et notre guide nous pressait. Nous abandonnâmes donc ce butin et
poursuivîmes notre voyage.
La terre était toujours couverte de neige, bien que moins épaisse et
moins dangereuse que sur les montagnes. Des bêtes dévorantes, comme
nous l’apprîmes plus tard, étaient descendues dans la forêt et dans le
pays plat, pressées par la faim, pour chercher leur pâture, et avaient
fait de grands ravages dans les hameaux, où elles avaient surpris les
habitants, tué un grand nombre de leurs moutons et de leurs chevaux,
et même quelques personnes.
Nous avions à passer un lieu dangereux dont nous parlait notre guide;
s’il y avait encore des loups dans le pays, nous devions à coup sûr
les rencontrer là. C’était une petite plaine, environnée de bois de
tous côtés, et un long et étroit défilé où il fallait nous engager
pour traverser le bois et gagner le village, notre gîte.
Une demi-heure avant le coucher du soleil, nous entrâmes dans le
premier bois, et à soleil couché nous arrivâmes dans la plaine. Nous
ne rencontrâmes rien dans ce premier bois, si ce n’est que dans une
petite clairière, qui n’avait pas plus d’un quart de mille, nous
vîmes cinq grands loups traverser la route en toute hâte, l’un après
l’autre, comme s’ils étaient en chasse de quelque proie qu’ils avaient
en vue. Ils ne firent pas attention à nous, et disparurent en peu
d’instants.
Là-dessus, notre guide, qui, soit dit en passant, était un misérable
poltron, nous recommanda de nous mettre en défense; il croyait que
beaucoup d’autres allaient venir.
Nous tînmes nos armes prêtes et l’œil au guet; mais nous ne vîmes plus
de loups jusqu’à ce que nous eûmes pénétré dans la plaine après avoir
traversé ce bois, qui avait près d’une demi-lieue. Aussitôt que nous
y fûmes arrivés, nous ne manquâmes pas de sujet de regarder autour
de nous. Le premier objet qui nous frappa, ce fut un cheval mort,
c’est-à-dire un pauvre cheval que les loups avaient tué. Au moins
une douzaine d’entre eux étaient à la besogne, on ne peut pas dire
en train de le manger, mais plutôt de ronger les os, car ils avaient
dévoré toute la chair auparavant.
Nous ne jugeâmes point à propos de troubler leur festin, et ils ne
prirent pas garde à nous. Vendredi aurait bien voulu tirer sur eux,
mais je m’y opposai formellement, prévoyant que nous aurions sur les
bras plus d’affaires semblables que nous ne nous y attendions.—Nous
n’avions pas encore traversé la moitié de la plaine, quand, dans les
bois, à notre gauche, nous commençâmes à entendre les loups hurler
d’une manière effroyable, et aussitôt après nous en vîmes environ une
centaine venir droit à nous, tous en corps, et la plupart d’entre eux
en ligne, aussi régulièrement qu’une armée rangée par des officiers
expérimentés. Je savais à peine que faire pour les recevoir. Il me
sembla toutefois que le seul moyen était de nous serrer tous de front,
ce que nous exécutâmes sur-le-champ. Mais, pour qu’entre les décharges
nous n’eussions point trop d’intervalle, je résolus que seulement
de deux hommes l’un ferait feu, et que les autres, qui n’auraient
pas tiré, se tiendraient prêts à leur faire essuyer immédiatement
une seconde fusillade s’ils continuaient d’avancer sur nous; puis
que ceux qui auraient lâché leur coup d’abord ne s’amuseraient pas
à recharger leur fusil, mais s’armeraient chacun d’un pistolet, car
nous étions tous munis d’un fusil et d’une paire de pistolets. Ainsi
nous pouvions par cette tactique faire six salves, la moitié de nous
tirant à la fois. Néanmoins, pour le moment, il n’y eut pas nécessité:
à la première décharge nos ennemis firent halte, épouvantés, stupéfiés
du bruit autant que du feu. Quatre d’entre eux, frappés à la tête,
tombèrent morts; plusieurs autres furent blessés et se retirèrent
tout sanglants, comme nous pûmes le voir par la neige. Ils s’étaient
arrêtés, mais ils ne battaient point en retraite. Me ressouvenant
alors d’avoir entendu dire que les plus farouches animaux étaient
jetés dans l’épouvante à la voix de l’homme, j’enjoignis à tous nos
compagnons de crier aussi haut qu’ils le pourraient, et je vis que
le dicton n’était pas absolument faux; car, à ce cri, les loups
commencèrent à reculer et à faire volte-face. Sur le coup j’ordonnai
de saluer leur arrière-garde d’une seconde décharge, qui leur fit
prendre le galop, et ils s’enfuirent dans les bois.
Ceci nous donna le loisir de recharger nos armes, et, pour ne pas
perdre de temps, nous le fîmes en marchant. Mais à peine eûmes-nous
bourré nos fusils et repris la défensive, que nous entendîmes un bruit
terrible dans le même bois, à notre gauche; seulement c’était plus
loin, en avant, sur la route que nous devions suivre.
La nuit approchait et commençait à se faire noire, ce qui empirait
notre situation; et, comme le bruit croissait, nous pouvions aisément
reconnaître les cris et les hurlements de ces bêtes infernales.
Soudain nous aperçûmes deux ou trois troupes de loups sur notre
gauche, une derrière nous et une à notre front, de sorte que nous en
semblions environnés. Néanmoins, comme elles ne nous assaillaient
point, nous poussâmes en avant aussi vite que pouvaient aller nos
chevaux, ce qui, à cause de l’âpreté du chemin, n’était tout bonnement
qu’un grand trot. De cette manière nous vînmes au delà de la plaine,
en vue de l’entrée du bois à travers lequel nous devions passer; mais
notre surprise fut grande quand, arrivés au défilé, nous aperçûmes,
juste à l’entrée, un nombre énorme de loups à l’affût.
Tout à coup vers une autre percée du bois nous entendîmes la
détonation d’un fusil; et comme nous regardions de ce côté, apparut un
cheval, sellé et bridé, fuyant comme le vent, et ayant à ses trousses
seize ou dix-sept loups haletants: en vérité, il les avait sur ses
talons. Comme nous ne pouvions supposer qu’il tiendrait à cette
vitesse, nous ne mîmes pas en doute qu’ils finiraient par le joindre;
infailliblement il en a dû être ainsi.
Un spectacle plus horrible encore vint alors frapper nos regards:
ayant gagné la percée d’où le cheval était sorti, nous trouvâmes les
cadavres d’un autre cheval et de deux hommes dévorés par ces bêtes
cruelles. L’un de ces hommes était sans doute le même que nous avions
entendu tirer une arme à feu, car il avait près de lui un fusil
déchargé. Sa tête et la partie supérieure de son corps étaient rongées.
Cette vue nous remplit d’horreur, et nous ne savions où porter nos
pas; mais ces animaux, alléchés par la proie, tranchèrent bientôt
la question en se rassemblant autour de nous. Sur l’honneur, il y
en avait bien trois cents!—Il se trouvait, fort heureusement pour
nous, à l’entrée du bois, mais à une petite distance, quelques gros
arbres propres à la charpente, abattus l’été d’auparavant, et qui,
je le suppose, gisaient là en attendant qu’on les charriât. Je menai
ma petite troupe au milieu de ces arbres, nous nous rangeâmes en
ligne derrière le plus long, j’engageai tout le monde à mettre pied à
terre, et, gardant ce tronc devant nous comme un parapet, à former un
triangle ou trois fronts, renfermant nos chevaux dans le centre.
Nous fîmes ainsi et nous fîmes bien, car jamais il ne fut plus
furieuse charge que celle qu’exécutèrent sur nous ces animaux quand
nous fûmes en ce lieu: ils se précipitèrent en grondant, montèrent
sur la pièce de bois qui nous servait de parapet, comme s’ils se
jetaient sur leur proie. Cette fureur, à ce qu’il paraît, était
surtout excitée par la vue des chevaux placés derrière nous: c’était
là la curée qu’ils convoitaient. J’ordonnai à nos hommes de faire
feu comme auparavant, de deux hommes l’un, et ils ajustèrent si bien
qu’ils tuèrent plusieurs loups à la première décharge; mais il fut
nécessaire de faire un feu roulant, car ils avançaient sur nous comme
des diables, ceux de derrière poussant ceux de devant.
[Illustration: Ils se précipitèrent en grondant...]
Après notre seconde fusillade, nous pensâmes qu’ils s’arrêteraient un
peu, et j’espérais qu’ils allaient battre en retraite; mais ce ne fut
qu’une lueur, car d’autres s’élancèrent de nouveau. Nous fîmes donc
nos salves de pistolets. Je crois que dans ces quatre décharges nous
en tuâmes bien dix-sept ou dix-huit et que nous en estropiâmes le
double. Néanmoins ils ne quittaient pas la place.
Je ne me souciais pas de tirer notre dernier coup trop à la hâte.
J’appelai donc mon domestique, non pas mon serviteur Vendredi, il
était mieux employé: durant l’engagement il avait, avec la plus grande
dextérité imaginable, chargé mon fusil et le sien; mais, comme je
disais, j’appelai mon autre serviteur, et, lui donnant une corne à
poudre, je lui ordonnai de faire une grande traînée le long de la
pièce de charpente. Il obéit et n’avait eu que le temps de s’en aller,
quand les loups y revinrent, et quelques-uns étaient montés dessus,
lorsque, lâchant près de la poudre le chien d’un pistolet déchargé,
j’y mis le feu. Ceux qui se trouvaient sur la charpente furent
grillés, et six ou sept d’entre eux tombèrent ou plutôt sautèrent
parmi nous, soit par la force ou par la peur du feu. Nous les
dépêchâmes en un clin d’œil; et les autres furent si effrayés de cette
explosion, que la nuit fort près alors d’être close rendit encore plus
terrible, qu’ils se reculèrent un peu.
Là-dessus je commandai de faire une décharge générale de nos derniers
pistolets; après quoi nous jetâmes un cri. Les loups alors nous
montrèrent les talons, et aussitôt nous fîmes une sortie sur une
vingtaine d’estropiés que nous trouvâmes se débattant par terre, et
que nous achevâmes à coups de sabre, ce qui répondit à notre attente;
car les cris et les hurlements qu’ils poussèrent furent entendus par
leurs camarades, si bien qu’ils prirent congé de nous et s’enfuirent.
Nous en avions en tout expédié une soixantaine, et si c’eût été en
plein jour nous en aurions tué bien davantage. Le champ de bataille
étant ainsi déblayé, nous nous remîmes en route, car nous avions
encore près d’une lieue à faire. Plusieurs fois chemin faisant nous
entendîmes ces bêtes dévorantes hurler et crier dans les bois, et
plusieurs fois nous nous imaginâmes en voir quelques-unes; mais, nos
yeux étant éblouis par la neige, nous n’en étions pas certains. Une
heure après nous arrivâmes à l’endroit où nous devions loger. Nous
y trouvâmes la population glacée d’effroi et sous les armes, car la
nuit d’auparavant les loups et quelques ours s’étaient jetés dans le
village et y avaient porté l’épouvante. Les habitants étaient forcés
de faire le guet nuit et jour, mais surtout la nuit, pour défendre
leur bétail et se défendre eux-mêmes.
Le lendemain notre guide était si mal et ses membres si enflés par
l’apostème de ses deux blessures, qu’il ne put aller plus loin. Là
nous fûmes donc obligés d’en prendre un nouveau pour nous conduire
à Toulouse, où nous ne trouvâmes ni neige, ni loups, ni rien de
semblable, mais un climat chaud et un pays agréable et fertile.
Lorsque nous racontâmes notre aventure à Toulouse, on nous dit que
rien n’était plus ordinaire dans ces grandes forêts au pied des
montagnes, surtout quand la terre était couverte de neige. On nous
demanda beaucoup quelle espèce de guide nous avions trouvé pour oser
nous mener par cette route dans une saison si rigoureuse, et on nous
dit qu’il était fort heureux que nous n’eussions pas été tous dévorés.
Au récit que nous fîmes de la manière dont nous nous étions placés
avec les chevaux au milieu de nous, on nous blâma excessivement, et
on nous affirma qu’il y aurait eu cinquante à gager contre un que
nous eussions dû périr; car c’était la vue des chevaux qui avait
rendu les loups si furieux: ils les considéraient comme leur proie;
qu’en toute autre occasion ils auraient été assurément effrayés de
nos fusils; mais, qu’enrageant de faim, leur violente envie d’arriver
jusqu’aux chevaux les avait rendus insensibles au danger, et si, par
un feu roulant et à la fin par le stratagème de la traînée de poudre,
nous n’en étions venus à bout, qu’il y avait gros à parier que nous
aurions été mis en pièces; tandis que, si nous fussions demeurés
tranquillement à cheval et eussions fait feu comme des cavaliers, ils
n’auraient pas autant regardé les chevaux comme leur proie, voyant des
hommes sur leur dos. Enfin on ajoutait que si nous avions mis pied à
terre et avions abandonné nos chevaux, ils se seraient jetés dessus
avec tant d’acharnement que nous aurions pu nous éloigner sains et
saufs, surtout ayant en main des armes à feu et nous trouvant en si
grand nombre.
Pour ma part, je n’eus jamais de ma vie un sentiment plus profond
du danger; car, lorsque je vis plus de trois cents de ces bêtes
infernales, poussant des rugissements et la gueule béante, s’avancer
pour nous dévorer, sans que nous eussions rien pour nous réfugier
ou nous donner retraite, j’avais cru que c’en était fait de moi.
N’importe! je ne pense pas que je me soucie jamais de traverser les
montagnes; j’aimerais mieux faire mille lieues en mer, fussé-je sûr
d’essuyer une tempête par semaine.
Rien qui mérite mention ne signala mon passage à travers la France,
rien du moins dont d’autres voyageurs n’aient donné le récit
infiniment mieux que je ne le saurais. Je me rendis de Toulouse à
Paris; puis, sans faire nulle part un long séjour, je gagnai Calais,
et débarquai en bonne santé à Douvres, le 14 janvier, après avoir eu
une âpre et froide saison pour voyager.
J’étais parvenu alors au terme de mon voyage, et en peu de temps
j’eus autour de moi toutes mes richesses nouvellement recouvrées, les
lettres de change dont j’étais porteur ayant été payées couramment.
Mon principal guide et conseiller privé ce fut ma bonne vieille
veuve, qui, en reconnaissance de l’argent que je lui avais envoyé,
ne trouvait ni peines trop grandes ni soins trop onéreux quand il
s’agissait de moi. Je mis pour toutes choses ma confiance en elle si
complètement, que je fus parfaitement tranquille quant à la sûreté de
mon avoir; et, par le fait, depuis le commencement jusqu’à la fin,
je n’eus qu’à me féliciter de l’inviolable intégrité de cette bonne
gentlewoman.
J’eus alors la pensée de laisser mon avoir à cette femme, et de passer
à Lisbonne, puis de là au Brésil; mais de nouveaux scrupules religieux
vinrent m’en détourner.—Je pris donc le parti de demeurer dans ma
patrie, et, si j’en pouvais trouver le moyen, de me défaire de ma
plantation[19].
Dans ce dessein j’écrivis à mon vieil ami de Lisbonne. Il me répondit
qu’il trouverait aisément à vendre ma plantation dans le pays; mais
que, si je consentais à ce qu’au Brésil il l’offrît en mon nom aux
deux marchands, les survivants de mes curateurs, que je savais
fort riches, et qui, se trouvant sur les lieux, en connaissaient
parfaitement la valeur, il était sûr qu’ils seraient enchantés d’en
faire l’acquisition, et ne mettait pas en doute que je ne pusse en
tirer au moins 4 ou 5,000 pièces de huit.
J’y consentis donc et lui donnai pour cette offre mes instructions,
qu’il suivit. Au bout de huit mois, le bâtiment étant de retour, il me
fit savoir que la proposition avait été acceptée, et qu’ils avaient
adressé 33,000 pièces de huit à l’un de leurs correspondants à
Lisbonne pour effectuer le paiement.
De mon côté, je signai l’acte de vente en forme qu’on m’avait expédié
de Lisbonne, et je le fis passer à mon vieil ami, qui m’envoya
des lettres de change pour 32,800 pièces de huit[20], prix de ma
propriété, se réservant le paiement annuel de 100 moidores pour lui,
et plus tard pour son fils celui viager de 50 moidores[21], que je
leur avais promis et dont la plantation répondait comme d’une rente
inféodée.—Voici que j’ai donné la première partie de ma vie de fortune
et d’aventures, vie qu’on pourrait appeler une marqueterie de la
Providence, vie d’une bigarrure telle que le monde en pourra rarement
offrir de semblable. Elle commença follement, mais elle finit plus
heureusement qu’aucune de ses circonstances ne m’avait donné lieu de
l’espérer.
On pensera que, dans cet état complet de bonheur, je renonçai à
courir de nouveaux hasards, et il en eût été ainsi par le fait si
mes alentours m’y eussent aidé; mais j’étais accoutumé à une vie
vagabonde: je n’avais point de famille, point de parents; et, quoique
je fusse riche, je n’avais pas beaucoup de connaissances.—Je m’étais
défait de ma plantation au Brésil: cependant ce pays ne pouvait me
sortir de la tête, et j’avais une grande envie de reprendre ma volée;
je ne pouvais surtout résister au violent désir que j’avais de revoir
mon île, de savoir si les pauvres Espagnols l’habitaient, et comment
les scélérats que j’y avais laissés en avaient usé avec eux[22]!
Ma fidèle amie la veuve me déconseilla de cela, et m’influença si bien
que pendant environ sept ans elle prévint mes courses lointaines.
Durant ce temps je pris sous ma tutelle mes deux neveux, fils d’un de
mes frères. L’aîné ayant quelque bien, je l’élevai comme un gentleman,
et pour ajouter à son aisance je lui constituai un legs après ma
mort. Le cadet, je le confiai à un capitaine de navire, et au bout de
cinq ans, trouvant en lui un garçon judicieux, brave et entreprenant,
je lui confiai un bon vaisseau et je l’envoyai en mer. Ce jeune
homme m’entraîna moi-même plus tard, tout vieux que j’étais, dans de
nouvelles aventures.
Cependant je m’établis ici en partie, car premièrement je me mariai,
et cela non à mon désavantage ou à mon déplaisir. J’eus trois enfants,
deux fils et une fille; mais ma femme étant morte et mon neveu
revenant à la maison après un fort heureux voyage en Espagne, mes
inclinations à courir le monde et ses importunités prévalurent, et
m’engagèrent à m’embarquer dans son navire comme simple négociant pour
les Indes Orientales. Ce fut en l’année 1694.
Dans ce voyage je visitai ma nouvelle colonie dans l’île, je vis
mes successeurs les Espagnols, j’appris toute l’histoire de leur
vie et celle des vauriens que j’y avais laissés: comment d’abord
ils insultèrent les pauvres Espagnols, comment plus tard ils
s’accordèrent, se brouillèrent, s’unirent et se séparèrent, et comment
à la fin les Espagnols furent obligés d’user de violence; comment ils
furent soumis par les Espagnols, combien les Espagnols en usèrent
honnêtement avec eux. C’est une histoire, si elle était écrite, aussi
pleine de variété et d’événements merveilleux que la mienne, surtout
aussi quant à leurs batailles avec les Caribes qui débarquèrent
dans l’île, et quant aux améliorations qu’ils apportèrent à l’île
elle-même. Enfin, j’appris encore comment trois d’entre eux firent une
tentative sur la terre ferme et ramenèrent cinq femmes et onze hommes
prisonniers, ce qui fit qu’à mon arrivée je trouvai une vingtaine
d’enfants dans l’île.
J’y séjournai vingt jours environ et j’y laissai de bonnes provisions
de toutes choses nécessaires, principalement des armes, de la poudre,
des balles, des vêtements, des outils et deux artisans que j’avais
amenés d’Angleterre avec moi, nommément un charpentier et un forgeron.
En outre, je leur partageai le territoire: je me réservai la propriété
de tout, mais je leur donnai respectivement telles parts qui leur
convenaient. Ayant arrêté toutes ces choses avec eux et les ayant
engagés à ne pas quitter l’île, je les y laissai.
De là je touchai au Brésil, d’où j’envoyai une embarcation que j’y
achetai et de nouveaux habitants pour la colonie. En plus des autres
subsides, je leur adressais sept femmes que j’avais trouvées propres
pour le service ou pour le mariage si quelqu’un en voulait. Quant
aux Anglais, je leur avais promis, s’ils voulaient s’adonner à la
culture, de leur envoyer des femmes d’Angleterre avec une bonne
cargaison d’objets de nécessité, ce que plus tard je ne pus effectuer.
Ces garçons devinrent très honnêtes et très diligents après qu’on
les eut domptés et qu’ils eurent établi à part leurs propriétés. Je
leur expédiai aussi du Brésil cinq vaches dont trois près de vêler,
quelques moutons et quelques porcs, qui, lorsque je revins, s’étaient
considérablement multipliés.
Mais de toutes ces choses, et de la manière dont 300 Caribes firent
une invasion et ruinèrent leurs plantations; de la manière dont ils
livrèrent contre cette multitude de sauvages deux batailles, où
d’abord ils furent défaits et perdirent un des leurs; puis enfin, une
tempête ayant submergé les canots de leurs ennemis, de la manière
dont ils les affamèrent, les détruisirent presque tous, restaurèrent
leurs plantations, en reprirent possession et vécurent paisiblement
dans l’île[23].
De toutes ces choses, dis-je, et de quelques incidents surprenants
de mes nouvelles aventures durant encore dix années, je donnerai une
relation plus circonstanciée ci-après.
Ce proverbe naïf si usité en Angleterre, CE QUI EST ENGENDRÉ DANS L’OS
NE SORTIRA PAS DE LA CHAIR[24], ne s’est jamais mieux vérifié que dans
l’histoire de ma vie. On pourrait penser qu’après trente-cinq années
d’affliction et une multiplicité d’infortunes que peu d’hommes avant
moi, pas un seul peut-être, n’avait essuyées, et qu’après environ sept
années de paix et de jouissance dans l’abondance de toutes choses,
devenu vieux alors, je devais être à même ou jamais d’apprécier tous
les états de la vie moyenne et de connaître le plus propre à rendre
l’homme complètement heureux. Après tout ceci, dis-je, on pourrait
penser que la propension naturelle à courir, qu’à mon entrée dans le
monde j’ai signalée comme si prédominante en mon esprit, était usée;
que la partie volatile de mon cerveau était évaporée ou tout au moins
condensée, et qu’à soixante et un ans d’âge j’aurais le goût quelque
peu casanier, et aurais renoncé à hasarder davantage ma vie et ma
fortune.
Qui plus est, le commun motif des entreprises lointaines n’existait
point pour moi: je n’avais point de fortune à faire, je n’avais rien
à rechercher; eussé-je gagné 10,000 livres sterling, je n’eusse pas
été plus riche: j’avais déjà du bien à ma suffisance et à celle de
mes héritiers, et ce que je possédais accroissait à vue d’œil; car,
n’ayant pas une famille nombreuse, je n’aurais pu dépenser mon revenu
qu’en me donnant un grand train de vie, une suite brillante, des
équipages, du faste et autres choses semblables, aussi étrangères à
mes habitudes qu’à mes inclinations. Je n’avais donc rien à faire qu’à
demeurer tranquille, à jouir pleinement de ce que j’avais acquis et à
le voir fructifier chaque jour entre mes mains.
Aucune de ces choses cependant n’eut d’effet sur moi, ou du moins
assez pour étouffer le violent penchant que j’avais à courir de
nouveau le monde, penchant qui m’était inhérent comme une maladie
chronique. Voir ma nouvelle plantation dans l’île, et la colonie que
j’y avais laissée, était le désir qui roulait le plus incessamment
dans ma tête. Je rêvais de cela toute la nuit et mon imagination
s’en berçait tout le jour. C’était le point culminant de toutes mes
pensées, et mon cerveau travaillait cette idée avec tant de fixité et
de contention que j’en parlais dans mon sommeil. Bref, rien ne pouvait
la bannir de mon esprit; elle envahissait si tyranniquement tous mes
entretiens, que ma conversation en devenait fastidieuse; impossible à
moi de parler d’autre chose: tous mes discours rabâchaient là-dessus
jusqu’à l’impertinence, à tel point que je m’en aperçus moi-même.
J’ai souvent entendu dire à des personnes de grand sens que tous les
bruits accrédités dans le monde sur les spectres et les apparitions
sont dus à la force de l’imagination et au puissant effet de
l’illusion sur nos esprits; qu’il n’y a ni revenants, ni fantômes
errants, ni rien de semblable, qu’à force de repasser passionnément
la vie et les mœurs de nos amis qui ne sont plus, nous nous les
représentons si bien qu’il nous est possible, en des circonstances
extraordinaires, de nous figurer les voir, leur parler et en recevoir
des réponses, quand au fond dans tout cela il n’y a qu’ombre et
vapeur.—Et, par le fait, c’est chose fort incompréhensible.
Pour ma part, je ne sais encore à cette heure s’il y a de réelles
apparitions, des spectres, des promenades de gens après leur mort, ou
si dans toutes les histoires de ce genre qu’on nous raconte il n’y a
rien qui ne soit le produit des vapeurs, des esprits malades et des
imaginations égarées; mais ce que je sais, c’est que mon imagination
travaillait à un tel degré et me plongeait dans un tel excès de
vapeurs, ou qu’on appelle cela comme on voudra, que souvent je me
croyais être sur les lieux mêmes, à mon vieux château derrière les
arbres, et voyais mon premier Espagnol, le père de Vendredi et les
infâmes matelots que j’avais laissés dans l’île. Je me figurais même
que je leur parlais; et bien que je fusse tout à fait éveillé, je les
regardais fixement comme s’ils eussent été en personne devant moi.
J’en vins souvent à m’effrayer moi-même des objets qu’enfantait mon
cerveau.—Une fois, dans mon sommeil, le premier Espagnol et le père de
Vendredi me peignirent si vivement la scélératesse des trois corsaires
de matelots, que c’était merveille. Ils me racontaient que ces
misérables avaient tenté cruellement de massacrer tous les Espagnols,
et qu’ils avaient mis le feu aux provisions par eux amassées, à
dessein de les réduire à l’extrémité et de les faire mourir de faim,
choses qui ne m’avaient jamais été dites, et qui pourtant en fait
étaient toutes vraies. J’en étais tellement frappé, et c’était si
réel pour moi, qu’à cette heure je les voyais et ne pouvais qu’être
persuadé que cela était vrai ou devait l’être. Aussi quelle n’était
pas mon indignation quand l’Espagnol faisait ses plaintes, et comme je
leur rendais justice en les traduisant devant moi et les condamnant
tous trois à être pendus! On verra en son lieu ce que là dedans il y
avait de réel; car quelle que fût la cause de ce songe et quels que
fussent les esprits secrets et familiers qui me l’inspirassent, il s’y
trouvait, dis-je, toutefois beaucoup de choses exactes. J’avoue que
ce rêve n’avait rien de vrai à la lettre et dans ses particularités;
mais l’ensemble en était si vrai, l’infâme et perfide conduite de
ces trois fieffés coquins ayant été tellement au delà de tout ce que
je puis dire, que mon songe n’approchait que trop de la réalité, et
que si plus tard je les eusse punis sévèrement et fait pendre tous,
j’aurais été dans mon droit et justifiable devant Dieu et devant les
hommes.
Mais revenons à mon histoire. Je vécus quelques années dans cette
situation d’esprit: pour moi nulle jouissance de la vie, point
d’heures agréables, de diversion attachante, qui ne tinssent en
quelque chose à mon idée fixe; à tel point que ma femme, voyant
mon esprit si uniquement préoccupé, me dit un soir très gravement
qu’à son avis j’étais sous le coup de quelque impulsion secrète et
puissante de la Providence, qui avait décrété mon retour là-bas, et
qu’elle ne voyait rien qui s’opposât à mon départ que mes obligations
envers une femme et des enfants. Elle ajouta qu’à la vérité elle ne
pouvait songer à aller avec moi; mais que, comme elle était sûre
que si elle venait à mourir, ce voyage serait la première chose que
j’entreprendrais, et que, comme cette chose lui semblait décidée
là-haut, elle ne voulait pas être l’unique empêchement; car, si je
le jugeais convenable et que je fusse résolu à partir... Ici elle me
vit si attentif à ses paroles et la regarder si fixement, qu’elle
se déconcerta un peu et s’arrêta. Je lui demandai pourquoi elle ne
continuait point et n’achevait pas ce qu’elle allait me dire; mais je
m’aperçus que son cœur était trop plein et que des larmes roulaient
dans ses yeux.