Le 1er.—Le matin, en regardant du côté de la mer, à la marée basse,
j’aperçus par extraordinaire sur le rivage quelque chose de gros qui
ressemblait assez à un tonneau; quand je m’en fus approché, je vis que
c’était un baril et quelques débris du vaisseau qui avaient été jetés
sur le rivage par le dernier ouragan. Portant alors mes regards vers
la carcasse du vaisseau, il me sembla qu’elle sortait au-dessus de
l’eau plus que de coutume. J’examinai le baril qui était sur la grève,
je reconnus qu’il contenait de la poudre à canon, mais qu’il avait
pris l’eau et que cette poudre ne formait plus qu’une masse aussi dure
qu’une pierre. Néanmoins, provisoirement, je le roulai plus loin sur
le rivage, et je m’avançai sur les sables le plus près possible de la
coque du navire, afin de mieux la voir.
Quand je fus descendu tout proche, je trouvai sa position étonnamment
changée. Le château de proue, qui d’abord était enfoncé dans le sable,
était alors élevé de six pieds au moins, et la poupe, que la violence
de la mer avait brisée et séparée du reste peu de temps après que j’y
eus fait mes dernières recherches, avait été lancée, pour ainsi dire,
et jetée sur le côté. Le sable s’était tellement amoncelé près de
l’arrière, que là où auparavant une grande étendue d’eau m’empêchait
d’approcher à plus d’un quart de mille sans me mettre à la nage, je
pouvais marcher jusqu’au vaisseau quand la marée était basse. Je fus
d’abord surpris de cela, mais bientôt je conclus que le tremblement
de terre devait en être la cause; et, comme il avait augmenté le bris
du vaisseau, chaque jour il venait au rivage quantité de choses que
la mer avait détachées, et que les vents et les flots roulaient par
degrés jusqu’à terre.
Ceci vint me distraire totalement de mon dessein de changer
d’habitation et ma principale affaire, ce jour-là, fut de chercher à
pénétrer dans le vaisseau: mais je vis que c’était une chose que je
ne devais point espérer, car son intérieur était encombré de sable.
Néanmoins, comme j’avais appris à ne désespérer de rien, je résolus
d’en arracher par morceaux ce que je pourrais, persuadé que tout ce
que j’en tirerais me serait de quelque utilité.
Le 3.—Je commençai par scier un bau qui maintenait la partie
supérieure proche le gaillard d’arrière, et, quand je l’eus coupé,
j’ôtai tout ce que je pus du sable qui embarrassait la portion la plus
élevée; mais, la marée venant à monter, je fus obligé de m’en tenir là
pour cette fois.
Le 4.—J’allai à la pêche, mais je ne pris aucun poisson que j’osasse
manger; ennuyé de ce passe-temps, j’étais sur le point de me retirer,
quand j’attrapai un petit dauphin. Je m’étais fait une grande ligne
avec du fil de caret, mais je n’avais point d’hameçons; néanmoins
je prenais assez de poisson et tout autant que je m’en souciais. Je
l’exposais au soleil et je le mangeais sec.
[Illustration: J’attrapai un petit dauphin.]
Le 5.—Je travaillai sur la carcasse; je coupai un second bau, et je
tirai des ponts trois grandes planches de sapin; je les liai ensemble,
et les fis flotter vers le rivage quand vint le flot de la marée.
Le 6.—Je travaillai sur la carcasse; j’en arrachai quantité de
chevilles et autres ferrures; ce fut une rude besogne. Je rentrai chez
moi très fatigué, et j’eus envie de renoncer à ce sauvetage.
Le 7.—Je retournai à la carcasse, mais non dans l’intention d’y
travailler; je trouvai que par son propre poids elle s’était affaissée
depuis que les baux étaient sciés, et que plusieurs pièces du
bâtiment semblaient se détacher. Le fond de la cale était tellement
entr’ouvert, que je pouvais voir dedans: elle était presque emplie de
sable et d’eau.
Le 8.—J’allai à la carcasse, et je portai avec moi une pince pour
démanteler le pont, qui pour lors était entièrement débarrassé d’eau
et de sable; j’enfonçai deux planches que j’amenai aussi à terre avec
la marée. Je laissai là ma pince pour le lendemain.
Le 9.—J’allai à la carcasse, et avec mon levier je pratiquai une
ouverture dans la coque du bâtiment; je sentis plusieurs tonneaux,
que j’ébranlai avec la pince sans pouvoir les défoncer. Je sentis
également le rouleau de plomb d’Angleterre; je le remuai, mais il
était trop lourd pour que je pusse le transporter.
Les 10, 11, 12, 13 et 14.—J’allai chaque jour à la carcasse, et j’en
tirai beaucoup de pièces de charpente, des bordages, des planches et
deux ou trois cents livres de fer.
Le 15.—J’emportai deux haches, pour essayer si je ne pourrais point
couper un morceau du rouleau de plomb en y appliquant le taillant de
l’une, que j’enfoncerais avec l’autre; mais comme il était recouvert
d’un pied et demi d’eau environ, je ne pus frapper aucun coup qui
portât.
Le 16.—Il avait fait un grand vent durant la nuit, la carcasse
paraissait avoir beaucoup souffert de la violence des eaux; mais je
restai si longtemps dans les bois à attraper des pigeons pour ma
nourriture, que la marée m’empêcha d’aller au bâtiment ce jour-là.
Le 17.—J’aperçus quelques morceaux des débris jetés sur le rivage, à
deux milles de moi environ; je m’assurai de ce que ce pouvait être, et
je trouvai que c’était une pièce de l’éperon, trop pesante pour que je
l’emportasse.
Le 24.—Chaque jour jusqu’à celui-ci je travaillai sur la carcasse, et
j’en ébranlai si fortement plusieurs parties à l’aide de ma pince,
qu’à la première grande marée flottèrent plusieurs futailles et deux
coffres de matelot; mais, comme le vent soufflait de la côte, rien
ne vint à terre ce jour-là, si ce n’est quelques membrures et une
barrique pleine de porc du Brésil que l’eau et le sable avaient gâté.
Je continuai ce travail jusqu’au 15 juin, en en exceptant le temps
nécessaire pour me procurer des aliments, que je fixai toujours,
durant cette occupation, à la marée haute, afin que je pusse être prêt
pour le jusant. Alors j’avais assez amassé de charpentes, de planches
et de ferrures pour construire un bon bateau si j’eusse su comment.
Je parvins aussi à recueillir, en différentes fois et en différents
morceaux, près de cent livres de plomb laminé.