Le 16.—En descendant sur le rivage, je trouvai un grand chélone
ou tortue de mer, le premier que je vis. C’était assurément pure
mauvaise chance, car ils n’étaient pas rares sur cette terre; et s’il
m’était arrivé d’être sur le côté opposé de l’île, j’aurais pu en
avoir par centaines tous les jours, comme je le fis plus tard; mais
peut-être les aurais-je payés assez cher.
[Illustration: Je trouvais un grand chélone ou tortue de mer.]
Le 17.—J’employai ce jour à faire cuire ma tortue: je trouvai dedans
soixante œufs, et sa chair me parut la plus agréable et la plus
savoureuse que j’eusse goûtée de ma vie, n’ayant eu d’autre viande que
celle de chèvre ou d’oiseau depuis que j’avais abordé à cet horrible
séjour.
Le 18.—Il plut toute la journée, et je ne sortis pas. La pluie me
semblait froide, j’étais transi, chose extraordinaire dans cette
latitude.
Le 19.—J’étais fort mal, et je grelottais comme si le temps eût été
froid.
Le 20.—Je n’eus pas de repos de toute la nuit, mais la fièvre et de
violentes douleurs dans la tête.
Le 21.—Je fus très mal, et effrayé presque à la mort par
l’appréhension d’être, en ma triste situation, malade et sans secours.
Je priai Dieu pour la première fois depuis la tourmente essuyée au
large de Hull; mais je savais à peine ce que je disais ou pourquoi je
le disais: toutes mes pensées étaient confuses.
Le 22.—J’étais un peu mieux, mais dans l’affreuse transe de faire une
maladie.
Le 23.—Je fus derechef fort mal; j’étais glacé et frissonnant et
j’avais une violente migraine.
Le 24.—Beaucoup de mieux.
Le 25.—Fièvre violente; l’accès, qui me dura sept heures, était
alternativement froid et chaud et accompagné de sueurs affaiblissantes.
Le 26.—Il y eut du mieux; et, comme je n’avais point de vivres, je
pris mon fusil, mais je me sentis très faible. Cependant je tuai une
chèvre, que je traînai jusque chez moi avec beaucoup de difficulté;
j’en grillai quelques morceaux, que je mangeai. J’aurais désiré les
faire bouillir pour avoir du consommé, mais je n’avais point de pot.
Le 27.—La fièvre redevint si aiguë, que je restai au lit tout le jour,
sans boire ni manger. Je mourais de soif, mais j’étais si affaibli
que je n’eus pas la force de me lever pour aller chercher de l’eau.
J’invoquai Dieu de nouveau, mais j’étais dans le délire; et quand il
fut passé, j’étais si ignorant que je ne savais que dire; seulement
j’étais étendu et je criais;—SEIGNEUR, JETTE UN REGARD SUR MOI!
SEIGNEUR, AIE PITIÉ DE MOI! SEIGNEUR, FAIS-MOI MISÉRICORDE!—Je suppose
que je ne fis rien autre chose pendant deux ou trois heures, jusqu’à
ce que, l’accès ayant cessé, je m’endormis pour ne me réveiller que
fort avant dans la nuit. A mon réveil, je me sentis soulagé, mais
faible et excessivement altéré. Néanmoins, comme je n’avais point
d’eau dans toute mon habitation, je fus forcé de rester couché
jusqu’au matin, et je me rendormis. Dans ce second sommeil, j’eus ce
terrible songe:
Il me semblait que j’étais étendu sur la terre, en dehors de ma
muraille, à la place où je me trouvais quand après le tremblement
de terre éclata l’ouragan, et que je voyais un homme qui, d’une
nuée épaisse et noire, descendait à terre au milieu d’un tourbillon
éclatant de lumière et de feu. Il était de pied en cap resplendissant
comme une flamme, tellement que je ne pouvais le fixer du regard.
Sa contenance était vraiment effroyable: la dépeindre par des mots
serait impossible. Quand il posa le pied sur le sol, la terre me parut
s’ébranler, juste comme elle avait fait lors du tremblement, et tout
l’air sembla, en mon imagination, sillonné de traits de feu.
A peine était-il descendu sur la terre qu’il s’avança pour me tuer
avec une longue pique qu’il tenait à la main; et, quand il fut parvenu
vers une éminence peu éloignée, il me parla, et j’ouïs une voix si
terrible qu’il me serait impossible d’exprimer la terreur qui s’empara
de moi; tout ce que je puis dire, c’est que j’entendis ceci:—«PUISQUE
TOUTES CES CHOSES NE T’ONT POINT PORTÉ AU REPENTIR, TU MOURRAS!»—A ces
mots, il me sembla qu’il levait sa lance pour me tuer.
Que nul de ceux qui liront jamais cette relation ne s’attende à ce que
je puisse dépeindre les angoisses de mon âme lors de cette terrible
vision, qui me fit souffrir même durant mon rêve; et il ne me serait
pas plus possible de rendre l’impression qui resta gravée dans mon
esprit après mon réveil, après que j’eus reconnu que ce n’était qu’un
songe.
J’avais, hélas! perdu toute connaissance de Dieu; ce que je devais aux
bonnes instructions de mon père avait été effacé par huit années de
cette vie licencieuse que mènent les gens de mer, et par la constante
et seule fréquentation de tout ce qui était, comme moi, pervers et
libertin au plus haut degré. Je ne me souviens pas d’avoir eu pendant
tout ce temps une seule pensée qui tendît à m’élever vers Dieu ou à me
faire descendre en moi-même pour réfléchir sur ma conduite.
Sans désir du bien, sans conscience du mal, j’étais plongé dans une
sorte de stupidité d’âme. Je valais tout au juste ce qu’on pourrait
supposer valoir le plus endurci, le plus insouciant, le plus impie
d’entre tous nos marins, n’ayant pas le moindre sentiment, ni de
crainte de Dieu dans les dangers, ni de gratitude après la délivrance.
En se remémorant la portion déjà passée de mon histoire, on répugnera
moins à me croire lorsque j’ajouterai qu’à travers la foule de misères
qui jusqu’à ce jour m’étaient advenues je n’avais eu pas une seule
fois la pensée que c’était la main de Dieu qui me frappait, que
c’était un juste châtiment pour ma faute, pour ma conduite rebelle à
mon père, pour l’énormité de mes péchés présents, ou pour le cours
général de ma coupable vie. Lors de mon expédition désespérée sur la
côte d’Afrique, je n’avais jamais songé à ce qu’il adviendrait de moi,
ni souhaité que Dieu me dirigeât dans ma course, ni qu’il me gardât
des dangers qui vraisemblablement m’environnaient, soit de la voracité
des bêtes, soit de la cruauté des sauvages. Je ne prenais aucun souci
de Dieu ou de la Providence; j’obéissais purement, comme la brute, aux
mouvements de ma nature, et c’était tout au plus si je suivais les
principes du sens commun.
Quand je fus délivré et recueilli en mer par le capitaine portugais,
qui en usa si bien avec moi et me traita avec tant d’équité et de
bienveillance, je n’eus pas le moindre sentiment de gratitude. Après
mon second naufrage, après que j’eus été ruiné et en danger de périr
à l’abord de cette île, bien loin d’avoir quelques remords et de
regarder ceci comme un châtiment du ciel, seulement je me disais
souvent que j’étais un malheureux chien, né pour être toujours
misérable.
Il est vrai qu’aussitôt que j’eus pris terre et que j’eus vu que tout
l’équipage était noyé et moi seul épargné, je tombai dans une sorte
d’extase et de ravissement d’âme qui, fécondés de la grâce de Dieu,
auraient pu aboutir à une sincère reconnaissance; mais cet élancement
passa comme un éclair, et se termina en un commun mouvement de joie
de se retrouver en vie[15], sans la moindre réflexion sur la bonté
signalée de la main qui m’avait préservé, qui m’avait mis à part pour
être préservé, tandis que tout le reste avait péri; je ne me demandai
pas même pourquoi la Providence avait eu ainsi pitié de moi. Ce fut
une joie toute semblable à celle qu’éprouvent communément les marins
qui abordent à terre après un naufrage, dont ils noient le souvenir
dans un _bowl_ de _punch_, et qu’ils oublient presque aussitôt qu’il
est passé.—Et tout le cours de ma vie avait été comme cela!
Même, lorsque dans la suite des considérations obligées m’eurent fait
connaître ma situation, et en quel horrible lieu j’avais été jeté hors
de toute société humaine, sans aucune espérance de secours, et sans
aucun espoir de délivrance, aussitôt que j’entrevis la possibilité de
vivre et que je ne devais point périr de faim, tout le sentiment de
mon affliction s’évanouit; je commençai à être fort aise: je me mis
à travailler à ma conservation et à ma subsistance, bien éloigné de
m’affliger de ma position comme d’un jugement du ciel, et de penser
que le bras de Dieu s’était appesanti sur moi. De semblables pensées
n’avaient pas accoutumé de me venir à l’esprit.
La croissance du blé, dont j’ai fait mention dans mon _Journal_,
eut premièrement une petite influence sur moi; elle me toucha
assez fortement aussi longtemps que j’y crus voir quelque chose de
miraculeux; mais dès que cette idée tomba, l’impression que j’en avais
reçue tomba avec elle, ainsi que je l’ai déjà dit.
Il en fut de même du tremblement de terre, quoique rien en soi ne
saurait être plus terrible, ni conduire plus immédiatement à l’idée
de la puissance invisible qui seule gouverne de si grandes choses;
néanmoins, à peine la première frayeur passée, l’impression qu’il
avait faite sur moi s’en alla aussi: je n’avais pas plus le sentiment
de Dieu ou de ses jugements et que ma présente affliction était
l’œuvre de ses mains, que si j’avais été dans l’état le plus prospère
de la vie.
Mais quand je tombai malade et que l’image des misères de la mort
vint peu à peu se placer devant moi, quand mes esprits commencèrent à
s’affaisser sous le poids d’un mal violent et que mon corps fut épuisé
par l’ardeur de la fièvre, ma conscience, si longtemps endormie, se
réveilla; je me reprochai ma vie passée, dont l’insigne perversité
avait provoqué la justice de Dieu à m’infliger des châtiments inouïs
et à me traiter d’une façon si cruelle.
Ces réflexions m’oppressèrent dès le deuxième et le troisième jour
de mon indisposition, et dans la violence de la fièvre et des âpres
reproches de ma conscience, elles m’arrachèrent quelques paroles qui
ressemblaient à une prière adressée à Dieu. Je ne puis dire cependant
que ce fut une prière faite avec ferveur et confiance, ce fut plutôt
un cri de frayeur et de détresse. Le désordre de mes esprits, mes
remords cuisants, l’horreur de mourir dans un si déplorable état
et de poignantes appréhensions me faisaient monter des vapeurs au
cerveau, et, dans ce trouble de mon âme, je ne savais ce que ma
langue articulait; ce dut être toutefois quelque exclamation comme
celle-ci:—«SEIGNEUR! QUELLE MISÉRABLE CRÉATURE JE SUIS! SI JE VIENS
À ÊTRE MALADE, ASSURÉMENT JE MOURRAI FAUTE DE SECOURS! SEIGNEUR, QUE
DEVIENDRAI-JE?»—Alors des larmes coulèrent en abondance de mes yeux,
et il se passa un long temps avant que je pusse en proférer davantage.
Dans cet intervalle me revinrent à l’esprit les bons avis de mon père,
et sa prédiction, dont j’ai parlé au commencement de cette histoire,
que si je faisais ce coup de tête, Dieu ne me bénirait point, et que
j’aurais dans la suite tout le loisir de réfléchir sur le mépris que
j’aurais fait de ses conseils lorsqu’il n’y aurait personne qui pût me
prêter assistance.—«Maintenant, dis-je à haute voix, les paroles de
mon cher père sont accomplies, la justice de Dieu m’a atteint, et je
n’ai personne pour me secourir ou m’entendre. J’ai méconnu la voix de
la Providence, qui m’avait généreusement placé dans un état et dans
un rang où j’aurais pu vivre dans l’aisance et dans le bonheur; mais
je n’ai point voulu concevoir cela, ni apprendre de mes parents à
connaître les biens attachés à cette condition. Je les ai délaissés
pleurant sur ma folie; et maintenant, abandonné, je pleure sur les
conséquences de cette folie. J’ai refusé leur aide et leur appui,
qui auraient pu me produire dans le monde et m’y rendre toute chose
facile; maintenant j’ai des difficultés à combattre contre lesquelles
la nature même ne prévaudrait pas, et je n’ai ni assistance, ni aide,
ni conseil, ni réconfort.»—Et je m’écriai alors:—«SEIGNEUR, VIENS A
MON AIDE, CAR JE SUIS DANS UNE GRANDE DÉTRESSE!»
Ce fut la première prière, si je puis l’appeler ainsi, que j’eusse
faite depuis plusieurs années. Mais je retourne à mon _Journal_.
Le 28.—Un tant soit peu soulagé par le repos que j’avais pris, et mon
accès étant tout à fait passé, je me levai. Quoique je fusse encore
plein de l’effroi et de la terreur de mon rêve, je fis réflexion
cependant que l’accès de fièvre reviendrait le jour suivant, et
qu’il fallait en ce moment me procurer de quoi me rafraîchir et me
soutenir quand je serais malade. La première chose que je fis, ce fut
de mettre de l’eau dans une grande bouteille carrée et de la placer
sur ma table, à portée de mon lit; puis, pour enlever la crudité et
la qualité fiévreuse de l’eau, j’y versai et mêlai environ un quart
de pinte de _rhum_. Je coupai alors un morceau de viande de bouc, je
le fis griller sur des charbons, mais je n’en pus manger que fort
peu. Je sortis pour me promener; mais j’étais très faible et très
mélancolique, j’avais le cœur navré de ma misérable condition et
j’appréhendais le retour de mon mal pour le lendemain. A la nuit,
je fis mon souper de trois œufs de tortue, que je fis cuire sous la
cendre, et que je mangeai à la coque, comme on dit. Ce fut là, autant
que je puis m’en souvenir, le premier morceau pour lequel je demandai
la bénédiction de Dieu depuis qu’il m’avait donné la vie.
[Illustration: Je le fis griller sur des charbons.]
Après avoir mangé, j’essayai de me promener; mais je me trouvai si
affaibli, que je pouvais à peine porter mon mousquet,—car je ne
sortais jamais sans lui.—Aussi je n’allai pas loin, et je m’assis à
terre, contemplant la mer qui s’étendait devant moi calme et douce.
Tandis que j’étais assis là, il me vint à l’esprit ces pensées:
«Qu’est-ce que la terre et la mer dont j’ai vu tant de régions? d’où
cela a-t-il été produit? que suis-je moi-même? que sont toutes les
créatures, sauvages ou policées, humaines ou brutes? d’où sortons-nous?
«Sûrement nous avons tous été faits par quelque secrète puissance, qui
a formé la terre et l’océan, l’air et les cieux, mais quelle est-elle?»
J’inférai donc naturellement de ces propositions que c’est Dieu qui a
créé tout cela.—«Bien! Mais si Dieu a fait toutes ces choses, il les
guide et les gouverne toutes, ainsi que tout ce qui les concerne; car
l’Être qui a pu engendrer toutes ces choses doit certainement avoir la
puissance de les conduire et de les diriger.
«S’il en est ainsi, rien ne peut arriver dans le grand département de
ces œuvres sans sa connaissance ou sans son ordre.
«Et si rien ne peut arriver sans qu’il le sache, il sait que je suis
ici dans une affreuse condition, et si rien n’arrive sans son ordre,
il a ordonné que tout ceci m’advînt.»
Il ne se présenta rien à mon esprit qui pût combattre une seule de
ces conclusions; c’est pourquoi je demeurai convaincu que Dieu avait
ordonné tout ce qui m’était survenu, et que c’était par sa volonté
que j’avais été amené à cette affreuse situation, Dieu seul étant le
maître non seulement de mon sort, mais de toutes choses qui se passent
dans le monde; et il s’ensuivit immédiatement cette réflexion:
«Pourquoi Dieu a-t-il agi ainsi envers moi? Qu’ai-je fait pour être
ainsi traité?»
Alors ma conscience me retint court devant cet examen, comme si
j’avais blasphémé, et il me sembla qu’une voix me criait:—«Malheureux!
tu demandes ce que tu as fait? Jette un regard en arrière sur ta vie
coupable et dissipée, et demande-toi ce que tu n’as pas fait! Demande
pourquoi tu n’as pas été anéanti il y a longtemps? pourquoi tu n’as
pas été noyé dans la rade de Yarmouth? pourquoi tu n’as pas été tué
dans le combat lorsque le corsaire de Sallé captura le vaisseau?
pourquoi tu n’as pas été dévoré par les bêtes féroces de la côte
d’Afrique, ou englouti là, quand tout l’équipage périt excepté toi? Et
après cela te rediras-tu: Qu’ai-je donc fait?»
Ces réflexions me stupéfièrent; je ne trouvai pas un mot à dire, pas
un mot à me répondre. Triste et pensif, je me relevai, je rebroussai
vers ma retraite, et je passai par-dessus ma muraille, comme pour
aller me coucher; mais mon esprit était péniblement agité, je n’avais
nulle envie de dormir. Je m’assis sur une chaise, et j’allumai ma
lampe, car il commençait à faire nuit. Comme j’étais alors fortement
préoccupé du retour de mon indisposition, il me revint en la pensée
que les Brésiliens, dans toutes leurs maladies, ne prennent d’autres
remèdes que leur tabac, et que dans un de mes coffres j’en avais
un bout de rouleau tout à fait préparé, et quelque peu de vert non
complètement trié.
J’allai à ce coffre, conduit par le ciel sans doute, car j’y trouvai
tout à la fois la guérison de mon corps et de mon âme. Je l’ouvris et
j’y trouvai ce que je cherchais, le tabac; et, comme le peu de livres
que j’avais sauvés y étaient aussi renfermés, j’en tirai une des
Bibles dont j’ai parlé plus haut, et que jusqu’alors je n’avais pas
ouvertes, soit faute de loisir, soit par indifférence. Je pris donc
une Bible, et je l’apportai avec le tabac sur ma table.
Je ne savais quel usage faire de ce tabac, ni s’il était convenable
ou contraire à ma maladie; pourtant j’en fis plusieurs essais, comme
si j’avais décidé qu’il devait être bon d’une façon ou d’une autre.
J’en mis d’abord un morceau de feuille dans ma bouche et je le mâchai:
cela m’engourdit de suite le cerveau, parce que ce tabac était vert et
fort, et que je n’y étais pas très accoutumé. J’en fis ensuite infuser
pendant une heure ou deux dans un peu de _rhum_ pour prendre cette
potion en me couchant; enfin j’en fis brûler sur un brasier, et je me
tins le nez au-dessus aussi près et aussi longtemps que la chaleur
et la virulence purent me le permettre; j’y restai presque jusqu’à
suffocation.
Durant ces opérations je pris la Bible et je commençai à lire; mais
j’avais alors la tête trop troublée par le tabac pour supporter une
lecture. Seulement, ayant ouvert le livre au hasard, les premières
paroles que je rencontrai furent celles-ci:—«INVOQUE-MOI AU JOUR DE
TON AFFLICTION, ET JE TE DÉLIVRERAI, ET TU ME GLORIFIERAS.»
Ces paroles étaient tout à fait applicables à ma situation; elles
firent quelque impression sur mon esprit, au moment où je les lus,
moins pourtant qu’elles n’en firent par la suite; car le mot
délivrance n’avait pas de son pour moi, si je puis m’exprimer ainsi.
C’était chose si éloignée et à mon sentiment si impossible, que je
commençai à parler comme firent les enfants d’Israël quand il leur
fut promis de la chair à manger.—«DIEU PEUT-IL DRESSER UNE TABLE
DANS LE DÉSERT?» Moi, je disais:—«DIEU LUI-MÊME PEUT-IL ME TIRER DE
CE LIEU?»—Et, comme ce ne fut qu’après de longues années que quelque
lueur d’espérance brilla, ce doute prévalait très souvent dans mon
esprit; mais, quoiqu’il en soit, ces paroles firent une très grande
impression sur moi, et je méditai sur elles fréquemment. Cependant il
se faisait tard, et le tabac m’avait, comme je l’ai dit, tellement
appesanti la tête qu’il me prit envie de dormir, de sorte que,
laissant ma lampe allumée dans ma grotte, de crainte que je n’eusse
besoin de quelque chose pendant la nuit, j’allai me mettre au lit;
mais, avant de me coucher, je fis ce que je n’avais fait de ma vie,
je m’agenouillai et je priai Dieu d’accomplir pour moi la promesse
de me délivrer si je l’invoquais au jour de ma détresse. Après cette
prière brusque et incomplète je bus le _rhum_ dans lequel j’avais
fait tremper le tabac; mais il en était si chargé et si fort que ce
ne fut qu’avec beaucoup de peine que je l’avalai. Là-dessus je me mis
au lit et je sentis aussitôt cette potion me porter violemment à la
tête; mais je tombai dans un si profond sommeil que je ne m’éveillai
que le lendemain vers trois heures de l’après-midi, autant que j’en
pus juger par le soleil; je dirai plus, je suis à peu près d’opinion
que je dormis tout le jour, toute la nuit suivante et une partie du
surlendemain; car autrement je ne sais comment j’aurais pu oublier
une journée dans mon calcul des jours, de la semaine, ainsi que je
le reconnus quelques années après. Si j’avais commis cette erreur en
traçant et retraçant la même ligne, j’aurais dû oublier plus d’un
jour. Un fait certain, c’est que j’eus ce mécompte, et que je ne sus
jamais d’où il était provenu.
Quoi qu’il en soit, quand je me réveillai, je me trouvai parfaitement
rafraîchi, et l’esprit dispos et joyeux. Lorsque je fus levé, je me
sentis plus fort que la veille; mon estomac était mieux, j’avais faim;
bref, je n’eus pas d’accès le lendemain, et je continuai d’aller de
mieux en mieux. Ceci se passa le 29.
Le 30.—C’était mon bon jour, mon jour d’intermittence. Je sortis avec
mon mousquet, mais j’eus le soin de ne point trop m’éloigner. Je tuai
un ou deux oiseaux de mer, assez semblables à des oies sauvages; je
les apportai au logis; mais je ne fus point tenté d’en manger; et
je me contentai de quelques œufs de tortue, qui étaient fort bons.
Le soir, je réitérai la médecine, que je supposais m’avoir fait du
bien,—je veux dire le tabac infusé dans du _rhum_,—seulement j’en bus
moins que la première fois; je n’en mâchai point et je ne pris pas de
fumigation. Néanmoins, le jour suivant, qui était le 1er juillet, je
ne fus pas aussi bien que je l’avais espéré, j’eus un léger sentiment
de frisson, mais ce ne fut que peu de chose.