Le 16.—Je terminai mon échelle, dont je me servais ainsi: d’abord je
montais sur le haut de la palissade, puis je l’amenais à moi et la
replaçais en dedans. Ma demeure me parut alors complète; car j’y avais
assez de place dans l’intérieur, et rien ne pouvait venir à moi du
dehors, à moins de passer d’abord par-dessus ma muraille.
Juste le lendemain que cet ouvrage fut achevé, je faillis voir tous
mes travaux renversés d’un seul coup, et perdre moi-même la vie. Voici
comment: j’étais occupé derrière ma tente, à l’entrée de ma grotte,
lorsque je fus horriblement effrayé par une chose vraiment affreuse;
tout à coup la terre s’éboula de la voûte de ma grotte et du flanc de
la montagne qui me dominait, et deux des poteaux que j’avais placés
dans ma grotte craquèrent effroyablement. Je fus remué jusque dans les
entrailles; mais, ne soupçonnant pas la cause réelle de ce fracas, je
pensai seulement que c’était la voûte de ma grotte qui croulait, comme
elle avait déjà croulé en partie. De peur d’être englouti, je courus
vers mon échelle, et, ne m’y croyant pas encore en sûreté, je passai
par-dessus ma muraille, pour échapper à des quartiers de rocher
que je m’attendais à voir fondre sur moi. Sitôt que j’eus posé le
pied hors de ma palissade, je reconnus qu’il y avait un épouvantable
tremblement de terre. Le sol sur lequel j’étais s’ébranla trois fois
à environ huit minutes de distance, et ces trois secousses furent si
violentes, qu’elles auraient pu renverser l’édifice le plus solide qui
ait jamais été. Un fragment énorme se détacha de la cime d’un rocher
situé proche de la mer, à environ un demi-mille de moi, et tomba avec
un tel bruit que, de ma vie, je n’en avais entendu de pareil. L’Océan
même me parut violemment agité. Je pense que les secousses avaient été
plus fortes encore sous les flots que dans l’île.
N’ayant jamais rien senti de semblable, ne sachant pas même que cela
existât, je fus tellement atterré que je restai là comme mort ou
stupéfié, et le mouvement de la terre me donna des nausées comme à
quelqu’un ballotté sur la mer. Mais le bruit de la chute du rocher me
réveilla, m’arracha à ma stupeur, et me remplit d’effroi. Mon esprit
n’entrevit plus alors que l’écroulement de la montagne sur ma tente
et l’anéantissement de tous mes biens; et cette idée replongea une
seconde fois mon âme dans la torpeur.
Après que la troisième secousse fut passée et qu’il se fut écoulé
quelque temps sans que j’eusse rien senti de nouveau, je commençai à
reprendre courage; pourtant je n’osais pas encore repasser par-dessus
ma muraille, de peur d’être enterré tout vif: je demeurais immobile,
assis à terre, profondément abattu et désolé, ne sachant que résoudre
et que faire. Durant tout ce temps je n’eus pas une seule pensée
sérieuse de religion, si ce n’est cette banale invocation: _Seigneur,
ayez pitié de moi!_ qui cessa en même temps que le péril.
Tandis que j’étais dans cette situation, je m’aperçus que le ciel
s’obscurcissait et se couvrait de nuages comme s’il allait pleuvoir;
bientôt après le vent se leva par degrés, et en moins d’une demi-heure
un terrible ouragan se déclara. La mer se couvrit tout à coup d’écume,
les flots inondèrent le rivage, les arbres se déracinèrent: bref, ce
fut une affreuse tempête. Elle dura près de trois heures, ensuite elle
alla en diminuant; et au bout de deux autres heures tout était rentré
dans le calme, et il commença à pleuvoir abondamment.
Cependant j’étais toujours étendu sur la terre, dans la terreur et
l’affliction, lorsque soudain je fis réflexion que ces vents et cette
pluie étant la conséquence du tremblement de terre, il devait être
passé, et que je pouvais me hasarder à retourner dans ma grotte. Cette
pensée ranima mes esprits; et, la pluie aidant aussi à me persuader,
j’allai m’asseoir dans ma tente; mais la violence de l’orage menaçant
de la renverser, je fus contraint de me retirer dans ma grotte,
quoique j’y fusse fort mal à l’aise, tremblant qu’elle ne s’écroulât
sur ma tête.
Cette pluie excessive m’obligea à un nouveau travail, c’est-à-dire à
pratiquer une rigole au travers de mes fortifications, pour donner un
écoulement aux eaux, qui, sans cela, auraient inondé mon habitation.
Après être resté quelque temps dans ma grotte sans éprouver de
nouvelles secousses, je commençai à être un peu plus rassuré; et, pour
ranimer mes sens, qui avaient grand besoin de l’être, j’allai à ma
petite provision, et je pris une petite goutte de _rhum_; alors, comme
toujours, j’en usai très sobrement, sachant bien qu’une fois bu il ne
me serait pas possible d’en avoir d’autre.
Il continua de pleuvoir durant toute la nuit et une grande partie du
lendemain, ce qui m’empêcha de sortir. L’esprit plus calme, je me mis
à réfléchir sur ce que j’avais de mieux à faire. Je conclus que l’île
étant sujette aux tremblements de terre, je ne devais pas vivre dans
une caverne et qu’il me fallait songer à construire une petite hutte
dans un lieu découvert, que, pour ma sûreté, j’entourerais également
d’un mur; persuadé qu’en restant où j’étais, je serais un jour ou
l’autre enterré tout vif.
Ces pensées me déterminèrent à éloigner ma tente de l’endroit qu’elle
occupait justement au-dessous d’une montagne menaçante qui, sans nul
doute, l’ensevelirait à la première secousse. Je passai les deux
jours suivants, les 19 et 20 avril, à chercher où et comment je
transporterais mon habitation.
La crainte d’être englouti vivant m’empêchait de dormir tranquille, et
la crainte de coucher dehors, sans aucune défense, était presque aussi
grande; mais quand, regardant autour de moi, je voyais le bel ordre
où j’avais mis toute chose, et combien j’étais agréablement caché
et à l’abri de tout danger, j’éprouvais la plus grande répugnance à
déménager.
Dans ces entrefaites je réfléchis que l’exécution de ce projet me
demanderait beaucoup de temps, et qu’il me fallait, malgré les
risques, rester où j’étais, jusqu’à ce que je me fusse fait un
campement, et que je l’eusse rendu assez sûr pour aller m’y fixer.
Cette décision me tranquillisa pour un temps, et je résolus de me
mettre à l’ouvrage avec toute la diligence possible, pour me bâtir
dans un cercle, comme la première fois, un mur de pieux, de câbles,
etc., et d’y établir ma tente quand il serait fini, mais de rester où
j’étais jusqu’à ce que cet enclos fût terminé et prêt à me recevoir.
C’était le 21.
Le 22.—Dès le matin j’avisai au moyen de réaliser mon dessein, mais
j’étais dépourvu d’outils. J’avais trois grandes haches et une grande
quantité de hachettes,—car nous avions emporté des hachettes pour
trafiquer avec les Indiens;—mais à force d’avoir coupé et taillé des
bois durs et noueux, elles étaient toutes émoussées et ébréchées.
Je possédais bien une pierre à aiguiser, mais je ne pouvais la faire
tourner en même temps que je repassais. Cette difficulté me coûta
autant de réflexions qu’un homme d’État pourrait en dépenser sur un
grand point de politique, ou un juge sur une question de vie ou de
mort. Enfin j’imaginai une roue à laquelle j’attachai un cordon, pour
la mettre en mouvement au moyen de mon pied tout en conservant mes
deux mains libres.
NOTA.—Je n’avais jamais vu ce procédé mécanique en Angleterre, ou du
moins je ne l’avais point remarqué, quoique j’aie observé depuis qu’il
y est très commun; en outre, cette pierre était très grande et très
lourde, et je passai une semaine entière à amener cette machine à
perfection.
Les 28 et 29.—J’employai ces deux jours à aiguiser mes outils, le
procédé pour faire tourner ma pierre allant très bien.
[Illustration: J’employai ces deux jours à aiguiser mes outils.]
Le 30.—M’étant aperçu depuis longtemps que ma provision de biscuit
diminuait, j’en fis la revue et je me réduisis à un biscuit par jour,
ce qui me rendit le cœur très chagrin.