JANVIER 1660.

Le 1er.—Chaleur toujours excessive. Je sortis pourtant de grand matin

et sur le tard avec mon fusil, et je me reposai dans le milieu du

jour. Ce soir-là, m’étant avancé dans les vallées situées vers le

centre de l’île, j’y découvris une grande quantité de boucs, mais

très farouches et très difficiles à approcher; je résolus cependant

d’essayer si je ne pourrais pas dresser mon chien à les chasser par

devers moi.

Le 2.—En conséquence, je sortis le lendemain avec mon chien, et je le

lançai contre les boucs; mais je fus désappointé, car tous lui firent

face; et, comme il comprit parfaitement le danger, il ne voulut pas

même se risquer près d’eux.

[Illustration: Tous lui firent face.]

Le 3.—Je commençai mon retranchement ou ma muraille; et, comme j’avais

toujours quelque crainte d’être attaqué, je résolus de le faire très

épais et très solide.

NOTA.—Cette clôture ayant déjà été décrite, j’omets à dessein dans ce

_Journal_ ce que j’en ai dit plus haut. Il suffira de prier d’observer

que je n’employai pas moins de temps que depuis le 3 janvier jusqu’au

14 avril pour l’établir, la terminer et la perfectionner, quoiqu’elle

n’eût pas plus de vingt-quatre verges d’étendue; elle décrivait un

demi-cercle à partir d’un point du rocher jusqu’à un second point

éloigné du premier d’environ huit verges, et, dans le fond, juste au

centre, se trouvait la porte de ma grotte.

Je travaillai très péniblement durant tout cet intervalle, contrarié

par les pluies non seulement plusieurs jours, mais quelquefois

plusieurs semaines de suite. Je m’étais imaginé que je ne saurais être

parfaitement à couvert avant que ce rempart fût entièrement achevé.

Il est aussi difficile de croire que d’exprimer la peine que me coûta

chaque chose, surtout le transport des pieux depuis les bois, et leur

enfoncement dans le sol; car je les avais faits beaucoup plus gros

qu’il n’était nécessaire. Cette palissade terminée, et son extérieur

étant doublement défendu par un revêtement de gazon adossé contre pour

la dissimuler, je me persuadai que s’il advenait qu’on abordât sur

cette terre, on n’apercevrait rien qui ressemblât à une habitation; et

ce fut fort heureusement que je la fis ainsi, comme on pourra le voir

par la suite dans une occasion remarquable.

Chaque jour j’allais chasser et faire ma ronde dans les bois, à moins

que la pluie ne m’en empêchât, et dans ces promenades je faisais

assez souvent la découverte d’une chose ou d’une autre à mon profit.

Je trouvais surtout une sorte de pigeons sauvages qui ne nichaient

point sur les arbres comme font les ramiers, mais dans des trous de

rocher, à la manière des pigeons domestiques. Je pris quelques-uns de

leurs petits pour essayer de les nourrir et de les apprivoiser, et j’y

réussis. Mais quand ils furent plus grands, il s’envolèrent; le manque

de nourriture en fut la principale cause, car je n’avais rien à leur

donner. Quoi qu’il en soit, je découvrais fréquemment leurs nids, et

j’y prenais leurs pigeonneaux dont la chair était excellente.

[Illustration: C’était une sorte de pigeons sauvages.]

En administrant mon ménage, je m’aperçus qu’il me manquait beaucoup de

choses, que de prime abord je me crus incapable de fabriquer, ce qui

au fait se vérifia pour quelques-unes: par exemple, je ne pus jamais

amener une futaille au point d’être cerclée. J’avais un petit baril ou

deux, comme je l’ai noté plus haut; mais il fut tout à fait hors de ma

portée d’en faire un sur leur modèle; j’employai pourtant plusieurs

semaines à cette tentative: je ne sus jamais l’assembler sur ses fonds

ni joindre assez exactement ses douves pour y faire tenir de l’eau;

ainsi je fus encore obligé de passer outre.

En second lieu, j’étais dans une grande pénurie de lumière; sitôt

qu’il faisait nuit, ce qui arrivait ordinairement vers sept heures,

j’étais forcé de me mettre au lit. Je me ressouvins de la masse de

cire vierge dont j’avais fait des chandelles pendant mon aventure

d’Afrique; mais je n’en avais point alors. Mon unique ressource fut

donc, quand j’eus tué une chèvre, d’en conserver la graisse, et avec

une petite écuelle de terre glaise, que j’avais fait cuire au soleil

et dans laquelle je mis une mèche d’étoupe, de me faire une lampe dont

la flamme me donna une lueur, mais une lueur moins constante et plus

sombre que la clarté d’un flambeau.

Au milieu de tous mes travaux il m’arriva de trouver, en visitant

mes bagages, un petit sac qui, ainsi que je l’ai déjà fait savoir,

avait été empli de grains pour la nourriture de la volaille à bord du

vaisseau,—non pas lors de notre voyage, mais, je le suppose, lors de

son précédent retour de Lisbonne.—Le peu de grains qui était resté

dans le sac avait été tout dévoré par les rats, et je n’y voyais plus

que de la balle et de la poussière; or, ayant besoin de ce sac pour

quelque autre usage,—c’était, je crois, pour y mettre de la poudre

lorsque je la partageai de crainte du tonnerre,—j’allai en secouer la

balle au pied du rocher, sur un des côtés de mes fortifications.

C’était un peu avant les grandes pluies mentionnées précédemment que

je jetai cette poussière sans y prendre garde, pas même assez pour

me souvenir que j’avais vidé là quelque chose. Quand, au bout d’un

mois ou environ, j’aperçus quelques tiges vertes qui sortaient de

terre, j’imaginai d’abord que c’étaient quelques plantes que je ne

connaissais point; mais quels furent ma surprise et mon étonnement

lorsque peu de temps après je vis environ dix ou douze épis d’une orge

verte et parfaite, de la même qualité que celle d’Europe, voire même

que notre orge d’Angleterre.

[Illustration: J’aperçus quelques tiges vertes qui sortaient de terre.]

Il serait impossible d’exprimer mon ébahissement et le trouble de mon

esprit à cette occasion. Jusque-là ma conduite ne s’était appuyée

sur aucun principe religieux; au fait, j’avais très peu de notions

religieuses dans la tête, et dans tout ce qui m’était advenu je

n’avais vu que l’effet du hasard, ou, comme on dit légèrement, du bon

plaisir de Dieu; sans même chercher, en ce cas, à pénétrer les fins

de la Providence et son ordre qui régit les événements de ce monde.

Mais après que j’eus vu croître de l’orge dans un climat que je savais

n’être pas propre à ce grain, surtout ne sachant pas comment il était

venu là, je fus étrangement émerveillé, et je commençai à me mettre

dans l’esprit que Dieu avait miraculeusement fait pousser cette orge

sans le concours d’aucune semence, uniquement pour me faire subsister

dans ce misérable désert.

Cela me toucha un peu le cœur et me fit couler des larmes des yeux, et

je commençai à me féliciter de ce qu’un tel prodige eût été opéré en

ma faveur; mais le comble de l’étrange pour moi, ce fut de voir près

des premières, tout le long du rocher, quelques tiges éparpillées qui

semblaient être des tiges de riz, et que je reconnus pour telles parce

que j’en avais vu croître quand j’étais sur les côtes d’Afrique.

Non seulement je pensai que la Providence m’envoyait ces présents;

mais, étant persuadé que sa libéralité devait s’étendre encore plus

loin, je parcourus de nouveau toute cette portion de l’île que j’avais

déjà visitée, cherchant dans tous les coins et au pied de tous les

rochers, dans l’espoir de découvrir une plus grande quantité de ces

plantes; mais je n’en trouvai pas d’autres. Enfin, il me revint à

l’esprit que j’avais secoué en cet endroit le sac qui avait contenu

la nourriture de la volaille, et le miracle commença à disparaître.

Je dois l’avouer, ma religieuse reconnaissance envers la providence

de Dieu s’évanouit aussitôt que j’eus découvert qu’il n’y avait rien

que de naturel dans cet événement. Cependant il était si étrange et

si inopiné, qu’il ne méritait pas moins ma gratitude que s’il eût

été miraculeux. En effet, n’était-ce pas tout aussi bien l’œuvre de

la Providence que s’ils étaient tombés du ciel, que ces dix ou douze

grains fussent restés intacts quand tout le reste avait été ravagé par

les rats; et, qu’en outre, je les eusse jetés précisément dans ce lieu

abrité par une roche élevée, où ils avaient pu germer aussitôt; tandis

qu’en cette saison, partout ailleurs, ils auraient été brûlés par le

soleil et détruits?

Comme on peut le croire, je recueillis soigneusement les épis de

ces blés dans leur saison, ce qui fut environ à la fin de juin;

et, mettant en réserve jusqu’au moindre grain, je résolus de semer

tout ce que j’en avais, dans l’espérance qu’avec le temps j’en

récolterais assez pour faire du pain. Quatre années s’écoulèrent avant

que je pusse me permettre d’en manger; encore n’en usai-je qu’avec

ménagement, comme je le dirai plus tard en son lieu: car tout ce que

je confiai à la terre, la première fois, fut perdu pour avoir mal pris

mon temps en le semant justement avant la saison sèche; de sorte qu’il

ne poussa pas, ou poussa tout au moins fort mal. Nous reviendrons

là-dessus.

Outre cette orge, il y avait vingt ou trente tiges de riz, que je

conservai avec le même soin et dans le même but, c’est-à-dire pour me

faire du pain ou plutôt diverses sortes de mets; j’avais trouvé le

moyen de cuire sans four, bien que plus tard j’en aie fait un. Mais

retournons à mon journal.

Je travaillai très assidûment pendant ces trois mois et demi à la

construction de ma muraille. Le 14 avril, je la fermai, me réservant

de pénétrer dans mon enceinte au moyen d’une échelle, et non point

d’une porte, afin qu’aucun signe extérieur ne pût trahir mon

habitation.

Aventures surprenantes de Robinson Crusoé · 第 21 / 62 题