Ta voix, ta même voix de colombe blessée
Sonne plaintivement dans ta gorge lassée.
J'entends encor l'écho des paroles d'antan
Lorsque les mots ailés s'envolent en chantant.
Mais je ne comprends plus les syllabes; j'oublie
Ce qui fait leur langueur et leur mélancolie.
Je crois t'ouïr parler un langage inconnu
Sur des airs dont mon coeur s'est en vain souvenu,
Et je perçois parmi la musique rhythmée
La voix d'une étrangère ou d'une morte aimée.
V
Reine du magique palais,
En ce jeu cruel que tu joues,
Comme tes soeurs, tu te complais
Aux larmes roulant sur nos joues.
Quand tu presses le vin des coeurs
L'étoile de tes yeux rutile,
L'étoile de tes yeux vainqueurs
Rit de la lâcheté virile.
Tandis que, dans la paix du soir,
Les désirs--tels de mauvais anges--
Portent aux meules du pressoir
Les grappes des rouges vendanges.
Soit! en tes rêves assassins
Grise-toi des pourpres foulées
Et noue au-dessous de tes seins
Des peaux fauves et tavelées.
Sois la bacchante que les dieux
Lâchent sur la terre; promène
L'orgueil de tes flancs radieux
Au milieu de la vigne humaine.
Va! que les héros asservis
Et les poètes que tu crées
Se courbent hurlants et ravis
Devant tes colères sacrées:
Tes triomphes sont imparfaits,
Ta gloire sanglante est un leurre;
Tu n'as pas su que je t'aimais
Et tu ne sais pas que je pleure.