Je ne sais même pas ce qu'on nomme les ans,
Ni combien de matins, combien de jours pesants
Ont écrasé l'errante amère et résignée,
Homme, ni quelles eaux lustrales l'ont baignée
Où le secret des dieux demeure enseveli,
Quelles eaux de pitié, de refuge et d'oubli,
Emportant dans le cours pacifique des fleuves
Tout un faix dilué de souffrance et d'épreuves.
A peine un souvenir obscur survit en moi,
Heure d'angoisse, heure de détresse et d'effroi
Qui m'a fait tressaillir d'une crainte ignorée:
Des reîtres ont voulu m'entraîner, à l'orée
De la forêt; j'ai fui leurs lèvres et leurs mains,
Eperdue, à travers les rochers sans chemins,
Et je frissonne encor de l'étreinte éludée
Jadis, quand mon horreur de vierge dénudée
Écoutait survenir l'approche des pas lourds.
Cependant par des soirs, solitaires toujours,
J'ai miré mon visage au miroir des fontaines
Et tendu vers mon front des lèvres incertaines
Dont la source perfide a glacé le désir;
Et l'ombre s'effaça que j'ai voulu saisir,
Comme un pâle soleil qui sombre au flot nocturne,
Sans avoir accueilli mon baiser taciturne.
Mais voici que ta voix grave qui m'effrayait
Parle plus doucement à mon coeur inquiet
Et qu'après les assauts de la tempête rude
Des astres bienveillants dorent la solitude.
Donc j'entrerai sans peur dans la maison.
Salut,
Seuil, et que les haillons du passé révolu
S'envolent de ma chair au vent qui les emporte
Ainsi qu'un vain linceul d'où jaillit une morte
Pour renaître en splendeur de soleil exalté,
Belle de sa jeunesse et de sa nudité.