_Pour Bernard Lazare._
I
Face d'ombre, je viens à toi; la nuit m'emporte.
Poussière évanouie aux plis blancs d'un linceul,
Pâle vierge oubliée et que j'honore seul
D'une fleur morte hélas! moins que ta grâce morte,
Je viens à toi qui dors au fond des siècles lourds
Et dont le pur tombeau fait les lèvres fidèles:
Je n'ai pas entendu les mots qui naissaient d'elles
Ni goûté la douceur de tes tristes amours:
Mais je pleure ton corps et son charme équivoque
Et les baisers trop lents qui l'auraient effleuré,
Chair de jadis, désir dont je me suis leurré
Parce qu'un même appel de buccins nous évoque
Vers les mêmes cyprès noirs et silencieux...
Vain appel, vaine ombre et menteuses fanfares:
Jamais je ne clorai de mes lèvres avares
Tes yeux désenchantés qui connurent les dieux.
Sommeille loin de moi près de la mer antique
Sous un ciel insulté par de confuses voix
Où la vague qui chante encor comme autrefois
Entrechoque les mâts du port aromatique:
Toujours l'âpre soleil et la foule et l'embrun,
Loin de moi, troubleront ta poussière ignorée
Et l'inutile fleur que je t'ai consacrée
Ne réjouira pas ta cendre d'un parfum.