Je t'aimais et les dieux ont dénoué nos bras,
Et nous vivons à la dérive au cours des heures;
Et je ne t'entends plus quand tu ris ou tu pleures:
Mais je viendrai vers toi quand tu m'appelleras.
A la dérive! des palais au bord des fleuves,
D'impérieuses voix m'invitent, dans la nuit
Et par les aubes; mais qu'importe? l'eau s'enfuit
Et je ferme mes yeux aux chevelures veuves.
Je sais: l'hôtellerie est pleine de buveurs:
Au mur rit la lambrusque et la rose trémière
Et les raisins gonflés d'aurore et de lumière
Versent les vieux soleils dans les cerveaux rêveurs.
Les sveltes baladins, les joueuses de lyre
Et les masques d'amour y glissent dans le soir
Et la terrasse est vide où je pourrais m'asseoir:
Je n'aborderai pas aux perrons de porphyre;
Nulle reine en manteau de pourpre et d'argent clair
Ne tendra sur le seuil ses lèvres vers ma bouche;
Voile noire, carène noire, ombre farouche,
La nef sans gouvernail s'en va jusqu'à la mer
Et je m'endormirai parmi les vagues vertes,
Parmi les mornes flots sans borne, à moins qu'un soir,
Sur une rive heureuse, au sommet de la tour
Dominant la vallée et les terres désertes,
Tu ne paraisses dans ta robe de soleil
Et tu ne m'offres en un geste qui pardonne
Tes cheveux éployés plus riches que l'automne
Et les baisers anciens plus doux que le sommeil.