Mes pères sont heureux encore: je célèbre

Le culte de ma race avec l’eau de mes yeux[64].

Mais je suis seul: ma mort éteint l’autel funèbre...

L’éternel abandon menace mes aïeux.

[64] On fait des libations d’eau aux mânes.

MISRAKÉSI.

Le roi est encore dans les ténèbres: la lampe n’est pas loin, mais elle

est cachée.

TCHATOURICA.

Maître, ne désespérez pas de l’avenir: vous êtes jeune; une de vos

femmes vous donnera un fils pour acquitter votre dette envers vos aïeux.

(_A part._) Le roi ne m’écoute pas; mais de l’excès du mal sortira le

remède.

LE ROI, _en proie à la plus violente douleur_.

Ainsi va se tarir une race féconde:

C’est le sang de Pourou, c’est son nom qui se perd,

Comme le fleuve saint[65] à l’eau pure et profonde

Meurt sans laisser de trace au sable du désert!

[65] La Sarasvatî.

(_Il s’évanouit._)

TCHATOURICA, _effrayée_.

Maître, reprenez vos sens, revenez à vous.

MISRAKÉSI.

Faut-il dès maintenant rendre la joie à son cœur? Non: quand la mère des

dieux[66] est venue voir Sacountalâ, je l’ai entendue lui dire: «Les

dieux attendent des sacrifices conformes aux rites[67]; ils ont intérêt

à te réunir le plus tôt possible à l’époux qui doit les offrir avec

toi.» Je n’ai plus aucune raison de m’attarder ici: je vais consoler

Sacountalâ par le récit de tout ce que j’ai vu et entendu. (_Elle

s’élance dans les airs._)

[66] Aditi; voir Acte VII, p. 161.

[67] Ils en ont besoin, comme les mânes.

VOIX _derrière la scène_.

Au meurtre! à l’assassin! On ne tue pas les brahmanes!

LE ROI, _reprenant ses sens et prêtant l’oreille_.

N’est-ce pas Mâdhavya qui crie: Au secours!

TCHATOURICA.

Pourvu que le malheureux n’ait pas été surpris par Pinggalicâ avec le

tableau dans les mains!

LE ROI.

Tchatouricâ, va dire de ma part à la reine qu’elle a tort de laisser

prendre tant de libertés à ses suivantes.

TCHATOURICA.

J’y cours. (_Elle sort._)

LA MÊME VOIX _derrière la scène_.

Au meurtre! On ne tue pas les brahmanes!

LE ROI.

C’est bien mon pauvre brahmane; sa voix est étranglée par la peur. Holà!

quelqu’un! (_Entre le chambellan._)

LE CHAMBELLAN.

J’attends les ordres de Sa Majesté.

LE ROI.

Entends-tu Mâdhavya? Va voir ce qu’il a à crier.

LE CHAMBELLAN.

J’obéis. (_Il sort et revient très agité._)

LE ROI.

Pârvatâyana, il n’est pas arrivé de malheur?

LE CHAMBELLAN.

Non...

LE ROI.

Mais qu’as-tu donc?

Est-ce encor l’effet de l’âge?...

Pourquoi trembles-tu si fort?

Ainsi frissonne et se tord

Un figuier que bat l’orage!

LE CHAMBELLAN.

Grand roi, sauve ton ami.

LE ROI.

De quoi est-il menacé?

LE CHAMBELLAN.

D’un grand danger.

LE ROI.

Explique-toi.

LE CHAMBELLAN.

Tu sais,... le Belvédère des nuages,... d’où l’on a une si belle vue...

LE ROI.

Eh bien! que s’y est-il passé?

LE CHAMBELLAN.

L’infortuné touchait à la plus haute cime

Où le paon n’a jamais volé d’un seul essor,

Quand un être invisible a saisi sa victime...

Il ne l’a pas lâchée encor!

LE ROI, _se levant brusquement_.

Quoi! on ose s’attaquer à mon palais même! Ah! le fardeau du pouvoir est

trop lourd!

Surveiller un peuple? Serrer

Le frein aux passions des autres?

Mais c’est déjà trop d’espérer

Dompter les nôtres!

LA VOIX.

Au secours! au secours!

LE ROI. (_Il s’élance et chancelle._)

Ami, ne crains rien.

LA VOIX.

«Ne crains rien!» C’est facile à dire. Il me tord le cou, et tout à

l’heure il va le briser comme une canne à sucre.

LE ROI, _jetant un regard de côté_.

Mon arc! vite! mon arc!

UNE YAVANI[68], _entrant_.

[68] Les Yavanîs sont des esclaves étrangères, sortes d’amazones, au

service des rois: à l’origine peut-être des _Ioniennes_,

c’est-à-dire des Grecques.

Maître, voici l’arc, les flèches et le bouclier. (_Le roi prend l’arc et

les flèches._)

AUTRE VOIX _derrière la scène_.

En vain tu me résisterais!

Car je vais te tuer comme le tigre tue

Et déchire à plaisir sa victime abattue,

Pour se repaître de sang frais!

Et maintenant,... appelle encore

Douchanta, ce vengeur de toute iniquité:

Enfin l’on verra bien si ce roi tant vanté

Entendra la voix qui l’implore!

LE ROI, _avec colère_.

Comment! il ose s’en prendre à moi-même! Attends, écume de l’enfer, ta

dernière heure est venue! (_Il met une flèche sur son arc._)

Pârvatâyana, montre-moi l’escalier.

LE CHAMBELLAN.

Suivez-moi, Sire. (_Ils montent rapidement._)

LE ROI, _regardant de tous côtés_.

Je ne vois rien.

LA PREMIÈRE VOIX.

Au secours! au secours!... Tu ne nous vois pas, mais je te vois, moi.

Ah! comme la souris dans les griffes du chat, il faut que je renonce à

la vie!

LE ROI, _s’adressant au ravisseur_.

Tu es fier parce qu’un voile magique te rend invisible. Crois-tu que ma

flèche ne saura pas te trouver?--Ne crains rien, mon cher

Mâdhavya.--N’espère pas non plus que le corps de mon ami te serve de

bouclier. Vois ce trait sur mon arc.

Il va partir... Mon bras le lance hardiment:

Je ne crains pas qu’il frappe un brahmane que j’aime.

Lorsque le lait et l’eau sont mêlés, le flamant

Distingue l’eau du lait[69]: mon trait fera de même.

[69] Préjugé, d’origine évidemment mythique, auquel il est souvent

fait allusion dans la littérature indienne.

(_Il tend son arc. On voit alors paraître Mâtali avec Mâdhavya._)

MATALI, _s’adressant au roi_.

Garde tes traits pour les démons!

Le temps viendra d’en faire usage:

En attendant, fais bon visage

A tes amis, et... désarmons!

LE ROI, _tressaillant et retenant sa flèche_.

Comment! c’est Mâtali! Salut au cocher du roi des dieux!

MADHAVYA.

Ah! c’est trop fort! Il allait me tuer comme un chien,... et tu lui fais

des politesses!

MATALI, _souriant_.

Roi, Indra m’a chargé d’un message pour toi.

LE ROI.

Parle.

MATALI.

Il est une race de démons redoutables, fils de Câlanémi; on les appelle

Dourdjayas[70].

[70] «Invincibles.»

LE ROI.

Nârada[71] m’en a parlé.

[71] Nom d’un sage qui est une sorte de demi-dieu.

MATALI.

Indra lui-même, Indra sent son bras impuissant

Contre cette engeance maligne:

Pour les vaincre et noyer leur race dans le sang

C’est toi que le destin désigne.

L’obscure nuit ne craint ni les feux, ni les dards,

Ni le courroux du soleil même:

Il faut pour la percer les froids et doux regards

De la lune à la face blême.

Prends ton arc, monte avec moi sur le char d’Indra, et cours à la

victoire.

LE ROI.

C’est un grand honneur que je reçois du roi des dieux... Mais pourquoi

as-tu fait cette peur mortelle à mon pauvre Mâdhavya?

MATALI.

Tu vas le savoir. Je voyais qu’un chagrin, dont j’ignore la cause, avait

brisé ton courage; j’ai voulu le relever.

Le serpent se dresse

Sous le pied qui presse

Ses anneaux dormants;

Le feu qu’on agite

Embrase plus vite

Les tisons fumants:

Tel l’ardent tumulte

Qu’excite l’insulte

Dans le cœur des rois.

J’aime leur colère,

Quand sa flamme éclaire

De hardis exploits!

LE ROI, _à Mâdhavya_.

Cher ami, il faut que j’obéisse à l’ordre du roi du ciel. Informe de ce

qui s’est passé mon ministre Pisouna, et porte-lui en mon nom ces

paroles:

Le fardeau du pouvoir est léger pour un sage.

Nous l’avons partagé: porte-le tout entier;

Ta prudence y suffit. Un céleste message

Appelle ailleurs mon bras guerrier.

MADHAVYA.

Je n’y manquerai pas. (_Il sort._)

MATALI.

Daigne monter sur le char. (_Le roi monte sur le char avec Mâtali._)

ACTE VII

RECONNAISSANCES

On voit le roi et Mâtali traversant les airs sur le char d’Indra.

LE ROI.

Matali, j’ai fait ce qu’Indra demandait de moi; mais je suis confus de

la récompense que j’ai reçue: je ne crois pas l’avoir méritée.

MATALI.

Alors vous n’êtes satisfaits ni l’un ni l’autre.

Appui d’Indra, sauveur des dieux, la récompense

T’a paru dépasser le service rendu?

Affermi sur son trône, Indra s’afflige et pense

Qu’il ne t’a pas donné le prix qui t’était dû.

LE ROI.

Que dis-tu là? Les honneurs qu’il m’a rendus à mon départ dépassent les

plus ambitieux désirs. Les dieux étaient assemblés; j’étais devant eux,

assis à ses côtés: je le vois encore...

Une couronne de fête

Est dans sa main, toute prête

Pour celui qu’il va choisir:

Djayanta[72] lance à son père

Un regard charmant qu’éclaire

L’étincelle du désir...

Indra sourit, et me presse,

Tremblant d’orgueil et d’ivresse,

Dans ses bras victorieux;

Je sens sa royale étreinte,

Et déjà ma tête est ceinte

De ce bandeau glorieux!

[72] Fils d’Indra.

MATALI.

Mais n’est-ce pas à toi que le roi des dieux doit son repos?

Mon maître aime à cueillir la volupté divine

Dans les riants jardins du ciel;

Le démon l’importune; il maudit cette épine

Qu’il trouve sous le fruit de miel.

Pour l’arracher, faut-il encor les rudes ongles

De Vichnou, de l’homme-lion?

Non! Ton arc est plus fort que le monstre des jungles

Pour dompter la rébellion.

LE ROI.

Ce que j’ai fait n’est qu’un nouveau témoignage de la grandeur d’Indra:

L’aurore chaque jour remporte une victoire

Dont elle doit laisser tout l’honneur au soleil.

Indra me dirigeait: mon rôle fut pareil,

Et je fais à mon maître hommage de ma gloire.

MATALI.

Je reconnais là ta modestie. (_Quelques pas plus loin._) Regarde: cette

fois ta renommée s’est réellement élevée au delà des nues.

La laque[73] ne teint plus les pieds des immortelles,

Elle sert à tracer tes exploits dans les cieux.

Les arbres Kalpas[74] sont les stèles,

Et tes poètes sont des dieux!

[73] Les femmes hindoues se teignent les pieds avec de la laque.

[74] Nom d’un arbre céleste.

LE ROI.

Dis-moi, Mâtali, hier, quand nous avons gravi cette route aérienne, je

brûlais du désir de me mesurer avec les démons, et je n’ai pas remarqué

ce lieu. Où sommes-nous?

MATALI.

Ce torrent qui s’épanche est la plus haute source

Du fleuve saint[75] qui va féconder tes États.

Tu vois de près les feux qui t’éclairent là-bas:

Nous croisons les chemins qu’ils suivent dans leur course.

Regarde: au haut du ciel les vents soufflent en vain:

Nulle vapeur n’atteint sa voûte recourbée.

Vichnou, quand il a fait sa seconde enjambée[76],

A posé là son pied divin.

[75] Le Gange: la mythologie le fait descendre du ciel.

[76] Vichnou, ayant pris la forme d’un nain, s’était fait promettre

par un roi l’espace qu’il pourrait parcourir en trois enjambées: de

la première il traversa la terre, de la seconde l’atmosphère, et de

la troisième le ciel.

LE ROI.

C’est donc le voisinage du fleuve céleste qui rafraîchit mes sens et mon

cœur? (_Regardant la route que suit le char._) Je crois que nous voilà

maintenant dans la région des nuages.

MATALI.

A quels signes le reconnais-tu?

LE ROI.

Les vois-tu s’envoler, ces rapides oiseaux[77],

Vers les vapeurs qui s’amoncellent?

Ton char, qui fend les airs, semble sortir des eaux:

Les jantes en tournant ruissellent.

Rougis par les éclairs qui colorent les monts,

Tes chevaux bondissent de rage:

Nous passons à travers les nuages féconds

Dont les flancs enfantent l’orage.

[77] Il s’agit des Tchâtakas, oiseaux qui passent pour ne boire que

les gouttes de pluie.

MATALI.

Tu ne te trompes pas. Un instant encore, et tu rentreras dans ton

royaume.

LE ROI, _regardant au-dessous de lui_.

Mâtali, le char descend avec la rapidité de la foudre: le monde

terrestre est vraiment curieux à regarder d’ici.

Vois-tu de toutes parts se dessiner les monts

Dont tu ne distinguais ni le pied ni la crête?

Les grands arbres touffus dont tu voyais la tête

Nous montrent maintenant les lignes de leurs troncs;

Les fleuves que voilait l’épaisseur de la nue

Déroulent à nos yeux leur fil clair et luisant:

Ne te semble-t-il pas qu’une main inconnue

M’apporte la terre en présent?

MATALI.

C’est comme tu dis. (_Il regarde en donnant des signes de respect[78]._)

Oh! la terre a aussi ses charmes.

[78] La terre est une déesse.

LE ROI.

Mâtali, quelle est cette montagne baignée par deux mers? L’or ruisselle

de ses flancs comme d’un nuage rougi par le crépuscule.

MATALI.

Roi, c’est l’Hémacouta[79], la montagne des Kimmpourouchas[80], la plus

sainte de toutes les demeures. Vois.

[79] Montagne au nord de l’Himâlaya.

[80] Génies de la suite de Couvéra, dieu des richesses.

Mârîtcha[81], le sage, a bâti

Sa hutte en ce lieu solitaire;

Il y mène une vie austère

Près de son épouse Aditi.

Ses leçons l’ont fait reconnaître

Digne petit-fils de Brahma:

C’est ici que sa voix charma

Les dieux qui l’avaient pris pour maître.

[81] Fils de Marîtchi, ordinairement nommé Kasyapa.

LE ROI, _avec respect_.

Le contempler est la plus haute des félicités. Passerai-je à côté de ce

bonheur sans le goûter? Non, je n’irai pas plus loin avant d’avoir rendu

mes devoirs au bienheureux.

MATALI.

J’approuve ton dessein. (_Le char descend._) Nous voici arrivés.

LE ROI, _avec étonnement_.

Mâtali!

Dans l’air pur la roue

Tourne et court sans bruit,

Sans toucher la boue

Du chemin qui fuit.

Étrange mystère!

Le char descendu

Semble suspendu

Au-dessus de terre.

MATALI.

C’est la différence du char d’Indra et du tien.

LE ROI.

Indique-moi l’ermitage de Mârîtcha.

MATALI, _étendant la main_.

C’est là,... où tu vois cet ascète en méditation.

Ses genoux sont plongés dans une fourmilière;

Il garde sur l’épaule une peau de serpent[82];

Quelle vertu! sa gorge étouffe sous le lierre

Qui le couvre en grimpant;

Sa longue chevelure est une lourde masse

De tresses et de nids où l’oiseau chante et dort;

Brûlé par le soleil, il le regarde en face,

Nu comme un arbre mort.

[82] La peau d’un serpent qui a mué sur lui.

LE ROI, _regardant_.

Honneur à ce rigide ascète!

MATALI, _retenant les rênes_.

Nous voici dans l’ermitage du père des créatures[83]. C’est Aditi qui

soigne elle-même ces arbres Mandâras.

[83] Mârîtcha.

LE ROI.

Ah! ce séjour de paix est plus doux que le ciel même! Je me crois plongé

dans un lac de nectar!

MATALI, _arrêtant le char_.

Roi, tu peux descendre.

LE ROI, _descendant du char_.

Et toi?

MATALI.

Le char est arrêté: les chevaux ne bougeront plus. Je descends aussi.

(_Il descend._) Regarde! Voici les bosquets habités par les solitaires

qui sont parvenus à la perfection.

LE ROI.

J’admire également le lieu et ses habitants.

Ils vivent de l’éther dans la forêt sacrée,

Au milieu des Kalpas chargés de leurs fruits mûrs;

Pour leurs ablutions, ils ont des ruisseaux purs

Où le pollen des fleurs rend l’eau toute dorée:

Ces palais de rubis ne sont rien à leurs yeux;

Les nymphes de ces bois n’ont sur eux nul empire:

Tous ces suprêmes biens auxquels l’ermite aspire,

Ils s’en privent encore au sein même des cieux!

MATALI.

L’ambition des grands cœurs ne connaît pas de limites! (_Il fait

quelques pas. A la cantonade._) Vriddhasâcalya! Que fait à cette heure

le bienheureux Mârîtcha? (_Après avoir écouté._) Que dis-tu?... La fille

de Dakcha[84] lui a demandé quels sont les devoirs d’une épouse fidèle,

et il est maintenant occupé à l’instruire?--Alors, il faut attendre;

nous nous présenterons plus tard. (_Regardant le roi._) Assieds-toi à

l’ombre de cet Asoka: je vais t’annoncer au père d’Indra[85].

[84] Aditi, son épouse.

[85] Toujours Mârîtcha.

LE ROI.

Comme il te plaira. (_Mâtali sort.--Sentant un présage heureux[86]._)

[86] Une secousse dans le bras droit.

Qu’ai-je senti? Faut-il en croire un heureux signe?

Mais non! Tout est fini! Mon cœur est sans espoir.

Le bonheur s’est lassé de poursuivre un indigne,

Et je ne dois plus la revoir!

VOIX _derrière la scène_.

Sois donc sage! Il faut toujours que tu montres ton méchant caractère!

LE ROI, _écoutant_.

Comment! du désordre en ce saint lieu! A qui parle-t-on ainsi?

(_Regardant du côté d’où est venue la voix. Avec étonnement._) Ah! c’est

un enfant! Deux religieuses courent après lui... Un enfant? non! mais un

héros!

C’est un lionceau qu’il traîne,

Non sans peine:

La bête égratigne et mord.

Il la tient par la crinière

Prisonnière,

Et rit d’être le plus fort!

* * * * *

On voit entrer l’enfant, tenant le lionceau et suivi des deux

religieuses.

L’ENFANT.

Allons! petit lion! ouvre ta gueule! Je veux compter tes dents.

PREMIÈRE RELIGIEUSE.

Vilain! veux-tu le laisser tranquille! Tu sais bien que les petits des

bêtes de l’ermitage sont nos enfants! Mais tu as besoin de batailler:

les solitaires ont eu bien raison de t’appeler Grand-dompteur.

LE ROI.

C’est étrange!... A la vue de cet enfant qui ne m’appartient pas, je me

sens au cœur des tendresses de père... Ah! c’est que je n’ai pas

d’enfants!

SECONDE RELIGIEUSE.

La lionne te mangera, si tu ne lâches pas son petit!

L’ENFANT, riant.

Ah! que j’ai peur! (_Il lui fait une grimace._)

LE ROI, _avec étonnement_.

L’héroïsme est en lui comme dans sa semence:

Cet enfant merveilleux me semble un feu dormant.

A la braise qui couve apportez l’aliment:

Elle fera bientôt jaillir la flamme immense!

PREMIÈRE RELIGIEUSE.

Allons! lâche le petit lion!... Je te donnerai un autre jouet.

L’ENFANT.

Où est-il? Donne-le tout de suite! (_Il tend la main._)

LE ROI, _regardant la main de l’enfant_.

Dieux! Mais voilà les signes qui présagent l’empire du monde!

Je frémis en voyant sa main prédestinée!

Elle se tend, avide, et son geste enfantin

Offre cette merveille à ma vue étonnée:

Un lotus entr’ouvert sous les feux du matin[87].

[87] Les doigts tiennent ensemble comme les pétales du lotus: la main

_palmée_ est un des signes auxquels on reconnaît, dans la mythologie

indienne, le futur Tchacravartin, ou souverain universel.

SECONDE RELIGIEUSE.

Laisse-le, Souvratâ! Tu le sais bien, ce n’est pas avec des paroles

qu’on vient à bout de lui. Va dans ma hutte, prends l’oiseau de faïence

peinte du petit Manganaca, et apporte-le.

PREMIÈRE RELIGIEUSE.

Oui! c’est cela. (_Elle sort._)

L’ENFANT.

En attendant, je jouerai avec le petit lion.

LA RELIGIEUSE. (_Elle le regarde en riant._)

Veux-tu le lâcher!

LE ROI.

Ah! que je voudrais qu’il fût à moi, ce petit entêté!

Avoir de tels enfants... Ah! quelle douce chose!

Contempler leurs joyeux ébats,

Voir leurs petites dents garnir leur bouche rose,

Qui s’ouvre pour rire aux éclats,

Suivre l’effort charmant de leur langue novice,

Les prendre à terre tout poudreux,

Les porter dans ses bras, complaire à leur caprice:

Ah! que les pères sont heureux!

LA RELIGIEUSE, _menaçant l’enfant du doigt_.

Alors tu ne veux pas m’écouter? (_Regardant autour d’elle._) Il n’y a

pas là un ermite? (_Voyant le roi._) Ah! voilà quelqu’un.--Seigneur,

venez délivrer le petit lion. Voyez comme il le tourmente: quand une

fois il tient quelque chose, il ne veut plus le lâcher.

LE ROI.

J’y vais tout de suite! (_Il s’approche en souriant._) Holà! petit

solitaire!

Hôte indigne d’un tel séjour,

Ignores-tu donc que l’ermite

Embrasse dans un même amour

Tout être vivant qui l’habite?

Ton père est l’ennemi du mal;

Mais ta fureur le déshonore:

Tel on voit le serpent éclore

Au pied de l’arbre de santal!

LA RELIGIEUSE.

Seigneur, ce n’est pas le fils d’un ermite.

LE ROI.

On le voit à son air comme à sa conduite: c’est le lieu où je le

rencontre qui m’avait trompé. (_Il lui fait lâcher le lionceau et

tressaille._)

Un frisson de plaisir ébranle tout mon être!

Mais le père, grands dieux! le père frémissant...

Ah! quelle inexprimable ivresse il doit connaître,

L’homme béni du ciel qui dit: «Voilà mon sang!»

LA RELIGIEUSE, _les regardant tous les deux_.

C’est une chose merveilleuse!

LE ROI.

Que voulez-vous dire?

LA RELIGIEUSE.

Tu n’es pas parent de cet enfant: cependant il te ressemble d’une

manière étonnante! Ce qui me surprend aussi, c’est que, sans te

connaître, avec son caractère, il t’ait cédé si vite.

LE ROI, _caressant l’enfant_.

Madame, vous dites qu’il n’est pas fils d’un ermite... A quelle famille

appartient-il donc?

LA RELIGIEUSE.

A la famille de Pourou.

LE ROI, _à part_.

Il est de ma noble race! Je ne m’étonne plus! (_Haut._) Je connais les

antiques usages de cette famille:

Que demande un Pourou? Maître du monde, il eut

Des palais aux terrasses blanches:

Quand il a fait sa tâche, il veut, pour son salut,

Un banc de pierre sous les branches!

Mais comment un être humain a-t-il pu pénétrer dans l’ermitage des

dieux?

LA RELIGIEUSE.

Nul n’y pénètre, en effet. Mais sa mère est fille d’une nymphe, et elle

l’a mis au monde dans ce divin séjour.

LE ROI, _à part_.

Que dit-elle?... Ce ne serait donc pas une chimère?... (_Haut._) Et quel

est le père de l’enfant?

LA RELIGIEUSE.

On ne prononce plus son nom: il a renié son épouse légitime.

LE ROI, _à part_.

Mais c’est de moi qu’elle parle!

PREMIÈRE RELIGIEUSE, _rentrant avec l’oiseau de faïence dans les mains_.

Grand-dompteur! vois le bel oiseau!

L’ENFANT.

Ma bonne sœur, il est bien joli. (_Il prend le jouet._)

LE ROI, _à part_.

Oh! si j’étais trompé par un mirage! Si tout cela devait finir en me

laissant à mon désespoir!

PREMIÈRE RELIGIEUSE, _après avoir regardé l’enfant; avec inquiétude_.

Mais je ne vois plus l’amulette à son poignet!

LE ROI.

Ne vous tourmentez pas! Il l’a sans doute perdue en jouant avec le

lionceau... La voici! (_Il va pour la ramasser._)

LES DEUX RELIGIEUSES.

N’y touchez pas! n’y touchez pas! (_Après l’avoir vu ramasser

l’amulette._) Comment! il l’a prise! (_Elles croisent leurs mains sur

leur poitrine et se regardent avec stupéfaction._)

LE ROI.

Pourquoi vouliez-vous m’empêcher de la prendre?

PREMIÈRE RELIGIEUSE.

Écoutez, seigneur! C’est une plante divine qu’on appelle Aparâdjitâ[88].

On en fait une amulette toute-puissante. Le bienheureux Mârîtcha a donné

celle-ci à l’enfant aussitôt après sa naissance, dans la cérémonie de la

consécration. Quand elle tombe à terre, personne ne doit la ramasser, si

ce n’est l’enfant lui-même, sa mère,... ou son père!

[88] «Invincible.»

LE ROI.

Et si un autre la ramasse...

PREMIÈRE RELIGIEUSE.

Elle se change en serpent, et le mord.

LE ROI.

Avez-vous jamais vu ce prodige s’accomplir?

LES DEUX RELIGIEUSES.

Plus d’une fois.

LE ROI.

Ah! tous mes vœux sont remplis! Il ne me reste qu’à goûter mon bonheur!

(_Il prend l’enfant et le couvre de baisers._)

DEUXIÈME RELIGIEUSE.

Viens vite, Souvratâ! Sacountalâ est maintenant en prière: allons la

prévenir. (_Elles sortent._)

L’ENFANT.

Laisse-moi! Je veux aller voir maman!

LE ROI.

Mon fils, nous irons ensemble trouver ta mère.

L’ENFANT.

Mais tu n’es pas mon papa! Mon papa s’appelle Douchanta.

LE ROI, _souriant_.

Voilà qui achèverait, au besoin, de me convaincre!

* * * * *

On voit paraître Sacountalâ, les cheveux réunis en une seule tresse[89].

[89] C’est la coiffure des religieuses.

SACOUNTALA, _hésitant_.

On me dit que l’amulette de mon fils ne s’est pas métamorphosée dans ses

mains... Mais je ne peux plus croire au bonheur! Et cependant,... si ce

que m’a dit Misrakésî est vrai... (_Elle s’avance._)

LE ROI. (_Il est près de défaillir._)

C’est elle! c’est Sacountalâ!

Ces sombres vêtements, cette coiffure austère,

Ce visage amaigri par l’ascétique loi,

Ce long deuil qu’elle garde ici dans le mystère,

Tout me dit que son cœur est encor plein de moi.

SACOUNTALA. (_A la vue du roi dont les traits sont altérés par le

remords, elle hésite._)

Ce n’est pas mon époux! Quel est cet homme que l’amulette n’a pas

écarté, et dont le contact impur a souillé mon enfant?

L’ENFANT, _courant vers sa mère_.

Maman! il m’appelle son fils! Je ne le connais pas, moi!

LE ROI.

Mon amour! J’ai été barbare envers toi... Mais aujourd’hui finit mon

expiation: reconnais-moi!

SACOUNTALA, _à part_.

Respire enfin, mon cœur! Le destin m’avait durement frappée! Mais sa

cruauté se lasse; il a pitié de moi: c’est bien mon époux!

LE ROI.

Je te vois, maintenant! C’est toi! L’ombre jalouse

N’obscurcit plus mon cœur... Son sommeil est fini.

Ainsi l’astre des nuits, aimé de Rohinî[90],

Revient après l’éclipse à sa divine épouse.

[90] Nom d’une constellation.

SACOUNTALA.

Gloire!... Gloire!... (_Les sanglots l’étouffent et l’empêchent

d’achever: Gloire au roi!_)

LE ROI.

Tu pleures... Je t’entends... N’achève pas! Ma gloire,

C’est ton fidèle amour;

C’est ta lèvre pâlie, et ta longue mémoire

D’une ivresse d’un jour!

L’ENFANT.

Maman! Qui donc est-ce?

SACOUNTALA.

Mon enfant, demande-le à notre heureux destin! (_Elle continue à

pleurer._)

LE ROI.

Toi que je n’ai pas su seulement reconnaître,

Toi que j’ai repoussée, oh! viens! console-toi!

Un pouvoir inconnu subjuguait tout mon être:

C’était lui qui parlait en moi!

L’homme dont l’esprit dort chasse d’un air farouche

La Fortune qui vient à sa porte frappant,

Et l’aveugle craintif, ignorant qui le touche,

Prend une fleur pour un serpent!

(_Il tombe à ses pieds._)

SACOUNTALA.

Sacountala, drame en sept actes, mêlé de prose et de vers · 第 6 / 7 段