que je revienne.
LES DEUX GARDIENS.
Entrez, Maître, et soyez bien reçu.
LE CHEF.
Je l’espère. (_Il sort._)
SOUTCHACA.
Djânouca, il est bien longtemps.
DJANOUCA.
Ah! mais on ne voit pas comme ça les rois tout de suite: il faut
attendre le bon moment.
SOUTCHACA.
Djânouca, la main me démange. (_Montrant le pêcheur._) Tu vois ce
coquin-là; j’ai une furieuse envie de lui faire son affaire.
LE PÊCHEUR.
Seigneur, ne me faites pas mourir comme ça,... sans savoir.
DJANOUCA, _regardant à l’intérieur_.
Ah! voilà notre chef: il apporte l’ordre du roi. (_Au pêcheur._) De deux
choses l’une: ou tu vas retourner prendre tes poissons[59], ou c’est
nous qui ferons une offrande de ta chair aux vautours et aux chacals.
[59] Il y a ici un jeu de mots intraduisible: les mots du texte
peuvent aussi signifier «revoir ta famille».
LE CHEF, _rentrant_.
Allons, vite! vous allez le...
LE PÊCHEUR.
Ah! je suis mort!
LE CHEF.
... le lâcher. Tu es libre, pêcheur.--Tout ce qu’il a dit est vrai:
c’est bien ainsi qu’il a dû trouver l’anneau; le roi en est persuadé.
SOUTCHACA.
On va obéir, Maître. (_Au pêcheur._) Tu pourras bien dire que tu es
revenu de l’enfer, toi. (_Il détache ses liens._)
LE PÊCHEUR, _se prosternant devant le chef de la police_.
Seigneur, je vous dois la vie.
LE CHEF.
Relève-toi et prends ce bracelet: c’est le prix auquel le roi estime la
valeur de la bague; il t’en fait cadeau. (_Il tend le bracelet au
pêcheur._)
LE PÊCHEUR, _en le prenant, joyeux_.
Le roi est bien bon.
DJANOUCA.
En voilà un qui peut se vanter d’avoir de la chance: il descend du pal
pour monter sur le dos de l’éléphant.
SOUTCHACA.
Peste! la récompense est grosse. Il faut croire que les pierres de
l’anneau sont bien fines pour que le roi y tienne tant!
LE CHEF.
Je ne pense pas qu’il tienne aux pierres; je crois plutôt...
LES DEUX GARDIENS.
Quoi donc?
LE CHEF.
Que la vue de l’anneau a rappelé au roi une personne qu’il aime. Lui qui
est si grave d’ordinaire, dès qu’il l’a aperçu, il s’est troublé.
SOUTCHACA.
Alors vous lui avez rendu un fier service?
DJANOUCA.
Et c’est l’ennemi des poissons qui a la récompense. (_Il lui fait la
grimace._)
LE PÊCHEUR.
Messieurs, je veux vous donner votre pourboire. Je vends le bracelet; la
moitié du prix est pour vous.
DJANOUCA.
Ah! c’est bien, ça, pêcheur! Tu es mon meilleur ami. Viens faire plus
ample connaissance devant une bouteille de rhum. Entrons au cabaret.
(_Ils sortent tous._)
DEUXIÈME PARTIE
Misrakésî paraît, traversant les airs.
MISRAKÉSI.
C’était mon tour de garde aux bains sacrés des Apsaras; me voilà
relevée, et la mère de Sacountalâ m’a priée de voir ce que fait le roi.
Ménacâ est ma sœur, et j’aime sa fille comme une autre moi-même. (_Elle
regarde tout autour d’elle._) Comment! c’est jour de fête, et on ne voit
encore aucun préparatif dans le palais! Qu’est-ce qui se passe? Je suis
déesse, et je pourrais deviner ce secret par le seul effort de ma
pensée[60]; mais j’aime mieux suivre les instructions de ma chère Ménacâ
et voir de mes yeux. Voilà déjà deux bouquetières: je vais me tenir à
leurs côtés, enveloppée du voile qui me rend invisible, et j’apprendrai
sans doute quelque chose. (_Misrakésî met pied à terre. On voit entrer
une suivante: elle examine une branche de manguier. Une autre vient
après elle._)
[60] Elle aurait bien dû, ainsi que la mère de Sacountalâ, employer ce
don de double vue à pénétrer aussi la véritable cause de l’égarement
de Douchanta. Mais la bonhomie avec laquelle le poète semble
s’accuser lui-même est faite pour désarmer la critique.
PREMIÈRE SUIVANTE.
Ah! voilà le printemps qui revient.
Sur la branche un bouton vert
Entr’ouvert
Laisse échapper un pli rose.
Fraîche haleine du printemps
Que j’attends,
Sors donc de la fleur éclose!
DEUXIÈME SUIVANTE.
Parabhriticâ, qu’est-ce que tu dis là toute seule?
PARABHRITICA.
Ah! c’est Madhouricâ. Ma chère, quand Parabhriticâ voit le manguier
fleurir, cela lui fait perdre la tête.
MADHOURICA, _joyeuse_.
Comment! c’est le printemps alors?
PARABHRITICA.
Sans doute, et c’est pour toi comme pour moi la saison de la joie, de
l’amour et des chansons.
MADHOURICA.
Ma chère, laisse-moi m’appuyer sur toi: je vais me dresser sur la pointe
des pieds pour cueillir cette fleur et l’offrir au dieu de l’amour.
PARABHRITICA.
Oui, mais à une condition: c’est que j’aurai ma part de ses
bénédictions.
MADHOURICA.
Cela va sans dire. Ne sommes-nous pas une même âme en deux corps? (_Elle
s’appuie sur sa compagne et cueille la fleur._) Tiens! la fleur n’est
pas encore ouverte; mais le parfum s’échappe déjà de la tige brisée.
(_Elle joint les mains._) Honneur au dieu de l’amour!
Bouton près d’éclore,
L’Amour, que j’implore,
Règne en ce beau parc:
Exquise fleurette,
Sois l’arme discrète
Que lance son arc!
Celui qui dirige
Ta légère tige
Est le grand vainqueur!
Odorante flèche,
Va faire ta brèche:
Vole, et frappe au cœur!
(_Elle jette le bouton en l’air._)
LE CHAMBELLAN, _entrant, avec colère_.
Que fais-tu, folle que tu es? Le roi a défendu de célébrer la fête du
printemps, et tu te permets de cueillir la fleur du manguier!
LES DEUX SUIVANTES, _effrayées_.
Pardonnez-nous, nous n’en savions rien.
LE CHAMBELLAN.
Hum! est-ce bien vrai? Mais les arbres mêmes semblent le savoir: ils
obéissent au roi, et leurs hôtes font comme eux. Voyez!
Le bouton demi-clos garde les étamines
Sous son pli;
Le bourgeon, sans s’ouvrir, au bout des branches fines
A molli;
L’oiseau retient les sons de sa voix enivrée
Dans les bois:
La flèche de l’Amour reste à demi tirée
Du carquois.
MISRAKÉSI.
Il n’y a pas de doute: la puissance du roi s’étend jusque-là.
PARABHRITICA.
Seigneur, il y a seulement quelques jours que Mitravasou, le beau-frère
du roi, nous a envoyées ici pour y être bouquetières, et nous ignorons
ce qui a pu s’y passer avant notre arrivée.
LE CHAMBELLAN.
Soit! mais ne recommencez plus.
LES DEUX SUIVANTES.
Nous sommes un peu curieuses: peut-on savoir pourquoi le roi a interdit
la fête du printemps?
MISRAKÉSI.
D’ordinaire les rois aiment les fêtes: il a dû avoir un motif grave.
LE CHAMBELLAN, _à part_.
Au fait, tout le monde le sait, pourquoi le leur cacherais-je? (_Haut._)
Avez-vous entendu parler de l’affront fait à Sacountalâ?
LES DEUX SUIVANTES.
Le beau-frère du roi nous a tout raconté jusqu’au moment où l’anneau a
été retrouvé.
LE CHAMBELLAN.
Alors j’aurai bientôt fini. Depuis le jour où le roi s’est rappelé, en
voyant l’anneau, qu’il avait épousé Sacountalâ en secret, depuis qu’il
est sorti de son aveuglement, il est au désespoir de l’avoir méconnue,
et le remords est entré dans son âme.
Il se cache à son peuple; il vit sombre et farouche.
Le plaisir est pour lui sans attrait, et, la nuit,
Il se tourne sans fin sur le bord de sa couche,
Cherchant le sommeil qui le fuit.
S’il rencontre une femme, à peine s’il s’arrête:
Un salut glacial est tout ce qu’elle obtient;
Ou s’il veut la nommer, un autre nom lui vient,
Et de honte il baisse la tête.
MISRAKÉSI.
Ah! je suis contente de cela.
LE CHAMBELLAN.
Voilà pourquoi il a interdit la fête du printemps.
LES DEUX SUIVANTES.
Cela se comprend.
VOIX _derrière la scène_.
Sire, veuillez me suivre.
LE CHAMBELLAN, _prêtant l’oreille_.
Ah! voici le roi. Allez à vos affaires. (_Elles sortent. On voit entrer
le roi, accompagné de Mâdhavya et de Vétravatî.--Regardant le roi._)
Rien ne peut obscurcir l’éclat d’une beauté comme la sienne: la
tristesse lui a laissé sa grâce majestueuse.
Plus de repos! Ses nuits sont des veilles sans trêve;
Il n’a pour tout bijou qu’un seul bracelet d’or
Sur son bras amaigri: c’est pour lui trop encor;
Sa lèvre, qu’il torture, a perdu toute sève;
L’insomnie et les pleurs gonflent ses yeux flétris;
Rien ne voile pourtant l’éclat qui l’environne:
Lorsque l’orfèvre taille une pierre de prix,
Elle perd en grosseur, mais sa flamme rayonne!
MISRAKÉSI, _regardant le roi_.
Je comprends maintenant pourquoi, après avoir subi ses mépris,
Sacountalâ l’aime encore.
* * * * *
LE ROI. (_Il est rêveur et s’avance lentement._)
Lâche cœur! tu dormais!... Sa voix enchanteresse
T’appelait sans pouvoir te tirer du sommeil!
Il est venu trop tard, l’instant de ton réveil,
Succombe au remords qui t’oppresse!
MISRAKÉSI.
Et ma malheureuse amie, est-elle moins à plaindre?
MADHAVYA, _à part_.
Allons, encore un accès! toujours la fièvre de Sacountalâ! Il est
incurable.
LE CHAMBELLAN, _s’approchant_.
Gloire au roi! J’ai visité le jardin: Sa Majesté peut s’y promener; rien
ne viendra l’y troubler.
LE ROI.
Vétravatî, va dire à mon ministre Pisouna que j’ai mal reposé cette
nuit; je ne siégerai pas dans mon tribunal. Qu’il instruise lui-même les
affaires, et qu’il me les soumette.
VÉTRAVATI.
Je vais exécuter vos ordres. (_Elle sort._)
LE ROI.
Pârvatâyana, va, veille aussi aux soins de ta charge.
LE CHAMBELLAN.
Bien, maître! (_Il sort._)
MADHAVYA.
Nous voilà encore une fois débarrassés des moustiques. Maintenant viens
un peu respirer l’air dans le jardin. L’hiver est passé. Vois comme tout
est beau déjà.
LE ROI.
Ah! mon ami, c’est un coup de plus dans une plaie ouverte.
Il faisait nuit en moi,... quand une lueur brusque
M’éclaire et me condamne; et c’est en ce moment
Que le printemps sourit et que l’amour s’embusque
Sous les fleurs du manguier charmant.
MADHAVYA.
Attends un peu! avec mon bâton, je vais parer la flèche de l’Amour. (_Il
lève son bâton pour casser la fleur du manguier._)
LE ROI, _essayant de sourire_.
C’est bien! tu as montré ce dont un brahmane est capable.--Où vais-je
m’asseoir? où vais-je rassasier mes yeux de la vue des lianes moins
sveltes que sa taille?
MADHAVYA.
Mais installe-toi dans le berceau de lianes Mâdhavîs. N’est-ce pas là
que tu dois attendre la petite Tchatouricâ, l’artiste peintre? Quand tu
l’as rencontrée, tu l’as chargée d’y apporter le portrait que tu as fait
de Sacountalâ.
LE ROI.
Je n’ai pas d’autre consolation. Eh bien donc, allons au berceau de
lianes! Précède-moi.
MADHAVYA.
Tu n’as qu’à me suivre. (_Ils changent de place. Misrakésî les suit._)
Voilà le berceau de Mâdhavîs avec son banc de pierre orné de joyaux. Ah!
il ne pouvait pas être plus désert: on dirait qu’il a voulu t’être
agréable. Entrons et asseyons-nous. (_Ils entrent et s’assoient._)
MISRAKÉSI.
Je vais rester derrière le berceau pour voir le portrait de ma chère
Sacountalâ, et j’irai ensuite lui rendre témoignage de la tendresse de
son époux. (_Elle se place derrière le berceau._)
LE ROI.
Ami, maintenant je me souviens de tout. Dès ma première rencontre avec
Sacountalâ, je t’avais instruit de mon amour. Hélas! tu n’étais pas là
quand je l’ai méconnue; mais je t’avais dit son nom: l’avais-tu donc
oublié, toi aussi?
MISRAKÉSI.
Ceci montre que les rois ne devraient pas se séparer un instant de leurs
amis fidèles.
MADHAVYA.
Mais non, je n’avais rien oublié; seulement, après m’avoir tout raconté,
tu as fini par me dire que tu avais voulu plaisanter, et que j’aurais
tort d’en rien croire. Moi, je n’y ai pas entendu malice. Mais veux-tu
que je te dise? Selon moi, c’est le destin qui a conduit tout cela.
MISRAKÉSI.
Hélas! oui.
LE ROI, _après un moment de silence_.
Ah! mon ami, viens à mon secours!
MADHAVYA.
Qu’est-ce qu’il y a? Allons donc! Depuis quand les hommes de ta trempe
se laissent-ils abattre par le chagrin? Le vent a beau souffler, il ne
fera jamais trembler les montagnes.
LE ROI.
Je t’appelle pour que tu m’aides à chasser une pensée affreuse, le
souvenir de ma cruauté et de son angoisse.
Je l’avais repoussée... Elle voyait les siens
A leur tour se séparer d’elle:
«Reste», lui dit l’ermite en partant. «Sois fidèle!
«Crains ton père si tu reviens!»
Alors ses grands yeux noirs, baignés de larmes vaines,
Me lancent un dernier regard...
Ah! je le vois toujours, je le sens: c’est un dard,
Un poison qui brûle mes veines!
MISRAKÉSI.
Son abattement me fait pitié.
MADHAVYA.
Il me vient une idée: c’est peut-être un génie aérien qui l’a enlevée.
LE ROI.
Quel autre aurait osé toucher à une femme si fidèle? Ses amies m’ont dit
qu’elle était fille de l’Apsaras Ménacâ: ce sont les compagnes de sa
mère qui l’auront enlevée, si ce n’est sa mère elle-même.
MISRAKÉSI.
Ce qui m’étonne n’est pas le réveil de son intelligence, c’est le
sommeil qui a précédé.
MADHAVYA.
Alors tu peux être tranquille, tu la retrouveras.
LE ROI.
Et comment?
MADHAVYA.
Une mère, pas plus qu’un père, ne peut consentir à laisser longtemps sa
fille séparée de son mari.
LE ROI.
Non, mon ami, je ne la verrai plus.
Égarement fatal! Le sort, dans sa justice,
Donne à chacun sa part de bonheur mérité:
J’avais reçu la mienne, et l’affreux précipice
S’est ouvert pour toujours sous ma félicité!
MADHAVYA.
Ne dis pas cela; on retrouve ce qu’on a perdu: la découverte de l’anneau
n’en est-elle pas la meilleure preuve?
LE ROI, _regardant son anneau_.
Pauvre anneau, tu es tombé de son doigt, tu n’y retourneras plus!
Anneau déchu! Renonce à la place sacrée
Où je t’ai vu briller, éblouissant et fier.
Tu connus son doigt mince à la pointe nacrée!
Tes beaux jours sont finis: le destin est de fer.
MISRAKÉSI.
Je le plaindrais davantage s’il était passé de sa main à une autre que
celle-ci.--Sacountalâ, ma chérie, que n’es-tu là pour entendre! Je suis
seule à boire le nectar qui enivrerait ton cœur.
MADHAVYA.
Et pourquoi lui avais-tu donné cet anneau qui porte ton nom?
MISRAKÉSI.
Je suis curieuse aussi de le savoir.
LE ROI.
Écoute: quand j’ai quitté l’ermitage pour rentrer dans mon palais, elle
était tout en larmes, et elle m’a dit: «Mon époux ne va-t-il pas
m’oublier?»
MADHAVYA.
Et alors?
LE ROI.
J’ai passé mon anneau à son doigt, et je lui ai répondu...
MADHAVYA.
Quoi donc?
LE ROI.
Chasse une frayeur importune!
Compte les lettres de mon nom,
De jour en jour, une par une:
A la dernière... Ou plutôt, non!
Déjà mon sein brûle... Il t’appelle...
J’abrégerai les longs délais.
Un guide arrivera, ma belle:
Tu le suivras dans mon palais.
Et j’ai été assez égaré pour lui infliger le plus cruel des traitements!
MISRAKÉSI.
L’idée était charmante: l’obstacle est venu du destin.
MADHAVYA.
Et par quel hasard, après cela, l’anneau est-il entré comme un hameçon
dans le ventre du Rohita?
LE ROI.
Elle a fait ses ablutions aux bains sacrés de Satchî; c’est là qu’elle
l’a perdu.
MADHAVYA.
Je comprends.
MISRAKÉSI.
Ce serait donc faute de cet anneau que le sage roi n’aurait pas reconnu
la malheureuse Sacountalâ, et qu’il l’aurait repoussée, dans la crainte
de recevoir chez lui la femme d’un autre? Mais un amour comme le leur
avait-il donc besoin d’un signe de reconnaissance? Tout cela est
inexplicable.
LE ROI.
Ah! j’en veux à cet anneau.
MADHAVYA, _riant_.
Oui? Eh bien! moi, alors, j’en veux à mon bâton. (_S’adressant à son
bâton._) Pourquoi es-tu tortu? ne suis-je pas droit, moi?
LE ROI, _sans l’écouter_.
Pourquoi l’as-tu quitté, ce doigt, tige flexible
Dont les nœuds délicats devaient te retenir?
Mais moi!... moi qui querelle un objet insensible,
J’ai bien fermé mon cœur à son cher souvenir!
MISRAKÉSI.
C’est ce que j’étais tentée de lui répondre.
MADHAVYA.
Ah çà! est-ce que ça va durer encore longtemps? On meurt de faim ici.
LE ROI, _toujours sans l’écouter_.
O ma bien-aimée! je t’ai cruellement repoussée; mais le remords me
déchire. Reviens; ah! reviens; aie pitié de moi! (_Une suivante arrive
avec un tableau dans les mains._)
LA SUIVANTE.
Maître, voici le portrait de notre maîtresse. (_Elle lui montre le
tableau._)
LE ROI, _regardant_.
Ah! qu’elle est belle!
Ses grands yeux, son sourcil vainqueur, liane fine
Qui ploie au souffle de l’amour,
Sa bouche aux blanches dents, qu’un sourire illumine,
Et d’où sortait l’éclat du jour,
Ses traits où tant de grâce et de douceur s’assemble,
Sa lèvre rose, je les vois!
C’est une vaine image, et pourtant il me semble
Que je vais entendre sa voix!
MADHAVYA, _regardant à son tour_.
Oh! joli tableau! sujet bien rendu; relief saisissant; les figures
sortent du panneau; c’est à donner envie d’entamer la conversation.
MISRAKÉSI.
Le talent du roi est vraiment admirable: je crois voir devant moi ma
chère Sacountalâ.
LE ROI.
Ami...
Le modèle est parfait: je l’ai mal imité.
N’impute qu’à moi seul ce que ton goût réprouve.
Mon œuvre a cent défauts,... et cependant j’y trouve
Comme un reflet de sa beauté.
MISRAKÉSI.
C’est bien là le langage d’un amour doublé par le remords.
LE ROI, _avec un profond soupir_.
Ce corps dont je poursuis la décevante image,
Il vivait: j’avais là le bonheur sous ma main...
Le flot qui désaltère était sur mon chemin,
Et je cours après le mirage!
MADHAVYA.
Je vois trois figures,... très jolies toutes les trois; mais laquelle
est Sacountalâ?
MISRAKÉSI.
Comment! il ne la reconnaît pas à sa beauté? Le malheureux ne voit donc
pas clair!
LE ROI.
Devine.
MADHAVYA, _après avoir bien regardé_.
Est-ce celle qui a les cheveux dénoués? Il paraît qu’elle avait chaud.
Sa parure de fleurs est toute fanée: elle va se détacher. Ah! ses deux
bras pendent comme deux lianes; sa robe flotte sur ses hanches. Elle
s’appuie à la branche d’un asoka... L’arbre a été bien arrosé: quelle
fraîcheur! Mais elle, elle est bien fatiguée. C’est elle, n’est-ce pas?
Les deux autres sont ses compagnes?
LE ROI.
Tu ne t’es pas trompé. Vois maintenant dans cette peinture les
défaillances d’un amant.
Mon pinceau, sur le bois, en caressant ses charmes,
A tremblé;
Et j’ai décoloré son image: mes larmes
Ont coulé.
Tchatouricâ, je n’ai encore peint qu’à moitié ce lieu de délices: va me
chercher mes pinceaux.
TCHATOURICA.
Seigneur Mâdhavya, veuillez tenir le tableau jusqu’à ce que je revienne.
LE ROI.
C’est moi qui le tiendrai. (_Il prend le tableau; la suivante sort._)
MADHAVYA.
Qu’est-ce que tu veux donc y ajouter?
MISRAKÉSI.
Il veut sans doute rendre dans tous leurs détails les lieux qu’aimait
Sacountalâ.
LE ROI.
Je vais te le dire:
Il faut qu’un couple heureux de flamants se querelle
Près de la rivière aux flots blancs,
Que la chaîne aux sommets de neige[61] s’amoncelle,
Portant des buffles sur ses flancs;
Je veux que le tissu d’écorce aux plis tremblants
Sur ces arbres flotte et ruisselle:
La forêt penchera ses rameaux opulents
Sur les amours d’une gazelle.
[61] L’Himâlaya, dont le nom signifie en sanscrit «séjour de la
neige».
MADHAVYA, _à part_.
D’après ce qu’il dit, je présume qu’il va y mettre aussi un tas
d’ermites, avec des barbes longues de ça.
LE ROI.
J’ai oublié aussi ses parures ordinaires.
MADHAVYA.
Ah! Et quoi donc?
MISRAKÉSI.
Quelques fleurs, sans doute, la parure des jeunes novices.
LE ROI.
Boucle où la brise se joue,
Je veux voir le Sirîcha
Que sa main fine attacha
Se balancer sur sa joue.
Fibres du lotus, luisez
Comme des rayons de lune,
Et caressez sa peau brune
Entre ses seins embrasés!
MADHAVYA.
Tiens! mais elle porte devant ses lèvres ses doigts roses comme de
petits lotus. Elle paraît bien effrayée. (_Riant._) Ah! c’est cette
coquine d’abeille: elle est habituée à voler le miel aux fleurs, et elle
s’attaque au lotus de son visage.
LE ROI.
J’ai connu sa lèvre rose,
Fleur sauvage, fraîche éclose
Dans l’ombre de la forêt:
Pour épargner cette lèvre,
Je disais: «Éteins ta fièvre!»
A mon cœur qu’elle enivrait...
Et cette abeille s’obstine
Contre la bouche enfantine
Qui m’appelle à son secours.
Pour la punir, qu’un calice
De lotus l’ensevelisse
Et l’endorme pour toujours!
MADHAVYA.
Dis-moi, tu sais que c’est une peinture que tu as devant les yeux?
LE ROI.
Une peinture!
Je la voyais... J’étais heureux... Ne pouvais-tu
Me laisser à longs traits savourer ma folie?
Mon bonheur est mensonge: un instant je l’oublie!
Pourquoi le rappeler à mon cœur abattu?
(_Il pleure._)
MISRAKÉSI.
Le destin n’a jamais eu, il n’aura plus jamais de jeux aussi cruels.
LE ROI.
Ah! mon cher Mâdhavya, ma douleur ne s’apaisera jamais.
Qu’un rêve me la rende: un prompt réveil l’enlève
A mes ardents baisers!
Et les pleurs dont mes yeux éteints sont arrosés
Me voilent ce portrait qui remplaçait mon rêve.
MISRAKÉSI.
Pauvre ami, tu as méconnu ma chère Sacountalâ, mais sa compagne est
témoin que tu as bien expié ta faute. (_Tchatouricâ rentre en scène._)
TCHATOURICA.
Maître, je tenais la boîte aux pinceaux, et je l’apportais ici...
LE ROI.
Que t’est-il arrivé?
TCHATOURICA.
J’ai rencontré la reine Vasoumatî, accompagnée de Pinggalicâ. Elle m’a
dit: «C’est moi qui porterai la boîte à mon époux;» et elle me l’a
arrachée des mains.
MADHAVYA.
Et toi-même, comment as-tu pu te dépêtrer d’elle?
TCHATOURICA.
Par bonheur la robe de la reine s’est accrochée à une branche, et
pendant que Pinggalicâ la dégageait, je me suis cachée.
VOIX _derrière la scène_.
Reine, veuillez me suivre.
MADHAVYA, _prêtant l’oreille_.
Alerte! voici la tigresse du harem. C’est le tour de Tchatouricâ: elle
va l’avaler comme une gazelle.
LE ROI.
La reine va venir... Mes respects ont doublé son orgueil... Je crains
pour cette peinture: sauve-la.
MADHAVYA.
Et moi avec, n’est-ce pas? (_Il prend le tableau et se lève._) Cher ami,
te voilà pris dans les filets du harem. Si tu peux rompre une maille, tu
n’auras qu’à me faire demander au Belvédère des nuages[62]: c’est là que
je vais cacher le tableau. S’il y est vu, ce ne sera jamais que par les
pigeons. (_Il sort en courant._)
[62] Nom d’une tour du palais.
MISRAKÉSI.
Ce n’est plus cette reine qu’il préfère, et pourtant il a encore des
égards pour elle: l’amitié chez lui survit à l’amour.
VÉTRAVATI, _entrant, une feuille d’écriture à la main_.
Gloire au roi!
LE ROI.
N’as-tu pas rencontré en route la reine Vasoumatî?
VÉTRAVATI.
Oui, Sire; mais, quand elle a vu cette feuille dans ma main, elle est
retournée sur ses pas.
LE ROI.
La reine est discrète: elle a respecté l’heure que je dois consacrer à
mes devoirs de roi.
VÉTRAVATI.
Le ministre m’a chargée de vous dire que les affaires étaient nombreuses
aujourd’hui, et qu’il n’a pu en instruire qu’une seule: vous en
trouverez l’exposé sur cette feuille.
LE ROI.
Montre-la-moi. (_Vétravatî tient la feuille ouverte devant le roi. Il
lit._) «Nous informons Sa Majesté qu’un marchand nommé Dhanavriddha, qui
faisait le commerce maritime, a péri dans un naufrage sans laisser
d’enfants. Sa fortune était immense. Selon la loi, elle appartient au
trésor royal. Que Sa Majesté décide!» (_Avec tristesse._) Malheureux
celui qui n’a pas d’enfants! Vétravatî, puisque ce Dhanavriddha était si
riche, il devait avoir plusieurs épouses: il faudra savoir si l’une
d’elles n’est pas grosse.
VÉTRAVATI.
On dit justement qu’une de ses femmes, fille d’un marchand
d’Ayodhyâ[63], venait de célébrer la cérémonie de la conception.
[63] La ville qui a donné son nom au pays d’Oude actuel.
LE ROI.
Alors l’héritage du père appartient à l’enfant qui naîtra d’elle. Porte
ma décision au ministre.
VÉTRAVATI.
J’obéis. (_Fausse sortie._)
LE ROI.
Attends,... reviens.
VÉTRAVATI, _revenant sur ses pas_.
Me voici.
LE ROI.
Qu’importe que le défunt laisse ou ne laisse pas d’enfants?
Les sujets dont je suis le gardien et le père,
S’ils perdent un des leurs, ont droit à tous ses biens;
Ils seront désormais ses fils comme les miens.
J’ai dit! Que mon peuple prospère!
VÉTRAVATI.
Le décret du roi va être publié. (_Elle sort, et revient bientôt
après._) Le décret a produit sur la foule l’effet de la pluie attendue à
la fin de l’été.
LE ROI, _poussant un profond soupir_.
La fortune est inutile à celui qui n’a pas d’enfants: à sa mort, ses
biens passent à des étrangers; quand viendra ma dernière heure, il en
sera ainsi de l’empire de Pourou.
VÉTRAVATI.
Que le ciel détourne de nous ce malheur!
LE ROI.
Ah! je n’ai pas voulu du bonheur qui était sous ma main.
MISRAKÉSI.
Quand il s’accuse, c’est à ma chère Sacountalâ qu’il pense.
LE ROI.
Le semeur doit la plante au sol qui la produit;
La terre est son espoir; les moissons viennent d’elle.
Et moi, j’ai renié mon épouse fidèle:
Son sein allait donner son fruit.
MISRAKÉSI.
Quand tu l’auras une fois reconquise, je crois que tu ne l’abandonneras
plus.
TCHATOURICA, _bas à Vétravatî_.
Madame, ce message du ministre a redoublé le chagrin du roi. Allez
chercher le seigneur Mâdhavya; il est maintenant au Belvédère des
nuages: peut-être pourra-t-il distraire son ami.
VÉTRAVATI.
Ton idée est bonne. (_Elle sort._)
LE ROI.
Et que deviendront dans l’autre monde les ancêtres de Douchanta?