SACOUNTALA.

Ces devoirs vont vous distraire et vous consoler; moi, j’emporte avec

moi ma douleur.

CANNVA.

Ah! me crois-tu donc insensible?

Ce riz que tu jetais aux oiseaux de ces bois,

Je le verrai germer, j’en suivrai la croissance:

Tout me rappellera l’image d’autrefois!

Tout parlera de ton absence!

Va, et que ton voyage soit béni! (_Sacountalâ sort avec Gautamî,

Sârngarava et Sâradvata._)

LES DEUX AMIES, _après l’avoir longtemps regardée, douloureusement_.

Malheur à nous! Sacountalâ a disparu derrière les arbres.

CANNVA.

Anousouyâ, Priyamvadâ, votre compagne est partie: contenez votre douleur

et suivez-moi. (_Ils reviennent tous les trois sur leurs pas._)

LES DEUX AMIES.

Mon père, l’ermitage est désert: Sacountalâ n’y est plus.

CANNVA.

L’amitié vous le fait voir ainsi. (_Il marche plongé dans ses

réflexions._) Sentiment étrange! je perds Sacountalâ, et pourtant la

paix est dans mon âme. Ah! je sais pourquoi.

Nos filles sont des biens qui ne sont pas à nous:

Ce dépôt précieux dont le père a la garde,

S’il connaît comme moi son devoir, il lui tarde

De le remettre intact dans les mains d’un époux.

ACTE V

L’AFFRONT

On voit paraître le chambellan.

LE CHAMBELLAN, _avec un soupir_.

Ah! que la vieillesse est pesante!

Ce bâton de bambou, que portent comme insigne,

Dans le harem, les chambellans,

Est un appui pour moi: la vieillesse maligne

Alourdit mes pas chancelants.

Le roi est au palais: j’ai à lui faire une communication pressante. (_Il

fait quelques pas et s’arrête._) Qu’est-ce que c’est déjà? (_Après

réflexion._) Ah! oui, je me souviens: des religieux, des disciples de

Cannva demandent une audience. Ce que c’est que de nous!

La lampe qui s’éteint fume,

Se rallume;...

Mais c’est un éclair qui fuit!

Tel, mon esprit qui sommeille

Se réveille,

Puis se rendort dans la nuit.

(_Il se remet en marche. Regardant devant lui._)

Mais voici le roi.

Il a jugé son peuple et montré le devoir,

Comme un père, à la multitude.

Sa tâche est faite; il vient oublier son pouvoir,

Loin du bruit, dans la solitude.

Ainsi l’éléphant roi qui guide ses troupeaux

Souffre le soleil sans se plaindre,

Puis cherche dans les bois un lit pour le repos,

Que nul rayon ne puisse atteindre.

Le roi descend à peine de son tribunal: est-ce le moment de lui annoncer

que les disciples de Cannva demandent à le voir? Mais les maîtres du

monde ne connaissent pas le repos.

Le soleil n’arrête jamais

L’attelage ardent qui le traîne;

Vent ou brise, brûlant ou frais,

L’air souffle sans reprendre haleine.

Sécha[50] demain comme aujourd’hui

Doit nous soutenir sur l’abîme:

Tel le bras royal est l’appui

Du peuple que charge la dîme.

[50] Serpent mythique qui porte la terre.

(_Il fait encore quelques pas._)

* * * * *

On voit paraître le roi. Près de lui est Mâdhavya. Derrière lui, ses

officiers chacun à son rang.

LE ROI. (_Son attitude trahit la fatigue._)

Les autres hommes sont heureux quand ils sont arrivés au terme de leurs

désirs: pour un roi, l’avènement au trône est le commencement des

peines.

Les plus brillants honneurs sont bien vite obscurcis:

L’ambition s’apaise;

Mais avec le pouvoir s’en viennent les soucis,

Et l’on sent ce qu’il pèse!

Souvent on voit fléchir sous le royal bandeau

La tête la plus forte;

Le parasol est moins un abri qu’un fardeau

Pour celui qui le porte.

VOIX DES POÈTES DE COUR _derrière la scène_.

Gloire au roi!

PREMIER POÈTE.

Notre bien est ton seul souci:

Tu vas,... rien ne t’arrête.

Nature de roi, c’est ainsi

Que le Seigneur t’a faite.

Arbre, tu portes sur ta tête

Le ciel de feu:

Si grand que soit notre nombre,

Nous reposons sous ton ombre;

Pour toi la peine est un jeu.

DEUXIÈME POÈTE.

D’un geste tu calmes les haines;

Tu rends ton peuple humain.

S’il s’égare, tu le ramènes

D’un mot dans le chemin.

On voit le riche ouvrir la main

A la détresse:

Mais ses bienfaits sont comptés.

Toi, tu répands tes bontés

Sur tous comme une caresse.

LE ROI, _après les avoir entendus_.

Au sortir de l’audience, j’étais accablé de fatigue; mais la voix de mes

poètes m’a ranimé comme par enchantement.

MADHAVYA.

Le taureau est comme toi: il oublie sa peine quand on lui dit: «Bravo,

mâle du troupeau!»

LE ROI, _souriant_.

Asseyons-nous. (_Tous deux s’assoient; les autres personnages restent

debout, chacun à sa place. On entend derrière la scène le son d’un

luth._)

MADHAVYA, _écoutant_.

Cher ami, entends-tu ce luth dans la salle de concerts? Il est pincé par

des doigts savants; c’est la reine Vasoumatî qui s’exerce.

LE ROI.

Tais-toi; laisse-moi écouter.

LE CHAMBELLAN, _regardant le roi_.

Le roi est occupé; j’attendrai. (_Il se tient dans un coin._)

CHANSON _derrière la scène_.

Pourquoi vas-tu de corolle en corolle,

Abeille folle,

Sans revenir?

N’auras-tu pas pour la fleur abusée

Qui t’a grisée

Un souvenir?

LE ROI.

Voilà un chant bien passionné.

MADHAVYA.

Mais dis-moi, cher ami, as-tu bien compris le sens des paroles?

LE ROI, _souriant_.

C’est la plainte d’une amante fidèle. Apparemment la reine Vasoumatî a

quelque reproche à me faire. Ami Mâdhavya, va lui présenter mes excuses.

MADHAVYA.

A tes ordres. (_Il se lève._) C’est-à-dire,... un instant! Tu m’envoies

à ta place prendre l’ours par la queue: quand elle me tiendra dans ses

griffes, plus d’espoir de salut; je serai comme le dévot qui reste

attaché au monde.

LE ROI.

Va donc! Tu n’as qu’à t’y prendre poliment, elle t’écoutera.

MADHAVYA.

Allons! il faut y passer. (_Il sort._)

LE ROI, _à part_.

C’est étrange! mon cœur est libre, et cependant, quand j’ai entendu

cette chanson, je suis devenu mélancolique comme si j’étais séparé d’un

être aimé. Ah! j’en devine la cause.

Souvent un bel objet, un chant plaintif ou tendre

Fait rêver,

Et, troublé dans sa paix, le cœur cherche à comprendre...

Sans trouver.

Mais nous avons aimé dans une autre existence,

Et pleuré:

L’instinct vague et charmant de la ressouvenance

Est sacré.

(_Il cherche inutilement à rappeler ses souvenirs._)

LE CHAMBELLAN, _s’approchant_.

Gloire au roi! Des religieux viennent d’arriver des forêts qui bordent

l’Himâlaya; ils t’apportent un message de Cannva; deux femmes les

accompagnent: daigneras-tu les recevoir?

LE ROI, _avec étonnement_.

Comment! des religieux porteurs d’un message de Cannva? et deux femmes

avec eux?

LE CHAMBELLAN.

Oui, Sire.

LE ROI.

Va dire en mon nom à mon chapelain Somarâta de rendre aux ermites les

honneurs prescrits par la sainte loi, et de les introduire; je vais me

rendre dans la salle réservée à la réception des religieux.

LE CHAMBELLAN.

Tes ordres seront exécutés. (_Il sort._)

LE ROI, _se levant_.

Vétravatî[51], précède-moi: nous allons au sanctuaire du feu domestique.

[51] C’est la gardienne des portes: elle précède toujours le roi pour

les lui ouvrir.

VÉTRAVATI.

Veuillez me suivre. (_Ils se rendent dans le sanctuaire._)

* * * * *

VÉTRAVATI.

Maître, voici la terrasse du sanctuaire; elle vient d’être purifiée; la

vache est à sa place, prête à donner son lait pour les offrandes:

veuillez monter.

LE ROI.

(_Il gravit la terrasse avec respect, et se tient debout, appuyé sur

l’épaule d’un de ses officiers._)

Vétravatî, quel peut être le message dont Cannva a chargé ces religieux?

Les démons conjurés contre les ermitages

Infestent-ils leurs bois épais?

Les daims nés à l’abri de leurs pieux ombrages

N’y ruminent-ils plus en paix?

Peut-être, avant le temps, l’essor des fleurs s’arrête,

Et les bourgeons restent cachés:

L’ermite, au fond des bois, souffre, et c’est sur sa tête

Que le sort punit mes péchés.

VÉTRAVATI.

Non, Roi, les ermitages sont tranquilles; la renommée de votre bras

suffit pour y maintenir la paix: les religieux ne peuvent venir que pour

vous présenter leurs hommages et leurs actions de grâces.

* * * * *

On voit paraître les deux disciples de Cannva et Gautamî, conduisant

Sacountalâ. Ils sont précédés du chapelain et du chambellan.

LE CHAMBELLAN.

Suivez-moi.

SARNGARAVA.

Ami Sâradvata,

Je sais que ce palais est la demeure auguste

D’un roi digne du rang où Brahma l’a placé:

Il fait régner la loi; sa main puissante et juste

Maintient un peuple entier dans le chemin tracé.

Mais, étonné du bruit, perdu dans cette foule,

Moi, fils d’un ermitage et fidèle à mon vœu,

Je frémis,... et je crains que ce toit ne s’écroule

Car la maison me semble en feu.

SARADVATA.

Sârngarava, je comprends ton trouble au milieu de la ville immense;

moi-même je me dis:

Je suis pur, et la vie en ces lieux est souillée;

Je veille, et devant moi ce peuple est endormi;

Je suis libre: voici la prison verrouillée;

Le monde est pour l’ermite un mortel ennemi!

LE CHAPELAIN.

Ce sont de tels sentiments qui font la grandeur de vos pareils.

SACOUNTALA. (_Elle sent un mouvement involontaire de l’œil droit[52]._)

[52] C’est un présage funeste pour une femme.

Ah! je sens un présage funeste.

GAUTAMI.

Écartons-le, ma fille. Que le danger se détourne de toi! (_Ils

s’avancent._)

LE CHAPELAIN, _désignant le roi_.

Ermites, voici le protecteur des laïques et des religieux. Il vient à

peine de quitter son tribunal, et pourtant il daigne vous recevoir.

SARNGARAVA.

Sa conduite mérite des éloges, mais elle ne nous étonne pas.

L’arbre se penche vers la terre,

Courbé sous le poids des fruits mûrs;

Le ciel, chargé d’eau salutaire,

S’affaisse en nuages obscurs;

Quand la fortune surabonde,

L’homme de bien baisse les yeux:

Les vit-on jamais orgueilleux,

Ceux qui font le bonheur du monde?

VÉTRAVATI.

Roi, les ermites ont le visage serein: ils ne viennent pas pour se

plaindre.

LE ROI, _regardant Sacountalâ_.

Quelle est donc cette femme? A peine la voit-on

Sous son voile; et pourtant sa beauté se devine:

Elle est au milieu d’eux comme un tendre bouton

Parmi des broussailles d’épine.

VÉTRAVATI.

Maître, elle paraît bien belle.

LE ROI.

Oui; mais je ne dois pas regarder la femme d’autrui.

SACOUNTALA, _mettant la main sur son cœur, à part_.

O mon cœur! pourquoi trembles-tu? N’ai-je pas le plus tendre des époux?

Sois sans crainte.

LE CHAPELAIN, _s’avançant_.

Salut au roi! Roi, j’ai rendu aux ermites les honneurs prescrits. L’un

d’eux t’apporte un message de son maître: daigne l’entendre.

LE ROI, _respectueusement_.

J’écoute.

LES DEUX DISCIPLES, _levant la main_.

Gloire au roi!

LE ROI, _s’inclinant_.

Salut à vous tous!

LES DEUX DISCIPLES.

Salut!

LE ROI.

Votre piété prospère-t-elle?

LES DEUX DISCIPLES.

Roi protecteur des bons, n’es-tu pas notre père?

Qui donc nous toucherait quand ton bras nous défend?

Vit-on jamais la nuit, sortant de son repaire,

Braver le soleil triomphant?

LE ROI, _à part_.

Alors je suis un vrai roi. (_Haut._) Comment se porte le bienheureux

Cannva? Tous ses désirs sont-ils satisfaits?

SARNGARAVA.

Roi, le bonheur des sages ne dépend que d’eux-mêmes. Il m’a chargé de te

saluer en son nom et de te dire...

LE ROI.

Parlez.

SARNGARAVA.

«Ma fille s’est donnée à toi: j’approuve cette union. Et comment ne

l’approuverais-je pas?

«Brahma sait que souvent on a médit de lui:

«Il s’est mis cette fois à l’abri de tout blâme.

«Pour prouver sa sagesse, il unit aujourd’hui

«L’âme innocente au cœur que la vaillance enflamme.

«Elle est grosse: reçois-la, et acquittez-vous désormais en commun de

tous les devoirs prescrits par la sainte loi.»

GAUTAMI.

Gracieux seigneur, je n’ai point à prendre ici la parole: vous savez

pourquoi.

LE ROI.

Parlez, Madame.

GAUTAMI.

Vous vous êtes donnés vous-mêmes l’un à l’autre,

Et vous avez jugé les conseils superflus;

Ses parents n’ont rien su; cette affaire est la vôtre:

Je n’ai rien à dire de plus.

SACOUNTALA.

Que va répondre mon époux?

LE ROI, _au comble de l’étonnement_.

Holà! que voulez-vous dire?

SACOUNTALA, _à part_.

Dieux! quelle hauteur et quelle dureté dans sa parole!

SARNGARAVA.

Ce que nous voulons dire? Ne connais-tu pas le monde et ses exigences?

L’épouse que retient sa première famille

Excite les soupçons et les méchants propos:

Il faut, pour que le père ait l’esprit en repos,

Que l’époux soit garant de l’honneur de sa fille.

LE ROI.

Quoi! vous dites que j’ai épousé cette femme?

SACOUNTALA, _désespérée, à part_.

Ah! mon cœur, tu avais raison de trembler.

SARNGARAVA.

Il sied mal à un roi de regretter un de ses actes et de fuir les devoirs

qu’il impose.

LE ROI.

Vous me calomniez.

SARNGARAVA, _avec colère_.

Voilà ce qu’il faut attendre des princes qui ne savent pas porter

l’ivresse du pouvoir.

LE ROI.

C’est une insulte grossière.

GAUTAMI, _à Sacountalâ_.

Ne rougis pas, ma fille, je vais lever ton voile: j’espère qu’alors ton

époux te reconnaîtra. (Elle lui lève son voile.)

LE ROI, _regardant Sacountalâ, à part_.

Elle est belle... Et l’on voit qu’elle a donné sa fleur:

Quelle est donc cette femme?

On me dit son époux: je n’en ai, par malheur,

Nul souvenir dans l’âme.

L’abeille ne veut pas d’un calice taché,

Et pourtant s’émerveille

Devant le jasmin d’or que la pluie a touché:

Je suis comme l’abeille.

VÉTRAVATI, _à part_.

Vraiment, la vertu du roi est grande. Quel autre hésiterait en voyant

une pareille beauté s’offrir volontairement à lui?

SARNGARAVA.

Eh bien! Roi, tu te tais?

LE ROI.

Ermite, plus j’interroge mes souvenirs, moins je me rappelle avoir

possédé cette femme. Elle est visiblement enceinte: je serais coupable

d’adultère si je la recevais chez moi.

SACOUNTALA, _à part_.

Malheur à moi! il renie notre amour. La liane de mon espérance qui

montait jusqu’au ciel est brisée et gisante à terre.

SARNGARAVA.

Réfléchis encore.

Tu séduis l’innocence et ton amour trop prompt

Ose offenser un père absent: il te pardonne.

Tu dérobais son bien: lui-même il te le donne.

Voilà sa récompense?... Un odieux affront!

SARADVATA.

Sârngarava, il est inutile de poursuivre. Sacountalâ, nous avons dit ce

que nous avions à dire; tu as entendu le roi: réponds-lui toi-même.

SACOUNTALA, _à part_.

Son cœur a changé: l’indifférence a succédé à tant d’amour. A quoi bon

lui rappeler le passé? Si, pourtant: mon honneur le commande, je

parlerai. (_Haut._) Mon époux... (_Se reprenant._) Mais tu me refuses le

droit de te donner ce nom. Roi, est-il digne d’un descendant de Pourou

de repousser par d’aussi dures paroles un cœur loyal qui a cru à ta

promesse et qui s’est donné à toi?

LE ROI, _se bouchant les oreilles_.

Tais-toi! tais-toi!

Ah! tu veux m’entraîner, perfide enchanteresse!

Tu veux souiller le nom que j’ai reçu si pur:

Le vil torrent s’attaque à l’arbre qui se dresse,

Et sa fange corrompt le lac aux flots d’azur!

SACOUNTALA.

Eh bien! s’il est vrai que tu me croies la femme d’un autre, j’ai un

moyen de lever tes scrupules: l’anneau que tu m’as donné.

LE ROI.

En vérité, le moyen serait excellent.

SACOUNTALA, _tâtant son doigt_.

Malheur! oh! malheur! l’anneau n’est plus à mon doigt. (_Elle jette à

Gautamî un regard désespéré._)

GAUTAMI.

Mon enfant, tu t’es arrêtée à Sacrâvatâra pour faire tes ablutions dans

les bains de Satchî[53]: c’est là que tu auras perdu l’anneau.

[53] Épouse du dieu Indra.

LE ROI.

Voilà ce qui s’appelle de la présence d’esprit. On a bien raison de dire

que les femmes n’en manquent jamais.

SACOUNTALA.

Dis plutôt que c’est là un coup du destin; mais j’essayerai encore de te

convaincre.

LE ROI.

J’aurai donc encore à t’entendre.

SACOUNTALA.

Ne te souviens-tu pas qu’un jour, dans le berceau de bambous, tu tenais

à la main un peu d’eau dans une feuille de lotus?

LE ROI.

J’écoute.

SACOUNTALA.

A ce moment, le petit faon que j’avais adopté s’est approché; tu l’as

caressé, et tu as voulu le faire boire le premier; mais il ne te

connaissait pas: il a refusé de boire dans ta main. J’ai pris la feuille

de lotus, et alors il s’est avancé sans crainte; cela t’a fait sourire,

et tu as dit: «Le proverbe est bien vrai: qui se ressemble s’assemble.

N’êtes-vous pas tous les deux des enfants des bois?»

LE ROI.

Enivrants mensonges! C’est à de pareils artifices que se laissent

prendre les hommes sensuels.

GAUTAMI.

Grand roi, tu parles mal. Cette enfant a été élevée dans un ermitage:

elle ignore ce que c’est que mentir.

LE ROI.

Vénérable mère!...

Le Cokila porte ses œufs

Dans le nid d’oiseaux plus fidèles,

Puis s’envole, laissant chez eux

Ses petits, tant qu’ils n’ont pas d’ailes.

La femelle de l’animal

Pratique d’instinct l’imposture:

Mais chez les femmes, pour le mal,

L’esprit ajoute à la nature.

SACOUNTALA, _avec colère_.

Tu es un trompeur, et tu juges tous les cœurs d’après le tien. Mais qui

voudrait te ressembler? Tu fais parade de ta vertu, et tu es pareil à un

puits dangereux caché sous l’herbe des prairies.

LE ROI, _à part_.

Sa colère n’est pourtant pas celle d’une courtisane: on y reconnaît une

nature farouche.

Ses regards ne sont pas de galantes œillades:

Le sang gonfle ses yeux taris!

Ses mots entrecoupés, et lancés par saccades,

Sonnent dans l’air comme des cris;

Un frisson la secoue, et fait trembler sa lèvre

Plus rouge qu’un fruit empourpré:

Ses sourcils contractés, son front chargé de fièvre,

Tout révèle un cœur ulcéré!

Mais je suis trop crédule: elle a vu qu’elle ne réussissait pas, et sa

colère n’est qu’un artifice de plus.

Je reste insensible à sa voix,

Au doux récit de l’aventure

Qui nous unit au fond des bois;

Je suis un ingrat, un parjure:

Le juste courroux qui l’étreint

Doit froncer son sourcil mobile!

Ce bel arc[54] ne m’a pas atteint:

Elle brise une arme inutile!

[54] Le sourcil est comparé à l’arc de l’Amour.

(_Haut._) Ma belle, les sujets de Douchanta connaissent leur maître; ils

ne lui ont jamais reproché de déloyauté.

SACOUNTALA.

C’est bien! Ainsi je passerai maintenant pour une femme perdue, parce

que j’ai eu confiance dans le sang de Pourou, et que je me suis donnée à

ce roi qui a le miel sur les lèvres et une pierre à la place du cœur!

(_Elle baisse son voile._)

SARNGARAVA.

C’est le châtiment de la légèreté.

L’acte est prompt; le regret doit suivre.

Toujours l’imprudence a gémi.

La vierge crédule se livre

A son plus cruel ennemi.

LE ROI.

Mais songez-vous, quand vous portez contre moi de telles accusations,

que vous n’avez d’autre garant que sa parole?

SARNGARAVA, _avec indignation_.

Vous avez tous entendu l’attaque et la défense: soyez juges!

Elle n’a jamais fait du mensonge une étude

Pour régner par la fraude et profaner les lois!

Mais l’enfance est habile, et la débauche est prude?

Croyons plutôt les rois!

LE ROI.

Eh bien! prêtre infaillible, supposons que je sois tel que tu dis... Je

l’ai trompée, soit; quel sera mon châtiment?

SARNGARAVA.

Ta chute.

LE ROI.

La chute d’un descendant de Pourou? Voilà qui est peu croyable.

SARNGARAVA.

Roi, pourquoi perdre notre temps à discourir? Nous t’avons porté le

message de Cannva: nous n’avons plus qu’à nous retirer.

L’époux est un maître; personne

N’a droit de toucher à son bien,

Qu’il le garde ou qu’il l’abandonne:

Fais ce qui te plaira du tien!

Gautamî, nous vous suivons. (_Ils se mettent en marche._)

SACOUNTALA.

J’ai été abusée par un trompeur; m’abandonnerez-vous aussi? (_Elle veut

les suivre._)

GAUTAMI, _revenant sur ses pas, et la regardant_.

Sârngarava, mon fils, Sacountalâ s’attache à nos pas... Ses gémissements

ne vous font-ils pas pitié? Que voulez-vous que devienne l’infortunée

chez un époux cruel qui la repousse?

SARNGARAVA, _se retournant, avec colère, à Sacountalâ_.

Cesse tes importunités. Prétends-tu donc t’appartenir[55] et suivre ta

fantaisie? (_Sacountalâ tremble de frayeur._) Écoute.

[55] Une honnête femme, dans l’Inde, doit toujours être dépendante;

comme elle a été soumise à son père avant le mariage, elle l’est

dans le veuvage à son fils aîné.

Ne viens pas supplier ton père: il te renie,

Si ta vie est impure! Et si ton cœur t’absout,

Je te dis en son nom: «Reste!... Aimée ou honnie,

«Fais ton devoir, et sois fidèle jusqu’au bout!»

Reste là; nous partons.

LE ROI.

Dis-moi, ermite, à ton tour, pourquoi trompes-tu cette femme avec ta

fausse science?

Les baisers du soleil épargnent la corolle

Dont l’amour appartient à l’astre de la nuit:

La femme du prochain est un trésor qui nuit

Au libertin qui le lui vole.

SARNGARAVA.

Et si quelque trouble étrange t’avait fait oublier le passé,... dois-tu,

craignant, comme tu le dis, de te couvrir d’une souillure, t’exposer à

répudier ta légitime épouse?

LE ROI, _au chapelain_.

Dites-moi ce que je dois faire.

Est-ce moi qui délire, ou bien elle qui ment?

J’y rêve, et je m’épuise à sonder ce mystère:

Mon honneur inquiet redoute également

Et l’abandon coupable et l’impur adultère.

LE CHAPELAIN, _après réflexion_.

Roi, puisque tu me demandes mon avis...

LE ROI.

Éclairez-moi, Maître.

LE CHAPELAIN.

Je te proposerai de la garder dans ma demeure jusqu’à sa délivrance.

LE ROI.

Et pourquoi?

LE CHAPELAIN.

Les devins ont prédit que ton premier fils régnerait sur l’univers. Si

elle met au monde un fils, et qu’il porte sur son corps les signes qui

présagent la plus haute souveraineté, alors tu rendras hommage à la

vertu de la mère et tu l’introduiras dans ton harem; sinon, il sera

toujours temps de la renvoyer à l’ermite.

LE ROI.

Faites comme vous voudrez.

LE CHAPELAIN, _se levant_.

Ma fille, veuillez me suivre.

SACOUNTALA.

Terre auguste, ouvre-toi et cache ma honte! (_Elle part en pleurant avec

le chapelain, les ascètes et Gautamî. Le roi est toujours sous

l’influence de la malédiction qui lui ôte le souvenir; il pense à ce qui

vient de se passer._)

VOIX _derrière la scène_.

Dieux! quel prodige!

LE ROI, _écoutant_.

Qu’y a-t-il?

LE CHAPELAIN, _entrant, dans le plus grand trouble_.

Roi, il vient d’arriver un prodige.

LE ROI.

Lequel?

LE CHAPELAIN.

Les disciples de Cannva s’éloignaient à peine... C’était près des bains

sacrés des Apsaras...

Nous marchions... Je voyais son angoisse mortelle,

Ses yeux gonflés, ses bras qui se tordaient dans l’air...

LE ROI.

Et alors?

LE CHAPELAIN.

Une forme se dresse,... ou plutôt un éclair

Brille et disparaît avec elle!

(_Tous expriment par des gestes leur stupéfaction._)

LE ROI.

Maître, nous ne devions plus nous occuper de cette affaire; pourquoi y

revenir encore? Qu’il n’en soit plus question!

LE CHAPELAIN.

Gloire au roi! (_Il sort._)

LE ROI.

Vétravatî, je me sens fatigué; je me retire dans mon appartement:

précède-moi.

VÉTRAVATI.

Veuillez me suivre.

LE ROI, _à part, tout en marchant_.

En vain je cherche au fond de ma mémoire:

Cette femme n’est rien pour moi.

Et cependant,... je suis près de la croire:

Mon cœur bat, je ne sais pourquoi!

ACTE VI

SÉPARATION

PREMIÈRE PARTIE

On voit paraître le chef de la police et deux gardiens traînant un

prisonnier qui a les mains liées derrière le dos.

LES DEUX GARDIENS, _frappant le prisonnier_.

Coquin, voleur, parle donc! C’est l’anneau du roi. Il est tout reluisant

de pierres fines, et le nom de Douchanta y est gravé. Où l’as-tu pris?

LE PRISONNIER, _tremblant de frayeur_.

Messieurs, ayez pitié de moi: je ne suis pas un voleur.

PREMIER GARDIEN.

Tu es sans doute un saint brahmane? Le roi t’en aura fait cadeau!

LE PRISONNIER.

Écoutez donc! Je demeure à Sacrâvatâra, et je suis pêcheur de mon état.

DEUXIÈME GARDIEN.

Brigand, qu’est-ce que ça nous fait, ton pays et ton état?

LE CHEF.

Soutchaca, laisse-le parler; ne l’interromps pas.

LES DEUX GARDIENS.

Bien, Maître!--Allons, parle... Veux-tu bien parler?

LE PÊCHEUR.

Mes filets et mes hameçons, voilà le gagne-pain de ma famille.

LE CHEF, _riant_.

Il est joli votre gagne-pain[56]!

[56] Les pêcheurs sont de caste vile, parce qu’ils font mourir des

animaux.

LE PÊCHEUR.

Seigneur, ne nous en faites pas un crime.

Mon père était pêcheur naguère;

Ce fut son métier: c’est le mien.

Ai-je raison? Je n’en sais rien:

Mais je fais ce qu’a fait mon père.

Les dieux aiment la bonne chère:

Un saint brahmane est leur boucher[57].

Oserait-on lui reprocher

De faire ce qu’a fait son père?

[57] Le sacrificateur.

LE CHEF.

C’est bon! Continue.

LE PÊCHEUR.

Pour lors j’avais donc pris un Rohita[58]; je le coupe en morceaux:

voilà que je trouve dedans cet anneau avec toutes ses pierres fines.

Dame! je suis venu pour le vendre. Je le montrais; vous m’avez empoigné:

voilà l’histoire. Maintenant tuez-moi, hachez-moi si j’ai menti.

[58] Espèce de poisson.

LE CHEF, _flairant l’anneau_.

Djânouca, il n’y a pas moyen d’en douter: cet anneau a passé par le

ventre d’un poisson; il suffit de le sentir. Mais comment y était-il

entré? Allons voir au palais.

LES DEUX GARDIENS, _au pêcheur_.

Allons, coupeur de bourses, en avant! (_Ils se mettent en marche._)

LE CHEF.

Sacountala, drame en sept actes, mêlé de prose et de vers · 第 4 / 7 段