Hâtez-vous, mon noble époux.

LE ROI, _joyeux, à part_.

Elle m’a appelé son époux: elle est à moi. (_Haut._) Belle, je crois que

le bracelet n’est pas encore solidement attaché; permets que je

recommence.

SACOUNTALA, _souriant_.

Comme tu voudras.

LE ROI. (_Il rattache le bracelet avec une maladresse voulue._)

Ah! m’y voici: regarde.

Ne cherche plus au ciel le fin croissant qui luit:

Il est là, sur ton bras. Vois! Sous ma main qui tremble,

C’est lui, c’est son bel arc qui se referme, et semble

Mieux briller sur ta peau plus brune que la nuit.

SACOUNTALA.

Je n’y vois pas: le vent a secoué la fleur qui pend à mon oreille, et le

pollen m’est entré dans l’œil.

LE ROI, _souriant_.

Permets que mon souffle en chasse cette poussière.

SACOUNTALA.

C’est trop de bonté; mais je n’ai pas confiance en toi.

LE ROI.

Tu as tort de parler ainsi: un nouveau serviteur est toujours docile.

SACOUNTALA.

Je craindrais l’excès de son zèle.

LE ROI, _à part_.

Je ne laisserai pas échapper cette occasion charmante. (_Il veut lui

relever le visage; Sacountalâ résiste._) O mon amour! ne crains pas que

je t’offense. (_Sacountalâ reste un moment la tête inclinée et le regard

perdu. Le roi lui relève le visage. A part._)

Sa lèvre brûlante et pure,

Que jamais ardent baiser

Ne blessa de sa morsure,

Frémit,... et me dit d’oser!

SACOUNTALA.

Mon époux tarde beaucoup à tenir sa promesse. (_Il lui souffle dans

l’œil._) Merci. Maintenant j’y vois; mais je suis confuse, et je ne sais

comment remercier mon époux.

LE ROI.

J’ai déjà ma récompense.

Fleur charmante! j’ai bu ton haleine, et ce baume

Endort le mal que j’ai souffert.

Ton abeille est heureuse: elle a humé l’arôme

Qui sort du lotus entr’ouvert!

SACOUNTALA.

Et si elle n’était pas heureuse encore?

LE ROI.

Alors... (_Il s’approche pour prendre un baiser._)

VOIX _derrière la scène_.

Oiseaux fidèles[44], séparez-vous: voici la nuit.

[44] Ces oiseaux, nommés tchakravâkas, sont légendaires: les Hindous

croient que la nuit les sépare. Ici, naturellement, les deux oiseaux

sont les deux époux, et la nuit est Gautamî: l’avertissement vient

des compagnes de Sacountalâ.

SACOUNTALA. (_Elle écoute et tressaille._)

Mon époux, c’est la vénérable Gautamî qui vient s’informer de ma santé:

cachez-vous derrière ce buisson.

LE ROI.

J’y cours. (_Il se cache. On voit entrer Gautamî portant un vase plein

d’eau._)

GAUTAMI.

Mon enfant, voici l’eau sacrée. (_Elle l’aide à se lever et regarde

autour d’elle._) Eh quoi! malade comme tu l’es, tu restes là sans autre

compagne que ta divinité protectrice?

SACOUNTALA.

Depuis un instant seulement. Priyamvadâ et Anousouyâ viennent de

descendre à la rivière.

GAUTAMI. (_Elle asperge Sacountalâ._)

Chère enfant, puisse cette eau sainte te donner santé et longue vie! Ta

fièvre a-t-elle un peu diminué? (_Elle pose la main sur son front._)

SACOUNTALA.

Vénérable mère, je vais un peu mieux.

GAUTAMI.

La nuit est tombée: viens, retournons à la hutte.

SACOUNTALA. (_Elle se lève à regret. A part._)

O mon cœur! le bonheur était là; tu as hésité, et le temps a passé: ne

t’en prends qu’à toi-même. (_Elle fait quelques pas et se retourne.

Haut._) Berceau de lianes, toi qui as calmé un instant l’ardeur qui me

brûle, je te salue et je te dis: «Au revoir!» (_Elles sortent toutes les

deux._)

* * * * *

LE ROI, _revenant à l’endroit qu’il vient de quitter_.

Ah! que d’obstacles sur le chemin du bonheur!

Sa main était levée, et protégeait sa bouche

Contre moi;

Ses lèvres disaient non, mais d’un air peu farouche,

Sans effroi;

J’ai vu ses grands yeux noirs, au lieu de la défendre,

S’embraser:

J’ai relevé sa tête, et je n’ai pas su prendre

Un baiser!

Où irai-je maintenant? Mais pourquoi partir? Je veux rester un instant

sous ce berceau où a reposé ma bien-aimée. (_Regardant autour de lui._)

Voici le banc de pierre où j’ai vu ma maîtresse,

Voici le lit de fleurs que son corps a froissé;

Voici le fin lotus où son ongle a tracé

Des mots d’amour à mon adresse;

J’ai vu ce bracelet à son bras gracieux:

Tout me rappelle ici la femme que j’adore!

Ah! je ne puis quitter ce coin délicieux

Où je crois l’entrevoir encore!

(_Réfléchissant._) La faute en est à moi: j’étais près d’elle, et j’ai

laissé le temps fuir.

Ah! si j’étais seul avec elle!

Ah! si je pouvais la saisir!

J’empêcherais bien le plaisir

De m’échapper à tire-d’aile!

Voilà ce que me dit mon cœur;

Il souffre, il se plaint, il m’accuse:

Mais, devant elle, il se refuse,

Hélas! à parler en vainqueur!

VOIX _derrière la scène_.

Au secours, roi! au secours!

Est-ce le couchant plein de flammes?

Non! la terreur glace nos âmes:

Ce sont les Râkchasas infâmes

Qui flairent le Soma[45] dans l’air.

Leur troupe s’amasse et s’agite

Autour du foyer qui crépite:

La vois-tu, l’engeance maudite

Des fantômes mangeurs de chair?

[45] Liqueur du sacrifice.

LE ROI, _entendant les voix_.

Ne craignez rien, ermites: je suis auprès de vous.

ACTE IV

ADIEUX A L’ERMITAGE

PREMIÈRE PARTIE

On voit entrer les deux amies de Sacountalâ, cueillant des fleurs.

ANOUSOUYA.

Notre chère Sacountalâ s’est unie au roi selon le rite des Gandharvas;

elle a un époux digne d’elle; elle est au comble de ses vœux, et

cependant je ne suis pas tranquille.

PRIYAMVADA.

Pourquoi donc?

ANOUSOUYA.

Aujourd’hui même, à la fin du sacrifice, les religieux ont congédié le

roi. Il retourne dans son palais; il va y retrouver toutes ses femmes;

n’oubliera-t-il pas notre amie?

PRIYAMVADA.

Ce n’est pas là ce qu’il faut craindre: son noble visage m’est un sûr

garant de sa fidélité. Mais j’ai un autre souci: Cannva doit bientôt

revenir de son pèlerinage; que dira-t-il quand il apprendra ce qui s’est

passé?

ANOUSOUYA.

Tu veux savoir ce que je pense? Eh bien! il approuvera tout.

PRIYAMVADA.

Tu crois?

ANOUSOUYA.

Sans doute. Ne voulait-il pas la donner à un époux digne d’elle? Le

destin s’est chargé de ce soin: son vœu est rempli.

PRIYAMVADA.

Tu as raison. (_Regardant leur corbeille de fleurs._) Ma chère, je crois

que nous avons assez de fleurs pour nos offrandes.

ANOUSOUYA.

Oui; mais il faut en cueillir aussi pour la divinité protectrice de

Sacountalâ.

PRIYAMVADA.

C’est vrai. (_Elles continuent à cueillir des fleurs._)

VOIX _derrière la scène_.

Holà! c’est moi.

ANOUSOUYA, _prêtant l’oreille_.

Ma chère, il me semble que c’est un hôte qui appelle.

PRIYAMVADA.

Sacountalâ est dans la hutte. (_Après réflexion._) Il est vrai

qu’aujourd’hui son cœur est ailleurs. Allons! arrêtons là notre

cueillette. (_Elles se disposent à partir._)

LA MÊME VOIX.

Ah! tu refuses de te déranger pour un ascète qui n’est riche que

d’austérités! Eh bien donc!...

Toi qui fermes l’oreille à la voix de ton hôte

Pour ne penser qu’à ton amant,

M’entends-tu cette fois? Je te maudis! Ta faute

Aura bientôt son châtiment.

Ton roi va t’oublier: votre union secrète

Sortira de son souvenir

Comme un conte écouté d’une oreille distraite,

Et c’est lui qui doit te punir!

(_Les deux amies, en l’entendant, restent consternées._)

PRIYAMVADA.

Malheur à nous! ce que je craignais est arrivé: notre amie est restée

perdue dans ses rêveries; elle a offensé quelque hôte vénérable.

ANOUSOUYA, _regardant devant elle_.

Plus vénérable que tu ne crois. C’est Dourvâsas, le plus austère et le

plus irascible des religieux. Il s’en retourne à grands pas.

PRIYAMVADA.

C’est un feu dévorant: il la brûlera. Va donc, jette-toi à ses pieds;

ramène-le. Je vais chercher l’eau et tout préparer pour le recevoir.

ANOUSOUYA.

J’y cours. (_Elle sort._)

PRIYAMVADA. (_Elle fait un pas et trébuche._)

L’émotion m’a fait trébucher, et la corbeille est renversée. (_Elle

ramasse les fleurs._)

ANOUSOUYA, _revenant_.

Ma chère, j’ai cru voir la colère incarnée. Qui se flatterait de

l’apaiser? Cependant il m’a montré quelque pitié.

PRIYAMVADA.

C’est beaucoup pour lui. Parle vite.

ANOUSOUYA.

Il m’a été impossible de le faire revenir sur ses pas. Alors je me suis

jetée à ses pieds, et je lui ai dit: «Bienheureux, tu sais le respect

que ta fille a pour toi. Aujourd’hui elle n’a pas connu la présence de

Ta Sainteté; c’est sa première offense: pardonne-lui.»

PRIYAMVADA.

Après?

ANOUSOUYA.

Voici ce qu’il m’a répondu: «Je ne puis reprendre mes paroles; mais je

consens que l’effet de la malédiction cesse à la vue d’un anneau de

reconnaissance.» Et il a disparu.

PRIYAMVADA.

Alors nous pouvons être tranquilles. Le roi, en partant, a lui-même

passé au doigt de Sacountalâ l’anneau qui porte son nom, et il lui a

dit: «Souviens-toi.» Ainsi elle a déjà sur elle le préservatif qui la

sauvera de la malédiction.

ANOUSOUYA.

Viens donc! allons porter notre offrande aux dieux. (_Elles font

quelques pas._)

PRIYAMVADA, _après avoir regardé_.

Vois, Anousouyâ: notre amie est là, immobile, la joue appuyée sur sa

main gauche; on dirait une peinture. Elle ne pense qu’à lui, et elle

s’oublie elle-même: comment aurait-elle pris garde à un étranger?

ANOUSOUYA.

Priyamvadâ, il faut que la malédiction reste un secret entre nous deux:

le cœur de notre amie est sensible; épargnons-lui ce coup.

PRIYAMVADA.

Sans doute; ce n’est pas avec de l’eau brûlante qu’on arrose le jasmin

en fleur.

DEUXIÈME PARTIE

On voit entrer un disciple de Cannva. Il vient de se réveiller.

LE DISCIPLE.

Cannva est revenu de Prabhâsa. Il m’a chargé d’aller regarder l’heure:

je sors pour voir si la nuit touche à sa fin. (_Il fait quelques pas et

regarde._) Mais il fait grand jour.

Au levant, le soleil apparaît dans sa gloire,

Et la lune au couchant va cacher sa pâleur.

C’est le destin: naissance et mort, chute et victoire!

Le monde est ainsi fait. Tout n’est qu’heur et malheur!

La fleur du nymphéa s’est déjà refermée:

Ah! c’est qu’à l’horizon l’astre des nuits descend;

Ainsi la pâle bien-aimée

Se recueille et pense à l’absent.

ANOUSOUYA, _entrant, à part_.

Hélas! Sacountalâ ignorait la vie: le roi a bien pu la tromper.

LE DISCIPLE.

Je vais dire à mon maître qu’il est l’heure du sacrifice. (_Il sort._)

* * * * *

ANOUSOUYA.

Je me suis levée avec l’aurore; mais je ne sais ce que je vais

entreprendre: mes mains refusent aujourd’hui d’accomplir leur tâche

matinale. La cruauté de l’amour doit être satisfaite: il a livré le cœur

pur de mon amie à un infidèle. Mais non, le sage roi n’est pas coupable;

c’est la malédiction de Dourvâsas qui suit son cours. Comment expliquer

autrement que Douchanta, après ses promesses, n’ait plus donné signe de

vie? (_Après réflexion._) Il faut que je lui envoie l’anneau de

reconnaissance. Mais qui se chargera de le lui porter? Le cœur des

ermites est insensible: il ne connaît plus la douleur. Nous voudrions

dire nous-mêmes au vénérable Cannva que le roi Douchanta l’a épousée et

qu’elle est grosse; mais nous n’osons pas: c’est elle qu’il

condamnerait. Que faire?

PRIYAMVADA, _entrant_.

Vite, Anousouyâ, il faut tout préparer pour le départ de Sacountalâ.

ANOUSOUYA, _avec étonnement_.

Que dis-tu là?

PRIYAMVADA.

Écoute, je viens d’aller lui faire ma visite du matin.

ANOUSOUYA.

Eh bien?

PRIYAMVADA.

Le vénérable Cannva était là; il l’embrassait, et elle baissait les yeux

pendant qu’il lui disait: «Mon enfant, je te félicite. Le sacrificateur

avait les yeux aveuglés par la fumée; il a laissé échapper l’offrande,

et elle est tombée d’elle-même dans le feu sacré. Quand un disciple

intelligent prend au maître sa science, le maître n’a pas lieu de se

plaindre. Ainsi je dois t’abandonner sans regret. Aujourd’hui même je te

confierai à deux ascètes pour qu’ils te conduisent chez ton époux.»

ANOUSOUYA.

Mais qui donc avait instruit Cannva?

PRIYAMVADA.

Une voix mystérieuse et rythmée, qu’il a entendue en entrant dans le

sanctuaire du feu sacré.

ANOUSOUYA, _étonnée_.

Et qui disait?

PRIYAMVADA.

Écoute:

«Prêtre, ta fille est reine, et son sein maternel

Porte un fils dont la gloire éblouira la terre.

Ainsi le feu divin, conçu dans le mystère,

Sort du rameau sacré pour embraser l’autel.»

ANOUSOUYA, _embrassant Priyamvadâ_.

Ah! quelle heureuse nouvelle! Mais Sacountalâ va partir: je ne sais plus

si je dois me réjouir ou m’affliger.

PRIYAMVADA.

Nous nous consolerons si nous pouvons; en attendant, notre amie va être

heureuse.

ANOUSOUYA.

J’ai justement, dans cette boîte de coco qui est pendue à la branche du

manguier, le pollen dont nous avons besoin pour la cérémonie du départ.

Je l’y conservais à cette intention. Enveloppe-le dans des feuilles de

lotus. Pendant ce temps-là, je mêlerai le gorotchana[46] avec les brins

d’herbe dourvâ et l’argile rapportée des bains sacrés: c’est l’onguent

qui porte bonheur. (_Priyamvadâ fait ce dont Anousouyâ l’a chargée.

Anousouyâ sort._)

[46] Sorte de couleur jaune.

VOIX _derrière la scène_.

Gautamî, faites appeler Sârngarava et Sâradvata, et dites-leur de se

préparer à conduire Sacountalâ.

PRIYAMVADA, _prêtant l’oreille_.

Anousouyâ, dépêche-toi: on appelle déjà les religieux qui vont partir

avec elle pour Hastinâpoura.

ANOUSOUYA. (_Elle rentre avec l’onguent dans les mains._)

Viens, partons. (_Elles font quelques pas._)

PRIYAMVADA, _regardant devant elle_.

Voilà Sacountalâ. Elle a fait ses ablutions dès l’aube. Les religieuses

la saluent et lui offrent des gâteaux de riz sauvage. Avançons. (_Elles

s’approchent._)

* * * * *

On voit paraître Sacountalâ, entourée des religieuses et Gautamî.

SACOUNTALA.

Bienheureuses, je vous salue.

GAUTAMI.

Puisses-tu, ma fille, recevoir le titre de reine en témoignage de

l’estime de ton époux!

LES RELIGIEUSES.

Mon enfant, puisses-tu mettre au monde un héros! (_Elles sortent toutes,

à l’exception de Gautamî._)

LES DEUX AMIES, _s’approchant_.

Bonjour, chère amie.

SACOUNTALA.

Salut à mes bien-aimées! Asseyez-vous ici.

LES DEUX AMIES, _s’asseyant_.

Et toi, reste debout: nous allons te faire l’onction qui porte bonheur.

SACOUNTALA.

Vous m’avez bien souvent parée; mais aujourd’hui vos soins doivent

m’être doublement chers: c’est la dernière fois que je les reçois.

(_Elle pleure._)

LES DEUX AMIES.

Ma chérie, c’est la cérémonie qui porte bonheur: il ne faut pas la

troubler par des larmes. (_Elles essuient ses pleurs et continuent sa

toilette._)

PRIYAMVADA.

Ta beauté est digne des plus riches ornements, et nous n’avons là que

les parures ordinaires des ermitages: elles lui feront injure. (_On voit

un jeune ermite portant des parures._)

HARITA, entrant.

Voilà des ornements de toute sorte: vous pouvez la parer. (_Toutes

regardent avec étonnement._)

GAUTAMI.

Hârîta, mon enfant, d’où vient tout cela?

HARITA.

Du pouvoir merveilleux de Cannva.

GAUTAMI.

Est-ce une création de sa volonté toute-puissante?

HARITA.

Non. Écoutez. Il nous a dit de cueillir pour Sacountalâ les fleurs de

l’ermitage. Alors...

Nous ployons les branches: l’une

Nous tend ce tissu de lin

Pâle et beau comme la lune

Dans son plein.

Une essence très subtile

Coule de l’autre: voyez

Quels parfums l’arbre distille

Sur ses pieds!

Puis l’écorce qui recouvre

Les nymphes de ces beaux lieux

Tout à coup gémit et s’ouvre

Sous nos yeux:

De petites mains vermeilles

Sortent des bourgeons étroits,

Et nous trouvons ces merveilles

Dans leurs doigts.

PRIYAMVADA, _regardant Sacountalâ_.

C’est aussi du creux d’un arbre que sort l’abeille, et elle va droit à

la fleur du lotus.

GAUTAMI.

Les arbres lui envoient déjà leur hommage: c’est l’annonce des honneurs

qui l’attendent dans le palais de son époux. (_Sacountalâ baisse les

yeux._)

HARITA.

Le vénérable Cannva est descendu au bord de la Mâlinî pour y faire ses

ablutions: je vais lui annoncer ce que la forêt a fait pour elle. (_Il

sort._)

ANOUSOUYA.

Chère amie, nous n’avons jamais touché de telles parures: nous ne

saurons pas nous en servir. (_Réfléchissant et regardant._) Cependant

nous nous rappellerons ce que nous avons vu en peinture, et nous

tâcherons de te faire belle.

SACOUNTALA.

Je sais comme vous êtes habiles. (_Les deux amies la parent. On voit

paraître Cannva revenant du bain._)

CANNVA.

Elle va me quitter pour la première fois:

Je suis touché jusqu’à la moelle!

Les pleurs que je retiens débordent dans ma voix;

Je sens mon regard qui se voile.

Moi, l’habitant des bois, moi, l’ermite rêveur,

Je ne puis maîtriser mes larmes:

Combien doivent souffrir des mondains sans ferveur

Qu’un tel chagrin trouve sans armes!

(_Il fait quelques pas._)

LES DEUX AMIES.

Chère Sacountalâ, voilà tous les bijoux posés. Maintenant passe cette

tunique, et enveloppe-toi de ce voile brodé. (_Sacountalâ se lève et

passe les deux vêtements._)

GAUTAMI.

Mon enfant, voici ton père: il te couve des yeux et verse de douces

larmes. Va au-devant de lui. (_Sacountalâ salue Cannva avec respect._)

CANNVA.

Ma fille!

Yayâti vénérait la reine Sarmichthâ:

Qu’ainsi toujours le roi Douchanta te vénère!

Et que le noble enfant dont tu dois être mère

Ressemble au fils qu’elle porta!

GAUTAMI.

La parole de ton père n’est pas seulement un vœu, c’est une

promesse[47].

[47] A cause du pouvoir surnaturel qu’il doit à ses austérités.

CANNVA.

Ma fille, il faut maintenant faire le tour des feux sacrés où l’offrande

vient d’être versée. (_Tous se mettent en marche._)

Vois-tu les trois feux ondoyer?

Sur l’autel fait de saintes gerbes

Le prêtre a disposé les herbes

Pour enclore chaque foyer;

L’offrande a parfumé la flamme:

Puissent ces feux te protéger,

Garder ton corps de tout danger,

Et donner la paix à ton âme!

(_Sacountalâ fait le tour des feux._) Ma fille, arrête-toi un instant.

(_Jetant un regard de côté._) Sârngarava, Sâradvata, où êtes-vous? (_On

voit entrer deux disciples de Cannva._)

LES DEUX DISCIPLES.

Bienheureux, nous voici.

CANNVA.

Sârngarava, mon fils, montre le chemin à ta sœur.

SARNGARAVA.

Veuillez me suivre, Sacountalâ. (_Tous continuent de marcher en avant._)

CANNVA.

Et vous, arbres de l’ermitage, habités par les divinités des bois, vous

la connaissez tous:

Jamais Sacountalâ n’a goûté d’une eau pure,

Sans que sa main d’enfant vous ait désaltérés;

Que de fois sa beauté se priva de parure

Pour épargner vos fronts sacrés!

La saison de vos fleurs était sa seule joie:

Élevez dans les airs un adieu triste et doux,

Et bénissez ma fille à l’heure où je l’envoie

Au palais du roi, son époux!

SARNGARAVA, _entendant le chant d’un oiseau_.

Maître, un chant commence: écoute!

C’est la voix du Cokila[48].

Le bois te répond sans doute:

Tous ceux qui l’aiment sont là!

[48] Coucou indien, le _rossignol_ des poètes de l’Inde.

VOIX DES DIVINITÉS DES ARBRES.

Sur ta route, enfant, que l’étang verdisse

Et cache ses eaux sous les lotus bleus!

Pour toi, le soleil éteindra ses feux,

L’arbre épaissira son ombre propice;

Sous tes pas, les fleurs feront voltiger

Leur pollen qui monte en poudre odorante.

Pars! et sens déjà la brise expirante

Caresser ton sein d’un souffle léger.

(_Tous écoutent avec étonnement._)

GAUTAMI.

Mon enfant, ce sont les divinités des bois qui t’aiment comme leur fille

et qui t’envoient leur adieu: incline-toi devant elles.

SACOUNTALA, _après s’être inclinée, bas à Priyamvadâ_.

Priyamvadâ, je brûle de revoir mon époux, et pourtant, au moment de

quitter l’ermitage, mes pieds refusent de me porter.

PRIYAMVADA.

Tu n’es pas seule à souffrir de cette séparation: la forêt tout entière

est en deuil.

SACOUNTALA, _faisant le geste du souvenir_.

Mon père, il faut que je dise adieu à ma sœur la liane Mâdhavî.

CANNVA.

Je connais ta tendresse pour elle: la voici à ta droite.

SACOUNTALA, _s’approchant et embrassant la liane_.

Liane Mâdhavî, reçois-moi dans tes bras fleuris. Je vais maintenant

vivre loin de toi... Mon père, vous l’aimerez comme vous m’avez aimée.

CANNVA.

Oui, chère enfant. Maintenant reprends ta route.

SACOUNTALA, _s’approchant de ses amies_.

Je vous la recommande aussi.

LES DEUX AMIES.

Et nous, à qui nous recommanderas-tu? (_Elles pleurent._)

CANNVA.

Anousouyâ, Priyamvadâ, retenez vos larmes. Ne serait-ce pas à vous de

donner du courage à Sacountalâ? (_Ils se remettent tous en route._)

SACOUNTALA. (_Elle se trouve arrêtée tout à coup._)

Qui est-ce qui met le pied sur le bord de mon voile? (_Elle se retourne

et regarde._)

CANNVA.

C’est le petit faon qui vient prendre

Dans ta main le gazon des bois.

Je me rappelle qu’une fois

L’herbe blessa sa bouche tendre:

Mais tu l’eus bien vite guéri

Avec l’huile des saints ermites.

Tu l’appelais ton fils chéri!

Il ne veut pas que tu nous quittes.

SACOUNTALA.

Pauvre petit, je pars, et tu veux me retenir. Tu venais de naître quand

tu as perdu ta mère. C’est moi qui t’ai élevé. Tu ne m’auras plus

maintenant; mais mon père prendra soin de toi. Retourne, laisse-moi

partir. (_Elle part en pleurant._)

CANNVA.

Ne pleure pas, enfant. Du courage!

SARNGARAVA.

Bienheureux, l’usage est d’accompagner ceux qu’on aime jusqu’à la

première eau qu’on trouve sur son chemin. Nous voici arrivés au bord

d’un étang: donne-nous tes ordres et retourne sur tes pas.

CANNVA.

Asseyons-nous à l’ombre de ce figuier. (_Ils s’assoient._) Quelles

recommandations ferez-vous de ma part au roi Douchanta? (_Il

réfléchit._) Sârngarava, tu lui présenteras Sacountalâ, et tu lui diras

en mon nom:

«Songe à Cannva l’ermite et songe à ta famille,

«Dont l’honneur repose sur toi.

«Rappelle-toi l’amour que t’a montré ma fille

«Au cœur ardent et plein de foi.

«Qu’elle ait dans ton palais même rang, même empire

«Que tes femmes à l’air hautain!

«Quant au bonheur, d’avance on ne peut rien en dire:

«Il faut laisser faire au destin.»

SARNGARAVA.

J’ai compris ta pensée.

CANNVA, _regardant Sacountalâ_.

Ma fille, je vais te donner mes derniers conseils: quoique j’aie

toujours habité les bois, je connais le monde.

SARNGARAVA.

Rien n’est inconnu aux sages.

CANNVA.

Tu vas entrer dans la demeure de ton époux...

Écoute les anciens; accepte leur tutelle.

Dans le brillant harem t’attend plus d’une sœur:

Sois leur amie! Et si ton époux te querelle,

Garde de t’irriter: réponds avec douceur.

Surtout n’afflige pas tes serviteurs; sois bonne:

La grandeur ne doit pas égarer ta raison.

Voilà le droit chemin: celle qui l’abandonne

Est l’opprobre de sa maison.

Qu’en pense Gautamî?

GAUTAMI.

C’est là le devoir d’une femme. (_A Sacountalâ._) Mon enfant, ne

l’oublie jamais.

CANNVA.

Allons, ma fille, embrasse-moi et dis adieu à tes compagnes.

SACOUNTALA.

Mon père, elles vont donc me quitter déjà?

CANNVA.

Je dois les garder pour les donner un jour à leurs époux: elles ne

peuvent pas te suivre; mais Gautamî t’accompagnera.

SACOUNTALA, _se jetant dans les bras de son père_.

Je suis arrachée des bras de mon père comme la liane du santal est

déracinée et emportée loin du mont Malaya[49]. Comment pourrai-je vivre

loin de ma patrie? (_Elle pleure._)

[49] Montagne de la côte de Malabar.

CANNVA.

Ma fille, sois forte.

Les soins de ta maison, les honneurs de la cour,

Ta dignité de souveraine,

Tous les graves devoirs qu’à chaque heure du jour

T’imposera ton nom de reine,

Enfin le noble fils qui doit naître de toi

Comme le soleil de l’aurore,

Tout te consolera de vivre loin de moi,

Si le passé t’est cher encore!

SACOUNTALA, _tombant à ses pieds_.

Adieu, mon père: je vous salue une dernière fois.

CANNVA.

Ma fille, sois heureuse autant que ton père le désire.

SACOUNTALA, _courant à ses amies_.

Mes chères compagnes, embrassez-moi,... toutes les deux ensemble.

LES DEUX AMIES, _l’embrassant_.

Ma chérie, si le roi tardait à te reconnaître,... montre-lui l’anneau

qui porte son nom.

SACOUNTALA.

Que voulez-vous dire? Vous me faites trembler.

LES DEUX AMIES.

Non, ne crains rien: l’amitié est sujette aux inquiétudes folles.

SARNGARAVA, _regardant le ciel_.

Bienheureux, le soleil est au milieu de sa course.--Sacountalâ, il faut

nous hâter.

SACOUNTALA, _tenant encore une fois son père embrassé_.

Mon père, reverrai-je jamais l’ermitage?

CANNVA.

Oui, ma fille.

Sois longtemps la compagne et la sœur de la Terre,

Première épouse de ton roi!

Donne aux Pourous un fils dont le lourd cimeterre

Glacera l’ennemi d’effroi.

Son père, un jour, voudra laisser à son épaule

L’accablant fardeau du pouvoir:

Pour songer au salut, vous changerez de rôle,

Tous deux vous viendrez nous revoir.

GAUTAMI.

Mon enfant, le temps presse: il faut partir. Engage ton père à retourner

sur ses pas.--Mais il ne s’y décidera jamais de lui-même: je vais lui

parler. (_A Cannva._) Allons, retirez-vous.

CANNVA.

Ma fille, je manque aux devoirs qui m’appellent dans l’ermitage.

Sacountala, drame en sept actes, mêlé de prose et de vers · 第 3 / 7 段