a de plus beau au monde.
MADHAVYA.
Que dis-tu? N’es-tu pas devant moi?
LE ROI.
On se plaît toujours à soi-même. Ce n’est pas de moi qu’il est question.
Je veux parler de la perle de cet ermitage, de Sacountalâ.
MADHAVYA, _à part_.
Attends un peu! Si tu crois que je vais t’encourager! (_Haut._) Bah!
c’est la fille d’un brahmane. Tu ne peux pas y prétendre. A quoi te sert
de l’avoir vue?
LE ROI.
Sot que tu es!
Le croissant nouveau qui luit
Dans la nuit
Est la merveille du monde,
Et l’on goûte sans désir
Le plaisir
De voir sa lumière blonde!
Mais l’objet qui a touché le cœur de Douchanta n’est pas hors de sa
portée.
MADHAVYA.
Explique-toi.
LE ROI.
L’ermite a rencontré l’enfant sur son chemin.
Sa patrie est le ciel, ce bois fut son asile:
Cannva la recueillit, et l’éclatant jasmin,
Détaché de sa branche, orna ce tronc stérile.
MADHAVYA, _éclatant de rire_.
Ainsi, tu oublies pour elle les beautés de ton harem? Mais, après tout,
on voit des gens, fatigués de dattes, se jeter avidement sur le fruit
aigrelet des tamarins.
LE ROI.
Ami, si tu la voyais, tu tiendrais un autre langage.
MADHAVYA.
Il faut qu’elle soit bien belle, en effet, pour inspirer un pareil
enthousiasme à un connaisseur comme toi!
LE ROI.
Mon cher, deux mots suffisent.
Mille traits ont formé cette beauté céleste:
Brahma les assembla; Brahma, d’un œil ami,
A caressé son œuvre, et cet effort atteste
Qu’il a voulu donner une sœur à Lakchmî[30].
[30] Déesse de la beauté.
MADHAVYA.
Je vois, elle fait pâlir toutes les autres.
LE ROI.
Sais-tu ce que je me dis?
Personne n’a jamais respiré cette fleur;
Nul ongle n’a blessé sa tige intacte et pure.
Rubis, elle a brillé sans servir de parure.
Miel nouveau, nul palais n’a connu sa saveur.
Mon cœur frémit quand j’y pense!
Ah! qui donc, en récompense
De quelque ancienne existence[31]
Fermée à la volupté,
Quel être digne d’envie,
Quel ascète a mérité
D’apporter en cette vie
Une faim inassouvie
Au festin de sa beauté?
[31] On sait que les Hindous croient à la métempsycose.
MADHAVYA.
Dépêche-toi alors. Épouse-la vite. Si l’infortunée allait échoir à un de
ces ermites qui se pommadent avec de l’huile d’Ingoudî[32]!
[32] Sorte de noix sauvage.
LE ROI.
Hélas! elle ne peut disposer d’elle-même; et son père est absent.
MADHAVYA.
Et quelle impression as-tu faite sur elle?
LE ROI.
Mon cher, les jeunes novices sont naturellement réservées;
Ses yeux craignent encor de se livrer à moi;
Mais elle ne pouvait s’empêcher de sourire,
Heureuse en dépit d’elle, et je voyais pourquoi,
Bien qu’elle n’ait rien osé dire.
MADHAVYA.
Ah oui! elle aurait dû peut-être se jeter tout de suite dans tes bras?
LE ROI.
Mais c’est quand elle est partie avec ses compagnes qu’elle s’est
complètement trahie.
Elle s’est retournée au bout de quelques pas,
Disant: «Holà! l’herbe me pique!
«La ronce accroche ma tunique!»
Mais ce n’était qu’un jeu qui ne me trompait pas.
MADHAVYA.
Elle t’a donné un os à ronger. Voilà sans doute ce qui te retient près
de l’ermitage.
LE ROI.
Mon bon Mâdhavya, trouve-moi quelque prétexte pour y retourner.
MADHAVYA.
Il y en a un tout trouvé. N’es-tu pas le roi?
LE ROI.
Eh bien!
MADHAVYA.
Va réclamer aux ermites la dîme[33] de leur riz sauvage.
[33] Exactement: la sixième partie.
LE ROI.
Imbécile! ne sais-tu pas qu’ils me payent un tribut plus précieux que
des monceaux de perles?
A mes autres sujets je demande de l’or;
Mais je lève un impôt moins vil sur les ermites:
Leur ascétisme est riche; il emplit mon trésor
De la dîme de leurs mérites.
* * * * *
VOIX _derrière la scène_.
Nous touchons au but.
LE ROI, _écoutant_.
J’entends des voix douces et graves. Ce sont des ascètes.
L’HUISSIER, _entrant_.
Gloire au roi! Deux jeunes sages sont sur le seuil.
LE ROI.
Fais-les entrer.
L’HUISSIER.
J’obéis. (_Il sort et revient avec les deux ermites._) Par ici, je vous
prie.
PREMIER ERMITE, _regardant le roi_.
Il brille comme la flamme, et cependant il inspire la confiance. Mais
pourquoi m’en étonnerais-je? Tout roi qu’il est, il peut passer pour un
des nôtres.
Son palais, comme un ermitage,
S’ouvre pour l’hospitalité,
Et les Gandharvas[34] l’ont chanté
Comme un héros et comme un sage.
Notre piété qu’il défend
Est une ample moisson qu’il sème.
Tout cède à son bras triomphant;
Son cœur sait se vaincre lui-même.
[34] Musiciens célestes.
SECOND ERMITE.
Ami, est-ce là le roi Douchanta, le compagnon du dieu Indra?
PREMIER ERMITE.
C’est lui.
SECOND ERMITE.
Il est digne vraiment de commander au monde
Jusqu’aux bords où la mer brise ses flots d’azur.
Son bras est pour son peuple un formidable mur:
Sous ce puissant abri règne la paix féconde.
Si parfois les démons viennent braver les dieux,
Il faut pour les chasser deux armes: le tonnerre
Dans la droite du roi des cieux,
Et l’arc de ce dieu de la terre!
TOUS LES DEUX, _s’approchant_.
Gloire au roi!
LE ROI, _se levant_.
Salut à vous!
LES DEUX ERMITES.
Salut! (_Ils lui présentent des fruits[35]._)
[35] Nul ne doit paraître devant un roi sans lui faire un présent.
LE ROI, _prenant les fruits et s’inclinant_.
Veuillez me dire ce qui vous amène.
LES DEUX ERMITES.
Nos ascètes savent que tu es près d’eux, et ils t’adressent cette
prière...
LE ROI.
Parlez: leurs désirs sont des ordres pour moi.
LES DEUX ERMITES.
En l’absence de notre maître, les Râkchasas[36] viennent troubler nos
pieux exercices. Nous avons besoin d’un protecteur. Daigne venir, avec
ton cocher, passer quelques jours dans l’ermitage.
[36] Démons qui troublent les sacrifices.
LE ROI.
Ce sera un honneur pour moi.
MADHAVYA, _bas_.
On te prend à la gorge; mais tu ne t’en plains pas.
LE ROI.
Raivataca, va dire à mon cocher d’amener mon char et d’apporter mon arc
et mes flèches.
L’HUISSIER.
Les ordres du roi seront exécutés. (_Il sort._)
LES DEUX ERMITES.
Secours à l’opprimé, justice à l’innocent
Sont les rites sacrés que pratique ta race.
Tes aïeux sont contents de toi; tu suis leur trace,
Et Pourou peut encore être fier de son sang.
LE ROI.
Allez devant; je vous suis.
LES DEUX ERMITES.
Sois victorieux! (_Ils sortent._)
LE ROI.
Mâdhavya, veux-tu voir Sacountalâ?
MADHAVYA.
Tout à l’heure je n’y aurais pas vu d’inconvénient; mais maintenant j’en
vois un... Cette histoire de Râkchasas...
LE ROI.
Tu n’as rien à craindre. Ne seras-tu pas à mes côtés?
* * * * *
L’HUISSIER, _entrant_.
Le char du roi est prêt à partir pour la victoire. Mais voici Carabhaca
qui arrive du palais. C’est la reine[37] qui l’envoie.
[37] La reine mère.
LE ROI, _respectueusement_.
Ma noble mère l’a chargé d’un message pour moi?
L’HUISSIER.
Oui, Sire.
LE ROI.
Fais-le vite entrer.
L’HUISSIER. (_Il sort et revient avec le messager._)
Carabhaca, voici le roi: approchez-vous.
LE MESSAGER, _s’approchant et s’inclinant_.
Gloire au roi! La reine vous fait savoir...
LE ROI.
Parle: j’exécuterai ses ordres.
LE MESSAGER
... Que dans quatre jours elle observera le jeûne[38] à votre intention.
Elle désire que vous soyez alors auprès d’elle.
[38] Cérémonie propitiatoire.
LE ROI.
D’un côté, ma mère m’appelle; de l’autre, les ascètes me retiennent.
J’ai à remplir deux devoirs également sacrés. Comment les concilier?
MADHAVYA, _riant_.
Reste entre les deux, comme Trisancou[39].
[39] Allusion à la légende d’un roi qui, ayant voulu s’élever jusqu’au
ciel et n’ayant pu réussir à y entrer, resta suspendu entre le ciel
et la terre.
LE ROI.
Je suis vraiment dans un grand embarras.
Mon cœur, qui se partage, a les murmures vagues
Du torrent
Où le rocher se dresse et divise en deux vagues
Le courant.
(_Après réflexion._) Ami, ma noble mère t’aime comme un fils. Retourne
au palais; dis-lui que je suis retenu ici par mes devoirs envers les
ascètes, et remplace-moi auprès d’elle dans la cérémonie.
MADHAVYA.
Si je pars,... ne va pas croire, au moins, que ce soit par crainte des
Râkchasas.
LE ROI, _souriant_.
O illustre brahmane! qui aura jamais pareille idée de toi?
MADHAVYA.
Alors je veux avoir le même cortège qu’un frère de roi.
LE ROI.
Comment donc! Pour être plus sûr de n’apporter aucun trouble dans
l’ermitage, je vais renvoyer toute ma garde avec toi.
MADHAVYA, _orgueilleusement_.
Ah! ah! je passe héritier présomptif.
LE ROI, _à part_.
Le coquin est bavard; il pourrait bien aller publier dans le harem mes
nouvelles amours. Prenons nos précautions. (_Haut, en prenant Mâdhavya
par la main._) Ami Mâdhavya, c’est par déférence pour les ascètes que je
vais m’installer dans l’ermitage... Ne va pas croire, au moins, que je
sois vraiment amoureux de la jeune novice.
J’ai voulu rire, tu vois!
Et mon cœur dément ma bouche:
L’antilope est moins farouche
Que cette fille des bois!
MADHAVYA.
Ah! bon! c’est entendu.
ACTE III
L’AMOUR
On voit paraître le disciple d’un brahmane, portant du gazon pour
l’autel.
LE DISCIPLE.
Merveilleuse puissance du roi Douchanta! Il lui a suffi d’entrer dans
l’ermitage: rien ne vient plus troubler nos sacrifices.
Qui donc affronterait ce héros combattant?
Sans combat le démon lui cède:
J’ai vu fuir, au seul bruit de son arme qu’il tend,
La bande impure qui m’obsède.
Je vais porter aux prêtres cette botte de gazon sacré pour en joncher
l’autel. (_Il fait quelques pas. Regardant autour de lui, à la
cantonade._) Tiens! Priyamvadâ, à qui portes-tu cet onguent d’Ousîra et
ces feuilles de lotus avec leurs racines? (_Après avoir écouté._) Que
dis-tu? Sacountalâ, brûlée par l’ardeur du soleil, a été prise d’une
fièvre violente? Et ceci est destiné à la calmer? Hâte-toi donc et
soigne-la bien. Tu sais ce que dit Cannva: cette enfant est toute sa
vie. De mon côté, je vais confier l’eau sainte à la vénérable Gautamî.
C’est elle qui la lui portera. (_Il sort._)
* * * * *
Le roi paraît. Il a l’air pensif.
LE ROI.
Oui! Son père est un feu qui peut me consumer:
Quand on lui fait injure, il faut qu’on s’en repente.
Mais rien n’empêchera l’eau de suivre sa pente,
Ni mon cœur de l’aimer!
Les ermites ont retrouvé la paix: ils m’ont permis de me retirer. Où
chercher maintenant un soulagement à ma peine? Ah! le seul remède serait
la vue de ma bien-aimée. (_Regardant le ciel._) Voici l’heure la plus
brûlante du jour; elle la passe d’ordinaire avec ses amies sur les bords
de la Mâlinî, dans les lianes qui font à la rivière une ceinture de
fleurs: c’est là qu’il faut aller. (_Il fait quelques pas et regarde._)
Voilà, entre les jeunes arbres, le chemin qu’elle a dû suivre:
Les tiges dont ses doigts ont détaché les fleurs
Laissent voir leur blessure ouverte:
La sève y monte encore et redescend en pleurs,
Blanche, au long de l’écorce verte.
(_Il éprouve un frisson._) Un vent frais souffle dans les arbres.
Ceux dont l’amour brûle les os
Doivent venir ici: la brise,
Humide du baiser des eaux,
Exhale un parfum qui me grise.
(_Après avoir regardé autour de lui._) Sacountalâ doit être sous ce
berceau de bambous.
Cette trace de pas en est la marque sûre:
Le sable du chemin a porté son beau corps,
Et je crois contempler les opulents trésors
Que déroule à loisir sa nonchalante allure.
J’essayerai de la voir en me tenant caché derrière ces arbres. (_Il
s’approche et regarde._) Ah! voilà les délices de mes yeux, l’objet de
mes ardents désirs! Un tapis de fleurs sur un banc de pierre lui sert de
couche, et ses deux amies s’empressent autour d’elle. Elles se croient
seules: je vais assister à leur entretien. (_Il reste à les regarder._)
* * * * *
On voit Sacountalâ avec ses deux amies.
LES DEUX AMIES. (_Elles l’éventent._)
Chère amie, le vent de ces feuilles de lotus te soulage-t-il un peu?
SACOUNTALA, _abattue_.
Que dites-vous, chères compagnes? Vous agitiez donc ces éventails? (_Les
deux amies se regardent d’un air désolé._)
LE ROI.
Elle paraît gravement indisposée. Est-ce la chaleur du jour qui
l’accable? ou son mal n’a-t-il pas une autre cause que je soupçonne?...
Le doute n’est pas possible.
Son beau sein est rempli d’un feu qui le dévore;
L’onguent l’a parfumé, mais ne l’a pas guéri;
Le lotus[40] a séché sur son bras amaigri:
Cependant qu’elle est belle encore!
L’excès de la chaleur est un supplice égal
A l’amour qui saisit la femme et la tourmente:
Ce sont les mêmes feux; mais l’amour est un mal
Qui rend la malade charmante!
[40] Dont elle s’est fait un bracelet.
PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_.
Depuis le jour où elle a vu le roi, Sacountalâ est mélancolique;
n’est-ce pas lui qui est la cause de son mal?
ANOUSOUYA, _bas_.
J’ai la même idée: il faut l’interroger. (_Haut_.) Chère amie,
laisse-moi te faire une question... Tu souffres trop!
SACOUNTALA, _se soulevant à demi sur sa couche_.
Parle: que veux-tu savoir?
ANOUSOUYA.
Ma chère Sacountalâ, nous ignorons ce qui se passe dans ton cœur; mais
nous avons lu des poèmes et des contes: on y dépeint le mal d’amour, et
ton mal nous semble tout pareil. Dis-nous d’où viennent tes souffrances;
nous ne pouvons y porter remède sans en connaître la cause.
LE ROI.
Anousouyâ pense comme moi.
SACOUNTALA.
Attendez un peu... Mon oppression est trop grande... Je ne puis vous
répondre maintenant.
PRIYAMVADA.
Chère amie, Anousouyâ a bien parlé. Pourquoi nous caches-tu ton mal? Tes
forces diminuent chaque jour; ta beauté n’est plus qu’une ombre.
LE ROI.
Priyamvadâ n’a dit que trop vrai.
Sa joue est amaigrie, et sa peau presque blanche;
Ses seins ont perdu leur fierté;
Son épaule qui tombe et sa taille qui penche
N’ont plus qu’un reste de beauté.
Ravages de l’amour qui fait languir sa proie!
Mal aussi charmant que cruel!
Ainsi la feuille brûle et la liane ploie,
Quand le vent embrase le ciel.
SACOUNTALA, _soupirant_.
A qui me confierai-je, si ce n’est à vous? Mais je vais vous affliger.
LES DEUX AMIES.
Raison de plus pour parler. On ne peut adoucir la peine d’une amie qu’en
la partageant.
LE ROI.
Elle leur livrera le secret de son âme:
N’ont-elles pas mêlé leurs larmes bien des fois?
Elle leur doit l’aveu que l’amitié réclame,
Et je vais entendre sa voix...
Je sais que pour me voir elle a tourné la tête:
Ses yeux étincelaient de désir et d’amour!
Et maintenant qu’enfin sa réponse s’apprête,
Je tremble et je souffre à mon tour.
SACOUNTALA.
Depuis le jour où le protecteur de l’ermitage, le sage roi, s’est offert
à mes yeux... (_La honte l’empêche de poursuivre._)
LES DEUX AMIES.
Parle, chère amie!
SACOUNTALA.
Il ne sort pas de ma pensée: voilà la cause de mon mal.
LES DEUX AMIES.
Nous te félicitons de ton choix; mais il ne nous étonne pas: la pente
des grandes rivières les entraîne droit à l’Océan.
LE ROI, _au comble de la joie_.
J’ai entendu ce que je voulais entendre.
Comme la fraîche brise, après un jour de flamme,
Ranime les êtres vivants,
Amour, qui m’as brûlé, tu rafraîchis mon âme:
Tes feux ont la douceur des vents!
SACOUNTALA.
Si vous ne me condamnez pas, faites qu’il ait pitié de moi, ou sinon,...
gardez ma mémoire!
LE ROI.
J’aurais mauvaise grâce à douter encore.
PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_.
Le mal est profond: il n’y a pas de temps à perdre.
ANOUSOUYA, _bas_.
Mais quel moyen de la guérir sans retard et sans bruit?
PRIYAMVADA.
Sans bruit,... c’est à quoi il faut songer; sans retard,... rien n’est
plus facile.
ANOUSOUYA.
Comment cela?
PRIYAMVADA.
N’as-tu pas observé le roi? N’as-tu pas surpris ses tendres regards? Ne
vois-tu pas que lui aussi maigrit, qu’il ne dort pas depuis plusieurs
jours?
LE ROI.
Elle a tout remarqué. Il est vrai...
La chasse que j’aimais n’a pour moi plus de charmes;
Toutes les nuits je veille en appelant le jour,
Et mon bracelet d’or glisse, mouillé de larmes,
Sur mon bras qui languit d’amour.
PRIYAMVADA, _après réflexion_.
Ma chère, écris-lui: je cacherai la lettre dans un bouquet de fleurs, et
j’irai le lui offrir pour sa part des offrandes que nous faisons aux
dieux.
ANOUSOUYA.
Priyamvadâ, tu as une charmante idée: j’y donne mon approbation. Mais
qu’en pense Sacountalâ?
SACOUNTALA.
Vous commandez; il faut bien que j’obéisse.
PRIYAMVADA.
Compose donc quelque jolie chanson qui peigne l’état de ton cœur.
SACOUNTALA.
Je vais y songer. Mais je tremble... S’il allait dédaigner mon amour!
LE ROI, _toujours caché et à part_.
Celui dont tu crains la froideur
Est plein de passion lui-même:
C’est lui qui déborde d’ardeur,
C’est lui qui t’aime!
Trop souvent la Fortune a fui
L’homme qui cherchait à l’atteindre;
Mais, quand elle court après lui,
Qu’a-t-elle à craindre?
LES DEUX AMIES.
Tu te connais mal. Après les chaleurs accablantes de l’été, quand la
lune éclaire une belle nuit d’automne, ouvre-t-on un parasol pour s’en
garantir?
SACOUNTALA, _souriant_.
Me voici au travail. (_Elle médite._)
LE ROI.
Ah! je ne puis me rassasier de ce spectacle.
Son œil brille, son front se plisse; mon image
Sur sa peau qui frémit soulève un fin duvet:
Déjà le chant d’amour que la vierge rêvait
Est en lettres de flamme écrit sur son visage!
SACOUNTALA.
Chère amie, j’ai fini ma strophe, mais je n’ai rien pour l’écrire.
PRIYAMVADA.
Prends cette feuille de lotus soyeuse comme la plume d’un oiseau, et
grave tes vers avec la pointe de l’ongle dans les intervalles des
nervures.
SACOUNTALA.
Écoutez donc, et dites-moi si j’ai su faire parler mon cœur.
LES DEUX AMIES.
Nous sommes tout oreilles.
SACOUNTALA. (_Elle lit._)
L’amour me dévore:
Hélas! je t’adore,
Et j’attends encore
Ton brûlant aveu!
Mes jours sont funèbres;
L’heure des ténèbres
Fait dans mes vertèbres
Ruisseler le feu!
LE ROI, s’élançant vers elle.
Tu brûles au lever du soleil de l’amour!
M’a-t-il donc épargné? Crois-tu mon cœur plus ferme?
L’aurore naît: la fleur du nymphéa se ferme;
Mais son céleste amant[41] meurt dans les feux du jour!
[41] La lune, dont le nom est masculin en sanscrit.
LES DEUX AMIES. (_En le voyant, elles se lèvent._)
Sois le bien venu! L’arbre de notre désir paraît devant nous, déjà
chargé de ses fruits. (_Sacountalâ veut aussi se lever._)
LE ROI.
Ne te lève pas! Reste! Oh! reste sur ta couche!
Regarde autour de toi ces fleurs: tu les verras
Se flétrir sous ta peau brûlante qui les touche;
Les fibres du lotus se fanent sur ton bras.
SACOUNTALA. (_Elle tressaille. A part._)
O mon cœur! tu languissais dans l’attente, et maintenant tu ne sais pas
jouir de ton bonheur.
ANOUSOUYA.
Sa Majesté ne daignera-t-elle pas prendre place sur ce banc?
(_Sacountalâ s’écarte un peu._)
LE ROI, _s’asseyant_.
Priyamvadâ, votre amie souffre beaucoup...
PRIYAMVADA, _souriant_.
Elle guérira bientôt: le remède n’est pas loin d’elle.--Grand roi, on
voit assez combien vous vous aimez tous les deux; mais si ce que je vais
dire te semble inutile, tu me pardonneras: c’est ma tendresse pour elle
qui me fait parler.
LE ROI.
Épanchez-vous, ma belle! On regrette plus tard de n’avoir pas ouvert son
cœur.
PRIYAMVADA.
Daigne donc m’entendre.
LE ROI.
J’écoute.
PRIYAMVADA.
C’est le devoir d’un roi, n’est-ce pas, de garantir de tout mal les
ermitages et leurs habitants?
LE ROI.
C’est le premier de tous ses devoirs.
PRIYAMVADA.
Eh bien! tu vois le mal qu’a fait à notre amie son amour pour toi. Aie
pitié d’elle... Sauve-la!
LE ROI.
Ma belle, je l’aime autant qu’elle peut m’aimer. Ce que tu me demandes,
c’est le bonheur pour moi.
SACOUNTALA, _avec un sourire où perce la jalousie_.
Ne retenez donc pas le grand roi! Ne voyez-vous pas qu’il est pensif? Il
songe aux beautés qu’il a laissées dans son harem.
LE ROI.
Ah! que tu connais mal un cœur qui t’appartient!
J’étais meurtri déjà: l’amour ma pris pour cible;
Mais de tous les affronts voilà le plus sensible,
Et c’est de toi qu’il vient!
ANOUSOUYA.
Sire, on dit que les rois ont beaucoup d’amies... Puissent les parents
de notre chère compagne n’avoir jamais à pleurer sur le sort que tu lui
feras!
LE ROI.
Ma belle, un mot suffit.
Nulle autre en mon harem ne sera souveraine;
Ma noble race et moi,
Nous aurons deux appuis: la Terre[42] et cette reine,
Dont le fils sera roi.
[42] Première épouse des rois, selon les idées indiennes.
LES DEUX AMIES.
Tu combles nos vœux. (_Sacountalâ fait un mouvement de joie._)
PRIYAMVADA, _bas à Anousouyâ_:
Regarde, Anousouyâ, regarde... Notre amie, d’instant en instant, semble
revenir à la vie, comme le paon qui commence à sentir, à la fin de
l’été, le vent frais de la saison des pluies.
SACOUNTALA.
Chères compagnes, priez ce grand roi de nous excuser: nous avons dit, en
nous croyant seules, des choses qui ont pu l’offenser.
LES DEUX AMIES, _souriant_.
C’est à celle qui a fait l’offense de demander elle-même son pardon.
Quant à nous, nous avons la conscience nette.
SACOUNTALA.
Sa Majesté daignera-t-elle excuser ce qu’elle a entendu? Que ne dit-on
pas quand on se croit sûr du secret?
LE ROI, _souriant_.
Cette offense, mon cœur ne s’en souviendra pas.
Je pardonnerai tout,... si ta faveur me laisse,
Sur ce tapis qui semble inviter ma mollesse,
A tes pieds, un instant, poser mes membres las!
PRIYAMVADA.
Oh! si ce n’est que cela!...
SACOUNTALA, _feignant la colère_.
Tais-toi, bavarde. Tu vois mon mal, et tu en ris.
ANOUSOUYA, _regardant dans la coulisse_.
Priyamvadâ, vois, le petit faon, le nourrisson de l’ermitage, est
inquiet; il regarde de tous côtés: il a perdu sa mère, et il cherche
après elle. Je vais l’aider à la retrouver.
PRIYAMVADA.
Ma chère, il est si sauvage! tu n’en viendras pas à bout toute seule: je
vais avec toi. (_Elles partent toutes les deux._)
SACOUNTALA.
Ne vous éloignez pas! ne me laissez pas seule!
LES DEUX AMIES, _souriant_.
Tu n’es pas seule: le protecteur de la terre est à tes côtés. (_Elles
sortent._)
SACOUNTALA.
Comment! mes compagnes m’ont abandonnée!
LE ROI, _après avoir regardé tout autour de lui_.
Calme-toi, belle, ton serviteur remplacera tes compagnes. Parle: que
dois-je faire?
Faut-il que l’on t’évente, ô ma belle maîtresse?
Ce lotus t’enverrait un souffle humide et doux.
Ou bien, veux-tu poser tes pieds sur mes genoux?
Ils se ranimeront sous ma chaude caresse!
SACOUNTALA.
Je ne manquerai pas au respect que je te dois. (_Elle se lève
languissamment et veut s’éloigner._)
LE ROI, _la retenant_.
Belle, l’heure est brûlante encore: ne t’expose pas en cet état aux feux
du jour.
Pour toi, ce frais tapis est un lit de douleur;
Ton sein, sous les lotus, endure un mal sans trêve...
Et tu pars! Veux-tu donc que le soleil achève
De brûler ta jeunesse en fleur?
SACOUNTALA.
Laisse-moi, laisse-moi, je t’en supplie! je ne suis plus maîtresse de
moi. Mes amies étaient ma seule sauvegarde: que deviendrai-je sans
elles?
LE ROI.
Ah! tu me fais tort avec cette pensée.
SACOUNTALA.
Les dieux me gardent d’offenser Sa Majesté! C’est le destin que
j’accuse.
LE ROI.
Pourquoi accuser le destin qui comble nos vœux?
SACOUNTALA.
Comment ne pas l’accuser? Il m’ôte la possession de moi-même, et me fait
désirer ce que je ne dois pas. (_Elle s’éloigne._)
LE ROI.
Renoncerai-je au bonheur qui est si près de moi? (_Il la suit et la
retient par le pan de sa robe._)
SACOUNTALA.
Fils de Pourou, respecte la décence; à chaque pas nous pouvons
rencontrer un ermite.
LE ROI.
Tu n’as rien à craindre de tes maîtres. Cannva lui-même connaît la
loi[43]: notre union ne le fera pas rougir.
[43] «L’hymen n’est pas toujours entouré de flambeaux.» Le mariage par
consentement mutuel est admis par le code de Manou: c’est ce qu’on
appelle «le mode des Gandharvas». Mais, naturellement, il faut qu’il
soit reconnu des deux parties: de là le péril de l’héroïne, que le
commencement de l’acte IV portera à son comble.
Plus d’une fois déjà vos pieuses retraites
Ont prêté leur ombrage aux rites de l’amour:
Le Gandharva préside aux unions secrètes,
Et Cannva bénira sa fille à son retour.
(_Regardant autour de lui._) Cependant elle dit vrai. On peut nous voir
ici. (_Il laisse aller Sacountalâ. En revenant sur ses pas, il trouve un
bracelet qu’elle a perdu, et le place sur son cœur._)
SACOUNTALA, _regardant son bras, à part_.
Ah! je n’ai pas senti tomber mon bracelet. (_Elle revient sur ses pas.
Haut._) Seigneur, je me suis aperçue en chemin que j’avais perdu mon
bracelet de lotus: c’est pour le chercher que je reviens, car j’ai
deviné que tu l’as pris. Rends-le-moi donc. Les ermites ne sont pas
loin. Ne me trahis pas; ne te trahis pas toi-même.
LE ROI.
Je te le rendrai, mais à une condition.
SACOUNTALA.
Laquelle?
LE ROI.
C’est que tu me permettras de le rattacher moi-même.
SACOUNTALA, _à part_.
Comment lui refuser? (_Elle s’approche._)
LE ROI.
Viens donc! asseyons-nous sur ce banc. (_Ils s’assoient. Le roi prend la
main de Sacountalâ._) Frisson délicieux!
SACOUNTALA.