Ma chère, l’ordre de mon père était inutile: tous ces arbres

CALIDASA

SACOUNTALA

DRAME EN SEPT ACTES

MÊLÉ DE PROSE ET DE VERS

TRADUIT PAR

ABEL BERGAIGNE

Maître de conférences à la Faculté des Lettres de Paris

ET

PAUL LEHUGEUR

Professeur au Lycée Charlemagne

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

Rue Saint-Honoré, 338

M DCCC LXXXIV

TIRAGE A PETIT NOMBRE

Il a été imprimé en sus du tirage ordinaire:

350 exemplaires sur papier de Hollande (nºs 51 à 400).

25 -- sur papier de Chine (nºs 1 à 25).

25 -- sur papier Whatman (nºs 26 à 50).

---

400 exemplaires, numérotés.

Il a été fait, en outre, un tirage en GRAND PAPIER (format in-8º), ainsi

composé:

100 exemplaires sur papier de Hollande (nºs 21 à 120).

10 -- sur papier de Chine (nºs 1 à 10).

10 -- sur papier Whatman (nºs 11 à 20).

---

120 exemplaires, numérotés.

PRÉFACE

Calidasa est, de tous les poètes de l’Inde, celui dont le goût est le

moins éloigné du nôtre, et SACOUNTALA est son chef-d’œuvre. Est-il

permis d’aller plus loin et de dire: SACOUNTALA est un chef-d’œuvre?

Gœthe n’hésitait pas; on peut en juger par le quatrain suivant[1]:

[1] Willt du die Blüthe des frühen, die Früchte des spaeteren Jahres,

Willt du was reizt und entzückt, willt du was saettigt und naehrt,

Willt du den Himmel, die Erde mit einem Namen begreifen,

Nenn’ ich, Sacontala, dich, und so ist Alles gesagt.

«Faut-il nommer les fleurs du printemps avec les fruits de l’automne, le

charme qui enivre avec l’aliment qui rassasie, le ciel avec la terre?

C’est ton nom que je prononce, ô Sacountalâ, et ce seul mot dit tout.»

Lamartine aussi a lu SACOUNTALA; il résume son impression en prose, et

n’en est pas pour cela moins lyrique: «Nous allons lire et commenter

avec vous un chef-d’œuvre de poésie à la fois épique et dramatique, qui

réunit dans une seule action ce qu’il y a de plus pastoral dans la

Bible, de plus pathétique dans Eschyle, de plus tendre dans Racine. Ce

chef-d’œuvre est SACOUNTALA[2].»

[2] _Cours familier de littérature_, entretien V.

Enfin, ce ne sera pas quitter les poètes que de demander un dernier

témoignage à un critique comme Paul de Saint-Victor. «Arrêtons-nous»,

dit-il au moment d’entamer l’analyse du drame de Câlidâsa[3], «devant ce

chef-d’œuvre, la fleur et la perle du théâtre indien.» Puis, après avoir

cité le quatrain allemand: «C’est le vieux Gœthe qui, pareil à un

patriarche couronnant une vierge, donne à SACOUNTALA cette louange

magnifique. L’idylle indienne en est digne. Par sa grâce et son

innocence, son rapprochement de la nature et sa fraîcheur lumineuse,

elle mériterait d’être appelée le Paradis terrestre de la poésie.»

[3] _Les Deux Masques_, tome II.

En dépit de ces dithyrambes, dont le dernier date d’hier, on est, en

général, bien revenu aujourd’hui du premier enthousiasme qui avait

accueilli la découverte de la littérature sanscrite. Non que cette

littérature ait cessé d’être un objet d’études actives, passionnées

même. Mais elle n’attire plus guère que les savants, le philologue,

l’archéologue, l’historien des religions. C’est une idée reçue dans le

public, et les indianistes n’y contredisent guère, que l’intérêt

proprement littéraire lui fait à peu près défaut.

Elle a en effet, il faut bien le reconnaître, un vice originel qui

semble la condamner d’avance: c’est une littérature savante. La plupart

des œuvres innombrables et souvent immenses qu’elle comprend, toutes

celles qui composent la littérature dite classique, ont été écrites dans

des siècles où le sanscrit était une langue vivante à peu près comme le

latin dans notre moyen âge. C’est ce dont témoignerait au besoin le

drame même où Gœthe ne voyait tant de choses. Dans SACOUNTALA, comme

dans tout le théâtre indien, un bon nombre de personnages, et en

particulier toutes les femmes, parlent, non le sanscrit, mais différents

dialectes qui en sont dérivés et qu’on désigne par le nom générique de

prâcrit.

Le sanscrit n’est cependant pas exclusivement réservé aux clercs,

c’est-à-dire aux brahmanes. Le roi le parle également, ainsi que les

principaux dignitaires du palais[4]. C’est une langue de cour en même

temps qu’une langue d’église, et le théâtre, sinon l’ensemble de la

littérature classique de l’Inde, est moins encore une littérature

savante qu’une littérature aristocratique. Câlidâsa, en particulier,

n’aurait pas été trop dépaysé à l’hôtel de Rambouillet. Il en a les

qualités et les défauts, la noblesse et parfois l’emphase, la

délicatesse et surtout la préciosité.

[4] En revanche, il y a, dans la plupart des drames, un brahmane qui

parle prâcrit: c’est le personnage ignorant, gourmand et poltron,

qui joue le rôle de confident et de bouffon du héros, Mâdhavya dans

_Sacountalâ_.

Ces défauts et ces qualités étaient ceux de la société dans laquelle il

vivait. Hindou du Ve ou du VIe siècle de notre ère, à ce qu’on peut

supposer[5], il peint, comme ses devanciers et ses rivaux, les mœurs

polies et raffinées du harem royal[6], dans le goût du maître et de sa

cour. Mais l’écrivain précieux se trouve cette fois être un vrai poète.

Cet artisan de style aime la nature, et il sait en choisir, dans le

monde extérieur comme dans l’âme humaine, les traits les plus purs et

les plus expressifs. Il entremêle ses madrigaux d’idylles dignes de

Théocrite; il sème çà et là les mots touchants ou même profonds; enfin

il conçoit un caractère de femme à la fois passionné, noble et charmant,

et il sait lui donner tout son relief dans une scène admirable, qui

serait applaudie sur n’importe quel théâtre, le point de départ une fois

admis.

[5] La seule donnée chronologique précise que nous ayons sur lui est

la mention de son nom dans une inscription datée d’une année qui

correspond à 634 de notre ère.

[6] Particulièrement dans la jolie comédie intitulée _Agnimitra et

Mâlavicâ_.

Il est vrai que ce point de départ est difficile à admettre. L’aventure

de Sacountalâ n’est pourtant pas en elle-même bien nouvelle. C’est, au

fond le vieux conte, toujours identique dans ses traits essentiels, de

la femme méconnue, répudiée, puis retrouvée avec son fils au fond des

bois. Ce qui varie selon les temps et selon les lieux, c’est la forme et

la cause de la répudiation. Chez nous, la croisade offrait au traître

Golo l’occasion de perdre Geneviève dans l’esprit de Siffroy. Dans

l’Inde, où un pouvoir surnaturel est attribué aux ascètes, c’est la

malédiction de Dourvâsas qui sépare Sacountalâ de Douchanta. Mais l’Inde

ne sait pas s’arrêter dans l’usage du merveilleux. Douchanta ne répudie

pas sa femme, à proprement parler: il l’a oubliée, et le sort qui a été

jeté sur elle l’empêche de la reconnaître. Nous ne sommes pas très sûrs

que les contemporains de Câlidâsa crussent tous à cette histoire; mais

on y avait cru avant eux[7]. La légende était consacrée, et on

l’acceptait comme les contemporains de Sophocle acceptaient celle

d’Œdipe, par exemple, qui ne brillait pas précisément par la

vraisemblance.

[7] L’aventure est, il est vrai, racontée autrement dans le

_Mahâbhârata_; mais il pouvait y avoir plusieurs formes de la

légende. Le récit épique est d’ailleurs parfaitement insipide.

Il serait peut-être plus difficile de la faire admettre chez nous à des

spectateurs assemblés, quoique ceux de l’Opéra l’aient vue au moins

mimée, il y a vingt-cinq ans déjà, dans un ballet dont Théophile Gautier

avait écrit le livret pour M. Reyer. En tout cas, il est permis de

demander ce sacrifice, si c’en est un, au goût d’un lecteur solitaire,

et le cinquième acte de SACOUNTALA ne lui fera pas regretter sa

complaisance. Si bon marché qu’on fasse de l’énorme fatras accumulé par

les pédants hindous, il faut bien reconnaître qu’il renferme quelques

perles, et ce morceau peut passer pour la plus pure de toutes.

Le drame dont il forme la maîtresse scène a été traduit plusieurs fois

en français[8]. Est-il connu en France autant qu’il mérite de l’être?

Nous ne le pensons pas, et c’est ce qui nous a engagés à faire une

nouvelle tentative pour attirer sur lui l’attention du public lettré.

Nous n’avons pas eu la prétention de faire mieux que nos devanciers:

nous avons voulu faire autre chose.

[8] D’abord par Chézy, le premier titulaire de la chaire de sanscrit

du Collège de France, ensuite par Fauche et par M. Foucaux. Avant

Chézy même, Bruguière avait donné, en l’an XI, une traduction de

_Sacountalâ_, mais d’après la traduction anglaise de William Jones.

Le mélange de la prose et des vers n’est pas la moindre originalité du

théâtre indien. Les strophes y occupent, au milieu du dialogue, à peu

près la place des airs parmi les récitatifs de nos opéras. Il y a entre

le style tour à tour descriptif, précieux, lyrique de ces strophes, et

le ton généralement naturel et même familier du dialogue, un contraste

dont une traduction uniforme en prose ne peut, en dépit de tous les

artifices typographiques, donner qu’une idée imparfaite. Nous avons

espéré, malgré les inexactitudes de détail inséparables de toute

traduction poétique, donner, en reproduisant la distinction de la prose

et des vers, une impression plus exacte de l’ensemble. Si une tentative

de traduction en vers peut être excusée, c’est dans un cas pareil, ou

jamais.

Cette première détermination en a entraîné une autre. Déjà contraints de

revendiquer une certaine liberté pour la traduction des strophes, nous

avons cru devoir faire un pas de plus. Notre ambition était de faire

lire SACOUNTALA. Quelques redites dans l’acte IV, au milieu d’une

pastorale d’ailleurs charmante, et deux passages d’assez mauvais goût

dans les actes III et VI pouvaient fatiguer inutilement le lecteur: nous

avons eu recours aux coupures[9]. Çà et là encore, nous avons retranché

quelques strophes, dont plusieurs, du reste, peuvent passer pour

interpolées[10], une vingtaine en tout sur deux cent vingt et plus.

L’acte V est complètement intact. Les actes I, II et VII le sont presque

complètement. Les suppressions n’ont d’importance que dans l’acte III.

[9] Les passages supprimés sont donnés en appendice à la fin du

volume.

[10] Nous faisons cette remarque sans y insister: car nous n’avons pas

procédé selon les règles de la critique scientifique. Il y a deux

recensions notablement différentes de notre drame. Nous avons suivi

en principe la recension _bengalie_, qui est la plus longue, mais en

l’écourtant légèrement, sans autre préoccupation que celle du sens

esthétique d’un lecteur français. Notre texte est celui de M.

Pischel.

Le Câlidâsa que nous présentons ainsi au public est un peu plus simple

que le vrai. Mais qu’on se rassure! Ce n’est pas pour cela un Câlidâsa

de fantaisie. Quoique l’un de nous seulement soit indianiste, cette

traduction, produit d’une collaboration étroite et fraternelle, a été

écrite tout entière d’après le texte sanscrit et prâcrit. Les strophes

ont été traduites, soit directement sur ce texte, soit sur une première

traduction en prose rigoureusement littérale. Dans plus d’un passage où

nous nous écartons, non seulement des anciennes traductions

françaises[11], mais de la traduction excellente donnée, il y a quelques

années, en Allemagne, par M. Fritze[12], la divergence est voulue et

aurait pu faire l’objet de notes justificatives, si tout appareil

scientifique ne nous avait paru déplacé dans une publication à laquelle

nous voulions donner un caractère purement littéraire[13].

[11] Celles de Chézy et de Fauche ont été faites, comme la nôtre, sur

la recension bengalie; celle de M. Foucaux suit l’autre recension.

[12] Cette traduction, qui suit aussi la recension bengalie, d’après

l’édition de M. Pischel, est en vers, et pourtant d’une exactitude

scrupuleuse. L’allemand a ce privilège de pouvoir se modeler

indifféremment sur une autre langue quelconque: faut-il le lui

envier? M. Fritze a d’ailleurs traduit en vers la prose aussi bien

que les strophes, et fondu le tout dans un rythme ïambique uniforme.

Il a ainsi renoncé au principal avantage que nous avons poursuivi en

cherchant à nous élever au-dessus de la prose. Rückert, dans la

traduction qu’il a laissée du même drame, avait, au contraire,

distingué la prose des vers, et c’est aussi ce qu’a fait M. Monier

Williams, dans sa traduction en anglais.

[13] Les indications scéniques et les titres spéciaux pour chaque acte

sont en usage chez les auteurs hindous comme chez nos dramaturges

contemporains. Il n’était peut-être pas inutile d’en prévenir le

lecteur: nous n’avons ajouté que la liste des personnages, qu’ils ne

prennent pas la peine de dresser.

A MONSIEUR

ALFRED LEHUGEUR

SACOUNTALA

DRAME EN SEPT ACTES

Bénédiction.

Prologue.

Acte premier.--La chasse.

Acte II.--Confidences.

Acte III.--L’amour.

Acte IV.--Adieux à l’ermitage.

Acte V.--L’affront.

Acte VI.--Séparation.

Acte VII et Dernier.--Reconnaissances.

PERSONNAGES DU PROLOGUE.

LE DIRECTEUR DU THÉATRE.

UNE COMÉDIENNE.

PERSONNAGES DU DRAME.

DOUCHANTA, roi de Hastinâpoura, sur le Gange, descendant de Pourou.

MADHAVYA, son ami d’enfance, brahmane gourmand et poltron.

CANNVA, brahmane, chef d’un ermitage au pied de l’Himâlaya, père

adoptif de Sacountalâ.

Voix de DOURVASAS, religieux mendiant.

SARNGARAVA }

SARADVATA } disciples de Cannva.

SOMARATA, chapelain du roi.

Un Pêcheur.

MATALI, cocher du dieu Indra.

Un Enfant.

MARITCHA, dieu-ermite.

Le Cocher du roi.

Un Ermite et son disciple.

RAIVATACA, huissier.

BHADRASÉNA, général en chef.

Deux autres ermites.

CARABHACA.

Le Disciple d’un brahmane.

Un Disciple de Cannva.

HARITA, jeune ermite.

PARVATAYANA, chambellan.

Le Chef de la police.

SOUTCHAKA }

DJANOUKA } gardes de police.

GALAVA, disciple de Mârîtcha.

SACOUNTALA, fille de Visvâmitra, ascète de race royale, et de

l’Apsaras ou nymphe Ménacâ; fille adoptive de Cannva.

ANOUSOUYA }

PRIYAMVADA } compagnes de Sacountalâ.

GAUTAMI, épouse de Cannva, mère adoptive de Sacountalâ.

Voix de la reine VASOUMATI, épouse de Douchanta.

MISRAKÉSI, Apsaras, compagne de Ménacâ et amie de Sacountalâ.

ADITI, déesse, épouse de Mârîtcha.

Religieuses de l’ermitage de Cannva.

VÉTRAVATI, gardienne des portes du palais.

PARABHRITICA }

MADHOURICA } bouquetières au service du roi.

TCHATOURICA, femme peintre au service du roi.

Voix de PINGGALICA, suivante de la reine Vasoumatî.

Une Yavani, sorte d’amazone au service du roi.

Première Religieuse }

Deuxième Religieuse } de l’ermitage de Mârîtcha.

Voix diverses derrière la scène (ermites, divinités des bois, poètes

de cour, etc.).

La scène est tour à tour dans l’ermitage de Cannva ou dans les bois

voisins, dans le palais ou dans la ville de Hastinâpoura, dans le ciel

d’Indra, au milieu des airs et dans l’ermitage divin de Mârîtcha.

BÉNÉDICTION[14]

[14] Une prière analogue est de règle en tête de toute pièce indienne:

elle est immédiatement suivie d’un prologue dont les derniers mots

doivent servir d’introduction au premier acte.

Siva soit avec vous! C’est le souverain maître.

Ame unique en huit corps, il vit, il brûle, il luit,

Il rayonne: soleil le jour, lune la nuit,

Feu sacré sur l’autel, et devant l’autel, prêtre;

Air, vous le respirez, ce dieu mystérieux;

Terre, il est pour vous tous la nourrice féconde;

Eau, Brahma l’épancha pour en tirer le monde;

Éther, il vous pénètre, il ondule en tous lieux.

SACOUNTALA

PROLOGUE

LE DIRECTEUR.

Nous n’avons pas de temps à perdre... (_Regardant du côté de la

coulisse._) Madame, si votre toilette est terminée, veuillez approcher.

UNE COMÉDIENNE, _entrant_.

Maître, me voilà: que faut-il faire?

LE DIRECTEUR.

Ma belle, voici une réunion de connaisseurs. Nous allons leur offrir une

représentation de _Sacountalâ_, la pièce nouvelle de Câlidâsa: donc, à

vos rôles!... Et que chacun fasse de son mieux!

LA COMÉDIENNE.

Notre directeur est si habile!... Avec lui, le succès est d’avance

assuré.

LE DIRECTEUR, _souriant_.

Ma belle, je te le dis en toute humilité...

J’attends l’avis des gens de goût;

C’est leur jugement qui m’éclaire.

Au théâtre, ce n’est pas tout

D’être un habile homme: il faut plaire.

LA COMÉDIENNE.

Vous avez raison. Avez-vous d’autres ordres à me donner?

LE DIRECTEUR.

Oui! Pour disposer favorablement les oreilles de l’assistance, il

faudrait commencer par une chanson.

LA COMÉDIENNE.

Que voulez-vous que je chante?

LE DIRECTEUR.

Chante-nous les plaisirs de l’été: voilà justement l’été qui commence...

Le vent souffle, embaumé par les fleurs qu’il caresse;

Le lac offre aux baigneurs son flot limpide et frais;

Les dormeurs sont heureux à l’ombre des forêts,

Et la paix des beaux soirs est pour tous une ivresse.

LA COMÉDIENNE.

CHANSON.

Le Sirîcha[15] s’ouvre pour ta parure:

Je vois encor

Sur ton cou brun briller la ciselure

De la fleur d’or.

Son étamine est pendante, et l’abeille,

Insecte fou,

En bourdonnant lutine à ton oreille

Le frais bijou.

[15] Fleur dont les femmes se font des pendants d’oreilles.

LE DIRECTEUR.

Ah!... Délicieux, ma belle! Les spectateurs sont encore sous le charme:

on dirait un auditoire en peinture. Maintenant,... quelle pièce

allons-nous leur offrir?

LA COMÉDIENNE.

Mais vous l’avez dit tout à l’heure. Ne devons-nous pas jouer la pièce

nouvelle, _Sacountalâ_?

LE DIRECTEUR.

Tu fais bien de me le rappeler... Je l’avais oublié... Sais-tu pourquoi?

Je suivais dans l’air ta charmante voix:

Ta voix, dans son vol, m’entraîne après elle!...

(_Montrant les acteurs qui entrent en scène._)

Ainsi Douchanta poursuit la gazelle,

S’enfonce et s’égare au milieu des bois.

ACTE PREMIER

LA CHASSE

On voit paraître le roi sur son char, poursuivant une gazelle; dans ses

mains l’arc et les flèches; son cocher conduit le char.

LE COCHER, _regardant tour à tour le roi et la gazelle_.

Nous volons sur la piste où bondit l’antilope;

Ta flèche étincelante est prête à l’y chercher:

Maître, la majesté dont ton front s’enveloppe

Est divine,... et je crois voir le céleste archer[16].

[16] Le dieu Siva.

LE ROI.

Cette gazelle nous a entraînés bien loin!

Elle jette en fuyant un regard derrière elle

Et tourne vers moi son œil doux;

Son beau corps ramassé fuit la flèche mortelle:

La vois-tu courir devant nous?

Elle laisse tomber de sa bouche écumante

Des brins d’herbe à demi broutés...

Ses pieds ne touchent pas la terre, et l’épouvante

Double ses bonds précipités.

(_Avec étonnement._) Mais je la poursuis inutilement. La voilà presque

hors de vue.

LE COCHER.

Roi! nous étions dans un chemin difficile: j’ai dû serrer les rênes,...

notre course s’est ralentie, et la gazelle a pris de l’avance. Mais nous

voilà maintenant sur un terrain uni, et tu ne tarderas pas à

l’atteindre.

LE ROI.

Alors lâche les rênes.

LE COCHER.

J’obéis. (_Il donne par ses gestes l’idée d’une course rapide en

char[17]._) Vois maintenant!

[17] Comme on le voit, l’illusion de la machinerie est remplacée dans

l’Inde par la pantomime, et surtout par les stances descriptives.

Ma main ne retient plus tes chevaux: la carrière

S’ouvre à leur élan généreux;

Ils soulèvent à peine une fine poussière

Qui retombe loin derrière eux;

Ce n’est plus une course: aucun bond ne secoue

Leurs panaches dressés dans l’air,

Et leur cou qui s’allonge est pareil à la proue

Du navire qui fend la mer.

LE ROI, _joyeux_.

Ah! voilà que les chevaux gagnent du terrain! Quelle vitesse!

Tout grandit, approche, passe

Et s’efface...

Rien, dans l’horizon mouvant,

N’a ni forme ni distance:

Le sol danse!

Le char dépasse le vent!

VOIX _derrière la scène_.

Arrête! arrête! Roi! c’est une gazelle de l’ermitage... Ne frappe pas!

LE COCHER, _écoutant et regardant_.

Roi! au moment où la gazelle est à portée de ta flèche, voilà que deux

ermites paraissent entre elle et toi.

LE ROI, _avec empressement_.

Retiens vite les rênes!

LE COCHER.

J’obéis. (_Il arrête le char. On voit entrer un ermite accompagné de son

disciple._)

* * * * *

L’ERMITE, _levant la main_.

Roi! c’est une gazelle de l’ermitage!

Ne frappe pas! Elle est à nous... Grâce pour elle!

Vois ce corps délicat, déjà mourant de peur...

Tes traits perceront-ils un ennemi si frêle?

On livre au feu le bois de l’arbre, et non sa fleur!

J’ai vu l’arc se ployer et la corde se tendre...

Retiens le dard, déjà prêt à verser le sang!

Les rois sont armés pour défendre,

Et non pour frapper l’innocent.

LE ROI, _saluant respectueusement l’ermite_.

Je remets ma flèche dans le carquois.

L’ERMITE, _joyeux_.

Je n’attendais pas moins du noble rejeton de Pourou, du roi illustre

entre tous les rois:

Mieux que les exploits les plus fiers,

Ta bonté te fait reconnaître:

Roi! puisse un héritier te naître

Qui règne en paix sur l’univers!

LE ROI, _s’inclinant de nouveau_.

J’accepte comme un heureux augure[18] ce vœu d’un brahmane.

[18] C’est déjà l’annonce du dénouement.

L’ERMITE.

Roi! nous allons ramasser du bois pour l’autel. On voit d’ici, au bord

de la Mâlinî, l’ermitage de notre maître Cannva. Sa fille Sacountalâ en

est la divinité tutélaire. Si rien ne t’appelle ailleurs, daigne y

accepter l’hospitalité.

Tes flèches, noble archer, nous sauvent; sur ton bras

La corde, tous les jours, laisse sa rude marque.

Veux-tu la récompense? Entre! tu la verras.

La paix de l’ermitage est l’honneur du monarque.

LE ROI.

Votre maître est-il là?

L’ERMITE.

En ce moment, c’est Sacountalâ qui est chargée de recevoir les hôtes: il

est aux bains sacrés de Somatîrtha, où il s’est rendu pour chercher à

détourner un malheur qui la menace.

LE ROI.

C’est donc elle que je verrai, et je la chargerai de porter à ce grand

sage l’assurance de mon pieux dévouement.

L’ERMITE ET SON DISCIPLE.

Nous prenons congé de toi. (_Ils s’éloignent._)

* * * * *

LE ROI, _au cocher_.

Ami, fouette les chevaux. Je veux, pour la purification de mon âme,

faire une visite à ce saint ermitage.

LE COCHER.

C’est fait! (_Il indique de nouveau le mouvement du char._)

LE ROI, _regardant autour de lui_.

Nous n’aurions pas eu de peine à reconnaître ici un ermitage.

LE COCHER.

Comment cela?

LE ROI.

Ne vois-tu pas?

Ces grains de riz épars sont la pieuse aumône

Que l’ermite a jetée aux oiseaux de ces bois.

Ces pierres ont broyé la chair grasse des noix,

Et l’on y voit encor des taches d’huile jaune.

Ces daims et leurs petits s’approchent pour nous voir:

Ils n’ont jamais connu les terreurs d’une chasse.

Enfin, ces gouttes d’eau qu’on peut suivre à la trace

Révèlent un chemin qui conduit au lavoir.

LE COCHER.

C’est vrai.

LE ROI, _quelques pas plus loin_.

Ami[19], ne troublons pas l’ermitage! Arrête le char: je vais descendre

ici.

[19] Le cocher est le compagnon d’armes du roi.

LE COCHER.

Je retiens les chevaux: tu peux descendre.

LE ROI, _après être descendu, jetant un regard sur sa parure_.

Ami! on ne doit entrer dans un ermitage qu’avec une parure modeste:

prends mes bijoux!... Prends aussi mon arc. (_Il les donne au cocher._)

Pendant que je rendrai ma visite aux ermites, soigne les chevaux: ils

ruissellent de sueur.

LE COCHER.

Je suivrai tes ordres. (_Il sort._)

LE ROI, _faisant quelques pas et regardant_.

Voici l’ermitage: j’entre donc! (_Il sent une secousse dans le bras

droit[20]._)

[20] Ce signe annonce à un homme un événement heureux,

particulièrement une aventure amoureuse.

Signe étrange!... Pourtant, cet asile sacré

Ne s’ouvre pas, je pense, à de profanes joies!

Chez les ermites saints l’amour est ignoré...

Mais le destin choisit ses voies!

VOIX _derrière la scène_.

Par ici, par ici, chères compagnes!

LE ROI, _écoutant_.

J’entends parler à droite de ce bosquet. Voyons qui vient. (_Il fait

quelques pas et regarde._) Ah! ce sont de jeunes novices qui donnent à

boire aux arbres. Le poids de leurs arrosoirs a été proportionné à leurs

forces... Quelle grâce enchanteresse! Suis-je bien dans un ermitage?

Ces trésors de beauté, là, dans ces lieux austères!

Jamais harem de roi n’en reçut de pareil:

La gloire du printemps n’est plus dans nos parterres,

Et c’est au fond des bois qu’elle brille au soleil!

Je les attendrai sous cet ombrage. (_Il prend place et regarde._)

SACOUNTALA _paraît avec ses amies, arrosant les jeunes arbres_.

ANOUSOUYA.

Chère Sacountalâ! le vénérable Cannva aime donc mieux les arbres de

l’ermitage que sa propre fille? Il te fatigue à les arroser, toi,

délicate comme la fleur du jasmin à peine éclose!

SACOUNTALA.

Ma chère, l’ordre de mon père était inutile: tous ces arbres sont des

frères pour moi. (_Elle continue à les arroser._)

PRIYAMVADA.

Chère amie, ceux-là n’ont plus soif.--Ils vont se couvrir de fleurs cet

été.--Mais ceux qui ont fini de fleurir, n’allons-nous pas les arroser

aussi? Nous prouverons par là que notre charité n’est pas intéressée.

SACOUNTALA.

J’aime à t’entendre parler ainsi. (_Elle arrose les autres arbres._)

LE ROI, _à part_.

Comment! c’est Sacountalâ elle-même! c’est la fille de Cannva!--A quoi

songe le vénérable, de lui faire porter la tunique d’écorce des novices?

Le cruel! Imposer à sa fille un tel vœu!

Macérer ce beau corps dont la grâce m’enchante!

Cannva veut-il donc faire une hache tranchante

De la feuille du lotus bleu?

Je vais me cacher derrière ce buisson pour la voir à mon aise sans

l’effaroucher. (_Il se cache._)

SACOUNTALA.

Chère Anousouyâ, Priyamvadâ a trop serré ma tunique d’écorce...

J’étouffe... Desserre-moi. (_Anousouyâ desserre la tunique._)

PRIYAMVADA, _riant_.

Il faut t’en prendre à la jeunesse: c’est elle qui commence à gonfler ta

poitrine.

LE ROI.

Elle dit vrai.

Ce vêtement grossier, qu’un nœud solide fronce,

Me cache deux beaux seins, prisonniers dans ses plis.

Ainsi les jeunes fleurs éclosent sous la ronce,

Trésors ensevelis!

Une tunique d’écorce n’est pas la parure qui convient à sa jeunesse...

Et cependant,... elle est ravissante ainsi.

La splendeur du lotus, près du Saivala[21] sombre,

Est plus éblouissante encor;

La tache de la lune est comme un noyau d’ombre

Qui rehausse son cercle d’or;

Ainsi ce vêtement tissé d’écorce d’arbre

N’enlaidit pas son corps charmant:

L’habit le plus grossier, s’il couvre un sein de marbre,

Devient un magique ornement.

[21] Plante aquatique, comme le lotus.

SACOUNTALA, _regardant devant elle_.

Voyez, chères compagnes, le vent agite ces branches: le manguier semble

me tendre les bras. Je veux répondre à son appel. (_Elle s’approche d’un

manguier._)

PRIYAMVADA.

Ne bouge pas... Reste un instant comme tu es là.

SACOUNTALA.

Pourquoi donc?

PRIYAMVADA.

Tant que tu t’appuieras sur lui, le manguier sera marié à une liane.

SACOUNTALA.

Ah! voilà les flatteries de Priyamvadâ la bien nommée[22].

[22] Son nom signifie: «Qui dit des choses aimables.»

LE ROI.

Priyamvadâ n’a dit que la vérité.

Sa bouche qui sourit est un bouton qui s’ouvre;

Ses bras sont deux rameaux assouplis par l’été;

Son corps palpite et vit sous l’habit qui le couvre;

Sa sève est la jeunesse, et sa fleur la beauté.

ANOUSOUYA.

Vois, Sacountalâ, la branche du jasmin a choisi un époux: c’est le

manguier odorant. Regarde-la donc, celle que tu appelles

«Clair-de-lune-des-bois».

SACOUNTALA, _s’approchant et regardant, joyeuse_.

Union charmante de la liane et de l’arbre! La jeunesse du jasmin

s’épanouit en fleurs nouvelles, et le manguier est couvert de fruits.

(_Elle s’arrête à les regarder._)

PRIYAMVADA, _riant_.

Anousouyâ, sais-tu pourquoi Sacountalâ reste si longtemps à regarder son

Clair-de-lune-des-bois?

ANOUSOUYA.

Non. Dis-le, si tu le sais.

PRIYAMVADA.

Elle se dit: «Clair-de-lune-des-bois a trouvé l’époux qui lui convient.

Sacountalâ trouvera-t-elle un fiancé selon son cœur?»

SACOUNTALA.

Parle pour toi. Tu ne rêves que mariage. (_Elle continue à arroser._)

ANOUSOUYA.

Eh bien! Sacountalâ, et cette liane Mâdhavî que le vénérable Cannva a

élevée en même temps que toi, est-ce que tu l’oublies?

SACOUNTALA.

Je m’oublierais donc moi-même. (_S’approchant de la liane et la

regardant, joyeuse._) O merveille! Priyamvadâ, je t’annonce une heureuse

nouvelle.

PRIYAMVADA.

Et laquelle?

SACOUNTALA.

La liane Mâdhavî est couverte de boutons depuis la tête jusqu’au pied.

TOUTES LES DEUX, _accourant_.

Est-ce bien vrai?

SACOUNTALA.

Très vrai. Voyez plutôt.

PRIYAMVADA, _regardant, joyeuse_.

Alors, je t’annonce une autre nouvelle, non moins heureuse: tu vas te

marier.

SACOUNTALA, _impatientée_.

Allons, toujours le mariage en tête!

PRIYAMVADA.

Je ne plaisante pas. Je tiens de la bouche du vénérable Cannva que si la

Mâdhavî fleurit de bonne heure, c’est un heureux augure pour toi.

ANOUSOUYA.

Dis-moi, Priyamvadâ, c’est sans doute pour cela que Sacountalâ se donne

tant de peine à l’arroser?

SACOUNTALA.

Puisqu’elle est ma sœur, je dois l’aimer. (_Elle arrose la liane._)

LE ROI.

Ah! puisse la mère de cette charmante fille être d’une autre race que

son père[23]! Mais pourquoi ce scrupule?

[23] Le mariage avec une femme de pure caste brahmanique est interdit

à la caste royale, théologiquement inférieure.

Quelle est sa caste? Je l’ignore!

Mais l’instinct du cœur est ma loi.

C’est le cœur d’un roi qui l’adore:

Elle a dû naître pour un roi!

Cependant il faut que je sache la vérité.

SACOUNTALA, _effrayée_.

Ah! voilà une abeille qui sort de cette fleur de jasmin... Elle en veut

à mon visage. (_Elle cherche à l’écarter._)

LE ROI, _avec passion_.

Le geste de son cou qui repousse l’insecte,

Le jeu de ses sourcils, ses regards langoureux,

Sa bouche qui s’entr’ouvre et son œil qui s’humecte

Semblent des appels amoureux.

(_Avec jalousie._) O abeille! je t’envie.

Tu frôles ses beaux yeux; tu voltiges autour;

Tu touches ses longs cils, ses cheveux,... et, pareille

A l’amant qui supplie et qui parle d’amour,

Tu murmures tout bas un chant à son oreille.

Elle tressaille, fuit, mais se défend en vain:

Tu bois la volupté sur sa lèvre enivrante,

Tu jouis d’un bonheur divin...

Et moi, je languis dans l’attente!

SACOUNTALA.

Au secours! Cette méchante abeille s’acharne sur moi!

LES DEUX AMIES, _riant_.

Nous n’y pouvons rien. C’est le roi qui est le protecteur des ermitages:

adresse-toi à Douchanta.

LE ROI.

Voilà une occasion de me montrer... Ne craignez rien. (_S’arrêtant, à

part._) Mais ce serait leur dire: «Je suis le roi.» J’aime mieux me

présenter comme un hôte ordinaire.

SACOUNTALA.

Ce méchant insecte s’obstine. Il faut donc que je lui cède. (_Elle

s’éloigne de quelques pas. Jetant de nouveau un regard de côté._) Ah!

pauvre Sacountalâ! Il me poursuit jusqu’ici! Au secours!

* * * * *

LE ROI, _accourant_.

Qui donc outrage ici d’innocentes novices?

Pourquoi leurs jeunes seins sont-ils tremblants d’effroi?

Le monstre se croit-il à l’abri des supplices?

Et Douchanta n’est-il plus roi?

(_Les trois amies restent un moment interdites à la vue du roi._)

ANOUSOUYA.

Seigneur, il n’y a pas grand mal... C’est une abeille qui poursuivait

notre amie et qui lui a fait peur. (_Elle désigne Sacountalâ._)

LE ROI, _s’approchant de Sacountalâ_.

Votre piété prospère-t-elle[24]? (_Sacountalâ tressaille et baisse les

yeux._)

[24] C’est le salut qu’on adresse aux ascètes.

ANOUSOUYA, _répondant pour elle_.

Oui, sans doute, puisqu’elle nous vaut l’honneur de recevoir un tel

hôte.

PRIYAMVADA.

Seigneur, soyez le bienvenu! Cours vite, Sacountalâ! Va chercher dans la

hutte les fruits et les autres présents qu’on doit à un hôte. Voici déjà

l’eau qui rafraîchira ses pieds.

LE ROI.

Non, votre charmant accueil me suffit: je ne veux pas d’autre

hospitalité.

ANOUSOUYA.

S’il en est ainsi, Seigneur, veuillez vous reposer et prendre le frais

sur ce banc, à l’ombre de ces arbres.

LE ROI.

Mais vous-mêmes, vos pratiques pieuses ne vous ont-elles pas fatiguées?

Asseyez-vous aussi un instant.

PRIYAMVADA, _s’adressant à Sacountalâ_.

Chère amie, nous devons des égards à un hôte: viens donc et

asseyons-nous! (_Tous s’assoient._)

SACOUNTALA, _à part_.

Quel est ce trouble qui me saisit à la vue de notre hôte?... D’où vient

ce sentiment,... inconnu dans notre ermitage?

LE ROI, _les regardant toutes les trois_.

Charmante amitié de trois compagnes, toutes les trois jeunes, toutes les

trois belles!

PRIYAMVADA, _bas à sa voisine_.

Anousouyâ, quel est donc cet hôte mystérieux? Sa parole est douce, et

toute sa personne est pleine de courtoisie et de majesté.

ANOUSOUYA.

Ma chère, il excite ma curiosité comme la tienne. Je n’y tiens plus: il

faut que je l’interroge. (_Haut._) Monseigneur est si aimable que je

m’enhardis à lui faire des questions... Pourrions-nous savoir quelle est

la race de guerriers et de sages qui s’honore de le compter parmi les

siens?... quel est le pays que son absence plonge aujourd’hui dans le

deuil?... quel motif puissant a conduit un seigneur habitué à toutes les

douceurs de la vie jusqu’au fond de ce séjour austère?

SACOUNTALA.

O mon cœur! du courage! Anousouyâ a deviné ton désir.

LE ROI.

(_A part._) Dois-je me faire connaître,... ou leur laisser ignorer qui

je suis? (_Après réflexion._) Oui, cela vaut mieux. (_Haut._) J’ai

étudié les Védas, et j’occupe dans la ville capitale du roi descendant

de Pourou une charge qu’il m’a confiée. Je suis venu faire dans cette

forêt un pieux pèlerinage.

ANOUSOUYA.

Nous avons donc un protecteur! (_L’attitude de Sacountalâ trahit

l’embarras._)

LES DEUX AMIES, _après les avoir observés tous les deux, bas à

Sacountalâ_.

Chère Sacountalâ, si ton vénérable père était là...

SACOUNTALA.

Eh bien! quoi?

LES DEUX AMIES.

Il voudrait combler les vœux d’un pareil hôte... Il lui donnerait, au

besoin, ce qu’il a de plus cher au monde.

SACOUNTALA, _feignant la colère_.

Je ne sais pas ce que vous voulez dire. D’ailleurs, je ne veux pas vous

écouter.

LE ROI.

Moi aussi, j’aurais une question à vous faire au sujet de votre amie.

TOUTES LES DEUX.

Ce sera un honneur pour nous.

LE ROI.

Le vénérable Cannva s’est voué, dit-on, à la contemplation... Comment

votre amie peut-elle être sa fille?

ANOUSOUYA.

Je vais vous expliquer tout, Seigneur. Il est un sage de race royale

dont on vante les mérites tout-puissants[25]. C’est Visvâmitra.

[25] Les mérites d’un ascète lui donnent un immense pouvoir.

LE ROI.

Visvâmitra?... J’écoute.

ANOUSOUYA.

Il est le père de notre amie. Elle a été abandonnée, et Cannva l’a

élevée: c’est pour cela que le vénérable l’appelle sa fille.

LE ROI.

Abandonnée, dites-vous? Ma curiosité n’est pas encore satisfaite.

Racontez-moi tout.

ANOUSOUYA.

Écoutez donc! Il fut un temps où le sage Visvâmitra se livrait à des

austérités effrayantes... Les dieux s’inquiétèrent[26], et lui

envoyèrent, pour le distraire de sa pénitence, une nymphe céleste,

nommée Ménacâ.

[26] Les ascètes peuvent arriver, à force d’austérités, à détrôner les

dieux et à prendre leur place.

LE ROI.

On dit, en effet, que les austérités des ascètes inquiètent quelquefois

les dieux:--Mais continuez.

ANOUSOUYA.

Alors,... par une délicieuse journée de printemps,... à la vue de cette

beauté divine... (_Elle s’arrête embarrassée._)

LE ROI.

Je devine... Elle est fille de la nymphe?

ANOUSOUYA.

C’est cela.

LE ROI.

Je ne m’étonne plus!

Ce n’est pas là l’enfant qu’une femme a porté:

L’éclair éblouissant n’est pas fils de la terre!

Un sang divin peut seul expliquer le mystère

De sa merveilleuse beauté.

(_Sacountalâ baisse les yeux._)

LE ROI, _à part_.

C’est un obstacle de moins pour mes désirs[27].

[27] Sacountalâ, étant fille de Visvâmitra, est de caste royale.

PRIYAMVADA, _regardant Sacountalâ avec un sourire_.

Monseigneur paraît avoir encore quelque chose à dire. (_Sacountalâ fait

du doigt un signe de menace à son amie._)

LE ROI.

Vous ne vous trompez pas: Je m’intéresse fort à ses pieux exercices, et

j’ai encore à ce sujet une question à vous faire.

PRIYAMVADA.

Ordonnez donc, Seigneur: des novices comme nous n’ont qu’à obéir.

LE ROI.

Ce vœu cruel, obstacle à l’élan de vos cœurs,

Cannva permettra-t-il qu’un époux l’en relève?

Ou veut-il qu’au milieu des gazelles, ses sœurs,

Elle brille dans l’ombre et n’ait pas d’autre rêve?

PRIYAMVADA.

Maintenant, en effet, Seigneur, elle observe des vœux religieux; mais

son père a l’intention de la marier quand il lui aura trouvé un époux

digne d’elle.

LE ROI, _à part, joyeux_.

Livre-toi donc, mon cœur! La pure jeune fille

N’est plus l’ardent charbon que je n’osais toucher;

Au bord de mon chemin, c’est un rubis qui brille:

Je puis sans crainte m’approcher.

SACOUNTALA, _avec une colère feinte_.

Anousouyâ, je pars!

ANOUSOUYA.

Et pourquoi donc?

SACOUNTALA.

Je vais me plaindre à la vénérable Gautamî des bavardages de Priyamvadâ.

(_Elle se lève._)

ANOUSOUYA.

Ma chère, une pieuse novice comme toi ne doit pas, pour suivre sa

fantaisie, oublier les égards qu’elle doit à un hôte. (_Sacountalâ part

sans répondre._)

LE ROI, _à part_.

Comment! elle s’enfuit! (_Il se lève comme pour l’arrêter; mais il se

contient._) Ah! l’imagination d’un amant est toujours en avance sur la

réalité!

Je voulais lui parler: le respect m’a fait taire.

J’allais la suivre: il a cloué mes pieds au sol.

Mais mon cœur est plus prompt: il avait pris son vol;

Je le sens retomber à terre!

PRIYAMVADA, _suivant Sacountalâ_.

Holà! méchante! je ne te permets pas de t’en aller.

SACOUNTALA, _se retournant et fronçant le sourcil_.

Pourquoi cela?

PRIYAMVADA.

Tu me dois encore l’arrosage de deux arbres. Commence par t’acquitter;

tu t’en iras après. (_Elle la retient de force._)

LE ROI.

Elle est déjà assez fatiguée... Voyez!

Ses deux bras nus tombent de lassitude;

Sa main froissée est d’un rouge sanglant;

Elle soupire, et, sous l’étoffe rude,

Ses seins gonflés ondulent en tremblant...

La sueur brille en perles de rosée,

Mouillant la fleur qu’elle a pour seul bijou;

Ses cheveux noirs, dont l’attache est brisée,

Mêlent leurs flots et roulent sur son cou.

C’est donc moi qui payerai sa dette. (_Il leur tend son anneau. Les deux

amies le reçoivent, en lisent l’inscription et se regardent._) Oh!

n’allez pas vous tromper: c’est un présent que le roi m’a fait.

PRIYAMVADA.

Alors,... Seigneur, vous ne devez pas vous en séparer. Votre désir

suffit: nous la tenons quitte.

ANOUSOUYA.

Chère Sacountalâ, te voilà libre! Tu le dois à ce charitable seigneur...

Non, je dis mal! à ce grand roi! Maintenant veux-tu encore partir?

SACOUNTALA, _à part_.

Certes! je partirais,... si j’avais quelque empire sur moi-même.

PRIYAMVADA.

Eh bien! te voilà encore là?

SACOUNTALA.

Tu n’as pas d’ordres à me donner, je pense. Je partirai quand bon me

semblera.

LE ROI, _regardant Sacountalâ, à part_.

Ah! puisse-t-elle sentir pour moi ce que je sens pour elle! Mais je

crois que l’espoir m’est permis.

Aucun signe, aucun mot n’a calmé ma souffrance;

Mais ses yeux que je cherche ont le regard perdu;

Quand je parle, je sais que je suis entendu:

Mon cœur bat d’espérance.

VOIX _derrière la scène_.

Alerte! Accourez tous, ermites! Venez au secours des animaux de

l’ermitage: le roi Douchanta chasse, et il est près d’ici.

Le char soulève une poussière

Qui s’envole en longs tourbillons:

Le soleil n’a plus de rayons

Pour la percer de sa lumière.

Les habits à demi séchés

Qui flottent sur les tiges frêles,

Les feuilles, les rameaux tachés,

Semblent couverts de sauterelles.

LE ROI, _à part_.

Ah! malheur à moi! On me cherche, et les gens de ma suite jettent le

trouble dans l’ermitage.

NOUVELLES VOIX _derrière la scène_.

Alerte! Prenez garde à vous, ermites! Femmes, vieillards, enfants, tout

fuit!... Le voilà!...

L’éléphant s’irrite,

Gronde, prend la fuite,

Et se précipite

Sous le bois obscur.

La fureur le grise!

Sa défense est prise...

Un effort la brise:

L’arbre était plus dur.

Son pied s’embarrasse:

Raidi par sa masse,

La ronce l’enlace

D’un bracelet vert.

Le daim fuit de crainte!

Notre extase sainte

A sa flamme éteinte:

L’autel est désert.

(_Tous, en entendant ces voix, se lèvent précipitamment._)

LE ROI.

Ah! malheur à moi! je suis coupable envers les ermites! Cherchons à

réparer le mal!

LES DEUX AMIES.

Grand roi, nous avons peur: l’éléphant est furieux. Permets-nous de

rentrer dans la hutte.

ANOUSOUYA, _à Sacountalâ_.

Allons, Sacountalâ, la vénérable Gautamî va être inquiète: hâtons-nous

d’aller la retrouver.

SACOUNTALA. (_Elle paraît n’avoir plus la force de marcher._)

Hélas! mes pieds refusent de me porter!

LE ROI.

Allez! je ne vous retiens plus: il faut que de mon côté je coure

protéger l’ermitage.

LES DEUX AMIES.

Grand roi! nous savons maintenant qui tu es... Nous ne t’avons pas rendu

les honneurs qui t’étaient dus, daigne nous pardonner... Nous osons à

peine, après t’avoir aussi mal reçu, t’inviter à revenir parmi nous.

LE ROI.

Je vous en prie, ne parlez pas ainsi: votre seule présence était la plus

charmante des hospitalités.

SACOUNTALA.

Anousouyâ!... attendez-moi!... la barbe d’un épi m’est entrée dans le

pied, et ma tunique d’écorce est accrochée à une branche d’amarante:

attendez que je me dégage. (_Elle sort avec ses amies en regardant le

roi._)

LE ROI, _avec un soupir_.

Les voilà toutes parties! Il faut que je m’éloigne à mon tour... La

rencontre de Sacountalâ m’a ôté toute envie de rentrer dans mon palais;

je vais donc installer ma suite à une distance suffisante de

l’ermitage... Ah! je ne puis détacher ma pensée de Sacountalâ.

La hampe du drapeau brave l’effort du vent;

Mais l’étoffe captive ondoie et se rebelle.

Ainsi mon corps marche en avant;

Mais mon cœur retourne vers elle.

ACTE II

CONFIDENCES

On voit paraître Mâdhavya, ami d’enfance[28] du roi.

[28] Personnage de convention, gourmand et poltron, le bouffon du

théâtre indien.

MADHAVYA, _avec un soupir_.

Ouf! je suis mort! Voilà ce qu’on gagne à l’amitié d’un roi qui a la

rage de la chasse. J’en ai assez! Une gazelle par-ci, un sanglier

par-là. Bon! voilà qu’il faut courir, en plein midi, dans les

clairières. Pour se rafraîchir, des ruisseaux d’eau tiède pleins de

feuilles pourries. On mange à des heures indues; le rôti est brûlé. La

nuit, pas moyen de dormir: les chevaux et les éléphants piétinent. Pour

réveil, au point du jour, un bruit qui fend les oreilles: les damnés

chasseurs partent pour la forêt.--Encore si c’était tout! Mais non!

L’ampoule tourne en panaris. Tout en chassant, Sa Majesté, sans rien

dire, est entrée dans un ermitage, et elle y a rencontré, pour mes

péchés, une jeune novice qu’on appelle Sacountalâ. Depuis qu’il l’a vue,

il n’est plus question de s’en retourner.--C’est au milieu de ces

agréables réflexions que j’ai vu luire l’aurore. Comment sortir de là?

Il doit avoir fini ses ablutions... Je vais aller le trouver. (_Il fait

quelques pas et regarde devant lui._) Mais le voici qui vient, son arc

et ses flèches dans la main, et sa bien-aimée dans le cœur. Il porte une

couronne de fleurs des bois. Bien! Je vais l’attendre dans l’attitude

d’un homme moulu. Si je pouvais faire valoir ainsi mes droits au repos!

(_Il s’appuie sur son bâton et reste immobile. On voit paraître le roi

couronné de fleurs sauvages, l’arc et les flèches à la main._)

* * * * *

LE ROI, _à part_.

Son cœur, que j’ai touché, sera lent à s’ouvrir;

Il est fier: j’attendrai. Mais l’espérance émousse

L’aiguillon de l’attente et la rend presque douce:

C’est une volupté d’être deux à souffrir.

(_Souriant._) Voilà bien les illusions d’un amant. Comme il trouve

aisément dans le cœur de la bien-aimée tout ce qu’il désire y voir!

Eh! qu’importent les feux que lançaient ses prunelles!

A peine elle semblait savoir que j’étais là.

Certe, elle s’éloignait lentement... C’est qu’elle a

L’allure paresseuse et charmante des belles.

Enfin, quand son amie a voulu l’arrêter,

N’a-t-elle pas boudé son amie elle-même?

Mais l’espoir obstiné sait tout interpréter.

Elle me fuit... Donc elle m’aime!

MADHAVYA, _sans changer de position_.

Roi, je ne peux plus remuer ni jambes ni bras! Excuse-moi si je ne te

salue que de la voix.

LE ROI, _le regardant, avec un sourire_.

Et d’où te vient cette grande fatigue?

MADHAVYA.

Tu le demandes? Tu m’allonges un soufflet dans l’œil, et il faut que je

t’explique pourquoi je pleure!

LE ROI.

Je ne comprends pas. Parle plus clairement.

MADHAVYA.

Quand on plonge un bâton dans l’eau, il devient bancroche, n’est-ce pas?

Est-ce sa faute ou celle de l’eau?

LE ROI.

C’est la faute de l’eau.

MADHAVYA.

Eh bien! c’est aussi ta faute si je suis plié en deux.

LE ROI.

Comment cela?

MADHAVYA.

Dis-moi, c’est donc beau pour un roi d’abandonner les intérêts de ses

sujets... et les grands chemins, pour aller vivre dans les forêts? Et

moi, un brahmane[29], il faut, pour te complaire, que je coure après

d’innocentes bêtes,... et que je me désarticule les membres! Je demande

grâce. Reposons-nous une journée.

[29] Le respect des êtres vivants est un devoir pour les brahmanes.

LE ROI, _à part_.

Il ne se doute pas que la chasse a maintenant aussi peu d’attraits pour

moi que pour lui. Je ne pense qu’à la fille de Cannva.

Non, l’on ne verra plus ma main cruelle armée

Pour envoyer la mort aux êtres gracieux

Qui souvent ont bondi près de ma bien-aimée,

Et dont le doux regard a passé dans ses yeux!

MADHAVYA, _regardant le roi_.

Il rumine encore quelque chose. J’ai parlé dans le désert.

LE ROI, _souriant_.

Tu n’y es pas. Je me dis tout simplement qu’il faut se rendre aux désirs

d’un ami.

MADHAVYA, _enchanté_.

Sois donc béni! (_Il veut se redresser._)

LE ROI.

Attends encore un peu; je n’ai pas fini.

MADHAVYA.

Tu n’as qu’à commander.

LE ROI.

Quand tu te seras bien reposé, je t’emploierai à une autre affaire qui

ne te donnera aucune peine.

MADHAVYA.

Est-ce à manger des gâteaux?

LE ROI.

Tu vas le savoir.

MADHAVYA.

Je grille d’impatience.

LE ROI.

Holà! quelqu’un!

L’HUISSIER.

Je suis aux ordres de Sa Majesté.

LE ROI.

Raivataca, prie le général de venir.

L’HUISSIER.

J’obéis. (_Il sort et revient avec le général._) Venez, Seigneur, le roi

vous donne audience; vous pouvez approcher.

LE GÉNÉRAL, _regardant le roi, à part_.

Il y a beaucoup à dire contre la chasse. Mais on ne peut pas lui

reprocher de nuire à la beauté du roi.

Rien ne peut échapper à sa flèche volante;

La corde de son arc a labouré sa chair:

Mais ni les durs travaux ni la chaleur brûlante

N’arrachent de sueur à ses membres de fer.

Ses bras longs et puissants bravent la lassitude;

Son corps souple et nerveux n’est pour lui d’aucun poids:

Tel l’éléphant qui vit, loin de la servitude,

Sur la montagne, au fond des bois.

(_S’approchant._) Gloire au roi! Sire, je me suis assuré que cette forêt

est pleine de gibier. J’attends vos ordres.

LE ROI.

Bhadraséna, Mâdhavya m’a dit tant de mal de la chasse qu’il m’en a

détourné.

LE GÉNÉRAL, _bas à Mâdhavya_.

Courage! continue, ami Mâdhavya. Moi, je suis obligé de flatter le

maître. (_Haut._) Sire, ne prenez pas garde aux sottises qu’il vous

débite. Moi, votre exemple m’a converti.

Combattre l’embonpoint pesant,

Rester fort, souple, séduisant,

Bouillir d’audace!

S’amuser d’un faible ennemi

Qui tantôt fuit, mort à demi,

Tantôt menace;

Percer de la pointe d’un trait

Un but qui court et disparaît

De place en place;

Être vainqueur, toujours vainqueur:

Voilà le rêve de mon cœur.

Vive la chasse!

MADHAVYA, _en colère_.

Va-t’en, toi! tu ne rêves que plaies et bosses! Le roi est revenu à des

sentiments plus doux. Quant à toi, méchant bâtard, tu peux te promener,

si bon te semble, de forêt en forêt, jusqu’à ce qu’un vieil ours, en

quête d’une gazelle ou d’un chacal, te trouve sur sa route et t’avale.

LE ROI.

Bhadraséna, je ne suis pas de ton avis. Nous sommes ici trop près de

l’ermitage. Adieu la chasse!

Buffles amis de l’onde et des fourrés humides,

Soyez heureux: plongez vos cornes dans les eaux.

Broutez en paix, dormez, antilopes timides:

A l’ombre des grands bois couchez-vous en troupeaux,

Sangliers, qui tremblez pour vos petits sans armes,

Roulez-vous sans souci dans l’herbe des marais.

Bêtes des bois, vivez désormais sans alarmes:

Ne craignez plus mes traits!

LE GÉNÉRAL.

Comme il plaît au roi.

LE ROI.

Quelques archers avaient dû prendre les devants. Fais-les rappeler.

Empêche mes hommes d’armes de jeter le trouble dans l’ermitage et

tiens-les à une distance respectueuse. Tu le sais...

L’ermite qu’on insulte est, dans son humble case,

Pareil au feu qui couve et peut tout consumer.

Un regard du soleil suffit pour animer

La froideur du cristal, qui tout à coup s’embrase.

LE GÉNÉRAL.

Les ordres du roi seront exécutés.

MADHAVYA.

Va-t’en, trouble-fête! va-t’en! (_Le général sort._)

LE ROI, _jetant un regard à ses gens_.

Allez ôter vos habits de chasse. Et toi, Raivataca, veille aux soins de

ta charge.

L’HUISSIER.

J’obéis. (_Il sort._)

MADHAVYA.

Tu as chassé les moustiques. Maintenant, vois ce dais de verdure et ce

banc de pierre au-dessous. Veux-tu t’y asseoir? Pour mon compte, je m’y

trouverai très bien.

LE ROI.

Montre-moi le chemin.

MADHAVYA.

Eh bien! suis-moi. (_Ils font quelques pas et s’assoient._)

LE ROI.

Sacountala, drame en sept actes, mêlé de prose et de vers · 第 1 / 7 段