L'Inquisition est informée que plusieurs caciques se réunissent dans
la campagne, pour adresser des prières au soleil et lui sacrifier des
victimes humaines. Votre police doit être instruite de ces sacriléges.
Il faut, à tout prix, y mettre un terme. L'Inquisition exige un
auto-da-fé. Mettez-vous en campagne, et ramenez-nous à tout prix un
cacique vivant, sinon je me verrai forcé de vous destituer, et l'on
pourrait bien vous faire votre procès comme fauteur d'hérésie.
Après quoi, le gouverneur congédia le commandant, et sonna pour mettre
sa perruque.
II
PREMIER RICOCHET
--C'en est fait, s'écria le commandant en rentrant chez lui, je suis
destitué. Comment me tirer de là? Réfléchissons et voyons s'il n'y
aurait pas moyen de m'emparer du cacique demandé, et de garder ma place.
Le colonel jeta son chapeau à plumes sur une chaise, défit son
ceinturon et frisa ses moustaches, c'était sa manière habituelle de
réfléchir. Or, comme il avait plus de moustaches que d'imagination,
tout fait présumer qu'il aurait longtemps tortillé ses crocs sans rien
trouver pour sortir d'affaire, si la Providence ne lui eût envoyé le
capitaine Cristobal.
En l'apercevant, don Gonzalve bondit.
--Capitaine! s'écria-t-il enflammé de colère.
--Commandant, répondit Cristobal en reculant d'un pas.
--J'en apprends de belles sur votre compte.
--Comment de belles!
--Les caciques insoumis immolent des chrétiens au soleil à la barbe de
l'Inquisition, et vous laissez faire.
--J'ignorais...
--Taisez-vous, n'aggravez pas votre situation, vous étiez instruit. Le
grand inquisiteur me l'a dit; mais, à ma considération, il veut bien
user d'indulgence pour cette fois. Vous pouvez encore sauver votre tête.
--Que faire?
--Vous emparer d'un de ces caciques dans les vingt-quatre heures. On
veut faire un auto-da-fé. Partez et ne revenez pas sans cacique. Vous
m'entendez.
III
DEUXIÈME RICOCHET
Une fois dans sa chambre, le capitaine Cristobal s'approcha de son
miroir, pour voir si sa tête était encore sur ses épaules. Il savait
qu'il ne faut pas badiner avec l'Inquisition. Sa préoccupation était
telle, qu'il ne s'était point aperçu de la présence du sergent Trifon,
qui, selon son habitude, était venu chercher le mot d'ordre.
Le sergent fit trois fois: Broum! broum! broum! A la troisième, le
capitaine leva la tête.
--Que veux-tu?
--Capitaine, le mot d'ordre.
--Gredins de caciques!
Le capitaine se parlait à lui-même. Le sergent prit ses paroles au
sérieux.
--Voilà tout de même un drôle de mot d'ordre, se dit-il; je voudrais
bien savoir ce que les caciques ont fait à mon capitaine pour qu'il les
traite ainsi. Ce sont de bonnes gens cependant.
--Tu connais des caciques? s'écria Cristobal, qui avait entendu ces
dernières paroles de son subordonné.
--J'en connais un, répondit le sergent.
--Il se nomme?
--Tumilco. Pas plus tard qu'hier, nous avons bu une bouteille de Porto
ensemble. C'est un brave homme, et pas fier, quoique descendant en
droite ligne de Montézuma.
--Sergent Trifon, reprit Cristobal d'une voix solennelle, vous
entretenez des relations avec des idolâtres, avec des gens qui adorent
le soleil. Seriez-vous par hasard infecté de cette hérésie?
--Si c'est être infecté d'hérésie que de boire un coup avec un ami qui
vient à Mexico se défaire du produit de sa chasse, j'avoue que je sens
furieusement le roussi.
--Ne riez pas, sergent Trifon, la chose est plus grave que vous
n'avez l'air de le croire. Depuis longtemps, l'Inquisition a les yeux
fixés sur vous. On aurait pu vous faire saisir et conduire derrière
l'Alaméda, près d'un certain mur où une dizaine de balles auraient fait
justice d'un traître et d'un apostat; mais j'ai intercédé pour vous. On
consent à vous laisser la vie, mais à une condition.
--Laquelle? demanda Trifon en tremblant.
--C'est que, dès ce soir, le cacique Tumilco sera sous les verrous du
saint Office. Prenez quatre hommes et un caporal, et emparez-vous de
lui.
--Mais, capitaine, songez que hier encore nos verres se sont choqués.
--Soit! ce scrupule vous honore; un autre prendra Tumilco; mais
apprêtez-vous à aller faire ce soir une petite promenade forcée à
l'endroit dont je vous ai parlé.
--J'obéirai, capitaine, j'obéirai, répondit Trifon en soupirant. Pauvre
Tumilco!
Le capitaine courut apprendre cette heureuse nouvelle au commandant,
qui s'empressa d'aller lui-même la transmettre au gouverneur, lequel
en fit part immédiatement à la Grenadilla.
IV
GRENADILLA
Après le toréador dont on pleurait la mort, après les processions,
après les courses de taureaux, après les arrivages de la flotte
d'Espagne, ce que les habitants de Mexico aimaient le mieux, c'était la
danseuse Grenadilla.
Seigneurs, bourgeois, matelots, soldats, tout le monde la connaissait,
tout le monde l'admirait, tout le monde la respectait, et pourtant ce
n'était qu'une pauvre danseuse des rues, une fille du peuple qui ne
connaissait même pas sa famille, une bohémienne, une saltimbanque. Mais
quand cette bohémienne, cette saltimbanque, se mettait à danser le
fandango, il n'y a pas de duchesse qui eût l'air plus noble, la taille
plus souple, les gestes plus fiers et plus gracieux que la Grenadilla.
[Illustration: FLEUR DE GRENADIER]
Dès qu'elle paraissait, son tambour de basque ou ses castagnettes à
la main, la foule s'amassait autour d'elle; on faisait cercle, on
se disputait une place pour la voir danser. Le directeur du théâtre
avait voulu l'engager, mais sans succès. La Grenadilla ne voulait
pas être autre chose que la danseuse du peuple, aussi le peuple
l'adorait. Malheur à celui qui eût osé toucher seulement un cheveu de
la Grenadilla!
Le gouverneur faisait souvent venir la Grenadilla dans ses
appartements. Il était grand amateur de fandango, et fort enthousiaste
du talent de la danseuse. Plusieurs affirmaient même qu'il n'était pas
insensible à ses charmes, mais que Grenadilla se moquait de lui.
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'après le départ du commandant, la
Grenadilla étant venue, selon sa coutume, danser sur la place du
palais, un estafier du gouverneur vint lui dire que Son Excellence
l'attendait. Après le fandango, il lui apprit qu'un auto-da-fé aurait
lieu prochainement à Mexico; Grenadilla répandit cette nouvelle dans
la ville. Le soir, le peuple se rendit en masse sous les fenêtres du
palais, et fit retentir l'air de ses acclamations en l'honneur du
gouverneur.
Don Alvarez Mendoça y Palenzuela y Arnam s'endormit en se disant qu'il
était vraiment né pour le gouvernement et la politique.
V
LE DESCENDANT DE MONTÉZUMA
Pendant que toutes ces choses se passaient, le cacique Tumilco dînait
tranquillement à la posada de la petite place San-Esteban.
Il était arrivé au dessert, et il demandait une seconde bouteille de
vin.
Le cacique Tumilco avait de bonnes raisons d'être content: il s'était
défait fort avantageusement de toutes ses marchandises, et il emportait
le produit de sa vente en bons doublons à l'effigie du roi d'Espagne.
Le sergent Trifon entra comme l'hôte mettait la bouteille de vin
demandée sur la table de Tumilco.
--C'est vous, sergent? dit le cacique.
--Moi-même.
--Vous arrivez fort à propos pour m'aider à vider cette bouteille.
Mettez-vous là.
--Impossible.
--Comment, impossible! Je vous dis que vous boirez.
--Pas cette fois du moins. Il m'est défendu de boire.
--Alors que venez-vous faire?
--Hélas!
--Parlez.
--Je viens vous arrêter.
--Le seigneur Trifon est plaisant aujourd'hui.
--Il ne plaisante guère. Regardez.
Il montra au cacique la porte de la posada cernée par son escouade. Il
lui fit signe d'entrer.
--Emparez-vous de monsieur, dit-il, en montrant le cacique.
Cette fois, Tumilco comprit qu'il s'agissait d'une affaire sérieuse,
et il pâlit légèrement. Il avait eu dans sa vie quelques démêlés avec
le fisc, et pour être vrais, nous devons dire que sur ce point sa
conscience lui reprochait quelque chose en ce moment. Le descendant
de Montézuma se mêlait peut-être un peu plus de contrebande qu'il ne
convenait à sa noble origine.
Il fit cependant contre fortune bon cœur.
--Et de quoi m'accuse-t-on? demanda-t-il au sergent.
--C'est l'affaire du grand inquisiteur; vous vous en expliquerez avec
lui.
--Du grand inquisiteur! s'écria Tumilco au comble de l'effroi; il ne
s'agit donc pas de contrebande?
--Il s'agit du soleil. Il paraît que vous persistez à vouloir adorer
cet astre, fort incommode par la chaleur qu'il fait aujourd'hui; mais
je vous connais trop pour croire à cette calomnie, vous n'aurez pas de
peine à prouver votre innocence. En attendant, suivez-moi.
--Où me conduisez-vous?
--Dans les cachots de la très-sainte Inquisition.
VI
LE PROCÈS
Une fois entre les mains du saint Office, le procès de Tumilco fut
bientôt fait.
On le tint pendant un mois dans un cachot, loin de toute société, privé
de la lumière du ciel, avec du pain noir pour nourriture et de l'eau.
Au bout de ce temps, on le fit venir devant ses juges.
Le président prit la parole pour l'interroger.
--Comment t'appelles-tu?
--Tumilco.
--Ton état?
--Cacique.
--Récite-nous un _Pater_ et un _Ave_.
Tumilco ne connaissait ni _Pater_, ni _Ave_, ni aucune espèce de prière.
Il garda le silence.
Les membres du tribunal se regardèrent les uns les autres, comme pour
se dire: Voyez, nous ne nous étions pas trompés; c'est un mécréant, un
hérétique.
Le président recueillit les voix.
Tumilco fut condamné à être brûlé vif sur la place publique de Mexico,
la tête couverte d'un bonnet orné de diables rouges et le corps
enveloppé dans un sac.
Les gardiens firent redescendre Tumilco dans son cachot; le lendemain
on le mit en chapelle.
VII
L'AUTO-DA-FÉ
Cependant les Mexicains s'impatientaient.
On se demandait de toutes parts: A quand l'auto-da-fé? Est-ce pour
demain, ou après-demain? Est-il convenable et juste de faire attendre
si longtemps pour brûler un méchant petit hérétique? C'est montrer bien
peu de zèle pour les intérêts de la religion et de respect pour les
bons catholiques.
On répétait tous ces propos au gouverneur, qui répondait:
--Cela ne me regarde pas: il est entre les mains de l'Inquisition,
qu'elle en fasse ce qu'elle voudra.
Le fait est que le gouverneur, épris plus que jamais des attraits de
la Grenadilla, aurait peut-être adoré le soleil pour lui plaire; mais
Grenadilla n'était pas capable d'exiger une telle énormité.
Un beau jour, enfin, les habitants de Mexico virent se dresser sur la
place publique le bûcher si impatiemment attendu.
Les cloches sonnaient à toute volée, les confréries de pénitents,
bannières en tête, se rendaient chez le grand inquisiteur pour lui
faire cortége; une estrade lui avait été réservée sur la place publique
en face du bûcher.
L'exécution devait avoir lieu à deux heures.
Bien avant dans la matinée la foule avait envahi la place; on voyait
des têtes aux fenêtres, des têtes sur les arbres, des têtes sur les
toits.
Cette multitude gesticulait, parlait, appelait le patient à grands cris.
Enfin, à l'extrémité de la place, on vit paraître le cortége: d'abord
le clergé, puis les pénitents; à la fin, le patient au milieu des
archers de la Sainte-Hermandad.
Ce fut un moment de calme et de solennelle attente.
Il faut vous dire que ce jour-là, le gouverneur avait ordonné qu'on
fît entrer Grenadilla par l'escalier secret du palais. Il voulait que,
cachée derrière une jalousie, elle pût jouir de tous les agréments de
la fête sans être incommodée par le soleil, la poussière et la foule.
Grenadilla était trop bonne Mexicaine pour refuser sa part d'un
auto-da-fé, aussi s'empressa-t-elle d'accepter l'invitation et de se
rendre au poste qui lui était assigné.
Notre impartialité d'historien nous fait un devoir de convenir que
le gouverneur se tenait à côté d'elle, et lui adressait une foule
de galanteries auxquelles la danseuse semblait ne pas faire grande
attention, et qu'elle recevait en femme qui a l'habitude de semblables
compliments.
--Cruelle! lui disait le gouverneur.
Grenadilla riait.
--Ingrate!
Elle riait de plus belle.
--Tigresse d'Hyrcanie.
Le rire continuait.
--Mais enfin, que vous faut-il? Ma puissance, mes trésors, je mets tout
à vos pieds. Que demandez-vous? parlez!
Si à cette époque-là on eût connu la fameuse romance:
La fortune
Importune
Me paraît
Sans attrait, etc., etc.,
c'est avec ce refrain que Grenadilla lui eût répondu. Néanmoins, il est
à supposer qu'elle avait trouvé l'équivalent.
Cette fois, le vice-roi avait employé les mêmes effets d'éloquence, et
suivi la même progression.--Cruelle, ingrate, tigresse d'Hyrcanie, que
demandez-vous? parlez!
Grenadilla se retourna vivement, et répondit en montrant Tumilco qui
venait de monter sur le bûcher.
--La vie de cet homme.
VIII
LE GOUVERNEUR DANS L'EMBARRAS
--Oh! pour ceci, ma chère, s'écria-t-il, c'est impossible; Mexico me
lapiderait; et puis, cela regarde le grand inquisiteur.
--Alors, reprit Grenadilla avec véhémence, laissez-moi partir, je ne
veux pas être témoin d'un pareil spectacle. Adieu, vous ne me reverrez
de ma vie!
Elle voulut partir. Le gouverneur la retint.
--Songez donc qu'il y va de ma place.
--Et moi de mon bonheur.
--Mais quel intérêt si vif prenez-vous à cet homme?
--Vous le saurez quand vous l'aurez sauvé.
--Je perdrai ma place.
--Ou moi. Choisissez.
Jamais gouverneur ne fut aussi perplexe. A la fin, il s'écria:
--Il me vient une idée. Qu'on fasse surseoir à l'exécution, et qu'on
m'amène le cacique.
Il donna des ordres en conséquence. Il était temps; on allait mettre le
feu au bûcher.
IX
UNE CONVERSION
On amena le cacique chargé de chaînes devant le gouverneur. Comme le
temps pressait, celui-ci entra brusquement en matière.
--Cacique, dit-il à Tumilco, tenez-vous énormément à adorer le soleil?
Tumilco, étonné, le regarda sans répondre.
--Consentiriez-vous à ne plus lui immoler de victimes humaines et à
recevoir le baptême?
--A quoi bon, puisque je vais mourir?
--Mais si l'on vous fait grâce?
--Alors, c'est bien différent.
Cette réponse laconique parut suffisante au gouverneur; il prit une
plume et écrivit au grand inquisiteur:
«Notre sainte religion peut faire une grande conquête; Tumilco aspire
à s'abreuver aux sources de la vraie foi. Sa conversion serait d'un
bon exemple. Ce néophyte vous ferait honneur. Je demande sa grâce.»
Le grand inquisiteur était sur la place publique, fort incommodé de la
chaleur; de plus, il n'avait jamais converti de cacique. L'idée d'en
amener un dans le giron de l'Église lui sourit. Il écrivit au bas de la
lettre: «Accordé.»
--Je triomphe, dit le gouverneur, tout le monde sera content.
Une immense clameur vint le troubler au milieu de sa joie. C'était
le peuple qui murmurait et demandait à grands cris qu'on commençât
l'exécution.
--Diable! diable! murmura Son Excellence, je ne songeais pas au peuple.
Comment l'apaiser?
X
COMMENT ON APAISE LE PEUPLE
Comme le bruit augmentait sans cesse, et qu'on ramassait des pierres
pour briser les vitres de son hôtel, le gouverneur parut au balcon pour
haranguer la multitude.
--Senores, s'écria-t-il, la divine Providence a fait un miracle. Les
yeux de Tumilco se sont ouverts à la lumière; il veut devenir chrétien.
Nous lui avons fait grâce.
De sourds murmures couvrirent la voix de l'orateur; il se hâta de
poursuivre:
--Mais vous ne perdrez rien pour attendre. Le baptême cacique Tumilco
aura lieu dès demain. Pour célébrer ce grand événement, il y aura
procession générale et course de taureaux.
Entre l'auto-da-fé et le baptême, le peuple hésita un moment, puis il
se décida à accepter la compensation qui lui était offerte. Mille cris
de joie témoignèrent de la satisfaction générale.
Aussitôt le gouverneur rentra pour jouir de sa victoire et des
remercîments de Grenadilla, mais elle n'était plus là. C'est en vain
qu'il la fit chercher dans tout le palais. Personne ne put lui donner
de ses nouvelles.
XI
INTERMÈDE
Le lecteur s'est sans doute imaginé que Grenadilla, fière et belle
comme la fleur dont elle porte le nom, a néanmoins un penchant secret
pour le cacique, jeune et beau sauvage de vingt ans. Les lois du
roman le voudraient ainsi, mais la vérité a ses droits qu'il nous
faut respecter. Tumilco est laid, vieux, cassé, et si Grenadilla
l'aime, comme le chapitre précédent nous en fournit la preuve, c'est
que le cacique a pris soin de son enfance; c'est que, pauvre enfant
abandonnée, elle fut recueillie par lui, et protégée jusqu'au jour où
il fut obligé de s'expatrier pour des raisons qu'il serait trop long de
rapporter ici.
Grenadilla venait de s'acquitter envers Tumilco en lui sauvant la vie.
Satisfaite d'avoir rempli son devoir, elle partit le soir même pour
l'Europe. C'était le seul moyen de se soustraire aux poursuites du
gouverneur.
Après trois mois de traversée, le vaisseau qui la portait fit
naufrage. Le corps de Grenadilla fut porté par la vague sur le rivage
d'Espagne.
La Fée aux Fleurs, qui se trouvait en ce moment dans ces parages pour
surveiller le Jasmin, recueillit le corps de Grenadilla, et permit
qu'on élevât, à l'endroit où elle l'avait trouvé, un magnifique bosquet
de grenadiers dont les fleurs et les fruits réjouissent la vue, comme
Grenadilla la récréait autrefois par sa beauté et ses talents.
XII
POUR EN REVENIR AU CACIQUE
Une fois baptisé sous le nom d'Esteban, il se fixa à Mexico, où il
vécut d'une pension modique que lui faisait le gouvernement en qualité
de descendant de Montézuma.
Des doutes s'étaient élevés plusieurs fois sur la sincérité de sa
conversion, et on songeait à le faire passer de nouveau devant le saint
Office, lorsqu'il tomba gravement malade. Il demanda à voir un médecin:
ses voisins, plus charitables, lui envoyèrent un prêtre.
--Frère Esteban, lui dit le prêtre, le moment est venu de recommander
votre âme à Dieu.
--Je ne m'appelle pas Esteban, dit le cacique, on me nomme Tumilco.
Allez-vous-en.
--Songez à Dieu, mon frère.
--Ton Dieu n'est pas le mien, reprit Tumilco; qu'on ouvre les fenêtres.
On obéit à ce désir. Le soleil à son déclin brillait encore à l'horizon.
--Voilà mon Dieu, s'écria le cacique, c'est celui de mes pères. Soleil,
reçois ton enfant dans ton sein!
Le prêtre se cacha les yeux avec la main, fit le signe de la croix et
murmura: _Vade retro, Satanas_.
Tumilco était mort.
--Vous empêcheriez plutôt le tournesol de suivre la marche du soleil,
que ces hérétiques de revenir au culte de leur astre. Voilà ce qu'on a
gagné à ne pas le brûler.
Le voisin charitable qui prononçait cette oraison funèbre ne se doutait
pas que Tumilco le cacique n'était autre chose que l'incarnation du
Tournesol. En adorant le soleil, il ne faisait que suivre la loi de la
nature.
[Illustration]
[Illustration: PAVOT]
NOCTURNE
LE PAVOT
[Illustration]
J'ÉTAIS autrefois la fleur du sommeil; mais le sommeil ne suffit plus à
l'homme pour oublier ses maux.
L'homme ne veut plus dormir, il faut qu'il rêve. J'étais l'oubli, je
suis devenue l'illusion.
Il m'a frappée au cœur, et il a bu le sang qui coulait de ma blessure.
Hélas! pour moi, depuis ce jour, plus de tranquillité, plus de bonheur,
plus de joie!
Dès que ma tige s'élève un peu au-dessus de la terre, le fer s'approche
de moi, on me perce le sein, d'où s'échappe la liqueur qui donne des
visions, ces longues ivresses de la tête et du cœur.
Dès que l'homme m'a approchée de ses lèvres, son âme prend des ailes;
elle quitte la terre.
Elle retourne vers le passé ou s'élève vers l'avenir.
Elle plane sur le souvenir ou sur l'espérance.
Où est le temps où je me promenais le soir dans l'espace, laissant
tomber ma graine innocente sur le front des humains?
J'appelais auprès de moi le doux sommeil, fils du travail, père des
rêves paisibles.
A la mère endormie, je montrais son nouveau-né frais et souriant; à
l'orphelin, je faisais voir sa mère doucement inclinée sur ses lèvres
pour lui donner sa bénédiction dans un baiser.
Ma vie s'écoulait heureuse et paisible, courte et radieuse, comme le
printemps.
Quel génie malfaisant a révélé à l'homme l'existence du philtre
renfermé dans mon sein, de ce philtre qui est la cause funeste de ma
mort?
Mais pourquoi me plaindre?
Je suis semblable au poète: les hommes lui doivent leurs plus douces
jouissances, leurs plus charmantes illusions, et il est leur première
victime.
[Illustration]
[Illustration: FLEUR D'ORANGER]
ÉPITHALAME
LA FLEUR D'ORANGER
TES compagnes, ô jeune fille! ont cherché ce matin dans la campagne
humide de rosée une fleur pour former ta parure virginale.
Tu vas nous quitter pour suivre celui que tu aimes; tu ne partageras
plus nos danses et nos jeux.
Accepte cette fleur d'oranger; c'est son doux parfum qui nous a
conduites vers elle.
Nous nous sommes approchées de l'arbre, et la fleur d'oranger nous a
dit:
--Vous cherchez un bouquet pour orner le sein d'une fiancée,
cueillez-moi.
Je suis blanche comme elle, douce comme elle; semblable à la chasteté,
mon parfum dure longtemps encore après qu'on m'a cueillie.
--Fleur des fiancées, lui avons-nous demandé, pourquoi portes-tu des
fruits sur ta branche?
Elle nous a répondu:
--Je suis l'emblème de la mariée; amante encore, elle est mère; la
femme vit auprès de ses enfants, la fleur à côté du fruit.
Alors nous l'avons cueillie.
Partage cette branche d'oranger, jeune fille; mets-en la moitié dans
tes cheveux, l'autre moitié sur ton sein. C'est le dernier don de tes
chères compagnes.
Ce soir nous te conduirons à l'église, et ta mère, en t'embrassant,
fermera derrière toi la porte de la maison de l'époux.
Conserve notre guirlande et notre bouquet, jeune fille; conserve-les
bien, et puisses-tu, quand la fleur d'oranger sera fanée, ne pas
regretter le temps où tu étais blanche comme elle.
[Illustration]
L'ANE
RECOUVERT DU PALETOT DU LION
I
CE QU'ON DISAIT DANS LE QUARTIER
ON disait que Mlle Rose Chardon était une grande et belle fille,
marchant la tête haute, un peu vive dans ses reparties, par exemple,
mais excellente au fond, quoique fière; quelques-uns même prononçaient
vaniteuse.
On disait qu'il ne fallait pas l'approcher de trop près; dans ses
yeux brillants, sur le bout de son nez retroussé, on lisait écrit ces
paroles: Qui s'y frotte s'y pique.
On disait que personne n'osait lui faire la cour. Sur ce point, le
quartier se trompait.
II
LE LION
M. le marquis Annibal-Astolphe-Tancrède de l'Asnerie aperçut un jour
Mlle Chardon qui travaillait à sa fenêtre par une belle après-midi
d'été. Comme le marquis Annibal-Astolphe-Tancrède de l'Asnerie était
fort inflammable, il s'enflamma. Il jura qu'il se ferait aimer de
la grisette, chose qui, au surplus, ne lui semblait pas devoir être
extrêmement difficile.
III
LE CLERC DE NOTAIRE
Le marquis n'était point le seul qui se fût aperçu de la beauté
de Rose. Lilio, le clerc du procureur du coin de la grande place,
l'avait remarquée depuis fort longtemps. Un beau jour il se décida
à lui écrire pour lui révéler son amour. Et il passa et repassa
pendant une heure sous sa fenêtre pour attendre sa réponse. Le marquis
Annibal-Astolphe-Tancrède eut la même idée le même jour. Il envoya une
lettre et vint lui-même chercher la réponse. Il se promena pendant
deux heures sous le balcon, en faisant hum! hum! hum! C'était un homme
d'expédients, que le marquis.
[Illustration: CHARDON]
La vieille portière de Rose s'aperçut de ce manége: elle fit part de sa
découverte au porteur d'eau, qui la communiqua à la fruitière, laquelle
en parla tout haut chez l'épicier. Au bout de vingt-quatre heures, tout
le quartier sut que deux hommes faisaient la cour à Mlle Chardon, la
jolie Rose Chardon: le marquis Annibal-Astolphe-Tancrède de l'Asnerie
et le petit clerc Lilio. C'était bien le plus charmant petit clerc qui
fût au monde, un vrai chérubin de clerc, amoureux de toutes les femmes,
mais n'en aimant qu'une, Rose Chardon, et puis toujours gai, toujours
souriant, tendre et enjoué, sentant l'amour, la jeunesse et la santé
d'une lieue.
IV
NOUVELLES OPINIONS DU QUARTIER
Quand il fut au fait de la situation des choses, le quartier
naturellement se demanda: Qui l'emportera des deux rivaux, du marquis
ou du clerc de notaire?
Deux camps se formèrent; comme toujours, les femmes se divisèrent. Les
filles disaient: Ce sera Lilio! les vieilles offraient de parier pour
Annibal-Astolphe-Tancrède.
--Lilio est beau!
--Annibal-Astolphe-Tancrède est noble.
--Lilio est spirituel.
--Annibal-Astolphe-Tancrède est riche.
--Lilio la rendra si heureuse!
--Annibal-Astolphe-Tancrède la rendra marquise.