fleur devant elle comme pour lui dire: Tu ne l'auras pas!
Pendant que vous vous applaudissez de votre victoire, l'invincible
fascination du gouffre agit à votre insu. Le flot l'emporte. C'en
est fait, la branche s'échappe de vos mains, vous la voyez monter et
descendre, flotter, tournoyer, puis s'enfoncer dans la mer.
Vous le regrettez, mais il n'est plus temps.
D'où vient ce magnétisme secret dont tout le monde a subi l'atteinte?
Pourquoi est-ce toujours à la vague la plus folle qu'on aime à jeter la
fleur?
Demandez-moi à quelle femme vous avez jeté votre cœur, et je vous
répondrai.
[Illustration]
ÉLÉGIE
LE SAULE PLEUREUR
VENEZ sous mon ombre, vous tous qui souffrez, je suis le saule
pleureur; je cache sous mon feuillage une femme au doux visage; ses
cheveux blonds pendent sur son front et voilent son œil humide: c'est
la muse de tous ceux qui ont aimé.
Venez, la mousse qui s'étend à mes pieds est douce, la brise qui passe
dans mes branches est rafraîchissante. Vous trouverez celle que vous
cherchez, et que vous ne connaissez pas, celle qui doit vous consoler.
Amante et vierge, elle reçoit sur son sein tous ceux qui pleurent. Ses
lèvres ne se posent jamais que sur les blessures. Un de ses baisers les
guérit.
Elle est la chaîne qui lie la fin de l'homme à son commencement.
Sur les passions de la jeunesse elle sème des fleurs printanières;
quand vient l'heure du désenchantement, elle le rend moins amer en
faisant paraître à nos yeux la douce chimère du souvenir.
Elle console ceux qui appellent la mort; elle les berce de tendres
paroles.--Toute vague a son écume, leur dit-elle; le fond de toute
coupe est amer: aimer n'est-ce pas souffrir?
C'est ainsi qu'elle les endort dans leur douleur.
Quelle est cette femme? C'est votre amie la plus vraie, votre sœur la
plus dévouée. Son nom, son chaste nom, c'est: Mélancolie.
Elle a une sœur qui s'appelle Rêverie. Elle habite au fond des grands
bois. Ne l'avez-vous jamais rencontrée?
Elle vient ici tous les jours, et je caresse son front pâle avec le
bout de mes feuilles penchées.
Venez sous mon ombre, l'ombre du saule pleureur; c'est là que vous
trouverez, pensives et souriantes, Mélancolie et Rêverie, les deux
sœurs, écoutant le murmure des vents dans les arbres, assises au bord
de l'eau.
[Illustration]
LA MODE DES FLEURS
IL est temps de ménager les forces du lecteur, et de jeter ici une
courte digression.
Chaque époque a eu ses fleurs de prédilection. Pour prendre une idée
juste des idées, des mœurs, des habitudes d'une nation, on n'a qu'à
regarder ses bouquets.
Nous sommes fiers d'être les premiers à poser l'aphorisme suivant:
Les fleurs sont l'expression de la société.
Nous ne parlerons pas des fleurs au temps de la Grèce et de Rome. Le
paganisme entoura les fleurs d'une sorte de terreur religieuse. Chaque
calice semblait la tombe d'une nymphe ou d'un demi-dieu. En cueillant
une fleur, on craignait de faire souffrir Daphné ou d'arracher une
plainte à Adonis.
Nous laisserons de côté les variations de la mode des fleurs en
Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Espagne. Cette étude nous
entraînerait trop loin. La France nous suffira. En tout ce qui concerne
les choses de la mode, la France n'a-t-elle pas toujours donné le ton?
Commençons par le moyen âge.
A part le lis et la mandragore, le moyen âge n'aima guère les fleurs.
Celles que crée la nature ne lui suffirent pas; il en inventa de
chimériques; il peignit des fleurs impossibles sur le frontispice
des missels, il en orna les vitraux de ses cathédrales. Tout alors
était fantastique, les animaux et les plantes. C'était l'époque où
la salamandre dansait dans le feu, où l'on croyait à l'herbe magique
qui donne l'éternelle jeunesse. Le moyen âge ne songeait qu'à faire
épanouir ses ogives, ses rosaces, ses arabesques; ses fleurs à lui
étaient de pierre.
Dans ce temps-là, on n'aimait que les fleurs tristes. Le chardon,
l'ortie, l'ivraie s'étalent presque toujours sur le devant des
tableaux. Voyez la couronne qu'Albert Durer met sur la tête de son
ange. C'est peut-être le seul ange du moyen âge qui ait des fleurs
autour du front, et il représente la mélancolie.
Le lis et la mandragore furent les seules fleurs acceptées sans
restriction. C'était bien le double symbole d'une époque de foi sincère
et de légendes fantastiques.
Vint la renaissance.
Qui le croirait? La renaissance, qui fut comme l'époque du réveil de la
grâce, la renaissance négligea les fleurs. Elle parut, comme le moyen
âge, ne les aimer qu'en sculpture. Si les fleurs du moyen âge étaient
de pierre, celles de la renaissance furent de métal.
Il n'y a de grand horticulteur pendant la renaissance que Benvenuto
Cellini, qui faisait de si belles fleurs d'or, d'argent et de bronze.
Ronsard aimait les fleurs; il en parle constamment dans ses vers,
mais il n'en put communiquer le goût à son époque. On crut un instant
que les fleurs allaient enfin triompher de l'indifférence publique et
asseoir définitivement leur empire en France, lorsqu'on vit tous les
poètes se réunir pour tresser la fameuse guirlande de Julie; mais Louis
XIII mourut, et Louis XIV monta sur le trône.
Le grand siècle fut encore plus indifférent pour les fleurs que le
moyen âge et la renaissance. Où est la place des fleurs à Versailles,
à Saint-Cloud, à Marly, dans toutes les grandes résidences? C'est
à peine si on leur réserve un mince parterre perdu au milieu de la
grandeur de l'ensemble. Que voulez-vous? le grand roi n'aimait pas les
odeurs, et le grand siècle se mit à imiter le roi.
Seul, le grand Condé fit exception; il eut le courage de cultiver des
œillets, et d'en porter à la boutonnière en présence de Louis XIV.
C'est peut-être le plus grand acte de témérité qu'ait pu commettre
le vainqueur de Rocroi dans tout le cours de sa brillante carrière
militaire.
Le Nôtre et La Quintinie, pour récréer les yeux des promeneurs,
taillèrent tant qu'ils purent l'if et le buis; mais des pointes, des
carrés, des ronds, des losanges, des triangles, des trapèzes, des
angles rentrants, aigus, obtus, ne remplacent pas les fleurs.
Une autre raison contribua à nuire aux fleurs au moins autant que
l'antipathie de Louis XIV.
Il faut en convenir, le grand siècle a été peut-être le plus médicinal
de tous les siècles. Turenne, Condé, Vauban, Catinat, Bossuet, Fénelon,
Racine, Molière, Boileau, Villars, Saint-Simon, Louvois, Colbert, se
médicamentaient d'une façon vraiment incroyable. Le personnage le plus
important de la société après le confesseur, c'était l'apothicaire.
On ne connaissait en fait de fleurs que la jusquiame, la guimauve,
la camomille, la capillaire, la digitale et autres gros bonnets de la
flore pharmaceutique. Les fleurs ne s'achetaient qu'en petits paquets
chez les herboristes: les malheureuses semblaient condamnées à la
tisane à perpétuité.
La Régence ne dura pas assez longtemps pour avoir une action décisive
sur l'avenir des fleurs. Cependant on vit poindre alors quelques
collections de tulipes. De vieux officiers, qui avaient fait les
campagnes de Hollande, et qui cachaient sous Louis XIV ce goût qui leur
était venu d'un peuple dont le seul nom mettait le grand roi en fureur,
ne craignirent pas de le montrer sous son débonnaire neveu. C'est ainsi
que prit naissance l'art, la science, ou l'industrie du fleuriste,
comme vous voudrez l'appeler.
Voici le dix-huitième siècle. Ne vous hâtez pas de crier bravo! Ce
n'est pas autant le siècle des fleurs que vous avez l'air de le croire.
Rien de ce qui est naturel ne pouvait plaire au dix-huitième siècle.
L'époque des mouches, du fard, de la poudre, des paniers ne devait pas
s'accommoder de la simplicité des fleurs. Watteau ne peignit que des
charmilles et des bosquets; ses bergers et ses bergères sont couverts
de rubans, eux, leur chien, leur houlette, leurs moutons; mais une
fleur dans tout cela, la plus simple pâquerette, vous la chercheriez en
vain.
Mais voilà que vers la fin du siècle la société commence à s'ennuyer
des bergers, des bergères, des charmilles, des agneaux. Elle cesse
d'être pastorale pour devenir champêtre; de la galanterie elle passe au
sentiment. On commence à apercevoir les fleurs qui parfument le pré, la
haie, le sentier, et le dix-huitième siècle tout entier s'écrie en même
temps que Rousseau: Une pervenche!
C'était la première fois que ce bon dix-huitième siècle s'apercevait
que les pervenches existent.
La Révolution française montra pour les fleurs la plus grande
considération. Saint-Just voulait que la fête des fleurs fût célébrée
chaque année avec la plus grande solennité. Tous les députés de la
Convention, Robespierre en tête, portaient un bouquet de fleurs à la
boutonnière quand ils traversèrent Paris le jour de la fête de l'Être
suprême.
Sous le Consulat et sous l'Empire, on cultiva les fleurs. Le réséda fut
longtemps à la mode; puis vint l'hortensia. Je ne puis voir une de ces
grosses boules sans grâce, qui ont l'air si contentes d'elles-mêmes,
sans me rappeler la femme endimanchée de quelque vieux soldat de la
République devenu général de division ou maréchal.
Après le réséda et l'hortensia, je n'ai pas nommé la violette: les
fleurs politiques ne rentrent pas dans notre cadre; mais j'aurais dû
parler de la sensitive: les beautés de l'Empire aimaient assez qu'on
les comparât à une sensitive.
La Restauration protégea beaucoup l'églantine. De 1820 à 1825,
l'anémone me semble régner. A partir de ce moment jusqu'en 1830, c'est
la tubéreuse. Aujourd'hui, la tubéreuse, complétement abandonnée, en
est réduite à se réfugier dans la pommade.
Que dire de la mode des fleurs maintenant? Jamais on ne les a tant
aimées, jamais il ne fut plus difficile de saisir les nombreuses
royautés qui se succèdent dans l'empire de Flore.
J'aurais bien voulu ne pas employer cette expression, mais qu'on m'en
donne une autre.
Aujourd'hui, tout le monde a une fleur qu'il essaye de faire prévaloir.
George Sand pousse le rhododendron.
Alphonse Karr met en avant le vergiss-mein-nicht.
De Balzac a inventé le tussilage.
Victor Hugo se prononce, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion,
pour l'asphodèle.
Eugène Sue ne sort pas des fleurs tropicales.
Alexandre Dumas n'a encore fait choix d'aucune fleur; depuis quelque
temps cependant on voit poindre l'aloès dans ses romans.
Auguste Barbier a adressé des vers charmants à la marguerite.
Brizeux, dans le poème de _Marie_, a fait beaucoup de partisans à la
fleur de genêt.
De là, des factions, des partis, des révolutions, des fleurs qui ne
passent qu'un moment sur le trône pour faire place à leurs rivales.
Il y a confusion dans les fleurs comme dans les idées, dans les
croyances, dans les opinions.
Depuis 1830, j'ai vu régner successivement la bruyère, la clématite, le
lilas, la marguerite, et mille autres encore que je pourrais citer.
Je n'ai fait que passer, elles n'étaient déjà plus.
Et remarquez comme le règne de chacune de ces fleurs correspond à
une des phases de la société pendant les seize dernières années qui
viennent de s'écouler.
Vous souvient-il encore du temps où l'on était sentimental à la
manière des poètes du Nord, où il était de mode de relire _Werther_ et
d'admirer _Novalis_? Phase-bruyère.
La phase-clématite lui succéda, puis vint la phase-lilas. On n'aimait
alors que les tableaux champêtres, les scènes de la vie rustique;
_Valentine_ venait de les mettre à la mode. La phase-lilas et la
phase-marguerite durèrent peu. Maintenant, nous voici à la phase...
Je serais, ma foi, bien embarrassé de dire quelle phase. Nous nageons
en plein éclectisme; chacun se fait des dieux et les adore, chacun
choisit ses fleurs.
Leur règne ne dure plus une saison, un mois, une semaine, un jour, mais
une soirée, le temps d'un bal.
Il y a huit jours, le magnolia était très à la mode. Je ne saurais
vous dire le nom des fleurs qui ont régné depuis cette époque jusqu'à
aujourd'hui.
Hier, c'était le seringa; demain ce sera l'hépatite. Le jasmin, le
chèvrefeuille, la citronnelle, l'aubépine, la rose trémière, et jusqu'à
la giroflée, ont eu leur tour.
Comment se reconnaître au milieu de ce pêle-mêle, et découvrir au
milieu des fleurs la situation de nos contemporains?
Ceci est bien moins difficile qu'on le pense.
N'y a-t-il pas deux fleurs depuis seize ans qui, toujours battues en
brèche, critiquées, attaquées, abandonnées même quelquefois, n'en ont
pas moins acquis une position à l'abri des commotions et des orages?
Cherchez quelles sont ces fleurs.
Vous les trouverez de préférence dans les jardins des amateurs, parmi
les cheveux, sur le corsage des femmes. Elles ornent les plus beaux
vases; pour elles les expositions brillantes, les concours, les
médailles d'or.
Ces deux fleurs sont étrangères: et n'est-ce pas un des caractères
principaux de notre époque de n'aimer que les choses qui arrivent de
l'étranger? Grands seigneurs, financiers, bourgeois, dans toutes les
classes de la société le suprême bon ton est d'imiter ce qui nous vient
des autres peuples. La mode est anglaise, la musique est italienne,
la littérature est allemande. Ne nous étonnons pas de voir les fleurs
françaises mises pour ainsi dire au ban du monde fashionable. Nous vous
avons raconté les infortunes de la rose; le réséda, le lis, l'œillet,
ces fleurs nationales par excellence, sont complétement délaissées.
C'est à peine si de loin en loin on voit quelque provincial se hasarder
sur le boulevard avec une rose ou un œillet à la boutonnière. En
revanche, les dandys arborent de gigantesques cactus; les femmes
admettent encore quelquefois les violettes, mais il faut qu'elles
soient de Parme, le jasmin, parce qu'il est espagnol, et la bruyère,
parce qu'elle rappelle l'Écosse. L'une des deux fleurs régnantes a
l'embonpoint du Hollandais, l'autre l'allure prétentieuse et guindée,
la beauté fade de l'Anglaise.
Elles sont sans physionomie, parce que leur physionomie ne varie jamais
ou varie trop. L'une surtout est un vivant symbole de notre temps.
Elle affecte toutes les couleurs, toutes les nuances, elle est d'une
fécondité prodigieuse, mais en somme c'est toujours la même plante
stérile, à force d'abondance, monotone par trop de variété. N'est-ce
pas là le dix-neuvième siècle, fécond en changements, en révolutions,
dépourvu au fond de physionomie et d'originalité? Les deux fleurs dont
nous parlons se font regarder un moment avec plaisir, mais bientôt
elles fatiguent l'œil, parce qu'elles n'ont pas de parfum et ne sont
que belles.
Ces fleurs sans parfum, est-il besoin que je les nomme? N'avez-vous pas
reconnu le dahlia et le camélia?
Nous avions donc bien raison de dire au commencement de cette
digression: Les fleurs sont l'expression de la société.
[Illustration]
MUSETTE
L'AUBÉPINE
J'AI demandé à l'Aubépine pourquoi je l'aimais tant.
Pourquoi la rose, pleine des larmes de la rosée, pourquoi le lis
incliné sur sa tige, pourquoi la tulipe radieuse et la grenade
éclatante me paraissaient moins belles.
Pourquoi je préférais son parfum au parfum de la violette, de la
vanille, de la citronnelle, et pourquoi sa vue me faisait battre le
cœur.
J'ai cueilli la pervenche au bord des ravins, la marguerite dans les
prés, le thym au penchant des collines; pervenches, marguerites, thym,
pourquoi, ô blanche Aubépine, ai-je toujours tout quitté pour une de
tes branches?
L'Aubépine m'a répondu:
--N'as-tu pas dans tes souvenirs un souvenir devant qui tous les autres
s'effacent?
Quand tu évoques les chers fantômes de ton cœur, n'en est-il pas un
dont l'ombre te paraît plus chère, le sourire plus doux?
Ce fantôme, c'est celle que tu aimas à quinze ans, c'est l'enfant
naïve qui t'attendait le soir sous les marronniers, avec ses cheveux
dénoués, sa longue robe blanche, sa pâleur et ses yeux bleus pleins de
tendresse; c'est celle qui devait être ta femme sur la terre, et qui
est ton bon ange dans le ciel.
J'étais là quand tu lui dis: Je t'aime. Je vous écoutais, et je fis
pleuvoir sur votre premier baiser la rosée odorante de mes feuilles.
J'ai entendu vos jeunes serments, j'ai vu vos chastes caresses.
La première fleur dont elle se para, c'était ma fleur, la fleur de
l'Aubépine. Je m'étais inclinée exprès sur son front, et tu me cueillis.
Je mêlais mon haleine à votre haleine, je parfumais vos innocents
entretiens.
En me voyant, tu te souviens, et tu me préfères à mes sœurs, parce que
je suis l'Aubépine, la fleur des premières amours.
[Illustration]
[Illustration: CIGUË]
HISTOIRE DE LA CIGUË
I
INTRODUCTION
LORS de la révolte et du départ de ses sujettes, celle que la Fée aux
Fleurs regretta la moins fut la Ciguë.
A quoi lui servait en effet cette fleur triste et solitaire, toujours
pelotonnée dans des recoins obscurs, sinistre, refrognée, se cachant
comme pour méditer un crime?
Une fois sur la terre, elle ne s'occupa guère de la surveiller, en
quoi elle eut grand tort, comme on pourra s'en convaincre par la
lecture suivante.
II
ATHÈNES
Entrez dans cette maison basse située près du port. Aucune guirlande ne
la décore; il n'y a point sur le seuil de dieu lare qui la protége.
C'est une femme qui habite cette maison; une femme de Thrace, qu'on
appelle Xanthis.
Elle passe pour se livrer à des pratiques qui appellent la colère des
dieux sur la tête de ceux qui y croient, et cependant les magistrats la
tolèrent.
Quand la Nuit, fille de l'Érèbe, commence à répandre son voile noir sur
la terre, on voit des ombres se glisser furtivement sous son toit.
Elle vend des philtres et des poisons qui livrent l'innocence sans
défense au riche libertin, et qui débarrassent l'héritier impatient
d'un vieillard dont la trop longue vie l'importune.
Si vous entrez à minuit dans la demeure de Xanthis, vous la verrez
broyant elle-même ses poisons; elle évoquera les sombres divinités
devant vous, elle vous apprendra l'avenir, et vous révélera les secrets
de la vie et de la mort.
III
ROME
Voyez ces cadavres qui se tordent dans les convulsions de l'agonie.
Leur bouche contractée, leurs doigts crispés, leur teint semé de taches
livides, indiquent qu'ils ont succombé à un mal terrible.
Un affranchi s'avance et ordonne qu'on porte au Tibre ces cadavres.
Demain le fleuve les rejettera sur ses bords, et le peuple romain dira
en les regardant: Locuste a essayé cette nuit ses poisons.
IV
PARIS
La foule se rue sur les quais, le peuple se précipite vers la place de
Grève, l'échafaud est dressé depuis ce matin.
Qui va mourir?
Voici la charrette qui s'avance entourée d'archers. Le peuple crie, le
peuple hurle, le peuple grince des dents; il jette des pierres, et à
défaut de pierres, de la boue sur la victime.
Et pourtant cette victime est une femme.
Ses traits sont nobles et réguliers, ses longs cheveux flottent sur
ses épaules nues, un air de dédain passe sur sa physionomie quand elle
regarde la foule.
Un prêtre lui présente de temps en temps un crucifix qu'elle baise.
La voilà au pied de l'échafaud.
Elle gravit l'escalier en chancelant, elle pâlit, un tremblement
convulsif serre ses lèvres. Elle a peur!
Quatre valets robustes la prennent dans leurs bras; elle est sur la
plate-forme; on la montre au peuple; le peuple applaudit.
Quel crime a donc commis cette femme, qu'elle n'excite pas la pitié en
un pareil moment?
On vient de l'attacher au billot; le bourreau a saisi sa hache. La tête
est tombée avant que le peuple ait eu le temps de crier une seconde
fois: Mort, mort à la Brinvilliers!
V
LE MÊME CŒUR DANS TROIS FEMMES
Xanthis de Thrace, Locuste la Romaine, Brinvilliers la Parisienne, ne
sont qu'une seule et même femme: c'est la Ciguë qui a successivement
animé ces trois corps.
La négligence de la Fée aux Fleurs lui a permis d'exercer plusieurs
fois son affreux métier. Depuis la mort de la Brinvilliers, la Ciguë
est entrée dans d'autres corps.
Nous voyons surgir de temps en temps quelques empoisonneuses qui
indiquent clairement la présence de la Ciguë sur la terre.
Nous pétitionnons auprès de la Fée aux Fleurs pour qu'elle la rappelle
dans son royaume, et la place pour l'éternité sous la surveillance de
la haute police.
[Illustration]
[Illustration: LIN]
FILEUSE
LE LIN
AVANT de garnir nos quenouilles, le lin est une jolie fleur; on dit
qu'elle a vécu sur la terre sous les traits d'une belle fileuse.
Chantons, jeunes filles, chantons le lin.
Le lin, c'est la fleur du travail, la fleur mère des doux rêves et des
bonnes pensées.
Vous connaissez l'histoire de Marguerite, celle que le démon tenta.
Quand elle faisait aller son rouet, l'ennemi des âmes n'osait
s'approcher d'elle.
Le jour, quand nous gardons nos troupeaux, le lin, notre ami fidèle,
nous préserve de l'ennui; il tourne gaiement entre nos doigts, et mêle
son doux bruit à nos chansons. Aimons le lin, jeunes filles, aimons le
lin.
Les contes de la veillée nous paraissent plus amusants, quand le bruit
de la petite roue les accompagne.
C'est en filant le lin que ma mère m'a bercée, et m'a appris à bégayer
mes premières chansons.
Ma vieille grand'mère se sent encore joyeuse, et chante quelquefois en
remuant la tête, lorsqu'elle prend sa quenouille.
Comme le tisserand fait aller joyeusement sa navette sur son métier! Il
est blond comme le lin qui compose sa trame. Le tisserand est le roi
des ouvriers; il doit faire bon ménage avec la fileuse. Ma mère, je
veux épouser un tisserand.
C'est avec le lin qu'on tissera mon voile de fiancée, le lin le plus
blanc et le plus pur.
En quoi sera le suaire dans lequel on m'ensevelira quand je serai
morte? Filons, jeunes filles, filons le lin.
[Illustration: SOLEIL]
LE DERNIER CACIQUE
I
LES RICOCHETS
VERS le milieu du siècle dernier, la ville de Mexico s'ennuyait
beaucoup. Depuis la mort de Havradi, le fameux toréador, les courses de
taureaux étaient sans charme pour le public; la pluie empêchait toutes
les processions; les vents avaient retardé l'arrivée de la flotte
d'Europe. Les habitants déclamaient contre l'incurie des autorités
qui ne cherchaient pas les moyens de les distraire. Le gouverneur don
Alvarez Mendoça y Palenzuela en était venu à redouter une émeute.
Un jour qu'il s'était levé de plus mauvaise humeur que de coutume, il
songea qu'il était temps de s'occuper des affaires d'État, et ordonna
qu'on fît venir le commandant de la force armée, l'illustre don
Gonzalve de Saboya, qui prétendait descendre, comme tous les officiers
espagnols, de Gonzalve de Cordoue.
Le gouverneur avait son projet: il s'était dit que, depuis longtemps,
la ville de Mexico n'avait pas eu d'auto-da-fé, qu'un pareil spectacle
aurait le double avantage de faire cesser les murmures de ses
administrés, et de le mettre bien avec l'Inquisition, qui l'accusait
sourdement de tiédeur.
Au bout d'un quart d'heure, le commandant don Gonzalve de Saboya se
présenta.
Le gouverneur le reçut dans la salle d'audience, couché dans un hamac
et fumant une cigarette. C'était son attitude ordinaire quand il
traitait les hautes questions de gouvernement.
Don Alvarez Mendoça y Palenzuela y Arnam daigna prendre la parole le
premier.
--Je ne veux point, seigneur don Gonzalve, abuser de vos moments,
j'irai droit au fait: le gouvernement est fort mécontent de vous.
Don Gonzalve devint pâle.
--Comment ai-je pu mériter ses reproches? demanda-t-il. Je m'acquitte
avec zèle des devoirs de ma charge, j'ai fait pendre huit voleurs
l'autre jour; on n'assassine plus dans les rues que passé huit heures
du soir: grâce à ma vigilance, ces damnés bohémiens ont été expulsés de
la ville. Peut-on désirer quelque chose de plus?
--Non, reprit le gouverneur: au point de vue du vol et de l'assassinat,
vous êtes irréprochable; mais pourquoi faut-il que vous fassiez preuve
d'une indulgence si coupable à l'endroit du soleil?
--M'accuserait-on d'entretenir des rapports séditieux avec cet astre?