Frantz était si timide!
A la fin, il se décida. Il était rouge, il était pâle, tant le cœur lui
battait.
Il frappa discrètement, à peine si Mlle Pierrette put l'entendre. Nous
ne savons comment cela se fit, mais il n'eut pas besoin de recommencer
comme M. Coquelet: une voix douce lui dit tout de suite:--Entrez.
Et il entra.
Maintenant que nous avons disposé les divers personnages de ce drame
d'intérieur, donné une idée de leur caractère, de leur position, de
leurs mœurs, le lecteur doit être excessivement curieux de connaître
les grands événements qui vont suivre. C'est pourquoi nous allons
passer à une autre histoire.
[Illustration]
AUTRE MARGUERITINE
LE TRÈFLE
CUEILLE le trèfle à quatre feuilles, m'a dit la vieille Marthe, c'est
un talisman qui porte bonheur.
Et moi je me suis levée ce matin pour venir chercher le trèfle à quatre
feuilles.
Je parcours en tous sens la prairie, et je ne trouve pas mon talisman.
Rend-il riche? fait-il aimer? préserve-t-il des maladies?
Mon Dieu, que ce champ de trèfle est joli! comme ces festons découpés
s'inclinent gracieusement sous la brise!
L'alouette a fait son nid au milieu des touffes de trèfle, les petites
bêtes du bon Dieu se balancent sur ses feuilles, le papillon voltige
autour de ses fleurs.
La perdrix et la caille y mènent promener leur jeune couvée: ils
courent, ils jouent, ils se poursuivent au milieu de l'herbe épaisse.
Petits oiseaux, petites bêtes, papillons, le trèfle hospitalier
accueille et protége les faibles et les timides. Il n'est pas jusqu'au
lièvre paresseux et sybarite qui ne vienne s'endormir pendant la
chaleur sous ces touffes fraîches et moelleuses.
Je comprends maintenant pourquoi la vieille Marthe m'a dit de cueillir
le trèfle à quatre feuilles.
Être humble et charitable, aimer les pauvres et les opprimés, cela ne
porte-t-il pas bonheur?
Montre-toi donc à moi, trèfle à quatre feuilles, mon cher talisman. Il
y a bien longtemps que je te cherche. Loués soient Dieu et ma patronne!
le voilà, je l'ai trouvé.
[Illustration: ŒILLET]
UNE LEÇON DE PHILOSOPHIE BOTANIQUE
I
MAXIME PROFONDE
TOUTE fleur est susceptible de culture, disait le savant docteur
Cocomber à son élève le petit marquis de Florizelles, un jour qu'ils se
promenaient ensemble dans les champs, à l'effet d'admirer le sublime
spectacle de la nature.
On croyait beaucoup à la nature, au dix-huitième siècle.
--Voyez, ajoutait Cocomber, cet œillet que j'ai cueilli ce matin dans
le parterre du château, il a commencé par être une petite fleur simple,
sans conséquence, indigne d'attirer l'attention d'un savant docteur
comme moi; maintenant je le mets à ma boutonnière, je m'en pare, mon
nez peut le respirer sans se compromettre. Savez-vous pourquoi?
--Vraiment non, répondit Florizelles.
--Parce qu'un jardinier habile a pris cette fleur, l'a cultivée avec
soin, et en a fait une fleur de bonne compagnie, brillante, agréable,
offrant vingt aspects, ayant vingt physionomies différentes, et tout
cela grâce à l'éducation. Que monsieur le marquis jette un coup d'œil
sur ce chardon.
--C'est fait, répondit le marquis.
--Comment trouvez-vous cette plante?
--Horrible.
--Eh bien, je suis sûr qu'on parviendrait, avec du temps et de la
patience, à lui faire porter des fleurs plus belles et plus parfumées
que la rose. Retenez donc bien cette maxime, ajouta le gouverneur:
Toute fleur est susceptible de culture.
Comme on entendit sonner la cloche du dîner, le docteur Cocomber trouva
qu'il avait fait suffisamment admirer le spectacle de la nature à son
élève, et ils prirent le chemin du château.
II
USAGE QUE FAIT DE CETTE MAXIME LE PETIT MARQUIS DE FLORIZELLES
Depuis longtemps Florizelles s'était aperçu que Toinette, la nièce
du jardinier, était plus jolie, malgré sa jupe de bure, sa coiffe de
percale et ses sabots, que les demoiselles du voisinage qui venaient
visiter sa noble mère.
Il suivait Toinette aux champs, il l'attendait pour lui parler
lorsqu'elle rentrait chez son oncle, au détour de la grande allée.
Un jour, il lui avait même dit:--Toinette, je t'aime.
--Et moi itou!
Voilà ce qu'avait répondu Toinette. Comme ils avaient été pour ainsi
dire élevés ensemble, que la mère de Toinette avait nourri Florizelles,
qu'ils avaient joué tous les deux sur les genoux de la bonne femme,
qu'ils ne s'étaient pas perdus de vue un seul instant depuis leur
enfance, ils ne pouvaient pas faire beaucoup de façons l'un et l'autre
à se dire qu'ils s'aimaient.
Le docteur Cocomber était trop savant pour s'apercevoir de cet amour,
et lorsqu'il s'en fut aperçu il n'y prit pas garde.
--Après tout, se dit-il, il n'y a pas grand mal à cela: à leur âge
ça ne peut aller bien loin, et puis, quand même? De tout temps les
Toinette ont été faites pour les marquis de Florizelles.
S'il voulait faire quelque folie, il me suffirait de lui débiter une ou
deux de mes grandes maximes pour l'en empêcher.
Il s'endormait là-dessus, heureux que son élève allât faire l'école
buissonnière, et lui permît de se livrer tranquillement à sa sieste
habituelle.
Sur ces entrefaites, la mère de Florizelles mourut, et il déclara à son
gouverneur qu'étant majeur et libre de son bien, il voulait aller vivre
à Paris et emmener Toinette.
Emmener Toinette! Cocomber ne pouvait en croire ses oreilles.
--Mais, monsieur le marquis, disait le docteur, vous trouverez assez de
jolies femmes à Paris.
--Je préfère Toinette.
--Une paysanne!
--Plus jolie qu'une reine.
--Une fille qui ne sait rien!
--Je ferai son éducation.
Cocomber haussa les épaules.
--Rappelez-vous, reprit le marquis, ce que vous me disiez l'autre jour:
Toute fleur est susceptible de culture.
III
TOINETTE
Florizelles ne se trompa pas à l'égard de Toinette. Au bout de trois
mois de séjour à Paris, elle s'était complétement formée.
Elle chantait à ravir les airs du _Devin de village_.
Elle faisait d'admirables portraits d'épagneuls au pastel.
Elle écrivait de charmants petits billets.
Elle avait des airs de tête et des mouvements de corps d'une langueur
adorable.
Quand le marquis donnait une fête, on faisait cercle pour voir Toinette
danser le menuet ou la furstemberg.
Il fallait la voir avec ses mouches, ses petites mules mignonnes, ou
ses petites galoches relevées, ses paniers, sa poudre et son éventail!
Watteau voulut à toute force faire son portrait.
Florizelles passait pour un heureux drôle.
IV
FLORIZELLES
Florizelles s'ennuyait.
Non pas que Toinette manquât d'esprit avec toute sa beauté; au
contraire, elle en avait autant, pour ainsi dire, que de grâce.
Sa conversation était animée, vive, étincelante: on admirait l'à-propos
de ses reparties, l'heureux tour de ses expressions.
La fleur avait amplement répondu aux soins de l'horticulteur, et
cependant l'horticulteur n'était pas satisfait.
Il regrettait la simple fleur des champs qu'il avait cueillie.
V
DES INCONVÉNIENTS DE L'ÉDUCATION
La beauté conduit à la coquetterie. L'éducation mène à l'orgueil.
L'orgueil est frère du dédain.
Une femme qui sait qu'elle est belle, qu'elle a de l'esprit, n'apprend
ces choses-là que par l'éducation.
Une fois qu'elle les sait, il est impossible qu'elle ne se mette pas
tout de suite à s'admirer elle-même, et à dédaigner les autres.
Rien ne fait plus souffrir qu'une femme dédaigneuse.
Or, le dédain, c'était le défaut de Toinette.
VI
OU LE DOCTEUR COCOMBER FAIT ENCORE PLUS VIVEMENT SENTIR LA VÉRITÉ DE CE
QUE NOUS VENONS DE DIRE
Florizelles se promenait dans son jardin comme au commencement de cette
histoire.
Il causait avec son ancien gouverneur qu'il avait invité à dîner.
Tous les deux parlaient de Toinette.
Vers la fin de l'entretien, le docteur Cocomber cueillit un œillet.
--Voilà, dit-il au marquis, la fleur qui m'a fait émettre la maxime
qui vous a perdu. De toutes les fleurs, c'est celle qui est la plus
susceptible de culture. Savez-vous ce qu'en a fait la sagesse des
nations?
Le symbole du dédain.
VII
AUTRE VERSION
Il en est qui se contentent de faire de l'œillet la fleur des poètes,
à cause de la fécondité et de la variété de ses produits: ceux-là ne
s'aperçoivent pas qu'ils ne font que changer le nom, la chose reste
la même. Mépriser les autres, rester en perpétuelle admiration de
soi-même, se croire d'une race supérieure aux autres mortels, n'est-ce
pas là en général le défaut des poètes? Ce défaut ne s'appelle-t-il pas
aussi le dédain?
Donc, nous nous en tiendrons à notre premier symbole.
Florizelles ne se consola jamais de son abandon, malgré la beauté des
maximes que Cocomber inventa pour le ramener à la sagesse.--La paysanne
ignorante serait restée constante, pensait-il; la femme du monde m'a
trahi; c'est ma faute. Oh! si c'était à recommencer!...
Il répéta cette phrase jusqu'à quarante ans, époque à laquelle il se
maria.
VIII
POUR NE PAS FINIR SUR UN SYMBOLE
Nous dirons que Toinette quitta le marquis Florizelles pour un duc, et
le duc pour un prince.
Elle se croyait au-dessus de tout le monde.
Ces perpétuels changements ne nuisirent ni à son bonheur ni à sa santé.
Toinette vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans.
Il est bon de remarquer ici que presque toutes les femmes remarquables
du dix-huitième siècle sont mortes fort vieilles et sans aucune espèce
d'infirmité.
IX
AU LECTEUR
Tu as déjà compris, ami lecteur, que c'est la vie de l'Œillet lui-même
que je viens de te raconter sous le pseudonyme de Toinette.
[Illustration]
AUTRE GHAZEL
L'ALOÈS
LE jeune Ahmed-ben-Hassan, étudiant d'Alep, se promenait dans la
campagne.
Comme la chaleur du jour devenait trop forte, il s'assit sous un
buisson d'églantines.
On était au milieu de la lune de mai; les fleurs fraîchement épanouies
répandaient une douce odeur. Ahmed-ben-Hassan savourait avec un égal
plaisir le parfum du buisson et son ombre.
Comme il avait un cœur reconnaissant et une imagination aimable, la
fantaisie lui prit d'adresser un ghazel à l'Églantine.
«L'Églantine naît au bord des chemins; on n'a qu'à étendre la main pour
la cueillir.
«L'Églantine plaît à tout le monde pour sa beauté naïve; elle est le
charme du cœur et des yeux.
«L'Églantine n'a pas besoin de culture, elle plaît d'autant plus
qu'elle reste dans sa simplicité.
«Ainsi l'homme de génie naît dans le peuple, chacun le comprend et
l'aime; il est d'autant plus fort qu'il n'emprunte rien à l'éducation,
et reste lui-même.»
Après avoir composé ce ghazel, le poète le récita à haute voix,
quoiqu'il n'y eût là personne pour l'entendre.
A peine avait-il achevé, qu'une voix douce et argentine retentit à son
oreille. Il se retourna et vit une Églantine qui lui parlait.
«Ahmed-ben-Hassan, lui dit-elle après force compliments, regarde
là-bas, au pied du rocher, l'Aloès aux branches épineuses.
«Ses racines ont mis près d'un siècle à percer la pierre dure; il a
supporté le soleil ardent, le simoun plus ardent que le soleil, chétif,
rabougri, avec un serpent à ses pieds.
«Ce serpent, c'était la misère.
«Bientôt une fleur magnifique s'épanouira au sommet de cette tige
épineuse, et toutes les autres fleurs pâliront devant elle.
«Le serpent s'enfuira.
«Et quand la fleur sera flétrie, quand la tige tombera sur le sol,
précieusement recueillie, elle formera un parfum qui durera toujours.
«Ce n'est pas l'Églantine, Ahmed-ben-Hassan, c'est l'Aloès qui est la
fleur du génie.»
[Illustration]
LES CONTRASTES
ET
LES AFFINITÉS
--SUITE ET FIN--
V
ON N'EST JAMAIS TRAHI QUE PAR SOI-MÊME
NOUS en étions restés à ce point culminant de notre histoire où Frantz
pénètre dans la chambre de Mlle Pierrette.
Nous l'avons montré ému, rouge, palpitant; ce n'était point cependant
la première fois que pareille chose lui arrivait.
Souvent, lorsque Mlle Pierrette, au retour de ses excursions nocturnes,
voyait briller la lampe solitaire de Frantz, elle entrait chez lui pour
allumer sa chandelle qui venait de s'éteindre.
De son côté, lorsqu'il entendait par hasard la jeune fille répétant les
refrains d'une chansonnette, Frantz quittait son ouvrage et se rendait
chez elle.
Nous devons dire à sa louange que c'était le seul motif qui pût lui
faire abandonner son travail.
Mlle Pierrette n'était pas insensible à ces visites, et elle
reconnaissait Frantz rien qu'à sa manière de frapper à sa porte.
Elle eut soin de faire disparaître sa défroque de bal avant l'arrivée
du jeune homme.
Sa présence ne calma pas tout de suite la colère dans laquelle venait
de la mettre l'offre du Coquelet. Frantz la trouva dans l'ébranlement
nerveux que causent toujours les émotions fortes chez les femmes.
Il lui en demanda la cause.
--C'est ce monstre de Coquelet, répondit-elle; savez-vous ce qu'il me
proposait tout à l'heure?
--Quoi donc?
--De l'épouser!
A ces mots, Frantz pâlit; il reprit presque en balbutiant:
--Et vous lui avez répondu?
--Ma réponse a été un bleu dont il se souviendra longtemps. Moi,
devenir sa femme! Jamais!
Mlle Pierrette prononça ce mot avec une attitude tout à fait
cornélienne. Frantz se sentit soulagé comme d'un grand poids; ses joues
reprirent leur couleur naturelle; il saisit la main de Pierrette.
--Oh! merci, lui dit-il, merci!
Voilà une exclamation que notre héros aurait bien voulu retirer; mais,
ma foi, il n'était plus temps; Frantz s'était trahi lui-même.
Ceci nous évitera une foule de préparations, de précautions, de
circonlocutions, pour vous apprendre que Frantz aimait Mlle Pierrette.
Je parie que vous vous en doutiez!
VI
LES MENSONGES DE MADEMOISELLE PIERRETTE
Comment se fait-il, nous dira le lecteur, qu'un jeune homme posé,
rangé, sage, laborieux, innocent, candide, une espèce de Grandisson
comme M. Frantz, puisse éprouver de la sympathie pour une jeune fille
dissipée, frivole, légère, peut-être même coquette, comme Pierrette?
A cela nous pourrions répondre par deux axiomes que, vu la gravité de
la circonstance, nous ne traduirons pas en français.
Similia similibus, contraria contrariis.
Le vieux rentier est attiré par le vieux concierge, Coquelet par
Jabulot: _Similia similibus_.
Le sage Frantz a un penchant pour la folle Pierrette: _Contraria
contrariis_.
Cette réponse serait péremptoire; mais nous en avons une en réserve qui
vaut peut-être mieux.
Frantz ne sait pas à qui il a affaire.
Si Mlle Pierrette rentre si tard le soir, et quelquefois pas du tout,
c'est que l'ouvrage presse et qu'on la retient à l'atelier.
Si elle chante, c'est pour donner le change à de noirs chagrins qui
l'obsèdent.
Si elle passe ses après-midi à dormir, c'est que son faible corps,
vaincu par le travail obstiné de la nuit, ne peut résister à la fatigue.
Voilà ce que Pierrette a dit à Frantz, et il est reconnu qu'on croit
tout de la femme qu'on aime.
VII
UNE CHOSE CONVENUE
Il est bien convenu, une fois pour toutes, que Frantz a avoué son amour
à Pierrette le jour où il est entré dans sa chambre, après le départ de
M. Coquelet.
Il est également établi que Mlle Pierrette a reçu cette déclaration
avec infiniment plus de plaisir que celle du vieux rentier.
On est prié de se figurer le bonheur de Frantz: aucune plume humaine
n'en saurait donner une idée.
VIII
REVENONS A M. COQUELET
Le procureur du roi refusa de recevoir sa plainte, ce qu'on nomme
vulgairement un pince-sans-rire n'étant pas un délit prévu par le Code
pénal.
Voilà donc Coquelet d'autant plus furieux qu'il est obligé de renoncer
à sa vengeance.
En allant au parquet, il voyait Pierrette assise sur les bancs de la
police correctionnelle; le ministère public concluait à six mois de
prison et mille francs de dommages-intérêts.
Alors Coquelet se levait, promenait un regard assuré sur les juges et
sur l'auditoire; tout le monde faisait silence, et il déclarait que si
la coupable consentait à l'épouser, il retirait sa plainte sur-le-champ.
Pierrette se jetait à ses genoux et les embrassait en fondant en
larmes; le ministère public lui adressait un _speech_ de félicitation
sur sa générosité, et l'auditoire le couvrait d'applaudissements,
malgré les avertissements du président, qui réclamait en vain le
silence, toutes les marques d'approbation ou d'improbation étant
sévèrement défendues par la loi.
Quelle différence au retour!
La réalité, et la réalité poignante, à la place de tant d'illusions!
Coquelet se voyait forcé de déménager, d'abandonner un logement où
il avait passé des jours si heureux et si tranquilles, où ses serins
étaient si bien acclimatés.
Il supputait les dépenses forcées et extraordinaires qu'occasionne
toujours un déménagement.
Tout moyen de contraindre Pierrette à devenir sa femme était perdu.
On est supplié de se figurer le désespoir de Coquelet. Rien ne saurait
lui être comparé.
IX
DISONS QUELQUES MOTS DE JABULOT
Je me trompe.
Le désespoir de Jabulot pourrait parfaitement approcher du désespoir de
Coquelet.
Apprenez que la maison dont M. Jabulot est depuis quarante ans
portier, cette maison qu'il regarde comme sienne, à laquelle il s'est
identifié, dont il est l'âme, cette maison a changé de maître.
Le nouveau propriétaire a une de ses créatures à pourvoir; il lui a
jeté en pâture le cordon de Jabulot.
L'infortuné a reçu, aujourd'hui même, l'ordre de partir dans les
vingt-quatre heures; passé ce temps, on le fera reconduire, de brigade
en brigade, jusqu'aux frontières de sa loge.
Dans tout autre moment, Coquelet eût partagé la douleur de Jabulot, il
aurait mêlé ses larmes aux siennes; mais le malheur rend égoïste.
Il répondit d'un ton sec au portier, qui lui racontait sa
mésaventure:--Que voulez-vous que j'y fasse!
X
LA VENGEANCE D'UN RENTIER
Frantz épiait le retour de M. Coquelet.
Parce que le rentier, en passant, lui disait quelquefois: «Il ne faut
pas tant travailler, vous vous rendrez malade;»
Parce qu'en lui parlant il l'appelait toujours: «Mon jeune ami;»
Parce que de temps en temps il lui donnait quelques conseils au nom de
sa vieille expérience,
Frantz regardait Coquelet comme un second père: les natures sensibles
sont toujours dupes de leur sensibilité.
Il attendait donc le retour de son second père pour lui faire part de
son bonheur, le charger d'aller de sa part demander à ses parents la
main de Mlle Pierrette, et le prier de vouloir bien bénir leur union.
Coquelet était à peine rentré chez lui que Frantz se présenta et se
jeta dans ses bras.
--O vous! s'écria-t-il, qui avez guidé ma jeunesse, soyez le premier
instruit de mon bonheur. Elle m'aime!
--Qui, elle?
--Pierrette.
--Pierrette!
--Elle-même, la douce, la bonne, la sage, la vertueuse, l'incomparable
Pierrette! J'ai peine à croire à ma félicité.
Un sourire sardonique effleura les lèvres de Coquelet.
--Elle vous a dit, reprit-il ensuite, qu'elle vous aimait?
--De sa propre bouche.
--Et vous la croyez?
--Douter de Pierrette, quel blasphème! oh! non, jamais!
Coquelet prit un air majestueux.
--Écoutez, mon jeune ami, et croyez les conseils de ma vieille
expérience. Pierrette n'est pas ce que vous croyez; elle vous trompe,
l'infâme!
--C'est vous qui me trompez; cessez ce jeu cruel, je vous en supplie.
--Il faut que je vous ouvre les yeux, mon jeune ami, tout m'en fait un
devoir; prêtez-moi une oreille attentive.
Alors il se mit à lui en dire, à lui en dire sur Pierrette. Sa
conduite, ses mœurs, la cause de ses sorties nocturnes, le vieillard
se fit un plaisir de tout lui découvrir. Frantz était atterré sous le
poids de ces révélations.
--Des preuves, disait-il d'une voix faible et étouffée, donnez-moi des
preuves.
--Il vous faut des preuves?
--Oui!
--Eh bien, allez ce soir au bal de l'Opéra.
XI
C'EST LA FAUTE DE M. MUSARD
Frantz attendit minuit avec impatience. Il prit le chemin de l'Opéra.
Méphistophélès-Coquelet le suivait.
Coquelet n'avait jamais mis les pieds à l'Opéra, et il tremblait
quelque peu en entrant; mais la vengeance, ce plaisir des dieux et des
rentiers, lui donnait des forces.
Une fois dans la salle, il eut bien quelques désagréments à essuyer.
Un pierrot lui demanda où il avait acheté son faux nez.
Coquelet n'avait absolument rien de faux sur la figure.
Un débardeur s'informa du prix que lui avait coûté son déguisement chez
Babin.
Coquelet portait son habit vert-pomme, l'habit qui lui servait aux
grandes solennités.
L'un le tirait par la manche, l'autre par la perruque. Il commençait à
regretter de s'être hasardé dans cette assemblée de démons.
Tout à coup Frantz, dont l'avide regard plongeait dans tous les
groupes, poussa un cri.
La foule s'ouvrit comme par enchantement, pour laisser passer des
sergents de ville et des gardes municipaux qui conduisaient une petite
femme en costume de pierrot.
--Je suis innocente, disait-elle aux gardes; pourquoi l'orchestre
joue-t-il des quadrilles qui vous font perdre la tête? C'est la faute
de M. Musard.
Dans cette femme, Frantz avait reconnu Pierrette.
XII
SOYEZ HEUREUSE
Tout le temps que dura le trajet de l'Opéra jusque chez lui, Frantz
garda un morne silence.
--Du courage, mon jeune ami, du courage, lui disait Coquelet; croyez-en
ma vieille expérience, une femme ne vaut pas la peine qu'on la regrette.
Frantz ne répondait pas.
Arrivé devant sa chambre, il se jeta dans les bras de M. Coquelet en
fondant en larmes.
--Adieu! lui dit-il, mon seul ami, adieu!
--Pauvre enfant! fit le vieux rentier, que je le plains! je suis aussi
malheureux que lui.
Il ne se tenait pas de joie du succès de sa ruse.
Rentré chez lui, Frantz se mit à son bureau et écrivit la lettre
suivante:
«Vous m'avez trompé; je vous méprise, mais je sens que je vous aime
encore. Il ne me reste donc plus qu'à mourir. Adieu! je vous pardonne;
soyez heureuse!»
Comme le jour même il avait fait sa provision de charbon, il s'asphyxia.
XIII
OU FINIT L'HISTOIRE, ET OU COMMENCE LA FÉERIE
Au moment où Frantz laissait tomber sa tête déjà alourdie par les
vapeurs du charbon, sa fenêtre s'ouvrit silencieusement.
Une forme la traversa d'un vol léger.
Cette forme était celle d'une femme. Elle s'approcha du mourant, et
toucha sa figure du bout de ses ailes.
--Meurs sans souffrir, dit-elle, meurs, mon enfant; mon beau Lin, doux
symbole de candeur et de pureté. Un hasard fatal t'a jeté sur les
pas de la Belle-de-Nuit, et tu l'as aimée. Pauvre enfant! tu aimais
la coquetterie et la dissipation. Comme te voilà puni d'avoir voulu
quitter la rive natale, le pays de la Fée aux Fleurs, mon beau royaume!
La Fée aux Fleurs déposa un baiser sur le front de Frantz, qui semblait
seulement endormi.
Quant à Coquelet, reprit-elle ensuite, et à Pierrette, je veux qu'ils
restent encore quelque temps sur la terre; il faut qu'ils soient punis.
Le rentier ne reprendra sa forme primitive de Houx, et la danseuse des
bals de l'Opéra celle de Belle-de-Nuit, que lorsqu'ils auront expié
l'un son égoïsme, l'autre son inconduite.
Demain, à l'aurore, tu te trouveras dans mon parterre; il faut
maintenant que j'aille m'occuper de ce bon Lierre de Jabulot.
Elle toucha Frantz de sa baguette et elle s'envola.
XIV
ÉCLAIRCISSEMENT
Jabulot était mort de saisissement et de douleur sur le seuil de sa
loge au moment de la quitter.
XV
DIX ANS APRÈS
Coquelet regrettait toujours son ancien appartement, et se désespérait
de n'avoir pas épousé Pierrette. Pour se distraire, il avait voulu
jouer sur les fonds d'Espagne, et il ne lui restait plus que huit cents
livres de rente. Il s'était vu forcé de restreindre ses dépenses et de
réformer ses serins.
Pierrette faisait des ménages.
[Illustration]
MARINE
L'ACACIA & LA VAGUE
JE connais non loin de la mer un bosquet d'acacias dont j'ai pris ce
matin une branche fleurie.
Quand on vient de cueillir une fleur, on aime à s'approcher du rivage.
On se promène sur la grève, et on jette un regard sur les flots et un
regard sur la fleur.
Il semble que la vague vient se briser plus doucement à vos pieds,
qu'elle s'y roule plus longtemps, qu'elle vous demande quelque chose.
Elle a envie de votre fleur.
Retire-toi, vague capricieuse, lui dites-vous; ce n'est pas pour toi
que je l'ai recueillie, ma belle branche d'acacia.
Après l'avoir pressée un moment sur tes lèvres amères, tu
l'entraînerais au fond des abîmes de l'Océan.
Mais la vague ne se décourage pas: voyez quelle blanche écume elle fait
à vos pieds; comme elle s'élève, comme elle bondit: on dirait qu'elle
veut saisir elle-même la fleur que vous tenez.