prétendait que le gazon était humide, et qu'un bon fauteuil était
préférable.
Le soir, lorsque la lune jetait ses reflets mélancoliques sur la
terrasse du vieux château, elle répondait à Stenio, qui l'engageait à
venir entendre avec lui les harmonies de la nuit, qu'elle était fort
sujette aux rhumes.
Un jour, elle se plaignit des rossignols dont le chant l'empêchait de
dormir.
Décidément, la campagne n'allait pas bien à Impéria. Son mari résolut
de retourner à la ville.
VI
LA SCÈNE SE PASSE A VENISE
Après tout, se dit Stenio, on peut être aussi bien seul dans un palais
que dans une chaumière. J'ai fait remettre à neuf l'antique demeure
de mes pères. C'est un nid de soie, de velours et d'or dans lequel
ma colombe se trouvera bien. Nous vivrons l'un pour l'autre, loin du
bruit, loin du monde, loin des fêtes; elle découvrira à moi seul les
trésors de son cœur.
Le jour de son arrivée, Impéria visita le palais, parcourut les uns
après les autres tous les appartements, et parut contente du goût et de
la magnificence qui avaient présidé à l'arrangement. Elle en témoigna
en termes non équivoques sa satisfaction à son mari.
--Enfin, s'écria-t-il au comble de la joie, elle me comprend! Stenio,
ainsi que le lecteur a dû s'en apercevoir, était de ceux qui rêvent
une existence de sylphe ou de génie, une vie dont tous les instants
s'écoulent au milieu de la musique, de la poésie et de l'échange le
plus éthéré des sentiments les plus beaux. Selon lui, sa femme devait
avoir les mêmes idées.
Malheureusement il se trompait.
Lorsque, assis aux genoux de la belle Impéria, il voulait prendre la
guitare pour lui chanter une mélodie d'amour, elle portait sa main à
son front en s'écriant:--Affreuse migraine!
Lorsqu'il essayait de lui lire quelques pages d'un de ses poètes
favoris, elle se jetait en bâillant sur son canapé, en maudissant la
chaleur et en se plaignant du siroco.
Toutes les fois qu'il tentait de faire du sentiment avec elle, Impéria
lui coupait la parole.
--N'est-ce pas, lui disait-il, ô mon unique amour! qu'il est doux de...
Jamais il n'avait pu aller plus loin; Impéria, dès le début de la
phrase, se lamentait sur ses maux d'estomac, ou sur le danger qu'il y a
à prendre des granits à la fraise après son dîner.
Stenio prenait son mal en patience et comptait sur des temps meilleurs:
ses illusions lui restaient.
Un jour, Impéria l'aborda avec un doux sourire et en l'appelant: Cher
seigneur!
Pour le coup, pensa Stenio, nous y voici; nous allons enfin échanger
nos deux âmes.
--N'est-ce pas, ô mon unique amour! se hâta-t-il de répondre, qu'il est
doux de...
--De donner des fêtes, de recevoir ses amis, reprit Impéria, de vivre
dans le monde. Est-ce que vous ne songez pas à réunir prochainement,
dans un grand bal, toute la société de Venise? Il me semble que,
puisque nous voilà mariés, nous devons tenir notre rang.
Ce fut un coup de tonnerre pour Stenio. Quelques jours après, il
écrivit à son ami.
VII
DEUXIÈME LETTRE A PAOLO
«Je suis le plus malheureux des hommes! Impéria ne me comprend pas.
«Il fallait voir comme sa figure rayonnait lorsqu'elle s'est
présentée à moi parée pour le bal. Elle n'aime que l'éclat, les
triomphes du monde, le luxe et la toilette. C'est une femme sans cœur.
«En la voyant si belle, si heureuse, j'ai voulu me venger.
«Madame, lui ai-je dit, vous ressemblez à cette fleur qu'on nomme
le camélia, et qu'un jésuite nous a récemment apportée de Chine;
elle est charmante à l'œil, mais elle ne dit rien à l'odorat. Vous
êtes belle, madame; mais vous n'avez pas ce parfum de la beauté qui
s'appelle l'amour!
«Après lui avoir lancé ces paroles foudroyantes, je l'ai regardée;
elle souriait.
«Vous ne vous trompez pas, m'a-t-elle répondu ensuite, je suis le
Camélia, et elle est entrée fièrement dans la salle du bal.
«Il me semble cependant qu'avant d'entrer, elle m'a regardé d'un air
triste. Que signifie ce regard?
«Ah! mon ami, plains-moi, et laisse-moi te répéter que je suis le
plus malheureux des hommes.»
VIII
DEUXIÈME RÉPONSE DE PAOLO
«Je te l'avais bien dit.»
IX
LE CAMÉLIA
Un jour, une gondole noire s'arrêta devant le palais de la belle
Impéria. Des rameurs frappèrent à la porte et, déposèrent un cadavre
sur le seuil.
C'était celui de Stenio.
On l'avait trouvé étendu sur la grève du Lido, frappé d'un coup de
poignard au cœur; auprès de lui, un billet écrit de sa main contenait
ces simples mots: «Que Dieu fasse miséricorde à mon âme, elle ne
m'aimait pas!»
A la vue de ce cadavre, Impéria sentit des larmes baigner sa paupière;
elle regarda longtemps les cheveux souillés, les yeux éteints, la
poitrine ensanglantée de son jeune époux, et déposant un baiser sur son
front pâle:
--Maudit soit le jour, dit-elle, où j'ai voulu vivre sur la terre! Si
la fée m'avait dit: Tu auras un cœur insensible, une âme froide; tu
assisteras, impassible, au spectacle des maux que tu feras naître,
tu brilleras d'une beauté fatale qui ne reflétera aucun sentiment de
tendresse, je n'aurais pas demandé à changer de sort. Fleur, on peut
vivre sans parfum; femme, on ne saurait exister sans amour!
O Fée! ajouta-t-elle, rends-moi à ma première forme, fais que je
redevienne Camélia: il y a bien assez de femmes sans cœur sur la terre!
La Fée aux Fleurs ne tarda pas à réaliser ce souhait. Redevenue fleur,
Impéria se ressouvint de Stenio: on vit fleurir comme par enchantement
un magnifique camélia sur la tombe du jeune homme.
On parla longtemps du suicide de Stenio et de la disparition de sa
veuve, qui eut lieu quelque temps après.
Personne ne comprit rien à cette mort, et lorsqu'on en parlait à Paolo,
il répondait:
«Je le lui avais bien dit, c'était un poète!»
[Illustration]
[Illustration: IMMORTELLE]
PIANTO
L'IMMORTELLE
LA Lavande dit à l'Immortelle:
--Nous avons vécu ensemble, sur la même colline; le printemps va finir,
et je sens ma feuille se sécher; demain je ne serai plus, et toi tu
vivras, tu entendras les chants joyeux de l'alouette; comme elle, tu
pourras saluer le soleil quand il viendra sécher tes pieds trempés de
rosée. Il est si doux de vivre, pourquoi suis-je condamnée à mourir!
L'Immortelle répondit:
--Tout change, tout se renouvelle dans la nature; moi seule, je ne
change pas.
Le printemps ne me donne pas une jeunesse nouvelle; ma feuille a tous
les feux de l'été, toutes les glaces de l'hiver, et garde sa pâleur
éternelle.
Jamais je n'entends autour de moi le doux murmure des abeilles; jamais
le papillon ne m'effleure de son aile; la brise passe sur ma tête sans
s'arrêter; les jeunes filles s'éloignent de moi: qui voudrait cueillir
la fleur des tombeaux, la froide et sévère immortelle?
Balance encore une fois tes longs épis en signe d'allégresse, Lavande
aux yeux bleus; lève tes regards vers le ciel pour le remercier: tu es
heureuse, tu vas mourir!
Tandis que moi, pauvre condamnée, je subirai les ennuis des pâles
journées et des longues nuits d'hiver, je sentirai frissonner mes
épaules sous la neige, j'entendrai dans les ténèbres la plainte
monotone des morts!
Tu vas donc mourir, Lavande; ton âme va s'envoler vers le ciel avec ton
parfum.
Je te confie ma prière, ma sœur: dis à celui qui nous a créées toutes
deux que l'immortalité est un présent funeste, qu'il me rappelle auprès
de lui, source de tout bonheur, de toute vie.
[Illustration]
[Illustration: MARGUERITE]
MARGUERITINE
L'ORACLE DES PRÉS
ANNA s'est réveillée à l'aube, et elle a pris le chemin de la prairie.
L'oiseau commence à peine son doux ramage, les fleurs inclinent encore
leur tête trempée de rosée.
Anna étend ses regards de tous côtés et elle les arrête sur une
Marguerite.
C'était bien la plus jolie Marguerite du pré; fraîche épanouie sur sa
tige mignonne, elle regardait doucement le ciel.
Voilà, se dit Anna, celle qu'il faut consulter.
--Belle Marguerite, ajouta-t-elle, en se penchant vers la blanche
devineresse, vous allez m'apprendre mon secret. M'aime-t-il?
Et elle arracha la première feuille.
Aussitôt elle entendit la Marguerite qui poussait un petit cri plaintif
et lui disait:
--Comme toi j'ai été jeune et jolie, petite Anna; comme toi j'ai vécu
et j'ai aimé.
Ludwig ne s'adressa pas à une fleur pour savoir si je l'aimais.
Il me le demanda lui-même, tous les jours m'arrachant une syllabe de
ce mot amour, me forçant peu à peu à le lui dire. Comme tu enlèves mes
feuilles une à une, il m'enleva un à un tous ces doux sentiments qui
sont la protection de l'innocence.
Mon pauvre cœur resta seul et nu, comme va rester ma corolle, et je
souffrais, je regrettais mes blanches feuilles, mes doux sentiments.
Ne fais point de mal à la Marguerite, petite Anna, car la Marguerite
est ta sœur; laisse-la vivre de la vie que Dieu lui a donnée. En
récompense, je te dirai mon secret.
Les hommes traitent les femmes comme les marguerites; ils veulent aussi
avoir une réponse à la double question: M'aime-t-elle? ne m'aime-t-elle
pas? Jeune fille, ne réponds jamais. Les hommes te rejetteraient après
t'avoir effeuillée.
On ne sait pas si Anna, la petite Anna, a bien profité du secret de la
Marguerite.
[Illustration]
ALTRA CANZONE
LA FLEUR DU SOUVENIR
DE sa chevelure tomba une fleur; lui voulut la ramasser, mais elle
l'arrêta.
--Laisse, lui dit-elle, laisse la fleur que le vent emporte, et prends
celle-ci.
En me tirant de son sein, elle me mit dans la main de son ami.
--Fleur délicate et chérie, dit-il à son tour en me souriant, je veux
te garder sans cesse, fleur aimée, fleur du souvenir!
Il m'emporta chez lui, il me mit dans un vase de pur cristal; il me
regardait sans cesse, et en me regardant, c'était elle qu'il voyait.
--Fleur de ma bien-aimée, disait-il souvent, que ton parfum est doux,
comme il enivre le cœur!
Elle t'a touchée, elle a laissé glisser sur toi son haleine; je te
reconnaîtrais entre mille.
Cependant mes couleurs se flétrissaient, ma tige s'inclinait
languissante, il me prit un jour d'un air triste.
--Pauvre fleur, me dit-il, tu vas mourir, je le vois; viens, je veux te
faire une tombe dans un lieu secret et privilégié, c'est comme si je
t'ensevelissais à côté de mon âme.
Il me glissa parmi les lettres de sa bien-aimée.
J'étais bien pour reposer dans cette atmosphère suave. Souvent il
visitait ma tombe, et, fantôme reconnaissant, je retrouvais mes anciens
parfums, je lui apparaissais dans tout l'éclat de ma jeunesse, et son
amour lui semblait plus jeune aussi.
Peu à peu je l'ai vu moins souvent.
L'autre jour, il est venu, il a pris les lettres sans les lire, et les
a brûlées.
Il m'a vue et m'a longtemps regardée:--Pourquoi es-tu là? semblait-il
me demander.
Il m'a saisie, et s'approchant de sa fenêtre, je sentis que je glissais
entre ses doigts distraits.
L'ingrat ne me reconnaissait plus, moi, la fleur tirée du sein de sa
bien-aimée, la fleur du souvenir!
Le vent a dispersé dans le vide mes pauvres feuilles desséchées.
[Illustration]
[Illustration: BELLE-DE-NUIT]
LES CONTRASTES
ET
LES AFFINITÉS
I
CANCANS DE PORTIER
M. COQUELET, rentier retiré, ne passait jamais le matin devant la loge
de son portier sans lui faire part des événements mémorables de sa
nuit: s'il avait entendu trotter une souris, si le ruban de son bonnet
de coton s'était dénoué, s'il avait rêvé chat, M. Jabulot était bien
sûr d'en être informé le premier.
Nous sommes forcé de convenir que le portier de l'honnête rentier se
nommait Jabulot. Et pourquoi pas? lui-même s'appelait bien Coquelet.
D'un autre côté, si un locataire était rentré plus tard ou sorti
plus tôt que de coutume, si le troisième étage s'était brouillé avec
l'entre-sol, si le rez-de-chaussée levait le nez vers la mansarde,
M. Jabulot se faisait un devoir d'en instruire M. Coquelet avant la
laitière, la fruitière, l'écaillère et toutes les autres commères.
Chose inouïe! le locataire aimait son portier. Fait incroyable! le
portier avait de la sympathie pour son locataire.
Ce jour-là, M. Coquelet prit une pose tragique pour s'arrêter devant la
loge du portier.
--Père Jabulot, lui dit-il d'une voix grave, avertissez le propriétaire
que je lui donne congé.
Le père Jabulot laissa tomber le balai qu'il tenait à la main et
regarda M. Coquelet la bouche béante.
--Mettez l'écriteau dès aujourd'hui, poursuivit-il d'un ton lent et
pour donner plus de poids à ses paroles; ma résolution est immuable.
--Déménager! répondit le portier après un moment de silence donné à la
stupéfaction que lui causait une semblable détermination, quitter un
appartement que vous occupez depuis vingt-cinq ans!
--Six mois, onze jours, cinq heures et vingt-cinq minutes. Et M.
Coquelet poussa un soupir.
--Un appartement composé de deux petites pièces si fraîches l'été, si
chaudes l'hiver!
--Hélas!
--Un parquet que je frotte à le rendre luisant comme un miroir!
--Heu! heu! heu! Coquelet sanglotait. Il le faut, mon pauvre Jabulot,
il le faut!
--Il le faut! Le gouvernement a donc fait banqueroute! Vous êtes ruiné,
mon cher M. Coquelet! Ah! grands dieux! grands dieux!
Jabulot à son tour essuya une larme.
--Rassurez-vous, père Jabulot, rassurez-vous; ce n'est pas cela.
--Mais alors, s'écria le portier en se redressant, vous auriez quelque
reproche à me faire! Parlez, monsieur, parlez: on peut être fautif à
tout âge, mais à tout âge aussi on peut se corriger.
--Je me plais à vous rendre cet hommage, Jabulot, que vous n'êtes pour
rien dans la pénible décision que je me vois forcé de prendre.
--Mais pourquoi! mais pourquoi! mais pourquoi!
--Vous ne le devinez pas, Jabulot?
--Nullement. Une maison si propre, si bien tenue, que j'habite depuis
plus de quarante ans. Ah! tenez, monsieur Coquelet, je ne suis pas
comme vous, moi: on m'offrirait les plus beaux cordons de Paris, que
je ne voudrais pas abandonner le mien. Là où je m'attache une fois,
je meurs. Faites-moi le plaisir de me dire ce qui vous manque. Vous
avez un propriétaire qui ne veut pas de chien chez lui, des locataires
qui appartiennent aux classes les plus distinguées de la société: un
huissier, un professeur d'écriture, un fabricant d'étuis à chapeau; des
voisins...
--C'est ici que je vous arrête, Jabulot, car, puisqu'il faut vous
l'avouer, ce sont mes voisins qui m'obligent à me séparer de vous.
--Dites plutôt vos voisines, car vous n'avez sur votre carré que ce
jeune homme et cette petite ouvrière qui habitent les mansardes à côté
de votre appartement. L'un, M. Frantz...
--Oh! ce n'est pas celui-là.
--Je le crois bien, un ange, un petit saint, qui passe toute sa
journée à travailler, qui ne voit jamais personne, qui ne sort jamais
que pour aller porter son ouvrage. L'autre, Mlle Pierrette...
--La scélérate!
--C'est donc contre elle que vous en avez? Elle vous a repoussé un peu
rudement l'autre jour, c'est vrai; mais dame! il paraît que vous vous
étiez permis...
--Apprenez, monsieur Jabulot, que je ne me permets jamais rien. Qu'il
vous suffise de savoir que cette demoiselle Pierrette n'est point la
voisine qui convient à un citoyen paisible et rangé, qui se couche à
huit heures du soir, et qui n'entend point être réveillé à minuit; d'un
homme honnête et chaste, qui n'aime pas à écouter par force tout ce
qu'il plaît à de jeunes écervelés de chanter sur l'air du tra la la.
Que Mlle Pierrette et ses dignes amis se livrent tant qu'ils voudront à
leurs folles orgies, je fuis, je quitte ces lieux autrefois calmes et
vertueux, je donne congé devant Dieu et devant les hommes.
Un bruit de fiacre se fit entendre devant la porte de la maison, et
M. Coquelet finissait à peine sa tirade, qu'une petite femme, la tête
surmontée d'un bonnet de pierrot, les épaules et le reste du corps
enveloppés d'un vaste tartan, passa comme un sylphe devant la loge;
elle glissa entre les deux vieillards, et s'élança vers l'escalier,
légère, vive, sautillante, en criant:--Bonjour, monsieur Coquelet!
bien des choses de ma part à monsieur votre serin.
M. Coquelet avait la faiblesse des serins.
II
VOISIN ET VOISINE
Sur le carré de Coquelet, ainsi que l'avait dit Jabulot, il y avait
deux mansardes.
L'une occupée par un jeune homme, l'autre par une jeune fille.
L'appartement de Coquelet les séparait.
Contre toutes les règles de l'art, nous allons commencer par nous
occuper du jeune homme.
Il a dix-huit ans à peine: sur sa figure innocente se démêle aisément,
au milieu de la candeur qui en est le caractère principal, un air de
poétique exaltation qui le fait ressembler à un de ces séraphins qui
ressortent sur un fond d'or dans les tableaux des peintres du moyen âge.
Un séraphin dans une maison, dont le portier s'appelle Jabulot, et qui
a M. Coquelet pour locataire! Vous ne me croyez pas! Vous avez tort:
il ne faut pas abuser du scepticisme; il peut y avoir des séraphins
partout.
Frantz en est un assurément; il est descendu sur la terre pour remplir
quelque mission que nous ne savons pas. Sans cela, serait-il aussi
sage, aussi rangé, aussi assidu à son travail? A son âge on aime
les plaisirs, les distractions. Lui ne quitte pas sa table de toute
la journée, et quand le soir est venu, son seul plaisir, sa seule
distraction, consistent à s'accouder rêveusement sur le rebord de sa
fenêtre, et à regarder le ciel parsemé d'étoiles brillantes.
Vous me demanderez sans doute quel est le travail de Frantz.
Rassurez-vous, il ne fait ni des romans, ni des sonnets, ni des drames,
ni des vaudevilles.
Que fait-il donc?
Pour contenter tout de suite votre curiosité, je vous avouerai qu'il
copie de la musique.
Voilà pour l'ange; passons maintenant au démon. Il s'appelle Mlle
Pierrette.
Elle a seize ans, un sourire perpétuel sur les lèvres, un éclair à
domicile dans ses yeux.
Ses lèvres sont roses et ses yeux noirs.
Je ne vous parle ni de sa taille, ni de ses pieds, ni de ses mains,
ni de ses cheveux. Je vous renvoie à tous les portraits de grisettes
qui ont paru depuis mil huit cent trente jusqu'en mil huit cent
quarante-six inclusivement.
Car Mlle Pierrette n'est pas autre chose qu'une grisette. Il est vrai
qu'elle prend le titre d'artiste en couture.
Il faut vous dire que M. Coquelet n'a pas toujours été d'aussi mauvaise
humeur contre Mlle Pierrette que nous l'avons vu ce matin.
La veille, il s'était présenté chez l'artiste en robes, autrement dit:
la couturière.
Midi venait de sonner.
M. Coquelet frappa discrètement à la porte de Mlle Pierrette. Pan!
fit-il une première fois; pan! pan! continua-t-il. Voyant ensuite qu'on
ne lui répondait pas et trouvant la clef sur la serrure, il entra.
C'était bien hardi ce que faisait M. Coquelet, mais le but même de sa
démarche doit l'excuser à nos yeux.
La jeune fille dormait sur un fauteuil vermoulu; à son côté pendait
tout l'attirail d'une défroque de bergère. Une chandelle, dont il ne
restait que le bout, brûlait encore dans le goulot de bouteille qui lui
servait de chandelier.
--O jeunesse, jeunesse inconsidérée! dit M. Coquelet en se parlant à
lui-même. Avant de pousser cette exclamation, le rentier, prévoyant
que son discours pourrait dépasser les bornes ordinaires, prit soin
d'éteindre la chandelle.
M. Coquelet, entre autres vertus, possédait au suprême degré celle de
l'économie.
Comme il allait reprendre le fil interrompu de son discours, la jeune
fille se réveilla.
--Tiens! dit-elle en apercevant M. Coquelet, debout, les bras croisés;
c'est vous?
--Moi-même, mademoiselle.
--Quelle heure est-il?
Mlle Pierrette se frottait les yeux en parlant ainsi.
M. Coquelet s'approcha de la fenêtre et tira le rideau.
--Regardez, dit-il d'un ton magistral.
La rue était pleine de bruit et de mouvement, un beau soleil de la fin
du mois de février inondait la chambre de ses rayons joyeux.
--Voulez-vous bien fermer les rideaux! s'écria Mlle Pierrette d'un air
d'impatience; pourquoi m'avoir ainsi réveillée?
--Je veux vous parler.
--Et moi je veux dormir.
Elle se retourna sur son fauteuil, et pencha sa jolie tête sur le
dossier, comme pour mettre ses paroles à exécution.
Cette fois, M. Coquelet ne tint nul compte du désir de Mlle Pierrette;
il prit devant elle une posture résolue, et lui dit d'un ton ferme et
indigné à la fois:
--Jusques à quand, malheureuse femme, vous laisserez-vous aller à
tous les caprices de votre légèreté? Jusques à quand votre inconduite
fera-t-elle le sujet des conversations de tout le quartier? Quoi! ni
la mine renfrognée du portier, ni les plaintes, ni les clameurs des
locataires contre vous n'ont pu vous avertir!
--Aurez-vous bientôt fini votre sermon? demanda Pierrette en bâillant:
je vous préviens que je tombe de sommeil.
--C'est cela, reprit Coquelet: quand on a fait de la nuit le jour, il
faut bien changer le jour en nuit. Mais ne voyez-vous pas qu'à ce train
de vie vous allez perdre votre jeunesse, ruiner votre santé?
--Qu'est-ce que cela vous fait?
--Vous me demandez ce que cela me fait, ingrate? Eh bien, apprenez...
--Quoi donc?
Avant de répondre, Coquelet se campa fièrement devant son
interlocutrice.
--Quel âge me donneriez-vous?
--Soixante-deux ans.
--Je n'en ai que cinquante-huit; je possède une jolie place.
--Après?
--Je peux demander ma retraite.
--Et puis?
--Me retirer avec trois bonnes mille livres de rente.
--Ensuite?
--Les partager avec une femme, et faire son bonheur.
--Vraiment!
--Voulez-vous être cette femme? consentez-vous à devenir madame
Coquelet?
Le vieux rentier songea un instant à se mettre à genoux; mais, comme
il n'était pas sûr que Pierrette consentît à le relever, il aima mieux
entendre la réponse sur ses jambes.
Cette réponse fut un éclat de rire. Après quoi, la jeune fille mit M.
Coquelet à la porte.
C'est depuis ce jour que celui-ci s'était aperçu que Mlle Pierrette
rentrait tard, qu'elle faisait du bruit, qu'elle l'empêchait de dormir.
Il donnait congé par vengeance.
III
OU L'ON VOIT QU'IL EST QUELQUEFOIS PRUDENT DE S'ENFUIR QUAND ON VOUS
APPELLE
Après le départ de Coquelet, Mlle Pierrette voulut continuer son somme;
mais cela lui fut impossible.
Elle essaya de travailler, mais cela lui fut bien plus impossible
encore.
--Maudit Coquelet! s'écria-t-elle en tapant du pied; c'est pourtant lui
qui me vaut cette insomnie. Je dormais si bien quand il est entré! Mais
que faire, bon Dieu! que faire?
Me proposer d'être sa femme, à moi Pierrette! Mais il ne s'est donc
jamais regardé dans sa glace, le vieux loup! Il a bien fait de s'en
aller, car si je le tenais, je lui ferais bien expier sa sottise.
Et pourquoi n'essayerais-je pas? Il ne doit pas être bien loin. A
ces mots, elle sortit de sa chambre et se mit à crier de toutes ses
forces:--Monsieur Coquelet! Monsieur Coquelet!
Il n'était pas au bas de l'escalier; il leva la tête.
--Qui m'appelle?
--C'est moi, Pierrette.
Le cœur de Coquelet se dilata.
--Elle me rappelle, pensa-t-il; elle comprend tout ce que ma
proposition a de flatteur et d'agréable pour elle. Vite, vite,
remontons.
Il gravit les marches de l'escalier quatre à quatre.
Il était tout essoufflé, quand il se trouva en présence de Pierrette;
il lui sourit néanmoins.
--Vous m'avez appelé, ma toute belle? lui demanda-t-il d'un ton
doucereux.
--Oui, répondit Pierrette en prenant une contenance embarrassée.
--Que me voulez-vous?
Redoublement d'embarras du côté de Pierrette.--Pauvre petite! se dit
Coquelet, elle n'ose m'avouer qu'elle veut devenir ma femme. Il faut
l'encourager.
--Parlez, mon enfant, parlez sans crainte. Au point où nous en sommes,
vous le pouvez.
--Je voulais vous dire que...
--Voyons.
--Vrai, vous désirez que je parle?
--Je vous en supplie, cruelle, ne retardez pas l'instant de mon bonheur.
--Eh bien! s'écria Pierrette en changeant tout à coup de ton, je
voulais vous dire que vous êtes un monstre de m'avoir réveillée si
matin, et qu'il faut que je me venge!
En même temps elle s'approcha de Coquelet, et le pinça de façon à lui
faire pousser une clameur féroce.
Pierrette s'enfuit en riant, et courut se barricader dans sa chambre.
Coquelet sortit pour déposer sa plainte chez le procureur du roi.
IV
TIREZ LA CHEVILLETTE, LA BOBINETTE CHERRA
Frantz entendit tout ce tapage, et sortit de sa mansarde. Il avait
entendu la voix de Pierrette et celle de M. Coquelet qui semblaient se
quereller.
Il voulut connaître les motifs de cette querelle.
M. Coquelet, furieux, transporté, éperdu, refusa de lui répondre. Mlle
Pierrette venait de s'enfuir.
Comment faire?