--Évidemment, se dit le diable, voilà une nonne qui n'est pas faite

comme les autres. J'aurais mis en révolution tout un couvent, rien

qu'avec un seul des moyens que j'ai employés contre elle. Il faut

qu'elle ait un charme secret qui la protége. On dirait qu'un air plus

froid circule autour d'elle, qu'une mystérieuse influence détend les

nerfs, alourdit l'esprit, fatigue le corps. C'est singulier, j'éprouve

comme une espèce d'envie de dormir, poursuivit le diable en se

frottant les yeux; qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que je subirais

l'influence du roman que j'ai été obligé de lire?

En disant ces mots, le diable s'endormit.

Il ne se réveilla qu'à l'heure de matines, au moment où la religieuse

quittait sa cellule pour se rendre à la chapelle. Le diable eut besoin

de se secouer longtemps pour se réveiller; il ne reprit ses esprits

qu'à dix-sept kilomètres de Bruges.

Le diable, tout malin qu'il est, ne s'était point douté de l'adversaire

qu'il attaquait.

Une fois sur la terre, ne pouvant aimer ni être aimée, incapable de

s'associer aux peines et aux joies de l'humanité, morne et décolorée,

la froide fleur du Nénuphar n'avait trouvé d'autre refuge qu'un

couvent. La vie monotone et languissante des religieuses était celle

qui lui convenait. On lui compta comme vertu l'absence de toutes les

vertus. Sœur Nénuphar mourut en état de sainteté; les ursulines de

Bruges poursuivent sa canonisation.

[Illustration]

PRIÈRE

LES FLEURS DU BAL

NOUS sommes les fleurs du bal, les pauvres victimes des fêtes joyeuses.

Nous arrivons timides et modestes, parées de nos charmes seulement, et

il nous faut lutter contre ces fleurs de la terre qu'on appelle les

diamants.

Filles du feu, l'opale, l'améthyste, la turquoise, la topaze,

scintillent à l'éclat des lumières.

Nous autres, filles de l'air et de la rosée, nous n'ouvrons les yeux

que pour regarder la lune et les étoiles. L'atmosphère du bal nous

dessèche et nous brûle; en un quart d'heure nous nous flétrissons.

Jeune fille, pourquoi nous mets-tu dans tes beaux cheveux? Regarde sur

ta toilette, n'y a-t-il pas des fleurs faites de la main des hommes?

des fleurs qui ne redoutent ni la chaleur, ni la poussière, ni les

rayons des lustres, ni le frottement de la foule?

Ne nous conduis pas au bal, jeune fille; laisse tremper nos pieds

flexibles dans ces vases de cristal, nous parfumerons ta demeure,

et quand tu reviendras, pâle, fatiguée, rêveuse, tu nous verras

souriantes, et nous mêlerons de doux songes à ton sommeil.

Ne nous conduis pas au bal, jeune fille.

Mais, hélas! elle ne nous entend pas; nous entourons ses cheveux d'une

fraîche guirlande, nous nous épanouissons sur son sein. Allons, il faut

partir; nous sommes les fleurs du bal, les pauvres victimes des fêtes

joyeuses.

Nos feuilles seront arrachées une à une et on les foulera aux pieds;

avant la fin du bal nous ne tiendrons plus à ces cheveux, cette

ceinture nous laissera tomber. Demain, un grossier valet nous ramassera

et nous jettera dans la rue.

Encore une fois, jeune fille, laisse-nous ici; nous sommes si bien dans

ta chambre virginale!

Tu pars... Prends garde, jeune fille! Fleur vivante du monde, parure

animée du bal, un jour peut-être le monde te foulera aux pieds comme

nous, et te laissera dans la rue.

[Illustration]

[Illustration: MYRTE]

[Illustration: LAURIER]

LE MYRTE & LE LAURIER

ILS vivaient tous les deux à la campagne, le marquis et le colonel.

Vieux tous les deux, goutteux, et, ce qu'il y a de pire, quinteux

tous les deux, ils se faisaient de mutuelles visites; le soir, ils se

réunissaient pour jouer au reversis et se rappeler ensemble leur vie

passée.

Le jour, appuyés tous les deux sur leurs cannes à pomme d'or, ils

faisaient une promenade dans la campagne, lorsque la goutte, le

rhumatisme, le catarrhe et le temps le permettaient. Le marquis aimait

à se diriger du côté d'un certain château situé à quelques portées de

fusil du sien. Il appartenait à la présidente de Z...

Le marquis prétendait que la présidente se mettait derrière sa

jalousie pour le voir passer; ce qui faisait beaucoup rire le colonel,

attendu que le marquis avait près de soixante-dix ans, et que la belle

présidente touchait à la soixantaine.

--Ces vieux troupiers, murmurait le marquis, ça n'a jamais rien compris

à l'amour.

--Ces vieux séducteurs, mâchonnait le colonel, ne veulent pas se

persuader qu'il y a une fin à tout.

Et sur ce thème, ils brodaient une foule de railleries piquantes qu'ils

se décochaient mutuellement. Ces petites escarmouches animaient la

promenade, et donnaient du mordant à la partie de reversis.

Ce marquis, c'était le Myrte; ce colonel, c'était le Laurier. L'un

avait constamment vécu à la cour, l'autre n'avait presque pas quitté

les camps. Ils s'étaient retrouvés après une longue absence, et

quoiqu'on dise que le myrte et le laurier sont frères, le marquis et le

colonel passaient leur temps à se quereller.

Ce soir-là, les deux compagnons étaient encore de plus mauvaise humeur

que de coutume. Le colonel venait de jeter la dame de cœur sur la

table, et le marquis restait sans répondre à son attaque.

Il y a des distractions qui exaspèrent un joueur.

--Eh bien! s'écria le colonel, jouerez-vous?

--Pique! répliqua le marquis.

--Vous renoncez au cœur?

--Pardon, je n'avais pas vu mon jeu; et il ramassa la carte qu'il

venait de laisser tomber.

--Parbleu, marquis, à quoi songez-vous donc? poursuivit le colonel en

ricanant. Est-ce que les beaux yeux de la présidente vous feraient

perdre la raison?

Sans paraître faire attention au ton narquois du Laurier, le Myrte

s'écria:

Je l'aime du plus tendre amour,

Elle m'évite, la cruelle:

Qu'elle soit laissée à son tour,

Et qu'un rival me venge d'elle!

--Bravo! fit le colonel. Le marquis continua:

Que ses pleurs coulent vainement,

Qu'elle tombe aux pieds d'un amant,

Et qu'il soit sourd à sa prière;

Qu'elle éprouve enfin le tourment

D'aimer et de cesser de plaire!

Après qu'il eut achevé, le colonel regarda le marquis d'un air de

compassion.

--Pauvre garçon! fit-il, comme s'il se parlait à lui-même; il se croit

encore à l'ancienne cour, au temps où l'on vivait de madrigaux et de

bouquets à Chloris, où l'on faisait des stances sur la mort du griffon

de la petite baronne, et où l'on soupirait une élégie sur la perruque

envolée de madame la surintendante. Jolie manière de faire l'amour!

En écoutant cette apostrophe, le marquis ne put se contenir.

--Il vous sied bien de parler d'amour, s'écria-t-il, à vous qui n'avez

fait la cour qu'à des bourgeoises des petites villes où vous avez été

en garnison! Vous vous moquez des petits soins et des petits vers,

parce que vous n'avez jamais pu comprendre leur charme, reître, draban,

pandour que vous êtes!

Le colonel s'échauffa.

--Une belle doit se prendre d'assaut comme une citadelle.

--Il n'y a que les attentions délicates qui séduisent la beauté.

--Un front couronné de lauriers n'a qu'à se montrer pour subjuguer les

plus rebelles.

--C'est avec une ceinture de myrte qu'on enlace les amours.

Si un troisième interlocuteur se fût trouvé là, il aurait pu mettre

d'accord les parties belligérantes, en leur faisant voir que le myrte

et le laurier se marient admirablement, qu'ils ne vont guère l'un sans

l'autre, qu'il est aussi rare de voir un brave insensible aux charmes

de la beauté, qu'un sectateur de Vénus ennemi de Bellone, mais le

colonel et le marquis se trouvaient seuls; de plus, le baromètre était

depuis huit jours au variable, les rhumatismes rendaient les deux

adversaires encore plus intraitables. Le colonel proposa un duel au

marquis.

--Sortons! répondit-il aussitôt.

Mais ni l'un ni l'autre ne purent bouger de leurs fauteuils.

Pauvre Myrte! Pauvre Laurier!

Ils sont là tous les deux à se disputer sur leur prééminence, et

pendant ce temps-là le monde les oublie, le monde se moque de leur

système. Le monde n'en est plus depuis bien longtemps au myrte et au

laurier.

La galanterie et la bravoure sont deux qualités passées de mode: le

ridicule en a fait justice.

Pour qui se montrerait-on galant? Pour des femmes qui fument, qui

boivent du grog, qui montent à cheval, qui font de l'escrime et des

romans!

A quoi sert la bravoure? Il n'y a plus de guerres aujourd'hui; on ne

se bat plus en duel; un héros n'est plus qu'un être souverainement

ridicule.

Le règne du myrte et du laurier est passé.

Le marquis et le colonel ne s'en doutaient pas; ils s'étaient retirés

du monde assez à temps pour cela: ils devaient emporter leurs illusions

dans la tombe.

Leur vie, du reste, avait été des plus heureuses.

Aussitôt arrivé sur la terre, le Myrte s'était incarné dans la personne

d'un marquis.

On le vit à la cour, leste, pimpant, spirituel, galant, le premier des

hommes dans l'art difficile de l'acrostiche et du bout-rimé.

Il apprit à broder au métier, à parfiler et à faire les découpures.

Il passait sa journée à écrire des billets doux et à rimer des épîtres

amoureuses.

Il eut des succès à n'en plus finir.

Le Laurier, comme de raison, choisit une carrière tout à fait opposée.

En passant sur le Pont-Neuf, il suivit un raccoleur qui l'engagea au

service du roi de France.

Il fit campagne avec le prince de Soubise, et prit Port-Mahon au son

des violons du maréchal de Richelieu.

Il se retira avec le brevet de colonel.

Pendant toute la durée de sa carrière militaire, il mena l'amour

tambour battant, mèche allumée, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir autant

de succès que son camarade le Myrte.

Aussi ne pouvait-il souffrir les airs de supériorité que ce dernier se

donnait de temps en temps, et qui faisaient naître entre eux des sujets

de querelles sans cesse renaissants.

La discussion que nous venons de raconter avait été beaucoup trop loin

pour qu'il fût possible qu'elle en restât là. Une fois assis ou plutôt

cloués sur leurs fauteuils, ils se regardèrent comme deux chiens de

faïence, d'autres diraient comme deux lions. Enfin, le marquis toussa

et reprit ensuite:

--Ah! c'était là le bon temps! Il voulut continuer, mais un violent

accès de toux lui coupa la parole.

Le colonel profita de ce moment de répit pour bourrer son nez de tabac,

tout en faisant voir, par de nombreux signes de tête, qu'il approuvait

l'exclamation finale de son interlocuteur.

--Mon cher ami, fit-il après un moment de silence en s'adressant au

marquis, savez-vous une chose?

--Quoi donc?

--C'est que nous ferions bien de songer dès à présent à la retraite.

La guerre et la galanterie ont fait leur temps; la jeunesse méprise

les feux de Vénus aussi bien que les jeux de Mars; on vous traite de

papillon et moi d'invalide. Il faut savoir se retirer à propos. L'art

des retraites est peut-être le plus difficile de tous. Notre passage

sur la terre n'aura pas été sans charme, si nous savons nous préserver

de l'ennui des derniers moments; retournons chez notre excellente amie

la Fée aux Fleurs.

--Mais vous n'y songez pas!

--Au contraire, je ne songe qu'à cela.

--Et la présidente?

Le colonel ne put s'empêcher de rire à gorge déployée.

--Palsambleu! s'écria le marquis.

--Tout beau, ne vous fâchez pas, répondit le colonel en continuant à

rire.

--Vous me rendrez raison, s'écria le marquis en montrant son blason.

--Quand vous voudrez, riposta fièrement le colonel à l'attaque de son

compagnon.

--Insolent!

--Fat!

Nous avons oublié de vous dire que le blason du marquis consistait en

une branche de myrte tenue par un Amour et écartelée d'une écharpe

de soie. Les armoiries du colonel, car il avait aussi ses armoiries,

consistaient en un bouclier ombragé de laurier, passé dans une main à

gantelet de fer. Ils juraient assez volontiers, l'un par son blason,

l'autre par ses armoiries.

Le Myrte et le Laurier allaient se prendre aux cheveux; mais, cette

fois, ce fut un violent accès de toux qui les retint cloués sur leurs

sièges. Un catarrhe épargna à l'humanité une nouvelle et terrible

tragédie.

Ce fut le Myrte qui recouvra le premier la parole.

--Je vous trouve singulier, fit-il, d'avoir l'air de mettre en doute

mes succès, moi, la fleur des marquis de mon temps!

--Il vous sied bien, riposta le Laurier, de me menacer, moi, le foudre

de guerre de mon époque!

--Foudre éteint!

--Fleur fanée!

Plus irrités que jamais, ils firent une dernière et suprême tentative

pour se joindre. Cet effort violent les emporta. Sans doute, un

vaisseau se brisa dans leur poitrine; ils expirèrent à la fois. Le

Myrte, à ses derniers moments, garda ses prétentions d'homme à bonnes

fortunes; le Laurier mourut comme il avait vécu, le poing sur la hanche.

[Illustration]

[Illustration: CHÈVREFEUILLE]

CHEVRETTE LA CHEVRIÈRE

I

LE PRINCE CHARMANT

LE prince Charmant se promenant un jour dans la campagne avec son

précepteur, rencontra une jeune chevrière.

Elle avait les yeux noirs, les cheveux noirs, la démarche vive, la

physionomie piquante, et par-dessus tout, un petit air piquant et

timide à la fois qui lui donnait un certain air de ressemblance avec le

joli animal dont elle portait le nom.

Elle s'appelait Chevrette et gardait les chèvres dans les environs.

--Olifour! dit le prince à son précepteur.

--Plaît-il, Altesse? répondit celui-ci.

--Tu vois bien cette jeune fille?

--Parfaitement.

--Comment la trouves-tu?

--Je la trouve comme vous voudrez.

--Je la trouve adorable.

--Adorable.

--J'ai, de plus, formé un projet que je trouve excellent.

--Excellent.

--Je veux la prendre pour femme.

Olifour ne put s'empêcher de se récrier:

--Mais que penseront vos aïeux, que diront votre père et votre mère,

et vos sujets, et la terre, et le ciel, et les dieux, et les hommes?

D'ailleurs, votre mère refusera son consentement.

--C'est ce que nous verrons.

--Vous n'êtes pas majeur.

--Qu'importe!

--Vous ne réussirez pas.

--Tu vas voir.

II

UNE MÈRE ÉPLORÉE

La reine s'arrachait les cheveux et versait un torrent de larmes.

Le prince Charmant venait de lui faire part de ses intentions au sujet

de Chevrette.

Sa mère s'était roulée à ses pieds, l'avait supplié de renoncer à un

dessein qui ne pouvait manquer de causer sa mort. Le prince Charmant

avait résisté à toutes les instances.

--Quelle fermeté! pensait Olifour, qui assistait à cette scène; c'est

pourtant moi qui l'ai élevé!

La reine alla jusqu'à menacer son fils de sa malédiction. Alors le

prince Charmant se roula par terre à son tour, déchira ses poils

follets, mit son cafetan en lambeaux, et déclara que puisqu'on lui

refusait celle qu'il aimait, il prenait la résolution immuable de

mourir de consomption avant six mois.

--Non, mon fils, non, tu ne mourras pas! s'écria la reine éperdue;

conserve-toi à notre amour et à l'admiration de tes peuples. Allez,

Olifour, allez chercher Chevrette; je veux que mon fils l'épouse à

l'instant.

--Quel machiavélisme! pensa de nouveau Olifour; comme sa ruse a réussi!

Quel élève j'ai fait là!

Il alla chercher Chevrette.

III

CHEVRETTE A LA COUR

Chevrette aurait autant aimé ne pas épouser le prince Charmant et

rester chevrière; mais ses parents étaient pauvres, avides de trésors,

il fallut se résigner.

Une fois à la cour, elle ne put s'empêcher de reconnaître que le prince

Charmant était un sot, et son précepteur Olifour un imbécile.

Quant au roi et à la reine, c'étaient de bonnes gens qui n'y voyaient

pas plus loin que le bout du nez de leur fils.

Chevrette s'ennuyait donc beaucoup. Elle aurait voulu sauter, courir,

gambader dans la campagne. L'étiquette la rendait malheureuse.

Elle commettait à chaque instant les erreurs de cérémonial les

plus grossières. C'est ainsi qu'à la réception de l'ambassadeur de

l'empereur Parapaphignolle, elle lui embrassa le côté gauche de la

moustache au lieu du côté droit. L'empereur de Parapaphignolle,

exaspéré de cet outrage fait à son envoyé, ne parlait de rien moins que

de mettre à feu et à sang les États du prince Charmant. On eut beaucoup

de peine à lui faire entendre raison et à arranger la chose.

Ce n'est pas que Chevrette manquât de leçons: son mari lui faisait

chaque jour un cours d'étiquette qui durait trois heures; mais

Chevrette, après cela, descendait au jardin, et oubliait les leçons

du prince Charmant en jouant avec une petite chèvre qui la suivait au

moindre signe, sur la simple présentation d'une tige de fleurs.

Voyant tant d'indocilité et une ignorance qui pouvait compromettre

l'avenir de la monarchie, le conseil des ministres décida que Chevrette

serait confiée à Olifour, qui se chargerait de compléter son éducation.

Le conseil des ministres déclara nettement à Olifour que si dans trois

mois la princesse, interrogée dans un examen public, ne parvenait pas à

résoudre toutes les difficultés du cérémonial et de l'étiquette, on lui

trancherait la tête, à lui Olifour.

IV

CE QUI SAUVA OLIFOUR

Ce fut la fuite de Chevrette, qui disparut le soir même où on lui

signifia la décision des ministres.

V

CE QUI LE PERDIT

Ce fut la joie imprudente qu'il montra en apprenant la fuite de la

princesse.

Le prince Charmant en fut instruit par des envieux que depuis longtemps

le savoir d'Olifour offusquait, et sur le rapport de ces gens, il lui

fit trancher la tête.

VI

LA PROPOSITION D'UN BON PERE

Cependant le roi ne comprenait rien au désespoir de son fils. Pour

remplacer Chevrette, il lui offrit de lui faire épouser toutes les

chevrières de son royaume.

Le prince Charmant refusa, et déclara qu'il ne lui restait plus qu'à

mourir de consomption, ainsi qu'il en avait formé le projet, si l'on ne

parvenait à découvrir la retraite de Chevrette.

Tous les efforts tentés dans ce but étaient superflus.

La reine alla consulter la fée qui avait présidé à la naissance de

son fils, espérant bien qu'elle ne voudrait pas laisser mourir de

consomption un prince qu'elle avait accablé des dons les plus précieux

du corps et de l'esprit.

La fée écouta la reine et voulut la consoler. Elle lui fit part de

ce qui s'était passé dans le royaume des Fleurs et lui apprit que

Chevrette n'était autre chose que le Chèvrefeuille, qui s'était incarné

dans le corps d'une jeune et jolie chevrière.

--Vous concevez que la fleur du chèvrefeuille est trop sauvage, trop

simple, trop capricieuse même, pour vivre à la cour. Laissez-la aux

champs avec ses chèvres, et dites à votre fils que je lui ménage une

jolie petite princesse dont il me dira des nouvelles.

La reine raconta à son fils la conversation qu'elle venait d'avoir avec

la fée. La petite princesse le fit réfléchir, et il promit à sa mère de

ne pas mourir de consomption.

--Voilà une singulière histoire néanmoins, pensa-t-il, et c'est grand

dommage que j'aie fait trancher la tête à Olifour: nous en aurions bien

ri tous les deux!

VII

FIN

En quittant la cour, Chevrette se demanda ce qu'elle allait faire.

--Parbleu! se dit-elle, je garderai encore les chèvres.

Mais où trouver un troupeau? Elle se dirigea du côté de la chaumière de

ses parents.

La chaumière appartenait à de nouveaux propriétaires.

Depuis le mariage de leur fille, le père et la mère de Chevrette

avaient trouvé indigne d'eux le métier de paysans.

Ils s'étaient rendus à la ville voisine, où ils habitaient un riche

palais.

Voilà Chevrette bien embarrassée.

--Si je retourne à la ville, pensa-t-elle, le prince Charmant me fera

saisir par ses gardes, et je serai obligée de retourner à la cour, où

l'ennui me tuera.

Si je reste cachée à la campagne, comment ferai-je pour vivre?

Elle était au milieu de ces perplexités lorsqu'un joyeux bêlement se

fit entendre derrière elle.

C'était sa chèvre, sa chèvre favorite qu'elle avait emmenée avec elle à

la cour, et qui, la voyant partie, s'était échappée du palais pour la

suivre.

Elle oublia un moment la fâcheuse situation dans laquelle elle se

trouvait pour recevoir les caresses de sa chèvre. Le fidèle animal

sautait, gambadait autour de sa maîtresse, et venait de temps en temps

frotter son joli museau contre le sein de la chevrière.

--Tu m'aimes bien, lui disait-elle, ma pauvre chèvre, tu es heureuse de

me revoir; hélas! je n'ai rien à te donner, pas même un brin de luzerne

ni un petit toit pour te mettre le soir à l'abri du loup.

Comme elle prononçait ces paroles, elle entendit quelqu'un qui

s'écriait:--Oh ciel!

Celui qui parlait ainsi était un jeune chevrier nommé Jasmin. Il errait

dans les bois, triste et désolé, parce qu'il avait perdu Chevrette

qu'il aimait.

Mais Chevrette ne le savait pas.

En le voyant elle se sentit rassurée; elle l'appela:--Jasmin! Jasmin!

Il s'approcha et elle lui raconta son malheur. Jasmin, à son tour, lui

parla en pleurant de tout ce qu'il avait souffert pendant son absence.

Chevrette essuya ses larmes, et lui dit de se consoler: si elle avait

su son amour, jamais elle n'eût consenti à épouser le prince Charmant.

Le chevrier suivit le conseil de la chevrière. Il essuya ses larmes et

se consola. Chevrette lui permit de la suivre au fond de la forêt; ils

vécurent heureux, chevrier et chevrière, Jasmin et Chèvrefeuille, mais

après s'être mariés.

[Illustration]

[Illustration: CAMÉLIA]

LES REGRETS DU CAMÉLIA

I

IMPÉRIA

IL n'était bruit dans Venise que des attraits de la comtesse Impéria.

Sa beauté fière et majestueuse frappait tout le monde d'admiration; son

teint d'un blanc velouté, nuancé d'une légère teinte rose, était un

objet d'envie pour toutes les dames de Venise. L'élite de la noblesse

l'entourait d'une cour brillante et nombreuse. Le glorieux époux de la

mer, le doge lui-même, avait dit, le jour de son couronnement, que s'il

avait été libre de son choix, ce n'est pas l'Adriatique qui aurait

reçu son anneau de fiançailles.

Les gondoliers de Venise admiraient sa beauté, et le soir sur la

grève, lorsque l'improvisateur, récitant les strophes de la _Jérusalem

délivrée_, parlait au peuple d'Armide, de Clorinde et d'Herminie, il

s'écriait, dans un transport d'enthousiasme, qu'elles étaient belles

comme la comtesse Impéria.

Elle recevait tous les hommages indistinctement; tout seigneur était

admis auprès d'elle, sans qu'elle eût l'air d'écouter celui-ci d'une

oreille plus favorable que celui-là. Tant de vertu unie à tant de

beauté faisait de la comtesse une exception, et la rendait célèbre dans

toute l'Italie.

Ce devait être un grand triomphe que de dompter ce cœur rebelle; aussi

l'émulation de la jeunesse vénitienne était-elle vivement excitée;

l'époux de la belle Impéria aurait tant et de si redoutables rivaux à

vaincre!

On commençait à croire, à Venise, que la comtesse renonçait

définitivement au mariage, lorsqu'on apprit qu'elle avait fait un

choix.

II

STENIO

C'était un des plus jeunes, un des plus nobles, un des plus riches, un

des plus aimables cavaliers de Venise.

Son bonheur parut si mérité, qu'il fit taire la jalousie.

Pour connaître les sentiments dont Stenio était animé, il nous suffira

de jeter les yeux sur la lettre suivante qu'il écrivit, la veille de

son mariage, à son ami d'enfance Paolo:

«CHER AMI,

«Elle a consenti à me donner sa main. Comprends-tu ma joie, Paolo?

elle m'aime!

«Il y a des moments où je doute encore de mon bonheur. Je me dis

quelquefois: Non, cela n'est pas possible; cette noble et fière

créature ne peut aimer un mortel. Et cependant pourquoi m'aurait-elle

choisi? Quel motif l'aurait forcée m'aliéner cette liberté à laquelle

elle tenait tant, si ce n'est l'amour?

«Tu me connais, Paolo, tu sais que ma seule ambition a toujours été

de posséder le cœur d'une femme, d'y régner sans contrainte, sans

partage, d'échanger mon âme avec la sienne, de vivre des élans d'une

mutuelle sympathie. Ce rêve sur la terre, je le réaliserai; Dieu n'a

pas voulu que la beauté fût un don stérile: à celles qu'il a choisies

pour faire naître les flammes de la passion, il a donné un cœur pour

les comprendre.

«Remercie le ciel, Paolo, il a exaucé les vœux de ton ami.

«STENIO.»

III

RÉPONSE DE PAOLO

«Prends garde à toi, tu es poète!»

IV

APRÈS LE MARIAGE

Nous ne dirons rien des noces de Stenio et d'Impéria; Venise en a

conservé le souvenir. Qu'il nous suffise d'apprendre qu'elles furent

dignes des deux époux.

Stenio emmena sa femme à la campagne.

Il voulait passer ces premiers mois de la lune de miel, si charmants et

si doux, sous les arbres, au chant des oiseaux, au murmure des brises,

au parfum des fleurs, au milieu de la solitude.

--N'est-ce pas que nous sommes heureux? avait-il dit à sa femme.

Comme celle-ci avait répondu par un soupir, Stenio se sentit le plus

heureux des hommes. Le soir même, il partit avec Impéria pour sa villa.

V

VILLÉGIATURE

Il se trouva, au bout de quinze jours, que la belle Impéria trouva la

campagne monotone.

Après quelques tours de promenade sous les grands marronniers, elle se

trouvait tout de suite fatiguée.

Les fleurs animées - Tome 1 · 第 6 / 11 段