la prétention de refaire l'histoire de Narcisse. Les Grecs avaient
représenté l'égoïsme sous les traits d'un homme, les pêcheurs
siciliens en ont fait une femme. Le lecteur choisira entre les deux
versions celle qui convient le mieux à ses sympathies.
Le besoin de vérité qui doit dominer chez un écrivain, traitant
de matières aussi graves que celles contenues dans cet ouvrage,
nous fait un devoir de déclarer que les pêcheurs, dont nous avons
emprunté le récit, se sont trompés en ce qui touche les motifs de la
disparition subite de Narcissa.
La fleur appelée Narcisse s'était incarnée dans la jeune Sicilienne.
Frappée des inconvénients qui pouvaient résulter pour les hommes du
séjour parmi eux d'une femme d'un caractère si dangereux, la Fée aux
Fleurs avait rappelé de force le Narcisse auprès d'elle.
(_Note de l'auteur._)
AUBADE
LA PREMIÈRE FLEUR
LE matin est venu: levez-vous, jeunes filles; allez cueillir la fleur
de mai, la première fleur.
Cachez-la dans votre sein, et conservez-la précieusement: elle porte
bonheur pour le reste de l'année.
Celle que je cueillerai, Madeleine, je te la donnerai, et tu la mettras
dans tes cheveux.
La première fleur, ce n'est ni la primevère, ni la pervenche, ni
l'hyacinthe, ni la violette, ni le muguet.
Ce n'est pas celle qui fleurit la première, selon l'ordre des saisons;
c'est celle qui s'offre la première à votre vue, celle que vous
présente le hasard.
L'année passée, ce fut la violette qui m'annonça le retour du
printemps; cette année, c'est la rose. Qui me dira quelle fleur me
signalera le printemps prochain?
Qu'importe!
Qui que tu sois, première fleur, tout le monde t'aime et t'accueille
avec joie. Qui a jamais pu te regarder sans sentir ses yeux humides de
larmes?
Il semble, en te voyant, que la jeunesse de notre cœur va recommencer
avec la jeunesse de l'année, que notre âme va s'épanouir comme la
corolle des fleurs, que nos sentiments vont reverdir comme leurs
feuilles!
Première fleur que l'on trouve sur la route un jour de mai, tu es
l'espérance, tu es l'illusion, tu nous fais croire à la possibilité de
revenir sur le passé.
Quand on rencontre, à certains jours, à certaines heures, l'objet
d'un culte ancien, le cœur retourne en arrière, franchit en un moment
d'immenses intervalles, et s'imagine avoir renoué la chaîne des temps.
On croit recommencer une nouvelle carrière; mais bientôt le cœur,
épuisé de fatigue, revient à son point de départ et reste immobile.
Ainsi, la vue de la première fleur ressuscite en nous un monde de
pensées ensevelies. Elles s'éveillent, elles secouent leurs blanches
ailes, elles s'envolent joyeuses: on dirait qu'elles vont nous
entraîner loin, bien loin, vers le pays de notre jeunesse.
Hélas! la première fleur du printemps s'est à peine flétrie, que déjà
nos illusions ralentissent leur vol: elles retombent sur la terre;
leurs ailes fragiles se sont brisées.
Sois bénie cependant, première fleur, sois bénie pour cette heure
d'enivrement fugitif que tu nous donnes. Croire une minute qu'on a
vingt ans, qu'on aime, qu'on est heureux, n'est-ce pas vivre des années?
Le matin est venu: levez-vous, jeunes filles; allez cueillir la fleur
de mai, la première fleur.
Cachez-la dans votre sein, et conservez-la précieusement: elle porte
bonheur pour le reste de l'année.
Voici celle que j'ai cueillie, Madeleine; respire son parfum, et
mets-la dans tes cheveux.
[Illustration: VIOLETTE]
GRAVE CONFLIT
A PROPOS DE LA VIOLETTE
ENTRE LA FÉE AUX FLEURS
ET
UNE ACADÉMIE QUI DÉSIRE GARDER L'ANONYME
I
UNE LECTURE DANS LES BOIS
LA Fée aux Fleurs avait établi son domicile sur la terre, autant pour
fuir un lieu qui lui rappelait des souvenirs désagréables, que pour
être plus à portée de surveiller de près les actions de mesdames les
Fleurs.
Chaque jour lui apportait un nouveau chagrin, un nouveau sujet de
mécontentement.
La Rose était son enfant de prédilection, sa fille chérie. La vie
qu'elle lui avait vu mener remplissait l'âme de la Fée d'une amère
douleur!
Elle n'avait pas, non plus, à se féliciter du sort du Lis, de la
Tulipe, du Bleuet, du Coquelicot, de la Pensée, et d'une foule d'autres
fleurs dont on trouvera les aventures dans le courant de cet ouvrage.
Si sa vengeance paraissait certaine, son cœur de mère était déchiré.
Parmi les fleurs, les unes étaient malheureuses parce qu'elles
restaient fidèles à leur caractère; les autres, au contraire, parce
qu'elles voulaient en changer.
C'est ainsi que la Violette courait à sa perte. Le jour même, la Fée
l'avait rencontrée dans un somptueux équipage, étincelante d'or, de
soie et de pierreries.
La Violette avait renoncé à l'obscurité.
Pour secouer la tristesse que cette vue lui avait causée, la Fée aux
Fleurs sortit de la ville et prit le chemin de la campagne, vêtue à
la façon d'une femme de conseiller, et menant après elle un petit
domestique joufflu qui portait son parasol et son coqueluchon.
A l'entrée d'un petit bois, elle congédia son domestique, et pénétra
sous les arbres, pour y goûter en paix la fraîcheur et le plaisir d'une
lecture solitaire.
Le livre qu'elle tenait à la main était une histoire complète des
fleurs.
Cette lecture plaisait beaucoup à la Fée, qui y trouvait ample matière
à moquerie touchant les bourdes que les hommes débitaient gravement, à
propos des fleurs et de leur origine.
Elle en était, pour le moment, à l'histoire de la Violette.
La Violette, disait l'auteur du livre en question, est fille d'Atlas.
Cette jeune nymphe, poursuivie par Apollon, allait devenir la
proie de ce don Juan, lorsque les dieux, touchés de son sort, la
métamorphosèrent en violette.
C'est le moyen ordinaire employé par les dieux pour déjouer les projets
galants d'Apollon. L'imagination féconde de Jupiter devrait bien, de
temps en temps, inventer un nouveau procédé.
La Fée laissa tomber le livre et s'assit sur le gazon pour rire plus à
son aise. Le fait est que, debout, elle était obligée de se tenir les
côtes.
Ces auteurs, dit-elle, sont vraiment des gens cocasses. Où diable
ont-ils pris que la Violette est fille d'Atlas et nymphe de son
métier? tandis que son père s'appelait tout simplement Jérôme, et
qu'elle exerçait la profession de couturière au bourg, sous le nom de
Marcelle.
Je ne puis décemment pas laisser s'accréditer plus longtemps de
semblables erreurs, continua la Fée; il est temps de rétablir les
faits, et elle rentra dans sa maison pour travailler au mémoire suivant
qu'elle adressa à l'Académie.
II
MÉMOIRE TOUCHANT L'ORIGINE DE LA VIOLETTE
MESSIEURS LES ACADÉMICIENS,
S'il est une science qui mérite de fixer l'attention des hommes et
des savants, c'est, à coup sûr, celle qui se rattache à l'origine des
fleurs.
Cette science est aujourd'hui obscurcie par les ténèbres de
l'ignorance; une foule de notions fausses sont répandues: si on ne
s'empressait de prendre ces précautions, le mal serait bientôt sans
remède.
Il est du devoir d'un corps aussi respectable, aussi illustre, aussi
éclairé que celui auquel j'ai l'honneur de m'adresser, de populariser,
de répandre, de sanctionner les grandes vérités historiques,
politiques, philosophiques et autres. C'est donc avec confiance que
je m'adresse à l'Académie, persuadée d'avance qu'elle accordera à mes
rectifications toute l'attention dont elles sont dignes à tous les
égards.
Qu'il me soit permis, avant d'entrer en matière, de soumettre à la
docte assemblée quelques réflexions générales qui me paraissent
indispensables pour...
III
INTERRUPTION
Nous croyons devoir prendre la liberté de supprimer ces réflexions
générales; comme la forme adoptée par la Fée pourrait produire à
la longue une impression fort peu récréative sur le lecteur, nous
remplaçons la partie du mémoire qui donne l'historique exact de la
Violette par un récit simple et animé. Notre intention avait d'abord
été d'employer à cet effet le langage des dieux, autrement dit la
poésie, mais n'ayant pas notre dictionnaire de rimes sous la main, nous
nous contenterons d'une honnête prose.
IV
MARCELLE
C'était jour de fête. Toutes les jeunes filles du bourg sortaient de
leur demeure en beaux déshabillés.
Les unes allaient se promener dans la campagne, les autres accouraient
aux sons du tambourin, donnant le gai signal de la danse.
Toutes songeaient à rire, à folâtrer, à s'amuser et à paraître belles.
Une seule restait enfermée chez elle: c'était Marcelle, la jolie fille
à Jérôme le jardinier.
--Viens avec nous, Marcelle, lui criaient ses compagnes en passant:
l'air est embaumé de la douce senteur de l'arbre aux prunelles, le ciel
est bleu; viens avec nous à la danse de mai.
Marcelle secouait la tête doucement, et si quelque jeune garçon
voulait lui jeter un bouquet, elle fermait ses volets et se mettait à
travailler de plus belle.
Comme tout est propre et reluisant dans la chambre de Marcelle! on
dirait qu'elle a communiqué sa grâce virginale à tous les objets qui
l'entourent. Voilà son lit avec sa courte-pointe à franges blanches,
l'armoire de noyer, la chaise de paille, le rouet de sa mère, l'étroit
miroir fixé contre le mur, le bénitier, et l'image de la Vierge qui
veille sur elle quand elle s'endort.
Si Marcelle travaille un jour de fête, ce n'est pas par avarice, au
moins, ni par coquetterie: son aiguille se meut pour le pauvre. Aussi,
comme elle va et vient avec rapidité, comme elle est agile et vive!
Demain la vieille Jacqueline aura un casaquin bien ample, bien chaud,
pour préserver ses membres usés et affaiblis des atteintes de la bise.
En faisant aller son aiguille, Marcelle chante sa chanson favorite:
Je voudrais être petite fleur.
Si j'étais petite fleur, je choisirais un endroit écarté dans la mousse,
Un endroit écarté au bord de l'eau,
Et cachée dans l'herbe, je passerais ma vie à regarder le ciel.
Cette chanson a encore bien d'autres couplets, mais c'étaient ceux-là
que préférait Marcelle.
Vers le soir, elle descendit dans son jardin, un jardin plein de beaux
arbres, de belles fleurs, d'eaux murmurantes et de hautes touffes
d'herbe.
C'était le père Jérôme, le vieux jardinier du château, qui cultivait
ce jardin, sa seule distraction et celle de sa fille; aussi fallait-il
voir comme les fleurs se mariaient harmonieusement aux arbustes,
quelles gracieuses formes prenaient les rameaux, et comme le gazon se
courbait mollement sous les pas!
La Fée aux Fleurs aimait beaucoup le père Jérôme; elle venait souvent
dans son jardin et elle le regardait travailler, bêcher la terre,
tailler ses arbres, émonder ses fleurs; prenant plaisir à essuyer de
temps en temps, du bout de son aile, la sueur tombant du front du
vieillard.
Ce jour-là, elle était venue visiter le jardin du père Jérôme. Lorsque
sa fille descendit dans le jardin, la Fée avait l'œil fixé sur le
calice d'une reine-marguerite.
Il lui prit fantaisie de regarder au fond du cœur de Marcelle: calice
pour calice, le cœur de la jeune fille était aussi pur.
L'écho apportait cependant au milieu de la solitude le son du
tambourin, les cris joyeux des jeunes filles, toutes les harmonies,
tous les parfums, tous les désirs d'une belle fin de journée de
printemps.
Marcelle s'était assise sur l'herbe, et elle ne songeait qu'au bonheur
qu'éprouverait, le lendemain, la vieille Jacqueline.
En voyant tant d'innocence et de candeur, la Fée aux Fleurs se sentit
attendrie.
Pauvre fille du peuple! dit-elle; pure comme la neige des glaciers,
bonne comme la nature, ta seule institutrice; belle comme l'innocence,
parfumée de chasteté et de modestie, qui te préservera des tentatives
des riches et des méchants? qui te sauvera des piéges où sont tombées
tant de tes compagnes?
Sans se douter du monologue dont elle était le sujet, Marcelle, les
yeux fixés au ciel, murmurait son refrain habituel:
Je voudrais être petite fleur.
Si j'étais petite fleur, je choisirais un endroit écarté dans la mousse,
Un endroit écarté au bord de l'eau,
Et cachée dans l'herbe, je passerais ma vie à regarder le ciel.
La Fée aux Fleurs voulut exaucer cette prière: elle étendit sa baguette
sur Marcelle.
Aussitôt elle disparut sous un voile de feuilles, et, à la place où
elle était, apparut une fleur dont les feuilles étaient couvertes des
perles de la rosée; on eût dit des larmes dans un œil bleu.
C'était Marcelle qui disait adieu à son père.
La Violette, c'est la fille du peuple, c'est avec son dévouement, sa
candeur, sa pureté, sa modestie, que la Fée aux Fleurs a composé le
parfum de la violette.
V
RÉPONSE DE L'ACADÉMIE AU MÉMOIRE SUSMENTIONNÉ
--EXTRAIT DU REGISTRE DES DÉLIBÉRATIONS--
Ce... du mois de... année... l'Académie de... réunie dans le local
ordinaire de ses séances, a écouté les conclusions du rapport de
l'illustre poète Jacobus au sujet de l'origine de la Violette.
Ces conclusions portent:
1º Qu'on ne doit ajouter qu'une foi médiocre aux renseignements fournis
à la science par des êtres dont l'existence est aussi peu prouvée que
celle des fées;
2º Qu'on ne peut donner sur toutes choses que des détails apocryphes,
quand on est apocryphe soi-même;
3º Que les témoignages des siècles s'accordent à démontrer que les
fleurs ont toutes une origine essentiellement mythologique.
En conséquence,
L'Académie déclare que la Violette lui semble plus que jamais fille
d'Atlas.
Elle affirme, en outre, sur son âme et sur sa conscience, devant Dieu
et devant les hommes, que la fille d'Atlas était nymphe de naissance,
et que les dieux, pour la soustraire aux poursuites d'Apollon, la
changèrent en violette.
VI
APARTÉ
Il est certain que le poète Jacobus commet une grossière erreur, et que
la version de la Fée aux Fleurs est la seule bonne, la seule véritable.
Ceci n'est qu'un monument de plus de l'ineptie des corps savants en
général, et des académies en particulier.
VII
LA VIOLETTE DEVENUE FEMME
Pour nous et pour les esprits avancés, il reste donc bien constaté que
la Fée aux Fleurs a seule raison.
Les personnes qui ont suivi, avec toute l'attention que comporte une
besogne aussi grave et aussi importante, le fil de ce récit, n'ont
point oublié qu'il a été question au commencement de l'apparition de la
Violette dans un somptueux équipage, dans tout l'éclat de la toilette
et du luxe.
Qu'a-t-elle fait de sa modestie première? Comment la fille du peuple
est-elle devenue grande dame?
O Marcelle! devais-tu nous tromper ainsi en reparaissant sur la terre
sous ton ancienne forme!
De tous les changements dont la Fée aux Fleurs a été le témoin, c'est
le tien qui lui a été le plus sensible.
Ne nous hâtons pas cependant de condamner Marcelle.
Il lui est arrivé la même chose qu'à tant d'autres de ses compagnes qui
manquent d'expérience.
On est jeune, on est belle, on est femme, on entend deux voix qui
chantent dans votre cœur.
L'une vous dit: Reste dans le pré à côté de la touffe d'herbe, sur
le bord du ruisseau où le ciel te fit naître: le bonheur est dans
l'obscurité.
L'autre murmure à votre oreille: La beauté et la jeunesse sont deux
présents du ciel; malheur à l'avare qui les enfouit. Le ruisseau ne
retient aucune image, la touffe d'herbe ne garde aucun parfum, le
bonheur est parmi les hommes.
Longtemps l'âme flotte indécise, elle écoute les deux concerts: bientôt
l'une des deux voix s'efface, l'autre continue à se faire entendre:
c'est celle qui vante le bruit, l'éclat, les plaisirs du monde; il faut
bien finir par l'écouter.
Alors on se lance dans le tourbillon des fêtes, des spectacles; on est
d'autant plus adulée, plus recherchée, que le fond du caractère forme
un piquant contraste avec la vie que l'on mène.
Un moment on peut se croire heureuse.
Mais bientôt survient le désenchantement, et avec lui le dégoût, la
fatigue, le dédain.
Au milieu de toutes les joies extérieures, on éprouve le regret de
l'ancienne existence, et le remords de celle qui est devenue votre
partage.
Ne vous est-il jamais arrivé de voir, dans l'entraînement du bal,
s'étendre subitement sur un front jeune et brillant un voile de
tristesse, et de beaux yeux se détourner dans l'ombre pour pleurer?
Voulez-vous savoir ce qui cause cette tristesse, ce qui fait couler ces
larmes?
C'est le regret de l'innocence perdue, c'est le souvenir de la douce
obscurité d'autrefois.
VIII
UNE LARME DE FÉE
Les lumières qui éclairaient le château qu'habite Marcelle se sont
éteintes depuis longtemps; les étoiles vont bientôt pâlir, le
rossignol du bord de l'eau se hâte d'achever sa mélodieuse cavatine:
c'est l'heure où la Fée aux Fleurs s'apprête à fermer les yeux des
Belles-de-Nuit.
Elle s'avance d'un pied léger, pour ne pas troubler le sommeil qui
commence à les gagner. Tout à coup elle s'arrête.
Un bruit inaccoutumé se fait entendre: des plaintes, des sanglots, puis
l'écho affaibli d'une chanson mélancolique.
La Fée prête l'oreille; elle se dirige vers l'endroit d'où part le
bruit. Est-ce le vent qui gémit dans un massif de trembles, ou la
source qui pleure en quittant les flancs protecteurs du rocher?
Aucun vent ne ride la cime des arbres, la mousse empêche d'entendre le
bruit de la source.
C'est une femme qui pleure, la Fée l'a reconnue.
C'est Marcelle qui a quitté son lit de soie et de duvet pour descendre
dans la plaine.
Le sommeil a fui ses paupières, ou ne lui fait voir que des songes
pleins de tristesse; elle souffre, ses yeux sont inondés de larmes.
Elle songe au temps où elle était violette, où elle se réveillait toute
frissonnante sous les frais baisers de la rosée.
Elle chante comme autrefois:
Je voudrais être petite fleur.
Il y a des voix qui touchent, des accents qui ne mentent pas.
En écoutant Marcelle, la Fée, qui volait au-dessus de sa tête, se
sentit attendrie; en la voyant si belle et si malheureuse, elle pleura.
Une de ses larmes tomba sur le front brûlant de Marcelle.
Aussitôt sa métamorphose s'opéra.
La Fée avait exaucé une seconde fois la prière contenue dans sa chanson.
Le lendemain, on fit chercher Marcelle de tous les côtés; personne ne
put donner de ses nouvelles.
Seulement, à la place où elle avait coutume de s'asseoir chaque nuit,
on trouva une magnifique violette cachée sous le gazon.
Sa beauté ne sautait point aux yeux, mais elle se trahissait par son
parfum.
Pour rendre à Marcelle sa forme première, il avait suffi d'une chose:
Le repentir.
[Illustration]
CANZONE
LA FLEUR D'OUBLI
IL faut fuir la fleur d'oubli, il ne faut pas se laisser prendre à son
parfum décevant.
Elle est belle et souriante, elle vous regarde avec des yeux doux;
elle semble vous appeler et vous dire: «Viens, je suis ton ami, je te
consolerai.»
Connaissez-vous Ulric le chasseur? Il a cueilli la fleur d'oubli.
D'abord, un calme profond a succédé à ses tourments; il a pu regarder
sans trouble celle qui le faisait tant souffrir.
Ulric s'est lassé de son indifférence, et il a voulu aimer encore; mais
il avait cueilli la fleur d'oubli.
On n'aime plus jamais quand on a oublié une fois.
Ulric erre dans les bois; il se promène dans la plaine, il gravit la
montagne, il demande à l'oiseau du bocage, à la fleur du sillon, à la
source de la montagne, pourquoi lui seul ne peut plus aimer. L'oiseau,
la fleur, la source lui répondent: «Tu as cueilli la fleur d'oubli.»
Le chasseur regrette le temps où il était malheureux: du moins, alors,
il sentait battre son cœur.
--Ah! s'écrie-t-il, il est donc des maux dont on ne guérit que pour
souffrir davantage!
Il faut fuir la fleur d'oubli; il ne faut pas se laisser prendre à son
parfum décevant.
--Dis-moi, mon doux ami, dis-moi son nom, afin que je puisse la
reconnaître.
On lui a donné le nom de _lunaire_; mais les hommes ne savent pas
son nom véritable, elle n'en a pas pour eux, elle s'appelle la fleur
d'oubli.
--Où donc croît-elle? Dans les blés jaunis par l'été, dans les fentes
de la vieille tourelle, au milieu des grands prés, sous les tonnelles,
ou bien tout là-bas, là-bas, au mystérieux pays des Génies?
--Non pas, non pas, ô jeune belle! Au fond du cœur se cache le germe
qui contient la fleur éternelle, la fleur d'oubli.
[Illustration]
[Illustration: NENUPHAR]
SŒUR NÉNUPHAR
LE diable, un jour, traversant la ville de Bruges, passa devant le
couvent des Ursulines. Les religieuses, réunies dans la chapelle,
chantaient les louanges du Seigneur.
Le diable a toujours été dilettante.--Parbleu! se dit-il, voilà les
plus jolies voix que j'aie entendues de ma vie: entrons un moment et
écoutons la fin du concert. Et il entra.
Tout en écoutant la musique, le diable, qui est fort curieux, comme
chacun sait, voulut savoir si les religieuses étaient aussi jolies
femmes que bonnes musiciennes; il se mit à les regarder, et, en fin
connaisseur qu'il est, ses yeux s'arrêtèrent sur une ursuline placée
juste à l'entrée du chœur, près du maître-autel.
Jamais figure plus belle, plus innocente, plus calme, ne s'offrit aux
regards d'un peintre ou d'un diable. Ses grands yeux doux, son air de
profonde tranquillité, excitèrent l'amour-propre du diable.--Voilà,
pensa-t-il, une charmante créature heureuse de réciter ses patenôtres,
ne voyant rien au delà des murs de son couvent, l'exemple et le modèle
de sa communauté. Il serait plaisant de lui ouvrir enfin les yeux, et
de faire de la sainte un petit démon.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Voilà le diable qui se métamorphose en
galant cavalier, et qui, en frisant sa moustache, se met à regarder
l'ursuline.
Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de sentir l'œil du
diable se fixer sur le sien, sans éprouver comme une espèce de
commotion nerveuse. Personne n'échappe à cette influence; la nonne la
subit. Elle tourna ses yeux du côté du beau cavalier, par une espèce de
mouvement machinal, puis elle les laissa retomber languissamment sur
son missel. Pendant tout le reste de l'office, le diable en fut pour
ses frais.
Cependant il ne se tint pas pour battu.
A l'heure où les religieuses descendent au jardin pour respirer l'air
tiède et pur d'une belle fin de journée printanière, le diable se
glissa sous les arbres; il chercha son ursuline et la trouva assise
sur un banc, à l'ombre d'un berceau de lilas odorant. Elle paraissait
en proie à une de ces rêveries vagues, filles dangereuses des soirs
embaumés.
--L'occasion est favorable, se dit le diable, agissons.
Il tira de sa poche le cœur d'une jeune fille morte d'amour, et,
le faisant brûler en guise de pastille du sérail, il en parfuma
l'atmosphère.
Aussitôt évoqués par ce charme magique, les désirs vinrent voltiger
autour de la religieuse; la brise glissa dans ses cheveux comme une
caresse, les grappes du lilas s'inclinèrent amoureusement sur sa tête;
les fleurs, l'onde, les oiseaux, tout prit une voix pour lui parler
d'amour.
L'ursuline se leva et porta la main à son front.--Le charme opère,
pensa le diable; avant une heure elle est à moi.--La nonne était
retombée comme affaissée sur le banc de gazon.
--Ouf! fit-elle après un moment de repos: il fait trop chaud ici,
passons au réfectoire.--Dans toute la magie de Satan, elle n'avait
éprouvé que la sensation de quelques degrés de plus de chaleur. Le
diable était furieux.
Il ne voulut pas en avoir le démenti.
Le soir, il s'introduisit dans la cellule de la religieuse sous la
couverture jaune d'un roman à la mode; il se déguisa en in-octavo
et s'étendit tout grand ouvert sur le prie-Dieu. Il avait choisi la
page la plus échevelée de l'ouvrage, une scène d'amour pantelante,
rutilante, ébouriffante. De tout temps ces grands morceaux de
rhétorique ont troublé toutes les imaginations et fait l'affaire de
messire Satanas.
La jeune fille prit le livre, lut la page marquée, ouvrit les bras d'un
air nonchalant, bâilla et s'endormit sur sa couchette.
Pour le coup, le diable était outré.
Il ne restait plus qu'à essayer des songes. Il les convoqua tous, il
leur donna ses instructions, et il voulut lui-même les voir à l'œuvre.
Il se pencha sur le lit de la jeune fille: les songes vinrent chacun à
leur tour se poser sur son cœur; rien n'indiqua qu'elle en fût le moins
du monde troublée. Son sommeil était paisible, son teint égal, son
pouls régulier comme de coutume. Il paraît même que vers le milieu de
la nuit elle se mit à ronfler.