légères variantes. Il y en avait, par exemple, qui prétendaient que
la rose était née, en même temps que Vénus, de l'écume des flots, et
qu'elle avait conservé sa couleur blanche jusqu'au jour où Bacchus
laissa tomber une goutte de sa liqueur divine sur la rose qui ornait le
sein d'Aphrodite.
D'autres soutenaient qu'au banquet des dieux, l'Amour ayant renversé,
d'un coup d'aile, la coupe pleine de nectar que le maître des dieux
allait porter à ses lèvres, quelques gouttes tombèrent sur la couronne
de roses blanches de Vénus. Depuis, les roses conservèrent la couleur
et le parfum du nectar.
Aucune de ces versions ne satisfit le roi. Il ordonna néanmoins que de
riches présents fussent faits aux poètes, et le concours fut renvoyé à
l'année suivante.
C'est pendant cette année que croulèrent le paganisme et l'empire
romain. Le règne des courtisanes et des roses semblait fini pour jamais.
J'ai remarqué que mon existence comme femme a constamment dépendu de
mon existence comme fleur; j'ai été heureuse ou malheureuse, fêtée ou
délaissée, selon que les hommes ont plus ou moins aimé la rose.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les derniers siècles de Rome n'aimèrent qu'un seul genre de femmes, les
courtisanes; ils ne connurent qu'une fleur, la rose.
Marc-Antoine, à son lit de mort, voulut qu'on le couvrît de roses.
Pour retrouver sa première forme, l'âne d'Apulée n'eut qu'à manger des
roses.
Les anciens jetaient des roses sur les tombeaux et venaient chaque
année offrir des mets de roses, _rosales escæ_, aux mânes de leurs
parents et de leurs amis.
C'est le front couronné de roses que les convives échangeaient entre
eux la coupe des festins.
Les peintres égayaient le front mélancolique d'Hécate d'une couronne de
roses.
On plaçait sur la table un vase dont l'ouverture était cachée par des
roses. Ces roses étaient l'emblème gracieux de l'aimable discrétion qui
doit suivre les gais propos échappés à la gaieté de la table. Malheur
au profane qui eût découvert _le pot aux roses_.
C'était le temps où Néron partageait le trône avec Poppée, et lui
faisait rendre les honneurs divins.
Je m'appelais alors Lesbie; j'avais une villa à Pœstum, où les poètes
venaient me réciter leurs odes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le christianisme rendit un culte à la rose, mais la fleur de Vénus
devint la rose mystique, la sœur du lis; elle fit pénitence de ses
péchés.
Les mains des jeunes filles effeuillèrent dans les processions des
roses devant la croix.
Les autels des églises champêtres furent parés de roses.
La main qui donne la bénédiction à la ville et au monde, _urbi et
orbi_, s'étend aussi chaque année sur les roses, pendant ce jour appelé
_dominica in rosa_.
L'étendard que Charlemagne reçut du pape était parsemé de roses.
Les anges descendaient du ciel pour offrir des roses à une sainte,
ainsi que le témoigne la vie de sainte Dorothée.
Des guirlandes de roses pendaient à la harpe de sainte Cécile.
Dieu changea en roses le pain accusateur qui devait conduire à la mort
la sainte duchesse de Bavière.
Pendant ce temps-là, il ne restait aux pauvres femmes de ma sorte qu'à
imiter l'exemple de Madeleine. Je me réfugiai donc dans une grotte, où
je vécus, pendant plusieurs années, de prières et de racines. (_Ici
manquent vingt et un feuillets._)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'apprends, par un exilé de Constantinople qui est venu se faire ermite
non loin de ma grotte, qu'il existe en Orient un prophète du nom de
Mahomet, qui promet à ses sectateurs un paradis où folâtrent des houris
sous des bosquets de roses sans cesse renaissantes.
Je pars pour l'Orient.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un poète persan me dédie un poème de trois cent mille vers sur la
rose. Ma santé, dérangée par les fatigues de cette lecture, m'oblige à
changer de climat.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous sommes en plein moyen âge.
J'arrive en France.
Il faut convenir que Paris est une ville assez maussade. On s'y égorge
à tous les coins de rues, et l'on y meurt de la peste. On n'a guère le
temps de songer aux femmes et aux fleurs.
Enfin Malherbe vint, et, le premier en France, il donna à la rose une
vogue immense, grâce aux stances adressées à l'infortuné Dupérier.
Elle était de ce monde, où les plus belles choses
Ont le pire destin,
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin.
Le poète Ronsard a, lui aussi, parlé de la rose dans une pièce de vers
que bien des gens préfèrent à celle de Malherbe. Que l'ombre de Boileau
lui pardonne!
Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au soleil
N'a point perdu, cette vesprée,
Les plis de sa robe pourprée
Et son teint au vôtre pareil.
Las! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place
Ses fraîches beautés laissé choir.
Oh! vraiment, marâtre nature,
Puisqu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir;
Donc, si vous m'en croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse:
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir votre beauté.
Je n'en finirais pas, si je voulais citer tous les poètes qui, depuis
Malherbe et Ronsard, ont célébré la rose.
Delille s'est écrié un jour:
Mais qui peut refuser son hommage à la rose,
La rose dont Vénus compose ses bosquets,
Le printemps sa guirlande et l'amour ses bouquets?
En terminant, je ne puis m'empêcher de mentionner ce vers si délicat et
si ingénieux, qu'on a pu un instant appeler le vers du siècle:
Une femme est comme une rose.
J'ai appris depuis que l'auteur se nommait M. Dupaty, et qu'il était
membre de l'Académie française.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dès que les roses redevinrent à la mode, je sentis s'améliorer ma
position. Depuis François Ier jusqu'à Louis XIV, je... (_Pages
maculées_.)
Dans l'année 1754, je recevais beaucoup chez moi un financier, lequel
financier aimait par-dessus toutes choses la conversation des beaux
esprits.
La plupart des gens de lettres étaient donc admis à ma table et dans
mes salons; ils reconnaissaient mon bon accueil en m'adressant un
exemplaire de leurs ouvrages. L'un d'eux me dédia un petit poème en
trois chants, intitulé l'_Art de cultiver les roses_. J'extrais des
notes les particularités suivantes qui flattent mon amour-propre de
fleur:
Le dieu Vichnou cherchant une femme, la trouva dans le calice d'une
rose.
Saint François d'Assise, afin de mortifier sa chair, se roula un jour
sur des épines. Aussitôt, à chaque endroit où le sang du saint avait
coulé, surgirent des roses blanches et rouges.
Pendant le moyen âge, une loi formelle permettait aux nobles seulement
de cultiver les roses.
Le chevalier de Guise s'évanouissait à la vue d'une rose, et le
chancelier Bacon entrait en fureur en apercevant la même fleur, même en
peinture.
Marie de Médicis était sujette à la même infirmité.
Au douzième siècle, le pape institua l'ordre de la Rose d'or. A
chaque avénement, le pape l'envoyait au nouveau souverain en signe de
reconnaissance officielle.
Le Grand Mogol voguait un jour avec Nourmahal, son esclave favorite,
sur un bassin que la capricieuse odalisque avait fait remplir de roses.
La rame fendait des vagues de feuilles, et à chaque mouvement elle
faisait fuir derrière elle un sillon d'or mouvant qui surnageait comme
une huile brillante. Nourmahal mit la main dans l'eau et la retira
toute parfumée. C'était l'essence que le soleil avait dégagée de la
fleur, l'eau de rose était née de la fantaisie d'une femme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Saint Médard, évêque de Noyon, inventa, en 532, les rosières. Sa sœur
fut couronnée la première à Salency, berceau de l'institution...
Mon Dieu! dis-je un jour au savant auteur de l'_Art de cultiver les
roses_, poème en trois chants, pourriez-vous m'apprendre pourquoi
on a choisi la rose pour récompense de la vertu? Un tel honneur me
semblerait bien plutôt mérité par la violette, par exemple, ou par le
lis.
--Belle Églé, me répondit le poète, c'est qu'on a compris que la vertu
elle-même avait besoin de parure, et voilà pourquoi on a choisi la
rose, la fleur de la beauté!
(Le manuscrit de la Rose s'arrête au seizième siècle. Cependant le
lecteur ne sera pas complétement privé de la suite de ces mémoires
intéressants. Tout porte à croire que la Rose émigra pendant la
Révolution. Elle rentra en France sous le Directoire; Barras la fit
rayer de la liste des émigrés. Nous avons trouvé dans les papiers de
la Rose des notes et des documents d'une authenticité suffisante pour
nous permettre de résumer les diverses péripéties de son existence,
depuis l'an VII de la République française jusqu'à nos jours.)
LES DERNIERS JOURS DE LA ROSE
--1797-1846--
De retour de l'émigration, la Rose prit le nom de Mme de Sainte-Rosanne.
C'est sous ce nom qu'elle fit les beaux jours du Directoire. Nulle ne
portait avec plus d'élégance la robe ouverte à la Diane chasseresse;
les cheveux, bouclés par derrière, lui allaient à merveille.
Elle menait grand train, tenait table ouverte, recevait les poètes,
les généraux, les ministres; Bonaparte lui fut présenté, et des
contemporains nous ont assuré que le futur empereur ne produisit
qu'une médiocre sensation dans le salon de Mme de Sainte-Rosanne.
Jamais, même au temps de l'empire romain, tant regretté par elle dans
les fragments que nous venons de soumettre au lecteur, la rose ne fut
plus heureuse.
On n'aimait que les teints de rose, les joues de rose, les lèvres de
rose, les narines de rose, pourvu toutefois que ces teints, ces joues,
ces lèvres, ces narines fussent mélangés d'un peu de lis.
Les poètes ne connaissaient qu'un seul objet de comparaison, la rose.
La tige, le bouton, les épines, on tirait parti de tout.
Mme de Sainte-Rosanne portait habituellement la tête haute; un tendre
incarnat (vieux style) animait ses joues; sa bouche était de carmin;
elle marchait avec la majesté d'une femme qui a chaussé le cothurne
ailleurs que sur les planches. Aussi lui disait-on sur tous les modes,
dans tous les styles, en vers et en prose, qu'elle ressemblait à une
rose.
Elle recevait tous ces hommages avec la majestueuse froideur
d'une reine. Sa vanité en était plus touchée que son cœur. Mme
de Sainte-Rosanne jouissait d'une grande réputation d'orgueil et
d'insensibilité. Un poète, poussé à bout par ses dédains, décocha
contre elle une épigramme sanglante qui finissait ainsi:
Elle est belle, mais sans odeur,
Comme la rose du Bengale.
La malignité publique s'empara avidement de cette allusion; les
rivales de Mme de Sainte-Rosanne apprirent l'épigramme par cœur et la
colportèrent dans tous les salons.
L'influence de Mme de Sainte-Rosanne, au lieu de diminuer, ne fit que
s'augmenter encore pendant toute la durée de l'Empire. Napoléon lui
tenait bien rancune de l'accueil indifférent qu'elle lui avait fait
sous la République, mais cette rancune n'allait pas jusqu'à la disgrâce
de celle qui en était l'objet.
Mme de Sainte-Rosanne, par un habile calcul politique, rompit avec la
Restauration dès l'année 1822. Elle se montra beaucoup dans les salons
libéraux, et invita plusieurs fois ostensiblement Béranger à dîner. Les
rédacteurs du _Constitutionnel_ étaient tous ses amis, et elle fut une
des premières abonnées de ce journal.
Mme de Sainte-Rosanne a consigné, dans une note que nous reproduisons,
l'impression que firent sur elle les premiers symptômes de la réaction
romantique.
«J'ai lu ce matin un livre de poésies d'un de ces auteurs qui veulent
changer la face de la littérature et prendre d'assaut le Parnasse. La
première pièce renferme le portrait d'une jeune fille, la Laure ou
la Béatrix du poète. Son teint, dit-il, est pâle comme l'eau du lac
à l'aube matinale, son œil est bleu comme la lavande, ses cheveux
blonds coulent de chaque côté de ses tempes comme deux ruisseaux
d'huile odorante; sur son front, terne et mat, la fatalité a écrit
ce mot de l'ange d'Albert Durer: _Melancolia_. Vraiment, j'étouffe
de rire. Quel style, bon Dieu! quelles métaphores! Et ce sont ces
pygmées qui veulent détrôner des géants! A quoi bon aller chercher
si loin des termes de comparaison pour peindre une femme, quand on a
la rose sous la main? Ah! messieurs les romantiques, vous n'irez pas
loin, je vous le prédis.»
Une autre note, que nous trouvons écrite deux ou trois années après,
prouve que Mme de Sainte-Rosanne se vit dans la nécessité de changer
d'avis. Voici cette note:
«Décidément, les Welches l'emportent, le mauvais goût déborde. Un
poète a osé écrire, en parlant de celle qu'il aime:
Elle est jaune comme une orange.
«Le port de reine, l'éclat des couleurs, la santé et la fraîcheur ne
sont plus du monde. Il faut être pulmonaire, phthisique au troisième
degré, pour attirer les regards de messieurs de la jeune littérature.
Les teints de rose et de lis ne sont plus portés, dit-on, que par les
cuisinières. MM. Jay et Jouy viendront me voir ce soir; que de jolis
mots nous allons faire contre ces pauvres romantiques!»
Le ton dégagé de ces réflexions dissimule mal le secret dépit dont Mme
de Sainte-Rosanne est atteinte. Le fait est qu'il est dur pour une
coquette de se voir délaissée par tout le monde, excepté par trois ou
quatre académiciens qui lui répètent tous les soirs, depuis un quart de
siècle, en lui baisant la main: Vous êtes fraîche comme la rose.
Mme de Sainte-Rosanne ne se l'avoue peut-être pas, mais elle donnerait
beaucoup pour être pâle, excessivement pâle; c'est-à-dire qu'à cette
époque de sa vie elle prit du vinaigre pour se faire maigrir. C'est
le poète qui lança contre elle une épigramme sous le Directoire qui
a répandu ce bruit. La source en est trop suspecte, pour que nous
l'accueillions sans examen dans ce précis historique.
La situation littéraire alla s'aggravant d'année en année; la rose fut
décidément rayée du vocabulaire littéraire. Il n'y eut plus de fleur
générique pour désigner la beauté; chaque poète, chaque romancier eut
la sienne. L'un prit la scabieuse, l'autre l'ancolie; celui-ci la
clématite, celui-là le rhododendron, etc.
Une ligne, datée de 1839, témoigne dans sa concision de l'irritation
qui consume Mme de Sainte-Rosanne:
Aujourd'hui on n'aime qu'une seule chose, c'est l'ongle rose.
Personne n'ignore que, vers 1839, une modification assez notable eut
lieu dans les préférences littéraires. La femme pâle, étiolée et
verte commença à perdre de ses partisans. Mme de Sainte-Rosanne crut
un moment qu'on allait revenir à la femme mousseuse de l'Empire. Son
erreur ne fut pas de longue durée. On inventa la femme vive, espiègle,
fugace, insaisissable, mordorée, prismatique, spirituelle, ennuyeuse,
adorable; la femme à reflet, la femme-serpent.
Mme de Sainte-Rosanne sentit que son règne était fini sur la terre, et
elle envoya sa soumission à la Fée aux Fleurs.
Au moins, dit-elle, je retrouverai là-bas les madrigaux de mon vieil
adorateur le Zéphyre.
Mais si la Fée aux Fleurs a des trésors d'indulgence pour le repentir,
elle est armée d'une rigueur inflexible contre l'amour-propre blessé.
Pour la punir de sa vanité, la Fée aux Fleurs a condamné la rose à
vivre et à mourir vieille femme. Elle ne lui pardonnera que lorsque
sonnera l'heure de sa mort naturelle.
[Illustration]
NOCTURNE
LES FLEURS DE NUIT
JE vous aime, fleurs de nuit; je vous préfère à toutes vos sœurs qui
brillent pendant le jour.
Quand le soleil vient de disparaître à l'horizon, lorsque les ombres
descendent le long des rameaux, semblables à de longs cils qui
s'abaissent, alors la fleur de nuit s'entr'ouvre, et les premiers
rayons de l'étoile du soir viennent se jouer sur sa corolle.
Les fleurs et les étoiles sont sœurs: que se disent-elles?
Elles se racontent les longs ennuis de la journée; elles échangent
leurs rayons et leurs parfums, elles mêlent leur âme à la grande âme de
la nature.
Un sylphe évaporé vient les troubler dans leurs entretiens, mais la
fleur de nuit ne l'écoute pas; la fleur de nuit n'est pas coquette.
Elle n'aime que ceux qui souffrent.
Comme le bruit du vent, comme le murmure de l'eau, le parfum de la
fleur de nuit console.
Elle écoute la plainte du berger, elle sourit aux rêveries de la jeune
fille, elle prête l'oreille aux chants du poète.
Sa molle senteur prête un charme secret à votre premier rendez-vous,
elle vous enveloppe comme d'un voile d'innocence et de pureté.
Aucun insecte ne se pose sur les fleurs de nuit: la phalène bourdonne
autour d'elles; elle effleure leur calice, mais elle craindrait de s'y
arrêter.
Parfois seulement, une fée se blottit au fond de leurs corolles, pour
éviter les poursuites de quelque lutin.
Chaque soir, la blanche Titania, pour parcourir son domaine nocturne,
sort de son palais, qui est une belle-de-nuit.
Pendant que les bois frissonnent, que l'onde murmure, que les amoureux
se parlent, que les poètes chantent, que des bruits vagues, des soupirs
étouffés remplissent la plaine, la fleur de nuit s'ouvre plus largement.
Frissons, soupirs, murmures, échos, chants de poète, haleines
amoureuses, tout cela se mêle dans les airs et retombe avec la rosée
sur la nature.
Avec sa part de cette pluie, il se forme, au fond de la fleur des
nuits, une perle humide et brillante; elle s'agite, elle tremble, le
moindre souffle d'air la briserait, et le zéphyre matinal va se lever.
Alors la fleur des nuits se referme, pour conserver la perle précieuse
qui s'est formée pendant la nuit.
Ainsi le poète renferme précieusement dans son cœur le trésor des
rêveries qu'il a amassé dans la solitude.
Voilà pourquoi j'aime les fleurs de nuit, pourquoi je les préfère à
leurs sœurs qui brillent pendant le jour.
[Illustration]
[Illustration: NARCISSE]
NARCISSA
VOICI l'histoire que racontent les pêcheurs, le soir, lorsqu'ils
raccommodent leurs filets, assis en rond sur la grève.
Narcissa la blonde était la plus belle des jeunes filles du pays; pas
une seule sur toute la côte, depuis Catane jusqu'à Syracuse, qui pût
se vanter d'avoir l'œil aussi doux, la taille aussi souple, le pied
aussi fin.
Méfiez-vous de Narcissa la blonde!
Il y en a qui sont belles et qui ne le savent pas; ce sont celles-là
qu'il faut aimer.
Il y en a qui sont belles et qui le savent; ce sont celles-là qu'il
faut fuir.
Narcissa la blonde savait qu'elle était belle, et Luigi l'aimait.
Ceux qui ont connu Luigi, fils du vieux Luigi Naldi le soldat, disent
que c'était un brave compagnon, hardi à la mer, bon à ses camarades,
craignant Dieu et honorant les saints; mais il aimait Narcissa la
blonde.
Partout il la suivait, toujours il pensait à elle. Qui n'a pas vu Luigi
pleurer en pressant sur son cœur une fleur tombée du sein de Narcissa,
ne sait pas ce que l'amour peut faire d'un homme.
Oui, Luigi pleurait comme un enfant.
Lui, l'intrépide matelot dont la voix dominait la tempête, tremblait
devant un mot de Narcissa.
Il avait une maison bâtie en pierre, une barque solide, des filets
neufs; il offrit tout à Narcissa, qui ne possédait rien qu'un rouet et
un miroir.
Un rouet toujours immobile, un miroir dans lequel elle se regardait
sans cesse.
Il faut vous dire que Narcissa ne rêvait que plaisirs, robes
éclatantes; pourtant elle ne dit pas non à Luigi.
L'amour du beau Luigi, de Luigi le brave, flattait l'amour-propre de
Narcissa, mais elle ne l'aimait pas.
Ce qu'elle aimait, c'était son jeune et beau visage, sa taille
flexible, sa bouche souriante, ses yeux doux; c'était elle et non pas
les autres.
Quand elle allait à la ville, elle disait à Luigi à son retour: J'ai vu
les filles des bourgeois; elles sont moins belles que moi, et pourtant
elles ont des casaques en velours et de beaux rubans à leur tête, et
une croix d'or à leur cou.
Alors Luigi lui achetait une casaque en velours, de beaux rubans, et
une croix d'or pour pendre à son cou.
--Es-tu heureuse, lui disait-il, maintenant que tu es belle?
Elle lui répondait:--Je suis heureuse parce que je suis belle.
--Quand m'épouseras-tu?
--Laisse passer la saison des vendanges: je veux danser encore une fois
en liberté avec mes compagnes.
La saison des vendanges est, comme vous le savez bien, le temps des
fêtes et des jeux, le temps des doux propos: la gaieté semble couler
avec la liqueur nouvelle.
Puis venaient d'autres prétextes: l'hiver, la pêche du thon; l'été, la
moisson; bref, l'époque du mariage se trouvait sans cesse reculée.
Cependant Luigi, pour payer les robes, les rubans, les bijoux de
Narcissa, avait vendu la maison de son père, sa barque, ses filets. Il
ne lui restait plus rien.
Si au moins l'amour de Narcissa l'avait dédommagé! Mais elle passait
son temps, devant son miroir, à peigner sa longue chevelure et à
sourire à sa beauté. C'est à peine si son amant pouvait obtenir un mot
ou un regard.
Luigi voyait bien que Narcissa la blonde ne l'aimait pas, mais il était
ensorcelé.
Il y a des femmes douées d'un charme fatal.
Leurs yeux, au lieu de cicatriser les blessures qu'ils font, semblent
les envenimer davantage. Le démon vous pousse à les aimer; c'est lui
qui vous attire! Quel autre que le démon pourrait habiter le cœur de
Narcissa?
Luigi lui dit encore une fois:--Quand m'épouseras-tu?
--Je n'épouserai, répondit-elle, que celui qui me donnera de beaux
pendants d'oreilles, des chemises en fine toile, des boucles en
diamants pour mes souliers et de belles bagues pour mettre à mes
doigts.
Luigi prit sa carabine, la carabine qui avait servi à son père, le
vieux soldat, et il partit pour la montagne.
Narcissa la blonde eut de beaux pendants d'oreilles, des chemises en
fine toile, des boucles en diamants, de belles bagues et bien d'autres
choses encore.
Toujours belle, toujours parée, toujours heureuse, elle courait les
bals et les fêtes, sans songer au pauvre malheureux qui hasardait sa
vie et le salut de son âme pour satisfaire les vains désirs de son cœur.
Cependant les exploits du brigand Luigi ont retenti jusqu'à Palerme: le
vice-roi envoie des soldats pour s'emparer de lui. Narcissa, la belle
Narcissa, se met à la fenêtre pour les voir passer; elle sourit au
jeune brigadier qui la salue avec son sabre.
Le brigadier va combattre son amant.
Hourra! hourra! Les soldats reviennent vainqueurs, Luigi est tombé
percé de trois balles dans la montagne.
Qui court la première au-devant des cavaliers? C'est Narcissa la
blonde, plus belle et mieux parée que jamais.
Le brigadier a vaillamment conduit sa troupe; aussi, en attendant qu'il
soit fait officier, revient-il chargé d'un riche butin.
Narcissa le regarde de ses yeux les plus doux, de ses yeux que le démon
a armés d'une puissance invincible.
Mais le loyal soldat ne se sent pas troublé.
--Qui es-tu, la belle? lui demande-t-il, et que veux-tu?
--Je suis Narcissa la blonde, et je veux t'épouser.
--Arrière! femme sans cœur; le dernier mot que le bandit a prononcé est
le nom de Narcissa la blonde, et c'est moi qui ai tué Luigi.
Depuis ce temps-là, ni jeunes gens, ni vieillards, ni femmes, ni
filles, ne voulurent parler à Narcissa.
Elle fut obligée de quitter le village et d'aller se cacher dans la
grotte du monte Negro, à côté de laquelle coule une source profonde
qu'un saint ermite fit autrefois jaillir du roc par la puissance de ses
prières.
Au lieu de pleurer ses erreurs et de faire pénitence, elle passait les
longues heures de la journée à regarder son image que lui renvoyait le
miroir de l'onde.
Un jour, un moine, renommé par sa piété et ses bonnes œuvres, gravit la
pente du monte Negro pour exorciser Narcissa: pour agir ainsi qu'elle
le faisait, ne fallait-il pas qu'elle fût possédée?
Le saint homme trouva la grotte vide.
Un enfant, qui gardait les chèvres près de là, raconta que la veille il
avait vu Narcissa, après être longtemps restée sur le bord, se lever et
se précipiter dans le gouffre.
Le moine descendit et célébra une messe pour le repos de l'âme de
Narcissa.
On laissa dire qu'elle s'était noyée pour se soustraire à ses remords;
mais chacun sait que l'ondine avait pris son visage pour l'attirer dans
l'abîme et la livrer à Satan.
Ainsi périssent toutes les femmes sans cœur.
Voilà l'histoire que racontent les pêcheurs, le soir, lorsqu'ils
raccommodent leurs filets, assis en rond sur la grève[2].