Les nez du temps de Louis XIII goûtèrent les premiers les ineffables

douceurs du tabac à priser. La tabatière de Marion Delorme fit

sensation en son temps. J'aime à croire qu'on l'a conservée au musée Du

Sommerard.

M. de La Rochefoucauld excellait dans l'art de faire tourner une

tabatière entre ses doigts et de la glisser ensuite dans la poche

de son gilet, geste qu'imitèrent depuis avec tant de bonheur les

premiers rôles de la Comédie-Française. C'est en prisant que M. de La

Rochefoucauld écrivit ses _Maximes_.

Avec ces quelques détails, vous en savez assez pour vous faire une

réputation d'érudit dans le monde; c'est pour cela que nous vous les

avons donnés, car, pour notre part, nous ne les tenons nullement pour

authentiques.

Nous assignons au tabac une origine entièrement différente. Que Jean

Nicot ait fait hommage, à son retour de Portugal, d'une livre de tabac

à Catherine de Médicis, ce qui fit surnommer cette plante _herbe à la

reine_;

Que le cardinal Sainte-Croix et le légat Tornabone aient introduit le

tabac en Italie, sous le double pseudonyme d'_herbe de Sainte-Croix et

de Tornabone_;

Que le tabac ait été traité de poison, et porté ensuite aux nues sous

le nom de _panacée antarctique_, d'_herbe sainte_, d'_herbe à tous les

maux_;

Qu'on l'ait appelé _buglosse_, _jusquiame du Pérou_;

Que, vers 1696, les consommateurs, qui avaient lu la Botanique de M. de

Tournefort, allassent dans les bureaux de tabac demander pour deux sous

trois deniers de nicotiane;

Tout cela est fort possible.

Que le roi Jacques Ier ait écrit, en 1619, un livre contre le tabac,

intitulé _Misocapnos_, auquel les jésuites du Portugal répondirent par

un autre livre intitulé _Anti-Misocapnos_;

Qu'en 1622, Néandri ait publié la _Tabacologia_; en 1628, Raphaël

Thorius, son poème _Hymnus tabaci_, et qu'en 1845, Barthélemy ait fait

paraître son _Art de fumer_;

Que le pape Urbain VIII ait lancé les foudres de l'excommunication

contre tous ceux qui feraient usage du tabac;

Que la reine Élisabeth ait défendu de priser dans les églises, et

autorisé les bedeaux à confisquer les tabatières récalcitrantes;

Que le schah de Perse, Amurat IV et le grand-duc de Moscovie aient

interdit l'habitude de fumer et de priser, sous peine d'avoir le nez

coupé;

Qu'aujourd'hui, enfin, le tabac rapporte à l'État, malgré le

_Misocapnos_, l'excommunication d'Urbain VIII et les édits d'Amurat,

plus de cent millions par année;

Tout cela peut être de l'histoire; mais la vérité est que la Fée aux

Fleurs ne pouvait se consoler du départ de ses compagnes.

Dans sa douleur, elle cherchait à leur jouer quelque bon tour de sa

façon.

Les fleurs, se dit-elle, sont devenues femmes. Comme telles, les

hommages des hommes leur sont nécessaires. Elles se dégoûteraient bien

vite de la terre, si je trouvais un moyen de les leur enlever.

Elle songea alors à un Génie jeune, beau, brillant; Génie à bonnes

fortunes, s'il en fut jamais, qui avait renoncé tout à coup au commerce

des fées, et s'était retiré dans sa grotte pour se livrer tout entier

au plaisir de fumer.

Il avait la plus belle collection de pipes qu'il fût possible de voir.

Tantôt il fumait dans une perle, tantôt dans une émeraude taillée,

tantôt dans une noix d'or vierge. Il avait un talent particulier pour

communiquer aux pipes cette teinte chaude et foncée, cette espèce de

cuisson dorée qui en rehausse tant la valeur. Rien ne résistait à ses

aspirations savantes et mesurées. Pour nous servir du langage vulgaire,

nous dirons que le Génie était parvenu à culotter le diamant.

Qu'est-ce que la femme en Orient, dans les pays où l'on fume l'opium?

Un jouet, rien de plus. Les hommes, perdus dans les délices infinies

de l'ivresse, ne songent pas aux femmes, ou s'ils s'en occupent, c'est

pour en faire le jouet de leurs bizarres caprices. La Chinoise n'a

plus de pieds, son teint disparaît sous une couche de plâtre, on lui

rase les sourcils; c'est un animal curieux, une image de paravent

vivante dont le maître s'amuse entre deux extases. L'opium n'est

point approprié au climat de l'Europe, se dit la Fée aux Fleurs,

remplaçons-le par le tabac.

En apprenant aux hommes à fumer, ils feront comme le Génie, ils

s'éloigneront des femmes. J'ai trouvé ma vengeance. Et le tabac fut

inventé.

Nous ne savons pas quels moyens elle employa pour révéler les vertus

de cette plante à la terre; si elle se servit de l'intermédiaire des

habitants de Cuba et de Jean Nicot. Ce qu'il y a de certain, c'est

qu'il n'existe pas une femme aujourd'hui qui n'ait à se plaindre du

tabac.

Le mari déserte le coin du feu et abandonne sa femme pour aller fumer

au cercle ou à l'estaminet.

Les causeries de salon sont délaissées, tant les hommes ont hâte de

rejoindre cet ami qui les attend à la porte de l'hôtel, le cigare.

Si le moment des reproches arrive entre un amant et une maîtresse,

la malheureuse n'a plus la ressource des longues récriminations, des

accusations amères. Qu'elle parle pourtant, on l'écoutera avec patience

et résignation: on vient d'allumer un cigare.

Voyez ce jeune homme qui se promène rêveusement sous les arbres; est-ce

le portrait de sa bien-aimée qu'il tient entre ses mains, et qu'il

contemple si amoureusement?--C'est son porte-cigares.

Il est vrai que peut-être elle le lui a brodé. C'est le seul _souvenir_

qu'on accepte aujourd'hui.

Le tabac est le dieu de l'humanité. Si jamais le rêve des utopistes se

réalise, si les nations de l'Europe finissent par ne plus former qu'une

seule famille, voici à coup sûr quelles seront les armoiries adoptées

par la société nouvelle: Une tige de tabac étendant ses racines sur une

mappemonde écartelée de pipes, portant de cigares sur champ de blagues

au narguilé embrasé.

Un moment la Fée aux Fleurs put croire à la réussite de son

entreprise: les femmes étaient complétement délaissées, leur empire

avait cessé d'exister. Quelques maris parlaient même déjà d'enfermer

leurs femmes dans un sérail, de leur disloquer les pieds, de leur

percer le nez avec des os de poisson, et de les peindre en bleu.

Mais les femmes ont conjuré l'orage, et leur abaissement n'a pas été

de longue durée; elles ont bien vite trouvé un moyen de reconquérir

l'homme: elles se sont mises à fumer.

La Fée aux Fleurs, si elle veut parvenir à son but, doit songer à faire

mouvoir d'autres ficelles.

[Illustration]

LIED

LA FLEUR DU PAYS

CHAQUE pays a sa fleur. La Bretagne a le genêt; l'Auvergne, la lavande;

la Normandie, la fleur étoilée du pommier; le lis se plaît dans les

vallons de la Touraine; les prés du Languedoc sont émaillés des plus

belles marguerites, et les ruisseaux du Berri sont bordés des muguets

les plus frais.

Connaissez-vous la cassie? C'est la fleur de la Provence, la fleur de

mon pays.

Sa feuille est découpée comme une dentelle; elle fleurit à l'automne

sur un buisson épineux. Quand les roses se sont fanées, quand le

chèvrefeuille n'a plus de fleurs, quand le grenadier inodore arbore ses

aigrettes éclatantes, la cassie répand son parfum pénétrant.

Sa tige est si courte qu'on n'en peut faire des bouquets; les jeunes

filles la tiennent entre leurs lèvres vermeilles, sur lesquelles elle

brille comme une petite boule d'or.

En voyant la fleur du pays, l'exilé songe au retour, et, en aspirant

son parfum, il croit un moment sentir les brises de la terre natale.

J'ai vu des lis fleurir sur la rive étrangère: chaque fois que le vent

courbait leur haute tige, il me semblait qu'ils inclinaient leur tête

pour saluer un compatriote, un ami.

Pauvres lis! je les trouvais plus penchés, leur calice pâle était

mouillé de larmes; on eût dit qu'ils regrettaient la France ainsi que

moi.

Comme en entendant les cloches du lieu natal, ou le refrain d'une

mélodie qu'on vous chantait dans votre enfance, on pleure à la vue de

la fleur du pays!

Elle vous regarde, elle vous reconnaît, elle vous parle: Je suis ta

sœur, ramène-moi sur la colline, dans le vallon, au milieu des prés,

sur les bords du ruisseau où je suis née.

Là, les vents sont plus doux, l'onde plus fraîche, les bois plus

murmurants, le chant des oiseaux plus harmonieux. Je languis loin de la

patrie; emmène-moi, emmène-moi!

Voilà ce que dit la fleur du pays.

Heureux ceux qui la trouvent sur leur passage, car c'est la voix

consolante du souvenir qui vous parle dans sa corolle parfumée.

Le genêt d'or, la lavande à l'épi bleuâtre, le lis penché, les blanches

marguerites, les muguets frais et odorants croissent dans bien des

lieux; mais il est une fleur qu'on ne trouve qu'en Provence: c'est la

cassie, la fleur de mon pays.

[Illustration]

[Illustration: TULIPE]

LA SULTANE TULIPIA

I

LE RÊVE DE VAN CLIPP

PORTANT une riche cargaison de denrées coloniales, sucre, café, indigo,

épices de tous les genres, le navire de mein heer Van Clipp filait ses

douze nœuds à l'heure.

Tout présageait un heureux voyage. Assis à la proue, le digne armateur

fumait tranquillement sa pipe, en songeant au moment où il reverrait

sa petite maison de Harlem, si propre et si reluisante, son jardin si

coquettement ratissé, et surtout ses chères tulipes.

Mein heer Van Clipp avait versé des larmes bien amères, quand il lui

avait fallu quitter ses fleurs de prédilection. La mort d'un frère,

dont il était l'unique héritier, l'avait conduit à Java. La succession

liquidée, il revenait dans sa patrie avec sa fille, l'incomparable

Tulipia. Son père avait voulu que la plus belle des filles portât le

nom de la plus belle des fleurs. Elle le justifiait, du reste, d'une

façon complète; car si ses couleurs fraîches et éclatantes, son port

majestueux, excitaient l'admiration, elle manquait de cette vivacité,

de cette ardeur d'esprit et de corps qui forme la grâce la plus

séduisante de la jeunesse: la tulipe n'avait pas de parfum.

Tout en fumant sa pipe, Van Clipp repassait dans son esprit tous les

plaisirs qui l'attendaient en Hollande. D'abord, les embellissements

à faire à sa serre, sa collection de tulipes à augmenter; oh! pour

cela, aucun sacrifice ne devait lui coûter; puis, mettant à profit ses

loisirs, il terminait son grand ouvrage sur les tulipes, contenant

l'histoire de cette fleur depuis la création du monde jusqu'à nos jours.

La matière était féconde, et Van Clipp en avait déjà traité une partie.

Il apprenait d'abord comment on donne à la tulipe toutes les nuances

du prisme, depuis la couleur la plus tranchée jusqu'au reflet le plus

indécis; comment on en obtient de tachetées; comment les unes naissent

mouchetées, coupées de zébrures, semées de flammes et de broderies; les

autres, fouettées de vingt nuances, jaspées, panachées, parangonnées,

couvertes de petits yeux.

Passant ensuite à l'histoire, Van Clipp racontait les mesures sévères

adoptées par les états généraux pour interdire à tout Hollandais, sous

peine d'exil et de confiscation de ses biens, le commerce des tulipes.

Il est vrai que le goût des tulipes avait été poussé jusqu'à la folie.

Tout l'argent du pays s'engloutissait dans des pots à fleurs. Le

_Vice-Roi_ avait coûté trente-six sacs de blé, soixante-douze sacs de

riz, quatre bœufs gras, douze brebis, huit porcs, deux muids de vin,

quatre tonneaux de bière, deux tonnes de beurre salé, cent livres

de fromage et un grand vase d'argent. Dix ognons de tulipes, vendus

aux enchères publiques, avaient produit quatre-vingt mille francs.

Un amateur offrit douze arpents de terre pour un seul petit ognon.

Un paysan, trouvant sur le secrétaire de son maître quelques ognons

de tulipes, les mit en salade, croyant qu'il s'agissait d'ognons

ordinaires: cette salade valait cent mille francs.

Il parlait de l'influence de la tulipe sur tous les peuples en général,

et sur les Turcs en particulier, qui ont eu le bon goût d'emprunter la

forme de cette fleur pour leur coiffure.

Un chapitre tout entier était consacré à la description de la _Fête

des Tulipes_, qui se célèbre chaque année avec une grande pompe, au

commencement du printemps, dans le sérail du Grand Seigneur. Le tout

était écrit en latin, comme il convient à un livre de cette importance

et de cette gravité.

Pendant que son père rêvait ainsi à la félicité future, la belle

Tulipia dormait dans son hamac.

Van Clipp allait allumer sa seconde pipe, lorsqu'une violente

détonation se fit entendre, et un boulet vint se loger dans les sabords.

--Qu'est-ce que cela signifie? demanda Van Clipp.

--Cela signifie, répondit le capitaine, que nous sommes attaqués par un

corsaire barbaresque.

--Il faut nous défendre.

--Avec quoi? avec cette longue vue?

Un second coup de canon partit, et un second boulet coupa en deux le

mât de perroquet.

Le capitaine donna ordre d'amener le pavillon.

En une heure de temps, Van Clipp, sa fille, la belle Tulipia, son

sucre, son café, son indigo, ses épices, passèrent à bord du corsaire.

Un mois après, le digne Hollandais bêchait le jardin d'un vieux Turc,

qui, en guise de tulipes, lui faisait cultiver des choux et des navets.

Sa fille avait été réservée pour le harem du sultan.

II

LE HAREM

Le sultan Shahabaam, dévisageant, pour la première fois, la belle

Tulipia de son regard d'aigle, s'écria tout de suite: C'est une

Circassienne!

En conséquence, il la nomma sultane favorite.

Ce poste était brillant, mais glissant en diable avec un prince aussi

fantasque, aussi capricieux, aussi avide de plaisirs que le sultan

Shahabaam.

Aussi, le crédit de Tulipia, qui d'abord fut sans borne, baissa-t-il

peu à peu. Shahabaam commença par lui préférer un ours, puis des

poissons rouges. Au bout de trois mois, il n'était question au sérail

que de la promotion prochaine d'une actrice des Variétés, captive

depuis peu, au grade de sultane favorite.

Si Tulipia avait eu autant d'ambition que de beauté, elle eût longtemps

conservé sa puissance; mais elle était nonchalante, son esprit manquait

de mouvement; elle ne savait ni chanter, ni danser, ni faire des

calembours, ni deviner des rébus, ce qui était un grave défaut aux yeux

d'un maître aussi subtil que Shahabaam.

Les appartements de la sultane favorite donnaient sur un magnifique

jardin. Les persiennes ouvertes laissaient parvenir la fraîcheur de la

brise, qui se jouait dans les stores aux reflets éclatants. Tulipia,

couchée sur son ottomane, versait des larmes, et prononçait le discours

suivant en phrases entrecoupées:

--Pourquoi faut-il que le sort m'ait donné pour maître un sultan aussi

spirituel que Shahabaam. Je suis belle, mais voilà tout. La Tulipe

n'a pas d'autres avantages que la figure. J'avais déjà si bien choisi

mon existence une première fois. J'ai voulu vivre et je me suis faite

Hollandaise. Il semblait que le hasard eût pris à tâche de me favoriser

encore en me faisant tomber entre les mains d'un corsaire barbaresque.

N'avais-je point, en effet, toutes les qualités d'une odalisque, dont

tous les devoirs se résument dans ces deux mots: Plaisir, beauté! Comme

tout cela a mal tourné! Quelqu'une de vous connaît-elle la rivale que

Shahabaam me préfère?

La Tulipe s'adressait à un groupe de femmes assises sur un tapis à ses

pieds.

Comme le lecteur clairvoyant n'aura pas manqué de le deviner, ces

femmes étaient autant de fleurs qui avaient choisi le sérail pour y

fixer leur résidence: les unes, comme la Tubéreuse et la Capucine,

par suite de leur nature ardente et voluptueuse; les autres par

insouciance, comme l'Hortensia et la Boule-de-Neige.

--Tu as affaire à forte partie, ma chère Tulipe, répondit la Capucine:

cette actrice des Variétés n'est autre que notre sœur la Rose-Pompon,

dont vous connaissez la spirituelle gentillesse.

Je suis perdue! s'écria douloureusement la Tulipe. Avec tout autre que

Shahabaam, je n'hésiterais pas à combattre la Rose-Pompon; mais avec

lui, c'est impossible!

III

SULTAN SHAHABAAM

Le sultan Shahabaam, qui devait, quelques années plus tard, étonner les

Parisiens par la force de ses reparties et la profondeur de son esprit,

sortait à peine, à cette époque, de la première jeunesse. Aussi bon

administrateur qu'habile politique, sa maxime favorite était celle-ci:

Fais ce qui te plaît, advienne que pourra.

Après la passion d'assurer le bonheur de son peuple, Shahabaam n'avait

pas de distraction plus grande que celle de faire des ronds en crachant

du haut des créneaux de son palais dans la mer. Il tenait ce goût de

son aïeul Shahabaam Ier, dit le Grand.

Un jour il fit cette réflexion, qu'un objet plus lourd qu'un peu de

salive ferait, en tombant dans la mer, un rond plus grand, et, par

conséquent, plus agréable à l'œil. Il chercha quel objet il pouvait

choisir pour cet usage, et, insensiblement, ses idées se reportèrent

sur la sultane favorite.

--Décidément, se dit-il, cette Tulipia est bête comme une oie; oui et

non, voilà tout ce qu'on en peut tirer. Une femme sans esprit est comme

une fleur sans parfum, ainsi que je l'ai dit dans la dernière séance du

conseil d'État. Il me faut une autre sultane favorite. D'ailleurs, je

soupçonne celle-ci d'entretenir des relations avec un jeune Grec. Je

puis me tromper, mais il me plaît de croire que je ne me trompe pas:

cela suffit.

Shahabaam manda le chef des eunuques, et lui dit quelques mots à

l'oreille.

IV

UN ROND DANS LA MER

Le même jour il y eut fête au sérail, pour célébrer l'avénement de

Rose-Pompon, la nouvelle sultane favorite. Danses, jeux de bague, tir à

l'arbalète, loterie de macarons, ombres chinoises, rien ne fut épargné

pour rendre la fête digne de celui qui la donnait et de celle qui en

était l'objet.

Avant le coucher du soleil, Shahabaam, suivi de toute la cour, monta

sur la tour la plus haute du palais. Quatre esclaves l'attendaient,

tenant un sac de cuir dans lequel semblait se mouvoir une forme

humaine. Les esclaves balancèrent pendant quelques minutes leur

fardeau, et, sur un signe du maître, ils le lancèrent par-dessus les

créneaux.

Shahabaam se pencha en dehors de la plate-forme, suivit du regard la

chute du sac dans les flots, et, quand l'eau se fut refermée, il se

retira en s'écriant: Oh! le magnifique rond!

Ce magnifique rond, c'était le corps de l'incomparable Tulipia qui

l'avait produit en tombant dans la mer.

On se raconta pendant quelques jours l'histoire de la fin tragique de

la pauvre sultane, puis on n'en parla plus; personne ne la regretta: la

beauté sans intelligence laisse peu de traces dans le souvenir.

[Illustration]

[Illustration: ROSE]

FRAGMENTS PRIS AU HASARD

DANS

L'ALBUM DE LA ROSE

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. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'EST par une belle matinée de mai que je fis ma première apparition

sur la terre.

L'air était plein de parfums et de doux murmures d'amour; les feuilles

venaient d'éclore, l'alouette chantait dans un rayon de soleil, la

bergeronnette trottait le long des buissons.

Je jetai les yeux autour de moi; un frelon doré se roulait sur le sein

d'une rose entr'ouverte à l'aurore.

Pauvre sœur! me dis-je, elle n'a pas osé, comme moi, briser son

enveloppe et s'élancer vers une nouvelle vie; elle est condamnée à

subir les embrassements d'un insecte vulgaire; ce soir, ses feuilles

souillées et flétries couvriront le sol autour d'elle.

Heureuse d'être femme, je poursuivis mon chemin.

--Où allez-vous donc si matin, la jeune fille aux fraîches couleurs? me

dit un jeune paysan. Êtes-vous la déesse de Mai qui vient parcourir ses

domaines?

--Holà! mon joli bouton de rose, me cria un beau cavalier, que

faites-vous si tard sur la route? Ne voyez-vous pas que le soleil s'est

levé? Ses rayons vont brûler votre teint vermeil; montez en croupe et

venez avec moi: le galop de mon cheval est rapide, et le sentier qui

mène à mon château est bordé d'arbres verts et d'aubépines en fleur.

Je suivis le beau cavalier.

Temps heureux de ma jeunesse, sous quelles riantes couleurs vous vous

présentez à mon souvenir!

J'étais entourée d'hommages et de flatteries: mes moindres désirs

étaient à l'instant satisfaits. On me disait sur tous les tons que

j'étais belle; vingt poètes se disputaient l'honneur de m'adresser des

sonnets. Je n'avais aucun vœu à former, et pourtant je désirais quelque

chose.

A tout prendre, je n'étais qu'une reine champêtre, régnant sur de

simples villageois et sur quelques vieux littérateurs retirés à la

campagne. Il me fallait le bruit de la ville, les hommages de la cour.

Une nuit, je quittai le château pour suivre furtivement le gouverneur

de la province, nommé à une des grandes charges de l'État.

Dire quelle sensation produisit mon arrivée dans la capitale, est chose

impossible. Jamais rien de plus parfait ne s'est offert à nos regards,

disaient les courtisans. Le roi demanda à me voir et devint éperdument

amoureux de moi.

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. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Bénie soit l'heure où j'ai quitté le jardin de la fée, me disais-je

souvent; la rose sur sa tige reçoit le tribut d'admiration universelle,

et moi, seule rose vivante, je lui dispute le sceptre de la beauté.

Comme fleur et comme femme, mon amour-propre goûtait les douceurs d'un

double triomphe.

Le roi s'épuisait pour moi en attentions délicates; il m'avait

surnommée sa rose précieuse, et institua dans le goût des jeux

Olympiques, sous le nom de _Jeux de la Rose_, un concours en mon

honneur pour déterminer quelle était l'origine de cette fleur. Le

vainqueur devait recevoir une couronne de mes mains et un baiser de mes

lèvres.

La valeur de la récompense à mériter mit le feu à toutes les

imaginations de l'empire. Plus de six cents poètes se présentèrent au

concours.

Un premier poète s'avança et se mit à chanter l'embarras de la terre

au moment où Vénus sortit de l'écume des flots. Comment orner le front

d'une aussi belle créature! La terre fit naître la rose, et le problème

fut résolu.

Un second poète raconta comment la rose s'échappa du sein de l'Aurore

jouant avec le jeune Tithon.

Ce n'est point la terre, ce n'est point l'aurore, c'est une déesse qui

nous a donné la rose, s'écria un troisième poète. Voici son origine, et

il chanta les strophes suivantes en s'accompagnant de la lyre à trois

cordes:

I

De toutes les jeunes filles de Corinthe, la plus belle est Rodante.

Junon n'a pas une démarche plus noble, et son teint est plus blanc

que le plumage même des colombes de Vénus.

II

Mais Rodante est insensible à l'amour, elle s'est consacrée à Diane.

III

Cependant les plus beaux et les plus riches jeunes gens de Corinthe

n'ont point renoncé à l'espoir de toucher son cœur; ils suspendent

des guirlandes de fleurs à sa porte, et font des sacrifices à Cupidon

pour qu'il la rende moins cruelle.

IV

Un jour Criton, fils de Cléobule, et l'ardent Clésiphon rencontrent

Rodante et la poursuivent jusque dans le temple de Diane, où elle

s'est réfugiée. Rodante appelle le peuple à son secours; il arrive,

et la voyant si belle, si noble, si pudique, la foule s'écrie: C'est

Diane elle-même, c'est la chaste déesse! adorons-la et plaçons-la sur

le piédestal.

V

Rodante pria Diane d'empêcher cette profanation. La déesse, touchée

de ses larmes, la changea en rose[1].

VI

Depuis ce jour, les Corinthiens vouèrent aux roses un culte

particulier, et prirent pour symbole de leur ville une jeune fille au

front couronné de roses.

[1] Rose, en grec, _rodon_.

Il dit, et un murmure d'approbation succéda à son chant. D'autres

poètes se présentèrent ensuite.

L'un parla du désespoir de Vénus à la mort d'Adonis. Elle couvre de

ses larmes le corps du beau chasseur; elle veut le rappeler à la vie.

Efforts inutiles: l'arrêt de Jupiter est irrévocable. Du moins, s'écrie

la déesse, que son sang n'ait point coulé inutilement, et que de

la terre rougie sortent des touffes de roses comme pour embaumer le

cadavre d'Adonis.

L'autre nous dit les ruses de Zéphyre amoureux de Flore. Rien ne

pouvait toucher le cœur de la déesse, ni les parfums semés sur ses

pas, ni les fraîches brises se jouant autour de son front, ni les vers

harmonieux chantés dans le feuillage: Flore n'aimait que ses fleurs.

Zéphyre se change en une fleur si belle que Flore s'approche pour

l'admirer. Attirée par son parfum, elle se penche enivrée, éperdue,

entraînée par un charme secret; elle dépose un baiser sur sa corolle.

C'est ainsi que se consomma l'union de Zéphyre et de Flore.

Cette fleur, c'était la rose.

Les fleurs animées - Tome 1 · 第 3 / 11 段